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En marge des marées

Chapter 9: V
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About This Book

A collection of short stories set mostly near coasts and islands, where the sea frames rather than dominates the action. Each tale examines individuals facing moral dilemmas, emotional tensions, and moments of psychological crisis, rendered through varied narrative techniques and precise atmosphere. Settings and encounters evoke solitude, romantic longing, and the strain between social expectations and inner reality; details of place and sensation ground otherwise unusual situations to maintain verisimilitude. The pieces were written at different times and display shifts in voice and method, yet recur in attention to human limitations, ambiguous outcomes, and the delicate interplay of memory, regret, and responsibility.

V

Un après-midi, en arrivant sur la terrasse, Renouard n’y trouva personne. Ce lui fut à la fois une déception mélancolique et un amer soulagement.

La chaleur était intense, l’air calme. Les hautes fenêtres de la maison restaient grandes ouvertes. A l’extrémité de la terrasse, des chaises groupées autour d’une table à ouvrage donnaient la sensation d’invisibles occupants, d’un conciliabule de fantômes. Renouard regarda ces chaises avec une sorte de terreur. Un bruit de voix, léger, furtif, qui venait d’une pièce voisine, augmentait encore l’illusion et fit s’arrêter le visiteur hésitant. Il s’accouda à la balustrade de pierre, auprès d’un grand vase où s’épanouissait une étrange plante tropicale.

C’est là que le trouva le professeur Moorsom qui revenait du jardin, un livre sous le bras et s’abritant d’une ombrelle blanche. Fermant son ombrelle, le philosophe vint s’accouder près du jeune homme en lui faisant remarquer combien la chaleur augmentait à cette saison. Le planteur en convint et changea un peu de place ; après un court silence, le philosophe lui posa à brûle-pourpoint une question, qui, comme un coup sur la tête, le priva momentanément de la parole et même de la pensée, et qui, plus douloureusement encore, le laissa tout frissonnant, appréhendant non pas la mort, mais un éternel tourment. Ç’avaient été pourtant des paroles bien naturelles.

— Il faut tout de même en sortir. Nous ne pouvons pas rester éternellement dans cette attente. Dites-moi votre sentiment sur nos chances de succès.

Renouard, interdit, eut un faible sourire. Le professeur déclara d’un ton plaisant qu’il avait hâte de poursuivre son voyage autour du monde et d’en avoir fini. On ne pouvait pas rester indéfiniment chez ces excellents Dunster. En outre, il y avait les conférences qu’il s’était engagé à faire à Paris. C’était là une question sérieuse.

Ces conférences du professeur Moorsom étaient un événement européen et Renouard ignorait que des auditoires brillants devaient y courir en foule. Tout ce qu’il lui était possible de démêler était le trouble que cette annonce lui causait. La menace de la séparation lui tomba sur la tête comme un coup de foudre. Il sentit tout l’absurde de son émotion. N’avait-il pas vécu sous les nuages, tous ces temps derniers ? Le professeur, les coudes écartés, regardait le jardin, tout en continuant à soulager son esprit. Assurément sa fille assumait la direction du département « sentiment » et elle rencontrait, pour l’y aider, de nombreuses bonnes volontés. Mais, lui, il fallait bien qu’il s’occupât du côté pratique de la vie, et sans le secours de personne.

— Je n’hésite pas à vous confier ce souci, car je vous sais plein de sympathie pour nous, et en même temps je vous sais désintéressé de toutes ces sublimités que Dieu confonde.

— Que voulez-vous dire ? murmura Renouard.

— Je veux dire que vous êtes capable de juger de tout cela avec calme. L’atmosphère, ici est tout simplement détestable. Tout ce monde se laisse conduire par le sentiment. Votre opinion circonspecte pourrait peut-être influencer…

— Vous voudriez que Miss Moorsom abandonnât son idée ?

Le professeur se tourna vers le jeune homme, et le regardant avec tristesse :

— Dieu seul sait, dit-il, ce que je veux et ce que je ne veux pas.

Renouard, le dos appuyé à la balustrade, les bras croisés, semblait méditer profondément. Son visage s’abritait un peu sous le chapeau à larges bords ; son nez droit qui prolongeait la ligne du front, ses yeux profondément enfoncés dans les orbites, son menton saillant faisaient ressembler son profil à l’un de ceux qu’on voit parmi les bronzes des musées, un profil pur, sous un casque ornementé et qui rappelait vaguement une tête de Minerve.

— C’est bien le moment le plus agaçant de toute ma vie, s’écria le professeur avec une sorte d’irritation.

— Sûrement cet homme en vaut la peine, murmura Renouard, saisi d’un mouvement de jalousie qui le traversa comme un coup de couteau qu’il se serait donné à lui-même. Soit qu’il fût énervé par la chaleur, ou qu’il donnât libre cours à une irritation accumulée, le professeur eut un élan de franchise.

— Il a commencé par être un petit garçon fort ordinaire, dit-il. Il est devenu par la suite un jeune homme doué, mais sans objet, et je le soupçonne de n’avoir jamais essayé de comprendre quoi que ce soit. Ma fille le connaissait depuis son enfance. Je suis un homme très occupé, et je dois dire que leur engagement m’a pris à l’improviste. J’aurais aimé voir à leur décision des causes plus naïves, mais la simplicité n’était pas de mode dans leur milieu. Au point de vue pratique, il semble avoir été un véritable enfant. On me corne maintenant aux oreilles qu’il a été la victime de sa noble confiance dans l’honnêteté de ses semblables. Pour ma part, je vous dirai que, dès le commencement de l’affaire, j’ai eu des doutes sur sa culpabilité. Malheureusement, ma fille n’en avait pas, et nous assistons maintenant à la réaction. Non ! pour être profondément malhonnête, il faut être vraiment pauvre. Tout cela n’a été que la conséquence d’une nature sophistiquée : c’est un simple compliqué. Il a eu, à la vérité, un terrible réveil.

C’est ainsi que le professeur Moorsom fit entendre à son « jeune ami » ses sentiments à l’égard de cet homme disparu dont il était évident qu’il ne souhaitait pas le retour. Peut-être la chaleur inaccoutumée de la saison lui faisait-elle souhaiter les frais espaces du Pacifique, la brise de l’Océan, un pont encombré de chaises-longues, sur un bateau naviguant vers la Côte de Californie. Mais le philosophe n’apparut à Renouard que comme le plus déloyal des pères. Il en demeura stupéfait ; pourtant il n’était pas au bout de ses découvertes.

— Il est peut-être mort ? ajouta le professeur.

— Pourquoi ? On ne meurt pas plus ici qu’en Europe ; s’il était en Italie, par exemple, cette idée ne vous viendrait sûrement pas.

— Oui, supposons qu’il ait subi une sorte de désagrégation morale. Vous savez, ce n’était pas une bien forte personnalité, répliqua le professeur. Et, après tout, c’est l’avenir de ma fille qui est en jeu.

Renouard songeait que l’amour d’une femme pareille était capable de guérir un être complètement brisé, de tirer un homme de sa tombe. Il y pensait avec un désespoir intérieur qui, presque autant que son étonnement, fut la raison du silence qui suivit. Il parvint tout de même à émettre une phrase généreuse.

— Oh ! nous ne devons pas même supposer…

Mais le professeur l’arrêta d’un geste, et d’un accent plus triste encore :

— Que c’est bon d’être jeune ! Vous avez été un homme d’action et naturellement vous croyez au succès, mais moi, j’ai trop longtemps regardé la vie pour ne pas me méfier de ses surprises. L’âge, voyez-vous, l’âge !… Vous me voyez plein de doutes et d’hésitations, spe lentus, timidus futuri.

Il fit signe à Renouard de ne pas l’interrompre et, baissant la voix, dans la crainte d’être entendu, même là, dans la solitude de cette terrasse.

— Et le pire est que je ne suis même pas sûr, ajouta-t-il, que ce pèlerinage sentimental soit sincère. Oui, je doute de ma propre enfant. Il est vrai que c’est une femme…

Renouard surprit avec horreur un accent de rancune dans la voix du professeur, comme si jamais le vieillard n’avait pardonné à sa fille de n’être pas morte à la place de son fils. Le philosophe vit le regard pétrifié du jeune homme :

— Ah ! vous ne comprenez pas. Elle est intelligente, elle a l’esprit ouvert, elle est sympathique et charmante, bien sûr. Mais vous ne savez pas ce que c’est que de n’avoir vécu, respiré et même triomphé qu’au milieu du tourbillon et de l’écume de la vie, l’écume étincelante. Là les pensées, les sentiments, les opinions, les affections, les actions même ne sont plus rien que de l’agitation dans le vide pour divertir la vie, une sorte de débauche supérieure, énervante et fatigante, dénuée de sens et privée de but. Ma fille est la créature de ce milieu-là, et je me demande si elle obéit au malaise d’un instinct qui cherche à se satisfaire, si c’est la révulsion d’un sentiment, ou bien si elle ne fait qu’amuser son cœur d’imaginations romanesques. Tout est possible, sauf la sincérité, cette sincérité que peut seule connaître l’humanité vraie et qui lutte. Il n’est pas possible qu’une femme supporte ce genre d’existence où les femmes font la loi, et qu’elle reste complètement sincère, qu’elle demeure un être humain, tout simplement… Ah ! voici que l’on sort.

Il s’écarta d’un pas, et détournant la tête :

— Ma foi, je vous serais infiniment obligé si vous pouviez jeter un peu d’eau froide… Et devant le geste de vague effroi esquissé par le jeune homme, il ajouta :

— Ne craignez rien, vous ne risquez pas d’éteindre un feu sacré.

— Je vous avouerai que je n’en parle jamais à Miss Moorsom, et si vous, son père !…

— J’aime votre naïveté, soupira le professeur. Un père est seulement quelqu’un de quotidien, d’ordinaire, de trop connu. D’ailleurs ma fille ne peut que se défier tout naturellement de moi. N’appartenons-nous pas au même milieu ? Tandis que vous, vous jouissez du prestige de l’inconnu. Et puis vous avez prouvé que vous étiez une force.

Le professeur, suivi de Renouard, rejoignit le cercle des invités réunis à l’extrémité de la terrasse, autour d’une table de thé ; trois têtes blanches et la merveilleuse vision de cette splendeur féminine dont la vue avait le pouvoir d’agiter le cœur de Renouard du rappel de sa condition mortelle.

Il fit en sorte de ne pas se placer près de Miss Moorsom. La conversation languissait. Sans qu’on y prît garde, il contempla cette femme si merveilleuse que des siècles semblaient s’étendre entre eux deux. Il se sentait oppressé et vaincu à la pensée de ce qu’elle pourrait donner à un homme qui serait vraiment une force. Quel merveilleux combat avec cette amazone ! Et quel noble fardeau, pour la force victorieuse !

L’excellente Mme Dunster servait le thé, regardant avec intérêt, de temps à autre, la jeune fille. Ayant mangé une tomate crue, et bu un verre de lait (habitude qu’il avait gardée du temps où il vivait à la campagne, bien avant de s’être occupé de politique, alors que sur ses premières exploitations il démontra la possibilité de faire croître du blé dans des terrains en apparence assez stériles pour décourager même des magiciens), le vieil homme d’État lissa sa barbe blanche et frappant légèrement le genou de Renouard de sa main ridée :

— Vous devriez revenir ce soir dîner avec nous tranquillement.

Il aimait ce jeune homme, un pionnier, lui aussi, à plus d’un titre. Mme Dunster ajouta :

— Venez donc, ce sera très intime. Je ne sais même pas si Willie sera là pour dîner.

Renouard marmotta des remerciements ; et quitta la terrasse pour se rendre à bord de la goélette. Il était encore à la porte du salon qu’il entendit la forte voix du vieux Dunster déclarer sur un ton d’oracle :

— Ce sera notre « leader », un de ces jours… Comme moi…

Renouard laissa retomber derrière lui la légère tenture de la porte. La voix du professeur Moorsom disait :

— On m’a dit qu’il s’était fait des ennemis de presque tous ceux qui ont eu affaire à lui.

— Cela, ce n’est rien ; il a fait ce qu’il a voulu faire, son œuvre, comme moi.

— On dit qu’il n’a jamais pris garde à ce que cela coûtait, pas même aux existences.

Le planteur comprit qu’on parlait de lui ; mais avant qu’il eût eu le temps de s’éloigner, Mme Dunster intervint doucement :

— Ne vous laissez pas influencer par ce que le monde dit de lui. Ce sont des envieux.

Il entendit alors la voix de Miss Moorsom répondre à la vieille dame :

— Oh ! on ne me trompe pas facilement. J’ose dire que je possède l’instinct de la vérité.

Il s’éloigna de cette maison, le cœur plein d’effroi.