Enfin, nous repartons ; et après bien des tâtonnements, grâce aux indications plus précises que nous donne un paysan qui, comme beaucoup de Siciliens ayant été chercher fortune en Amérique, parle quelque peu l’anglais, nous parvenons à découvrir, non pas le chemin ou le sentier — il n’y en a point — mais les herbages incultes et déserts qui mènent à l’introuvable temple de Ségeste.
On traverse à gué un large ruisseau ; on monte durant une demi-heure le long d’une pente molle, ondulée et fleurie par le printemps, car nous sommes en avril ; puis, au détour d’un repli de terrain, posé bien d’aplomb, comme un objet un peu trapu et un peu lourd sur sa colline verte, et se détachant nettement sur un fond de rochers, à cinq ou six cents mètres de distance, dans une solitude illimitée et absolue, le temple se dresse devant nous. Il se présente de face, avec les six colonnes qui portent le fronton. Il semble intact. Il est du Ve siècle. Comme tous les monuments grecs de la bonne époque, il n’est pas très grand.
Ce serait, je le sens, le moment de refaire le traditionnel couplet sur l’harmonie souveraine, les proportions infaillibles, la pureté, la sûreté sans égales de l’architecture hellénique. J’avoue que le premier choc est assez mou. Notre œil, habitué à des constructions énormes, infiniment variées, infiniment complexes, est d’abord déconcerté. Le temple est sensiblement plus lourd, plus massif, plus bas, plus épais que ne le prévoyait notre rêve de grâce et de beauté. Il paraît têtu, borné et assez méchant. Il n’a pas du tout l’aspect heureux, souriant et serein, l’air en fête qu’on attendait. On dirait plutôt un bouledogue prêt à mordre.
En tout cas, nos édifices qui se croient grecs, la Bourse et la Madeleine, par exemple, sont à peu près à celui-ci ce qu’une « Jeanne d’Arc » de la rue des Saints-Pères est à la victoire de Samothrace.
Est-ce notre œil qui a tort ? C’est probable. Nous éprouvons une impression analogue devant les plus belles statues grecques du temps de Périclès. Les jambes des hommes nous semblent, en général, trop courtes et celles des femmes trop lourdes. Nos regards sont corrompus par tant de siècles de déformations, auxquelles il faut ajouter celles de l’art d’aujourd’hui, qui dépassent tout ce qu’on avait osé tenter, qu’ils ont perdu toute notion d’équilibre et de réalité. Il nous est donc impossible de comprendre de quelle façon les Grecs voyaient leurs temples, car nos yeux, en cette cause, sont à la fois juges et parties.
Mais les souvenirs redressent et grandissent la vision. Le temple recule dans le passé. Il porte le prestige et le poids de plus de vingt-trois siècles. Tout est mort autour de lui. De Ségeste qui le consacra à Cérès, il ne reste qu’un théâtre en ruines ; de Sélinonte, son ennemie, trois tas de gigantesques pierres. A cinq kilomètres à la ronde, excepté la masure du gardien, il n’y a plus une habitation humaine, plus un arbre, rien qu’une herbe rase et rare. L’illusion qui s’était affaissée remonte le long du monument et l’imagination le remet à sa place, au centre de la guerre du Péloponèse et de l’histoire de Thucydide. Autour de ces colonnes tourne un moment tout le destin d’Athènes ; car c’est à la prière des habitants de Ségeste, en guerre contre ceux de Sélinonte, que la rivale de Sparte décide la désastreuse et folle expédition de Sicile, qui est le commencement de son irréparable ruine. L’an 415 avant J.-C., les députés d’Athènes envoyés à Ségeste « pour vérifier l’existence des valeurs qu’on disait se trouver dans le trésor public ou dans les temples, et pour s’informer du point où en était la guerre avec Sélinonte »[1] gravirent ces degrés de pierre qui menaient à la Cella, encore inachevée, et firent à la déesse un sacrifice avant d’emporter « les soixante talents d’argent non monnayé, comme solde d’un mois pour soixante vaisseaux dont ils se proposaient de solliciter l’envoi »[2] ainsi que le dit textuellement Thucydide. Or, si ces députés revenaient aujourd’hui, à la distance d’où nous l’apercevons d’abord, ils reverraient le temple avec ses trente-six colonnes fauves, ses entablements et ses frontons, exactement tel qu’il était il y a deux mille trois cent quarante-huit ans, et se croiraient en proie à l’hallucination qui nous gagne quand nous contemplons l’unique et solitaire survivant d’un magnifique monde qui n’est plus…
[1] Thucydide, « Histoire de la guerre du Péloponèse ». L. VI, 6.
[2] Thucydide, « Histoire de la guerre du Péloponèse ». L. VI, 8.
Le soir de ce dimanche nous arrivons à Castelvetrano, ville de quelque vingt mille habitants, où notre entrée et notre arrêt devant le principal hôtel soulèvent la même émotion, la même curiosité indiscrète et encombrante, provoquent les mêmes attroupements, les mêmes bousculades qu’à Calatafimi. L’hôtel, le meilleur nous affirme-t-on de toutes parts, est franchement ignoble ; le dîner, servi sur une nappe répugnante, par un sourd-muet empressé, chevelu et crasseux qui, tout le temps, pousse des cris sauvages, est abominable. Et les lits sont tellement suspects que nous n’osons pas nous déshabiller. Mais comme nous avons oublié de convenir des prix, la note présentée le lendemain rivalise fièrement avec celles des plus nobles palaces.
De bon matin nous nous hâtons de fuir ces lieux que nous croyons — n’étant pas encore habitués aux hôtels et auberges de la Sicile normale — particulièrement inhospitaliers, et nous débouchons dans les basses plaines arides où, sur deux collines sablonneuses, s’élevaient les sept temples de Sélinonte.
Dans une solitude aussi vaste, un abandon aussi total que celui de Ségeste, dans un paysage de fin du monde, plat, blanchâtre, saupoudré de sable pâle et tout à fait stérile, on aperçoit tout d’un coup un immense désastre. D’énormes tronçons de colonnes encore debout, de formidables socles renversés, de monstrueux chapiteaux chavirés, de gigantesques fragments d’architraves, d’entablements et de frontons ont été, semble-t-il, ramassés en trois tas inégaux par le balai rapide et dédaigneux de quelque cataclysme sans mesure. Est-ce une catastrophe lunaire ou le plus insensé des cauchemars cubistes ? On s’approche troublé, intrigué, ahuri, déconcerté. On ne sait par quel bout prendre ce tohu-bohu cyclopéen, dont aucune autre ruine ne peut donner l’idée. Aucune puissance humaine, quand elle détruit, n’opère de cette façon, ne produit de semblables décombres. On pénètre dans le chaos, on escalade des blocs de pierre hauts comme des quartiers de rocs vierges ; et peu à peu on discerne un certain ordre dans cette prodigieuse confusion. Des files de colonnes sont étendues dans le sable, tombées en rang, toutes du même côté, comme si le temple avait été plié, puis couché d’un seul coup, à droite ou à gauche, par une force surnaturelle. C’est en effet, la vague horizontale d’un tremblement de terre, que la mémoire des hommes a oublié, qui acheva l’anéantissement de la rivale de Ségeste dont tous les habitants avaient été massacrés il y a vingt-trois siècles.
Contrairement aux habitudes des Grecs, dont l’architecture gardait toujours des proportions humaines, l’un de ces temples, consacré à Jupiter, était de dimensions colossales, le plus grand, avec un autre dont nous verrons les ruines à Girgenti, qu’ils aient édifié.
On a réuni, au Musée National de Palerme, les fragments d’architecture et de sculpture trouvés dans les temples. Les plus remarquables, qui comptent même parmi les plus précieux que nous ait légués l’antiquité, sont les fameuses métopes qui vont de l’an 627 à l’an 409 avant J.-C., ce qui permet de suivre l’évolution de l’art grec depuis la période archaïque, représentée par un Hercule hideux comme un anthropoïde qui porte deux cyclopes monstrueux, jusqu’au Jupiter et à la Junon, à l’Hercule et à l’Amazone, à la Diane et à l’Actéon, à la Pallas et au Géant Encelade, qui annoncent déjà les chefs-d’œuvre des grandes années.