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En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen

Chapter 50: 47.
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About This Book

A series of letters by a teenage student chronicles his reluctant transfer from a secular lycée to a Jesuit boarding school and his daily reactions, including nightmares, family conversations, and anxieties about discipline and identity. Through candid, youthful observations he examines preconceived prejudices about the Jesuits, sibling and parental influence, and the tension between imposed correction and personal growth. The epistolary structure follows early humiliation, moments of resignation, and a gradual willingness to judge by experience, offering an intimate account of adolescence, self-scrutiny, and the collision between rumor and firsthand observation.

lui-même il sonna la charge,
Fut le trompette et le héros.

J’en aurais encore long à te raconter sur ce sujet, qui, je l’avoue, me passionnerait facilement : mais voilà déjà trop longtemps que je bavarde. Plus tard, je te décrirai une de nos fêtes de jeux.

Adieu, mon frère Louis ! Tiens bon, et quand tu te sentiras sur le point d’enfoncer, regarde l’étoile de la mer : Marie ne te laissera pas périr.

Paul.

42. De ma sœur et de ma mère.

27 juin.

Mon frère le houx,

Je t’envoie pour la Saint-Paul un écrin, le plus joli que j’ai pu trouver : toutes mes économies y ont passé, mais je ne regrette que d’en avoir eu si peu ! Sur le dessus, tes initiales en argent. A l’intérieur, ton portrait authentique : une miniature, peinte sur émail par une artiste dont le talent, hélas ! n’égale pas le bon vouloir. Si j’avais pu, j’aurais mis sur mes pinceaux, en guise de couleurs, toute mon âme. C’est un houx en fleur, pris sur nature, avec toutes ses feuilles dehors. Seulement, pour garder au portrait sa vérité historique actuelle, j’ai dû remplacer chacun des piquants par une petite perle.

Au-dessus, dans un nuage brillant, Marie présente l’Enfant-Dieu, qui ouvre ses deux petits bras vers l’arbuste avec un sourire de complaisance. Dans le coin, à l’ombre du houx, une pauvre rose blanche, sur sa tige encore armée de plusieurs épines (il n’en est tombé que deux ou trois), implore timidement un reflet du divin sourire.

Faut-il t’expliquer l’apologue ? Je préfère m’en remettre à ta perspicacité naturelle. Quant à ta modestie, elle s’en tirera comme elle pourra : je ne suis pas chargée de la sauver du naufrage, surtout en un jour de fête comme celui-ci, où l’on a le droit de tout dire et de tout faire aux gens qu’on aime bien.

Et je t’aime de mieux en mieux, mon grand frère, à mesure que, grâce à ton affectueuse influence, je deviens plus sérieuse, à mesure aussi que je vois la conduite de Dieu sur toi. Je le remercie tous les jours de t’avoir retiré des dangers que tu courais ici, pour te mener dans un port sûr.

Papa l’indiscret, qui vient lire par-dessus mon épaule ce que je t’écris, me charge de te souhaiter joyeuse fête et s’étonne que, cette année, contrairement à toutes tes vieilles habitudes, tu ne lui aies pas encore manifesté tes préférences, pour le cadeau qu’il te fait toujours à cette date. Demande ce que tu voudras : tu auras le double… Pas vrai, petit papa ?… Il me tire l’oreille : c’est une façon de dire oui.

Je prie pour toi et je t’embrasse une immensité de fois.

Ta sœur,

Jeanne.

— Quels vœux de fête, mon cher Paul, attends-tu de ta mère ? Selon les idées courantes, je devrais te souhaiter santé, talents, succès, chances d’un bel avenir : mais tout cela, Dieu te l’a donné. Il t’a donné mieux encore : la volonté de bien faire et l’intime joie de la bonne conscience. Il ne me reste à te souhaiter, mon enfant, qu’une profonde reconnaissance pour tout ce que tu as reçu et un ardent désir de le faire fructifier pour la gloire de ton divin Bienfaiteur, pour ton propre bonheur et pour la consolation de ceux qui t’aiment. Ces sentiments sont déjà dans ton cœur, grâce à la direction nouvelle que ta vie a prise, depuis bientôt un an : je demande tous les jours au bon Dieu de les y développer et de parfaire en toi son œuvre.

Je sais bien qu’en faisant cette prière, je fais de l’égoïsme, puisque ton bonheur sera le mien : mais c’est de l’égoïsme bien naturel et, je pense, permis, puisque la mère et l’enfant ne font qu’un.

Ton père et moi, mon cher Paul, nous sommes contents et même un peu fiers de toi. Je te dis cela en grande confidence, non pas pour t’enorgueillir — l’orgueil est la chose du monde la plus vilaine et la plus sotte — mais pour t’encourager à monter encore.

Quant à Jeanne, il est certain que ton changement si complet et ton affection si fraternellement sérieuse ont eu sur son caractère la plus heureuse influence. Elle ne veut pas faire moins que toi. Sur sa jolie miniature, la petite rose blanche n’a perdu que deux ou trois épines : mais j’ai compté mieux qu’elle et puis te dire, en toute vérité, qu’elle en a cassé bien davantage. Ce qui lui en reste, n’est presque plus rien : tu pourras le constater bientôt de tes yeux.

Dans un mois nous serons bien près de nous revoir — et alors pour longtemps. Quelle joie, sans aucun mélange cette fois !… Je me trompe, hélas ! Ton père, pourtant si bon, n’est pas encore tout à fait à l’unisson de nos âmes. C’est un dernier nuage dans notre beau ciel de famille : mais les nuages ne durent pas toujours et papa ne résistera plus bien longtemps, je crois, à la grâce qui le sollicite. Ses anciens préjugés contre la religion et les prêtres sont bien ébranlés. Continue à prier pour lui, mon enfant.

Ta mère qui t’aime et te bénit.

43. A ma sœur Jeanne.

30 juin.

Ma chère Jeanne,

Ton écrin est un bijou, ta miniature un petit chef-d’œuvre, et toi, tu es la fine fleur des sœurs aimables.

Je te pardonne d’avoir chaperonné mes piquants : tu ne pouvais pas décemment présenter à Notre-Dame et à son divin Fils un bouquet de houx armé en guerre. Mais qui me dit qu’un beau jour ces malheureuses pointes ne vont pas se décoiffer et reparaître dans tout leur désagrément natif ? Je porte envie à la petite rose symbolique, si modestement blottie dans le coin du tableau : au moins les épines qu’elle a perdues (et je suis sûr que, pour t’humilier dans la circonstance, tu en as recollé quelques-unes qui n’avaient plus le droit d’y être) ne repousseront pas.

Vous faites bien, ma chère Jeanne et ma chère maman, de continuer à prier pour ma conversion. Tout ce que vous m’offrez pour ma fête m’est infiniment précieux : mais rien ne me prouve mieux votre véritable amour que vos prières. Pour elles surtout, merci de tout cœur.

Tu diras à papa qu’en ne lui demandant pas de cadeau, j’ai voulu me punir de mon égoïste empressement d’autrefois à réclamer une chose qui ne m’était pas due. Ce n’est pas que je sois sans désir : j’en ai un très vif, très sérieux, mais que je me réserve de lui exprimer, quand j’aurai conquis mon diplôme. Prie-le d’attendre jusque-là et remercie-le bien pour moi de sa bonté plus que paternelle.

Ce diplôme commence à miroiter de plus en plus près devant nos yeux. Nous travaillons comme des nègres, et le soleil se mettant aussi de la partie, ça chauffe dur. Dans cette manière de fournaise, on accueille avec bonheur toute occasion de se rafraîchir un peu le corps et l’esprit : les Pères nous en ont procuré une charmante, hier dimanche, savoir le dîner des Charges. Voici ce que c’est.

Il faut vous dire que, dans cette vaste et savante organisation du collège, à côté du personnel dirigeant, enseignant et servant, une part d’action est réservée aux élèves. On nous intéresse directement à la bonne marche et à l’honneur de notre classe, de notre division, de toute la maison, par les fonctions variées qu’on nous attribue et dont les titulaires sont généralement très fiers, vu le mérite qu’elles supposent. Car n’y arrive pas qui veut. Les intrigues ne sont pas de mise. Il faut de bonnes notes, l’estime générale et du savoir-faire pour être nommé : il les faut encore pour être maintenu. Et ainsi les charges, récompense du mérite, deviennent un stimulant perpétuel, en même temps qu’elles développent le sens pratique et l’esprit d’initiative.

En tête apparaît, comme l’aurore avant le jour, la gracieuse compagnie des enfants de chœur. Ils sont une cinquantaine, pris dans toutes les classes, depuis les petits naviculaires de dix ou onze ans jusqu’au philosophe barbu qui tient le claquoir de cérémoniaire, en passant par les acolytes, qui accompagnent le prêtre, et par les thuriféraires et les céroféraires, qui portent l’encensoir et la torche à couronne de brillants. Le Père qui les dirige s’entend parfois appeler l’Apôtre des Gentils, parce que le physique de son bataillon sacré, non moins que son ministère à l’autel, rappelle ou doit rappeler les neuf chœurs angéliques ; mais la preuve qu’il n’est pas indispensable d’avoir la figure d’un ange pour en exercer la fonction, c’est que je l’exerce — et je ne suis pas le plus laid de la troupe ! Nous sommes tous beaux avec nos soutanes rouges à longue traîne, nos blanches aubes en dentelle, nos larges ceintures à broderies d’or ou d’argent, et le public pieux qui assiste en foule à nos grands offices ne se lasse pas, dit-on, d’admirer nos figures, j’entends les dessins variés d’après lesquels se font nos graves évolutions. Papa les a vues, au salut de la première communion, et a déclaré que, grâce à la précision des mouvements et à la modestie de notre tenue, ces exercices contribuent singulièrement à la solennité des cérémonies, sans nuire au recueillement général. C’est que les enfants de chœur se sentent à la fois sous le regard de Dieu et de l’assistance.

Une autre partie importante du service de la chapelle revient à une seconde confrérie, qui s’appelle la tribune et comprend les chanteurs de toute voix, ténors et basses, alti et soprani. Ils s’appliquent de leur mieux, les jours solennels, à interpréter les messes en musique et les morceaux à grand effet des maîtres de l’art chrétien. Et c’est justice de dire que cet ensemble de voix jeunes et diversement fraîches, renforcées quelquefois par les tons plus mâles d’artistes étrangers, fait vibrer le cœur d’émotions délicieuses et pures, qui l’élèvent tout naturellement vers le trône où Dieu attend nos hommages.

Dans un ordre de choses moins sublime, les musiciens concourent à rehausser l’agrément de nos fêtes littéraires, dramatiques ou récréatives, et constituent, par ce double emploi, un corps éminemment utile au bien public. Ils ont à leur tête un directeur qui, avec son bâton d’ébène garni d’argent et l’incroyable jeu de son intelligente physionomie, m’a toujours paru l’un des types les plus expressifs de la puissance d’un homme sur ses semblables. Cela vous fait rire ? Venez donc le voir à la grande salle, un jour où il tient au bout de son bâton trente instrumentistes et une quarantaine de chanteurs. C’est un spectacle unique.

Il est là, debout sur son escabeau, d’où son regard domine l’ensemble et pénètre dans tous les coins. Devant lui, sur un pupitre, les partitions. Au début du morceau, le bâton va et vient avec la calme régularité d’un pendule ; la tête suit en dodelinant les oscillations, tandis que la main gauche étendue contient le flot qui voudrait monter. L’andantino se déroule à ravir et finit par se perdre en un point d’orgue, que le bras et le bâton du Père semblent vouloir pousser jusqu’au ciel. Tout à coup bras et bâton s’abattent comme la foudre et fauchent l’air à droite et à gauche, enlevant dans un élan grandiose le chœur et l’orchestre. Tant que dure cette furia, ses yeux lancent des éclairs, tous les muscles de son visage sont en mouvement, toutes les voix et tous les instruments ont passé dans ses nerfs. Et cependant il se possède admirablement. Malheur au distrait qui sort, une seconde seulement, de la mesure ou du ton : l’oreille du maître a saisi la faute, son œil courroucé a jeté une flamme, et si le coupable est à portée du bâton, le châtiment tombe — sans rompre la mesure. Un instant après, d’un chut en sourdine, il calme la tempête sonore ; bâton, tête et physionomie conduisent doucement la symphonie jusqu’au rinforzando final, où l’allure vive reprend, puis s’arrête net sur un coup sec du bâton, qui donne le signal des applaudissements. De ces derniers, une grosse part va au directeur : il le devine et salue en souriant. C’est d’ailleurs l’homme le plus joyeux du collège, toujours de bonne humeur, toujours chantant, toujours « caracolant ». Il est compositeur estimé, sans que son talent fasse le moindre tort à sa modestie. Dernièrement, dans une revue d’art, après un éloge enthousiaste d’une de ses messes en musique, un critique naïf s’écriait : « Et dire qu’un artiste de cette valeur est simple surveillant dans un collège de jésuites ! » Quand le père lut cette phrase, il dit en riant à ceux qui l’entouraient : « Oui, et encore sans traitement ! »

Il paraît qu’autrefois la tribune se complétait par une fanfare, dont les éclats sonores égayaient les fêtes de famille, procession des rois, réjouissances du carnaval, la Sainte-Cécile, les excursions. Mais le baccalauréat, cet ennemi juré des bonnes vieilles traditions, a emporté celle-là comme les autres. La fanfare prenait du temps et n’était d’aucune utilité pour la grande besogne, qui est de développer chez les jeunes gens l’esprit scientifique et positif. La jeunesse, aujourd’hui, doit apprendre à se délasser en changeant de travail : c’est cela seul qui fait des hommes intelligents. Pauvres nous !… Il ne reste, comme souvenir lointain de la fanfare, qu’une douzaine de tapins et de clairons, qui tapent et soufflent consciencieusement, dans les rares occasions où ils paraissent. Ils sont de la fête aujourd’hui et nous régaleront de leurs meilleurs airs.

A propos de musique, Jeanne, tu sauras que, toujours à cause du baccalauréat, j’ai provisoirement remisé mon stradivarius, non sans lui donner une larme poétique. Mais ne crains rien et continue à travailler ton piano : nous reprendrons en vacances les duos qui plaisaient tant jadis à papa et à maman. J’aime dix fois mieux ces petits concerts de famille que de courir les soirées : j’aurai été si longtemps privé de vous !

La suppression des fanfarons n’a heureusement pas entraîné celle des artistes dramatiques. Ils forment une branche secondaire de l’illustre compagnie des académiciens.

Après les enfants de chœur, il n’y a rien de plus respectable que Messieurs de l’Académie. Les uns et les autres sont triés sur le volet et doivent, pour leur entrée, apporter comme quartier de noblesse le diplôme de congréganiste. Les premiers sont la religion, les seconds la science : sur eux comme sur deux colonnes inébranlables repose tout l’édifice de notre éducation. Vous savez d’ailleurs que ce corps savant comprend l’élite intellectuelle des classes supérieures et qu’à certains grands jours elles donnent chacune, devant un auditoire select, un spécimen solennel de leurs travaux. Je les louerais davantage, si mon titre de vice-président de l’Académie de rhétorique ne m’obligeait à quelque réserve.

Voilà donc les trois grandes confréries, chargées des services d’ordre général et supérieur. Après viennent les services d’ordre spécial. Ne parlons pas des petits fonctionnaires de passage qui n’ont pas droit à la chaise curule, je veux dire à une place au banquet des charges. Prenons les gros bonnets.

D’abord, il convient de signaler le type de l’exactitude, l’horloge vivante, l’homme-cloche, le réglementaire. Il est le commencement et la fin de tout ; rien ne bouge sans lui ; quand il commande, tout obéit. Élèves et moineaux le connaissent également. Il sonne les huit : le jeu cesse. Il sonne les trois : les rangs se forment et les pierrots viennent se percher sur les murs des cours abandonnées. Il sonne le coup bref de la fin : le silence se fait, les divisions s’ébranlent pour se rendre où le devoir les appelle, et les pierrots s’emparent du terrain pour picorer les miettes du goûter. N’est-ce pas admirable ?

Chaque étude a ses deux édiles — nom emprunté aux dignitaires romains, chargés de la surveillance des édifices publics. Ils veillent, selon les instructions du P. Surveillant, à l’intégrité et à la bonne tenue du matériel, à l’aération, à l’éclairage, à la distribution réglementaire des articles de bureau, à la décoration des statues, crèches, mois de Marie. Ce sont des personnages considérables et enviés, surtout par les mauvais temps : car, ces jours-là, ils ont toujours quelque honnête prétexte pour passer la récréation au sec ou au chaud dans leur domaine, dont ils ont la clef.

A côté d’eux fonctionnent les bibliothécaires, les facteurs, les portiers, tous hommes de confiance dans leur département respectif. Afin pourtant que la routine n’ait pas le temps de mordre sur leur conscience, on les change tous les trois mois.

Chaque division, partout où elle se transporte en corps, au collège et en promenade, suit docilement ses chefs de rangs, hommes calmes et graves, qui toujours

marchent à pas comptés,
Comme un recteur suivi des quatre facultés.

Elle a, en outre, toute une tribu de questeurs, ainsi dénommés par analogie avec les magistrats romains de ce nom, à qui incombait la perception des deniers publics. Les grands questeurs tiennent boutique ouverte à certaines heures et nous vendent (pour rien, disent-ils) mille objets d’usage courant pour la classe, pour l’étude, pour les jeux, voire même un doigt de choco, une fois par jour. S’ils nous volent de moitié, ils ont pour excuse que tous les profits de la questure sont consacrés, sans y suffire, à nos divertissements. On les croit et on paye, en se donnant pour fiche de consolation de les appeler enfants d’Israël. Ils se vengent en frappant de cinq centimes d’amende tout objet égaré par négligence ou distraction, qu’ils ramassent : c’est le côté moralisateur de leur emploi.

D’autres questeurs font l’office de bras droit auprès du directeur de musique, des professeurs de dessin, des maîtres d’escrime ou de gymnastique. Moi, pour l’instant, ma réputation de joueur m’a fait nommer questeur des jeux, avec mon ami Jean pour collègue. Ce n’est pas une sinécure. Nos occupations sont aussi variées que les jeux eux-mêmes, qui changent sans cesse. Tout veut être préparé de loin, pour qu’un jeu nouveau, dès qu’il est annoncé, puisse être bien lancé du premier coup. Il faut que chaque joueur ait à point nommé son instrument en bon état, avec son nom ou son numéro et un solide crochet pour le retrouver le lendemain. Il faut des balles et des boules, des poteaux et des drapeaux, des lignes et des dessins de couleur sur le sol, que sais-je ? La récréation finie, il faut ranger, vérifier, réparer surtout et songer à la récréation suivante. Comme prix de ses sueurs, outre les petites avanies des inévitables mécontents, on récolte… le plaisir d’être quelque chose, parfois un compliment ou un merci, et, enfin, le dîner des charges.

Donc, au sortir d’un bain délicieux, on s’est rendu dans le grand réfectoire-hangar de notre villa. Sur l’estrade, la table d’honneur était présidée par le R. P. Recteur en personne ; il avait à ses côtés le P. Préfet, les Directeurs des diverses corporations et les Pères Surveillants. Dans le bas nous étions cent cinquante élèves. Du service je dirai seulement qu’il fut de première classe ; hors-d’œuvre, volaille, gâteau fourré, vin fin. Ne demandez pas si nous y fîmes honneur. Mais vous ne verrez certainement de votre vie une réunion d’une gaîté plus franche, plus cordiale et (pourquoi ne l’ajouterais-je pas ?) plus distinguée. Le R. P. Recteur, dans son petit toast, voulut bien nous dire que nous représentions tous les dévouements et tous les talents, le cœur et l’esprit du collège. Si modeste qu’on soit, ces amabilités-là vous font plaisir à entendre… pour les camarades.

On ne tarda pas, du reste, à lui prouver qu’il ne se trompait pas trop sur notre compte. L’un après l’autre, tous les corps de métier, par l’organe d’un ou de plusieurs artistes, vinrent chanter en vers gracieux leur mérite et leur reconnaissance. Les couplets se succédèrent durant une heure, saupoudrés tantôt de sucre et tantôt de sel. Coups d’encensoir délicats, gentils coups de patte, portraits anonymes transparents, boutades et fusées, toutes les formes de la bonne plaisanterie, rien n’y manqua : ce fut un second régal, plus fin que le premier.

Pour finir, la tribune résuma dans un chœur brillant les joies de ce jour et le précieux souvenir qu’il laisserait à tous les cœurs. Le toit ne s’écroula pas sous nos applaudissements, mais il en trembla, et notre enthousiasme eut besoin de toute la bienfaisante fraîcheur du soir pour rentrer peu à peu dans les bornes de la modération.

C’est la dernière fête de ce genre dont nous aurons joui. La fin de l’année approche : j’en suis triste. Pourquoi cette contradiction ? Vous le devinez. Je vous aime bien ; mais j’aime aussi mon collège. On dit qu’un malheur n’arrive jamais seul : pourquoi ne peut-on avoir aussi plusieurs bonheurs à la fois ?

Je vous embrasse tous avec tendresse.

Votre Paul.

44. De Louis.

2 juillet.

Mon cher Paul,

J’ai bien médité le bon avis par lequel tu me mets en garde contre l’emballement et l’exagération. Tu es un homme sage, et je veux me conformer exactement à ta fraternelle direction. Sois remercié et continue à me servir de garde-fou : j’en ai besoin. Mon âme s’épure peu à peu en s’élevant : mais la montée est rude et je sens parfois encore que le précipice n’est pas loin. Je me confesse et je communie.

Il se passe ici des histoires drôles que je vais te raconter. Je n’ai plus les mêmes raisons qu’autrefois de jeter le voile d’un charitable silence sur les méfaits de notre bahut : je n’en suis plus que pour la forme.

Avant-hier, la section des moyens, composée des classes de troisième et de seconde, allait en promenade, sous la conduite d’un maître d’études que sans doute elle n’aimait ou n’estimait pas. Arrivés à mi-côte de la Haute-Butte, que tu connais bien, on fit halte pour se délasser sur la bruyère.

Le maître, assis sur un tronc renversé, regardait tranquillement la ville qui s’étendait à ses pieds, quand tout à coup il se sent frappé dans le creux du dos. Il bondit, se retourne et, cette fois, reçoit sur toute sa devanture une mitraillade de mottes de gazon et de trognons de souche, qui partaient de derrière les buissons. Il veut haranguer ses assaillants invisibles ; mais à peine a-t-il ouvert la bouche qu’il entend une formidable clameur : A mort, le pion ! Et de partout il voit déboucher ses vingt-cinq ou trente garnements, avec des brassées de projectiles, qu’ils font pleuvoir sur lui en hurlant comme des sauvages.

Que vouliez-vous qu’il fît contre tous ?… Qu’il mourût ?

Il préféra épargner un plus grand crime à ces jeunes égarés et, s’armant d’un beau désespoir, il descendit rapidement la côte, trop rapidement même, — car il dut se ramasser, lui et son chapeau, dans un perfide fossé qui coupe le bas de la pente un peu trop brusquement. Vainqueurs dès le premier choc, les féroces gamins dégringolèrent derrière le pauvre homme et lui firent une conduite de Grenoble, en continuant à le bombarder avec tout ce qui leur tombait sous la main, jusqu’à l’entrée de la ville. Là, satisfaits de leur vengeance et calmés par l’humiliation de leur tyran, ils se rangèrent d’eux-mêmes et revinrent au lycée comme une troupe innocente de paisibles agneaux.

Le proviseur, informé de l’aventure, entra dans une violente colère, non pas contre les mutins, mais contre le malheureux pion qui n’avait pas su faire respecter son autorité et qui mettait son supérieur dans le plus cruel des embarras. Car enfin, toute la ville allait le savoir ! Il faudrait punir et, pour pouvoir punir, faire une enquête qui grossirait encore le scandale ! « J’en référerai au ministre, monsieur ; mais je vous engage, de votre côté, à solliciter votre déplacement : vous vous êtes rendu impossible ici. »

Entre élèves, on connaît les meneurs de l’affaire : ce sont deux lurons de seconde, qui, paraît-il, en cas d’interrogatoire, ont leur réponse toute prête. Dernièrement, je ne sais plus à quel propos, leur professeur, qui passe pour avoir des opinions très avancées, leur a déclaré du haut de sa chaire que, dans toute l’histoire sacrée, il ne connaissait que trois personnages intéressants : Satan, Caïn et Judas, tous trois victimes d’une injuste fatalité et d’un despotisme aveugle. Les petits humanistes diront pour leur défense qu’ils se jugeaient victimés par leur despote et qu’ils ont voulu se rendre intéressants en le lapidant. On leur accordera les circonstances atténuantes : ils en seront quittes pour une admonestation paternelle, quelques-uns peut-être pour une privation de sortie. Quant au pion,

Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout le mal,

son compte est clair : il ira se faire oublier dans quelque trou, à l’autre bout de la France.

Au professeur on ne dira rien, parce qu’en histoire les opinions sont libres, — sans compter que l’histoire sacrée, c’est de la simple légende.

On m’a cité une autre déclaration, faite par le professeur de philosophie au cours de morale : « Ah ! mes amis, je ne vous conseille pas de vous livrer au libertinage : tout au contraire ; car il n’est pas moral. Mais il faut avouer qu’au point de vue esthétique le libertinage a des charmes. » Tu vois d’ici le beau sujet de conversation pour les élèves de ce monsieur et l’heureux prétexte que leur fournira, dès la prochaine sortie, le point de vue esthétique. Quelques-uns d’ailleurs, les premiers de classe, trouveront dès dimanche prochain une occasion toute naturelle pour leurs études pratiques sur la matière en question : ils sont invités par la municipalité à la représentation d’une pièce qu’on dit… légère. La forte tête du cours, j’allais dire le coq de ce fumier, qui pose pour n’admettre en fait de religion que l’existence d’un principe créateur, se vante tout haut d’avoir naguère, dans les murs même d’un autre lycée, ébauché un roman que son renvoi était venu interrompre malencontreusement.

Les romans, les journaux à feuilletons corsés, les journaux pour rire, toujours interdits, circulent plus que jamais, sous l’œil tolérant des maîtres. Il faut bien divertir un peu ceux qui savent et déniaiser les autres ! Le souci de l’âme n’existe pas : Qu’est-ce que c’est que ça, l’âme ? Où est-elle ? Qui l’a vue ? Invention des prêtres, comme la confession.

Dans la classe de Rhétorique, il y a un brave homme, professeur de langues et bon professeur, mais sans autorité, qu’on ne lapide pas : on lui fait pire. Voulant nous rendre la langue allemande plus agréable moyennant des leçons de choses, il avait apporté un tableau qui représentait divers objets en couleurs. Pendant qu’il le tenait devant lui et nous l’expliquait, des malins trouvèrent spirituel d’y lancer des flèches trempées dans l’encre. Il déclara qu’il n’en apporterait plus. Le lendemain, craignant d’avoir montré trop d’humeur et nous croyant peut-être repentants, il arriva en classe avec un autre tableau : le bombardement reprit de plus belle et le bonhomme dut plier bagage en gémissant.

Cela, c’est stupide, à tout point de vue : ce qui s’est passé ce matin, est dégoûtant. En entrant au lycée, deux externes virent devant la porte du concierge une petite assiette avec un reste de haricots pour le chat : ils eurent l’abominable idée de la prendre avec eux, et au bon moment, ils en versèrent le contenu dans le chapeau du même professeur, qui ne s’aperçut de la farce qu’après s’être coiffé. On dit que les deux coupables vont être renvoyés : ils ne l’auront pas volé !

Toutes ces misères, je pouvais en rire autrefois, avec plus ou moins de conscience du mal que je faisais : aujourd’hui que le bandeau est tombé de mes yeux, elles m’affligent et m’humilient pour mes pauvres camarades.

Prions pour eux, mon ami. Prie pour moi.

Ton frère,

Louis.

P.-S. — Je serais curieux de savoir ce que les Jésuites feraient dans des cas pareils à ceux que je viens de te raconter. Renseigne-toi.

45. A Louis.

5 juillet.

Mon cher Louis,

Je me suis renseigné, suivant ton désir, et voici ce qu’on m’a raconté comme un fait absolument historique.

Il y a quelques années, le P. Surveillant d’une division de grands élèves à l’école de *** en soupçonna un d’avoir introduit dans la maison un livre dangereux : il observa de près le suspect et finit par saisir dans son pupitre un de ces imprimés que le règlement interdit sous peine formelle d’exclusion. La faute était flagrante : le coupable fut rendu à sa famille.

Mais il laissait à l’école des amis que son renvoi irrita : ils se le témoignèrent mutuellement, les têtes s’échauffèrent peu à peu et une petite révolte s’organisa. A l’étude, on piqua une muette, c’est-à-dire qu’on ne répondit pas à la prière dite par le Surveillant. Quand il entrait ou sortait, un murmure sourd grondait à travers la salle et les pieds frottaient contre le plancher. En récréation, sur son passage, des groupes scandaient à mi-voix les trois syllabes de son nom sur l’air des Lampions.

Le Recteur de l’école fut averti : il ordonna au P. Surveillant de lui désigner trois des plus coupables. Ils furent immédiatement renvoyés chez eux. Les restants tinrent bon et continuèrent leurs petites manifestations : trois autres partirent, puis encore trois, et ainsi de suite durant plusieurs jours. La folie gagna presque toute la division. Les journaux s’en émurent et le ministère de l’Instruction publique, alors bienveillant, offrit main-forte au P. Recteur : celui-ci le remercia de ses bonnes intentions, mais se borna à poursuivre le système des éliminations par petits paquets.

Cependant le P. Surveillant, désolé de toutes ces exécutions qu’il se reprochait d’avoir provoquées, conjura son Supérieur de le sacrifier au bien commun : « Le bien commun, mon cher Père, répondit le Supérieur, c’est le respect de l’autorité : dussé-je vider la maison, vous resterez à votre poste. »

Il en partit plus de trente et le calme se fit. Sur les instances des parents et moyennant amende honorable, la moitié des exclus, les moins coupables, obtinrent plus tard de rentrer à l’école. La leçon fut comprise.

On m’a cité d’autres faits analogues, moins graves, mais prouvant tous que chez les Jésuites l’autorité ne capitule pas devant la révolte. Leurs élèves le savent. Le fait cité remonte à une époque où la population de cette école, fondée depuis peu, était encore assez mêlée et ne provenait pas exclusivement de collèges ecclésiastiques. Ici, on vient de renvoyer pour la même faute, introduction clandestine d’un livre, un élève et ses deux complices : personne n’a bougé.

Quant à l’émeute et aux saletés que tu me décris, elles semblent chez nous en dehors du possible. Une classe ou même une division pourront bien, dans un moment d’oubli ou de surexcitation, abuser de la faiblesse d’un maître ou de leur propre supériorité numérique pour se payer, aux dépens de l’ordre, un peu de bon temps, voire même un petit chahut ! mais il y a certaines convenances que les plus mauvais élèves n’outrepasseront jamais, parce qu’ils gardent toujours un fonds de respect pour l’autorité, même quand elle ne sait pas se faire suffisamment respecter par elle-même.

Les causes ? J’en vois deux que je t’ai déjà précédemment signalées : elles m’ont frappé dès les premiers jours après mon arrivée dans ce collège.

C’est, tout d’abord, le caractère essentiellement paternel de l’autorité. Ce caractère n’exclut point la fermeté, ni même parfois la sévérité : mais, comme le soleil voilé trahit sa présence derrière le nuage que ses rayons pénètrent et blanchissent, ainsi, derrière le châtiment nécessaire, on sent toujours la bonté, qui n’a en vue que le bien du coupable et, par suite, ne laisse point de place à une rancune sérieuse ou à des projets de vengeance. D’ailleurs, les punitions, en général, ne se voient ici qu’à l’état d’exception. Il en faut chez les petits, pour leur inspirer cette salutaire crainte du maître qui est le commencement de la sagesse, comme nous le chantons chaque dimanche aux vêpres. Mais à mesure qu’on monte vers les hauteurs où siègent la noblesse de cœur et la raison pure (j’entends la Rhéto et la Philo), la crainte disparaît ou, du moins, change de nature. Elle devient filiale. Chez les grands, il n’est plus question de punir : la punition la plus sensible, c’est le mécontentement du maître ou un reproche public.

Au début de cette année, nous avions un condisciple assez intelligent, pas méchant, mais qui, par suite d’une longue habitude de nonchaloir, était toujours en faute et traînait lamentablement à la queue. Le Père ne le punissait jamais : en revanche, il ne perdait pas une occasion de l’humilier devant nous et l’appelait notre déshonneur. La pointe finit par entrer. Un beau jour, en sortant de classe, le malheureux dit au professeur en pleurant : « Mon Père, donnez-moi toutes les punitions que vous voudrez ; mais ne me méprisez pas comme ça ! — Allons, dit le Père : je vois avec plaisir que le bois n’est pas encore tout à fait sec. Je ne vous mépriserai plus ; mais donnez-moi un peu plus souvent occasion de vous estimer. » De ce jour, l’élève devint bon.

Un autre de nos camarades, pas plus méchant que celui-ci, mais très jeune et très étourdi, écoutait peu et remuait beaucoup. Une première, puis une seconde fois, sans se fâcher, le Père le rappela à l’ordre ; la troisième fois, il lui infligea cinq minutes d’arrêts. Le bonhomme, peu habitué par ses autres maîtres à recevoir des paquets si minces, se mit à rire et se frotta les mains sous la table, en se disant que, pour si peu, il n’y avait point à se gêner. Le professeur feignit de n’avoir rien vu ; mais, un instant après, comme l’étourdi avait encore le nez au vent, il l’apostropha : « Un tel, je vous croyais plus intelligent que cela. — Pourquoi ? — Vous n’avez pas compris tout à l’heure que les cinq minutes d’arrêts étaient un avertissement paternel ? Puisqu’elles n’ont pas suffi, vous en ferez trois heures, et ne m’obligez plus à m’interrompre pour vous punir. » Depuis, une ou deux fois encore, il eut à fulminer l’avertissement : il le faisait, sans mot dire, en montrant ses cinq doigts, et c’était assez. Le jeune homme s’est rangé comme tous les autres.

Dans un des cours inférieurs où la classe est coupée d’une petite récréation au grand air, voici le truc ingénieux que le professeur emploie pour tenir en respect quelques petits écervelés. Il écrit au tableau, bien en vue de tous, le mot RÉCRÉATION. Un gamin s’oublie-t-il, le Père l’envoie effacer, selon la gravité de la faute, une ou plusieurs lettres : on devine les angoisses et les efforts de sagesse que provoque chaque nouvelle suppression. Quelquefois, par commisération pour les innocents, il leur accorde, en récompense d’une bonne note, la faveur de rétablir une lettre ; mais si, à l’heure réglementaire, le tableau est vide, on ne va pas en récréation. Le professeur n’a pas besoin de tirer la morale : les enfants le font. Les coupables ne sont pas fiers et les autres se chargent, après la classe, de leur inculquer la contrition avec le ferme propos de s’amender.

L’autre cause, bien plus profonde et plus générale, qui s’oppose chez les Jésuites aux manifestations de mauvais esprit contre les maîtres et contre la règle, c’est le sentiment chrétien, qui voit dans le maître le représentant de Dieu et dans la règle la volonté de Dieu. Du moment qu’on croit en Dieu et qu’on reconnaît en lui, selon la pure doctrine chrétienne, le principe de toute autorité terrestre, l’obéissance devient d’une simplicité extraordinaire :

Tes père et mère honoreras,
Afin de vivre longuement.

« Dieu veut que j’obéisse à mes parents ; or, mes parents délèguent leur autorité à mes maîtres : donc je dois obéissance à mes maîtres. » Ce raisonnement est à la portée d’un marmot de huitième, comme il garde toute sa force pour le plus grave des philosophes, qu’il soit élève des Jésuites ou de l’Université.

Dans les collèges ecclésiastiques, l’habit même des maîtres rappelle sans cesse aux élèves ce caractère surnaturel de leur autorité : c’est, je crois, un avantage appréciable sur le frac et la jaquette, qui ne confèrent pas le même prestige.

Mais les Jésuites ont encore une supériorité : c’est l’exemple de leur obéissance religieuse. L’autre soir, quinze ou vingt Pères prenaient leur récréation dans le jardin contigu à notre cour. Par une porte restée ouverte, nous les regardions se promener et deviser très joyeusement, quand un coup de cloche annonça la fin de l’exercice. A l’instant, toutes les bouches se turent et chacun de son côté reprit modestement le chemin de la maison. Mon voisin, qui les suivait curieusement des yeux, s’écria : « C’est épatant : plus un qui dise un mot ! — Tiens ! reprit un autre ; s’ils ne le faisaient pas, ils n’auraient pas le droit de nous le demander. » La conclusion était excessive ; mais tu vois le fond du raisonnement.

Un élève, ancien potache comme moi, qui a encore quelquefois des retours du vieil homme, me racontait que, mécontent d’un acte de sévérité de son professeur, il avait comploté avec deux autres une protestation publique. Il devait, aussitôt après la prière du commencement, prendre son paquet de livre des deux mains et le jeter bruyamment sur le plancher ; les deux complices en feraient autant, et cela serait d’un effet… oh ! mais d’un effet ! Ce que ça vexerait le petit Père !

— « Eh bien, ton effet a-t-il réussi ?

— Hé ! non. Au moment de soulever mes livres, je l’ai regardé qui finissait sa prière, et quand je l’ai vu faire son grand signe de croix, gravement et modestement comme toujours, j’ai senti que j’allais commettre une stupidité ; je me suis tranquillement assis comme tout le monde et, après la classe, j’ai été lui faire ma confession.

— A la bonne heure ! Et qu’est-ce qu’il t’a répondu ?

— Il s’est mis à rire, m’a donné une poignée de main et m’a dit :

« Mauvaise tête et bon cœur ! Allez, je vous pardonne. »

— Et maintenant ?

— Maintenant, si l’un de mes voisins voulait recommencer le coup du paquet de livres, je l’étranglerais net. »

Je te cite là deux faits de minime importance. Si tu voulais te rendre compte plus à fond de l’impression irrésistible que produit le spectacle des vertus religieuses de nos maîtres, il faudrait les suivre durant une de leurs journées. On y arrive à peu près, sans même pénétrer dans le sanctuaire de la communauté, en rapprochant les détails qui paraissent au dehors et qui font deviner le reste.

A quatre heures du matin, la porte de mon dortoir (je couche tout près) s’ouvre doucement ; un Frère armé d’une lanterne sourde approche à pas de loup, pour ne pas nous réveiller, de l’alcôve où dort le P. Surveillant et lui glisse à travers le rideau un Benedicamus Domino. Le Père répond, quelquefois avec un demi-soupir bien naturel : Deo gratias. Il se lève, s’habille, se débarbouille, à petit bruit, se met à genoux devant son lit et prie pour les jeunes paresseux qui continuent à ronfler autour de lui. Une heure après, il sonne notre réveil et son labeur commence.

Homme intelligent, il passera des heures et des heures à regarder des plumes trotter sur le papier et des bouches énormes bâiller sur des livres, à réprimer du regard ou du geste un manquement au bon ordre, à donner des permissions de sortir. Homme sérieux, il s’occupera de mille bagatelles de lingerie, d’infirmerie, de cuisine, fera jouer les enfants et jouera avec eux comme s’il y trouvait énormément de plaisir, les accompagnera en promenade, aux bains, n’importe où, et finalement, le soir, les ramènera au dortoir, où il attendra qu’ils soient tous enfournés dans leur dodo pour en faire autant, non sans avoir dit encore ses diverses prières, ayant peut-être dîné sur le pouce et oublié de souper, fatigué, moulu, mais content d’avoir derrière lui une journée bien remplie et devant lui (ce n’est pas sûr pourtant) une nuit tranquille, qui lui permettra de reprendre au matin son collier de dévouement.

Le professeur, de son côté, s’est levé à la même heure, peut-être plus tôt, parce que, la veille, une occupation imprévue l’aura empêché de corriger ses douze dernières copies. Après son heure d’oraison, il va dire sa messe, que nous avons l’honneur de servir à tour de rôle. Il y met sa demi-heure, comme le veut la règle, et l’on voit, à toute sa manière, que c’est pour lui le pain de la journée. Quand je sors de là, je sens que moi-même j’emporte, avec sa bénédiction, un morceau de sa provision.

Dans la matinée, deux heures et demie de classe : je t’ai dit ce qu’il y dépense de soins et d’efforts. Par manière de repos, entre onze heures et midi, il appelle ses élèves, un à un, pour causer avec eux de tout ce qui les intéresse et compléter son enseignement par quelques bons conseils personnels.

Voilà, je pense, un homme qui a bien gagné son dîner ! Je ne saurais te dire si ce dîner ressemble à ceux de Lucullus ou de Sardanapale ; car je n’ai pas mes entrées libres à la cuisine et jamais je n’ai entendu un jésuite parler de ce qu’il avait ou n’avait pas mangé. Leur ordinaire ne semble pas les préoccuper beaucoup ; quant à l’extraordinaire, s’ils en ont un, je douterais volontiers qu’il mérite suffisamment ce nom.

Après un peu de récréation en commun, on remonte en chaire pour un temps plus ou moins long, qui va jusqu’à deux heures ou deux heures et demie dans les cours inférieurs. Dans les cours supérieurs, ce sont les Pères Surveillants qui enseignent les matières accessoires, pour rompre la monotonie énervante de leurs fonctions habituelles. Quant aux professeurs de littérature ou de philosophie, on ne les voit guère promener les loisirs qu’ils peuvent avoir : ils les emploient, dans le secret de leur cellule, à la préparation de leur cours et à la patiente correction de nos devoirs. Cette seconde besogne surtout, de l’aveu du nôtre, est parfois rude. Je le crois sans peine, en constatant le soin qu’il met à annoter pratiquement nos chefs-d’œuvre d’apprentis et l’exactitude parfaite avec laquelle il nous en rend compte, aux premiers de la classe jusqu’au dernier, sans y manquer un seul jour. Mais aussi, quel merveilleux stimulant pour tous !

Cela, c’est le quotidien. Mais que de tâches supplémentaires viennent s’y greffer dans le courant de l’année ! Compositions, examens, concertations, sabbatines, académies, séances récréatives, pièces et fêtes à la grande salle, que sais-je encore ?

Mais de plus, en dehors de ces travaux scolaires, les Pères n’oublient pas qu’ils sont prêtres et qu’ils appartiennent à un ordre apostolique. Leur zèle des âmes fait encore trouver aux plus occupés, à certains jours, le temps d’aller exercer le ministère sacré en ville ou à la campagne, de s’employer activement aux œuvres de charité, d’écrire pour les simples et pour les savants.

Au collège même, bon nombre d’entre eux prêchent, confessent, dirigent les consciences. Chaque division a ses trois confesseurs attitrés, auxquels chaque élève est libre d’aller porter, quand il veut, ses ennuis, ses misères et ses difficultés, et tu peux croire qu’à certains jours, étant donné le besoin naturel d’expansion que crée la vie renfermée de pensionnaire, cet emploi de Père spirituel n’est pas une sinécure. Je connais tel directeur qui, en dehors de ses occupations journalières, passe régulièrement deux heures à son bureau de consolation.

Que dire encore ? Leur famille, c’est nous ; leur avenir, c’est nous ; le but de toute leur vie, vie de dévouement et d’abnégation, c’est nous.

Tout cet ensemble place l’autorité de nos maîtres religieux à une hauteur où des laïcs, même chrétiens, ne sauraient prétendre et qui écrase à plat tes maîtres sans Dieu ni foi. Et comment veux-tu qu’on fasse des émeutes contre de pareils hommes ? Elles sont un non-sens.

Ce qu’il fallait démontrer.

Ton ami,

Paul.

46. Au même.

10 juillet.

Mon cher Louis,

Nous venons de célébrer les fêtes du P. Recteur. Si tu me demandes le nom de son patron, je te dirai qu’il n’est même pas encore canonisé ; mais peu importe ! Ce n’est pas le patron qu’on fête, c’est le Supérieur, à l’époque la plus commode et pendant trois jours, dont un dimanche. Fête joyeuse et très variée, d’où se dégage d’une façon intense l’esprit de famille que les Pères s’appliquent si constamment à développer chez leurs élèves.

C’est du moins ce qui m’a le plus vivement frappé en observant les anciens. Une soixantaine avaient, selon la tradition, préludé aux réjouissances par une retraite de trois jours à notre campagne, voulant profiter de l’occasion pour se retremper, sous la direction d’un de leurs anciens maîtres, dans le courage et l’amour du devoir chrétien.

Le samedi soir, ils vinrent en grand nombre applaudir une des plus belles tragédies du P. Longhaye, Jean de La Valette. Les grands rôles étaient tenus par quelques jeunes anciens, les autres par des élèves. Cette collaboration, d’un effet très heureux pour le naturel de la représentation, entrait aussi dans le caractère général des fêtes : c’étaient les petits frères et les grands frères qui réunissaient leurs talents pour mieux fêter le Père commun.

Dès le matin du dimanche, malgré la sainteté du jour, le collège s’agitait comme une fourmilière. Des oriflammes aux mille couleurs battaient joyeusement au vent à toutes les fenêtres intérieures, tandis qu’au sommet du pavillon central, le long du paratonnerre, les larges plis du drapeau national ondoyaient majestueusement et apprenaient à toute la ville que l’école des Jésuites était en liesse.

A dix heures, une messe rassemblait dans une même pensée de foi les anciens et leurs cadets. Après l’Évangile, le P. Recteur adressa aux aînés quelques mots de bienvenue ; puis, au milieu d’un silence ému, il proclama les noms des défunts de l’année. Ils étaient douze, une longue série d’enfants, de jeunes gens, de pères de famille, plusieurs arrachés subitement à une vie pleine d’espérances, un seul notoirement dans des circonstances inquiétantes pour son avenir éternel : « Il faut se tenir prêt : qui d’entre les assistants était sûr de ne pas inscrire son nom sur la prochaine liste ? » Chacun fait ses réflexions intimes ; on prie pour ceux qui nous ont précédés dans l’au-delà et ensuite pour la grande famille des survivants. Aux prières se mêle le chant des vieux cantiques familiers. C’est un plaisir d’entendre, aussitôt que la tribune a lancé le premier vers, les mâles voix des anciens reprendre la suite, avec un entrain qui stimule les plus jeunes et produit de la sorte un concert d’une harmonieuse variété, symbole de l’union des âmes.

Au sortir de la chapelle, c’est la grande scène des reconnaissances : « Tiens, c’est toi ? — Tiens, un tel ! D’où sors-tu ? Je te croyais au Tonkin. — J’en reviens. Et toi, que fais-tu ? — Je plante des choux, le seul métier indépendant, et je tâche de bien élever mes quatre gamins. »

« Ohé, mon capitaine ! Comment vas-tu ? — Pas mal. J’attends la croix pour le 14 juillet. — Toujours veinard, comme au temps où tu nous flibustais les trois décorations ! Il ne restait jamais rien pour les autres. — Parce que certains autres n’en voulaient pas. — C’est une insinuation ? — Pas mal fondée. — Il est vrai que j’ai été un fichu paresseux : je m’en repens, un peu tard. Mais mon fils travaille : s’il bronchait… » Un geste énergique achève la phrase.

« Mon Révérend Père, enchanté de vous retrouver jeune et joyeux comme il y a quinze ans. — Vous, êtes-vous triste ? — Dieu merci, je n’ai pas de quoi : une femme charmante, une belle-mère comme on n’en voit plus, des bébés gentils à croquer et la conscience d’être à peu près un honnête chrétien. — Toujours conseiller général ? — Oui, et dans les bonnes eaux. — Bravo, mon ami ! Je vous reconnais. »

Et ainsi de suite. Ils sont là cent cinquante à deux cents, venus de près et de loin, civils et militaires, imberbes et barbus, de tout âge et de toute mine, qui s’interpellent, s’embrassent, se taquinent, se disent des choses sérieuses et plaisantes, se rappellent les vieux souvenirs, sont redevenus collégiens. Il y en a qui veulent montrer à leurs fils, déjà élèves, la place qu’ils occupaient autrefois en classe ou à l’étude. Tel tient à savoir qui a hérité de son numéro et surtout à dire bonjour au vieux F. linger-modèle, qui lui restaura jadis sa première culotte. Un autre grimpe aux combles pour faire une visite émue à certain local peu meublé, avec un œil-de-bœuf garni de solides barreaux, où jadis, à la suite d’une escapade plus corsée, il trouva dans la solitude son chemin de Damas. Tel autre, ancien réglementaire, sollicite avec instance la faveur de sonner aujourd’hui la cloche du dîner. D’autres, nous voyant jouer au ballon, viennent nous apprendre comment on fait des « chandelles » de quinze à vingt mètres de haut. Des groupes se forment autour des Pères connus, où l’on demande des nouvelles des absents et l’on se raconte mille historiettes du temps passé. Nous les entendons répéter souvent la même conclusion : « Ah ! c’était le bon temps ! » Et, ma foi, ils le disent d’un ton si convaincu qu’on est tenté de les croire sur parole.

Mais voilà les clairons et les tambours qui viennent se ranger sur deux lignes, à l’entrée de la salle du banquet. On nous case à nos tables respectives : quand c’est fait, tambours et clairons résonnent et nous applaudissons le R. P. Recteur, qui entre, escorté des gros bonnets de la table d’honneur et suivi de la foule des anciens, qui prennent place par ordre de promotions, les plus vieux au haut bout, les plus jeunes plus près de nous. Alors la cloche sonne ; le P. Ministre, grand organisateur du banquet, dit le Benedicite, auquel répondent comme un seul homme plusieurs centaines de voix ; après quoi, le P. Recteur prononce le solennel Deo gratias et les langues vont leur train. Non pas les langues seules, mais aussi les fourchettes : le P. Ministre a bien fait les choses.

Et le diapason monte, monte. D’un bout à l’autre de l’immense salle, c’est bientôt le plus joyeux et le plus assourdissant des brouhahas, qu’on aurait pu comparer à l’antique confusion de Babel, si tous ces gens qui parlent à la fois (pardon du calembour !) ne s’entendaient parfaitement.

Un coup de sonnette : silence de mort. Le président des anciens se lève, et, dans un chaleureux discours, nous donne la preuve vivante que l’orateur véritable est un grand cœur servi par une belle parole. Les témoignages de reconnaissance et les promesses de fidélité qu’il adresse en notre nom au premier de nos Pères, réveillent sans peine dans nos poitrines un écho qui éclate en applaudissements. Ils redoublent, quand le P. Recteur, à son tour, nous remercie de notre piété filiale, fait l’éloge de nos aînés et nous invite à leur ressembler un jour. Nous affirmons notre solidarité avec eux en vidant à leur santé une coupe de champagne authentique.

Un poète vient chanter en strophes énergiques l’éternel et toujours impuissant combat de Satan contre Dieu et célèbre d’avance la victoire de l’étendard du Sacré-Cœur, qui sera le nôtre.

Puis, c’est la note joyeuse. Un Père et deux anciens, artistes émérites, nous disent d’une façon charmante des couplets gracieux ou désopilants. Pour finir, la tribune du collège exécute avec entrain et brio un chœur de fête, dont la salle tout entière accompagne le gai refrain. Après quoi, les enfants vont prendre l’air en cour, laissant ces messieurs continuer en liberté leurs joyeux propos, entre le café et la cigarette — deux légumes réservés !

Dans l’intervalle, les gradins de l’amphithéâtre improvisé qui domine notre plus belle cour se sont garnis de spectateurs et de spectatrices. Nous allons prendre nos couleurs, bérets et rubans, avec nos diverses armes de guerre — et nous voilà à notre poste. Le P. Recteur et les invités viennent s’installer aux places réservées et la grrrande fête de jeux commence.

La suite à ce soir.

Paul.

47. Au même.

10 juillet bis.

Mon cher Louis,

Voici la suite de ma précédente et la relation promise d’une fête de jeux complète.

A peine la fanfare a-t-elle attaqué sa Marche villageoise qu’on voit s’avancer gravement une ligne de huit aliborons avec leurs cavaliers, précédée de Brocoli, notre Brocoli, qui paraissait fier comme le coursier blanc de l’archange saint Michel et nous faisait au passage les yeux doux, avec des petits sourires de connaissance. Il sentait d’instinct sa supériorité et regardait de haut, lui élève de première division d’un grand collège, ses rustiques confrères, simples bêtes de louage. Il salua fort bien le P. Recteur d’un léger coup de tête qu’on lui avait appris ; les autres firent comme ils purent.

A la course de vitesse, Brocoli, bien nourri, bien stylé, gagna de plusieurs longueurs. Dans la course à la haie, il nous humilia d’abord ; car, parti bon train, il s’arrêta net devant l’obstacle et ses concurrents suivirent tous ce déplorable exemple. On les ramena : même résultat, malgré les coups de bâton qui tombaient sur leur dos comme la grêle sur un toit de zinc. La troisième fois, neuf d’entre nous courant à quelques pas devant eux, exécutèrent le saut pour les enhardir : Brocoli passa le premier, deux autres l’imitèrent, les six derniers refusèrent.

La haie enlevée, il y avait un fossé à sauter. Les élèves firent encore l’office d’entraîneurs. Brocoli, après une seconde d’hésitation, sauta convenablement ; les villageois prouvèrent de nouveau qu’ils n’étaient que de vulgaires baudets, en descendant bêtement un versant du fossé et en remontant non moins bêtement l’autre. Brouillés avec l’idéal !… Le jeune vainqueur reçut en récompense un collier de fleurs orné d’une sonnette argentine, qu’on lui mit au cou, et un morceau de sucre, qu’il croqua sans se faire prier. Pendant qu’on le reconduisait, grands et petits crièrent : « Vive Brocoli ! » Je crois qu’il en fut flatté.

Après les bêtes, les gymnastes de première division, dans une série d’exercices à la barre fixe, au trapèze, au tremplin, sur la planche d’escrime, déployèrent une vigueur et une souplesse qui émerveillèrent toute l’assistance. Il y avait même un Anglais, vrai ou faux, qui ne put s’empêcher de nous rendre justice en nous adressant un énergique « hourra ! » J’ai gagné le prix du saut en longueur, mais l’ai payé d’une écorchure notable au genou… de mon pantalon : la blessure n’est pas trop humiliante. A l’escrime, j’ai décroché un fleuret d’honneur : quand tu voudras, nous pousserons une botte.

Les gosses, en bras de chemise, culotte courte et béret sur l’oreille, vinrent ensuite, munis de baguettes, exécuter des mouvements d’ensemble fort gentils, avec une précision où se reconnaissait la main de leur vieux surveillant barbu, à la voix sonore de commandement. Soudain, au signal convenu, ils ramassent leurs petits boucliers armoriés et leurs gibecières pleines de balles molles, se rangent en deux bataillons devant leur drapeau respectif et se mitraillent avec entrain, au son d’une marche guerrière. Les projectiles se croisent dans l’air et rebondissent sur la tôle retentissante. Peu de coups portent, tant ils sont habiles à couvrir la seule partie légalement vulnérable de leur être, qui va de la ceinture au menton ! De temps à autre, cependant, on voit un mort s’asseoir les bras pendants sur ses talons, devant son bouclier devenu inutile.

Mais voilà qu’on entend dans l’un des camps un coup de sifflet, auquel répond dans l’autre un cri d’alarme : « Au drapeau ! » L’ennemi se consulte des yeux, se serre les coudes, puis fonce en avant : « Sus au drapeau ! » Cependant les autres se sont groupés autour de la loque sublime et la défendent avec désespoir. Les assaillants l’attaquent avec rage. Trois des plus téméraires tombent, au moment même où ils étendent la main pour saisir la hampe ; trois fois l’ennemi recule. Mais, un instant seulement, les munitions manquent aux défenseurs : les assaillants en profitent et le drapeau est enlevé aux cris répétés de : « Victoire aux bleus ! » Et les bleus, réunissant les deux étendards, viennent, leurs boucliers au poing, défiler fièrement devant le P. Recteur, qui les salue, tandis que, par derrière, les rouges, tête baissée, boucliers renversés, la mort dans l’âme, font cortège à leurs vainqueurs d’un jour, mais hélas ! d’un jour qui comptera.

La division des externes prend alors possession du terrain. Elle s’est acquis une renommée au polo, qui consiste à faire passer, avec des bâtons recourbés, une grosse boule de caoutchouc entre deux poteaux dans le camp adverse. On ne se figure pas, à moins de l’avoir vu de ses yeux, l’acharnement avec lequel cette malheureuse boule est disputée, arrachée, lancée, relancée, amenée quelquefois par un coup heureux à un pas de la ligne fatale, puis, par un autre coup d’adresse, renvoyée à l’extrémité opposée. Cela peut durer longtemps, sans se ralentir jamais. La sueur trace des sillons rouges dans la poussière qui noircit les figures ; des mollets nus bleuissent sous des coups qui ne leur étaient pas destinés : la pomme de discorde roule toujours d’un camp à l’autre, jusqu’à ce qu’enfin, par un manque de vigilance que la vedette coupable payera cher, elle trouve un passage, entre, — et la place est prise. C’est ce qui arriva, après vingt minutes de péripéties palpitantes.

Un jeu analogue fut exécuté ensuite par la seconde division, montée sur ses échasses. Il s’agissait d’attaquer une citadelle, composée de quatre tours et d’un donjon central, que représentaient de grandes quilles. Un camp essayait de les renverser successivement, en poussant dessus une boule que les échasses de l’autre camp devaient empêcher de passer. Ici encore, la lutte fut vive et assez longue.

Pour s’en reposer, les échassiers nous régalèrent de manœuvres savantes, où ils témoignèrent d’une merveilleuse solidité sur leurs jambes de bois : elles semblaient chevillées à leurs jambes naturelles. Tu me demandes s’il y eut des charges de cavalerie ? — Certainement. — A quatre pattes ? — Non, c’est bien plus simple. Pour les exercices de cheval, l’échasse droite devient lance ou carabine, l’échasse gauche fait seule office de monture et prend à volonté le pas, le trot ou le galop. Si le spectacle n’est pas toujours gracieux, il est au moins drôle.

Tout cela fut agréablement coupé par quelques intermèdes plaisants : une chasse au canard avec des planchettes de cinquante centimètres pour semelles ; une course de vitesse avec des bouts de chandelle allumés ; la traditionnelle course au sac ; la brouette à la grenouille, et d’autres, qui amusèrent les petits et les grands enfants.

Le dernier acte de la partie comique était réservé aux chars à deux roues de la première division, qui firent leur entrée en longue file indienne. Ces véhicules sont une réminiscence lointaine des chariots de guerre homériques : dans le brancard, deux hommes-chevaux ; debout sur la plate-forme, les rênes d’une main, son arme de l’autre, le guerrier solidement campé sur ses deux jarrets, mais suivant avec souplesse et prévoyance toutes les arabesques que peut tracer son attelage. Il s’agissait de fracasser d’un coup de bâton, en passant dessous au grand trot, une marmite pleine d’eau. Le danger est pour le suivant, qui arrive généralement à point pour recevoir la douche, à la grande joie des spectateurs — et même à la sienne, car il fait chaud !

Toutes les marmites vidées, on organise une course frénétique à la bague ; tu sais ce que c’est. Puis, enfin, grand carrousel de nos douze chars, commandé par ton serviteur. Ce fut, sans me vanter, un pur chef-d’œuvre. La modestie me défend de t’en donner les preuves par le menu. Tu sauras seulement qu’il comprenait douze figures : le salut de front, les passes, les cercles, le huit, la croix, l’étoile, le moulin, etc., et, pour finir, une charge à fond de train, s’arrêtant net, comme un boulet de canon dans le sable humide, à deux pas des spectateurs. La peur qu’ils ont eue fait qu’ils nous applaudissent à tout rompre.

Restait le bouquet. Tout au bout de l’arène se dressait une forteresse à deux étages : le premier formé par une terrasse qui dépassait le mur d’enceinte, le second par une haute tour crénelée qui dominait le tout. La place était défendue par des diables noirs, aux dents et aux yeux blancs, qui se démenaient, comme leurs frères d’enfer dans un bénitier, et poussaient des cris de gens qu’on assassine. Nos soldats commencèrent par enfoncer les portes à coups de hache et, poussant un seul cri de : Vive la France ! ils entrèrent, firent une décharge générale, puis se ruèrent en avant à la baïonnette. Les moricauds épouvantés se cantonnèrent sur la terrasse et soutinrent là une lutte prolongée. Pendant ce temps, sans être aperçus d’eux, une douzaine de petits chasseurs se glissent derrière la tour, et faisant la courte échelle, escaladent les créneaux et, soudain, se mettent à canarder d’en haut les assiégés. Se voyant pris entre deux feux, les malheureux jettent leurs armes et demandent grâce. Pendant qu’on leur met les menottes, les douze chasseurs forment sur la tour une pyramide humaine ; le plus agile d’entre eux grimpe jusqu’au sommet et là, debout sur les épaules de ses camarades, au grand effroi des dames, il brandit le drapeau vainqueur, que toutes les bouches saluent d’une acclamation enthousiaste.

Une dernière fois, les quatre divisions s’alignent par rangs de quatre sur un côté du champ de manœuvres, les petits en avant avec leurs boucliers, les moyens avec leurs bâtons et leurs échasses, les grands avec leurs fleurets et leurs chars. Tout ce monde défile au pas devant le P. Recteur, qui salue chaque corps d’armée, au milieu des accents d’une musique triomphale. Mais la joyeuse surprise des spectateurs se traduisit par une tempête de bravos, quand on vit un groupe de respectables anciens, emportés par l’ancienne fougue de jeunesse, se hisser sur des échasses ou des chars, emboîter le pas derrière leurs cadets, peut-être leurs fils ou leurs neveux, et défiler avec eux devant l’assemblée, dans un bon ordre relatif, trébuchant parfois et semant la route de quelque béret mal affermi sur leur front chauve.

C’était risible, assurément : dis-moi, mon ami, pourquoi j’ai senti une larme me picoter le coin de l’œil, et pourquoi j’ai crié de toutes les forces de mon âme et de mes poumons : « Vivent les anciens ! » Ils nous répondirent : « Vivent les jeunes ! » Et les deux cris se croisèrent quelque temps, dominés tout à coup par un autre, spontané, unanime, qui résumait toute cette fête : « Vivent les Pères ! »

Je suis sûr que plus d’un ancien dut éprouver un serrement de cœur en disant adieu à ce vieux collège, où il s’était retrouvé si jeune et si bien chez lui, pour rentrer dans le tourbillon des affaires et des soucis quotidiens. Moi, je comprends mieux, maintenant, que les Jésuites soient aimés de leurs élèves, longtemps et toujours.

Dieu ! que nous sommes loin de notre ancien lycée !

Demain, grande excursion pour les jeunes seuls. Lever très matinal, au son du clairon et du tambour ; deux heures en chemin de fer ; messe au pèlerinage de Saint-E…; déjeuner sur l’herbette, dans les ruines du château de M…; promenade sous bois, par classes, avec le professeur (chance !) ; goûter sur les bords de la R…; souper au collège, dodo, rêves dorés et, au réveil, chute lamentable dans la préparation prochaine du baccalauréat. Sic transit gloria mundi.

Adieu, mon frère. Si je t’ai ennuyé, pardonne-moi ; je ne l’ai pas fait exprès.

Ton Paul.

48. De Louis.

15 juillet.

Mon cher Paul,

Cette fois, la mesure est comble. Écoute, sans préambule, pourquoi, en ce moment, le personnel du lycée est dans la consternation et toute notre bonne ville de Z… dans l’indignation.

Je t’avais dit, l’autre jour, les raisons du dégoût que m’inspiraient mes condisciples de philosophie. Depuis ils ont marché. Un premier scandale, à propos d’une expérience de physique en chambre obscure, avait été étouffé ; mais les abords de la classe continuaient à sentir mauvais. Hier, tout à coup, le bruit se répandit qu’un formidable pot aux roses venait d’être découvert au lycée.

Depuis plusieurs semaines, chaque nuit, quand tout l’établissement dormait, un misérable pion prenait avec lui deux ou trois philosophes, leur ouvrait une petite porte dont il avait la clef, allait avec eux s’amuser en ville, et les ramenait au bout de quelques heures par le même chemin. Le lendemain soir, un autre pion renouvelait ce bel exploit nocturne avec une seconde bande. Puis le premier reprenait la suite, et tous les élèves qui le voulaient, y passaient : après quoi on recommençait le tour. Quelques rhétoriciens plus avancés obtinrent la même faveur.

On s’était juré le secret. Comment fut-il trahi ? Je n’en sais rien. L’affaire cause un énorme tapage. On annonce que le ministre en personne viendra ouvrir une enquête rigoureuse pour établir les responsabilités. Style administratif ; comédie administrative. On sait d’avance comment ça finira : les pions seront déférés au Conseil académique, qui les proclamera coupables d’avoir manqué au devoir professionnel et indignes d’appartenir désormais à l’Université ; les jeunes rôdeurs de nuit que leurs familles n’auront pas encore retirés seront sévèrement admonestés, mais se consoleront avec le joli mot de leur professeur sur les charmes du libertinage au point de vue esthétique.

Pour ce qui me regarde, ma mère a déclaré à mon tuteur qu’elle exigeait mon retrait immédiat de cette porcherie et que je n’y remettrais jamais les pieds. Le pauvre homme est navré de ce qui arrive. Ton père triomphe et va t’écrire.

Je reste avec ma mère et prendrai des répétitions jusqu’aux examens, qui ne sont plus éloignés. L’an prochain, mon frère, j’ai l’espoir que tu ne rentreras pas seul dans ton collège. A quelque chose malheur sera bon !

Ton dévoué,

Louis.