Depuis longtemps, depuis les jours les plus lointains de ma jeunesse, la Sicile, la terre des idylles de Théocrite, qui du reste furent écrites à Alexandrie, le paradis du beau temps sans nuages et des plaisirs champêtres, hantait mes rêves de bonheur. Voici plus de vingt ans que j’habite l’un des plus beaux lieux de la terre, cette Côte d’Azur qui va d’Hyères à Menton, et se prolonge en Italie, de Vintimille, en passant par Gênes, jusqu’aux portes de Pise, Amalfi et Sorrente, ce point nuptial de l’Europe. J’ai vu les plages de l’Espagne et les lacs divins de la Lombardie. J’ai vu l’Égypte, la Grèce, la Syrie et le Bosphore. J’ai vu la Californie, dont quelques coins vaudraient presque certains golfes des rives liguriennes si elle avait derrière elle un passé moins informe, et surtout si on ne l’avait pas si lamentablement déboisée. Mais je ne sais pourquoi la Sicile me semblait infiniment plus désirable. L’imagination se crée ainsi des foyers de félicités, des réserves de songes ; et à qui me demanderait s’il convient de les entretenir ou de les détruire, je répondrais qu’il vaut mieux les détruire ; car plus on détruit de rêves, plus on approche de la vérité, qui est, à ce qu’affirment les grands sages, la seule forme du bonheur qui soit digne de l’homme.
Aussi, lorsqu’un de mes vieux amis vint me dire : « Je pars ces jours-ci pour faire en auto le tour de la « perle des îles », voulez-vous m’accompagner ? » nous ne prîmes, ma femme et moi, que les quelques heures nécessaires aux indispensables bagages et nous voilà sur la route, dans la 20 chevaux que conduit notre hôte, une Renault pas très jeune, manquant un peu de nerf dans les reprises et les côtes, mais solide, ayant fait ses preuves en Espagne, bien suspendue et de tout repos.
Je n’ai nullement la prétention de découvrir la Sicile, ni l’intention de vous la révéler. Mais il n’est pas mauvais, je pense, que de temps à autre un passant sans parti pris fixe l’image de l’un de ces grands pays légendaires qui sont les lieux de pèlerinage de l’humanité ; de même qu’il n’est pas inutile que les voyageurs qui, de plus en plus, trop souvent par snobisme ou sur la foi de relations conventionnellement idéalisées, s’y précipitent aveuglément, soient prévenus des inconvénients et des déceptions qui les attendent. C’est ce que je vais faire le plus simplement, le plus sincèrement possible dans ces notes de voyage jetées au jour le jour sur le papier.
A partir de Vintimille, nous longeons donc la Riviera italienne jusqu’à Pise. D’abord celle du Ponant, moins séduisante, plus aride, plus souillée par l’industrie que la Riviera française ; puis celle du Levant, à l’est de Gênes, beaucoup plus éclatante, plus verdoyante, plus pittoresque et plus fleurie. De Pise à Rome et de Rome à Naples, le voyage trop connu se poursuit sans incidents par des chemins moins redoutables que nous ne l’avions prévu. A Naples, nous constatons que la guerre et l’influence de Mussolini ont passé sur la racaille napolitaine comme la rosée du matin sur une statue de marbre. Elle est exactement ce qu’elle fut, ce qu’elle sera probablement toujours, et plus voleuse que jamais. C’est ainsi que sur la route de Naples à Pompéi, qui n’est qu’une rue grouillante, et donc avec la complicité manifeste de la foule, on me subtilisa, sur le toit de la voiture, une valise contenant un complet tout neuf et mon smoking. J’allai me plaindre à la police et l’on me demanda :
— Votre valise était-elle fixée au toit par une chaîne d’acier et un cadenas ?
— Non, elle était maintenue par une courroie.
— Alors, de quoi vous plaignez-vous ? me fut-il textuellement et tranquillement répondu. Il est tout naturel que l’on vous l’ait volée, « puisque » cela se fait tous les jours.
A Naples, le soir, nous embarquons l’auto sur le bateau qui doit nous porter en Sicile, où nous abordons le lendemain matin, après maintes chicanes et contestations au sujet de la voiture et au milieu d’une nuée d’aides inutiles qui réclament âprement leurs pourboires et nous révèlent que le Sicilien est aussi indiscret, aussi quémandeur, aussi agaçant que le Napolitain.
Palerme ! « Palermo la Felice ! » ville au nom magnifique que semblent éventer des palmes et qu’enguirlandent de somptueux prestiges !… En réalité, ce n’est qu’une cité assez banale, assez vulgaire, grisâtre sous l’ardent soleil, sans caractère, mal tenue, d’une richesse terne et pauvre. N’étaient les véhicules de toutes sortes, barbarement barbouillés, qui illuminent ses rues, on se croirait dans n’importe quelle préfecture du Midi de la France. Elle n’offre, du reste, avec sa Chapelle Palatine, son Palais Royal, sa Cathédrale, etc., que des curiosités de second, et même de troisième ordre. Seuls d’admirables vergers de citronniers, qui lui font une ceinture d’or, répondent à ce que l’imagination exigeait de la capitale actuelle de l’antique Trinacrie.