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En Sicile et en Calabre

Chapter 7: VI
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About This Book

A series of day-by-day travel impressions through Sicily and Calabria mixing landscape and architectural description with social observation. The narrator journeys along coastal and inland routes, assessing cities, ancient monuments, and local customs; Palermo is found less majestic than expected while Monreale’s cloister draws detailed attention. Citrus orchards, dusty villages, cube-like dwellings, crowded markets, and persistent guides and porters recur as motifs. Episodes range from petty misadventures and blunt critiques of inns to quieter reflections on how memory and expectation shape the experience of travel, yielding practical notes, aesthetic appreciation, and cultural commentary.

 

Des splendeurs de l’antique Girgenti, « la plus belle ville des mortels », au dire de Pindare, et qui compta, paraît-il, huit cent mille habitants en y comprenant les esclaves, il ne reste qu’une pauvre rue étroite, sombre, escarpée et extrêmement malpropre. Mais du moins, grâce à un Suisse, probablement moins Helvète qu’Allemand, on y trouve un hôtel bien tenu, entouré d’un beau jardin de citronniers, de lauriers-roses et de camélias, et d’où l’on a, sur la mer et sur la campagne onduleuse, une vue délicieusement douce et paisible. De tels agréments sont si rares en Sicile qu’il importe de les signaler.

Le lendemain, le départ de Girgenti ne put se faire de bonne heure comme nous l’avions espéré. Il fallait réparer la chaîne de la magnéto. En tout pays civilisé, c’eût été l’affaire d’une trentaine de minutes. Il n’en va pas de même en Sicile, où d’abord trois ou quatre mécaniciens, tous ceux du patelin, s’assemblent autour de la pièce pour délibérer en fumant des cigarettes. Quand l’un d’eux, poussé par les pourboires prodigués, se décide enfin à mettre la main à la besogne, la meilleure partie de la matinée est déjà perdue. Nous ne quittons donc Girgenti que vers les onze heures ; nous déjeunons malproprement à Licata, sale petite ville à l’embouchure du Fiume Salso, des inévitables spaghetti, parcimonieusement arrosés d’une sauce tomates de conserve, et de la non moins inévitable tranche de veau coriace et fade, non pas frite mais bouillie dans l’huile rance, et après nous être trois ou quatre fois égarés car il n’y a jamais sur aucune route un seul poteau indicateur, au soir tombé, nous arrivons enfin, à travers des montagnes désertiques et par des routes épouvantables, à Palazzolo Acreïde. Nous avions l’intention d’y passer la nuit, mais à l’aspect de la meilleure auberge de l’endroit, qui compte cependant plus de quinze mille habitants, le courage, comme disait le vieux jardinier de mes parents, descend dans nos talons. Il est neuf heures ; mes compagnons meurent de faim, et, le dégoût dans l’âme et le cœur entre les dents, se résignent à chercher à dîner dans la nauséabonde masure. Pour moi, habitué aux jeûnes hygiéniques, grâce à la pratique de l’excellent système du docteur Guelpa, je renonce sans peine au repas du soir et, une trique à la main, je monte autour de la voiture une garde indispensable, car les gamins effrontés et pillards pullulent comme des moustiques. Ensuite, nous reprenons la route de Syracuse ; nous nous égarons encore, nous crevons dans le noir et la boue, pour arriver vers minuit dans la moderne et laide banlieue qui précède l’île d’Ortygie, cœur de l’antique cité.

Nous trouvons enfin bon gîte dans l’excellent hôtel qui domine les Latomies des Capucins, et le lendemain, du balcon de notre chambre, dans l’air bleu du matin, nous découvrons à peu près tout ce qui reste de la plus grande ville que bâtirent les Grecs.

Et d’abord, à nos pieds, formant le jardin de l’hôtel, les fameuses latomies, où, l’an 415 avant J.-C., à la suite du désastre de Nicias, périrent les prisonniers athéniens.

Les latomies de Syracuse sont, comme on sait, d’anciennes carrières, mais abandonnées depuis tant de centaines, il faudrait presque dire de milliers d’années, que toute trace de travail humain a complètement disparu. Les parois à pic, hautes de plus de cent mètres, les excavations informes, les voûtes disloquées, les énormes rochers en surplomb, dévorés par le temps, évoquent des gorges célèbres, les abîmes de grottes préhistoriques. C’est le décor rêvé pour quelque drame immémorial ; et c’est, en effet, entre ces terribles murs monolithes, à la fraîcheur desquels fleurissent aujourd’hui les citronniers, les mandariniers et les lauriers-roses que s’accomplit l’une des plus affreuses tragédies de l’antiquité. Poussés par la stupidité du plus grand nombre, qui finit toujours par mener au désastre les États démagogiques, sept mille citoyens d’Athènes, parmi ceux qui partirent un matin du Pirée « sur la plus superbe flotte et la plus magnifiquement équipée qui fût jamais sortie d’un même port »[3], sept mille prisonniers échappés à l’épouvantable carnage du fleuve Assiniros, furent entassés entre ces murs lisses et impitoyables. Écoutons maintenant Thucydide, car il ne convient pas de mêler des accents puérils ou excessifs à la grande et simple voix de l’histoire.

[3] Thucydide, « Histoire de la guerre du Péloponèse ». L. VI, 31.