« Parqués dans une enceinte creuse et resserrée, ils furent d’abord exposés sans abri à l’ardeur suffocante du soleil ; puis survinrent les fraîches nuits d’automne, et cette transition détermina des maladies. N’ayant pour se mouvoir qu’un espace étroit, et les cadavres de ceux qui succombaient à leurs blessures, aux intempéries ou à quelque accident, gisant pêle-mêle, il en résulta une infection insupportable, qu’aggravèrent encore les souffrances du froid et de la faim ; car durant huit mois on ne donna à chacun des prisonniers qu’un cotyle d’eau et deux cotyles de blé. Enfin, de tous les maux qu’on peut endurer dans une captivité pareille, aucun ne leur fut épargné. Pendant soixante-dix jours, ils vécurent ainsi tous ensemble ; ensuite, ceux qui n’étaient ni Athéniens, ni Grecs de Sicile ou d’Italie furent vendus »[4], ce qui veut dire que les autres périrent peu à peu, un à un, dans l’effroyable « in pace ».
[4] Thucydide, « Histoire de la guerre du Péloponèse ». L. VII, 87.
Dans une autre latomie, celle du Paradis, se trouve l’Oreille de Denys le Tyran, qui permettait à celui-ci, au dire de la légende, de saisir les moindres propos tenus par les prisonniers qu’il y accumulait. Quoi qu’il en soit, la longue grotte sinueuse, très pittoresque et plus haute qu’une cathédrale, amplifie si extraordinairement tous les bruits qu’on entend tout au fond, à cent mètres de distance, le crissement d’un morceau de papier déchiré près de l’entrée et que le claquement des mains s’y répercute en coups de canon.
Il y a encore à Syracuse un théâtre grec dont les ruines ne sont pas très remarquables ; des catacombes, que nous fit visiter un moine et qui sont assez peu impressionnantes parce que la lumière du soleil y pénètre de toutes parts ; la fameuse fontaine Aréthuse qui, depuis un tremblement de terre, ne verse plus, dans un bassin entouré de papyrus, qu’une eau salée ; il y a, enfin, la cathédrale, au milieu de l’île d’Ortygie, c’est-à-dire de la Syracuse d’aujourd’hui, laquelle n’est qu’une petite ville d’aspect médiéval, aux rues étroites et sombres. Ce qui domine tout ici, ce qui l’emporte sur tout, comme dans tous les lieux chargés d’histoire — et quel lieu, Athènes, Rome et Jérusalem exceptées, est plus chargé d’histoire que celui-ci ? — c’est ce qu’on n’y voit plus, ce sont quelques noms sonores que l’on répète sur des emplacements vides.
Nous quittons Syracuse dans l’après-midi et arrivons à Catane vers le soir. Catane, la plus grande ville de la Sicile après Palerme, est sans intérêt, commerçante, banale et laide. Nous nous empressons de la quitter, après une nuit médiocre dans le meilleur hôtel, à peine digne d’une sous-préfecture française. Nous sommes maintenant dans la région de l’Etna, dont nous contournons les puissantes assises. Mais le plus grand volcan de l’Europe n’est, en ce moment, qu’une montagne assez ordinaire, où achèvent de fondre quelques plaques de neige et qui envoie tranquillement vers le ciel une paisible colonne de fumée[5]. Malgré ses trois mille mètres, il n’encombre ni n’écrase le paysage, et se contente d’épauler paternellement la route peu remarquable qui nous conduit à Taormina.
[5] C’était le 3 mai, quelques jours après, le volcan devint menaçant, puis eut lieu l’éruption que l’on sait, dont l’importance, du reste, fut d’abord exagérée : car il n’y eut, somme toute, que des dégâts matériels assez restreints et facilement réparables.
Taormina, petite ville de luxe et de villégiature, tout en hôtels, possède, affirment les guides, le théâtre grec le plus beau et le mieux conservé que nous ait légué l’antiquité. A vrai dire, la réputation de ce théâtre semble un peu surfaite. D’abord il est bien plus romain que grec ; ensuite, des restaurations, qui datent de 1748 et de 1840, inspirent quelque méfiance. Mais le site, une magnifique proue rocheuse qui se dresse sur la mer, l’eau bleue de tous côtés, l’Etna à droite, la Calabre à gauche, est unique au monde. On se demande quel poème, quelle tragédie, fût-elle d’Eschyle ou de Sophocle, était capable de résister, de tenir tête à un tel horizon, de ne pas se dissoudre et s’évaporer dans une telle splendeur.
De Taormina à Messine, il n’y a qu’une cinquantaine de kilomètres, et nous voici parmi les baraquements, les chantiers et les décombres de la grande victime du tremblement de terre de 1908. Malgré le soleil qui l’illumine et la mer d’indigo qui la baigne, on dirait que, découragée, elle a renoncé à se relever de ses ruines. Elle n’est plus qu’une ville de bois et de ciment armé, basse, absolument grise et extraordinairement poudreuse, aussi totalement laide, aussi déprimante, aussi sinistre qu’une ville du Far-West américain. Aussi n’y séjournons-nous que le temps nécessaire à embarquer l’auto sur le bac à vapeur qui, de Messine, c’est-à-dire de Charybde en Scylla, les deux gouffres d’Homère, doit nous conduire en moins d’une heure à Villa S. Giovanni, en Calabre.