IV
LA SCIENCE DES PRÊTRES
Nous ne savons pas encore, peut-être ne saurons-nous jamais qu’elle était la pensée secrète des prêtres égyptiens ; nous ne sommes même pas bien sûrs qu’ils en aient eu une. On a, au sujet de leurs sciences occultes, affirmé bien des choses que l’égyptologie de ces dernières années n’a guère confirmées. Incontestablement, les énigmes que recèle la grande pyramide de Khéops sont extraordinaires et aucun monument de ce monde n’en offre de pareilles. En renvoyant, pour le détail, à l’excellent livre de l’abbé Th. Moreux : La Science mystérieuse des Pharaons, je me contenterai de rappeler ici que le méridien, c’est-à-dire la ligne Nord-Sud passant par le sommet de la grande Pyramide est celui qui traverse le plus de continents et divise aussi les terres émergées de l’Est à l’Ouest en deux parties égales, en sorte qu’il serait encore aujourd’hui, après la découverte de l’Amérique et de l’Australie, le méridien idéal. Ensuite, en multipliant par un million la hauteur de la pyramide, nous trouvons, en kilomètres, la distance de la Terre au Soleil, telle que l’ont enfin fixée les dernières études des astronomes. Nous y trouvons encore la longueur du rayon polaire, celle de l’année sidérale ainsi que la distance parcourue par la Terre sur son orbite en un jour de vingt-quatre heures. Nous constatons, en outre, que le nombre des années de la précession des équinoxes, phénomène qui ne fut découvert, par Hipparque, que 130 ans avant J.-C., y est implicitement constaté, ainsi que la densité de la Terre et bien d’autres merveilles qu’il serait trop long d’énumérer.
N’y a-t-il là qu’une suite d’extraordinaires coïncidences ? Il est assez difficile de le soutenir, bien que la nécessité de multiplier certaines mesures, tantôt par un million, tantôt par dix millions, puisse, au premier abord, paraître un peu arbitraire. Il est du reste possible que la grande Pyramide, qui date du commencement de la IVe dynastie, c’est-à-dire d’environ 3.000 ans avant J.-C., et est un des plus anciens monuments de l’Égypte, un monument presque préhistorique, soit le tombeau d’une civilisation antérieure. En tout cas, on n’a, jusqu’ici, trouvé dans les monuments postérieurs, aucune révélation du même genre. Nous voyons, au contraire, que la mécanique et la géométrie des anciens Égyptiens étaient des plus élémentaires ; et qu’en mathématique, ils n’avaient même pas imaginé un chiffre pour chacune des neuf unités de la décimale.
On s’est longtemps émerveillé à les voir transporter des carrières de granit d’Assouan, situées à plus de quatre cents kilomètres de Thèbes, à près de mille kilomètres de Memphis et de Gizèh, de gigantesques obélisques, d’énormes monolithes qu’ils transformaient en statues, ou des quartiers de roc qu’ils parvenaient à poser au sommet de leurs pylônes ou de leurs pyramides. Mais on peut constater sur leurs peintures murales qui reproduisent tous les détails de la vie quotidienne que ces grands transports se faisaient simplement par bateaux ; et que la mise en place de ces énormes masses s’opérait à bras d’hommes, en y mettant le nombre nécessaire, le matériel humain, comme on dit aujourd’hui, étant inépuisable. Si l’on avait, par exemple, à hisser une pierre de quelques dizaines de tonnes au haut d’un pylône, on élevait à côté de celui-ci comme on le voit encore à Karnak, une montagne de briques et de terre qui servait de plan incliné le long duquel des milliers d’esclaves halaient et poussaient le formidable monolithe.
On s’est également étonné qu’au fond de leurs tombeaux, presque toujours ensevelis sous des montagnes, où règnent des ténèbres absolues, des peintures murales, parfois de délicates miniatures, soient aussi fraîches, aussi minutieusement fouillées que si elles avaient été exécutées à la lumière du jour, bien que, nulle part sur les murs, on n’aperçoive les traces de fumée qu’aurait dû, inévitablement, y laisser la flamme des torches ou des lampes. On a soutenu qu’ils devaient connaître une sorte de lumière froide, dont nous avons perdu le secret, ou peut-être l’électricité. D’autres ont prétendu qu’ils éclairaient leurs souterrains à l’aide d’un jeu de miroirs qui, de réflecteur en réflecteur, envoyaient un rayon solaire sur la paroi à peindre. Mais on a récemment découvert un dépôt de lampes qui, manifestement paraît-il, étaient des lampes à alcool et l’on présume que cet alcool, qui donnait une clarté sans fumée, devait être de l’alcool de dattes.
Pour extraire les pierres des carrières, pour débiter et ébaucher leurs énormes monolithes, pour fendre notamment ce redoutable granit d’Assouan, le plus dur qu’on connaisse et sur lequel s’ébrèchent nos ciseaux d’acier, ils avaient recours, on en a trouvé la preuve, à un procédé très simple, encore en usage aujourd’hui. Ils creusaient des trous dans la pierre, y introduisaient des chevilles de sycomore qu’ils arrosaient d’eau, et la dilatation du bois fendait le granit aussi aisément que la gelée fait éclater une cuvette de verre ou un tuyau de plomb.
Il semble donc qu’on ait eu quelque tendance à exagérer la science mystérieuse des Égyptiens. Au point de vue mécanique, astronomique (la grande Pyramide exceptée), industriel, mathématique, ils en savaient probablement beaucoup moins que nos ancêtres de l’an mil. Mais comme ils disposaient de véritables armées d’esclaves, esclaves de guerre ou esclaves indigènes, soumis à un despotisme absolu, ils pouvaient mener à bien, comme le font les fourmis, des travaux qu’avec nos machines merveilleuses, nous hésiterions à entreprendre. C’est ainsi, par exemple, que la reine Hatshopsitou se vante d’avoir fait extraire de la carrière, près d’Assouan, transporter à Thèbes, sculpter, polir, ériger, le tout en sept mois, deux grands obélisques de granit rose dont l’un est encore debout à l’entrée du sanctuaire du temple de Karnak.
On ne voit guère de science occulte en tout ceci. Néanmoins, l’Égypte a toujours été considérée comme le berceau, comme la terre d’élection de l’occultisme. Pour tout le monde antique, c’était le pays de la sagesse, le pays des dieux, la patrie des mystères. Les grands sages de la Grèce, Solon, Pythagore, Platon et bien d’autres, n’hésitaient pas à faire le long et dangereux voyage, afin de demander aux prêtres de la vallée du Nil le dernier mot des suprêmes énigmes. Hormis quelques très anciennes légendes, comme celle de l’Atlantide, ils ne nous ont rien appris. Il est vrai que si on les initiait aux mystères, on leur imposait le silence ; et si on ne les initiait pas, on ne leur révélait rien.
En tout cas, le mystère de l’Égypte, tel que nous croyons le percer aujourd’hui, est assez décevant. En abordant ce sol prestigieux, notre premier désir, et qui ne nous quitte plus, c’est de surprendre le secret de la vie prodigieuse, innombrable, qui anime encore les tombeaux et les temples. On s’imagine qu’il n’est pas possible qu’un culte aussi ancien, que des millions d’images et d’inscriptions cinq ou six fois millénaires, ne cachent pas quelque chose d’inattendu et de très grand. Les hommes à qui nous les devons remontent aux origines de l’espèce. Ils ont vécu, pullulé et prospéré durant plus de quarante siècles, dans une paix presque perpétuelle, sur le même point du globe, ce qui n’est jamais arrivé à aucun peuple. Ils ont donc eu le temps, plus que n’importe qui, d’étudier et d’approfondir les énigmes de l’existence ; de profiter d’un loisir et d’une occasion qui ne s’étaient jamais présentés et qui, probablement, ne se présenteront jamais plus.
Or, à mesure qu’on avance, le mystère s’évanouit. On constate avec étonnement que ces étranges images, ces signes bizarres et compliqués, qu’on croyait pleins de sous-entendus précieux, de sens multiples et superposés, ne disent, en fin de compte, que des choses très simples, très banales, très terre-à-terre, souvent très puériles, surtout très incohérentes quant aux doctrines, et même assez sauvages, sous le vernis d’une civilisation dont les monuments formidables, l’art parfois merveilleux, la durée fabuleuse et la prospérité sans exemple, nous portent à exagérer l’importance, le raffinement et les acquisitions morales et intellectuelles. La vérité paraît être que cette civilisation était avant tout une civilisation agricole, une civilisation de grands propriétaires d’une intelligence assez bornée et de paysans riches, crédules et superstitieux. A moins qu’on n’admette que jusqu’ici on n’ait saisi que le sens superficiel des peintures et des hiéroglyphes, ce qui, nous le verrons plus loin, est, après tout, possible.
Quand on feuillette leurs grands livres, notamment ce fameux Livre des Morts, dont les premiers textes remontent au temps des pyramides, ce livre au titre fatidique et qui semble promettre la clef de la vie d’outre-tombe, on éprouve à peu près la même déception que lorsqu’on visite leurs hypogées et leurs temples. C’était pourtant, à leurs yeux, le livre par excellence, celui qui manifestement renfermait tout ce qu’ils savaient au sujet de l’au-delà. Ses fragments sacrés recouvrent les murs de toutes les tombes, les parois de tous les sarcophages et jusqu’aux bandelettes qui emmaillotent les momies. Il était le guide, le vade-mecum, le gardien, le protecteur, le défenseur, le talisman, l’espoir suprême de tous les morts. En réalité, n’était le chapitre consacré au jugement du cœur qui apporte, dans la nuit de ces temps presque préhistoriques, une très haute idée morale, puisque, pour la première fois peut-être en ce monde, il met en scène le drame de la conscience humaine et de la déification de l’âme, le livre tient si peu ses promesses, qu’avec plus d’inquiétude encore qu’à propos des autres hiéroglyphes sépulcraux, on se demande si on en a réellement saisi le sens. « Ce n’est pas que la grammaire nous arrête, dit l’un de nos meilleurs égyptologues ; elle est en général fort simple, le sens des mots est connu, et cependant il arrive souvent qu’une phrase dont la traduction est aisée nous présente une idée bizarre qui a l’air d’une puérilité, pour ne pas dire d’une sottise. Nous pouvons être certains qu’il n’en était pas ainsi pour les anciens Égyptiens. Sous ce langage étrange et qui, à première vue nous ferait sourire, se cachent peut-être des vérités élémentaires, et des idées de la plus grande simplicité. Nous ne les avons pas découvertes, parce que nous ne savons pas encore assez bien comment les Égyptiens rendaient les idées abstraites. Évidemment par des métaphores, et jusqu’à ce que nous en ayons trouvé la clef, nous sommes obligés de nous en tenir au sens littéral, qui peut nous induire en erreur, ou nous laisser ignorer le sens vrai, le sens figuré d’une expression prise dans ce qui frappe les sens ou dans le monde matériel. Aussi la traduction du Livre des Morts, comme celle du Livre des Pyramides, n’est encore que provisoire à bien des égards, car pourtant nous en avons acquis l’intelligence générale[2]. »
[2] E. Naville. La Religion des Anciens Égyptiens, pp. 146-147.
C’est une remarque analogue à celle que les grands traducteurs des Védas, Grassmann, Roth et Bergaigne, entre autres, font à propos des textes sanscrits. Nous n’avons donc pas le droit de juger sans appel les livres sacrés des deux plus vieilles religions de ce monde, parce que nous ne sommes pas sûrs de les comprendre intégralement.
Pour ce qui concerne ceux de l’Égypte, on n’ignore pas que c’est la célèbre pierre de Rosette, découverte en 1799, qui, grâce à son triple texte en caractères hiératiques, démotiques et grecs, a fourni à Champollion et à ses successeurs, la clef de toutes les inscriptions hiéroglyphiques. Mais il conviendrait de ne pas perdre de vue que cette pierre date des Ptolémées, c’est-à-dire d’une époque où l’Égypte Pharaonique, la véritable Égypte, était morte depuis longtemps. C’est du reste pour cette raison que, dans ces notes, je ne parle pas des temples de Denderah et de Philæ, qui comptent parmi les plus beaux et les mieux conservés, mais appartiennent à une Égypte posthume, à une Égypte sans âme, factice et théâtrale, qui n’a plus rien à nous apprendre et rabâche infatigablement ce qu’elle ne comprend plus. Déjà, sous la XXVe dynastie, environ cinq siècles avant notre ère, la conquête persane avait porté à la puissance sacerdotale, qui était la conscience du pays, un coup dont elle ne se releva pas. Trois cent cinquante ans plus tard, lors de la seconde invasion, sous le règne de Nektanébos, les temples furent pillés, et les prêtres qui étaient l’élément nationaliste et, depuis la XXIe dynastie, les véritables souverains, massacrés ou déportés. Or, c’étaient les prêtres seuls qui détenaient le sens secret de l’écriture hiéroglyphique, et, les prêtres du temps des Ptolémées, n’étant apparemment que des usurpateurs non initiés, ne pouvaient donner à des signes qu’ils maniaient sans en comprendre toutes les significations, un sens qu’ils ne connaissaient point. Il est donc fort possible que cette fameuse clef de Rosette n’ouvre qu’une très petite porte qui ne donne accès qu’à des constatations matérielles et que Champollion et ses continuateurs aient traduit des milliers de textes sans rencontrer une seule fois la pensée réelle, la pensée profonde des anciens prêtres. Voilà pourquoi l’on peut dire, à plus forte raison encore que ne l’affirmait Naville, que l’interprétation des hiéroglyphes n’est que provisoire.
Quoi qu’il en soit, et tel que nous l’entendons aujourd’hui, le Livre des Morts, comme presque toutes les écritures égyptiennes, est avant tout un rituel de magie, un formulaire magique. Il enseigne au défunt les paroles qu’il doit prononcer pour écarter les monstres qui l’attendent dans l’autre monde et se faire ouvrir les portes qui donnent accès à la vie bienheureuse dans les jardins d’Ialou. Et afin qu’il ne les oublie pas, on peint ces paroles sacrées sur son sarcophage. Tout ce que nous savons de la religion égyptienne est ainsi saturé de magie. On était convaincu que certaines formules, certains gestes, certains actes apaisaient ou maîtrisaient les dieux, enchaînaient, déchaînaient, dirigeaient les forces inconnues de ce monde ou de l’autre. Le gouvernement n’était, au fond, qu’une oligarchie sacerdotale fondée sur la magie ; et l’Exode nous a conservé le souvenir « des secrets de leurs mages », comme dit la Bible : la verge changée en serpent, les eaux du Nil et de toute l’Égypte, jusque dans les vases, converties en sang, le pays couvert de grenouilles, etc. Dans un conte de l’ancienne Égypte, traduit par Maspéro[3], l’Histoire véridique de Satni-Khamoïs, on voit de même un sorcier éthiopien lutter, « par formules de grimoire », contre un sorcier égyptien. L’Éthiopien, devant le Pharaon, fait jaillir une flamme dans la cour d’audience. Aussitôt, l’Égyptien produit au ciel « une pluie du Midi » au-dessus de la flamme et celle-ci est éteinte en un instant. Ensuite, l’Éthiopien fait paraître une nuée immense sur la cour d’audience, « si bien que personne n’aperçoit plus son frère ni son compagnon ». L’Égyptien « récite un écrit vers le ciel » et déblaie celui-ci. Enfin l’Égyptien fait surgir une énorme voûte de pierre, longue de deux cents coudées et large de cinquante, au-dessus du Pharaon et de ses princes. Le Pharaon pousse un cri d’épouvante ainsi que tout le peuple. Mais le sorcier les rassure en faisant paraître un canot de papyrus qui se charge de la voûte et s’en va avec elle « au bassin immense, à la grande eau de l’Égypte », c’est-à-dire au lac Mœris. Après quoi l’Éthiopien s’avoue vaincu et promet de ne plus revenir en Égypte avant quinze cents ans.
[3] Maspéro. Les Contes populaires de l’Égypte ancienne, p. 177.
Il est certain que ces prodiges ressemblent étrangement à ceux que produisent encore de nos jours les fakirs de l’Inde, notamment au fameux miracle de la corde accrochée au ciel, le Rope climbing, que bien des voyageurs ont constaté. Sont-ils dus à un don de suggestion tellement puissant qu’il crée même à distance, et quels que soient le nombre et le scepticisme des spectateurs, une hallucination collective ?
La magie d’aujourd’hui n’est plus que de la métapsychie, c’est-à-dire une série de phénomènes encore mal expliqués, dus au magnétisme, à l’hypnotisme, au médiumnisme ou à d’autres forces inconnues de notre subconscient. Y a-t-il une autre magie, une autre source d’énergie, peut-être extra-humaine, dans le royaume des morts ou dans celui des êtres invisibles qui probablement nous entourent ? Il serait aussi téméraire de l’affirmer que de le nier. Tout ce que nous pouvons inférer de certaines attitudes égyptiennes, constamment reproduites sur les peintures murales, c’est qu’ils connaissaient, entre autres, toutes les pratiques de l’hypnotisme. Tous leurs gestes d’oblation, de protection, d’imploration, de consécration, bras étendus, mains ouvertes sur la tête et la nuque, passes le long de l’épine dorsale, sont des gestes de magnétiseurs. Les dieux étaient d’inépuisables réservoirs de fluide qu’ils transmettaient aux hommes. Le « Setep Sa », notamment, ou « projection du fluide de vie » qui assurait la protection magique en apposant les mains ouvertes entre les omoplates, rappelle exactement ce qu’on nomme en hypnotisme « le signe de Moutin » par lequel nos magnétiseurs, au début de leurs séances, éprouvent la sensibilité de leurs sujets. Et il est évident que l’hypnotisme, qu’ils connaissaient probablement beaucoup mieux que nous, peut produire des phénomènes qui semblent absolument miraculeux.
Ils connaissaient aussi, comme l’attestent des textes formels[4], les pratiques corollaires de l’envoûtement, c’est-à-dire l’art de transporter à distance, sur un individu déterminé, tous les mauvais traitements qu’on fait subir à une figurine façonnée à la ressemblance de la victime. Le colonel de Rochas, le docteur Carl du Prel et d’autres métapsychistes sérieux prétendent que cette opération est scientifiquement réalisable, que c’est une expérience de laboratoire qu’ils ont réussie presque autant de fois qu’avec l’aide de bons médiums ils l’ont tentée.
[4] Budge. Egyptian Magic, p. 77.
Au surplus, comme je l’ai dit ailleurs, dans Le Grand Secret, tout ce qui concerne les fameux mystères de l’initiation égyptienne est de source relativement récente et date de l’époque où les traditions et les théories hindoues, chaldéennes, juives et néoplatoniciennes fermentaient dans l’Alexandrie gréco-romaine des Ptolémées. Dès la conquête persane, mais surtout depuis la XXXe dynastie, c’est-à-dire trois siècles avant J.-C., l’Égypte des Pharaons était morte, ses prêtres déportés et leurs secrets, s’ils en avaient eus, irrémédiablement perdus. Quant aux écrits de l’Hermès Trismégiste, c’est-à-dire « neuf fois plus grand », attribués à Thot, l’Hermès égyptien, quant à la Table d’Émeraude, aux révélations de Jamblique et autres livres de chevet des occultistes, ils remontent tout au plus aux premiers siècles du christianisme. Mais nous reparlerons plus loin des mystères réellement égyptiens, c’est-à-dire des mystères de l’époque pharaonique.
Jusqu’à quel point ces prêtres, ces grands magiciens, étaient-ils de bonne foi ? On a des preuves qu’ils trompaient par des moyens assez simples la crédulité populaire. Voyez, par exemple, à Karnak, la chapelle obscure où se trouve la statue d’une déesse à tête de chat, Sekhmet, à moins que ce ne soit Mout ou Bastet, tant les divinités sont interchangeables, uniquement éclairée par une lucarne percée dans le plafond. La lumière tombe si habilement, si fantastiquement sur les reliefs de la face, que celle-ci semble s’animer, remuer, même à nos yeux prévenus d’Européens incrédules. Du reste, beaucoup de leurs statues, qui étaient des statues parlantes dont les bras et la tête se mouvaient, étaient puérilement truquées. Ainsi, quand on voulait, par exemple, animer le dieu Chons Neferhotep, la troisième divinité de la triade de Thèbes, on le transportait dans une partie du temple où se trouvait un plancher d’argent évidemment préparé. Il ne fallait au demeurant pas se donner grand mal pour tromper le bon peuple. Il suffisait, dans les cérémonies et les processions, que le prêtre prît le masque d’un dieu, pour que tous fussent convaincus qu’ils voyaient le dieu même. On a enfin découvert, dans tous les temples, des passages souterrains uniquement connus des initiés, par lesquels ceux-ci venaient s’approprier les offrandes que les dieux étaient censés avoir consommées.
Où finissait la science véritable, où commençait l’imposture ? Qui savait qu’on trompait, qui ne le savait pas ? Qui pourrait le dire quand il est question de notre propre religion ? Il est donc bien difficile de le discerner quand il s’agit d’un culte mort il y a trois mille ans. Avaient-ils constaté qu’il était décidément impossible d’élever les masses aux hautes conceptions monothéistes, à la sorte de panthéisme agnostique qu’ils semblent, quant à eux, avoir atteints ; et dès lors laissèrent-ils la crédulité et la superstition populaires suivre leur pente naturelle et descendre peu à peu aux inextricables et basses complications du polythéisme et du fétichisme le plus puéril ou le plus sénile ? Nous retrouvons un phénomène analogue en d’autres religions, notamment dans celles de l’Inde et de la Perse. Presque toutes, afin de se mettre à la portée des hommes, se compliquent, se dégradent, s’avilissent, à mesure qu’elles s’éloignent de leurs sources.
Il est certain que ces prêtres étaient très puissants ; mais il est non moins certain qu’ils ne devaient pas, comme on est assez porté à le croire, disposer de moyens surnaturels pour défendre leur cause. Ils luttent parfois contre les rois ; et, comme de simples mortels, sont obligés de céder à la force brutale. C’est ainsi, j’y ai déjà fait allusion, qu’Aménophis IV, père de Toutânkhamon, pour se débarrasser des prêtres de Thèbes dont la puissance offusquait la sienne, confisque leurs immenses richesses et supprime simplement leur dieu Amon auquel il substitue Aton, la divinité solaire d’Héliopolis. Sous Toutânkhamon, nouvelle révolution : on détrône Aton et l’on restaure Amon ; et tous ces drames où se mêlent les dieux et qui devraient se passer entre initiés suprêmes, dans les plus hautes régions de la magie, se dénouent vulgairement, comme de simples intrigues politiques, au profit de celui qui a derrière lui la force armée.