V
LA RELIGION SECRÈTE
Quant à la religion secrète, à leur religion réelle, au milieu de beaucoup d’incohérences, — car l’incohérence, le manque de logique, de suite dans les idées, est ce qui caractérise surtout la théologie égyptienne, — nous en saisissons parfois les grandes lignes que n’ont pas entièrement recouvertes les végétations parasites de la religion populaire. Nous remarquons alors qu’au fond, leurs dieux innombrables ne sont, sous les noms les plus divers, qu’un seul dieu qui était en même temps tous les autres et qui changeait de titre ou de forme selon les localités, selon les temples, selon ses fonctions, selon les rois ou les dynasties. Le Pharaon dès cette vie et tous les hommes après leur mort sont dieux et virtuellement tous les dieux qu’ils désirent devenir. Dieu est tout, tout est dieu, par conséquent il n’y a qu’un seul dieu et on ne peut savoir ce qu’il est puisqu’il est tout. Nous aboutissons ainsi à un panthéisme tellement étendu qu’il devient monothéiste et verse forcément dans l’agnosticisme absolu, puisque nous ne pouvons connaître le grand Tout.
Les mystères étaient, si l’on peut hasarder cette antiphrase, la manifestation principale de cette religion secrète. Ils étaient célèbres dans l’antiquité ; et les mystères grecs, notamment ceux d’Éleusis, les plus fameux, en dérivaient directement. Les milliers de tableaux, retrouvés dans les tombeaux et les temples, nous montrent que ces mystères n’étaient que la représentation allégorique du grand drame de la mort et de la résurrection. Sous le mythe d’Osiris ressuscité se cachait l’histoire de tous les hommes. De même qu’Osiris avait été rappelé à la vie par des cérémonies et des formules magiques, de même, pour tout homme, par la reproduction des mêmes cérémonies et des mêmes formules, par la magie imitative, en un mot, la mort devenait le berceau d’une nouvelle vie. Pour le profane, qui prenait au pied de la lettre la réalité de cette nouvelle naissance, il s’agissait d’une vie à peu près analogue à celle qui venait d’expirer ; pour l’initié, il était question d’une vie plus spirituelle, d’une vie éternelle et universelle dans ce qu’était devenu peu à peu l’idée du « Totem » amplifié, c’est-à-dire dans le grand Tout. Et l’initiation n’était, au fond, qu’une représentation préparatoire ou une répétition générale, durant la vie, du grand drame posthume de la mort et de la nouvelle naissance.
Ce panthéisme agnostique et optimiste sans conviction, où aboutissaient les mystères, était revêtu, pour ceux qui ne pouvaient s’élever jusqu’à lui, de mille allégories anthropomorphes ou zoomorphes. Les textes qui le consacraient et proclamaient que l’homme est exactement et totalement dieu, identique à tous les dieux, n’étaient pas, malgré certaines précautions, réellement secrets. Ils étaient contenus dans le Livre des Morts, et se transmettaient de père en fils. Mais ces textes trop hauts, s’ils avaient été inconsidérément divulgués, eussent anéanti la religion. On les laissait dans l’ombre et pratiquement on n’en tenait pas compte. Pour pouvoir se multiplier, les prêtres de ce dieu secrètement unique et inconnaissable, multipliaient à l’infini ses noms, ses attributs, ses images. Des formules magiques suppléaient aux pensées qu’on ne pouvait comprendre, qu’on évitait de répandre. Ces formules fournies et consacrées par les prêtres, étaient censées rendre ceux qui les possédaient et ne savaient pas, aussi puissants, aussi heureux dans l’autre monde, que ceux qui savaient, c’est-à-dire les initiés. On peut croire qu’il y avait ainsi deux sortes d’initiations, l’une supérieure, au panthéisme, à l’agnosticisme absolu, l’autre, aux formules magiques, plus pratique et plus générale, comme, à côté de la religion qui priait et adorait les dieux, et se confondant souvent avec elle, il y avait la magie ou la sorcellerie, qui savait contraindre les dieux à faire ce que l’homme désirait. Ici, se manifeste une fois de plus l’incohérence de l’âme égyptienne qui atteint parfois les plus hauts sommets des plus grandes religions, pour retomber l’instant d’après dans les pires niaiseries et les fantasmagories les plus barbares et les plus puériles. Nous voyons alors celui qui vient de reconnaître qu’il est l’égal des dieux d’Abydos et d’Héliopolis, souverain de la terre et du ciel, maître d’hier et de demain, émanation de Râ, user de petites recettes, de misérables mensonges et de mots de passe pour écarter les crocodiles, les hippopotames, les tortues, les serpents, les cynocéphales et les ânes rouges qui lui barrent la route qui mène aux champs éternels d’Ialou, le grand paradis agricole.
Ce panthéisme agnostique, qui paraît être jusqu’ici le plus haut point que les religions aient atteint, que peut-être la pensée humaine puisse atteindre, était-il, comme on l’a soutenu, l’écho d’une tradition ou d’une révélation très ancienne provenant d’une autre race, d’une race disparue, d’une race plus intelligente, plus spirituelle que toutes celles qui lui ont survécu ? Si le fond de toutes les grandes religions est à peu près le même, si elles aboutissent toutes à l’absorption, à l’anéantissement dans le divin, faut-il croire qu’à un certain moment cette idée tomba du ciel toute faite et que les diverses religions primitives ne firent que la répéter en la mutilant, en l’obscurcissant ? A première vue, cette conjecture est assez séduisante ; mais bientôt, quand on étudie la question, semble très discutable. Comme le fait fort justement remarquer M. Alexandre Moret, l’un des meilleurs égyptologues français, à l’origine des croyances religieuses, en Égypte comme ailleurs, à la période du fétichisme, « la plupart des primitifs croient leur âme en sûreté parce qu’elle est liée au « Totem », c’est-à-dire à une espèce animale ou végétale, ou à une classe d’objets qui ne peuvent tous périr. A la mort même de l’individu, le « Totem », âme collective immortelle, récupère cette parcelle, émanée de lui pour une passagère existence[5]. »
[5] A. Moret. Au Temps des Pharaons, p. 173.
Ainsi, dans la nuit des siècles sans histoire, quand il commence à peine de sortir de la fange animale, l’homme se préoccupe déjà de la survie de son esprit et lui trouve un refuge. N’est-ce pas l’humble origine de la croyance en l’immortalité de l’âme et tout ce qui, sorti du misérable « Totem », a grandi et s’est épanoui, en même temps que l’intelligence, jusqu’aux dieux sans limites, aux dieux inconnaissables de l’Inde, de la Perse, de l’Égypte, jusqu’au dieu suprême d’Israël qui est non pas le Jéhovah de la Bible, mais celui des traditions secrètes, l’En-Sof du Zohar, c’est-à-dire un point d’interrogation dans le Néant ? Tous ces dieux nous pourrions encore les adorer aujourd’hui sans déchoir, puisque notre agnosticisme rationnel et scientifique n’a pas trouvé autre chose, et, en tout cas, n’a pas trouvé mieux, car la dernière vérité ce fut toujours, c’est encore et ce sera probablement toujours, qu’après la mort on disparaît dans le « Totem » total, qu’on n’a jamais rien su, qu’on ne sait pas encore, qu’on ne saura jamais ; et que peut-être Dieu même ne sait pas. Et c’est ainsi qu’en dépit de toutes nos expériences, en dépit de toutes les conquêtes de notre science, pour tout ce qui touche à nos origines et à nos fins, nous ne sommes guère plus avancés, nous n’en savons pas plus que le sauvage préhistorique qui adorait comme symbole de son dieu, de l’immortalité de son clan ou de son âme, un chat, un faucon, un crocodile ou un roseau.
De cette religion supérieure, plus ou moins latente, du reste moins coordonnée, moins méditée et moins philosophique que celles de l’Inde ou de la Perse, les Égyptiens n’avaient guère conservé qu’un dogme essentiel qui formait le soutien de toute leur morale : le Jugement des Morts. C’est, au surplus, de ce jugement des morts que dérive presque toute leur littérature religieuse. Les parties les plus hautes de ce dogme, principalement l’Osirification, la déification de l’âme ou le retour de l’âme en Dieu, qui rejoint le Nirvana védique, de même que le panthéisme agnostique, tombe peu à peu dans l’oubli ; du moins on n’y insiste pas, on le laisse dans le vague ; et on ne se figure plus le jugement que comme une comparution devant un tribunal où la procédure ressemble à s’y méprendre à celle des tribunaux de cette vie. On connaît suffisamment les péripéties de ce drame judiciaire d’outre-tombe, et je me borne à en rappeler ici les grandes lignes. Amené devant Osiris et quarante-deux divinités qui représentent les péchés qu’elles sont chargées de punir, le mort, stupéfait, aperçoit son cœur sur un des plateaux de la balance que tient Horus, tandis que l’autre plateau porte une image de Mâat ou Maït, c’est-à-dire la Justice absolue. Il plaide alors sa propre cause et fait sa confession. Cette confession, comme toute la morale égyptienne, est entièrement négative. Il énumère tous les péchés qu’il n’a pas commis. Plutôt que de faire le bien, en Égypte, il importe de ne pas faire le mal. Si l’équilibre des deux plateaux atteste la sincérité de la confession, le défunt devient l’égal d’Osiris, il est Osiris même, et, étant Osiris, tous les dieux. Il est libre d’aller où il veut, il prend la forme qu’il désire, il choisit son destin, il peut monter dans la barque solaire où il devient Râ, c’est-à-dire le dieu suprême, il peut se rendre aux champs paradisiaques d’Ialou, en un mot, il est de la famille divine, « les dieux l’entourent et le goûtent, car il est comme l’un d’eux ».
Mais, s’il faut en croire ce que nous voyons sur les murs des tombeaux, il ne semble pas que le défunt s’intéresse beaucoup à cette déification, ni qu’il soit fort curieux de monter dans la barque de Râ ou de séjourner aux champs d’Ialou. Il est libre d’aller où il veut, par les cieux et la terre ; mais plutôt que d’errer dans un infini qui ne lui inspire pas confiance, il préfère rester près de sa momie et retrouver dans un tombeau confortable, bien meublé et bien approvisionné, les occupations et les avantages bien connus de sa vie terrestre. C’est du moins ce que paraît attester le vague où est laissé, dans les sépultures, tout ce qui se rapporte à la déification, et par contre, le soin extrême qui préside à l’installation, à l’organisation de la vie du « double », lequel n’est peut-être pas l’âme proprement dite, l’âme divine, mais assurément, au point de vue pratique, l’âme la plus intéressante, l’âme habituelle, l’âme humaine de la vie indéfiniment prolongée.
Il y a là une superposition de croyances plus ou moins inconciliables et, en tout cas, mal amalgamées ; et, en Égypte, comme partout, la moins haute a fini par prévaloir et se généraliser. Le jugement des morts lui-même qui extériorisait si noblement le grand drame de la conscience se jugeant elle-même, ne se maintint pas longtemps sur les hauteurs où nous l’avons admiré ; et bientôt il suffira que le plus grand criminel récite certaines formules magiques pour qu’il soit accueilli par Osiris et divinisé comme l’innocent.
Qu’arrive-t-il si le mort n’est pas justifié devant le tribunal posthume, si son cœur lourd de crimes fait pencher la balance du côté de l’abîme et s’il ne s’est pas muni de formules magiques pour tromper ou dominer les dieux ? Le plus grand des égyptologues anglais, Le Page Renouf, prétend que, dans les textes découverts jusqu’ici, on ne parle nulle part des châtiments réservés à l’âme ou au cœur du condamné[6]. Je crois qu’il fait erreur. En tous cas, dans bien des tombeaux, et notamment dans cette terrible Vallée des Rois qui est une immense fournaise noire et désolée, où jamais ne tombe une goutte de pluie, sur les murs de l’hypogée de Séthos Ier, découvert en 1817, par Belzoni, j’ai vu, de mes yeux, d’incontestables figures de réprouvés, représentés la tête en bas, dans les ténèbres, ou des âmes envoyées dans des corps de pourceaux tourmentés par des singes, parce que, paraît-il, le pourceau est le seul animal qui jamais ne regarde le ciel. Il est, affirmait mon drogman égyptien, impossible de le maîtriser tant qu’il a le nez en terre, dans l’ordure. Il résiste à tout, se débat comme un démon, pousse des hurlements qui ameutent le village. Relevez-lui brusquement le groin, il s’arrête stupéfait, sidéré, épouvanté ou attendri à l’aspect de l’admirable voûte bleue qu’il n’avait jamais entrevue. Ses cris aigus sont coupés nets ; il devient plus docile qu’un enfant et l’on en fait tout ce qu’on veut.
[6] P. Le Page Renouf. Lectures on the origin and growth of Religion as illustrated by the Religion of ancient Egypt, p. 183.