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En marge des marées

Chapter 13: IX
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About This Book

A collection of short stories set mostly near coasts and islands, where the sea frames rather than dominates the action. Each tale examines individuals facing moral dilemmas, emotional tensions, and moments of psychological crisis, rendered through varied narrative techniques and precise atmosphere. Settings and encounters evoke solitude, romantic longing, and the strain between social expectations and inner reality; details of place and sensation ground otherwise unusual situations to maintain verisimilitude. The pieces were written at different times and display shifts in voice and method, yet recur in attention to human limitations, ambiguous outcomes, and the delicate interplay of memory, regret, and responsibility.

IX

Abritée par son massif promontoire de la réverbération matinale de la mer, la petite baie respirait une exquise fraîcheur. Les passagers de la goélette débarquèrent au bas du jardin. Sur un ton compassé, ils échangeaient quelques banalités. La sœur du professeur déploya un face à main à long manche, comme pour scruter ces horizons nouveaux, mais, en réalité, elle cherchait anxieusement le pauvre Arthur. Ne l’ayant jamais vu qu’en costume de ville, elle n’avait aucune idée de l’air qu’il pourrait avoir. Le professeur s’était chargé du soin d’aider les dames, car Renouard, apparemment très pressé de donner ses ordres, était allé aussitôt à la rencontre du mulâtre qui descendait en hâte le sentier. Devant le bungalow qui étincelait au soleil, au loin, une rangée de « boys », à figure noire, de tailles et de teints divers, conservait l’immobilité d’une garde d’honneur.

Bien avant d’être à portée de voix, Luiz avait retiré son feutre. Renouard se pencha pour écouter le bref rapport du mulâtre, et les dispositions qu’il proposait de prendre pour les visiteurs. On mettrait un autre lit dans la chambre du maître, que l’on réserverait aux dames, une couchette pour le monsieur dans la pièce en face, où M. Walter… (ici, le Portugais regarda rapidement autour de lui), où M. Walter était mort.

— Bon, approuva Renouard. Et rappelle-toi ce que tu as à en dire.

— Oui, maître, seulement… (et ici, il trembla légèrement et mit l’un de ses pieds nus sur l’autre en signe d’embarras), seulement, je… je… n’aime pas beaucoup dire cela. »

Renouard le regarda sans colère, impassible :

— Tu as peur des morts ? Hein ? C’est bien, j’en parlerai moi-même, une fois pour toutes. Puis, élevant la voix, il ajouta : « Envoie les boys prendre les bagages. »

— Oui, maître.

Le planteur revint vers ses invités de marque qui, comme une bande de touristes sans guide, s’étaient arrêtés et regardaient autour d’eux.

— Je suis désolé, commença-t-il, le visage toujours impassible, mon domestique vient justement de me dire que M. Walter (il voulut sourire, mais n’y parvint pas) a profité du passage d’un bateau de commerce pour faire une petite tournée dans les îles de l’ouest.

Un profond silence accueillit cette nouvelle. Déjà Renouard s’abîmait dans cette pensée : « Enfin, c’est fait ! » Mais la vue des boys portant vers la maison les valises et les sacs de voyage l’arracha à cette involontaire rêverie.

— Tout ce que je puis faire, c’est de vous prier de vous installer ici comme chez vous…, avec autant de patience que possible.

C’était, si évidemment, la seule chose à faire que tous avancèrent aussitôt. Le professeur marchait auprès de Renouard, derrière les deux dames :

— Plutôt inattendue, cette absence, fit-il.

— Pas absolument, murmura Renouard. Il faut chaque année faire une tournée pour embaucher de la main-d’œuvre.

— Ah ! oui… Et il… Mon Dieu, que ce pauvre garçon devient agaçant avec ses disparitions. Je vais commencer à croire qu’une mauvaise fée dispense à ce conte d’amour des attentions plutôt fâcheuses.

Renouard remarqua que ses invités ne paraissaient pas autrement bouleversés par cette nouvelle déception. Ils semblaient, tout au contraire, marcher d’un pas plus dégagé. La sœur du professeur laissa retomber son lorgnon au bout de sa chaîne. Miss Moorsom marchait en tête. Le professeur, qui avait retrouvé la parole, avançait lentement, mais Renouard ne l’écoutait pas : il regardait sa fille. Une créature d’une aussi irrésistible séduction pouvait-elle être la fille d’un mortel ? Sa silhouette mouvante s’estompa dans un nuage coloré, comme une chimère faite d’ombre et de flamme lorsqu’elle franchit le seuil du bungalow.

L’intensité de son amour, comme si son âme, s’échappant vers elle, lui fuyait par les yeux, trahissait sa volonté de la conserver aussi longtemps que possible devant son regard.

Les jours qui suivirent ne furent pas tout à fait tels que Renouard l’appréhendait ; ils n’en valurent guère mieux. Il les maudit pour toutes les sensations qu’ils lui apportèrent. Tout néanmoins gardait son apparence paisible. Le professeur fumait d’innombrables pipes, avec l’air d’un travailleur en vacances, toujours en mouvement et regardant tout de cet air sagace et mystérieux qu’ont les gens reconnus comme plus sages que les autres. Sa tête à cheveux blancs, plus blancs que n’importe quel point de l’horizon, si ce n’est l’écume de la mer qui venait se briser sur les rochers, s’apercevait à tous les coins de la plantation, sous son ombrelle blanche. Et même il escalada le promontoire et on le vit de loin, semblable à une petite statue blanche, sur le fond bleu du ciel.

Félicia Moorsom ne s’éloignait guère de l’habitation. On la voyait parfois écrire rapidement avec une expression désespérée, sur un album à fermoir. Mais cela ne durait qu’un instant. Au bruit des pas de Renouard, elle tournait vers lui son beau visage dont le calme splendide ignorait complètement son pouvoir. Chaque fois qu’elle venait s’asseoir sous la vérandah, sur une chaise qui lui était réservée, Renouard apparaissait et venait s’asseoir sur les marches, tout près d’elle, presque toujours silencieux et n’osant même pas, la plupart du temps, tourner son visage vers elle. Elle, très tranquille, les yeux mi-clos abaissait son regard vers lui, si bien que pour un observateur (tel que le professeur, par exemple), elle semblait remuer de profondes pensées au sujet de cet homme assis à ses pieds, les épaules un peu voûtées, les mains pendantes, comme un vaincu. Le poison moral du mensonge possède un tel pouvoir de désagrégation que Renouard sentait son ancienne personnalité se résoudre en poussière. Souvent, le soir, lorsqu’ils parlaient languissamment, dans l’obscurité, il sentait qu’il lui fallait poser son front sur les pieds de la jeune fille et laisser couler ses larmes.

L’instabilité de ses sentiments à l’égard de Renouard donnait à la sœur du professeur une attitude sensiblement contrainte. Elle n’aurait pu dire si elle le détestait ou non. A certains moments, il lui paraissait charmant, et quoique d’ordinaire il finît par dire quelque chose de brutal, elle ne pouvait résister au penchant qui la portait à s’entretenir avec lui. Un jour que sa nièce les avait laissés seuls sous la vérandah, elle se pencha vers lui. Elle était tirée à quatre épingles et, dans son genre, presque aussi frappante que la jeune fille, qui d’ailleurs ne lui ressemblait en rien. Aussi avait-elle l’habitude de dire : « Cette chère Félicia a hérité les cheveux et presque toute l’apparence de sa mère. » Elle se pencha donc et confidentiellement :

— Monsieur Renouard, n’avez-vous rien de consolant à me dire ?

Il leva les yeux, aussi surpris que si une voix du ciel lui eût tout à coup parlé avec cette intonation, et, la profondeur bleue de ses prunelles agita cette fleur de cire qu’était cette dame soignée.

— Je puis bien vous parler franchement, continua-t-elle, de cet ennuyeux sujet. Pensez un peu à la terrible tension que doit être cet espoir différé, pour le cœur de Félicia et pour ses nerfs aussi.

— Pourquoi me dites-vous cela ? murmura Renouard, subitement angoissé.

— Pourquoi ? Mais comme à un ami qui nous veut du bien, comme au plus aimable des hôtes. Je crains vraiment que nous ne vous absorbions trop complètement. (Elle se mit à sourire). Ah ! quand donc en sera-ce fini de cette attente ? Ce pauvre Arthur ! J’avoue que je suis presque effrayée à l’idée de ce grand moment. Ce sera presque comme de voir un revenant.

— En avez-vous jamais vu ? demanda Renouard d’une voix sombre.

La vieille dame agita un peu les mains ; sa pose était parfaite d’aisance et de grâce pour une femme de son âge.

— Pas moi-même. En photographie seulement. Mais nous avons beaucoup d’amis qui ont vu des apparitions.

— Ah ! On voit donc des revenants à Londres ? grommela Renouard sans la regarder.

— Fréquemment, chez certaines personnes très intéressantes. Mais toutes sortes de personnes en ont vu. Nous avons un ami, un écrivain très connu ; son revenant est celui d’une jeune fille. Mon frère a parmi ses intimes un savant ; celui-ci est en relations d’amitié avec un revenant, une jeune fille aussi, ajouta-t-elle avec une intonation qui donnait à penser que c’était la première fois qu’elle était frappée de cette coïncidence. C’est la photographie de cette apparition que j’ai vue. Très jolie. C’est très intéressant. Un peu flou, naturellement… Monsieur Renouard, j’espère que vous n’êtes pas un sceptique, il est si consolant de penser…

— Les boys de ma plantation voient aussi des revenants, dit Renouard, brusquement.

La sœur du philosophe se redressa. Quelle impolitesse ! C’était toujours la même chose avec ce singulier jeune homme.

— Monsieur Renouard, comment pouvez-vous comparer les fantaisies superstitieuses de vos horribles sauvages avec les manifestations…

Les mots lui manquèrent. Elle s’interrompit d’un rire pincé. Elle se sentait d’autant plus blessée qu’elle avait eu, au début de la conversation, un élan de confiance. Et presque aussitôt, avec une dignité et un tact parfaits, elle se leva et le laissa seul.

Renouard ne la regarda même pas s’en aller. Ce ne fut pas le déplaisir de la vieille dame qui l’empêcha de dormir cette nuit-là. Il commençait à oublier ce qu’était l’honnête et simple sommeil. Son hamac, apporté du navire avait été pendu dans la vérandah latérale et c’était là qu’il passait ses nuits, étendu les mains croisées sur la poitrine, dans une sorte de stupeur à demi-consciente et oppressée. Au matin, il regardait, sans la voir, la falaise, découpée comme une tache d’encre sur la douce clarté de l’aube, passer par toutes les phases du jour naissant et baigner glorieusement dans l’or du soleil levant. Ce matin-là, il écoutait les vagues bruits d’une maison qui s’éveille, quand tout à coup il remarqua la présence de Luiz, visiblement troublé, près de son hamac.

— Qu’y a-t-il ?

— Tse, tse, tse.

— Eh ! bien, quoi ? Qu’est-ce qu’il y a encore ? Des ennuis avec les boys ?

— Non, maître, mais le monsieur, quand je lui apporte son eau pour le bain, le matin, il me parle…, il me demande quand, quand… je crois que M. Walter, il va revenir…

Le mulâtre claquait des dents légèrement. Renouard sauta du hamac.

— Et il est toujours ici, hein ?

Luiz fit un signe d’affirmation.

— Je ne le vois pas, moi, jamais. Pas moi. Ces boys ignorants disent qu’ils voient… Quelque chose. Ah !…

Il se remit à claquer des dents, recroquevillé, comme si une rafale glacée l’eût atteint.

— Et qu’as-tu dit au monsieur ?

— Je dis que je n’en sais rien et je m’en vais. Je… je n’aime pas à parler de lui.

— C’est bon, nous tâcherons d’exorciser ce pauvre revenant, dit Renouard, d’un air sombre, en allant vers une petite hutte proche pour s’habiller. Il se dit : « Ce garçon finira par vendre la mèche. La dernière chose que je… Ah ! cela, non. »

Et se sentant la main forcée, il comprit l’étendue de sa lâcheté.