X
Ce matin-là, errant dans la plantation, plutôt comme une âme en peine que comme un homme en possession de soi-même, Renouard évita l’ombrelle blanche qui surgissait par ci, par là, comme une bouée à la dérive sur un océan sombre de verdure. La récolte promettait d’être magnifique et le distingué philosophe prenait plus qu’un intérêt scientifique à cette exploitation. Ses placements étaient soigneusement combinés, mais il gardait toujours une petite somme pour quelque spéculation.
Après le déjeuner, se trouvant seul avec Renouard, il mit la conversation sur la culture et autres sujets du même ordre ; puis, s’interrompant tout à coup :
— A propos, est-il vrai, comme le dit ma sœur, que vos boys aient été troublés récemment par un revenant.
Renouard qui, depuis le moment où les dames avaient quitté la table, ne se surveillait plus avec autant de soin sortit de sa songerie en sursautant. Il expliqua avec un sourire contraint :
— Mon contremaître a eu des difficultés avec eux pendant mon absence. Et ils ont peur de travailler dans un champ qui est au bas de la colline.
— Il y a un revenant ? s’écria le professeur amusé. Alors, il va falloir revoir toute notre conception de la psychologie des revenants. L’île semble bien avoir été inhabitée depuis l’aurore des âges. Comment un revenant aurait-il pu venir ici ? Par air ou par eau ? Et pourquoi aurait-il quitté les lieux qu’il hantait ? Serait-ce par misanthropie ? Aurait-il été chassé de quelque communauté d’esprits ?
Renouard essaya de répondre sur le même ton, mais les paroles mouraient sur ses lèvres.
— Est-ce le revenant d’un homme ou d’une femme ? demanda le professeur.
— Je n’en sais rien, dit Renouard, en s’efforçant de paraître à l’aise. Il y avait parmi ses boys, continua-t-il, un couple de Tahitiens, race superstitieuse ; ils avaient commencé à répandre cette histoire et avaient probablement amené ce fantôme avec eux…
— Si nous faisions une enquête à ce sujet, Renouard ? proposa le professeur, à demi-sérieusement. Nous pourrions à tout le moins, découvrir quelque chose d’intéressant en ce qui touche ces cerveaux primitifs.
C’en était trop pour Renouard qui sursauta, quitta la pièce et sortit de la maison devant laquelle il se promena de long en large. Il ne permettrait à personne de lui forcer la main.
Quelques instants après le professeur le rejoignit. Il avait son ombrelle, mais n’avait emporté ni son livre, ni sa pipe.
D’un ton aimablement sérieux, il dit en posant la main sur le bras de son « jeune ami » :
— Nous avons tous les nerfs plus ou moins tendus ici. Pour ma part, j’ai été comme sœur Anne, dans l’histoire. Mais je ne vois rien venir ; rien du moins qui puisse faire du bien à qui que ce soit, veux-je dire.
Renouard avait retrouvé assez de présence d’esprit pour exprimer froidement son regret de tout ce temps perdu, car il pensait que c’était surtout ce qui préoccupait le professeur.
— Le temps, dit rêveusement le philosophe, je ne vois pas comment on pourrait perdre du temps, mais je vais vous dire ce qu’il y a, mon jeune ami, c’est de la vie perdue, et cela pour chacun de nous. Même pour ma sœur, qui a la migraine et qui est allée se reposer.
Il serra amicalement le bras de Renouard :
— Ah ! oui, pour chacun de nous. On peut méditer sans fin sur l’existence, on peut même en avoir une mauvaise opinion, mais le fait n’en reste pas moins que nous n’avons qu’une vie à vivre. Et qu’elle est courte. Pensez-y bien, mon jeune ami.
Il lâcha le bras de Renouard et, sortant de l’ombre, il ouvrit son ombrelle ; il était visible que quelque chose le préoccupait qui n’était pas seulement la date de ses conférences pour auditoires mondains. Que voulait-il donc laisser entendre par de semblables banalités ? Épouvanté le matin même par Luiz, car il savait que rien ne pouvait lui être plus fatal que de voir le voile se déchirer autrement que de son propre aveu, cette conversation lui apparut comme un encouragement ou comme un avertissement, de la part d’un homme qui lui semblait à la fois cynique et subtil. Il se sentait harcelé par le mort et cajolé par le vivant pour lui faire jeter les dés d’un suprême enjeu.
Il s’éloigna un peu de la maison et s’étendit à l’ombre d’un arbre. Immobile, et le front appuyé sur ses bras croisés, il se prit à réfléchir. Il lui sembla qu’il était dans du feu, puis, entraîné par un courant d’eau glacée, dans une sorte de maelstrom qui tournait vertigineusement. Puis, — probablement un souvenir d’enfance, — il s’avançait sur la mince couche de glace d’une rivière, sans pouvoir reculer, et soudain la glace se brisait d’une rive à l’autre avec le bruit sec d’un coup de fusil.
D’un bond il fut sur pied. Tout était paix, calme, lumière. S’il avait été joueur, il aurait été soutenu par son excitation elle-même, mais il ne l’était pas. Il avait toujours méprisé ce moyen artificiel de braver le hasard. Il aperçut le bungalow étincelant et gracieux. Tout, alentour, était paix, calme et lumière.
Cependant qu’il se dirigeait vers l’habitation, il eut le sentiment désagréable que le mort était là, à ses côtés. Le revenant ! Il semblait être partout, excepté dans sa tombe. Pourrait-on jamais le faire disparaître, se demandait-il. A ce moment Miss Moorsom parut sous la vérandah, et tout aussitôt, comme dans un mouvement d’ondes mystérieuses, elle souleva un immense tumulte dans le cœur du jeune homme, ébranlant pour lui le ciel et la terre, mais il continua sa route. Puis comme une chanson grave parmi l’orage, la voix de la jeune fille s’éleva chargée de sombres présages.
— Ah ! Monsieur Renouard, dit-elle.
Il s’avançait en souriant, mais elle restait grave.
— Je ne puis tenir en place, dit-elle. Avons-nous le temps d’aller jusqu’au promontoire et de revenir avant la nuit ?
Les ombres s’allongeaient sur la terre : tout était calme et paisible.
— Non, dit Renouard, et il se sentit tout d’un coup aussi ferme qu’un roc. Mais je puis vous montrer le sommet de la colline centrale que votre père n’a pas encore exploré. Une vue de bancs de rochers et d’eaux, avec de grands nuages mouvants d’oiseaux de mer.
Elle descendit les marches de la vérandah, et ils partirent.
— Passez devant, dit-il, je vous dirigerai. Prenez à gauche.
Elle portait une jupe courte en nankin et une blouse de mousseline qui laissait voir ses épaules et ses bras à travers l’étoffe légère. La noblesse de son cou délicat l’enchantait.
— Le sentier commence à ces trois palmiers, les seuls de l’île.
— Je vois.
Elle ne se retourna pas une seule fois. Au bout d’un moment, elle fit pourtant cette remarque :
— On dirait que ce sentier a été tracé très récemment.
— Tout récemment, dit-il à voix basse.
Ils continuèrent à monter sans échanger une parole ; lorsqu’ils furent parvenus au sommet, elle regarda longtemps devant elle. La brume du soir rasait le sol, voilant la limite des récifs. Au-dessus de leur immense et mélancolique chaos, semblable à une flotte d’îlots échoués, des myriades d’oiseaux roulaient et déroulaient sans cesse leurs noirs rubans dans le ciel, s’assemblaient en nuages, s’élevaient, s’inclinaient, comme un jeu d’ombres, car ils étaient si loin que le bruit de leurs cris ne parvenait pas jusqu’à eux.
A voix basse, Renouard rompit le silence.
— Ils vont se poser pour la nuit.
Elle ne répondit pas. Autour d’eux, c’était la paix du soleil couchant. Près d’eux, la pointe la plus élevée de Malata, comme le sommet d’une tour ensevelie, dressait un rocher effrité, gris et comme las de contempler les siècles monotones du Pacifique. Renouard s’y adossa.
Miss Moorsom, soudain, lui fit face, ses splendides yeux noirs se fixèrent sur lui comme si elle eût décidé de lui faire perdre la raison une fois pour toutes. Ébloui, il abaissa lentement les paupières.
— Monsieur Renouard, il y a quelque chose d’étrange dans tout ceci. Dites-moi où il est ?
Il répondit sans hésitation :
— De l’autre côté de ce rocher : je l’ai enterré là moi-même.
Elle comprima sa poitrine à deux mains, s’arrêta un moment pour reprendre souffle et s’écria :
— Ah ! vous l’avez enterré. Quelle espèce d’homme êtes-vous donc ?… Vous n’osiez pas le dire. C’est encore une de vos victimes. Vous n’avez pas osé l’avouer ce soir-là… Vous avez dû le tuer. Qu’avait-il donc bien pu vous faire ? Vous l’avez entraîné dans quelque horrible dispute et…
Son expression vengeresse, ses cris poignants laissèrent Renouard aussi calme que le rocher contre lequel il s’appuyait. Il leva seulement les paupières pour la regarder, puis les rabaissa lentement. Rien de plus. Cela lui imposa silence. Elle fit, comme honteuse, un geste de la main pour chasser cette idée. Il se mit à parler, d’abord avec une tranquille ironie :
— Ah ! oui, le légendaire Renouard des idiots sensibles. L’impitoyable aventurier, l’ogre à qui l’avenir appartient. C’est un cri de perroquet, Miss Moorsom. Je ne crois pas que même le plus stupide d’entre eux ait jamais osé dire une chose aussi bête sur mon compte que j’ai jamais tué un homme pour rien. Non, j’avais remarqué cet homme dans un hôtel. On m’avait dit qu’il venait de l’intérieur et n’avait rien à faire. Je le vis assez solitaire, à l’écart, comme un corbeau malade. Un soir, je lui ai parlé, simple impulsion. Il n’avait rien de bien frappant : il faisait pitié. Mon pire ennemi aurait pu vous dire que vraiment il n’était pas de taille à être une des victimes de Renouard. Je m’aperçus bientôt qu’il prenait de quelque drogue : il ne buvait pas, non ; de la morphine peut-être.
— Ah ! c’est maintenant que vous essayez de l’assassiner, cria-t-elle.
— Ah ! vraiment ? Toujours le Renouard selon la légende des boutiquiers. Écoutez-moi. Jamais je n’aurais pu être jaloux de lui. Et, pourtant, je suis jaloux de l’air que vous respirez, du sol que vous foulez, du monde qui vous voit vous mouvoir, libre et non pas mienne. Il ne s’agit pas de cela. Il m’était plutôt sympathique. Sous un prétexte quelconque, je lui proposai d’être mon assistant. Il me déclara que cela lui sauverait la vie. Cela ne l’a pas sauvé de la mort. Elle vint à lui pour un rien : une simple chute de trois mètres dans un ravin. Il paraît qu’il avait eu autrefois un accident de cheval dans l’intérieur. Il traîna, traîna ; ce n’était pas un homme d’une santé de fer. Et sa pauvre âme semblait avoir été endommagée aussi. Elle se laissa aller rapidement.
— C’est tragique, murmura Miss Moorsom avec émotion.
Les lèvres de Renouard tremblaient, mais de sa voix égale, impitoyable, il continua :
— Telle est l’histoire. Un soir, il parut aller mieux et me fit dire qu’il désirait me parler, que j’étais un gentleman et qu’il pouvait se confier à moi. Je lui dis qu’il se trompait, qu’il y avait du plébéien en moi qu’il ne pouvait pas connaître. Il sembla déçu. Il murmura quelque chose à propos de son innocence et quelque chose qui ressemblait à une malédiction envers une femme, puis, se tournant vers le mur…, il devint rigide.
— Envers une femme ? cria Miss Moorsom. Quelle femme ?
— Je me le demande, dit Renouard en levant les yeux et en remarquant le contraste des oreilles pourpres de la jeune fille et de la blancheur vivante de son teint, la sombre et presque secrète splendeur de ses yeux brillant sous les flammes tordues de la chevelure. Une femme reprit-il qui ne voulait pas croire à sa misérable innocence… Oui, vous, vraisemblablement. Et, maintenant, vous ne voulez pas me croire non plus, moi qui, cependant, dois rester ce que je suis, dussé-je même en mourir. Non, vous ne me croyez pas. Et pourtant, Félicia, une femme comme vous et un homme comme moi ne se rencontrent pas souvent ensemble sur cette terre.
La flamme de sa tête orgueilleuse brûlait le visage du jeune homme. Il jeta son chapeau au loin ; ses paupières baissées le faisaient ressembler davantage à un bronze antique, un profil de Pallas, calme, austère, un peu perdu dans l’ombre du rocher.
— Ah ! si seulement vous pouviez comprendre quelle vérité il y a en moi, ajouta-t-il.
Elle attendait, comme si elle eût été trop étonnée pour pouvoir parler ; il releva de nouveau les yeux ; alors elle s’écria avec violence et comme pour se défendre de quelque accusation contenue :
— C’est moi qui suis ici pour représenter la vérité. Croire en vous ! en vous qui, par un impitoyable mensonge et rien d’autre, vous entendez, rien d’autre, m’avez amenée ici, m’avez trompée, vous êtes joué de moi en une abominable… supercherie.
Elle s’assit sur un rocher, appuya son menton dans ses mains en une pose attristée et s’apitoyant sur elle-même :
— Il ne manquait que cela. Pourquoi ! Ah ! pourquoi faut-il que la laideur, le ridicule et la bassesse passent toujours sur mon chemin ?
A cette hauteur, seuls avec le ciel, ils se parlaient comme s’ils n’eussent plus touché la terre.
— Vous apitoierez-vous sur votre dignité ? Il avait une âme médiocre et n’aurait pu vous donner qu’une existence indigne de vous.
Elle ne sourit pas à ces mots, mais, superbe et comme si elle soulevait un coin du voile, elle se tourna lentement vers Renouard :
— Vous imaginez-vous que je me serais sacrifiée à lui pour cela. Ne savez-vous pas que je lui devais une réparation ? C’était une dette sacrée, un grand devoir. Il n’aurait pas été en mon pouvoir de le sauver, je le sais. Mais il était innocent et c’était à moi de faire les premiers pas. Ne voyez-vous donc pas que rien ne l’aurait mieux réhabilité aux yeux du monde que de m’épouser ? Il eût été impossible d’insinuer quoi que ce soit contre lui, lorsque je lui aurais eu donné ma main. Me donner pour moins que le salut d’un homme, je m’exécrerais d’avoir pu y penser un seul instant…
Elle parlait gravement, de sa voix profonde, fascinante et impassible. Renouard réfléchissait, sombre, comme s’il tâchait de découvrir la sinistre énigme que lui aurait posé un beau sphynx rencontré sur la route déserte de la vie.
— Ah ! votre père avait raison. Vous êtes une de ces aristocrates !
Elle se redressa avec hauteur.
— Que dites-vous ? Mon père…, moi, une aristocrate ?
— Je ne veux pas dire que vous êtes comme les hommes et les femmes du temps des armures, des châteaux-forts et des grands exploits. Ah ! non, ceux-là vivaient sur le sol. Ils avaient des traditions auxquelles ils restaient attachés, ils vivaient sur cette terre de passions et de mort qui n’est pas une serre chaude. Ils auraient été trop plébéiens pour vous, car il leur fallait conduire et comprendre la plus commune humanité. Non ; vous êtes seulement de la classe élevée, dédaigneuse et supérieure, une simple bulle d’air, un peu d’écume au-dessus de ces profondeurs impénétrables qui vous rejetteront un beau jour hors de l’existence. Mais vous êtes Vous, vous êtes Vous. Vous êtes l’amour éternel lui-même tout simplement. O divinité, ce n’est pas votre corps, mais votre âme qui est faite d’écume. »
Elle écoutait comme un rêve. Il avait si bien réussi à réprimer le flot de sa passion que sa vie même semblait lui échapper. A ce moment-là, il crut parler comme s’il était mort. Mais la vague impétueuse, revenant avec une force décuplée, le jeta soudain sur elle, les bras ouverts, la flamme dans les yeux.
Elle se trouva enlevée dans son étreinte, comme une plume, impuissante, incapable de lutter, soulevée de terre. Ce ne fut qu’un moment. Du feu courut dans les veines du jeune homme, réduisit en cendres sa passion et le laissa anéanti, sans force et presque sans désir. Il la lâcha avant même qu’elle eût pu crier. Elle était si accoutumée à voir la contrainte de la civilisation envelopper, adoucir les brutaux élans de la vieille humanité qu’elle ne croyait plus même à leur existence. Elle ne comprit pas exactement ce qui lui était arrivé. Elle sortit de ses bras, saine et sauve, sans lutte, sans avoir été même effrayée.
— Que signifie tout ceci ? dit-elle outragée, mais calme et dédaigneuse.
Il s’agenouilla en silence et se pencha à ses pieds, tandis qu’elle le regardait, surprise un peu, sans animosité, curieuse seulement de ce qu’il allait faire. Pendant qu’il demeurait courbé, pressant de ses lèvres le bas de sa jupe, elle fit un léger mouvement. Il se releva.
— Non, dit-il, quand même vous seriez tout à fait à moi, que pourrais-je sans votre consentement ? Non, on ne peut pas conquérir un spectre, un froid brouillard, un simple rêve, une illusion. Il faut qu’ils viennent à vous, s’accrochent à votre sein. Alors, alors…
Toute extase, toute expression disparut du visage du jeune homme.
— Monsieur Renouard, dit-elle, quoique vous ne puissiez avoir aucun droit à ma considération après m’avoir indignement trompée pour servir le vil projet de me considérer un peu plus longtemps comme une proie possible, je vous dirai que je ne suis peut-être pas l’être extraordinaire que vous pensez. Vous pouvez me croire ; j’ai la passion de la vérité.
— Que m’importe ce que vous êtes ? répondit-il. Sur un signe de vous, je monterais jusqu’au septième ciel pour vous rapporter comme mienne sur la terre ; et si je vous voyais vous enfoncer dans le vice jusqu’aux lèvres, dans le crime, dans la boue, je vous suivrais, je vous prendrais dans mes bras, je vous porterais contre mon cœur, comme un incomparable trésor. Tel est l’amour, le véritable amour, don et malédiction des dieux, il n’y en a pas d’autre.
L’accent de sincérité qui vibrait dans sa voix la fit un peu reculer, car elle n’était pas faite pour comprendre une telle chose ; pas même une seule fois dans sa vie ; et dans son trouble, obéissant peut-être à la suggestion du nom de Renouard, ou peut-être pour adoucir la dureté de son expression, car elle était confusément émue, elle dit en français :
— Assez, j’ai horreur de tout cela.
Il devint blême, mais il ne tremblait plus. Les dés étaient enfin jetés et rien, pas même la violence, ne pouvait plus modifier le sort. Elle passa devant lui, inflexible, et il la suivit le long du sentier. Au bout d’un moment elle l’entendit qui disait :
— Votre rêve est d’influencer une destinée humaine ?
— Oui, dit-elle sèchement, sans se déconcerter, avec toute l’assurance dont une femme est capable.
— Alors, vous pouvez être tranquille. Vous y avez réussi.
Elle haussa légèrement les épaules, mais, un peu avant d’atteindre l’extrémité du sentier, elle ralentit le pas, s’arrêta, et, se retournant :
— Je ne suppose pas que vous soyez désireux qu’on sache à quel degré de turpitude vous en êtes arrivé. N’ayez crainte. Je parlerai à mon père, bien entendu ; et nous conviendrons de dire qu’il est mort, rien de plus.
— Oui, dit Renouard d’une voix blanche. Il est mort. Il en sera bientôt de même de son vrai revenant.
Elle reprit son chemin, mais il demeura immobile dans l’obscurité. Elle avait déjà atteint les trois palmiers, lorsqu’elle entendit derrière elle un éclat de rire, bruyant, cynique et sans gaieté, comme on en entend dans un fumoir à la fin d’une histoire scandaleuse.
Alors, un moment, elle se sentit vraiment défaillir.