Passé les vergers de citronniers, la campagne palermitaine est minable, poussiéreuse, banlieusarde. On y fait connaissance avec le déplorable type d’habitation que l’on retrouve ensuite par toute la Sicile, aux abords des grandes et petites villes, et qui est la seule demeure que connaissent les villageois : un cube de pierrailles ou de plâtras écaillés, badigeonné de blanc, de rose, d’ocre ou de bleu sale. Il n’y a pas de fenêtres. Une grande porte ronde, toujours ouverte, éclaire seule l’unique pièce où, la nuit venue, se retire toute la famille en compagnie des poules, des chèvres et de petits cochons noirs ; car le jour, tout cela vit, grouille, mange, jacasse, se gratte et s’épouille à l’ombre des murs, sur la grand’route.
A quelques kilomètres de Palerme, une incroyable merveille : dans l’ancien couvent des Bénédictins, fondé au XIIe siècle par le Normand Guillaume II ou le Bon, le cloître de Monreale, l’un des plus grandioses, des plus beaux, des plus féeriques qu’on puisse voir. Mais ses arcades italo-romanes, ou plutôt sarrasines, supportées par 216 colonnes accouplées, couvertes de mosaïques multicolores où dominent les cubes d’or, et surmontées de chapiteaux qui varient à l’infini leurs sculptures et leurs ornements, tout cela, ainsi que sa délicieuse fontaine entourée d’arceaux, et ruisselante d’eaux vives, est beaucoup trop connu pour que je m’attarde à le décrire une fois de plus. Il est temps de pénétrer dans la campagne sicilienne, de voir l’île telle qu’elle s’étale et se comporte sous le soleil de Dieu et de parcourir des routes moins fréquentées.
Nous passons par Alcamo, ville d’une cinquantaine de mille habitants, sans intérêt, où nous déjeunons très mal, dans la meilleure auberge, qui est sordide, crasseuse, noirâtre et nauséabonde, comme toutes les auberges et tous les hôtels de Sicile, ceux de Palerme, de Girgenti, de Syracuse, de Taormina et de Messine exceptés, et nous partons à la recherche de Ségeste.
Mais il n’est pas facile de découvrir Ségeste. Rien ne l’indique, aucun chemin n’y mène. Nous faisons d’abord fausse route jusqu’à Calatafimi, où plane encore le souvenir de Samuel Butler, l’auteur d’« Erewhon », qui y séjourna, et dont le nom sert d’enseigne à une très mauvaise osteria. Une panne de l’auto, dont le carter a heurté une énorme pierre, nous oblige de nous y arrêter ; et nous prenons contact avec le Sicilien à l’état natif. C’est dimanche, personne ne travaille, c’est-à-dire que par je ne sais quel miracle, on parvient à rendre plus manifeste l’oisiveté générale et presque totale des jours ouvrables. La rue est pleine d’une foule non point nettoyée ou lavée, mais qui a joyeusement revêtu par-dessus la crasse héréditaire, des complets presque neufs. L’auto vient à peine de stopper que des centaines de gamins, sortis de terre comme des moucherons, assaillent la voiture, grimpent sur les ailes, sur les marchepieds, ouvrent les portières, tripotent les bagages. On se croirait dans un village de l’Afrique centrale, et je dois, tandis que mon ami s’occupe de l’avarie, tourner sans cesse autour de la voiture en distribuant d’inoffensifs coups de canne. Bientôt les adultes se joignent aux enfants ; tout ce monde s’approche sans vergogne, s’entasse autour de l’auto, nous empêche de remuer et de respirer, crie à tue-tête, jacasse sans arrêt, gesticule, donne son avis, veut à toute force intervenir et collaborer. Nulle malveillance, aucune méchanceté, mais une indiscrétion, une familiarité, une curiosité de négrillons ou de grands singes qui tiennent à tout voir de près, à toucher tout afin de se mieux rendre compte. A Naples, dans une pareille presse, nous aurions été lestement soulagés de nos montres et de nos portefeuilles ; ici non ; en revanche, le soir, nous constatons que nous avons été généreusement pourvus de puces, et même que l’un de nous a été gratifié de quelques insectes moins agiles mais plus répugnants.
J’ai noté un peu longuement cet incident, parce que, dans toutes les villes de la Sicile, hormis les trois plus grandes, au moindre arrêt, nous eûmes à subir des assauts analogues qui finissaient par devenir extrêmement énervants.