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En Sicile et en Calabre cover

En Sicile et en Calabre

Chapter 11: X
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About This Book

A series of day-by-day travel impressions through Sicily and Calabria mixing landscape and architectural description with social observation. The narrator journeys along coastal and inland routes, assessing cities, ancient monuments, and local customs; Palermo is found less majestic than expected while Monreale’s cloister draws detailed attention. Citrus orchards, dusty villages, cube-like dwellings, crowded markets, and persistent guides and porters recur as motifs. Episodes range from petty misadventures and blunt critiques of inns to quieter reflections on how memory and expectation shape the experience of travel, yielding practical notes, aesthetic appreciation, and cultural commentary.

 

Nous arrivons le soir à Nicastro où précisément, il y a plus d’un siècle, des bandits tuèrent, à coups de fusil, trois hommes de l’escorte de P.-L. Courrier ; car nous voici au cœur de la Calabre montagneuse, « Calabria Ferox ». Notre arrivée, un samedi soir, soir de flânerie générale, excite une curiosité encore plus avide, provoque des attroupements encore plus compacts qu’en Sicile. Pour échapper aux étreintes d’une foule expansive et criarde, dont le fumet est un peu fort, nous nous réfugions dans l’hôtel, le seul de l’endroit, qui est tout ensemble abattoir, boucherie, café, tonnellerie, forge, et que sais-je encore. Bien que les chambres qu’on nous offre soient assez vastes, elles se révèlent naturellement sordides et délabrées, et s’ornent, en guise de toilette, d’une caisse d’emballage renversée, sur laquelle repose une cuvette grande comme une soucoupe. En prenant langue avec le patron, un jeune homme à la tignasse en auréole, nous ne tardons pas à constater qu’il est aux trois quarts fou et ne garde quelque suite dans les idées que lorsqu’il s’agit de célébrer le luxe de ses galetas et d’en tirer le prix qu’exigerait l’administration d’un Palace pour un appartement avec « tout le confort moderne ». Enfin, nous tombons à peu près d’accord, nous descendons à la salle à manger, qui est en même temps une boutique d’épicerie et une cordonnerie, et nous commençons de savourer les fatales spaghetti, en attendant la tranche de veau bouilli, quand notre homme s’attable avec nous et, jusqu’à la fin du repas, malgré notre accueil polaire, nos apartés significatifs et nos « bastas » énergiques, nous étourdit de son verbiage calabrais auquel nous n’entendons goutte.

Je monte me coucher ; à peine allais-je oublier, dans la première somnolence, les horreurs de mon gîte, qu’il frappe à ma porte pour me demander à quelle heure, le lendemain matin, il conviendra de me réveiller. Je hurle n’importe quoi, afin d’avoir la paix, je me rendors, il refrappe et me force à me lever pour m’indiquer certain endroit qu’il appelle pompeusement « Ritirata ». Contenant avec peine une colère qui bouillonne, je lui déclare qu’il n’était nullement nécessaire de me signaler l’endroit en question, attendu qu’il proclame hautement son existence à l’aide des émanations qu’il envoie par toute la maison. Troisième rentrée dans le sommeil, puis troisième appel à la porte, afin de me faire remplir les bulletins de la police qui, en Italie, sont encore plus méticuleux et plus stupides qu’en tout autre lieu. A ce dernier coup, une fureur totale m’envahit, je saisis mon hôte par le col, et d’une poussée dont je ne calcule pas la violence, je l’envoie, semant ses bulletins, la tête la première, dans sa « Ritirata », dont l’entrée se trouve tout juste en face de la chambre ; puis je verrouille l’huis sur un grand bruit de catastrophe, après quoi, la conscience tranquille, je jouis enfin d’un sommeil que seuls quelques moustiques osent encore troubler.

Le lendemain, c’est dimanche et jour de marché. De ma fenêtre, j’ai vue sur la rue principale et la grand’place où se pressent, avec leurs ânes, leurs bœufs, leurs chèvres, leurs agneaux et leurs petits cochons noirs, les paysans des alentours. La région qui s’étend de Catanzano à Nicastro est à peu près la seule, en Italie, où se soient conservés les costumes d’autrefois. Les hommes, il est vrai, ne portent plus le chapeau pointu, l’escopette ou le tromblon du brigand calabrais ; mais les plus vieux ont encore le bas de leur pantalon loqueteux, ficelé en losanges. Quant aux femmes, avec leur corselet de velours lâchement lacé sur la chemise blanche, leur jupon rouge-géranium, à volants noirs, sur lequel s’échancre une robe généralement mauve qui se relève sur les côtés pour former une sorte de vertugadin, leurs pieds toujours nus, leur sombre chevelure coiffée d’une amphore, d’une corbeille de citrons ou d’un paquet d’herbes, n’étaient l’âcre poussière et les mauvaises odeurs qui s’élèvent de la route, elles auraient l’air de figurantes d’opéra-comique ou de modèles de Léopold Robert. Tout cela jacasse plus qu’il ne grouille autour de poteries, de fruits, de cotonnades ; de lentes affaires se concluent après d’interminables marchandages. A mes pieds, au seuil de la boucherie-charcuterie-remise-abattoir-étable qui forme le rez-de-chaussée de l’hôtel, j’assiste ainsi à l’un des humbles drames qui se répètent à tous les coins de la place. Un vieux paysan, monté sur son vieil âne, s’approche de la porte et présente au boucher un agneau dont les quatre pattes sont réunies par un bout de ficelle. Le boucher soupèse dédaigneusement la petite bête et en offre un prix qui excite chez le vieux paysan une indignation stupéfaite. Il reprend l’agneau, fait mine de s’en aller. Le boucher le rappelle, ajoute probablement une ou deux lires à l’offre ; l’autre revient, l’air menaçant, comme s’il ne s’agissait plus de palabrer mais d’étrangler un ennemi mortel. Le boucher, à son tour indigné, rentre dans sa boutique, au seuil ténébreux de laquelle le paysan invective, attestant les dieux et les hommes qu’au prix qu’on ose lui proposer, il aime mieux jeter l’agneau sur le sol et le donner pour rien. Il fait comme il dit, remonte en selle et passe son indignation sur son âne qui s’éloigne dans une héroïque pétarade. Abandonné de tous, l’agneau gît sur le flanc, dans la poussière, et pleure comme un enfant. Peut-être voit-il aux crocs du mur, les cadavres de ses frères écorchés qui se balancent en l’attendant. Il tente quelques soubresauts impuissants ; puis, tout à coup, du plus profond de sa détresse, aperçoit, tombée d’une charrette, une touffe d’herbe pareille à l’herbe de sa montagne. Une stupeur heureuse coupe net ses sanglots. Ses lèvres parviennent à happer les brins verts ; il les attire, les grignote, les déguste lentement, avec de petits hochements de tête approbatifs et satisfaits ; les maux sont oubliés, le bonheur renaît sur la terre et de gras pâturages recouvrent la poussière…

Hélas ! comme un dieu nonchalant qui regarde de trop haut et a d’autres soucis, je sais que le drame tire à sa fin et je vois s’égoutter les dernières minutes d’une innocente vie. En effet, le destin hâte le pas. Le boucher reparaît sur le seuil et le paysan au coin de la ruelle. Ils se rapprochent, n’échangent que deux mots, quelques billets crasseux passent de l’un à l’autre, la conjonction des volontés fatales s’accomplit et l’ombre de la mort descend sur la victime. Elle ne pousse plus un cri, un peu de sang rougit une cuvette, le temps pour moi de détourner la tête ; et ce qui ce matin folâtrait dans la rosée, pend maintenant aux crocs de l’ignoble et puante masure.