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En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen

Chapter 64: 61.
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About This Book

A series of letters by a teenage student chronicles his reluctant transfer from a secular lycée to a Jesuit boarding school and his daily reactions, including nightmares, family conversations, and anxieties about discipline and identity. Through candid, youthful observations he examines preconceived prejudices about the Jesuits, sibling and parental influence, and the tension between imposed correction and personal growth. The epistolary structure follows early humiliation, moments of resignation, and a gradual willingness to judge by experience, offering an intimate account of adolescence, self-scrutiny, and the collision between rumor and firsthand observation.

Va, je ne te hais point !

Prie pour moi. Et bonnes vacances !

Jean.

59. De ma sœur.

8 octobre.

Mon cher frère,

Voilà toute une semaine déjà de solitude ! Ne me demande pas si j’ai encore le crève-cœur, ni combien de fois je monte dans ta chambre causer avec ton portrait, que j’ai mis là pour te remplacer. Il faut me pardonner cette petite folie : elle m’aide à prendre patience. Car après ces deux mois de vacances, où tu t’es montré si bon, ton départ a terriblement changé ma vie. Mais puisque je te l’ai promis, je veux être raisonnable.

Maman se console en consolant la mère de Louis, qui vient nous voir assez souvent. La pauvre femme ! N’ayant plus son fils, elle n’a plus rien, sinon le plaisir d’en parler avec nous. Son beau-frère lui tient rigueur de ce qu’elle lui a forcé la main pour faire entrer son pupille chez les Pères ; il tremble encore à la seule pensée des désagréments que cet acte de témérité pourrait lui attirer. Il en a fait l’aveu à papa, qui lui a répondu net : « Vous avez peur d’être appelé jésuite ?… C’est un tort. Je me suis aperçu que ça ne tue pas et, croyez-moi, ça vaut mieux que d’être déshonoré par ses enfants. » — « Je vous crois, monsieur Ker », a balbutié le brave homme abasourdi, et il s’est empressé de prendre son chapeau, craignant peut-être que papa ne l’invitât à venir dimanche avec lui à la grand’messe.

Sais-tu qu’il devient tout à fait pieux, notre cher papa ? Sa tenue recueillie à l’église fait l’édification de la paroisse ; le sermon ne lui paraît plus si monotone, ni les cérémonies trop longues. Je pense qu’il ira bientôt à vêpres : il a déjà remarqué que ton paroissien peut servir aussi à chanter les psaumes en latin. Ce paroissien fait des miracles.

Les lettres que madame X… reçoit de Louis débordent d’enthousiasme. Il vante le bon ordre et le régime de la maison, la direction paternellement ferme des maîtres, la facilité de rapport avec les élèves, le respect général des convenances, le sentiment du devoir, l’entrain au travail comme au jeu, l’esprit de famille, et dit qu’on ne peut comparer le collège avec le lycée, parce que c’est tout un autre monde. Aussi il promet à sa mère de lui donner désormais le plus de contentement possible, en ajoutant que, pour cela, il n’aura qu’à regarder… tu devines qui, et à faire comme lui. Là-dessus, tableau de l’estime qui entoure Paul, de la confiance absolue que lui témoignent les Pères, de l’affection qu’il inspire à ses camarades, de l’heureuse influence qu’il exerce même sur les moins traitables. Finalement, après la grâce de Dieu, c’est sur ton amitié qu’il compte pour arriver, avec le temps, à te ressembler un peu. Je sais tout cela par cœur, parce que je l’ai lu trois fois, dans le texte original, et je ne dis pas tout, pour ne pas te couvrir de confusion. Tu comprends que c’est pour nos parents et moi du pain bénit, et qu’on n’en perd pas une miette.

Je veux te remercier encore une fois, mon cher Paul, des avis et des conseils fraternels que tu m’as donnés pendant ces bonnes chères vacances. Les ai-je toujours assez bien reçus, dis ? Si je ne l’ai pas fait (car, malgré tout, je me sens beaucoup trop fière encore), pardonne-moi. Je ne les ai pas oubliés et je m’applique tous les jours à les faire passer dans ma conduite. Mais si tu étais là, tout irait bien mieux.

Tu m’as dit qu’à cause de tes études, maintenant plus sérieuses, tu ne pourrais plus nous écrire aussi longuement que l’an dernier : ce sera une grosse privation. J’aurais tant voulu savoir tout ce que tu fais et vivre ta vie au jour le jour, afin de m’encourager par ton exemple à mieux remplir tous mes devoirs !

Au moins, prions bien l’un pour l’autre, mon vrai frère, et aimons-nous comme le bon Dieu nous aime. Je t’embrasse.

Jeanne.

Ta mère aussi, mon cher Paul, regrette le jeûne auquel nous allons être condamnés tous par la réduction de tes loisirs ; mais ton devoir passe avant notre satisfaction. Remplis-le toujours vaillamment, avec l’aide de Dieu et de Marie !

60. A ma sœur.

10 octobre.

Ma bonne Jeanne,

On n’est jamais trahi que par ses amis. J’ai prié Louis de se souvenir qu’un philosophe doit savoir modérer sa langue, s’il ne veut pas risquer de commettre des exagérations toujours regrettables. Qu’il dise du collège tout le bien qu’il en pense : il n’en dira jamais trop. Mais pour ce qui regarde les vertus qu’il m’octroie si libéralement, je proteste contre le verre grossissant à travers lequel son amitié les mesure : quand il m’aura vu quelque temps de plus près, il en rabattra.

De son côté, mon autre ami Jean vient de me jouer un tour encore plus traître. Tu ne sais peut-être pas ce que c’est qu’un préfet de Congrégation chez les Jésuites ?… C’est un élève qu’on place sur le chandelier pour éclairer de ses vertus toute une division. A la chapelle de Congrégation, il préside les réunions sur une estrade, assisté de ses deux assistants. Dans les grandes circonstances, il complimente, au nom de tout le collège, le P. Recteur ou les illustres étrangers qui nous honorent de leur visite. C’est encore à lui qu’on recourt, lorsqu’il s’agit de plaider auprès des Supérieurs, soit une amnistie, soit une faveur exceptionnelle, promenade ou lever de six heures. Si, au prestige que lui donnent tous ces honneurs, il joint certaines qualités personnelles d’intelligence et de caractère, ses condisciples trouveront naturel, en mainte occasion, de lui déférer le rôle délicat d’arbitre des querelles et de redresseur des torts. Mon ami Jean remplissait depuis un an ces multiples devoirs de la préfecture avec une perfection qui ne laissait rien à désirer et, par conséquent, le bien commun semblait demander qu’on ne lui cherchât pas de remplaçant. C’était, je pense, l’avis de tout le Conseil de Congrégation, certainement le mien.

Or, il y a trois jours, quand le Conseil s’assembla pour désigner les candidats qu’on propose d’ordinaire aux suffrages des Congréganistes, Jean demanda la parole et dit : « Mon R. Père, j’ai porté le fardeau de la préfecture pendant toute une année : il me semble qu’un changement de titulaire ne pourrait qu’être utile à la Congrégation et à moi-même. Avec votre agrément, je décline donc toute nouvelle candidature à cette charge et je prie les Conseillers de reporter leur voix sur une autre tête. Il ne manque point ici de confrères qui méritent cet honneur aussi bien et mieux que moi. » Le Père n’objecta rien. On vota et je sortis en tête de la liste, évidemment comme ami de Jean. Je protestai de toutes mes forces que je ne me sentais pas à la hauteur de la tâche et que Jean, préfet modèle, avait rendu la place difficile à remplir pour n’importe qui, mais tout à fait impossible pour moi, le dernier venu. Je demandai, en conséquence, que l’on recommençât le vote. Hélas ! je n’y gagnai rien : ils me maintinrent au premier rang et les Congréganistes ratifièrent le choix.

Je suis donc préfet, pour mon malheur et le malheur des autres, et ce misérable Jean, nommé mon premier assistant, se frotte les mains sous mon nez en me disant : « Pincé, mon gros ! Chacun son tour. » Mais je ne me tirerai jamais honorablement d’affaire, si maman et Jeanne ne disent pas tous les jours, et papa le dimanche à la messe, une prière spéciale à mon intention. J’y compte.

Ce n’est pas tout. Le préfet est aussi, de droit, président d’une Conférence établie en première division. Elle a pour but de nous faire faire, autant que notre situation d’élèves pensionnaires le permet, l’apprentissage de la charité et (si le mot n’est pas trop prétentieux) de l’action populaire.

Notre premier moyen de contact avec le pauvre peuple, c’est l’instruction religieuse, que vingt à vingt-cinq enfants d’ouvriers viennent recevoir chez nous, chaque semaine, au temps de la récréation. Dix à douze catéchistes, philosophes ou rhétoriciens, ont chacun leur petit groupe de deux ou trois gamins, dont ils s’ingénient, rarement sans peine, quelquefois avec un succès très consolant, à éclairer l’esprit et à former le cœur. Ils sont aidés dans cette tâche par des leçons de choses sur tableaux coloriés, par de petites conférences sur l’histoire sainte, enfin par une bibliothèque de bons livres.

Les enfants sont ensuite récompensés, selon leur bon vouloir, par des secours que nous allons porter régulièrement à leurs familles, sous la conduite du P. Directeur, toujours pendant les récréations. C’est notre second moyen d’entrer en relations avec les pauvres gens. Nos visites les habituent à voir le prêtre et dissipent leurs préjugés contre l’indifférence des riches et des fils de riches ; ils se soulagent à nous raconter leurs souffrances et se laissent peu à peu, quelques-uns du moins, ramener aux pensées et aux pratiques chrétiennes. Nous-mêmes, nous apprenons là à compatir aux privations d’autrui, en les voyant de près, et à nous priver aussi pour de plus malheureux que nous.

Tu avoueras que c’est une fort belle œuvre ; mais comme toutes les œuvres et comme la guerre, elle a son nerf, qui est l’argent. Il nous en faut beaucoup, parce que ces pauvres gens ont beaucoup de besoins : chez certains règne la misère noire et une détresse à fendre l’âme. Je quête auprès des élèves, tous les dimanches ; mais les bourses des collégiens ne sont pas aussi larges que leurs cœurs et, sans l’aide des bonnes âmes du dehors, nous serions, comme les budgets modernes, en déficit perpétuel.

Papa, maman, Jeanne, vous êtes de bonnes âmes, n’est-il pas vrai ? Or donc, pour faire honneur à ma nouvelle présidence, je te charge, ma sœur, de réclamer à papa, chaque dimanche, au sortir de la messe, le prix de location de mon paroissien, et comme il ne s’agit pas d’un paroissien vulgaire (je parle du livre — et de papa), j’espère un fort minimum. Je l’autorise à le prendre sur mon futur héritage, que je ne souhaite pas de recueillir avant un siècle.

Maman et toi, ma chérie, tâchez de trouver le loisir et la laine nécessaires pour me tricoter, de vos habiles mains, chaque semaine, à l’intention de mes pauvres gamins, quelque petite pièce de vêtement bien chaud pour l’hiver, bas, chausson, gilet, châle, cache-nez, etc. Si tu pouvais débaucher pour le même travail une demi-douzaine d’amies et ramasser n’importe où quelques vieux vêtements encore mettables pour homme, femme ou enfant, je te baiserai sur les deux yeux. Nous faisons une distribution ordinaire à la fin de chaque mois et une extraordinaire en la fête de Noël.

J’ai fini mon boniment et je me félicite d’avance, avec mes petits pauvres, des jolis cadeaux que l’Enfant Jésus, leur frère du ciel, m’enverra par la poste de Z.

Louis, n’étant pas de la Congrégation, ne peut encore aspirer à l’honneur de porter la médaille de catéchiste. Peut-être aussi, grâce à l’éducation du lycée, son instruction religieuse garde-t-elle certaines petites lacunes qui l’exposeraient, sans qu’il s’en rendît compte, à être pour nos enfants un docteur d’hérésie. Mais ce n’est qu’une question de temps. Il a pris position très franchement, dès son arrivée, parmi les meilleurs élèves et commence déjà à faire honneur à ses deux patrons, Jean et moi. Nous l’encourageons de notre mieux.

Ce qui suit, Jeanne, est pour toi seule.

Je te félicite, ma bonne sœur, de prendre si raisonnablement le chagrin de notre séparation. Si tu avais fait autrement, tu aurais doublé le mien ; car, moi aussi, j’ai souffert de la rupture de ces relations si nouvelles, si fraternelles, que le désir de nous rendre mutuellement moins imparfaits avait établies entre nous durant les vacances. Mais chaque chose a son temps, et le bonheur, nous disait hier notre P. Directeur, n’est que là où est le devoir.

Bien loin d’avoir à te reprocher quoi que ce soit, ma chère Jeanne, je te remercie encore des encouragements que j’ai trouvés dans ton affection, ta franchise et tes bons exemples : grâce à tout cela et à nos communions, je puis te déclarer en confidence que ces deux mois, souvent si mauvais, ont passé cette fois pour mon âme sans faute sérieuse et presque sans trouble. Leur souvenir continue à stimuler ma volonté de bien faire.

Tu voudrais participer d’une façon plus complète à ma vie de tous les jours ? Mais tu ne sais donc pas, ma pauvre enfant, que la vie de collège est nécessairement très régulière, je ne veux pas dire monotone ? Aujourd’hui, on se lève, on travaille, on se couche ; le lendemain, on se lève à la même heure ou une demi-heure plus tard, on travaille, on se couche ; le surlendemain, suite du même chapitre, sauf qu’on va prendre l’air durant trois heures à la campagne. Et ainsi toujours. Cet ordinaire n’est varié que par quelques fêtes plus solennelles, religieuses ou profanes, dont le programme, dans ses grandes lignes, ne diffère pas de celui de l’année précédente, consigné sur le registre du P. Préfet. Il m’a dit que cela s’appelait le Coutumier. Les Jésuites sont essentiellement hommes de tradition, en tout, dans l’éducation comme dans l’enseignement : je crois que c’est leur grande force, et ils y tiennent. Ce n’est pas moi, garçon sérieux ou du moins désireux de l’être, qui les en blâmerai. Mais tu vois, pauvre chérie, quel médiocre intérêt il y aurait pour toi à être mêlée aux détails de ma vie journalière.

Ce que tu m’apprends des progrès de papa me comble de joie. Mon paroissien n’est pour rien dans ce miracle : tout vient de notre bonne Mère de Lourdes. Remercions-la bien ensemble, pour qu’elle ne laisse pas son œuvre inachevée.

Moi-même, Jeanne, j’attends beaucoup de tes prières, dont je vais avoir plus besoin que jamais durant cette année de philosophie, si décisive pour mon avenir. C’est, bien entendu, à charge de revanche.

Je t’embrasse comme mon unique sœur.

Ton frère,

Paul.

61. De ma sœur.

14 octobre.

Mon cher frère,

J’accours en toute hâte pour te dire que papa et maman acceptent bien volontiers de t’aider à soutenir l’honneur de ta nouvelle présidence et que j’ai déjà racolé deux bonnes amies pour venir travailler avec moi. J’ai envie de fonder un ordre de jeunes filles, qui s’appelleront les Chevalières de l’Aiguille pour les pauvres. Qu’en penses-tu ?

Mais, en retour, je pose une condition. Il faut absolument que tu trouves le temps de me « mêler aux détails de ta vie ». Tes belles raisons contre ne m’ont pas du tout convaincue. Je serai ravie de t’entendre parler de vos fêtes religieuses ou profanes, et même de moins que cela. Ta vie, mon Paul, c’est toi, et tout ce qui est toi m’intéresse.

Si tu ne peux plus nous faire de ces beaux longs récits de l’an dernier, rédige-nous, à tes moments perdus, un petit journal, où tu mettras ce qui te passera par la tête ou par le cœur, tantôt plus, tantôt moins. Tu nous l’enverras de temps en temps, pour que nous ayons quelque chose à sucer dans l’intervalle de tes lettres. Veux-tu, mon frère ? Je t’en prie au nom de la bonne Mère de Lourdes. Tu me feras du bien, et je prierai encore un peu plus, pour que Dieu t’éclaire sur ton avenir.

Ta sœur,

Jeanne.