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En marge des marées

Chapter 8: IV
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About This Book

A collection of short stories set mostly near coasts and islands, where the sea frames rather than dominates the action. Each tale examines individuals facing moral dilemmas, emotional tensions, and moments of psychological crisis, rendered through varied narrative techniques and precise atmosphere. Settings and encounters evoke solitude, romantic longing, and the strain between social expectations and inner reality; details of place and sensation ground otherwise unusual situations to maintain verisimilitude. The pieces were written at different times and display shifts in voice and method, yet recur in attention to human limitations, ambiguous outcomes, and the delicate interplay of memory, regret, and responsibility.

IV

Il retourna à bord de la goélette qui se dressait toute blanche et comme suspendue dans l’atmosphère crépusculaire et le rayonnement cendré du vaste port. Il contraignit ses idées à être aussi sobres, aussi raisonnables, aussi mesurées que l’avaient été ses paroles, dans la crainte d’une véritable débâcle morale. A l’approche de la nuit, il appréhendait l’insomnie et l’infinie tension de cet effort épuisant. Il fallait l’envisager pourtant. Il s’étendit, dans l’obscurité, en soupirant longuement. Il se vit, tout à coup, portant une petite lampe bizarre, reflété au grand miroir d’une chambre, dans un palais abandonné. Dans cette saisissante image de soi-même il reconnut quelqu’un qu’il lui fallait suivre : le guide effrayé de son rêve. Il franchit des galeries sans fin, une succession de salles immenses, d’innombrables portes. Il s’égarait tout à fait, puis soudain retrouvait sa route. Les pièces succédaient aux pièces. A la fin, la lampe s’éteignit et il trébucha contre un objet qui lui parut froid et lourd à porter. La pâle lueur de l’aube lui découvrit que c’était la tête d’une statue. Les cheveux de marbre imitaient la ligne hardie d’un casque et, sur les lèvres, le ciseau du sculpteur avait laissé un sourire énigmatique. Cette tête ressemblait à Miss Moorsom. Tandis qu’il la regardait fixement, la tête devint légère entre ses doigts, diminua peu à peu et tombant en morceaux se réduisit à une poignée de poussière que dispersa le souffle d’un vent si froid que Renouard s’éveilla en sursaut, pris d’un frisson de désespoir, et sauta vivement hors de sa couchette. Il faisait jour réellement. Il s’assit à la table de sa cabine et, se prenant la tête entre les mains, resta longtemps immobile.

Il se mit, avec calme, à analyser son rêve. La lampe qu’il avait vue se rapportait évidemment à la recherche d’un homme, mais en y réfléchissant, il se rappela que l’image vue dans le miroir n’était pas celle du véritable Renouard, mais de quelqu’un d’autre, dont il ne pouvait se rappeler le visage. Dans ce palais désert, il vit la transformation sinistre de ces longs couloirs aux portes nombreuses du grand bâtiment dont le journal occupait le premier étage. Cette tête de marbre avec le visage de Miss Moorsom ? Eh ! bien ? De quel autre visage aurait-il donc pu rêver ? Et son teint n’était-il pas plus beau que celui du marbre de Paros, plus pur que celui des anges ? Le vent qui avait mis fin à son rêve était la brise du matin, entrant par le hublot et lui effleurant le visage.

Oui, et pourtant toute cette explication rationnelle de la vision fantastique ne faisait que la rendre plus mystérieuse encore et plus étrange. Il y avait de la sorcellerie dans ce rêve. C’était une de ces circonstances qui jettent l’homme hors du domaine d’un ordre établi pour lui et n’en font plus qu’un être en proie à d’obscures suggestions.

Désormais, sans même essayer de s’en défendre, il passa toutes ses après-midis dans cette maison où elle vivait. Il y alla aussi passivement qu’en rêve. Il ne put jamais comprendre comment il en était arrivé à vivre sur ce pied d’intimité chez les Dunster. Était-ce dû à son mérite personnel, ou à ce qu’il était l’inventeur de l’industrie de la soie végétale ? Probablement à cette dernière raison, car il se rappelait clairement, aussi clairement que dans un rêve, avoir entendu le vieux Dunster lui dire qu’il serait bientôt chargé d’explorer les districts du Nord, afin d’y trouver des terrains favorables à la culture de la plante. Le vieillard avait hoché la tête d’un air entendu. C’était vraiment aussi absurde qu’un rêve.

Willie serait là ce soir, bien entendu ; mais c’était, lui aussi, plutôt un être de cauchemar, virevoltant autour du cercle des chaises, s’agitant en habit de soirée, comme une chauve-souris gigantesque, répugnante et sentimentale. « Il faut en finir une bonne fois, dans le monde entier, avec leurs sacrés cocons », bourdonnait-il de sa voix étouffée. Il montrait d’ailleurs une horreur extrême des insectes de toute espèce.

Un soir, il était arrivé avec une fleur rouge à la boutonnière ; rien ne pouvait être plus ridiculement fantastique. Un jour, il avait dit à Renouard :

— Il vous appartient de modifier l’histoire de notre pays, car les conditions économiques font l’histoire des nations, oh ! combien !

Il s’était retourné alors vers Miss Moorsom, comme pour obtenir son approbation, en baissant vers elle son nez en spatule et en la regardant avec un regard attendri, de ses yeux abrités sous d’absurdes sourcils qui poussaient comme des roseaux sur sa peau spongieuse. Car cet individu énorme et bilieux était un économiste doublé d’un sentimental à la larme facile, et membre du Cobden Club.

Afin de le rencontrer le moins possible, Renouard commença à arriver plus tôt et à partir avant son apparition, sans pour cela abréger par trop ces heures de secrète contemplation qui le faisaient vivre. Il avait renoncé à s’abuser plus longtemps. Sa résignation était sans limites. Il acceptait l’immense infortune d’être amoureux d’une femme qui ne pensait qu’à retrouver un autre homme et à se jeter dans ses bras. C’est ainsi qu’avec la précision du désespoir il définissait sa situation, et cette idée lui traversait brusquement l’esprit comme une flèche aiguë, lorsque la conversation tombait. La seule pensée devant laquelle il se sentît sans force était que cette situation ne pouvait durer, qu’il faudrait en venir à une conclusion. Il la craignait d’instinct, comme un homme malade peut craindre la mort. Il lui semblait que pour lui ce serait la fin de tout, et qu’après cela il ne pouvait y avoir qu’un gouffre sans lumière et sans fond. Sa résignation même n’était pas dispensée des tortures de la jalousie, la cruelle, insensée, poignante et imbécile jalousie : quand il semble qu’une femme vous trompe, simplement parce qu’elle existe, parce qu’elle respire, et lorsque les mouvements profonds de son âme, de ses nerfs deviennent une source d’affolants soupçons, de doutes épuisants et de mortelles angoisses.

Les conditions particulières de leur séjour faisaient que Miss Moorsom sortait peu. Elle acceptait cette réclusion dans la maison des Dunster, à la façon d’un ermitage où elle vivait, sous la surveillance de ce groupe de vieilles gens, comme une déesse patiente, hautaine, condescendante et obstinée. Nul n’aurait pu dire si elle souffrait de quoi que ce fût ou si son attitude n’était que l’insensibilité d’une grande passion concentrée sur elle-même ou peut-être encore une parfaite réserve, ou l’indifférence d’une supériorité assez complète pour se suffire à soi-même.

Renouard discernait pourtant qu’elle prenait plaisir à causer avec lui de préférence ; était-ce parce qu’il était le seul de son âge ou à peu près ? Était-ce donc là la secrète raison qui l’avait fait admettre dans ce cercle ?

Aussi posée que ses mouvements ou ses attitudes, la voix de la jeune fille l’enchantait. Il avait toujours été un homme d’allures tranquilles, mais cette fascination qui s’exerçait sur lui l’avait transformé au point qu’il lui fallait maintenant de terribles efforts pour conserver son calme habituel. Quand il la quittait pour retourner à bord de sa goélette, il se sentait secoué, épuisé, brisé, comme si on l’eût mis à la plus exquise des tortures. Quand il la voyait s’approcher, il avait toujours un moment d’hallucination. Elle lui semblait une impalpable beauté faite pour l’invisible musique, pour les ombres de l’amour, pour le murmure des eaux. Au bout d’un moment, car il ne pouvait pas éternellement baisser les yeux, il ramassait tout son courage, et il la regardait. Un éclair étincelait dans la sombre clarté des yeux de la jeune femme, et lorsqu’elle les tournait vers lui, ils lui semblaient donner à la vie tout entière une signification nouvelle. Il se persuadait qu’un autre homme, avant de sombrer dans la folie apaisante, aurait vu réduire en cendres son esprit à des feux d’un tel éclat. Il ne se flattait pas d’une pareille chance ; son esprit avait su traverser, indemne, la fournaise des soleils et des déserts embrasés, les colères flambantes dressées devant la faiblesse des hommes et la tenace cruauté de l’impitoyable nature.

N’étant pas fou, il lui fallait se tenir sans cesse sur ses gardes, pour ne pas se laisser aller à des silences chargés d’adoration, ou à des accès de paroles violentes. Il lui fallait surveiller ses yeux, ses gestes, les muscles de son visage. Leurs entretiens étaient tels qu’on le pouvait attendre d’eux ; elle, une jeune fille sortie tout justement de l’épais crépuscule de quatre millions d’êtres et de la vie artificielle de plusieurs saisons à Londres ; lui, l’homme des tâches précises, des actions conquérantes, habitué aux vastes horizons, évitant, jusque dans ses délassements même, ces agglomérations où l’on diminue sa valeur à ses propres yeux. Ils n’avaient à leur service la petite monnaie des conversations. Il leur fallait se servir d’idées générales ; ils les échangeaient sans grande originalité. Ce n’était guère un commerce sérieux. Peut-être n’avait-elle pas beaucoup de ressources à cet égard. Rien de remarquable ne venait d’elle. On ne pouvait pas dire que, de son contact avec le monde extérieur, elle eût reçu des impressions vraiment personnelles et différentes de celles qu’éprouvent les autres femmes. Sa séduction venait de sa sérénité, de ses attitudes graves, d’un irrésistible rayonnement féminin. Il ne savait pas ce qui pouvait se cacher derrière ce front d’ivoire si splendidement façonné, si glorieusement couronné ; il lui était impossible de dire quels étaient ses sentiments et ses pensées. Ses réponses étaient toujours précédées d’un court silence, pendant lequel il restait suspendu à ses lèvres. Il se sentait en présence d’un être mystérieux en qui parlait une voix inouïe, comme une voix d’oracle qui communique au cœur une inquiétude infinie.

Il se satisfaisait pourtant de rester assis là, en silence, les dents serrées, dévoré de jalousie ; et nul n’aurait pu deviner que son attitude, pleine de déférence à l’égard de ces vieilles gens, dissimulait le suprême effort de sa volonté stoïque, que la terrible surveillance de ses secrètes tortures l’occupait tout entier, pour que la force ne vînt pas à lui manquer. Comme jadis au cours de ses luttes avec les forces de la nature, il pouvait trouver en soi-même tous les courages, excepté celui de fuir le danger.

C’était probablement la rareté même des sujets de conversation qui faisait que Miss Moorsom l’engageait si souvent à lui parler de sa propre existence. Il ne s’y refusait pas ; il était affranchi de cette vanité timide et exacerbée qui fait se crisper si souvent les lèvres des hommes vains et glorieux.

Tout en regardant la pointe de son soulier, et en retenant sa voix, il lui parlait en pensant qu’un moment viendrait, bientôt, où elle se lasserait de lui prêter même son inattention. Et lorsque son regard glissait vers elle, elle lui apparaissait éclatante et parfaite, le regard vague, perdu en une immobilité mélancolique, et la tête penchée, semblable à quelque Vénus tragique qui surgissait devant lui, non pas de l’écume de la mer, mais de l’infini lointain, confus et mystérieux de l’innombrable humanité.