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En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen

Chapter 38: 35.
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About This Book

A series of letters by a teenage student chronicles his reluctant transfer from a secular lycée to a Jesuit boarding school and his daily reactions, including nightmares, family conversations, and anxieties about discipline and identity. Through candid, youthful observations he examines preconceived prejudices about the Jesuits, sibling and parental influence, and the tension between imposed correction and personal growth. The epistolary structure follows early humiliation, moments of resignation, and a gradual willingness to judge by experience, offering an intimate account of adolescence, self-scrutiny, and the collision between rumor and firsthand observation.

Passant du grave au doux, du plaisant au sévère.

Je lui ai confié que je songe à me pousser dans la carrière de l’enseignement public. Car j’y songe très sérieusement, mon ami, par pur désir de rendre service à la jeunesse universitaire, qu’on est en train d’abrutir : si je pouvais lui inoculer un peu de vaccin de Jésuite, je suis sûr qu’elle s’en trouverait bien.

Mon professeur m’a encouragé, quoique avec une petite pointe d’incrédulité sur l’efficacité future de mes intentions réformatrices. Pour lui prouver que je ne plaisantais pas, je l’ai prié de me dire ce qu’est au juste le Ratio, dont j’ai entendu parler de divers côtés.

— « C’est tout bonnement le Plan d’études de la Compagnie de Jésus.

— Est-ce un livre sacré ?

— Pour nous Jésuites, oui, puisqu’il fait partie des Règles de notre Institut ; mais chacun peut le lire : on le trouve en librairie. Il n’est pas si gros que le moindre des volumes qu’on a écrits pour le démonétiser : voulez-vous en lire quelques-uns ?

— Grand merci, mon Père ! J’aimerais mieux que vous me donniez en quelques mots, si vous le voulez bien, la quintessence du livre.

— Je serai trop heureux d’apporter ma petite part à l’éducation pédagogique d’un futur Grand Maître de l’Université de France.

— Si je le deviens jamais, je vous ferai décorer.

— Pour mes péchés ?

— Non, comme votre ancien élève.

— J’accepterai peut-être, pour la rareté du fait, sans en devenir plus fier… Vous voulez donc savoir ?…

— En quoi réside le principe fondamental de ce fameux Ratio ?

— Votre Excellence va être servie. Ce principe, très simple, consiste à suivre le développement naturel des facultés pour former peu à peu l’homme parfait. Sans avoir étudié la psychologie…

— Psyché, âme, et logos, discours : discours sur l’âme.

— Parfaitement… vous savez sans doute qu’à titre d’animal raisonnable vous avez reçu de la nature trois facultés supérieures : la mémoire…

— Oui, assez.

— La sensibilité…

— Trop.

— Et le jugement.

— Trop peu.

— Le degré de culture et d’équilibre de ces facultés maîtresses donnera la valeur intellectuelle et les chances probables d’avenir d’un jeune homme au sortir du collège. Les amener par une sage progression au degré le plus élevé qu’il se pourra, c’est la tâche de l’enseignement secondaire.

— Ce que vous dites là, mon Père, me trouble un peu. Ne suis-je pas au collège pour devenir savant, le plus savant possible ?

— Entendons-nous. Le collège n’a pas pour mission de faire de vous un prodige ou un monstre, une encyclopédie vivante ou quelque chose comme un lauréat de concours d’animaux gras dans le domaine de l’esprit : il n’est pas une gaveuse. On est au collège, non pas pour tout apprendre, mais pour se rendre apte à acquérir plus tard la science que réclamera la carrière de chacun.

— J’entrevois le but ; comment l’atteindra-t-on ?

— Comment avez-vous fait, dans votre première enfance, pour arriver à savoir quelque chose ?

— Ma foi, je n’y ai guère pensé. Voyons pourtant. On m’a toujours dit que j’étais fort curieux et fort bavard, demandant le pourquoi de tout et raisonnant à tort et à travers sur tout ce que j’avais vu ou entendu.

— Besoin de connaître et besoin de parler : ce sont précisément les deux grands moyens naturels d’instruction. Entendez-vous dans ces hautes branches ce vaste et long bourdonnement ? Il y a là des milliers d’abeilles qui recueillent la poussière des premières fleurs ; chacune va déposer son butin dans les alvéoles où il se transforme en miel, et grâce à toutes les petites ouvrières qui parcourent ainsi la plaine et la montagne, la ruche se remplit d’un trésor délicieux. Ainsi votre jeune esprit s’est primitivement enrichi d’idées que vos yeux, vos oreilles, tous vos sens vous amenaient de partout : votre mémoire les a retenues et, avec l’aide de votre jugement naissant, dirigé et souvent rectifié par votre entourage, les a combinées, transformées et réunies en un premier fonds, qui comprenait toutes les connaissances usuelles dont un enfant est capable.

A l’école primaire, par un procédé analogue, vous avez élargi votre petit horizon et augmenté votre bagage d’idées, grâce aux livres élémentaires d’histoire, de géographie, de sciences naturelles, et aux leçons de choses. On y a ajouté certaines notions pratiques de calcul, de dessin, de musique et autres, dont l’ensemble, couronné par l’enseignement religieux, aurait pu suffire à faire de vous avec le temps un honnête ouvrier, un petit commerçant, un travailleur de la terre…

— Oh ! je voulais être pâtissier.

— Pour manger des gâteaux ?

— Oui, et plus tard général, pour battre les Prussiens.

— C’était mieux.

— Ce n’est qu’à dix ou onze ans que j’ai eu l’idée de devenir savant et d’aller au collège.

— C’est le bel âge pour y entrer, celui que le Ratio suppose aux débutants de sixième : car il ne parle pas des classes de robette, septième, huitième, neuvième.

— Elles existent pourtant chez les Pères.

— Parce que trop de parents sont pressés de se décharger du soin de leur charmante, mais souvent difficile progéniture, et qu’ils sont prématurément épouvantés par le spectre de la limite d’âge pour les grandes écoles. D’autres familles n’ont pas à leur portée l’institution primaire qui leur conviendrait — et ne veulent pas des petits collèges de l’Université.

— Vous regrettez ces entrées précoces au collège ?

— Oui, parce qu’elles nous prennent des hommes qui pourraient mieux faire que de servir de bonnes d’enfants ; non, parce que beaucoup de ces enfants, exclus de chez nous, seraient moins bien préparés ailleurs et quelquefois trop exposés. Il y a des maux nécessaires. Mais, de toute façon, la formation secondaire ne commence régulièrement qu’après ces petites classes préparatoires et comprend trois cours : la Grammaire — c’est la base de l’édifice ; les Lettres — c’est le corps principal ; la Philosophie — c’est le couronnement.

Le Cours de grammaire va de la sixième à la fin de la troisième : il continuera de développer chez l’enfant la mémoire, en appliquant son besoin d’apprendre et de parler à l’étude progressive du latin et du grec, tout en faisant appel à son jugement dans une foule d’exercices variés, oraux ou écrits, qui éveillent, assouplissent et fortifient le talent naturel.

— J’ai entendu dire que, durant ces années de grammaire, on perd un temps précieux, qui serait plus utilement employé à d’autres études ?

— Lesquelles ? Les sciences mathématiques et physiques peut-être ? L’immense majorité des enfants n’en est pas encore capable, à cet âge, et, en leur imposant avant le temps ces études abstraites, on risque de dessécher à fond leur esprit ou (cela s’est vu) de les crétiniser.

— Mais les langues vivantes ne produiraient-elles pas le même effet de culture intellectuelle que le latin et le grec, avec des avantages en plus pour la vie pratique ?

— Laissons pour le moment de côté les avantages pratiques : nous pourrons y revenir. Au point de vue spécial de la formation littéraire, le seul qui nous occupe, aucune langue moderne ne saurait remplacer pour nous les deux vieilles langues classiques. On pourrait en donner plusieurs raisons : une seule suffit — la raison historique. Par suite de la profonde influence que la civilisation gréco-romaine a exercée, d’abord sur nos ancêtres gaulois et francs, puis durant de longs siècles sur les générations chrétiennes qui ont suivi, la langue française, la pensée française, le goût et l’esprit français sont restés tellement pénétrés de l’esprit des deux peuples classiques que vouloir le leur enlever, ce serait vouloir enlever à un arbre sa sève, à un corps vivant le meilleur de son sang. Et, à la place, que pourrait-on bien nous inoculer ? De l’anglais ou de l’allemand ?… Vous avez entendu parler de cette opération nouvelle qui consiste à infuser à un anémique le sang tout chaud d’un animal, bœuf, bouc ou autre ?

— Vaguement.

— C’est, paraît-il, une invention merveilleuse : les anémiques reprennent à vue d’œil des couleurs et des forces ; seulement, dit-on, il y en a qui donnent des coups de corne et ont envie de brouter l’herbe tendre. Si l’on vous infusait à haute dose du deutsch ou de l’english, mon pauvre Paul, vous ne connaîtriez bientôt plus que la boxe et la choucroute. Pour rester Français, il faut rester Gréco-Romain.

— Permettez, mon Père ! Ne pourrais-je pas me contenter de me former sur les modèles français ? Ils ont quelque valeur et soutiennent même parfois la comparaison avec les anciens, sans trop de désavantage — si j’en crois les affirmations de mon docte professeur de Rhétorique.

— C’est parce qu’ils ont de la valeur, inconséquent jeune homme, qu’on vous les fait étudier, et aussi pour vous montrer à quoi l’on arrive, avec du talent, par l’étude des anciens : car c’est à Rome et à Athènes que se sont formés nos trois premiers siècles littéraires, laissant en héritage au dix-neuvième un riche fonds d’œuvres saines et une belle langue. Le jeune siècle a voulu mieux faire : il le pouvait, s’il était resté fidèle au premier plan du romantisme, qui, à la forme antique, débarrassée de certaines entraves accessoires, rêvait d’unir l’inspiration nationale et chrétienne. Au lieu de cela, grisé par l’esprit novateur, il a, comme le fils prodigue, jeté son héritage aux quatre vents du ciel, dans les régions de la licence sans frein et sans pudeur, d’où il est revenu en loques.

— Mon père, vous êtes impitoyable.

— Je ne crois pas être injuste, mon fils : car j’admets de très honorables exceptions, comme vous le verrez dans la suite de notre cours de littérature. Mais je dois maintenir que, étudiée seule, la littérature française offrirait un champ d’étude trop restreint par le nombre des chefs-d’œuvre et trop peu sûr pour les principes. Nous devons l’étudier, l’aimer plus que toute autre, contribuer à sa gloire, si nous le pouvons, mais aussi suppléer à ses lacunes et nous garantir contre ses défauts, comme l’artiste, en travaillant dans le marbre ou sur la toile, a sans cesse devant les yeux l’idéal que lui tracent les règles de son art. Or, depuis que le monde est monde, il n’a point existé de forme littéraire ou artistique plus parfaite que la forme grecque, et vous connaissez les deux vers d’Horace :

Graiis ingenium, Graiis dedit ore rotundo
Musa loqui, præter laudem nullius avaris.

Traduisez librement.

— Aux Grecs le génie, aux Grecs le beau parler, avec l’unique passion de la gloire.

— Fort bien. Après les Romains, qui nous ont d’abord transmis l’idéal grec, tel qu’ils se l’étaient assimilé, toutes les nations modernes, depuis des siècles, sont allées et vont encore apprendre à Athènes ou du moins à Rome, son héritière la plus directe, les secrets de la beauté littéraire comme de la beauté artistique. Il en sera ainsi longtemps encore, parce que l’idéal grec n’est pas le fruit du caprice ou du convenu, mais un type parfaitement raisonné et admirablement conforme à l’immortelle nature.

— Vous, savez, mon Père, que vous prêchez un converti.

— Oui… mais aussi un convalescent, qui ne doit pas être encore de force à soutenir un sermon trop long. Tenons-nous-en là, s’il vous plaît.

— En attendant la suite pour bientôt, n’est-ce pas, mon Père ?

— Si vous êtes sage.

— Je le serai, pour cette raison et pour plusieurs autres.

— Nous sommes d’ailleurs arrivés et j’aperçois le Père Ministre, qui vient à notre rencontre. »

Le Père Ministre est tout bonnement mon Père spirituel, que tu connais déjà. Sous sa forme ministérielle, les élèves n’ont guère avec lui de relations directes. C’est pourtant un gros personnage : il est le second du Père Recteur, pour tout ce qui regarde l’ordre général de la maison, et j’ai vu le Père Préfet lui-même venir, sa barrette à la main, lui demander la permission, un jour qu’il était fatigué, de prolonger le lendemain son sommeil jusqu’à cinq heures. C’est le Père Ministre qui gouverne la sacristie, la cuisine, les travaux intérieurs et tous les services domestiques, par le moyen des Frères coadjuteurs et du personnel salarié. Il a toutes les clefs, y compris celles de l’office et de la cave.

A ma vue, ses entrailles deux fois paternelles s’émurent de compassion et, pour me rendre plus vite mes jambes et mes couleurs, il nous offrit un petit verre de derrière les fagots avec un excellent biscuit de Reims. Nous prîmes les deux au grand air, sur une table champêtre, fort joyeusement, et pour terminer la soirée, pendant que mon professeur disait son bréviaire dans une avenue, le Père Ministre voulut bien perdre sur moi une partie d’échecs. Il s’en vengea en nous ramenant au collège dans sa carriole, pour nous épargner la route à pied.

Bonne journée. Je t’en souhaite beaucoup de semblables, mon cher Louis, sans grande chance de réalisation : car tes professeurs ont à promener leurs jeunes héritiers, et le lycée n’a pas de Père Ministre.

Demain, je rentre en classe. Quel bonheur !

Ton ami,

Paul.

28. Au même.

26 mars.

Mon cher Louis,

Puisque ma pédagogie te plaît et que tu en redemandes, voici la suite.

Nous étions en promenade de congé à la campagne du collège ; mes camarades jouaient aux barres sur l’herbe avec une frénésie que j’aurais volontiers partagée ; mais un reste de faiblesse me clouait sur un siège rustique au pied d’un arbre, et je regardais. Mon excellent professeur vint à passer, et m’apercevant :

« Vous ne ressemblez pas mal, dit-il, à ce brave Romain qui, mollement étendu à l’ombre, pendant que les autres travaillaient à quelques pas de là, disait : « Que je voudrais que ce que je fais s’appelât travailler ! »

— Je voudrais bien faire mieux : mes jambes ne veulent pas. Mon Père, si j’osais… si vous aviez peut-être le temps…

— De quoi ? Dites toujours.

— D’achever la conférence de la semaine dernière ? J’ai été sage.

— Avez-vous la tête plus solide que les jambes ?

— Je le crois.

— Alors, venez faire un tour de barque sur la rivière.

— Oh ! le plaisir ! Merci, mon Père. »

Et nous voilà installés sur la jolie chaloupe des Pères, mon professeur aux rames, qu’il manie avec la dextérité moelleuse d’un vieux canotier, moi au gouvernail, gouvernant comme je pouvais, en novice. Quand nous eûmes doublé le barrage, non sans quelques irrégularités dues à mon peu d’adresse, mais chaque fois redressées par un maître coup d’aviron du Père, il commanda : « Laissez aller ! » Et notre esquif se mit à glisser légèrement, sans la moindre secousse, au fil de l’eau tranquille, pendant que le calme de l’air était à peine troublé par le feuillage frétillant des peupliers du bord et quelquefois par les clameurs toujours plus lointaines des joueurs de barres.

Après avoir savouré quelques minutes ce délicieux abandon, le Père dit : « Maintenant causons. Où en étions-nous restés, l’autre jour ?

— A l’entrée du Cours de Lettres.

— Par conséquent sur un terrain qui vous est familier : cela nous dispensera des longueurs. Je n’ai plus à vous apprendre ce qu’on fait dans les deux classes qui composent ce cours : les Humanités et la Rhétorique.

— On y fait de la poésie et de l’éloquence, et il est expressément défendu, non pas d’y préparer son baccalauréat, mais d’en parler.

— Très juste, attendu qu’il se prépare tout seul.

— Avec le coup de pouce du professeur.

— Sans doute, et suivant un axiome bien connu : Qui peut le plus, peut le moins. Dans les classes inférieures, les élèves se sont bravement nourris de la moelle substantifique des trois grammaires, française, latine et grecque, et ont acquis, par le commerce journalier avec les auteurs faciles et par maint exercice pratique, une sérieuse connaissance des langues classiques. Leur mémoire s’est développée complètement et déjà quelque peu meublée ; leur jugement et leur goût littéraire a commencé à s’éveiller.

Maintenant, l’étude plus intime des poètes et des orateurs, jointe à celle des préceptes de littérature et d’éloquence, appuyée de nombreuses compositions sagement graduées, narrations, poésies, discours, académies, va donner son expansion naturelle à cette sensibilité délicate, qui est le don de s’émouvoir et d’émouvoir autrui, en face du vrai, du beau et du bien. Ainsi comprises et sérieusement employées, ces deux belles années du Cours de Lettres apprendront au jeune homme à bien penser, à bien sentir et à bien rendre, ce qui constitue le grand art de bien dire… selon quel auteur ?

— Selon M. le comte de Buffon, qui ne plaisante jamais.

— Bien. Voilà donc heureusement achevée l’éducation littéraire de notre rhétoricien de seize ans. Le moment est venu pour lui…

— De se faire refuser au baccalauréat pour insuffisance en Mathématiques.

— C’est une absurdité qui se voit ; mais ce n’est pas la faute du Ratio ni des Jésuites. Si Messieurs du Conseil supérieur de l’Instruction publique avaient un peu plus de sens commun, ils comprendraient que les progrès de la science moderne n’ont pas modifié la nature de l’esprit humain et que l’enseignement scientifique, tout comme l’enseignement littéraire, doit suivre la marche des années et des facultés. L’enfant est de bonne heure capable de faire du calcul pratique, mais longtemps il ne peut faire que cela. Qu’on y ajoute ensuite peu à peu l’étude élémentaire des sciences naturelles et physiques, qui réclament surtout de la mémoire, et, durant le Cours de Lettres, quelques notions plus étendues de mathématiques : c’est assez. Exiger que les humanistes et les rhétoriciens mènent de front les Lettres et les Sciences et qu’ils y réussissent tous sans distinction, c’est vouloir passer le niveau sur toutes les intelligences et décréter la capacité universelle, comme nos pères de 93 décrétaient la victoire. C’est de la folie pure. La grande majorité des élèves peut arriver à ce degré de culture littéraire qui fait les gens bien élevés, les esprits distingués : les mathématiciens seront toujours l’infime minorité, au collège comme dans la vie pratique. Voilà ce que l’Université refuse de comprendre, pour le grand malheur de notre enseignement.

— Ah ! mon Père, que vous dites vrai ! Combien de fois j’ai maudit ces vieux bonzes de l’Académie des Sciences, qui veulent absolument me fourrer dans la tête leur algèbre et leur trigonométrie, pour m’aider à faire plus tard de la littérature ou du droit ! Si on les obligeait à passer un examen de grec ou de vers latins, qu’en penseraient-ils et comment s’en tireraient-ils ?

— Fort mal sans doute. Mais que voulez-vous ? Les éminents spécialistes qui fabriquent les programmes officiels sont nos maîtres et ils ont chacun son dada. Pendant que les professeurs de Facultés ou de l’École Normale (section des sciences) et les ingénieurs de toute provenance prétendent vous saturer de sciences mathématiques, physiques et naturelles depuis la tendre enfance jusqu’à l’abrutissement final, d’autre part les docteurs ès lettres voudraient former tous ces pauvres collégiens à leur image et, à cet effet, les bourrer de syntaxe raffinée, de critique savante et d’érudition germanique. De leur côté, les hommes d’affaires, les économistes, se passeraient volontiers de la haute éducation intellectuelle et demandent que le collège mette surtout leurs fils à même de gagner de l’argent, beaucoup d’argent, dans le commerce et l’industrie, en leur apprenant les langues qui servent aux communications internationales, la mécanique, la chimie, tous les arts utiles. On veut satisfaire tout le monde ; les réformes succèdent aux réformes, les programmes s’entassent sur les programmes, et le but primitif, rationnel des études secondaires est renvoyé aux vieilles lunes. Si vous étiez déjà Grand Maître de l’Université, que feriez-vous ?

— Une chose très simple : je vous demanderais conseil, mon Père.

— La bonne malice ! Vous ne m’embarrassez guère. Des anciens collèges de Jésuites il est sorti des poètes et des orateurs, des écrivains et des savants, des magistrats et des artistes, des ingénieurs et des généraux, des hommes d’affaires et des hommes d’État, en nombre et de qualité respectable. Tout cela, ils ne le sont pas devenus au collège ; mais le collège les y a préparés par la solide éducation classique dont je viens de parler.

Ainsi arrivés sans hâte et sans surmenage au terme de leurs études littéraires, maîtres désormais de leurs facultés et de leurs instruments de culture intellectuelle, ils étaient en mesure de s’assimiler les abstractions de la Philosophie et les aridités des Sciences pures. Dans ce labeur austère, qui n’est pas fait pour des enfants, le jugement et la raison prenaient leur trempe définitive ; l’homme intelligent se complétait et enfin se trouvait apte aux études spéciales, réclamées par la carrière où Dieu et les circonstances l’appelaient.

— Ah ! l’heureux temps ! Reviendra-t-il ?

— C’est bien douteux, mon ami. Nous vivons dans un siècle de machines à vapeur, d’électricité et de fièvre de l’argent. Le temps lui-même est devenu de l’argent : Time is money. On ne s’inquiète plus comme jadis de bien faire : on veut faire vite, et beaucoup, et grand.

— Où pensez-vous, mon Père, que cela mènera ?

— Dites-moi, mon ami : si nous laissions aller indéfiniment notre bateau à la dérive, où nous mènerait-il ?

— Dame ! chez messieurs les requins, naturellement.

— Ou peut-être, moyennant beaucoup de chance, chez messieurs les Yankees du Nouveau-Monde, qui, à défaut d’idéal littéraire, ont dans la cervelle une table de multiplication et à la place du cœur un dollar neuf… Garde à vous, timonier : il y a un banc. Barre à tribord ! »

Quand nous fûmes remis à flot : « Oui, continua le Père, l’enseignement français, l’esprit français, va se matérialisant de plus en plus : c’est le grand danger de l’avenir, monsieur le Ministre. Veillez-y !

— Quel remède, mon Père ?

— Lorsqu’on se voit embarqué dans un mauvais courant, il n’y a qu’un moyen de salut : il faut rebrousser chemin… comme nous allons faire nous-mêmes au prochain tournant.

— Déjà ?

— Il est quatre heures : je me ferais conscience de vous priver du petit goûter qui vous attend à la campagne.

— Mon Père, je goûte fort bien ici, en votre compagnie. Si ce n’est que cela !…

— Vos jambes réclament du fortifiant pour être bientôt à même de suivre le bataillon de Rhéto : vous savez que je n’aime pas les traînards. D’ailleurs, la brise a fraîchi : profitons-en pour remonter à la voile. Ce sera moins dur et nous permettra de continuer la conversation sur le ton grave… Barre à bâbord ! Doucement à la côte… Stop ! »

Dresser le mât, fixer les cordes, déployer notre aile d’hirondelle, ce fut l’affaire d’un instant. La manœuvre étant devenue plus délicate, je cédai la place au Père, qui, la barre d’une main, la corde voilière de l’autre, prit le vent, vira de bord, et la nacelle fila triomphalement contre le courant avec un petit clapotis fort gracieux.

« Votre Excellence, reprit le Père, m’autoriserait-elle à lui demander pourquoi je la vois songeuse ?

— J’avouerai humblement à Votre Révérence que ses dernières paroles sur l’expulsion probable, dans un avenir plus ou moins prochain, de l’idéal français par la matière américaine, me trouble et m’afflige. Il me semble que, si elle se réalisait, ce serait la ruine, non pas seulement de l’esprit français, mais de la France elle-même. On lit partout et vous nous dites que si notre patrie, malgré ses humiliations et ses fautes, tient encore la tête des nations civilisées, c’est par son génie littéraire, son esprit essentiellement hostile au banal et au grossier, sa langue d’une clarté, d’une souplesse et d’une distinction unique. Est-il possible, mon Père, que tout cela soit perdu sans retour ?

— J’aime à vous voir ce beau chagrin et cette ardeur patriotique. Eh bien, non, jeune homme, tant qu’il restera des jeunes gens épris du beau idéal comme vous, et des maîtres…

— Comme vous, mon Père.

— … résolus, comme moi et beaucoup d’autres, par vocation et par conviction, à défendre jusqu’à la dernière cartouche la citadelle de notre éducation nationale, tout n’est pas perdu et le retour aux bonnes traditions, au bon sens, reste possible. Il y a des choses qu’on ne tue pas facilement et qui, lorsqu’on les croit mortes, se relèvent très vivantes : l’âme française, esprit et cœur, est de celles-là.

— Vous me rassurez. Mais que pensez-vous, mon Père, de l’utilité pratique des langues étrangères ?

— Elles sont indispensables aux grands industriels, aux voyageurs de profession, à certains savants et, en cas de guerre, aux officiers : mais combien de gens n’en ont que faire ? C’est une manie de croire que personne ne peut plus s’en passer.

— C’est vrai. Alors vous les supprimeriez ?

— N’allons pas trop vite. Il est certain (l’expérience l’a démontré) qu’un élève intelligent et travailleur peut trouver au collège le moyen d’apprendre à lire l’allemand ou l’anglais, même à le parler un peu, sans faire tort à ses études, pourvu qu’il ait la bosse des langues, de bons professeurs et que ses loisirs ne soient pas absorbés par le dessin, la musique, l’escrime et autres arts d’agrément. Un ou plusieurs séjours à l’étranger, en vacances ou au sortir du collège, lui donneront ensuite facilement l’usage courant de la langue choisie. Mais vouloir imposer à l’ensemble des élèves, médiocres ou bons, l’obligation d’étudier à la fois les trois langues classiques et encore une langue moderne, c’est, à mon sens, une aberration. Ils y gagneront de n’en savoir aucune.

— On supprimera le grec.

— Je le crains ; car ce pauvre grec est depuis quelques années la bête noire, le bouc émissaire coupable de tous les péchés et de tous les insuccès de la gent écolière. Quelques-uns, les buses, n’y perdront pas grand’chose : mais cette suppression serait un vrai malheur pour le développement général de l’esprit français, qui, vous le savez, dérive bien plus des Grecs que des Romains.

— Croyez-vous que le latin demeurera ?

— Oui, il fait trop intimement corps avec notre langue et aussi avec nos études de carrière, le droit, la médecine, les sciences. Je ne parle pas de la théologie, dont nos réformateurs se soucient comme un poisson d’une pomme. Qui sait même si certains d’entre eux, les sectaires, quand ils parlent de supprimer le latin, n’y voient pas surtout la langue de l’Église et des sciences sacrées ? Si ceux-là deviennent jamais les maîtres de la France, il faut s’attendre à toutes les ruines.

— Dieu nous en préserve ! Mais pratiquement, mon Père, comment organiseriez-vous l’enseignement des langues étrangères ?

— Vous poussez votre pointe : c’est fort bien, Excellence. Je vous répondrai que tout dépend de vous.

— De moi ?

— Oui, quand vous serez chargé du portefeuille de l’Instruction publique.

— J’en suis loin ; mais quand j’y serai, que devrai-je faire ?

— Supprimer pour les épreuves du baccalauréat le caractère obligatoire des langues vivantes et les réserver pour l’entrée des grandes Écoles civiles ou militaires, commerciales ou savantes. Par le fait, leur étude ne viendrait plus encombrer inutilement le programme classique dans les collèges et pourrait être réservée aux seuls élèves de bonne volonté, assez intelligents pour en profiter, comme il se pratiquait, d’ailleurs, il y a peu d’années. Rien n’empêcherait de leur en tenir compte au baccalauréat, à titre d’épreuve facultative, telle qu’il en existe déjà pour d’autres examens.

— Parfait. Ah ! que ne suis-je Ministre ! Je crois bien que j’abuserais de ma position pour appliquer du même coup le système facultatif à ces affreuses mathématiques. Pourquoi pas ? Serait-ce contraire au Ratio ?

— Ah ! jeunesse subversive ! Vous ne laisseriez rien debout… Ce qui est essentiellement contraire au Ratio, mon ami, vous devez le voir assez maintenant, c’est la manie de surcharger les programmes et de multiplier les épreuves jusqu’à étouffer les intelligences, au lieu de leur donner largement l’air et le champ nécessaires pour se développer selon une progression naturelle. Le jour où l’Université aura assez de bon sens et d’abnégation pour reconnaître qu’elle fait fausse route et pour revenir à une méthode plus rationnelle, ce sera pour elle chose facile d’y adapter ses programmes d’examen, de manière à sauvegarder tous les intérêts.

— Ne ferait-elle pas bien d’appeler dans ses conseils quelques bons Pères Jésuites pour l’aider ?

— Ce serait la meilleure preuve d’une conversion radicale. Travaillez-y.

— Vous pouvez compter sur moi, mon Père.

— Dieu vous le rende, Excellence ! Mais en attendant que vous ayez charge de gouverner le vaisseau de l’Instruction publique avec un équipage de Jésuites, venez reprendre votre poste à la barre : je vais carguer la voile et ramer pour rentrer au port. J’entends la cloche du goûter. »

Te voilà renseigné, mon cher Louis, plus longuement peut-être que tu ne désirais, sur les études chez les Jésuites et sur leurs idées de corps enseignant. Si tu veux en savoir davantage, prépare ton questionnaire pour les vacances de Pâques. D’ici là, bonsoir ! Tu n’auras plus de mes nouvelles qu’en esprit.

Il faut que je rapporte en vacances un premier prix d’examen, un témoignage de satisfaction parfaite et trois décorations !!! C’est beaucoup d’ouvrage à la fois, pour le peu de temps qui me reste. Au revoir !

Ton dévoué,

Paul.

29. A ma mère.

5 avril.

Chère maman,

Rien qu’un mot, parce que j’ai à rattraper le temps perdu par mon indisposition et à donner un dernier coup de collier pour gagner mes œufs de Pâques.

Le grand jour des proclamations semestrielles est dimanche. Le lendemain, dès avant l’aurore, on prend le train de plaisir… Ah ! oui, il n’a jamais si bien mérité son nom. Je ne suis pas malheureux au collège, certes ; mais y pensez-vous, petite mère ? Voilà six mois que je ne vous ai embrassée. Est-ce possible ? Reconnaîtrez-vous encore votre grand vaurien de fils ? On dit qu’une mère s’y reconnaît toujours, même quand tout le monde s’y trompe : j’ai envie de me déguiser, pour voir si c’est vrai. Mais j’ai tellement changé que, pour les gens qui ne m’ont pas vu depuis mon départ du lycée de Z…, je suis tout déguisé.

J’arrive donc lundi. Je bavarde avec vous jusqu’au lendemain matin — à quelle heure ? Dieu seul peut le savoir !… Vu le stock que j’ai à écouler, je ne réponds pas d’en finir, pour le plus gros seulement, avant le surlendemain. Mais enfin il y aura un moment où il faudra bien dire :

Claudite jam rivos, pueri…

Pardon ! j’allais vous parler latin. Cela signifie en français de famille : « Tais ton bec, pie ; embrasse tout le monde et va te coucher. » Je tais mon bec, j’embrasse tout le monde, six fois au plus, je vais me coucher et je m’en donne vingt-quatre heures d’horloge, en rêvant que je dors dans mon berceau d’innocent, sous l’œil d’une maman qui m’aime comme en ce temps-là et que moi j’aime bien plus qu’alors.

Le lendemain, on revoit les amis. C’est à cause d’eux, ma chère maman, que je vous écris ce mot. Louis ne me gêne aucunement : il sait où j’en suis. Mes autres camarades du lycée le savent peut-être aussi et voudront probablement me tâter, pour voir si je suis solide sur mes étriers ou si je ne suis qu’un trembleur, un de ces pauvres sacristains qu’on démonte avec un sourire de pitié ou une arlequinade. Ne vous y fiez pas, mes gentils enfants, et gardez vos distances : mon cheval rue.

J’avais résolu de rentrer à Z… en paladin Roland et de pourfendre sans merci tous les mécréants qui se permettraient d’avoir l’air de me regarder de travers : mon Père spirituel m’en a dissuadé et m’a fait promettre, au contraire, d’être avenant, prévenant, charmant, voire même, si je pouvais, séduisant. Commission peu facile, n’est-ce pas ? Je l’ai pourtant acceptée, non point par goût, mais par raison et par devoir.

Oui, chère mère, par devoir, et parce qu’ayant nettement conscience d’avoir été pour quelque chose dans les aberrations de mes pauvres camarades, je veux réparer le mal que j’ai pu leur faire. Je ne les prêcherai pas, sinon d’exemple. Je désire leur montrer en chair et en os un jésuite de robe courte que cette qualité n’empêche pas d’être un garçon bien élevé, un joyeux compagnon et un ami très sûr, d’autant plus sûr qu’il sera désormais intraitable sur certaines plaisanteries, certains sujets de conversation et certaines frasques de jeunesse.

Je vous prie donc, chère maman, de les inviter comme autrefois à nos petites parties de plaisir, que nous tâcherons, si vous le voulez bien, de rendre encore plus amusantes. S’ils y viennent, tant mieux ! Et si, après, ils y reviennent, ce sera mieux encore : ce sera la preuve qu’ils n’ont pas trop peur d’un converti et qu’ils pourront, avec le temps, l’un ou l’autre, songer à faire comme lui. Quel bonheur alors pour moi !

Mon mot s’est allongé plus que je ne voulais, comme toujours. Cependant je dois, avant de finir, vous communiquer encore une triste nouvelle. Votre fils, trouvant que sa mère ne lui suffit plus, s’en est donné une autre, qui, tout invraisemblable que la chose paraît à première vue, est encore meilleure que vous. C’est une très grande et très illustre dame, qui a bien voulu m’adopter à tout jamais, par acte solennel passé devant témoins, au pied de l’autel, samedi dernier, en la fête de l’Annonciation de la sainte Vierge, patronne des congréganistes et désormais la mienne.

Pauvre maman, mon nouveau titre vous cause-t-il beaucoup de chagrin ? J’espère que non. Il m’a été accordé comme une force et comme un stimulant : il m’aidera à bien lutter et à vaincre.

A bientôt ! Mais que c’est loin encore !

Paul,
enfant de la sainte Vierge et de maman.

30. De ma sœur Jeanne.

25 avril.

Mon cher Paul,

Comme tout est vide ici, depuis que tu n’y es plus ! Tu avais apporté la joie, la vie, le soleil : il ne reste plus rien de tout cela. Tu serais mort, que la maison n’aurait pas un air plus désolé. Maman n’arrive pas à sourire, malgré la peine qu’elle se donne, et semble n’avoir pas dormi depuis six semaines. Papa, ces deux jours-ci, a été absolument morne à table. Il s’est promené des heures seul au jardin, tirant et cirant fiévreusement sa moustache, cherchant des yeux, tous les quarts d’heure, là-bas au loin, par-delà le petit mur, quelque chose ou quelqu’un qu’il ne découvrait pas ; puis faisant une caresse à ton chien fidèle, qui le suivait tête baissée ; rentrant au salon pour donner un coup de pied au pauvre Minet, qui a eu le mauvais goût d’exprimer par des ronrons sa joie de ne plus se voir la queue arrachée par son ennemi mortel ; puis encore allumant cigarette sur cigarette pour réduire en fumée son chagrin. A un moment, j’étais assise dans un coin, lui dans un autre, quand arrive M. Legrand :

« Bonjour, Legrand, dit papa. Tu vas bien ?

— Merci. Et toi ?

— C’est embêtant d’avoir des enfants comme ça !

— Comme Jeanne ?… Bonjour, Jeanne.

— Bonjour, monsieur Legrand.

— Non, comme mon fils Paul.

— Il est malade ?

— Lui ? De l’appétit pour quatre et de la santé pour six.

— C’est le travail qui cloche ?

— Il tient la tête de sa classe.

— La conduite alors ?

— Rangé comme une religieuse.

— Je donne ma langue aux chiens… Il ne vous aime pas, peut-être ?

— Je voudrais qu’il nous aimât un peu moins, parce qu’on aurait au moins un prétexte pour se mettre de mauvaise humeur, et on n’aurait pas l’air si bête devant les gens, quand il n’est plus là !

— Ah ! j’y suis : tu es malheureux d’être trop heureux. Eh bien, mon ami, je connais des papas qui changeraient volontiers avec toi. Tu es gâté par le sort.

— Je le sais bien, pardi, et c’est ce qui me chiffonne : on a l’air d’une femme sensible ! Parlons d’autre chose… Et toi, petite, va porter ailleurs tes yeux rouges : ils nous gênent ici. »

Je ne demandais pas mieux, et j’ai été encore pleurer, comme une sotte, dans la chambre de sainte maman, que j’ai trouvée à genoux.

Oui, Paul, je suis une sotte ! Car si tu es devenu si bon qu’on ne te reconnaît plus, ne devrais-je pas en être cent fois joyeuse ? Et puisque c’est le collège qui t’a fait ce que tu es, devrais-je regretter ta rentrée ? Je veux donc prendre mon cœur à deux mains pour causer avec toi sérieusement.

D’abord, du fin fond de mon âme, je te remercie du bonheur que ta venue et ton séjour ici ont donné à nos parents. Ce qu’a été pour eux ce bonheur, tu peux en juger par le chagrin qui a suivi ton départ. Je pensais bien, d’après tes lettres, que tu serais bon, aimable, pas trop difficile : mais tu as été parfait. Pas un mot désagréable pour personne, pas un retour de vivacité, pas la moindre exigence. La bonne Fanchon n’en revenait pas et avait fini par s’en inquiéter : « Ben sûr qu’on lui a fait un mal, à M. Paul, qu’y ne veut pas dire ! Y ne se plaint pus de rien, d’à présent, et tout ce qu’on lui z’y fait, bon ou mauvais, c’est toujours bon. Je l’ons ben vu le jour du macaroni ! Je l’avions, pour sûr, préparé du meilleur que j’pouvions, ben baigné, ben cuit et ben frit, avec des œufs frais et de la bonne râpure de gruyère, tout selon le papier du cher frère ; maugré ça, y ne valiont pas c’tit de son collège. Mais c’est point à mi qu’il l’a dit ; y m’en a remarciée, au contraire, l’pauv’chéri ! Vrai, il est tout à l’envers d’avant. » Et elle s’essuyait les yeux, du coin de son tablier.

De fait, le passé est à cent lieues. Je t’ai bien observé — pardonne-le-moi : c’était pour clouer le bec à l’oncle Barnabé, qui s’est encore avisé, l’autre jour, devant maman et moi (il ne l’aurait pas dit devant papa), de prétendre que les Jésuites, étant des hypocrites, comme chacun sait, ne peuvent faire de leurs élèves que des hypocrites. On voit sans peine que tu n’es plus, comme autrefois, tout en dehors, tout en l’air : tu es maître de toi, maintenant, et tu ne t’abandonnes qu’autant que tu veux. Mais tes bonnes façons, tes petites prévenances, tes taquineries même, tout ce que tu dis et tout ce que tu fais a un air si naturel, si simple et si franc qu’on ne peut s’y tromper. Ce ne sont pas seulement tes manières qui ont changé, c’est tout l’homme, et tu es devenu bien vraiment le meilleur des fils et des frères. N’en sois pas trop fier, n’est-ce pas ? Le mérite en revient d’abord au bon Dieu et à tes Pères.

Faut-il que je dise tout ? Oui, je ne saurais le garder pour moi. Tous ceux qui t’ont vu à Z… ont fait sur toi les mêmes remarques. Si tu avais pu entendre les compliments qu’on est venu faire à maman, dimanche, au sortir de la messe, sur ta tenue à l’église, et toute la semaine sur ta parfaite politesse, ta mine ouverte et franche, ta conversation réservée dans les visites que tu as dû faire !

Quant à l’effet produit sur tes anciens camarades, tu en auras sans doute des nouvelles par Louis. Il nous a raconté hier qu’ils ont été ahuris de te trouver à la fois si sérieux (tu devines ce qu’ils entendent par ce mot) et si bon enfant. Nous avons su par lui comme tu as gentiment remis en place ce grand niais de G… qui voulait plaisanter sur le confessionnal :

« Est-ce que tu y vas ? lui as-tu demandé.

— Non.

— Alors comment sais-tu ce qui s’y passe ? Moi j’y vais, et je sais qu’on en sort plus propre et plus léger. Fais-en donc l’essai et tu pourras en parler. »

Il paraît que ce malheureux a baissé le nez et que les autres sont devenus songeurs. Tu verras qu’ils se confesseront.

Mais moi aussi, Paul, tu m’as fait faire des réflexions. Je ne suis pas tout à fait une païenne, assurément ; je crois que j’aime le bon Dieu et la sainte Vierge. Mais je devrais être plus solidement pieuse, moins fière, moins coquette, plus charitable.

J’aime bien nos parents : ils sont si bons ! Mais suis-je assez bonne à leur égard ? J’ai encore bien souvent mes humeurs et mes sots caprices, et alors je ne sais pas me retenir de leur faire de la peine. Je vois bien qu’ils ne m’en gardent pas rancune : ils en souffrent pourtant.

Je voudrais être sérieuse, forte et bonne comme toi : je le deviendrais peut-être, si tu m’y aidais. Dis, mon Paul, le veux-tu ? Jusqu’à présent, je t’ai appelé mon petit frère : mais te voilà congréganiste de la sainte Vierge et presque un homme. Les rôles doivent changer. Tu seras désormais, si tu le veux, mon grand frère, et moi je serai ta petite sœur, que tu conseilleras, que tu gronderas et qu’ainsi tu rendras meilleure. Je ne t’en aimerai pas moins, crois-le bien, — ni plus, parce qu’il n’y a pas de plus possible.

A bientôt de tes nouvelles, mon grand frère bien-aimé !

Ta petite sœur.

31. A ma sœur Jeanne.

31 avril.

Ma très chère fille en Jésus-Christ,

C’est avec une édification ineffable que mes yeux ont lu et que mon âme a goûté les paroles de votre dernière lettre. Oui, ma fille, ces paroles édifiantes m’ont grandement édifié, parce qu’elles portent avec elles une grande édification. Et cette édification est grande, parce que (j’ose le proclamer bien haut) elle n’est pas petite. Et elle n’est pas petite, parce que (entendez bien cet axiome, qui est de la plus haute importance), quand il s’agit de la perfection d’une âme, rien n’est petit.

Or donc, ma fille, puisqu’il vous plaît de faire appel à ma très humble personne et à ma longue expérience des choses spirituelles, j’y consens. Et pour coopérer efficacement à vos saintes aspirations, je compte, pour aujourd’hui, me borner à vous résumer succinctement, en trente ou quarante pages, les vingt-six raisons pour lesquelles, tout en me donnant grande édification, votre âme me paraît encore assez loin de l’état de perfection, et ensuite les trente-trois moyens que vous aurez à employer, d’abord successivement, puis tous à la fois, pour arriver à cet heureux état par le plus court chemin, dans quinze à vingt ans — ou davantage.

J’ai l’intime conviction, fondée sur une infusion personnnelle des sept dons du Saint-Esprit, que votre pauvre âme abattue prendra son essor vers les sublimes hauteurs de la perfection, dès qu’elle aura seulement trempé le bout de son bec (car on sait indubitablement, par les imageries de la rue Saint-Sulpice, que toutes les âmes, étant des colombes, ont un bec), dès, dis-je, que la vôtre aura trempé son bec dans la source cristalline de ma direction spirituelle. Car ma méthode, sans me vanter, se distingue de toutes les autres par sa simplicité, sa brièveté, sa lumineuse précision, comme vous le fait déjà subodorer ce modeste préambule, que j’aurais pu faire plus long de beaucoup.

Et maintenant, comme dit le grand Bossuet, passons plus outre…

Veux-tu passer outre, ma petite sœur, et exiges-tu que le robinet mystique fonctionne ainsi jusqu’au bout des quarante pages ?

Si oui, je te préviens que j’entends être payé de ma peine, à tant la ligne, vu que, pour faire ce métier-là gratis, j’aimerais mieux casser des cailloux sur une grande route, à cinquante centimes par jour, — ou préparer un baccalauréat en plus du mien.

Sans rire, Jeanne, quelle idée de vouloir prendre ton petit frère pour ton père spirituel ! En me moquant un peu de toi, je ne fais que te rendre la pareille.

Je ne dis rien des compliments invraisemblables que les bonnes dames de Z…, en quête d’un sujet de conversation nouveau, sont venues faire à maman sur mon dos : j’espère bien que maman et papa sont trop avisés pour donner dans le piège. Ils savent à quoi s’en tenir. Quant à toi, ma petite sœur, ta perspicacité d’espionne (le joli rôle que tu jouais là !) a été singulièrement égarée par le sentiment fraternel. Si je t’ai apparu si parfait, c’est que tu avais d’avance grande envie de me trouver conforme à tes rêves. Mais rêve et réalité, c’est deux.

Dans la réalité, Jeanne, pour te parler franc, je sais très bien ce que je vaux et mieux encore ce que je ne vaux pas. Tu m’ouvres ta conscience, pauvre chérie, avec une candeur et un abandon qui m’ont profondément ému : veux-tu un aperçu de la mienne ? Écoute.

J’ai si longtemps vécu en païen dans ce malheureux lycée que ma prière se réduit ordinairement à deux mots : « Pardon, mon Dieu, et pitié ! » Je me confesse et je communie par devoir, par besoin. Je trouve dans les sacrements la force, celle du bœuf qui trace laborieusement le sillon de chaque jour ; mais bien rarement j’y goûte ces divines douceurs qui font oublier le terre à terre et le poids de soi-même. Quelquefois, le croirais-tu ? je me prends d’envie pour les alouettes que je vois monter si joyeuses dans le ciel pur en chantant leur alléluia… Sentimentalité, n’est-ce pas, et vaine ambition ! Cependant, Jeanne, tu sais mieux que moi combien ces douceurs rafraîchissent le cœur desséché et facilitent le rude chemin du devoir. Mais c’est une rosée bienfaisante que je ne mérite pas, à cause de ces éruptions trop fréquentes encore de mon orgueil, de mon égoïsme, de ma méchanceté naturelle, de tout ce fond mauvais qui reste incrusté dans mon être depuis ma conversion.

Converti ! Le suis-je ? Tu me félicites d’être maître de moi et tu me crois fort ! Hélas ! bonne petite sœur, toi qui as toujours vécu pure et calme sous l’aile des anges visibles et invisibles, tu ne peux savoir tout ce qui bout dans les veines d’un garçon de seize ans qui a vu le mal de près et dont l’âme a gardé des cicatrices encore fraîches. Je ne tiens debout qu’avec l’appui constant de mon directeur et grâce à l’encouragement journalier des amitiés sûres qui m’entourent. Il se passera du temps avant que je puisse marcher sans béquilles, avec la seule grâce de Dieu : comment veux-tu donc que j’aide les autres à marcher ?

Peut-être as-tu pensé, Jeanne, que je pourrais te faire bénéficier, par ricochet, de la direction nette et ferme qu’on me donne ici ? Mais ce qui me convient ne saurait te convenir. Tu es quelque chose comme une rose blanche, à peine agrémentée de trois ou quatre petites épines, juste ce qu’il en faut pour sauver le proverbe. Moi, je suis un buisson de houx ! Cela ne se traite pas de même façon.

Pourtant je ne voudrais pas te faire de la peine, ma chère bonne Jeanne, et nous pourrions nous entendre, moyennant un amendement à ta proposition. En somme, tu veux rendre nos relations plus sérieuses, plus utiles à notre bien mutuel : je signe cela des deux mains. Mais qu’importe à ce noble but l’épithète que nous nous donnerons ? Ne sommes-nous pas assez grands, pas assez raisonnables tous deux, pour qu’il n’y ait plus ni petite sœur ni petit frère ? Restons simplement frère et sœur.

Tu m’aideras comme tu l’as toujours fait ; je t’aiderai, si je puis, et nous tâcherons de nous rendre meilleurs l’un l’autre en nous disant à l’occasion nos petites vérités et en priant beaucoup, toi pour moi et moi pour toi.

Nous commencerons tout de suite, si tu veux, par faire un bon mois de Marie en vue de notre perfection commune. Au collège, il a été inauguré, aujourd’hui même, par un beau salut à la chapelle. Le soir, petits et grands élèves se sont rangés aux pieds de la Vierge, brillamment illuminée, qui domine nos cours de récréation, et là nous avons lancé, à plein cœur et à pleine voix, dans la nuit qui tombait, un Magnificat qui a dû faire plaisir aux anges et peut-être à tout le quartier, un bon kilomètre à la ronde.

Dans notre étude, contre le mur en face, nous avons élevé, à grands frais de vieilles caisses, de papier peint et de génie, un véritable monument, une grotte de Lourdes. Sur le rocher se dresse majestueuse la basilique, fidèlement reproduite en carton d’après les dessins d’un artiste fameux, M. Paul Ker. Dans le bas, le gave impétueux roule en silence, sur un lit de sable et de cailloux naturels, ses flots de cristal tortillé. Au milieu s’ouvre la grotte miraculeuse, dominée par l’Immaculée Conception, qui sourit à Bernadette et à une soixantaine de moutons blancs, figurant notre division. Tout autour, des sapins, des fougères, des fleurs, témoignages volontaires de notre dévouement filial à la Reine du lieu. Sur le devant enfin, un petit panier doublé de satin rose, où viennent tomber les billets anonymes, dans lesquels chacun, selon l’inspiration de son cœur, présente à Marie ses requêtes et les petits actes de vertu pratiqués journellement en son honneur. Tu auras ta bonne part dans les miens.

Ces manifestations pieuses, qui jadis m’auraient fait hausser les épaules, me plaisent aujourd’hui singulièrement et forment un stimulant très sérieux à ma bonne volonté. Je sais fort bien qu’elles ne sont pas la religion, qu’elles ne sont même pas toute la piété, qu’elles demandent des esprits simples et droits ; mais j’ai été si longtemps un esprit orgueilleux et frondeur que j’éprouve maintenant une vraie jouissance, et comme l’âcre plaisir d’une vengeance satisfaite, à me faire petit et naïf devant le Maître qui m’a rendu ses grâces et devant sa douce Mère, qui m’a ramené à lui et qui veut bien aussi m’adopter pour fils. Demande à Marie pour moi, Jeanne, de garder jusqu’au bout de ma vie une âme d’enfant et de ne jamais en rougir.

J’embrasse ta belle âme de sœur.

Ton frère spirituel,

Paul.

32. De ma sœur Jeanne.

3 mai.

Mon frère.

Que tu es bon ! Tu as beau me plaisanter et te calomnier, va, une sœur ne s’y méprend guère. Ta lettre vaut bien pour moi quatre sermons de M. l’aumônier des Ursulines, qui est un saint homme et mon confesseur ordinaire. Je ne prétends pas que tu prennes sa place au confessionnal : comment ferais-tu pour m’absoudre ? Mais j’ai besoin comme toi d’une amitié jeune et sûre, pour m’aider à traduire en actes les sages conseils de mon père spirituel et de mes parents. Toi tu as pour cela ton impeccable ami Jean, ton second ange gardien : je n’ai personne. Parmi les jeunes filles que je vois, il n’y en a pas une à qui je voulusse parler de mes défauts : elle irait en rire avec les autres, et je n’en vaudrais pas mieux.

Ta réponse, Paul, me montre le fond de ton âme droite et de ton cœur aussi fort que tendre : j’ai toute confiance en toi, j’accepte sans réserve les conditions que tu poses et je compte définitivement que tu me prêteras désormais ta force, ta franchise et ta bonté pour m’aider à marcher dans le devoir toujours, comme toi et avec toi. La Reine des anges, dont nous sommes tous deux les enfants, bénira nos bons désirs et nos efforts : je l’en prierai tous les jours de son beau mois et après.

Quant aux piquants du buisson de houx, ils ne m’effrayent guère et ne m’empêchent pas de t’embrasser mille fois.

Ta sœur,

Jeanne.

33. De Louis.

5 mai.

Mon cher Paul,

Je n’y tiens plus : il faut que je te vide mon cœur. Il est plein, non pas d’amertume ni d’angoisse, mais d’un sentiment indéfinissable, poignant, mélange de l’une et de l’autre.

Tu es donc sorcier ? Je me croyais pourtant préparé par ta chère correspondance à trouver en toi des changements considérables ; mais il ne reste rien de mon ancien ami, rien que son amitié. Oh ! ce n’est pas un reproche, Paul : si tu es changé, tu ne l’es pas à ton désavantage. Mais cet abîme qui nous sépare, ce contraste loyal qui existe entre nos deux âmes, tandis que nos cœurs, je le sens bien, restent aussi fraternels qu’autrefois, me torture.

Ta première vue m’avait seulement un peu saisi, étonné. Je pouvais mettre cette impression sur le compte des effets naturels de l’âge : en six mois, le physique d’un jeune homme peut se modifier beaucoup. Mais en t’écoutant parler, en observant surtout ton attitude si réservée et pourtant si franchement cordiale à l’égard de nos camarades communs, en constatant sur les points délicats cette intransigeance si aimable et si calme, il m’a bien fallu convenir qu’il s’est opéré chez toi une réaction profonde, et ma surprise est devenue de la stupéfaction, une stupéfaction obsédante.

Je n’ai pas seul éprouvé cette impression : tous nos copains l’ont exprimée devant moi. Quelques-uns, par habitude, ont essayé d’en blaguer : cela n’a pas pris sur les autres, qui m’ont paru plutôt préoccupés de ta conversion. Ils savent que tu n’appartiens pas au troupeau des sots. L’un d’eux a dit carrément : « Il vaut mieux que nous. » Et il avait raison : tu vaux incontestablement mieux que nous tous, bien mieux que moi. Tu es dans le vrai : nous sommes, non pas dans le faux, — car chez nous il serait inutile de chercher un principe ferme de conduite, — nous sommes dans les hasards du lâchez-tout ! Où va le vent, nous allons.

Moi, je ne veux plus de cette situation équivoque, intolérable. Tes lettres ont depuis longtemps remué ce qui peut rester en moi de sentiments honnêtes (j’emploie un terme large). C’est en vain que j’ai essayé parfois de couvrir ce travail intime sous de mauvaises plaisanteries qui n’ont pas trompé ta clairvoyance. J’en suis arrivé à ce même état où, naguère, tu te sentais le plus malheureux des hommes de ne pas ressembler à tes bons amis de là-bas, et je me rends parfaitement compte, à mon tour, qu’il n’existera plus pour moi de repos jusqu’au jour où mon âme sera libre comme la tienne.

Pour en arriver là, mon cher Paul, que dois-je faire ? S’il faut que j’aille te retrouver chez les Jésuites, j’irai : vus à travers toi, ils ne m’effrayent plus. Parle, conseille-moi : ta réponse sera pour moi parole d’Évangile.

Ton pauvre ami,

Louis.

34. A Louis.

7 mai.

Mon bien cher ami,

Le jour où Dieu m’a fait la grâce de m’accueillir comme l’enfant prodigue repentant, a été, après celui de ma première communion, le plus heureux de ma vie : ta conversion sera le troisième. Merci, mon cher Louis, de la bonne nouvelle qui m’annonce enfin que ce jour approche. Que de fois déjà, depuis six mois, sans te le dire, j’ai demandé à la douce Mère du Sauveur que rien ne nous séparât plus ! Me voilà exaucé : encore une fois, et du fond de mon affection pour toi, merci.

Tu me demandes : « Que faire ? » Mais tu sais bien par où j’ai passé pour rentrer en grâce avec mon Père, qui est le tien aussi. Il faut te mettre à deux genoux, te frapper la poitrine et dire : « Mon Père, j’ai péché contre le ciel et contre vous : je ne suis plus digne d’être appelé votre fils. » Le Père te relèvera, te pressera sur son cœur, mêlera ses larmes aux tiennes, et tu seras encore son fils — et mon frère. Ce n’est pas difficile : on le voit après coup, lorsque les clartés de la divine miséricorde ont dissipé les fumées d’orgueil ou de défiance que l’ennemi avait excitées entre l’âme coupable et son juge. Ce juge, ce père se fait représenter ici-bas par un juge humain qui est encore un père. Cœur de Dieu, cœur de prêtre, c’est tout un. N’aie pas peur.

Papa viendra me voir à la Pentecôte : c’est la première communion du collège. Ah ! si tu pouvais l’accompagner, passer ici tes deux jours de congé, t’aboucher avec mon directeur et régler avec lui ton petit compte ! Ce ne serait pas long et j’aurais l’immense joie d’assister à ton second baptême. Demande-le à ta bonne maman : j’ai quelque raison de croire qu’elle m’aime un peu et que l’assurance de nous faire un grand plaisir à tous deux sera plus forte que sa crainte des Jésuites. Dis-lui de ma part qu’ils ne te mangeront pas.

En attendant, mon cher Louis, prends confiance. J’ai lu quelque part que le désir sincère de la conversion est déjà une conversion et que la miséricorde vient au-devant de ceux qui la cherchent. Je vais redoubler mes prières pour hâter, si je puis, le moment de ta liberté. Mais, de ton côté, prie la Mère de miséricorde, Marie : elle te fera moins peur que ton juge, elle te présentera à lui et t’obtiendra le courage qu’il faut pour conquérir la joie du cœur par la pureté.

Adieu fraternel, et au revoir bientôt, je l’espère !

Ton ami plus que jamais,

Paul.

35. De Louis.

10 mai.

Mon cher Paul,

Victoire sur toute la ligne ! J’irai te voir à la Pentecôte. Avertis ton Père spirituel et confesse-moi d’avance à lui, pour que j’aie moins à dire et qu’il ne soit pas trop méchant.

Ton papa est enchanté de ne pas voyager tout seul. Il m’a dit : « Tu verras ce collège, mon ami, et tu m’en diras des nouvelles ! »

Nos deux mamans sont enchantées de procurer à leurs fistons réunis un peu de bon temps. Elles ne se doutent pas du vrai but, au moins la mienne. Pour la tienne, je n’en répondrais pas : elle a du jésuite !

Quant à ta sœur Jeanne, c’est une petite impertinente. Elle avait assisté au conseil de famille, où le voyage a été décidé. Ne voilà-t-il pas qu’à table, étant assise près de moi, elle me demande tout à coup, de son air le plus naturel, si c’était pour aller faire mes pâques ? Comme je ne m’attendais pas à cette boutade, j’ai piqué un soleil et bafouillé : elle s’est mise à rire de toutes ses dents. On ne se défie jamais assez de ces créatures-là. Mais, tant pis ! J’accepte toutes les humiliations et elles n’empêcheront pas que le plus enchanté, dans cette histoire, c’est encore Bibi.

Tu as eu là, mon ami, une riche idée ; je t’en remercie. Elle arrange tout et coupe court à tous les faux-fuyants. Je suis dans le sac et bien content d’y être. Donc, à quinze jours ! Ils vont me paraître interminables. Pour les raccourcir, je me propose de potasser d’arrache-pied mon bachot

Je m’aperçois un peu tard que mon langage n’est pas aussi châtié que le tien, qui m’avait déjà frappé durant ces vacances. A réformer avec le reste.

Ton professeur a une manière originale de vous préparer au baccalauréat ; je suis curieux de savoir où vous en êtes après vos six mois de rhétorique classique, et comment vous employez le petit semestre réservé au chauffage. Dis-le-moi. Les observations du grand réformateur futur de l’Université de France m’intéressent beaucoup ; ne crains pas les détails.

Je tâche de prier et je n’ai pas trop la frousse (ah ! l’incorrigible potache !) ; puisque tu en es sorti, j’en sortirai. Mais prie ferme pour moi ; j’y compte.

Ton humble et reconnaissant ami,

Louis.

36. A Louis.

13 mai.

Mon trop humble et reconnaissant ami,

Au reçu de ta lettre, je n’ai fait qu’un bond chez le P. X… pour lui annoncer ta prochaine arrivée et lui crayonner ton portrait au naturel. Je ne t’ai pas flatté ; mais l’impérieux devoir de la franchise m’a pourtant forcé à dire de toi un peu de bien. Je sais que tu diras toujours assez de mal. Quant à l’accueil que le Père te réserve, ne te mets point martel en tête. Il y a le premier regard, le coup de feu plongeant, qu’il n’est pas possible d’éviter ; il faut bien qu’on s’aborde par un bout. Mais ce ne sera qu’un éclair, immédiatement effacé par un de ces bons sourires qui font l’effet d’un rayon de soleil printanier. Encore une fois, n’aie pas peur. Tu seras reçu comme je l’ai été, à bras ouverts, et tu verras comme il fait bon s’y jeter avec toutes ses misères.

Moi aussi, je vais trouver longs ces quinze jours, et, par contre, je déplore d’avance la rapidité avec laquelle passeront les deux jours de congé. Mais il faut se faire une raison. Avec l’âge on finit par entrevoir que la vie doit être autre chose qu’une série de plaisirs variés. Travaillons, disait encore en mourant je ne sais plus quel César du vieux temps : c’est un beau mot pour un païen, et qui fournit une belle devise, même pour les chrétiens qui ne sont pas empereurs.

En ce moment, chez nous, la préparation du baccalauréat bat son plein. Je vois maintenant, plus que jamais, combien la méthode de notre professeur est pratique et sage. Tu veux savoir ce que m’ont appris mes six mois de rhétorique vieux jeu ?

D’abord, je crois avoir appris quelque peu à écrire en français. Le travail que j’ai fait pour y arriver ne ressemble pas, je le dis tout de suite, au travail contre nature auquel nous a condamnés, l’an passé, notre professeur de seconde. Tu te rappelles qu’il nous parlait au moins deux fois par jour de son diplôme d’agrégé ; il ne voyait rien au delà et couchait avec. Dès le lendemain de la rentrée, quand nous ne savions pas encore mettre sur pied une phrase correcte, cet enragé de critique littéraire nous imposa comme devoir ce qu’il appelait solennellement une dissertation. Ne connaissant pas ce dont nous avions à parler, nous achetâmes des bouquins (il y en avait un de lui) où le devoir se trouvait tout fait, et nous employâmes toute notre ingéniosité à accommoder le plat de manière à laisser croire au bonhomme qu’il sortait de notre cuisine — ou de la sienne. Et ce fut ainsi toute l’année. A la fin, nous avions acquis une incontestable dextérité à fabriquer des dissertations avec des découpures ; en outre, nous possédions un choix assez riche de formules banales pour louer convenablement des auteurs ou des œuvres que nous connaissions à peine de nom. Mais si, hors de là, l’un d’entre nous était de force à mettre une idée personnelle en français lisible, il ne le devait pas à l’agrégé, ni à ses dissertations.

Ici, on ne nous apprend pas à écrire comme si nous aspirions tous à l’agrégation ès lettres : on veut que la plume entre nos mains puisse devenir un instrument universel. Durant le premier semestre, nous avons fait au moins quarante à cinquante compositions françaises, deux par semaine, sur tous les sujets et dans tous les genres possibles : discours historiques ou autres, harangues et plaidoyers, lettres, tableaux, portraits, dialogues… La variété des situations, des idées, du ton et du style écartait l’ennui, tenait l’esprit en haleine, fournissait aux talents spéciaux l’occasion de se montrer, enfin nous exerçait à tous les développements. Aussi, amour-propre à part, je me crois personnellement en mesure d’écrire une page raisonnable sur n’importe quel sujet de ma taille. C’est un résultat qui, tu l’avoueras, dépasse notablement celui d’un vulgaire chauffage pour le baccalauréat et qui, après le baccalauréat, gardera son prix.

Quant à cette critique littéraire qui fait la matière habituelle de la composition française au baccalauréat, je te dirai, mon ami, qu’elle ne me préoccupe guère. Les auteurs classiques sur lesquels elle pourra tomber, grecs, latins et français, nous les avons étudiés à fond, comme je te l’ai expliqué : donc les éléments d’une bonne critique ne nous manquent point. La répétition générale par pays et par genres, que nous faisons durant ces derniers mois, achèvera de nous donner les idées d’ensemble et nous permettra les comparaisons, si chères, paraît-il, à nombre d’examinateurs. Pour nous familiariser avec la forme spéciale au genre, étant donnée la souplesse de style acquise par les exercices précédents, quelques applications bien choisies pourront suffire.

Voilà pour la composition française. En version latine, nous sommes forts comme des Turcs, et même davantage. Nous en avons fait deux par semaine, selon une progression croissante de difficulté : d’abord les historiens faciles ; puis les poètes, pas commodes quelquefois ; pour le dernier trimestre, le profond et abrupt Tacite, les traités oratoires et philosophiques du copieux Cicéron, les savants casse-cou du sage et subtil Sénèque. D’ailleurs, nous avons eu chaque jour, dans la prélection du professeur, un exercice incomparable de traduction, et je mets en fait qu’après avoir fouillé avec lui dans tous les sens, pendant six mois, les meilleurs endroits des bons auteurs, un élève de quelque intelligence ne restera jamais coi devant un texte latin ou grec, quand il ne l’aurait pas vu de sa vie.

Aussi, pour la préparation des auteurs inscrits au programme, on ne juge pas utile, dans cette maison, de recourir aux corrigés, si indispensables au lycée : ils sont même formellement interdits. Quelquefois, pour nous faire connaître ou nous rappeler l’ensemble d’une œuvre, le professeur nous en lira une traduction rapide, que nous suivrons sur le texte : ce sera tout.

Depuis Pâques, nous donnons aux matières de pure mémoire le temps que réclame leur répétition générale ; mais tous les loisirs qu’elles nous laissent sont consacrés, comme auparavant, à l’étude des trois langues classiques par la prélection et la version, par la composition française et latine, par le thème grec…

Hé ! oui, mon ami, le thème grec ! La « réaction profonde » que tu as découverte chez moi, l’autre jour, va plus loin encore que tu ne pensais : elle va jusqu’à cet épouvantail qu’on nomme le thème grec. Le premier qu’il m’a fallu élaborer ici, m’a fait suer d’ahan. Mais il m’a rendu un gros service : il m’a prouvé victorieusement que je ne savais pas un mot de grammaire. Aussi je fus classé dans les derniers : je ne l’ai dit à personne, mais j’en ai été tellement vexé que, trois mois après, je savais ma grammaire et je constatais que mes progrès dans l’intelligence des auteurs suivaient exactement mes progrès en thème grec. Aujourd’hui je compte parmi les hellénistes de la classe et je lis Homère pour mon plaisir.