XI
Peu à peu l’obscurité enveloppa complètement Geoffrey Renouard. La résolution lui manquait. Au lieu de suivre Félicia jusqu’à la maison, il s’arrêta sous les trois palmiers et, s’appuyant à l’un de leurs troncs lisses, il se laissa emporter dans le courant de son immense déception et s’abandonna à la sensation de son extrême fatigue. Cette promenade jusqu’à la colline et son retour avaient été comme le suprême effort d’un explorateur acharné à pénétrer au cœur d’une contrée inconnue dont la nature cruelle et stérile défend trop bien le secret.
Trompé par un mirage, il s’était aventuré trop loin, si loin qu’il n’y avait plus maintenant de retraite possible. Son énergie était à bout. Pour la première fois de sa vie, il renonçait, et avec une sorte de volonté désespérée il essaya de démêler les raisons de sa défaite. Il ne pouvait les attribuer à cet absurde mort.
La silhouette hésitante de Luiz s’approcha, sans qu’il la vît, jusqu’au moment où le mulâtre, timidement, se mit à parler.
Renouard sursauta :
— Quoi, qu’y a-t-il ? Le dîner attend ? Dis qu’on veuille bien m’excuser. Il m’est impossible de venir, mais je les verrai demain matin au départ. Prends les ordres du professeur pour la goélette. Et maintenant va-t’en.
Luiz abasourdi rentra dans la nuit. Renouard demeurait là, immobile. Quelques heures plus tard, comme le fruit amer de sa réflexion, ces paroles lui vinrent aux lèvres dans le grand silence qui l’environnait : « Je n’avais rien à offrir à sa vanité. »
Alors seulement il s’éloigna, il s’en fut user la nuit à errer indéfiniment à travers les sentiers nombreux de sa plantation.
Luiz dont le sommeil était rendu léger par l’intuition de quelque événement imminent, entendit un bruit de pas le long de sa hutte, les pas fermes du maître, et tout en se retournant sur sa couche, il murmura un faible « tse, tse, tse », indice de son trouble profond.
Des lumières avaient brûlé dans le bungalow presque toute la nuit, et à la pointe du jour la bousculade du départ commença. Les boys marchaient en procession, portant les valises et les sacs jusqu’au canot qui était venu attendre au bout du jardin. Lorsque le soleil levant enveloppa d’un nimbe doré le promontoire empourpré, on put voir le planteur de Malata suivre, tête nue, la courbe de la petite baie. Il échangea quelques mots avec le maître d’équipage, puis resta près du bateau, tout droit, les yeux fixés à terre, attendant.
Il n’eut pas longtemps à attendre. Le professeur descendit le premier dans le jardin frais et ombragé, il marchait gaillardement le long du sentier, faisant craquer de petits coquillages. L’ombrelle accrochée au bras, un livre à la main, il avait l’air du banal touriste, plus même que cela n’était permis à un homme de sa distinction. Il agita de loin la main qu’il avait libre ; mais, en se rapprochant à la vue de l’immobilité que gardait Renouard, il ne fit pas le geste de lui serrer la main. Il parut étudier d’un œil aigu l’aspect de cet homme qu’il avait devant lui, puis, prenant son parti :
— Nous retournons par Suez, commença-t-il d’un ton dégagé : j’ai regardé la liste des départs. Si les zéphyrs de votre Pacifique veulent bien se montrer modérément propices, je crois que nous sommes sûrs d’attraper à temps le bateau pour Marseille, le 18 mars. Cela m’irait à merveille…
Puis, baissant la voix :
— Mon cher et jeune ami, je vous suis profondément reconnaissant.
— Et de quoi donc ? marmonna Renouard.
— De quoi ? Mais, d’abord, parce que vous auriez pu nous faire manquer le prochain bateau, n’est-il pas vrai ? Je ne vous remercie pas de votre hospitalité. Vous ne pouvez pas vous froisser si je vous dis même que je suis très content d’y échapper. Mais je vous ai une grande gratitude pour ce que vous avez fait, — et pour ce que vous êtes.
Il était difficile de définir la saveur de ce discours, mais Renouard l’accueillit avec un sourire glacé et équivoque. Le professeur monta dans l’embarcation, ouvrit son ombrelle et s’assit à l’arrière en attendant les dames. Nulle voix humaine ne troublait le frais silence du matin, tandis que dans le sentier s’avançait Miss Moorsom, précédant sa tante. Quand la jeune fille fut devant Renouard, elle releva la tête :
— Adieu, monsieur Renouard, dit-elle à voix basse, résolue à passer son chemin, mais elle vit une expression si suppliante dans l’éclair bleu de ses yeux renfoncés qu’après une imperceptible hésitation, elle posa sa main dégantée dans la main qu’il lui tendait.
— Condescendrez-vous à vous souvenir de moi ? demanda-t-il, tandis qu’il luttait contre une émotion qui l’irritait et qui faisait rougir ses joues et étinceler ses yeux noirs.
— Voilà une étrange demande de votre part, dit-elle en accentuant la froideur de sa voix.
— Vraiment ? Impudente, peut-être ? Je ne suis pas pourtant aussi coupable que vous le pensez. Et rappelez-vous qu’en ce qui est de moi vous ne pourrez jamais réparer.
— Réparer ? C’est vous qui ne pouvez m’offrir aucune réparation de l’offense que vous avez faite à mes sentiments et à moi-même. Quelle réparation pourrait d’ailleurs effacer votre odieux et ridicule complot, injurieux dans son dessein, humiliant pour ma fierté ? Non, je ne veux pas me souvenir de vous.
D’un geste inattendu, il l’attira près de lui et, la regardant dans les yeux avec le courage du désespoir :
— Il le faudra bien… Je vous hanterai, dit-il avec assurance.
Elle arracha sa main de son étreinte avant qu’il eut eu le temps de la relâcher.
Félicia Moorsom s’assit dans le canot, à côté de son père et souffla doucement sur ses doigts meurtris.
Le professeur lui lança un regard de côté : ce fut tout. Mais la sœur du philosophe, qui était encore à terre et qui avait ouvert son face-à-main pour regarder la scène, le laissa retomber au bout de sa chaîne qui tinta légèrement.
— Je n’ai de ma vie entendu parler aussi brutalement à une dame, murmura-t-elle en passant devant Renouard le front haut.
Lorsqu’un moment après, brusquement radoucie, elle se retourna pour jeter un dernier adieu au jeune homme, elle ne le vit plus que de dos, se dirigeant vers le bungalow. Elle le regarda s’éloigner, stupéfaite, avant qu’elle aussi quittât le sol de Malata.
Personne ne vint troubler Renouard dans la pièce où il s’était enfermé pour respirer le fugitif parfum de celle qui pour lui n’existait déjà plus. Vers la fin de l’après-midi seulement le mulâtre frappa à la porte. Il venait dire que la Janet entrait dans la crique.
A travers la porte, Renouard lui donna les ordres les plus inattendus. Il fallait payer tous les boys avec l’argent qui restait dans le bureau, et s’entendre avec le capitaine de la Janet pour qu’il embarquât tous les travailleurs de l’île et les ramenât chez eux. On lui donnerait une traite sur la maison Dunster pour le payement.
Et le bungalow retomba dans un mortel silence jusqu’au lendemain matin où le mulâtre s’en vint dire que tout avait été fait. Les boys de la plantation étaient en train d’embarquer.
Par la porte entre-bâillée une main tendit au fidèle mulâtre une feuille de papier ; la porte se referma si vivement que Luiz fit un bond en arrière. S’approchant du trou de la serrure, il demanda d’un ton humble :
— Dois-je partir aussi, maître ?
— Oui, toi aussi, tout le monde !
— Le maître restera ici tout seul ?
Un silence. Les yeux du mulâtre s’élargirent d’étonnement. Mais, lui aussi, tout comme les « ignorants sauvages » de la plantation, n’était pas fâché de quitter cette île hantée par le revenant d’un homme blanc.
Il s’éloigna sans bruit du mystérieux silence qui régnait dans cette chambre close et ce ne fut qu’au seuil du bungalow qu’il donna cours à ses sentiments par un « tse, tse, tse » désapprobateur et attristé.