J’ai dit déjà un mot de la cuisine sicilienne. Dans les Palaces, notamment à Palerme et à Syracuse, on trouve la table banale et fade, propre à ce genre d’établissements, mais, bien que plus chère, fort inférieure à celle des Palaces français. Dans les grandes villes, il y a des restaurants convenables, mais assez grossiers. Partout ailleurs, la nourriture est franchement exécrable. Quant aux vins, qui devraient, semble-t-il, être excellents, les plus renommés, ceux de l’Etna, l’Isola bianco de Syracuse, etc., sont corsés, mais plats, sans bouquet, sans finesse. Je ne parle pas du Marsala, qui n’est qu’un vin fabriqué. Seul, le Moscato de Syracuse, proprement servi dans un verre lavé au citron, au seuil d’une buvette contiguë aux opulents ombrages de l’Oreille de Denys le Tyran, peut-être parce qu’il faisait très chaud et que j’avais grand’soif, m’a paru frais, généreux, naturel, moelleux, presque digne, en un mot, du soleil et des vignes que chanta Théocrite.
Étant données les habitudes siciliennes, après en avoir royalement payé le transport et saturé de pourboires une trentaine d’oisifs encombrants, avides et toujours mécontents, qui ont fait mine de vous aider, embarquer et débarquer une auto est beaucoup moins simple qu’on ne croyait. D’abord, il est défendu d’y laisser de l’essence, et comme il est à peu près certain qu’on n’en trouvera pas à Villa S. Giovanni, voilà le malheureux automobiliste coincé entre le mensonge qui délivre et la vérité qui immobilise. Il ne faut pas demander à la vertu de l’homme plus que le bon sens ne peut accorder ; aussi mon ami s’empressa-t-il de déclarer avec toute la solennité requise, que sa voiture ne contient plus une goutte de benzine. Mais durant le trajet, un inspecteur incrédule, fureteur et quelque peu maître-chanteur, ne tarde pas à découvrir, dissimulé sous les bagages, un bidon de dix litres. Esclandre, altercation sonore, amende de quatre cents lires infligée par le préposé que nous sommes sur le point de vivement houspiller à cause d’un propos malsonnant qu’il se permet contre la France, quand le capitaine du ferry-boat, un parfait gentleman qui parle fort bien français, intervient, remet l’inspecteur à sa place et, au débarquer, explique notre cas au chef de gare de San Giovanni, qui réduit aussitôt l’amende à quarante centimes.
A notre arrivée à Palerme, à cause d’une chicane sur le poids de la voiture, nous avions déjà été condamnés à verser entre les mains d’un autre inspecteur assez suspect, un millier de lires en sus du prix réglementaire ; et comme nous ne connaissions pas encore l’arbitraire et l’élasticité des amendes siciliennes, nous les avions intégralement et fort naïvement payées.
Échappés enfin aux nombreux désagréments de la grande île, que rachètent de rares beautés, après avoir déjeuné à San Giovanni, nous attaquons la Calabre par le bout de sa botte, pour remonter à travers la Basilicate et les confins de la Campanie, jusqu’à Naples. Ce sont régions qu’on ne visite guère ; car il est peu fréquent qu’un touriste s’aventure au delà de Castellemare ou de Salerne. Or, si la Sicile est bien surfaite, par contre, on ne rend pas justice à la Calabre. Les villes, les monuments, les œuvres d’art, les restes du passé, il est vrai, n’y sont pas remarquables, mais au rebours de ce qu’on attendait, — car je ne sais pourquoi, on se peint volontiers une Calabre aride, pierreuse, broussailleuse et désolée, — la nature y est d’une splendeur incomparable. Nulle part, soit en Italie, soit en Espagne ou dans le midi de la France, je n’ai vu plus beaux oliviers que ceux qui forment d’immenses vergers et bordent les routes, par miracle excellentes, à quelques kilomètres au delà de San Giovanni, jusqu’aux approches de Nicastro ; et rien au monde n’a un style plus pur, plus classique, plus monumental qu’un bois d’oliviers, non plus formé d’arbres-martyrs, rabougris, suppliciés, décharnés, comme ceux que nous avons accoutumé de voir, mais plantureux, élancés, bienheureux, aux troncs énormes et lisses, comme en auraient des hêtres millénaires, et au feuillage tendre et sain comme celui des saules au bord d’une eau courante. Ce ne sont partout qu’orangers, citronniers, haies de roses ; puis à mesure qu’on s’élève dans le pays, qu’on s’éloigne de la côte pour gagner la montagne, de profondes forêts de noyers et de châtaigniers, coupées de sources ruisselantes ; et, comme le disait déjà P.-L. Courrier, qui parcourut ces régions en 1806, et manqua plus d’une fois d’y perdre la vie, « en voyant ces rochers, partout couronnés de myrte et d’aloès, et ces palmiers dans les vallées, vous vous croyez au bord du Gange ou sur le Nil, hors qu’il n’y a ni pyramides ni éléphants ».
Aujourd’hui, il n’y a plus de brigands sur les routes. Ils sont tous dans les petites villes où ils ont pris patente et se sont spécialisés dans l’industrie hôtelière. La campagne, peu habitée, est paisible et heureuse ; et ce n’est partout que tableaux primitifs et champêtres : femmes à la fontaine, l’amphore sur la tête ou l’épaule, pâtres sous un chêne fendu ou sous un olivier géant, enfants nus chargés d’oranges ou de citrons, tels qu’on en voit encore sur les belles images dont on illustrait autrefois les grandes éditions de Virgile.