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En marge des marées

Chapter 11: VII
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About This Book

A collection of short stories set mostly near coasts and islands, where the sea frames rather than dominates the action. Each tale examines individuals facing moral dilemmas, emotional tensions, and moments of psychological crisis, rendered through varied narrative techniques and precise atmosphere. Settings and encounters evoke solitude, romantic longing, and the strain between social expectations and inner reality; details of place and sensation ground otherwise unusual situations to maintain verisimilitude. The pieces were written at different times and display shifts in voice and method, yet recur in attention to human limitations, ambiguous outcomes, and the delicate interplay of memory, regret, and responsibility.

VII

Ils venaient de fêter un poète du terroir, la dernière trouvaille du journaliste. Ce genre de trouvailles était l’affaire, la vocation, l’orgueil et le plaisir du seul apôtre des lettres que comptât cet hémisphère : l’unique Mécène de la culture, l’Esclave de la Lampe, ainsi qu’il signait sa chronique littéraire de la semaine. Il n’avait pas eu de peine à persuader le vertueux Willie (qui avait le goût des banquets) de l’aider dans cette œuvre. Ils avaient laissé le poète endormi devant le feu, sur le tapis du bureau de rédaction, et ils s’étaient précipités chez le vieux Dunster. Le journaliste avait en effet une autre trouvaille à annoncer.

Tout en se balançant il ouvrit largement la bouche et laissa tomber ce seul mot : « Trouvé ! » Derrière lui, Willie leva les bras au ciel et les laissa retomber d’un geste dramatique. Renouard vit les quatre personnes à tête blanche, à l’extrémité de la terrasse, se lever d’un seul mouvement, comme s’ils étaient tous pris de panique.

— Je vous dis — qu’il — est — trouvé, annonça solennellement le protecteur des lettres.

— Qu’y a-t-il ? demanda Renouard d’une voix étouffée.

Miss Moorsom lui saisit brusquement le poignet ; à ce contact, du feu courut dans les veines du jeune homme, une immobilité s’empara de lui, brûlante ; le sang lui battait aux oreilles. Il voulut se lever, mais la pression convulsive sur son poignet le retint.

« Non ! non ! » Les yeux de Miss Moorsom restaient immobiles, le regard fixe, sombres comme la nuit et scrutant l’ombre devant elle. Le rédacteur en chef, un peu plus loin, se pavanait. Willie le suivait, traînant avec son ostentation habituelle son énorme et pesante carcasse, qui ne restait jamais exactement perpendiculaire plus de deux secondes de suite.

— L’innocent Arthur, enfin nous le tenons. Puis, reprenant le ton de l’homme d’affaires :

— Oui, c’est cette lettre qui a fait le coup.

Il plongea la main dans sa poche et de sa paume tapota le morceau de papier. Une lettre de cette vieille femme. Willie l’avait dans sa poche depuis ce matin. Miss Moorsom la lui avait donnée pour me la montrer. Il croyait que cela n’avait pas d’importance. Eh ! bien, pas du tout, seulement il fallait savoir lire.

Renouard et Miss Moorsom, côte à côte, surgirent de l’obscurité, couple magnifique, à la fois vivant et sculptural, dans leur calme et leur pâleur. Elle lui avait lâché le poignet.

En apercevant Renouard, le journaliste s’écria d’une voix perçante :

— Comment ! vous êtes ici !

Il y eut un silence mortel, tous les visages avaient quelque chose de consterné et de cruel.

— Voici précisément l’homme qu’il nous faut, ajouta le rédacteur. Excusez mon agitation, vous êtes précisément l’homme, Renouard. Ne m’avez-vous pas dit que votre assistant s’appelait Walter ? Oui ? C’est bien ce qu’il me semblait. Eh ! bien, voici la lettre de la vieille femme du serviteur. Écoutez ceci. Elle écrit : « Tout ce que je puis dire à Mademoiselle, c’est que mon pauvre mari adressait ses lettres au nom de H. Walter. »

L’exclamation aussitôt étouffée de Renouard se perdit dans un murmure et un piétinement général. Le journaliste fit un pas en avant, et, réussit assez bien à faire un grand salut :

— Miss Moorsom, permettez-moi de vous féliciter du fond du cœur, sur l’issue… heu… heureuse…

— Attendez, dit Renouard d’une voix irrésolue.

Le journaliste lui sauta dessus comme un vieil ami :

— Ah ! vous, lui dit-il, vous êtes un joli personnage. Avec vos manières d’ours, vous finirez par n’avoir pas plus de jugement qu’un sauvage. Voyez-vous cela, vivre pendant des mois avec un homme du monde, sans jamais s’en douter. Un homme, j’en suis certain, accompli, remarquable, puisqu’il a été distingué (ici il s’inclina de nouveau) par Miss Moorsom que nous admirons tous.

Elle lui tourna le dos.

— J’espère que vous ne lui avez pas fait trop de misères, Geoffrey, murmura le journaliste à l’oreille de son ami.

Renouard s’empara brusquement d’une chaise, s’assit et, posant ses coudes sur ses genoux, appuya sa tête sur ses mains. Derrière lui, la sœur du professeur levait les yeux au ciel et se tordait fiévreusement les mains. Mme Dunster se joignait les doigts sous le menton ; mais elle, la chère femme, regardait Willie. Ce neveu modèle ! Il était dans un singulier état. Si congestionné. L’habile disposition des cheveux qui couvraient la partie dénudée de son crâne s’était déplorablement dérangée et ce crâne même était rouge et comme en ébullition.

— Qu’y a-t-il donc, Geoffrey ?

Le journaliste semblait déconcerté par les attitudes silencieuses des gens qui l’entouraient. On aurait dit qu’il s’attendait à voir tout ce monde se mettre à danser et à crier.

— Il est dans votre île, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, il y est ! dit Renouard sans lever les yeux.

— Eh ! bien, alors ?

Et le rédacteur en chef regardait autour de lui, en quête d’une réponse qui pût lui venir en aide. Mais la seule réponse qui lui vînt fut inattendue. Irrité d’être au second plan, et, en outre, parce que le vin le rendait facilement fâcheux, le sensible Willie se retourna et avec une maligne intonation d’ivrogne, étonnante de la part d’un homme capable de se tenir si droit.

— Ah ! ah ! Mais il n’est pas ici, cria-t-il. Pas encore. Non ! Vous n’avez pas encore mis la main dessus !

Ce spectacle et cette algarade déplacée firent sur le rédacteur l’effet de la cravache sur un cheval surmené ; il sursauta :

— Quoi ? que voulez-vous dire ? Nous… ne… l’avons… pas… encore… Naturellement, il n’est pas ici encore. Mais la goélette de Geoffrey est ici. On peut l’envoyer dès maintenant le chercher. Mais attendez donc, il y a mieux. Pourquoi ne partiriez-vous pas tous pour Malata, mon cher Maître ? Cela ferait gagner du temps, et je suis certain que Miss Moorsom préférerait…

Il fit un geste galant vers Miss Moorsom, mais elle avait disparu. Il en fut quelque peu déconcerté.

— Ah ! hum… Oui, dit-il, pourquoi pas ? Une croisière de plaisance, un délicieux bateau, une délicieuse saison, un délicieux but, un déli… Non, vraiment, rien ne s’y oppose. Geoffrey, d’après ce que j’ai entendu dire, s’est payé un bungalow trois fois trop grand pour lui. Il peut vous loger tous. Ce sera pour lui un plaisir, le plus rare des privilèges. Qui ne serait fier d’être l’instrument de cette heureuse réunion ? Je suis moi-même très fier de l’humble rôle que j’y ai joué. Ce sera pour moi un très grand honneur. Geof, mon cher, vous ferez bien de tout préparer demain de bonne heure pour ce petit voyage. Il serait criminel de perdre un seul jour.

Il était aussi rouge que Willie, l’agitation s’ajoutant aux effets du banquet. Pendant un moment, Renouard demeura silencieux comme s’il n’eût rien entendu. Mais lorsqu’il se fut levé, il donna au rédacteur une tape dans le dos si vigoureuse que le petit homme chancela et parut, un moment, vraiment effrayé.

— Vous êtes un dénicheur et un organisateur de premier ordre, s’écria Renouard. Il a raison. C’est le seul moyen. Vous ne pouvez pas résister à l’appel du sentiment et même vous devez risquer un voyage à Malata…

Ici, la voix de Renouard s’assombrit :

— Un endroit solitaire, ajouta-t-il, et il retomba dans sa méditation sous les yeux qui convergeaient vers lui. Lentement son regard alla de visage en visage et il s’arrêta sur celui du professeur qui, l’œil dur, tournait machinalement un cigare entre ses doigts, et sur la sœur du philosophe, debout à son côté.

— Je serais infiniment heureux si vous consentiez à venir. C’est entendu, n’est-ce pas ? Nous partirons demain soir. Et maintenant, je vous laisse à votre bonheur.

Il salua gravement, et montrant du doigt Willie qui se balançait d’un air somnolent et renfrogné :

— Regardez-le, dit-il, il déborde de bonheur. Vous feriez mieux de l’envoyer se coucher.

Et il s’éclipsa cependant que tous regardaient Willie avec des expressions différentes.

Renouard traversa la maison en hâte, il s’élança dans le sentier de traverse qui menait au rivage où l’attendait son canot. A son appel, les Canaques endormis sursautèrent. Il embarqua : « Tirez, hardi ! » et le canot fendit l’eau comme une flèche. « Hardi, hardi ! ». Il fila près des voiliers chargés de laine, endormis sur leurs ancres : chacun avec l’œil fixe de la lampe pendue aux agrès. Il fila près du vaisseau-amiral de l’escadre du Pacifique, masse imposante, noire et silencieuse, lourde du sommeil de ses cinq cents hommes. Des sentinelles entendirent son « Hardi ! Hardi ! » dans la nuit. Les Canaques, ahanant, ramenaient les avirons à chaque coup. Rien n’allait assez vite pour lui. Il grimpa à bord de la goélette, et dans sa précipitation secoua violemment l’échelle de commandement. Sur le pont il trébucha et demeura brusquement immobile.

Pourquoi cette hâte ? Vers quel but ? Depuis longtemps il savait bien qu’il fuyait devant quelqu’un qui le poursuivait et auquel il ne pouvait échapper.

Comme il touchait le pont, sa volonté, qu’il s’était efforcé de sauvegarder, s’évanouit de nouveau. Il n’avait songé à rien moins qu’à appareiller la goélette et la laisser s’évader dans la nuit, silencieusement, parmi les vaisseaux endormis. Mais, maintenant, il savait qu’il n’en serait pas capable. Non, c’était impossible. Et il réfléchissait que, mort ou vivant, une telle fuite noircirait sa mémoire d’un soupçon devant lequel il reculait. Non, il n’y avait rien à faire.

Il descendit dans sa cabine, et avant même de déboutonner son pardessus, il prit dans un tiroir la lettre adressée à son assistant, cette lettre qu’il avait trouvée au bureau de Dunster, dans le casier « Malata », où elle avait attendu trois mois l’occasion d’être délivrée. Depuis le moment où il l’avait jetée dans ce tiroir, Renouard l’avait bien oubliée, jusqu’à ce que le nom de l’homme eût été prononcé si bruyamment.

Il regarda l’enveloppe grossière, l’écriture tremblée et pénible : Monsieur H. Walter. C’était la dernière lettre que le vieux domestique avait envoyée pendant sa maladie, et évidemment une réponse à une lettre de « Monsieur Arthur » qui l’instruisait d’adresser dorénavant ses lettres « aux bons soins de MM. Dunster et Co ». Renouard allait l’ouvrir, mais il s’arrêta et sans hésitation déchira la lettre en deux, en quatre, en huit morceaux. Il remonta sur le pont, tenant dans la main ces morceaux de papier qu’il jeta par dessus le bord, dans les eaux noires, où ils disparurent aussitôt.

Le tout fut fait lentement, sans hésitation, sans remords. Monsieur H. Walter, à Malata. L’innocent Arthur ! Quel était son nom déjà ? L’homme à la recherche duquel était partie cette femme qui semblait attirer vers elle toutes les passions de la terre, sans qu’elle fît pour cela le moindre effort, sans même qu’elle daignât s’en apercevoir, aussi naturellement que d’autres femmes respirent. Mais Renouard n’était plus jaloux de l’existence de cette femme. Quelle qu’en fût la cause, sa jalousie n’allait pas jusqu’à cet homme qu’il avait tiré de l’ombre pour se débarrasser des remontrances d’un soi-disant ami. Un homme sur lequel il ne savait rien et qui, maintenant, était mort. A Malata. Ah ! oui, il y était, bien en sûreté, dans sa tombe. Le dernier service que Renouard lui avait rendu, avant son départ, ç’avait été de l’enterrer.

Comme beaucoup d’autres hommes toujours prêts à des entreprises ardues, Renouard avait une tendance à éviter les petites complications de l’existence. Ce trait de son caractère se mêlait d’un peu d’indolence, et en outre d’un dédain et d’une vive aversion même pour les questions d’ordre vulgaire : comme un homme qui affronterait un lion et qui ferait un détour pour éviter un crapaud.

Ses relations avec ce journaliste importun n’étaient que de surface : il ne s’y mêlait aucunement cette sympathie à laquelle les jeunes gens se trouvent tout naturellement portés. Cela d’abord l’avait amusé de laisser son ami dans l’ignorance du sort de son « assistant ». Renouard n’avait jamais eu besoin d’une autre compagnie que de la sienne. Il portait en lui un peu de cette sensibilité de rêveur que l’on froisse aisément. Il s’était dit que l’homme universel n’aurait fait que le sermonner une fois de plus sur le démon de la solitude et l’aurait assassiné de recommandations en faveur d’un protégé absolument inutile. Et cette sempiternelle inquisition du journaliste l’avait irrité et lui avait fermé les lèvres de dégoût.

Et maintenant il contemplait ce réseau de conséquences qui se resserrait autour de lui.

Ç’avait été le souvenir de cette réticence pleine de diplomatie qui, sur la terrasse, avait étouffé son exclamation, qui l’avait empêché de leur dire à tous que l’homme qu’ils cherchaient, il était impossible qu’on pût le rencontrer maintenant sur cette terre. Il avait reculé devant l’absurdité d’entendre le journaliste universel lui faire de sévères reproches.

— Vous ne me l’aviez pas dit. Vous m’aviez laissé croire que votre assistant vivait encore, et maintenant vous dites qu’il est mort. Qu’est-ce que cela veut dire ? Mentiez-vous alors ou bien mentez-vous maintenant ? Non, l’idée d’une semblable scène lui avait été insupportable. Il s’était assis, atterré. Et maintenant « que vais-je faire », pensa-t-il ?

Tout son courage l’avait abandonné. S’il disait la vérité, c’était le départ immédiat des Moorsom, et il lui semblait qu’il donnerait jusqu’à son dernier reste d’honnêteté pour s’assurer un jour encore la présence de là jeune fille. Il restait là, silencieux. Lentement, parmi des souvenirs confus de sa conversation avec le professeur, des manières d’être de la jeune fille, de l’enivrante familiarité de sa soudaine pression de main, il lui venait une lueur d’espoir. L’autre homme était mort. Alors… Folie, certes ; mais il ne s’en pouvait délivrer. Il avait écouté cet insupportable brouillon tout organiser, cependant que les autres, autour de lui, l’approuvaient, sous le charme de ce roman, que, lui, il savait achevé par la mort. Il avait écouté, ironique et silencieux. Il avait vu une lueur d’espoir. L’occasion l’avait tenté. Il n’avait qu’à rester là sans rien dire. Cela et rien de plus. Qu’était-ce que la vérité au regard de cette passion qui, dans sa pensée, l’avait jeté à ses pieds.

Et maintenant, il n’y pouvait plus rien. La fatalité en avait décidé. De l’air hagard d’un mortel frappé par la foudre divine, Renouard regarda le ciel, immense voile noir poudré d’or, où de grands frissons passaient, comme le souffle impérieux de la vie.