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En marge des marées

Chapter 10: VI
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About This Book

A collection of short stories set mostly near coasts and islands, where the sea frames rather than dominates the action. Each tale examines individuals facing moral dilemmas, emotional tensions, and moments of psychological crisis, rendered through varied narrative techniques and precise atmosphere. Settings and encounters evoke solitude, romantic longing, and the strain between social expectations and inner reality; details of place and sensation ground otherwise unusual situations to maintain verisimilitude. The pieces were written at different times and display shifts in voice and method, yet recur in attention to human limitations, ambiguous outcomes, and the delicate interplay of memory, regret, and responsibility.

VI

Une fois à bord de la goélette, couché sur le divan et les poings sur les yeux, Renouard décida qu’il ne retournerait pas dîner dans cette maison. Il le décida au moins vingt fois. L’idée qu’il n’avait qu’à monter sur le pont et à commander tranquillement : « Parez le cabestan » pour que la goélette reprenant vie fût le lendemain à trente lieues de là, en mer, trompait sa volonté. Rien de plus facile. Et cependant ce jeune homme à qui son audace intrépide avait fait tant d’ennemis, cet inflexible chef de deux expéditions brillantes et tragiques, reculait devant un acte de farouche énergie et commençait à se chercher des excuses.

Non, vraiment, reculer comme un lâche qui se coupe la gorge n’était pas digne de lui ! Il acheva de s’habiller et regarda dédaigneusement dans le miroir son impassible visage.

Pendant le trajet en canot, il se rappela tout à coup la sauvage beauté d’une cascade à Menado, alors qu’il était encore petit garçon, il y avait bien longtemps. Une légende racontait qu’un gouverneur des Indes hollandaises en tournée officielle s’était suicidé en s’y précipitant. On supposa qu’une maladie incurable l’avait dégoûté de la vie. Mais y avait-il jamais eu au monde un fléau semblable à celui qui le hantait et qui, tout en vous rattachant à la vie, vous torturait jusqu’à la mort.

Le dîner fut des plus calmes. Willie, que l’on avait attendu vainement une demi-heure, ne vint pas, et sa chaise demeura vide auprès de Miss Moorsom. Renouard avait pour voisine la sœur du professeur ; elle avait revêtu une robe de soirée, fort élégante et qui convenait à son âge. Cette vieille dame, dans son étonnante conservation, rappelait à Renouard ces fleurs en cire que l’on garde sous des globes. Elle ne portait aucune trace de cette poussière que laissent les batailles de la vie. De jour, le planteur ne lui plaisait guère ; elle trouvait que son costume blanc et son large chapeau lui donnaient un air bohème tout à fait incorrect pour rendre visite à des dames. Mais en habit de soirée, élégant et svelte, la voix agréable et légèrement voilée, il faisait chaque fois sa conquête. Il aurait pu tout aussi bien être quelqu’un de distingué, le fils d’un duc par exemple. Cédant à ce charme, et aussi, peut-être, parce que son frère lui en avait donné le conseil, elle tenta d’ouvrir son cœur à Renouard qui, pour le moment, était occupé à contempler la nièce, de l’autre côté de la table, de toute la force de son âme. La vieille dame lui parla en toute franchise, exactement comme si cette misérable enveloppe mortelle où ne vivait qu’un amour sans espoir eût été vraiment un fils de duc.

Renouard, distrait, ne percevait que des bribes de cette conversation, jusqu’à ce que la confidence finale éclatât…

— J’aimerais connaître votre opinion. Regardez-la, si charmante, admirée de tous, ce serait trop triste. Nous espérions tous qu’elle ferait un beau mariage, avec quelqu’un de riche et de haut placé ; qu’elle aurait une maison à Londres et une à la campagne, et qu’elle nous y recevrait magnifiquement. Elle est si admirablement faite pour cela. Elle a une foule d’amis distingués. Et voici qu’au lieu de… Ah ! si vous saviez comme mon cœur en souffre.

Son murmure distingué, quoique anxieux, fut couvert par la voix du professeur qui discutait au bout de la table, avec son vénérable disciple, sur l’Impermanence du Mesurable. Cela aurait pu faire la matière d’un nouveau livre à succès de philosophie moorsomienne. A la fois patriarcal et ravi, le vieux Dunster se penchait en avant, les yeux brillants de jeunesse, deux plaques rouges à la racine de sa barbe blanche, et Renouard qui examinait cette agitation sénile se rappela les mots tombés des lèvres subtiles du professeur. Il s’en appliqua le sarcasme, il vit leur vérité démontrée par cet homme que l’on amusait ainsi au bord de sa tombe. Oui, une débauche intellectuelle parmi la simple écume de l’existence ; écume et mensonge.

Placée du même côté de la table, Miss Moorsom ne regarda pas une seule fois son père. Toute sa grâce semblait figée : ses lèvres rouges ne s’entr’ouvraient pas ; une faible teinte rosée animait son visage éclatant ; ses yeux noirs brûlaient immobiles, et des rayons de lumière reflétés par ses cheveux cuivrés se fixaient dans l’ondulation de sa chevelure.

Renouard se vit renversant la table, brisant les verres et la porcelaine, piétinant les fruits et les fleurs, et la saisissant dans ses bras, l’emportant parmi le tumulte et les cris, silencieuse et effrayée, jusqu’en quelque profonde retraite, comme à l’âge des cavernes. Les convives se levèrent tout à coup : Renouard en fit autant, mais il se sentit chancelant, sans souffle.

Sur la terrasse, le philosophe, ayant allumé un cigare, prit cordialement le bras de son « cher et jeune ami ». Renouard, maintenant, le considérait avec la plus profonde méfiance. Mais le grand homme semblait avoir une véritable sympathie pour son jeune ami, une de ces mystérieuses sympathies que n’arrêtent ni les différences d’âge, ni celles de la position : dans le cas du philosophe cela pouvait s’expliquer par le fait que la philosophie est impuissante à remédier aux difficultés de la vie pratique.

Après avoir parlé de choses et d’autres, le professeur se prit à dire :

— Le saviez-vous ? Le fils que j’ai perdu était dans le même collège que vous. Je suis certain que, s’il avait vécu et que vous vous fussiez rencontrés, vous vous seriez compris. Lui aussi, il avait le goût de l’action.

Il soupira, puis, secouant cette mélancolie, il montra d’un geste la partie ombragée de la terrasse où la robe de sa fille faisait une tache de lumière.

— Je désirerais vraiment, dit-il, que vous laissiez tomber par là quelques paroles raisonnables et décourageantes.

Renouard joua l’étonnement, se dégagea du plus perfide des hommes et se reculant :

— Sérieusement, vous vous moquez de moi, mon cher Maître, dit-il avec un rire grave qui était en réalité un cri de rage.

— Mon cher et jeune ami, il n’y a pas lieu de plaisanter. Vous ne semblez pas comprendre le prestige que vous possédez, ajouta-t-il en s’avançant vers les chaises.

« Farceur, pensa Renouard, en le regardant s’éloigner, de la place qu’il n’avait pas quittée. Et pourtant… et pourtant, si c’était vrai ! »

Il s’avança alors vers Miss Moorsom. Elle était assise à la même place qu’à leur première rencontre ; cette fois, ce fut elle qui le regarda s’avancer, mais ce jour-là, la plupart des fenêtres n’étaient pas éclairées. Il faisait noir. Elle lui apparut lumineuse dans sa robe claire, figure sans forme, visage sans traits, attendant son approche, jusqu’à ce qu’il se fût assis près d’elle et qu’ils eussent échangé des mots insignifiants.

Graduellement elle sortait de l’ombre, comme la peinture même du charme, fascinante et mystérieuse clarté sur ce fond obscur. Quelque chose de presque imperceptible dans son attitude, dans les modulations de sa voix trahissait la détente d’un orgueil calme et inconscient dont elle s’enveloppait d’ordinaire comme d’un manteau.

Sensible comme un esclave attentif aux moindres changements d’humeur de son maître, Renouard se sentit envahir d’une infinie tendresse devant cette subtile abdication de sa grâce. Il réprima le désir de la saisir, de la mener vers le jardin, sous les grands arbres, et de se jeter à ses pieds en lui murmurant des mots d’amour. Son émotion était si forte qu’il dut tousser légèrement, et ne sachant quoi lui dire, il commença à lui parler de sa mère et de ses sœurs. Toute la famille devait aller vivre à Londres, au moins pendant quelque temps.

— J’espère que vous irez les voir et que vous leur parlerez un peu de moi, de ce que vous aurez vu, dit-il d’une manière pressante.

Comme un homme prêt à quitter la vie, il espérait par ce misérable subterfuge se rappeler plus longtemps à sa mémoire.

— Certainement, dit-elle, je serai heureuse de leur rendre visite quand je serai de retour, mais ce « quand » est peut-être loin.

Il distingua un léger soupir. Une curiosité jalouse et cruelle lui fit demander :

— Vous sentez-vous découragée, Miss Moorsom ?

Un silence suivit cette question.

— Voulez-vous dire que le cœur me manque, dit-elle ? Je vois que vous ne me connaissez pas.

— Oh ! on espère toujours, murmura-t-il.

— Il s’agit, Monsieur Renouard, d’une réparation. Je suis ici pour que la vérité soit établie. Il ne s’agit pas de moi-même.

Il eut envie de la saisir à la gorge ; chacune de ces paroles insultait à sa passion, mais il se contenta de dire :

— Je n’ai jamais mis en doute la noblesse de votre but.

— Entendre le mot découragement mêlé à tout cela me surprend, surtout de la part d’un homme qui, m’a-t-on dit, s’est dépensé sans compter.

— Cela vous amuse de me taquiner, dit-il, après avoir retrouvé sa voix et maîtrisé sa colère. Il lui semblait que le professeur lui avait versé dans l’oreille un poison qui se répandait en lui, viciait sa passion, et sa jalousie même. Il doutait de chacun des mots qui sortaient de ces lèvres auxquelles cependant sa vie était suspendue.

— Que pouvez-vous savoir des gens qui ne regardent à rien, demanda-t-il de l’air le plus aimable.

— Je le sais par ouï-dire, un peu.

— Eh ! bien, je vous assure qu’ils sont, comme les autres, sujets à la souffrance, et victimes de sortilèges…

— L’un d’entre eux, en tout cas, parle d’une façon singulière.

Ils demeurèrent silencieux, puis elle détourna la conversation.

— Monsieur Renouard, j’ai eu une déception, ce matin. Le courrier m’a apporté une lettre de la veuve du vieux domestique, vous savez. Je pensais qu’elle aurait appris quelque chose de… d’ici. Mais non. Il n’est pas arrivé de lettre depuis notre départ.

Sa voix était calme. La jalousie de Renouard lui rendait cette conversation intolérable, mais il était heureux que rien ne fût arrivé pour aider à la recherche, aveuglément, déraisonnablement heureux, et cela seulement parce qu’ainsi il allait pouvoir la garder plus longtemps devant ses yeux, puisqu’elle ne perdait pas courage.

« Je suis trop près d’elle », pensa-t-il, et il recula sa chaise. Dans la violence de ses sentiments, il craignait de se jeter sur les mains qu’elle avait posées sur ses genoux, et de les couvrir de baisers. Il eut peur. Rien, rien ne pouvait plus dissiper le charme dont elle l’entourait, eût-elle même été fausse, stupide ou dégradée. Elle était sa destinée.

L’étendue même de son infortune le plongea dans une telle stupeur qu’il n’entendit pas, d’abord, un bruit de pas et de voix qui venait du salon.

Willie était revenu et le journaliste l’accompagnait.

Les nouveaux arrivants débouchèrent bruyamment sur la terrasse, puis se retenant l’un l’autre, s’arrêtèrent, tout à la fois effarants et eux-mêmes effarés.