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En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen

Chapter 41: 38. Première Communion
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About This Book

A series of letters by a teenage student chronicles his reluctant transfer from a secular lycée to a Jesuit boarding school and his daily reactions, including nightmares, family conversations, and anxieties about discipline and identity. Through candid, youthful observations he examines preconceived prejudices about the Jesuits, sibling and parental influence, and the tension between imposed correction and personal growth. The epistolary structure follows early humiliation, moments of resignation, and a gradual willingness to judge by experience, offering an intimate account of adolescence, self-scrutiny, and the collision between rumor and firsthand observation.

La difficulté du grec, mon bon, gît tout entière dans l’imagination, l’ignorance et la paresse — et rien que là : c’est ma conviction irréductible.

Je t’entends venir : « Et les vers latins ? » — Nous en faisons encore, quoique un peu moins qu’avant Pâques, et même en pensum. L’autre jour, pendant que le professeur parlait, un impertinent moineau vint se mettre sur l’appui d’une fenêtre ouverte, regarda dans la classe et se mit à parler aussi à sa façon. Cela me fit rire. Le Père s’interrompit pour me demander la cause de ma gaieté soudaine : « Mon Père, c’est ce moineau-là, qui répondait oui, oui, à tout ce que vous disiez. » Là-dessus, rire général, que le Père partagea. Puis il me dit solennellement : « Paul Ker, en punition du désordre que vous venez de causer, vous me ferez pour ce soir un distique sur le moineau. Et qu’il soit bon ! — J’y tâcherai, mon Père. » Voici ce que j’apportai :

Dignus eras intrare scholam, passercule, nostram :
Cuncta probamus enim, nos quoque, dicta Patris.

Pour les profanes :

Quand notre Père a dit son mot.
Oui, oui, pense tout bas la classe :
L’oiseau qui l’a pensé tout haut
Mérite parmi nous sa place.

Le distique et le quatrain eurent l’honneur d’une lecture publique — et d’un oui, oui unanime, durant l’un des repos de cinq minutes que le Père nous accorde entre deux heures de classe. Je n’en suis pas plus fier, car c’était un simple jeu.

Peut-être vais-je t’étonner, cette fois, en sens contraire de tout à l’heure. Autant je crois le thème indispensable pour savoir honnêtement son grec et son latin, — parce qu’il est la forme élémentaire de la composition personnelle et que, sans la composition personnelle, écrite ou orale, il me paraît impossible de se rendre un compte exact de l’esprit et des difficultés d’une langue morte ou vivante, — autant je suis disposé à admettre que le vers latin, comme le vers français, et plus que lui, pourrait sans grand inconvénient être réservé à une élite. Je sais fort bien (on nous l’a dit) que c’est un exercice très efficace de gymnastique intellectuelle, d’avoir à changer vingt fois un mot ou un tour de phrase pour que, tout en restant correct, juste et poétique, il s’adapte en outre au moule inflexible du mètre. Je tiens qu’une bonne pièce de vers, sans solécisme, sans cheville ni vulgarité, constitue un tour de force extraordinairement méritoire et honorable pour ceux qui le réussissent, à notre âge. Mais les tours de force ne s’imposent pas, et quand on n’a pas de quoi y réussir, il me paraîtrait sage de n’y pas perdre son temps.

Qu’on fasse donc du thème grec pour arriver plus vite à la connaissance restreinte qui nous est demandée de cette langue ; pour le latin, qui nous touche de plus près, qu’au thème on joigne la narration et le discours : rien de plus raisonnable. Mais qu’on réserve la poésie latine et française aux privilégiés que leur astre en naissant a formés poètes — et qu’on laisse les pauvres gens, pour qui Phébus est sourd et Pégase rétif, à leur métier de nature ! Ils comprendront un peu moins bien les beautés de forme des poètes, mais y trouveront encore assez d’autres mérites.

Je finis. Pour varier nos plaisirs et combattre l’ennui des répétitions, notre professeur a eu l’attention de garder pour ce dernier semestre quelques œuvres plus piquantes, d’Horace, d’Aristophane, de Molière, du dix-huitième et du dix-neuvième siècle ; en sorte que nos classes de littérature sont à la fois bien remplies et intéressantes. Par ces chaleurs, c’est aussi précieux que nécessaire.

Nos autres cours : histoire, langues, mathématiques, ne chôment pas non plus, et le feu sacré est périodiquement attisé par les colles hebdomadaires, sans préjudice des sabbatines… Mais t’ai-je dit ce que sont nos sabbatines ? Je ne pense pas. Je te parlerai de la prochaine, à laquelle je suis personnellement intéressé. Pour cette fois, j’ai déjà trop causé. Bonsoir, mon cher Louis.

Ton propre baccalauréat va peut-être souffrir quelque peu des soucis que te donnera ta grande affaire. Mais le bon Dieu saura bien te dédommager après.

Tout à toi,

Paul.

37. Au même.

22 mai.

Mon cher,

J’ai promis de te parler de ma sabbatine : j’ai eu tort, car c’est te condamner à entendre des redites. Mais tu le veux, soit satisfait.

Sabbatine vient du mot sabbatum, samedi. Ce jour-là, durant la seconde partie de la classe du matin, dame Éloquence et dame Littérature se transportent l’une chez l’autre, alternativement. Là, sous la présidence du P. Recteur ou du P. Préfet, devant tous les rhétoriciens et les humanistes, quelques élèves, pris dans les divers rangs d’une des deux classes, montent sur l’estrade et font valoir, du mieux qu’ils peuvent, un travail de leur façon, quelquefois amendé par le professeur, d’autres fois présenté à l’état natif. Les lectures sont assez souvent variées d’une déclamation, ne serait-ce que pour donner occasion à tous les talents de se produire : celui de déclamateur est parfois solitaire.

Quand on veut prêter à cet exercice d’assouplissement une forme particulièrement intéressante, surtout en rhétorique, on en fait une joute oratoire. Toujours, comme tu vois, l’humeur batailleuse des soldats de Loyola ! Tantôt c’est un procès avec réquisitoire, plaidoirie pour et contre, résumé des débats et sentence motivée ; tantôt une discussion réglée, sur un sujet littéraire ou autre, bien choisi, entre personnages fictifs ou réels. Cette fois, la rhétorique a débattu, arguments en main, la controverse très actuelle entre les partisans respectifs des Lettres et des Sciences, au point de vue spécial de l’enseignement secondaire dans les collèges.

J’ai eu l’honneur de plaider pour les Lettres : tu n’en seras pas surpris, car tu connais mes préférences. Mais je n’y ai pas mis de passion et crois avoir été modéré. Tu conçois que je me suis largement inspiré de mes deux conversations pédagogiques avec mon professeur. Les arguments pour et contre avaient, à l’avance, fait le sujet de deux devoirs contradictoires et d’une discussion générale en classe, à la suite de laquelle on avait désigné les deux champions du tournoi. Jean se dévoua à défendre les Sciences, évidemment par vertu pure et sans conviction, me laissant le beau rôle et acceptant d’avance la défaite. La veille de la sabbatine, le professeur avait entendu la lecture des deux plaidoyers, donné son avis et déclaré aux orateurs que, le lendemain, du haut des Pyramides, quarante siècles les contempleraient. Avoue que c’était intimidant : j’ai failli en perdre une demi-heure de sommeil, chose énorme pour moi.

Le lendemain, pour comble d’honneur et de terreur, le fauteuil du président de cette lutte pyramidale était occupé, non point par le P. Recteur, mais par le P. Provincial de Champagne, arrivé la veille au soir pour la visite annuelle du collège. C’est, chez les Jésuites, le grand supérieur qui vient immédiatement après leur Général, comme les évêques ou les archevêques après le Pape. Notre professeur, pour nous rassurer, nous dit que le P. Provincial étant le père des autres Pères, se trouvait naturellement notre grand-papa et, par suite, ne pouvait qu’être très bienveillant pour nous. De fait, après le petit compliment d’usage qu’on lui adressa, il nous dit un mot si encourageant que nous ne songeâmes plus qu’à justifier le moins mal possible son attente et à lui donner bonne opinion de la Rhéto.

Le défenseur des Sciences ouvrit le feu. Il démontra ou du moins essaya de démontrer qu’elles sont de beaucoup supérieures aux Lettres par leur but, par leur puissance éducatrice, par leur utilité.

« Leur but est de développer principalement la raison. Or, la raison est la faculté maîtresse de l’homme, celle qui l’élève non seulement au-dessus de l’animal, mais au-dessus de ses semblables, quand ils se laissent guider par les rêves de l’imagination ou les caprices de la sensibilité. » Ce fut un beau pathos, où l’orateur fit preuve d’assez fortes études… littéraires.

« Quant à la puissance éducatrice des Sciences, elle consiste dans l’habitude du raisonnement, qui, pratiqué de bonne heure et avec persévérance, donne à l’esprit cette justesse, cette pénétration, cette trempe solide qui a fait un Blaise Pascal.

« Sans doute, les Sciences ne développent guère l’imagination et point du tout la sensibilité ; mais ces deux facultés ne procurent que de vaines jouissances et contribuent bien plus souvent au malheur des hommes qu’à leur bonheur. Les Sciences préparent à la vie pratique, positive ; elles mènent quelquefois aux situations brillantes et influentes, toujours aux situations utiles. »

Conclusion : « Le savant n’a rien à envier au lettré et il semble désirable que, pour le bonheur de l’humanité, l’enseignement scientifique prenne dans les collèges une place prépondérante. »

Cette conclusion parut tellement audacieuse que, malgré le talent incontesté de l’honorable préopinant, elle ne fut que faiblement applaudie.

Je pris à mon tour la parole et dis, en substance, ce qui suit :

« Le grand avantage que les Lettres me semblent avoir sur les Sciences, c’est de former l’homme tout entier, en cultivant toutes ses facultés nobles, dans l’ordre naturel de leur éclosion et de leur développement.

« L’enfant ne commence point par raisonner : il regarde, prend des idées, les case dans sa mémoire ; le jugement et le raisonnement ne viennent qu’après. Vouloir lui imposer dès l’abord le travail de l’étude scientifique, c’est risquer de dessécher son esprit et de faire éclater son petit cerveau. On cite Pascal, mathématicien et inventeur à douze ans ! Pascal fut un de ces prodiges qui, par leur nature exceptionnelle, confirment précisément la règle générale. D’ailleurs sa précocité en mathématiques ne lui a guère porté bonheur, puisqu’à vingt-six ans il se trouva, comme plus d’un polytechnicien de nos jours, réduit à une impuissance intellectuelle qui l’empêcha de rien achever, sauf ses Provinciales, où la littérature tient beaucoup plus de place que la raison.

« Sans doute, la raison est la faculté maîtresse de l’homme, et nous l’admettons si bien qu’au faîte de l’enseignement littéraire nous posons la philosophie, qui est, je crois, la science du raisonnement. Mais nous ne mettons pas la charrue avant les bœufs : nous attendons que les années et l’habitude du travail intellectuel nous aient rendus aptes aux études abstraites.

« Il ne faut pas croire, du reste, que l’enseignement littéraire laisse dormir la faculté de raisonner : il la met sans cesse en œuvre, avec l’imagination et la sensibilité, dans ces exercices de lecture, de traduction, d’analyse, de composition personnelle, qui remplissent les années de grammaire et de littérature. Est-ce que les règles de syntaxe ne sont pas des lois, des formules, des théorèmes, qui sollicitent sans relâche le jugement de l’élève pour ses devoirs classiques ? Une version est-elle autre chose qu’un problème ? Un discours n’exige-t-il pas, avec la convenance du style, la logique dans les idées ?

« Mais la raison ne fait pas seule la grandeur de l’esprit humain : à côté du vrai, il y a le beau et le bien, qui font le charme et le but supérieur de notre vie. Les Sciences ne connaissent pas le beau et le bien ; les Lettres ont pour mission spéciale de disposer les jeunes esprits à comprendre, à admirer, à mettre en œuvre l’un et l’autre. A cet effet, la Providence semble avoir créé exprès un instrument merveilleux, cette double littérature d’Athènes et de Rome, double et une, qui, de l’aveu de tous les siècles, offre dans ses chefs-d’œuvre variés une perfection voisine de l’idéal. A cette école se sont formés, non pas seulement notre idiome national, mais encore cet esprit net et vif, délicat et fin, simple et distingué, qui se nomme dans le monde entier l’esprit français et qui semble avoir une sorte d’affinité naturelle avec tout ce qui porte la marque du beau et du bien.

« L’enseignement scientifique, essentiellement étroit, positif, exclusif, peut convenir au génie utilitaire d’autres nations, pour qui les intérêts matériels priment tout : notre idéal est plus élevé, et nous tenons que l’enseignement classique seul prépare des hommes complets, des esprits vraiment supérieurs et des Français de France. »

Cette fois (je le dis sans fierté), les applaudissements éclatèrent franchement, conduits par mon adversaire.

Le R. P. Provincial commença par le féliciter d’avoir défendu avec entrain et habileté une thèse ingrate, dont il ne devait pas désirer bien vivement le triomphe. « De fait, ajouta-t-il, si on vous avait appliqué, depuis votre sixième, le programme scientifique que proposait votre conclusion, nous aurions perdu aujourd’hui un plaidoyer bien écrit et plus tard peut-être un bon orateur, pour gagner, qui sait ? un médiocre savant. » On applaudit. Il continua :

« Dieu me garde, mes enfants, de condamner les Sciences et de déprécier les savants : j’ose même espérer que plus d’un parmi vous est appelé à se distinguer dans la carrière scientifique. Mais je dis appelé ; car n’est pas mathémacien ou physicien qui veut, pas plus que poète ou orateur. Je vous laisse entrevoir par là, mes amis, le vice radical de ces programmes nouveaux, qui viennent périodiquement bouleverser et fausser notre enseignement, sous prétexte de mieux l’adapter aux besoins modernes. On veut forcer la nature, forcer le talent : on oublie que la nature a ses lois et que le talent est un don de Dieu seul.

« Le devoir des éducateurs ressemble à celui d’une mère attentive, qui aide sans impatience les premiers pas de son enfant et l’amène peu à peu à marcher, puis à courir, enfin à se diriger librement. C’est ce que fait, comme l’a dit excellemment le second orateur (salue, mon ami !), la vieille méthode classique : son mérite capital est de favoriser le développement progressif des dons naturels, tout en réservant l’avenir. Talents et vocations ne se manifestent pas toujours dès les premières années d’études : en les préjugeant trop tôt et en vous assignant d’une façon absolue avant l’âge votre future carrière, sans être assurés du succès et des vues de la Providence, vos parents et vos maîtres s’exposeraient à vous rendre malheureux.

« Rien n’est perdu, tout est profit, dans les études grammaticales et littéraires qui, avec la mesure convenable, mais secondaire, de sciences mathématiques et autres, charment ici vos loisirs studieux. Lorsque vous en aurez heureusement atteint le terme, votre esprit sera comme une machine parfaitement construite et montée, prête à se mouvoir dans toutes les directions. Il restera encore devant vous du travail, des études spéciales de philosophie, de sciences, de droit, de médecine, de guerre, d’industrie, de diplomatie : le champ est vaste. C’est parfois encore une rude traversée à entreprendre avant d’aborder au rivage souhaité ; mais préparés solidement et armés de courage, vous pourrez, en lançant votre barque sur la haute mer, dire aussi avec confiance, comme ces hardis marins chrétiens : A Dieu va ! Et vous arriverez. Vous conquerrez votre belle place au soleil et vous ferez profiter vos semblables, votre famille et la patrie des dons que vous avez reçus d’en haut pour votre bien et le leur. Sans avoir été des utilitaires, vous serez des hommes utiles, parce que vous serez des hommes bien élevés, dans toute l’extension du mot. Je vous le souhaite de tout cœur et je l’attends de votre bonne volonté.

« Je félicite en particulier le défenseur des Lettres, dont j’ai admiré l’esprit lucide et pratique (ici j’ai pudiquement rougi, pendant que mon professeur, sans doute, riait sous cape du compliment que je lui volais) ; mais je remercie les deux orateurs du plaisir délicat qu’ils nous ont donné. »

Après la séance, nous allâmes remercier à notre tour le R. Père, qui nous réitéra sa satisfaction et nous offrit un joli souvenir.

Sur ce, je m’empresse de me taire, dans l’attente impatiente de ta visite. C’est dans moins de huit jours. Quelle joie ce sera de nous sentir tout à fait frères ! Je continue à prier de toute mon âme pour qu’il n’y ait aucun nuage à ce bonheur.

Ton ami à toujours,

Paul.

38. A ma sœur Jeanne.

2 juin.

Ma sœur,

Finie la fête, mais non le plaisir. C’est l’énorme différence qu’il y a entre les réjouissances ordinaires, où tout est pour les yeux et les nerfs, et ces bonnes fêtes du bon Dieu, où le cœur a la grosse part et dont le meilleur reste encore longtemps au fond de l’âme, comme un excès de sucre, servi par toi, au fond de la tasse de thé. Ma comparaison est d’un vulgaire gourmand ; mais c’est tout de même ça.

Cette fois, la rosée est descendue et j’ai délicieusement pleuré. Je n’ai pas été le seul. Louis est allé à la sainte table avec moi, à la suite des radieux petits premiers communiants et, revenu à sa place, il a mis les yeux dans son mouchoir durant une demi-heure. Quand nous nous sommes retrouvés au parloir, il s’est jeté à mon cou et m’a dit, encore tout ému : « Merci, Paul, merci ! » Papa, que la communion de Louis a fort embarrassé, aurait bien voulu se fourrer dans un trou : mais il n’y en avait point. Il se contenta de se moucher très fort, et, ensuite, alla voir dehors si l’heure de sa montre concordait avec celle de la grande horloge du collège, pour ne pas manquer le train du surlendemain !… Ah ! qu’on est drôle, Jeanne, quand on n’a pas le cœur en place !… Ce pauvre papa !… Il n’existe pas dans le royaume de France et de Navarre un homme plus honnête et plus loyal ; c’est un esprit ouvert et cultivé ; et le voilà réduit à des subterfuges enfantins, qui, j’en suis persuadé, l’humilient profondément, pour se mentir à lui-même, pour étouffer des sentiments qu’il sait bons et pour se rendre finalement malheureux par peur d’un acte tout simple, qui mettrait sa conduite d’accord avec ses sentiments et ses désirs secrets !

Ces pénibles petitesses, que je connais pour y avoir passé, je voudrais bien les épargner à notre brave père. Il est en route pour conquérir avec la pleine vérité la vraie joie du cœur : c’est à nous deux, Jeanne, de lui raccourcir le chemin. Comment ? Le prêcher ne servirait pas à grand’chose : il se rebifferait. Aimons-le bien, montrons-lui par notre conduite irréprochable à quoi servent la religion et la piété, prions et espérons. Mon confesseur veut bien dire quelquefois pour la conversion de papa une messe que je lui sers ; j’y communie et nous prions ensemble. Unis tes prières aux nôtres, Jeanne, avec sainte maman, et tâche, à cette intention, de casser encore de temps en temps une des petites épines de ta rose, pendant que je rognerai les vilains piquants de mon houx. Moins nous aurons de défauts, plus nous aurons de chances d’être exaucés.

Louis a fait son affaire avec une rondeur qui m’a enchanté. Dès le soir de son arrivée, je l’ai présenté à mon confesseur : ils n’ont pas eu de peine à s’entendre. Je le savais d’avance. Quand il est sorti au bout d’une demi-heure, il rayonnait et m’a dit avec un gros soupir de soulagement : « C’est fini, et bien fini ! Ton confesseur est un charmant homme : je veux le revoir avant de partir. »

Le lendemain dimanche, les cérémonies de la première communion l’ont vivement impressionné. Il y a de quoi. Je voudrais que tu viennes un jour voir notre chapelle avec sa décoration des grandes fêtes, ses fleurs et ses lumières, ses chants pieux, ses cinquante enfants de chœur, dont je vais être bientôt.

A ce propos, on m’a raconté, l’autre jour, qu’avant la dernière rentrée le proviseur du lycée voisin, ne voulant négliger aucun moyen de combattre la concurrence, désastreuse pour lui, des Pères jésuites, avait annoncé par circulaire aux parents que ledit lycée aurait aussi désormais son bataillon sacré pour rehausser l’éclat des offices religieux. Cela, c’est de la naïveté à trente-six carats : le bonhomme oublie que l’habit ne fait pas le moine et il ne se doute pas que, pour servir à l’autel comme on le fait ici, outre une formation presque aussi difficile que l’exercice militaire, il faut la foi et quelque chose de la piété des anges : deux marchandises rares parmi les lycéens. Moi, j’ai eu le temps de m’habituer à cette splendeur : j’en jouis et ne m’en étonne plus.

Mais la cérémonie de la première communion a son charme spécial, unique, venant du grand acte qui en fait l’objet, des souvenirs qu’elle réveille, du spectacle des petits qui en sont les héros. L’innocence, la piété, la joie douce et profonde qui transparaissaient de leur âme par leurs yeux et qui mettaient sur le visage des moins agréables un reflet surnaturel, semblaient se communiquer à tous les assistants, parents et indifférents, sous forme d’une émotion irrésistible. Durant tous ces longs offices, mais surtout au moment suprême de la première union de ces jeunes âmes avec leur Créateur, ce n’était plus un simple mot poétique, c’était une réalité sensible que ce beau vers, si bien chanté par mon surveillant :

Le ciel a visité la terre.

Qu’il fait bon, ma sœur, dans ces moments-là, sentir qu’on n’est plus un étranger, comme je l’étais à mon arrivée ici, mais qu’on est de la famille du bon Dieu avec ces enfants si purs et leurs pieux parents ! Qu’il fait bon renouveler avec eux, et cette fois pour toujours, ces belles promesses que j’ai formulées jadis et trop vite oubliées ! Et comme cela réconforte ! J’ai pris là du courage pour six mois.

Quant à papa, je ne l’ai pas vu pendant la cérémonie ; mais il a été très remué. Ici les enfants ne sortent que le lendemain de leur première communion ; le jour même, on ne veut pas que la moindre parcelle de leur bonheur intime se dissipe au contact des distractions profanes : ils retrouveront toujours assez tôt le monde et ses vulgarités. A midi, ils ont l’honneur exceptionnel de manger à la table des Pères, qui leur font grande fête ; le reste du temps que les offices ne prennent pas, ils le passent en famille, choyés comme des benjamins, respectés comme des chérubins. Toutes les portes leur sont ouvertes, comme tous les cœurs. En nous promenant aussi dans le collège, nous en rencontrâmes plusieurs : papa les saluait instinctivement, ne pouvait se lasser de les regarder et ajoutait : « Sont-ils heureux ! » Espérons qu’il ne s’en tiendra pas là. Je crois qu’il a du plomb dans l’aile.

Louis, en prenant congé de notre commun directeur, lui a dit avec émotion : « Mon Père, ce n’est pas adieu que je vous dis, c’est au revoir. Priez pour que je revienne autrement que comme une brebis égarée. » Il est parti heureux par avance de la joie que son changement va donner à sa mère et bien résolu à demeurer fidèle. Il m’a demandé de l’aider, comme toi : c’est humiliant, vu la mince vertu que je me connais. Mais à force d’aider les autres, j’arriverai peut-être à me hisser jusqu’à leur hauteur. Prie pour moi, ma bonne Jeanne.

Ton frère qui ne t’aime pas… à moitié,

Paul.

39. De Madame X

6 juin.

Mon cher Paul,

On voit que vous profitez des modèles de diplomatie que vous avez sous les yeux, chez les Révérends Pères, et des leçons que vous en recevez ! Votre petite conspiration avec mon fils Louis a été fort bien machinée. Elle devait réussir, parce que je suis trop naïve pour me défier de vous.

Vous trouveriez peut-être qu’elle a même réussi au delà de vos espérances, si vous pouviez voir Louis, tel qu’il est depuis son retour ; car il vous imite maintenant trait pour trait. D’abord, il a voulu avoir dans sa chambre, en face de la porte d’entrée, un grand Christ bien en vue ; puis, sur la cheminée, une belle Vierge, à la place d’une Nymphe en négligé, qu’il a failli faire passer par la fenêtre et que j’ai eu bien de la peine à sauver comme souvenir offert jadis à son pauvre père. Aux murs il a fallu suspendre un Ange gardien et un saint Joseph, avec son patron et le vôtre. Une vraie chapelle. Il m’a demandé de dire ensemble notre prière du soir et je l’entends réciter très exactement celle du matin tout seul. Le jeudi, jour de congé, au lieu de faire comme autrefois sa grasse matinée, il va à la messe, et il a exhumé du fond de sa bibliothèque son paroissien de première communion, qu’il ne quitte pas des yeux pendant les offices du dimanche.

Avec ses anciens camarades il reste bon enfant, comme vous ; mais eux sont visiblement gênés ; on dirait des gens qui ont peur d’attraper sur les doigts. Il faut que Louis leur ait carrément notifié les conditions auxquelles il met désormais son amitié.

Vous me l’avez complètement changé. Mais c’est moi qui ai le plus gagné à ce changement, et je viens, mon cher Paul, vous en remercier du fond de mon âme. Sans être un démon en famille, Louis n’était pas un ange autrefois : il l’est aujourd’hui. Vous m’avez rendu mon fils. Je prie Dieu de vous en récompenser, vous et les bons Pères qui ont fait de vous un apôtre.

Je ne les connais pas : après ce que j’ai vu, je suis toute disposée à leur donner mon estime. Bien plus, si j’étais libre de mes actes, Louis vous suivrait à la rentrée prochaine. Mais, veuve et infirme, je dépends avec mon fils des volontés d’un tuteur qui entend gouverner les études de son pupille.

Vous prierez, mon bon Paul, afin que Dieu garde à ce pauvre enfant tout son courage. Il m’a dit que vous consentiez à être désormais, mieux encore que dans le passé, son frère : j’en serai infiniment heureuse, pour lui d’abord, parce qu’il persévérera plus sûrement dans le droit chemin, et ensuite pour moi-même, parce que cela me donnera quelque droit à vous appeler aussi mon fils et à vous aimer comme tel, sans faire tort à votre bonne et sainte maman qui ne sera pas jalouse, j’espère.

Adieu, mon second fils, et encore mille mercis !

Adèle X.

40. A ma famille.

18 juin.

Mes chers tous,

J’ai l’agrément de vous apprendre que nous sommes entrés aujourd’hui dans la période désirée de la moisson, moisson de lauriers et de gloire, dont le résultat sera proclamé solennellement dans quelque six semaines, à la grande joie des écoliers, des papas, des mamans… Faut-il ajouter encore quelqu’un, Jeanne ? — « Oh ! peux-tu le demander ? »… et des sœurs, quand on a la chance d’en avoir une comme la mienne. J’espère bien recueillir assez de couronnes pour vous donner à chacun le plaisir de m’en déposer une ou deux sur le front : vous l’avez bien mérité, et ce plaisir-là vaudra plus pour votre Paul que tous les prix possibles.

Donc, ce matin, messe avec douze enfants de chœur, dite par le R. P. Recteur. Chant du Veni Creator, pour appeler les lumières spéciales du Saint-Esprit sur les concurrents de la grande lutte qui se prépare. Je ne sais ce qu’ont éprouvé les autres : moi, j’avoue que cet appel solennel à l’intervention d’En-haut m’a saisi. J’ai vu d’un seul coup, sans avoir besoin d’aucune explication, l’importance du travail auquel nous étions conviés. En même temps, à la réflexion (car je commence à réfléchir), j’ai été frappé de voir comment les Pères, avec les moyens les plus simples, mais pris à la bonne source, celle du surnaturel, savent élever les choses au-dessus de la conception vulgaire et hausser les volontés, sans effort apparent, au niveau du but fixé.

Après le surnaturel, les moyens naturels. Au sortir de la chapelle, réunion à la grande salle, où le P. Préfet, devant tout le corps professoral, nous explique le mécanisme savant et la discipline rigoureuse des compositions pour les prix. Des précautions minutieuses sont prises pour la double sauvegarde du sérieux et du secret. Les textes sont fournis ou du moins approuvés par le P. Préfet des études ; la moindre infraction à la plus absolue loyauté du concours expose à l’exclusion ; l’attribution des prix ne se fait point par le professeur ordinaire, mais par trois correcteurs étrangers à la classe, qui ne connaissent personne et que personne ne connaît : elle ne devient définitive qu’après avoir reçu le visa du même P. Préfet.

Tout cela vous impressionne, et ce n’est pas sans quelque frissonnement qu’arrivé en classe, on trempe dans l’encre sa meilleure plume, pour la faire courir sur le papier pendant plusieurs heures, sans se donner le temps de souffler. Tout au plus, en tournant une page pleine, se permet-on un rapide coup d’œil sur les concurrents, pour voir de quel train ils vont, et l’on se hâte de reprendre la course au clocher. Bientôt toutes les têtes ont l’air d’appartenir à de jeunes coqs courroucés. Au bout de trois heures, le professeur avertit qu’il n’en reste plus qu’une, et le train passe de l’express au rapide et du rapide à l’éclair. C’est toujours à la fin que se présentent les meilleures idées ! On voudrait casser les aiguilles de cette maudite horloge qui avancent toujours… « Encore cinq minutes », dit le professeur, qui regarde toute cette fièvre avec un sourire calme et satisfait. La machine va éclater : il est temps qu’on arrive au bout. — « Secrétaires, recueillez les copies… » Ouf !

Nous aurons douze fois le même plaisir, sauf pour quelques matières accessoires, qui ne demandent que deux heures de travail ; mais en revanche, on nous accorde six heures pour les grandissimes compositions qui décident des prix d’honneur.

Après une matinée aussi bien remplie, vous jugez de quoi l’on reste capable, lorsque après la récréation de midi on rentre à l’étude. Notre salle est fraîche, heureusement, car depuis quinze jours le soleil tape. Au bout d’un quart d’heure, mon voisin de gauche dort les poings fermés devant son histoire ouverte : je veille à ce que son petit péché de fragilité humaine n’éclate pas en un ronflement scandaleux. Mon voisin de droite a demandé permission de recoudre sa cravate et la visière de sa casquette, contre lesquelles il s’escrime de son mieux en se piquant les doigts — excellent moyen d’empêcher le sommeil ! Moi cependant, j’en ai trouvé un meilleur encore : c’est de vous écrire, à tort et à travers.

Mais quand trois heures sonneront, au revoir, mon petit papa, ma petite maman et ma grande sœur Jeanne ! Bibi va se jeter à l’eau, pour y trouver de quoi vivre et travailler encore demain.

Si vous saviez quelle eau ! C’est à donner envie de se faire truite ou brochet. Une dérivation de la rivière qui baigne notre ville, courante, limpide, large et pas mal profonde en dehors du ponton. Ne vous effrayez pas, maman : on ne permet de sortir dans la rivière qu’aux nageurs éprouvés, comme moi, et il y a une barque avec un sauveteur sûr, qui n’a encore laissé couler à fond qu’un homme. Mais cet homme, un domestique, venait de dîner et avait attrapé une congestion : je n’ai rien à craindre de ce côté-là ; car je digère à mesure, comme les moineaux, et d’ailleurs, on est déjà à trois bonnes heures du dîner, quand on arrive au bord de l’eau. Cependant, il y a quelquefois de l’imprévu… Maman, ne lisez pas l’alinéa suivant : il est pour les messieurs seuls.

L’autre jour, la seconde division prenait son bain. Un élève de troisième, garçon de quinze ans, nommé B…, pique une tête. Le P. Surveillant, debout sur une poutre du ponton, avait suivi le mouvement. Ne voyant pas l’élève remonter après le temps normal, il commence à déboutonner sa soutane, les yeux fixés sur l’endroit du plongeon. Une demi-minute se passe : rien ne reparaît sur l’eau. Alors, prompt comme l’éclair, il jette là sa robe, plonge et va ramasser au fond l’artiste, qui ne bougeait plus et buvait la rivière à tire-larigot. L’eau n’étant pas assez profonde pour sa taille, il avait butté du front contre le gravier. Par bonheur, il n’était qu’étourdi et revint très vite à résipiscence. Mais vous vous figurez l’ovation qu’on fit au P. Surveillant et le respect spécial que sa crânerie lui valut dans tout le collège[4].

[4] Il vit encore. Nos soldats l’ont connu missionnaire en Chine, toujours aussi brave que modeste.

Quand on a fini de prendre ses ébats aquatiques, il n’est plus question de la fatigue du matin ; mais l’on se demande, la main sur l’estomac : « Est-ce que j’ai dîné ? » Aussi le petit pain affriolant qu’on nous octroie au sortir de l’eau, quoique de taille raisonnable, serait-il hors de proportion avec mon appétit de loup, si mes hautes fonctions de panetier, chargé avec un autre de la distribution régimentaire, ne m’autorisaient à m’en adjuger un second. Est-ce un péché de gourmandise, Jeanne ? Il y a ici une jeune personne de ton âge qui en commet un, tous les jours : elle achète pour son frère, qui est externe et goûte au collège, un pain au lait de premier choix, à charge pour lui d’en rapporter un des nôtres, qu’elle croque à son souper. Quand tu viendras me voir, nous partagerons gratis.

Ainsi rafraîchis, quelquefois même un peu refroidis, on sent le besoin de ranimer la chaleur vitale par un salutaire exercice. La campagne du collège nous offre l’embarras du choix. Chaque division a sa vaste cour de gazon, émaillée de fleurs champêtres… qu’on ne respecte pas longtemps. On peut à l’aise y courir, sauter, culbuter ; mais défense, de par les convenances et le F. Linger, de s’y rouler autrement que par accident. Aussitôt qu’on est arrivé sur le terrain, les vestes vont dans un coin ou s’accrochent quelque part ; on s’affuble d’un chapeau de quatre sous contre le soleil, et vite on organise une de ces grandes batailles, où l’adresse et la vigueur des bras et des jarrets tiennent lieu de poudre et d’armes. Quelques élégants préfèrent le tennis ; d’autres se livrent aux plaisirs du billard, du croquet ou des boules. Les forts, les biceps s’en donnent à cœur-joie au gymnase : barre fixe, trapèze, échelles, cordes, passe-rivière, pas-volant, tremplin, etc. Il y en a pour tous les goûts.

Vers le coucher du soleil, on soupe joyeusement dans un réfectoire à charpente rustique, où parfois les hirondelles et les moineaux viennent nous faire, à travers les éclaircies du toit, une visite effarée ; puis, à la fraîche, on retourne paisiblement en ville, jouissant de la brise du soir et abrégeant la longueur du chemin par ces causeries intimes qui empruntent un charme délicieux au calme de la fin du jour.

Au collège, on se rafraîchit encore d’un gobelet d’eau claire à la fontaine, on dit bonsoir aux amis, on fait sa prière et l’on s’empresse de regagner son portefeuille, dans lequel on dort jusqu’au matin comme ne dort pas un président de République.

Voilà, cher papa, chère maman, chère Jeanne, une de mes journées. Quand je la récapitule, je me demande comment j’ai mérité d’être si heureux : car je le suis, autant que je puis l’être sans vous. Durant tout ce jour, j’ai fait ce que je devais ; je n’ai causé de peine volontaire à personne, j’ai donné un seul coup de pied — et encore, c’est à un chien ! Je me suis couché le cœur léger, en paix avec Dieu et avec moi-même. Demain, je retrouverai avec un nouveau plaisir ma besogne, mes amis, mes maîtres, et le bon Dieu, qui me fait tous ces cadeaux. Sainte maman et Jeanne, aidez-moi à le remercier.

Je vous remercie vous-mêmes, tous trois, de la part qui vous en revient et je vous embrasse douze fois, avec le treizième à qui m’aime le mieux. Disputez-vous.

Votre Paul.

41. A Louis.

20 juin.

Mon cher frère,

Je suis enchanté de la joie intime que tu éprouves à contenter en toutes choses le bon Dieu et ta mère. Tu as trouvé là une formule très complète et très simple, du moins en théorie : à la pratique, tu verras ce qu’il faut pour la réaliser.

En attendant, puisque tu me demandes un bon avis, je t’en donnerai un dont j’ai personnellement expérimenté l’utilité : Ne t’emballe pas, mon cher Louis ; n’exagère pas, même dans le bien. On attribue aux Jésuites une grande prudence : ils l’ont certainement en spiritualité. Je ne ferai que te répéter ce que m’a dit vingt fois notre P. Spirituel, en te disant à mon tour : Sois pieux, mais sans ostentation ; sois aimable, mais sincèrement ; sois ferme sur les principes, mais indulgent pour les personnes.

A moi, le devoir chrétien est relativement facile, dans le milieu où je vis ; mais ton entourage ne ressemble pas au mien. Tu as, braqués sur toi, une foule d’yeux défiants ou malveillants, ardents à chercher le défaut de ta cuirasse, c’est-à-dire une contradiction quelconque entre ta conduite et ta profession de foi chrétienne. Au gré de certaines gens, tout homme qui se pose en converti devrait, du jour au lendemain, être un saint à miracles : sinon il ne sera qu’un tartufe, bon à jeter aux chiens. Il ne faut pas donner de prétexte à cette injure inique. Soyons des saints, mais restons simples. Je dirai plus : restons ce que nous étions, avec le mal en moins, et nous ferons du bien à nous-mêmes et aux autres.

Ta visite, mon cher Louis, demeure dans ma pensée comme un beau rêve, mais un rêve qui n’est pas disparu pour toujours. A la prochaine rentrée, ton tuteur, qui n’a pas l’âme méchante, se rendra aux excellentes raisons que nous lui donnerons, avec l’aide de Dieu, et te renverra ici avec moi.

Tu y retrouveras Jean. Pardonne-lui de n’avoir pu que l’entrevoir : un jour de grande fête comme celui de la première communion, le cérémoniaire porte le ciel sur ses épaules et n’est pas abordable aux humains ; le lendemain, il se reposait en famille.

Je ne suis pas surpris que tu aies gardé bonne opinion de ma division, après l’avoir vue à l’église et en cour.

A propos de nos jeux, tu me poses une question délicate : « Amusent-ils tout le monde ? » Je te réponds carrément : Non. Moi-même, il y en a qui m’assomment : ce sont les jeux où l’on ne remue pas. Ils sont rares, Dieu merci, et bornés à l’époque des grandes chaleurs ou aux jours de pluie. Les autres m’amusent, en raison de l’exercice qu’ils donnent et de l’adresse qu’ils développent, d’aucuns beaucoup, d’aucuns moins, quelques-uns énormément, jusqu’à en rêver la nuit, comme un bambin de son polichinelle. Que veux-tu ? Après ces longues sessions à l’étude ou en classe, j’ai un impérieux besoin de me fouetter le sang et le jeu n’est pas pour moi une vertu.

Mais j’avoue humblement que je ne suis pas tout le monde. Il y a dans le courant contraire, d’abord les moules, dont je t’ai parlé, qui englobent tous les poltrons et tous les maladroits ; puis les philosophes, que les exercices du corps humilient, qui voudraient ne vivre que par l’esprit et ne se divertir qu’à la conversation péripatétique. On la leur permet aux petites récréations. Ils sont une demi-douzaine, quantité négligeable, qui se promènent gravement, trois en avant, trois à reculons, sur la lisière de la cour ; le milieu appartient toujours aux joueurs, qui se font, de temps à autre, un plaisir innocent de leur envoyer dans les jambes un ballon, pour les rappeler au sentiment des choses d’ici-bas. Aux autres récréations, après quelques minutes de liberté, un coup de sonnette annonce l’ouverture de la lice et les promeneurs se fondent dans le grand tout, un peu maussades au début, mais entraînés bientôt par le mouvement général et par le naturel de l’âge.

Je t’ai dit autrefois, mon cher Louis, l’énorme différence qui existe entre les conversations de ce collège et celles du lycée de Z… Si elles sont très généralement chastes ici, elles le doivent, après la piété, principalement au jeu.

Entre collégiens les sujets de conversation n’abondent pas. Les événements extérieurs n’arrivent jusqu’à nous que par des échos affaiblis, et nous n’avons pas le droit d’arborer une cocarde politique. Les choses de famille n’intéressent guère en dehors de nous que quelque ami intime. Quant à notre train de vie journalier… Tu connais le tortillard qui serpente si paisiblement, avec son panachon de fumée gros comme une bouffée de cigarette, à travers la banlieue de notre ville natale. On part, on stoppe, on repart, on restoppe. Durant une heure de cahotement, on a le loisir d’admirer trois bouquets d’arbres, deux clochers, un ruisseau à sec, une pie et six corbeaux qui vous saluent de leur aimable concert, et puis quoi ? Une vaste plaine où le trèfle alterne uniformément avec le blé, et la patate avec la betterave. Voilà une image approximative de l’intérêt que présente, au point de vue de la conversation, le roulement uniforme de notre vie ordinaire. De temps à autre seulement, un incident plus sérieux, une modification du règlement, une visite de personnage important, une fête, une sortie, un simple canard viennent égayer cette monotonie et fournir matière au caquetage. Rares sont les élèves, même parmi les meilleurs, qui aiment à causer études, sciences ou littérature d’une façon suivie : c’est bon pour les longues promenades, où le grand air permet de parler de choses sérieuses sans se fatiguer la tête. Restent la pluie et le beau temps ; mais le sujet est vite épuisé. Quand il pleut :

« Sale temps !

— C’est parce qu’il y a congé demain, comme toujours. »

Et c’est tout. Le beau temps, on n’en parle jamais ; on le prend comme un dû.

Alors, de quoi parler entre jeunes gens qui ont déjà vu un coin du monde et qui se trouvent à la veille de voir le reste ? La tentation est obvie : salons, bals, théâtre, plaisirs permis et non permis… Un farceur lance un premier mot risqué, le voisin renchérit, un troisième complète ; tout le monde rit, les uns par malice, les autres par faiblesse, et la coupe passe et repasse, enivrante et funeste. Nous avons connu cela, hélas !

Or, le jeu coupe court à cette tentation, et voilà, bien au-dessus de la vulgaire et pourtant très réelle raison d’hygiène, la grande raison de moralité, pour laquelle les Pères tiennent si fort à nous faire jouer. Les élèves qui veulent être francs, s’en rendent très bien compte ; s’ils ne jouent pas tous les jours par plaisir, ils jouent par sentiment d’un devoir supérieur, analogue à celui qui leur fait accepter tel travail parfois pénible. Les deux obligations sont mises par nos maîtres sur la même ligne, et presque chaque samedi, à la proclamation des notes, le P. Préfet prononce la phrase redoutée : « Un tel, un I, ou un II. Ne joue pas en récréation. » Voici à l’appui une petite histoire authentique. Un bon garçon, fils unique d’une maman faible et par conséquent douillet, était allé trouver le P. Préfet pour lui dire qu’au collège ecclésiastique d’où il sortait, on lui avait permis de passer à prier devant le Saint-Sacrement le temps que les autres perdaient à se divertir. Il demandait à continuer. Le P. Préfet voulut savoir le fin mot de cette rare piété. L’élève finit par lui avouer qu’il ne savait pas jouer :

« Eh bien, mon enfant, vous apprendrez. Le jeu vous dégourdira, et vous ferez plus de plaisir au bon Dieu par là que par de longues visites au Saint-Sacrement. Piété bien ordonnée commence par la victoire sur soi-même.

— Mon Père, je ne peux pas.

— Avez-vous essayé ?

— Non.

— Faites-le, mon enfant ; puis vous reviendrez me voir. »

Dès le lendemain, il revenait :

« Mon Père, je ne peux pas jouer.

— Pourquoi ?

— Cela m’ennuie à mourir.

— On ne meurt pas de cet ennui-là. Vous vous habituerez. Allons, un peu de bonne volonté encore ! »

Deux jours après, maman arrive au parloir et renouvelle auprès du P. Préfet la demande pieuse, s’étonnant qu’on ne favorise pas davantage ces élans d’un jeune cœur vers Dieu. Le P. Préfet sourit :

« Madame, nous favorisons la piété pratique, en particulier celle de l’obéissance au règlement.

— Mais, mon fils ne peut pas jouer.

— Est-il malade ou infirme ?

— Non : le jeu l’ennuie à mourir.

— Il me l’avait déjà dit.

— Et vous ne l’avez pas cru, mon Père ?

— Pardon, madame ; mais il est indispensable que les jeunes gens de son âge apprennent à faire, pour leur bien et pour la formation de leur caractère, certaines choses qui les ennuient, sans danger d’ailleurs pour leur santé.

— Oh ! je ne me résoudrai jamais à contrarier mon enfant, et si vous ne pouvez pas le dispenser de jouer…

— Eh bien, madame ?

— … je serai obligée de le retirer.

— Madame, le portier va sonner le F. Linger, qui, dans un instant, viendra prendre vos ordres pour faire les paquets de votre enfant. Je vous offre mes respects, madame, et vous souhaite bon voyage. »

La dame n’avait pas compté sur une solution si prompte, ni si radicale ; mais il était trop tard pour reculer et elle emmena son chéri. Trois semaines après, tous deux revenaient assez penauds, elle demandant qu’on voulût bien reprendre son fils résolu à tout, le fils promettant de jouer comme tout le monde. Aujourd’hui, il surveille une division dans le même collège et applique des notes salées aux élèves que le jeu ennuie.

Si tu racontes ce trait à nos amis du lycée, ils crieront à la tyrannie, à l’abrutissement : « Qu’on essaye un peu de nous imposer cette balançoire-là ! » On ne l’essayera pas, faute de deux éléments indispensables de réussite : la bonne volonté des élèves et le savoir-faire des maîtres. Le cas ci-dessus est une exception. Les Pères savent très bien que le plaisir au jeu ne se commande pas : mais ce plaisir, ils s’ingénient à le provoquer par un ensemble de moyens pratiques. Ils ont leurs livres de jeux qu’ils étudient, leurs traditions qu’ils se transmettent. Ils intéressent directement les élèves à l’organisation du matériel et au maintien des règles par la création de questeurs, de chefs de camp et autres dignitaires, toujours fiers de leur charge et respectés. Ils s’ingénient à varier ces divertissements selon les saisons et les autres circonstances, afin de prévenir la satiété. Ils ne leur ménagent pas les encouragements de tout genre. Ils y prennent de leur personne une part active, et l’on pourrait dire de maint surveillant, dans des luttes mémorables, que