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Énigmes et découvertes bibliographiques

Chapter 11: I
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About This Book

Recueil d'essais et de notes bibliographiques consacrés à des énigmes de provenance, d'attribution et de lecture des textes anciens, ainsi qu'à des découvertes faites dans les bibliothèques et chez des collectionneurs. L'auteur enquête sur charades et cryptogrammes manuscrits, discute d'attributions contestées, relate ventes, transformations de goûts de bibliophiles et propose interprétations textuelles et locales pour résoudre des problèmes de paternité d'œuvres. Les articles mêlent analyses philologiques, hypothèses déductives et anecdotes sur reliures, manuscrits et catalogues, en présentant méthodes pratiques et réflexions sur la passion de collectionner les livres.

LES MÉMOIRES
DU
COMTE DE MODÈNE.


Lettre à M. Aubry, éditeur du Bulletin du Bouquiniste.

Mon cher Monsieur,

Je veux attirer votre attention sur un bouquin (je qualifie de la sorte tout livre décrié, ou négligé, ou inconnu, qui s’en va moisir sur les étalages), lequel deviendra un excellent livre de bibliothèque, dès qu’on saura ce qu’il est et ce qu’il vaut.

Vous annoncez justement un exemplaire dudit bouquin, broché, au prix de 4 francs, dans votre dernier numéro du Bulletin. Certes! le prix de 4 fr. est aujourd’hui très-convenable, mais demain peut-être il sera porté à 6 fr., à 12 fr. et au delà, jusqu’à ce qu’on réimprime l’ouvrage, que vous décrivez ainsi:

«Mielle (J.-B.). Mémoires du comte de Modène sur la révolution de Naples, de 1647; 3e éd. Paris, 2 vol. in-8.»

Votre annonce, permettez-moi de vous le dire, donnerait à penser que vous considérez le bonhomme J.-B. Mielle comme l’auteur de ces Mémoires, qui seraient ainsi apocryphes, de même que ceux de madame du Barry, du cardinal Dubois, de madame de Châteauroux, etc. Mais loin de là; ces Mémoires sont très-authentiques, composés, sinon entièrement écrits, par un homme qui avait joué un rôle actif dans cette romanesque révolution de Naples, où le duc Henri de Guise faillit devenir roi, en succédant au pêcheur Masaniello.

Esprit de Raymond de Mormoiron, comte de Modène (qui a un article dans la Biographie universelle de Michaud, grâce à ses relations avec notre Molière, grâce surtout à l’intérêt héraldique que lui portait un de ses descendants, le savant marquis de Fortia d’Urban), écrivait tant bien que mal en prose et en vers, aimait passionnément les lettres et le théâtre, et se ruinait volontiers pour des comédiennes. Il avait connu Molière chez Madeleine Béjart, dont il fut un des premiers adorateurs, et plus tard, Molière, qui avait été son successeur dans les bonnes grâces de Madeleine, devint son gendre en épousant Armande-Gresinde Béjart, laquelle n’était autre que la fille naturelle du comte de Modène, née à Paris et baptisée à Saint-Eustache, en 1638, sous le nom de Françoise.

On comprend qu’il n’en fallait pas davantage pour que Molière eût des rapports intimes avec le comte de Modène. Ces rapports amenèrent entre eux une sorte de collaboration, qui ne fut, de la part de Molière, qu’un acte de complaisance à l’égard du père d’Armande-Gresinde Béjart. Le comte de Modène, après une vie d’aventures, de débauches et de campagnes militaires, revenait de Naples, où il avait été témoin de cette étrange révolution populaire, qui eut pour héros Masaniello et le duc de Guise: il s’avisa d’écrire ses mémoires et Molière lui vint en aide. On n’a pas de peine, en effet, à reconnaître le style franc et ferme de Molière au milieu de la narration souvent emphatique du vieil ami de Tristan l’Hermite. La dédicace du livre à madame la duchesse de Luynes, veuve du connétable, est évidemment sortie tout entière de la plume de Molière, ainsi que beaucoup de passages de ces curieux Mémoires, qui parurent avant ceux du duc de Guise, rédigés par de Saint-Yon, son secrétaire.

Le premier volume de l’ouvrage du comte de Modène fut publié en 1666, et le second, en 1667. Pithon-Curt cite, dans son Histoire de la Noblesse du comté Venaissin, une première édition in-4, imprimée à Avignon; mais nous ne croyons pas à l’existence de cette édition, d’après le privilége de celle qui parut à Paris, en 1666 chez Boullard, 3 vol. in-12. Le troisième volume ne doit avoir paru qu’en 1668, ou en 1667 au plus tôt. Il y a des exemplaires avec les noms des libraires Guill. de Luyne, Barbin, etc. Le Journal des savants, dans son numéro du 13 mai 1666, a rendu compte du premier volume, en disant que cette Histoire est écrite avec plus de fidélité que les relations italiennes qui avaient déjà vu le jour.

On ne sait à quelle circonstance particulière attribuer la rareté excessive de cette édition. Elle n’est pas citée dans les catalogues de livres les plus considérables, et nous ne l’avons rencontrée que dans celui de la bibliothèque de Secousse. Lorsque Fortia d’Urban voulut la réimprimer, il la chercha inutilement dans le commerce de la librairie ancienne, et il ne la trouva que dans deux grandes bibliothèques publiques de Paris.

Ce fut en 1826 que Fortia d’Urban en fit à ses frais une nouvelle édition, sous ce titre: Histoire de la révolution de la ville et du royaume de Naples, par le comte Raymond de Modène, avec des notes généalogiques et historiques, Paris, Sautelet, 2 vol. in-8. Il mit en tête de cette édition une généalogie de la maison de Raymond-Modène, et une liste des ouvrages sur la révolution de Naples, au nombre de 58, tant imprimés que manuscrits. Ces deux morceaux furent tirés à part sous le titre de: Extrait des Mémoires du comte de Modène (Paris, Lebègue, 1826, in-8 de 32 p.) et distribués aux amis de l’auteur. L’édition des Mémoires du comte de Modène ne se vendit pas, et le libraire Sautelet pria Fortia d’Urban de reprendre tous ses exemplaires. Nous n’avons pas découvert par quelles raisons J.-B. Mielle, qui était un des amis de l’éditeur, fut prié de donner ces Mémoires comme une troisième édition faite par lui-même: on changea seulement les titres, la préface et quelques feuillets des notices préliminaires, et le livre, rafraîchi et rajeuni, reparut chez Pelicier, avec la date de 1827. Il ne se vendit pas davantage et retomba, plus décrié que jamais, dans les bas-fonds de la bouquinerie, non loin du gouffre où les malheureux livres disparaissent sous le pilon.

Eh bien! mon cher monsieur, les quelques exemplaires qui ont échappé au naufrage méritent d’être sauvés et d’entrer dans le port des bibliophiles. Quant à la première édition de 1666-1668, il ne faut pas y songer: il n’en existe peut-être pas quatre exemplaires au monde[2]. L’édition de Fortia d’Urban peut en tenir lieu et doit même lui être préférée, à cause des additions utiles qu’elle renferme. Cette édition de 1826 ne nous semble pas inférieure à celle de 1827, malgré les changements que Mielle a faits dans cette dernière, pour expliquer son rôle d’éditeur. Mais peu importe Mielle ou Fortia; c’est le comte de Modène, c’est Molière, que nous voulons trouver dans ces intéressants Mémoires sur les révolutions de Naples. Reste à faire la part de l’un et de l’autre, qui n’étaient pas de même force sous le rapport littéraire: le comte de Modène dictait ou plutôt racontait; Molière écrivait, et le beau-père n’eut pas le bonheur de voir rejaillir sur lui un reflet de la gloire de son illustre gendre.

Agréez, etc.

P.-L. Jacob, bibliophile.

[2] M. Solar en possédait un, très-beau, dans son admirable bibliothèque.


L’ABBÉ DE SAINT-USSANS
ET SES OUVRAGES.


M. Robert Luzarche, fils du savant bibliothécaire de la ville de Tours, a le premier évoqué le souvenir d’un poëte du dix-septième siècle, que les biographes et même les bibliographes avaient injustement laissé dans l’oubli depuis plus de cent soixante ans. La notice qu’il a consacrée à deux ouvrages de l’abbé de Saint-Ussans, les Contes en vers et les Billets en vers, est enfouie, malheureusement, dans une feuille bibliographique qui a vécu ce que vivent les feuilles, et qui est déjà oubliée (le Chasseur bibliographe, no 8, août 1863).

Ces deux ouvrages, qu’on s’étonne de ne pas trouver décrits dans le Manuel du libraire, ont été remis en honneur comme ils méritaient de l’être, et ils ne passeront plus inaperçus, sous les yeux des bibliophiles, dans les ventes publiques, car l’auteur de cette résurrection littéraire n’a eu qu’à citer quelques vers de ce malin et spirituel conteur, pour prouver que notre La Fontaine avait pu le considérer comme un de ses plus dignes émules. En effet, Pierre Richelet, dans son Dictionnaire de la langue françoise, a cité l’abbé de Saint-Ussans presque aussi souvent que La Fontaine.

Ce conte, que M. Robert Luzarche a choisi parmi les plus courts et les plus piquants du recueil, n’est-il pas un petit chef-d’œuvre?

LE PRÉSIDENT.
En certaine province une justice estoit,
Où l’on faisoit, un jour, grand bruit à l’audience;
Chacun parloit tout haut, personne n’escoutoit,
Quand le président, las de telle impertinence,
Dit en colère: «Huissier, faites faire silence!
Avec tous ces causeurs estes-vous du complot?
Quelle pitié! Voilà quatre causes, je pense,
Que nous jugeons, sans en entendre un mot!»

Les Contes de l’abbé de Saint-Ussans, qu’on chercherait inutilement dans beaucoup de catalogues, ont eu pourtant deux et, peut-être, trois éditions. La première ne porte pas le nom de l’auteur sur le titre: Contes nouveaux en vers, dédiez à Son Altesse Royale Monsieur, frère du Roi (Paris, Augustin Besoigne, 1672, in-12). La seconde édition fut imprimée en 1677, et mise en vente à Paris, chez Trabouillet. Il y a des exemplaires datés de 1676. Les contes sont au nombre de 25, dans l’une et l’autre édition. Dans la dédicace à Monsieur, frère du roi, l’auteur n’a pas manqué de faire l’éloge de La Fontaine, dont les Contes et Nouvelles étaient alors dans toutes les mains, et qu’il se flattait d’imiter, sinon d’égaler: «Ce serait trop parler sur cette matière, dit-il en terminant l’apologie du conte, après un habile homme que j’y reconnois pour le maistre, et après lequel je n’eusse voulu même rien conter, si je n’avois cru que, mes contes estant presque tous nouveaux, on ne m’accuseroit pas d’en vouloir faire comparaison avec les siens, qu’il a tirés de Boccace et d’autres endroits qu’il cite. Que si on les compare ensemble contre mon intention, il ne pourra qu’en tirer de l’avantage, et je lui donneray du lustre.» On n’a pas besoin d’ajouter que les contes de l’abbé de Saint-Ussans sont moins libres que ceux de La Fontaine. «On comprend, dit Viollet-Le-Duc, qu’il n’ait pas signé ses contes du nom de son abbaye. Il ne manque ni de naturel, ni de facilité. Sa poésie, comme celle de son maître, est gaie, mais n’est pas obscène.»

L’abbé de Saint-Ussans a pu, sans scrupule, mettre son nom d’abbé à son second ouvrage: Billets en vers, de M. de Saint-Ussans (Paris, Jean Guignard, 1688, in-12). Il y a des exemplaires avec l’adresse de veuve de Claude Thiboust, sous la même date. «Bien que les Billets en vers contiennent des choses qu’un ecclésiastique ne voudrait pas imprimer aujourd’hui, dit Viollet-Le-Duc, on conçoit que, comme abbé du beau monde, il y ait mis le nom sous lequel il était plus universellement connu. C’était un homme d’esprit. Ses billets, adressés la plupart à des personnes connues, entre autres Racine et Boileau, sont facilement écrits, de bon goût, et sans abuser de la négligence que comporte le genre. Le volume contient, en outre, des devises, Corps et Ames, et des chansons.» La devise était un genre dans lequel l’abbé de Saint-Ussans avait des succès qui le faisaient rechercher dans la belle société de Paris. Nous avons vu de lui une pièce volante, intitulée: Vers à M. Payelle, en luy envoyant une devise faite pour M. le chancelier Boucherat, par Saint-Ussans (Paris, And. Cramoisy, 1686, in-4).

Je veux encore signaler ici plusieurs autres ouvrages de l’abbé de Saint-Ussans, et rassembler quelques rares indications biographiques que La Monnoye nous a données sur le compte de cet abbé poëte et savant. Adrien Baillet n’avait eu garde de l’oublier dans la Liste des auteurs déguisés, où il le mentionne ainsi: «Glas (le sieur de Saint-), N.... de Saint-Ussans.» La Monnoye a complété ce simple renseignement, par une note ainsi conçue: «L’abbé de Saint-Ussans, de Toulouse, nommé Pierre de Saint-Glas, auteur des Billets en vers, imprimés à Paris, in-12, 1688, y avoit, dix ans auparavant, fait imprimer, sous le nom de Saint-Glas, un volume de même taille, intitulé: Contes nouveaux en vers. C’étoit fort peu de chose. Il mourut le 11 mai 1699.» Il est nommé de Saint-Glats, dans la Bibliothèque de Richelet, par Laurent-Josse Leclerc, en tête du Dictionnaire de la langue françoise (Lyon, Bruyset, 1728, 3 vol. in-fol.).

La Monnoye, qui l’avait connu certainement, le cite encore deux fois dans ses additions au Menagiana (Paris, Florentin Delaulne, 1715, 4 vol. in-12). Voici d’abord l’article de Ménage: «Un jeune prince avoit une volière, dans laquelle, entre autres oiseaux, il nourrissoit des tourterelles. Un jour qu’elles se faisoient mille caresses, il leur dit: «Dépêchez-vous vite, car voici mon gouverneur qui vient.» Là-dessus, La Monnoye ajoute (t. IV, p. 235): «Ceci n’est qu’un déguisement du 201e conte du Pogge: de Adolescentula segregata à viro. Saint-Ussans, sous le nom de Saint-Glas, en a fait une paraphrase de quatre-vingts et tant de vers. Ces quinze ennuieront un peu moins:

Dame Gertrude avoit un fils unique,
Beau, fait au tour, jeune époux de Catin,
Plus jeune encor, que du soir au matin
Tant caressa, qu’il en devint étique.
De peur de pis, Gertrude sépara
Le tendre couple. En vain Catin pleura:
Malgré ses pleurs, il fallut que la belle
Trois mois entiers couchât seule à l’écart.
Dans cette angoisse, avint que de hasard,
A sa fenêtre, un jour, la jouvencelle,
Contre le mur, sous un toit fait exprès,
Vit des serins qui dans une volière
Faisoient l’amour: «Ah! dit-elle, pauvrets,
Que vos plaisirs, que vos jeux sont doux!... Mais
Dépêchez-vous! j’entends ma belle-mère...»

Nous regrettons de ne pouvoir citer le second passage (t. IV, p. 22), qui se rapporte aussi à Saint-Ussans. C’est une traduction très-peu voilée de ce distique d’Owen sur l’horloge d’eau:

Clepsydra conjugii effigies est vera: foramen
Tempore fit semper majus, et unda minor.

Les quatre vers français de la traduction valent mieux que les deux vers latins, mais ils bravent l’honnêteté, suivant l’expression de Boileau. Le bon abbé n’y regardait pas de si près, et l’on peut, sans lui faire tort, supposer qu’il menait joyeuse vie, car il écrivait pour le théâtre et il faisait représenter ses pièces par les comédiens du roi, à l’hôtel de Bourgogne. Nous avons de lui une comédie, en un acte et en prose, intitulée: les Bouts rimés. Cette comédie, représentée avec succès le 25 mai 1682, fut imprimée, la même année, à Paris, chez Pierre Trabouillet, en vertu d’une permission du lieutenant de police, M. de La Reynie, en date du 15 juillet. Elle est dédiée à S. A. S. Monseigneur le Prince, qui était un des protecteurs de notre abbé.

Au reste, cet abbé-là ne se bornait pas à faire des contes et des comédies; il se mêlait de science, d’histoire naturelle, de philosophie et d’histoire. Il avait publié, l’année même où parurent ses Contes nouveaux, un recueil fort intéressant, composé de pièces de différents genres, que lui avait fournies le portefeuille de ses amis, l’abbé Guéret et Mangars, interprète du roi pour la langue anglaise; ce recueil a pour titre: Divers Traités d’histoire, de morale et d’éloquence: 1o la Vie de Malherbe (par Racan); 2o l’Orateur (par Gabriel Guéret); 3o de la Manière de vivre avec honneur et avec estime dans le monde (par l’éditeur); 4o si l’Empire de l’éloquence est plus grand que celui de l’amour (par Guéret); 5o Méthode pour lire l’Histoire; 6o Discours sur la musique d’Italie et des opéras (Paris, veuve Thiboust, 1672, in-12). La préface de ce recueil est signée de son véritable nom.

Il signa également un autre opuscule, qui n’était pas moins avouable: Particularitez remarquables des sauterelles qui sont venues de Russie (Paris, 1690, in-4). Ces maudites sauterelles avaient-elles fait leurs orges dans le clos de l’abbaye de Saint-Ussans, pour que l’abbé les anathématisât à la façon du moyen âge qui exorcisait les animaux nuisibles et malfaisants? Quoi qu’il en soit, l’abbé de Saint-Ussans, qui devait avoir alors la cinquantaine au moins, ne s’occupait plus, sans doute, de poésie galante, car il rédigea ou compila, pour le Grand Dictionnaire de Moréri, un gros Supplément, qui parut à Paris, en 1689, et qui fut refondu depuis dans les éditions du Dictionnaire imprimées en Hollande.

Les recueils d’airs et de parodies, publiés par les Ballard, contiennent beaucoup de chansons, assez décentes, signées: de Saint-Ussans. Le lecteur ira les y chercher, si le cœur lui en dit. Mais nous ne résistons pas au plaisir de transcrire ici un conte épigrammatique, qui fut attribué à La Fontaine, lorsqu’il courait manuscrit, et que Duval, de Tours, a recueilli dans son Nouveau Choix de pièces de poésie (La Haye, Henry van Bulderen, 1715, 2 vol. in-8, t. I, p. 50):

Dans un bâtiment magnifique,
Où trois ou quatre honnêtes gens
Logeoient parmi quantité de pédans,
Où tout étoit scientifique,
Jusques au moindre domestique,
Le feu s’étant mis un beau jour,
On ferme vivement les portes,
Pour empêcher d’entrer le peuple d’alentour,
Qu’on voyoit accourir par nombreuses cohortes.
Or, entre les gens du dehors,
Étoient plusieurs pédans, qui, laissant leurs affaires,
Venoient secourir leurs confrères,
Comme membres d’un même corps.
Ils étoient en chapeau, manteau long et soutane.
On les introduisit; dès qu’ils furent entrez,
Ceux du dedans, tout effarez,
Ayant perdu presque la tramontane,
Vinrent vers eux, disant: «Tous tant que nous voici,
Il faut délibérer sur cette affaire-ci,
Comme étant affaire importante:
Notre maison brûle toujours,
Sans qu’on y donne du secours.
Ne perdons point de temps, car la chose est pressante.
Nos deliberare oportet.
—Oui, mais, dans nos statuts, s’il faut qu’on délibère,
Dirent les autres, comment faire?
Délibérerons-nous sans robe et sans bonnet?»

Ce conte doit avoir été inspiré par l’incendie de la Sorbonne, que la muse de Santeul a célébré en vers latins.

Ce bon abbé de Saint-Ussans préférait évidemment les contes aux homélies. Nous sommes bien aises, cependant, d’avoir découvert, à défaut de son abbaye qui a échappé à toutes nos recherches, une pièce de vers plus édifiante, qu’il a signée de son nom d’abbé; elle est intitulée: Sur un tableau de la nativité de N. Seigneur, fait par monsieur Le Brun, premier peintre du roi. A monsieur Helvetius, docteur en médecine. (Paris, de l’impr. de J. Cusson, in-8 de 4 p.) Cette pièce porte la date de 1689, écrite à la main. Ce sont peut-être les seuls vers que Pierre de Saint-Glas se soit permis en dehors du genre profane et galant.


UN LIVRE CONNU
QUI N’A JAMAIS EXISTÉ.


Il y a vingt-cinq ans que je cherche partout un ouvrage, cité par les bibliographes et dont l’existence n’a jamais été contestée par personne; cet ouvrage est intitulé: les Pieds de mouches, ou Nouvelles Noces de Rabelais (Paris, 1732, 6 vol. in-8). Je m’étonnais cependant que le marquis de Paulmy, contemporain de Gueullette, qui fut même de ses amis, n’eût pas analysé, dans la Bibliothèque universelle des romans, une œuvre d’imagination, que recommandaient à la fois le nombre des volumes et la singularité du titre. Je m’étais assuré que les Pieds de mouches ne se trouvaient pas dans l’immense collection de romans français que possède la Bibliothèque de l’Arsenal. Il fallut donc se résigner à attendre du hasard la découverte des fameux Pieds de mouches, que je crus plus d’une fois avoir rencontrés dans le Pied de Fanchette, de Restif de la Bretonne, ou dans la Mouche, du chevalier de Mouhy.

J’avais cependant donné en librairie le signalement de l’introuvable roman, et je ne fus pas peu surpris d’apprendre que plusieurs curieux avaient fait avant moi la même recherche sans plus de succès. «Tous les ans, me dit un des libraires les plus capables de dénicher le phénix des livres, tous les ans je reçois dix ou douze commissions pour les Pieds de mouches de Gueullette; mais ce bouquin doit être bien rare, car je ne l’ai jamais vu.—Et moi, dit un semi-bibliographe qui était là feuilletant un volume, je l’ai vu deux ou trois fois sur les étalages des quais.—Diable! repris-je tout alléché d’espérance, vous êtes plus heureux que vous ne le méritez, puisque vous avez laissé échapper une si belle occasion.—Margaritas ante porcos! répliqua notre homme, j’ai peu de goût, je vous l’avouerai, pour Gueullette et ses contes.» Depuis lors, on a continué, de tous les points du monde des bibliophiles, à demander les Pieds de mouches aux échos de la vieille librairie.

Obstiné dans mon désir, comme un vrai bibliophile, j’ai voulu me remettre à la piste des Pieds de mouches de Gueullette, et j’ai eu recours d’abord à la France littéraire de Quérard, ce précieux répertoire de bibliographie usuelle, qui serait sans défauts, si son savant et infatigable auteur avait pu le corriger et le compléter dans une seconde édition. L’article Gueullette m’a fourni cette indication: «Les Pieds de mouches, ou les Nouvelles Noces de Rabelais, 1732, 6 vol. in-8. Avec Jamet l’aîné.» A l’article Jamet, reparaît naturellement la même indication, avec un renvoi à la France littéraire de 1769 (par les abbés d’Hébrail et de la Porte). Ce renvoi me fit supposer que, dans l’intervalle de la publication des deux articles, M. Quérard avait été prié de donner un renseignement précis à l’égard des Pieds de mouches de Gueullette. M. Quérard n’avait pas su mieux faire que de renvoyer ses lecteurs à la source où il avait puisé de confiance.

Je m’adressai, en conséquence, à la France littéraire de 1769: elle était muette, dans les notices de Gueullette et de Jamet, au sujet de leurs Pieds de mouches. Mais le Supplément de 1778, qui est de l’abbé de La Porte seul, me mit sur la trace desdits fameux Pieds de mouches. Page 98, dans la liste des auteurs morts et vivants, addition à l’article Gueullette, publié en 1769: «Il a eu part, avec M. Jamet l’aîné, aux Pieds de mouches ou Nouvelles Noces de Rabelais, 6 vol. in-8, 1732.» Page 170 de la seconde partie, dans la liste des ouvrages, je retrouvais encore les mêmes Pieds de mouches, par MM. Gueullette et Jamet, 6 vol. in-8. «Pour le coup, m’écriai-je avec confiance, je tiens mes Pieds de mouches

Mais voici que l’aveugle dieu des bibliographes me ramène à la page 105 de la première partie du volume, et je lis avec stupéfaction cette phrase complémentaire de l’article de Jamet L’ainé: «Il a eu part, avec Gueullette, aux Pieds de Mouches ET aux nouvelles NOTES SUR RABELAIS.» Ce fut un trait de lumière, et je compris sur-le-champ que les Pieds de mouches étaient l’œuvre d’une triple faute d’impression. Gueullette et Jamet avaient eu part, en effet, non pas aux Pieds de mouches, mais aux Essais de Montaigne, édition de 1725, 3 vol. in-4; non pas aux Nouvelles Noces de Rabelais, mais aux Nouvelles Notes sur Rabelais, dans l’édition de 1732, en 6 volumes in-8.

Vous verrez que, dans un demi-siècle, les bibliophiles seront encore en quête des Pieds de mouches de Gueullette, et que les bibliographes inviteront encore les amateurs aux Nouvelles Noces de Rabelais.


LE VÉRITABLE
AUTEUR DE QUELQUES OUVRAGES
DE RESTIF DE LA BRETONNE.


I

Les bibliographes se sont préoccupés d’une note, que j’ai jetée dans un Catalogue de livres[3], et qui n’était pas mon dernier mot sur la question; voici cette note: «Nous croyons que Restif n’est pas l’auteur des quatre premiers volumes des Idées singulières, mais qu’il s’est chargé seulement de les publier, en y ajoutant quelques notes qui portent l’empreinte de son style.» Nous aurions pu dire, qu’après un examen approfondi de la collection des Idées singulières, comprenant le Pornographe, le Mimographe, les Gynographes, l’Andrographe et le Thesmographe, nous sommes certain que Restif a été seulement l’éditeur responsable de ces différents ouvrages, dans lesquels il a fait des interpolations qui tranchent d’une manière marquée avec le reste, notamment dans le Thesmographe, où il a inséré des essais dramatiques, des lettres de famille, des pamphlets personnels, etc.

[3] Catal. de livres relat. à l’histoire de France, à l’histoire de Paris, aux beaux-arts et à la bibliographie, provenant de la bibl. de M. de N***. Paris, Edwin Tross, 1856, in-8o. (Voy. le no 42.)

Il faudrait, pour établir notre opinion sur des bases solides, procéder par voie de citations et de rapprochements littéraires. La place nous manquerait ici, pour entrer dans de longs développements, et pour démontrer, Monsieur Nicolas à la main, que Restif était absolument incapable de traiter avec connaissance de cause les matières sur lesquelles roulent ces ouvrages de philosophie sociale et d’économie politique. On y trouve une érudition qu’il n’avait pas, le pauvre homme; on y trouve surtout des idées qu’il n’a jamais eues. Aussi, était-il tellement embarrassé de la pseudo-paternité des Graphes (c’est le nom qu’il leur donnait), que son Monsieur Nicolas en parle à peine, et toujours avec une sorte d’hésitation, si ce n’est quand il s’agit du Pornographe, qu’il avait adopté plus ouvertement, par affection et par habitude.

Je me bornerai donc à révéler le véritable auteur des Graphes, n’en déplaise à Restif et à ses bibliographes particuliers. On lit dans Monsieur Nicolas, ce livre extraordinaire, qui commence à être connu et apprécié, t. XVI, p. 4561: «En 1771, ayant traité avec le libraire Costard, pour un ouvrage intitulé: le Nouvel Émile, à un sou la feuille de deux mille exemplaires, je me proposais d’y faire entrer le Marquis de Tavan, comme exemples historiques; mais je ne tardai pas à m’apercevoir qu’ils gâteraient un ouvrage, pour lequel ils n’avaient pas été faits. J’en fis donc un petit roman, que j’imprimai pour mon compte, mais que je changeai complétement de fond et de forme, en le composant moi-même à la casse, aidé néanmoins par le jeune Ornefri, fils de Parangon. Je le surchargeai de morale et de discours: l’action y manquait déjà, je l’étouffai encore: ce fut un traité de morale symétriquement divisé en quatre parties, assez platement raisonné pour être digne de Guinguenet, qui cependant n’en n’eût pas fait l’Épître dédicatoire à la Jeunesse; ce morceau est un petit chef-d’œuvre d’élégance et de raisonnement. Aussi, mon ami Renaud me dit-il, en achevant de la lire: «Voici votre meilleur ouvrage!»—Un moment! L’Épître dédicatoire ne répond que pour elle!... Il trouva ensuite l’ouvrage moral médiocre, mais amusant par ses épisodes, c’est-à-dire par ses défauts.»

J’ai souligné, dans cette citation, tout ce qui semble indiquer que l’ouvrage n’est pas de Restif: ce qui lui appartient, c’est un petit roman; ce qui ne lui appartient pas, c’est un Traité de morale assez platement raisonné. L’auteur de ce traité de morale n’est autre que Ginguené, que Restif appelle ici Guinguenet, parce qu’il était alors brouillé avec lui. Restif serait donc seulement l’auteur de l’Épître dédicatoire aux jeunes gens.

Pierre-Louis Ginguené était arrivé à Paris en 1770, âgé de vingt-deux ans, sans autres ressources que son esprit naturel, son instruction très-étendue et son envie de réussir. Il fut placé dans les bureaux du Contrôle général; il fit connaissance avec Restif, chez Bultel-Dumont, trésorier de France, qui s’était fait l’ami et le Mécène de Monsieur Nicolas. Ginguené se piquait d’être philosophe et d’imiter J.-J. Rousseau; il confia donc ses élucubrations à Restif, qui se chargea de les publier, et même de les imprimer lui-même. Telle est l’origine des Graphes, qui parurent d’abord sans nom d’auteur, et que Restif finit par s’approprier, en s’imaginant peut-être qu’il les avait écrits, parce qu’il les avait peut-être composés à la casse. Cependant il avait eu l’imprudence de promettre à ses lecteurs le Glossographe, quoique Ginguené ne lui eût remis que quelques fragments de cet ouvrage; pendant vingt ans, il annonça que le Glossographe allait voir le jour, et enfin, de guerre lasse, il imprima ce qu’il en avait, dans le seizième volume de son Monsieur Nicolas. Voy. p. 4689 et suivantes de ce t. XVI.

Rendons à Ginguené ce qui est à Ginguené, en demandant pardon de la liberté grande à Monsieur Nicolas.

II

Comment Restif de la Bretonne s’appropriait les ouvrages des autres.

Nous avons dit quel était le véritable auteur du Marquis de T*** ou l’École de la Jeunesse, publié en 1771, comme tirée des mémoires recueillis par N.-E.-A. Desforêts, homme d’affaires de la maison de T... (Londres et Paris, Le Jay, 1771, 4 parties, in-12). Nous ajouterons que Restif, en imprimant cet ouvrage, hésitait encore à y mettre son nom, car on lit cette annonce derrière le titre du premier volume: «On trouve chez le même libraire quelques autres ouvrages amusants, tels que la Famille vertueuse, 4 parties; Lucile ou les progrès de la vertu, 1 partie; la Confidence nécessaire, lett. angl., 2 parties, etc.» Ce sont là les ouvrages de Restif, ou, du moins, ceux qu’il s’était chargé de publier sous sa responsabilité, et dont il ne s’attribuait pas encore tout l’honneur. Il n’en est pas moins démontré que des écrivains qui voulaient se faire imprimer incognito, avaient recours à l’intermédiaire officieux de Restif, en raison de ses rapports avec l’imprimerie, la censure de police et la librairie de colportage.

Voici ce que nous lisons, dans la Revue des ouvrages de l’auteur, placée à la suite de la description des figures du Paysan perverti, édition de 1788: «L’École des Pères (Ve Duchesne, imprimé à 1,500 exemplaires) parut en mai 1776, 3 volumes, après avoir été retenue fort longtemps. L’auteur l’avait rachetée du libraire Costard, pour la mettre à la rame et en extraire le meilleur pour son Nouvel Émile, mais il en fut détourné par quelqu’un de ses amis, qui le conseilla mal. Cet ouvrage est bien supérieur à l’École de la Jeunesse, publiée cinq ans auparavant.»

Il résulte, de ce passage, assez obscur aujourd’hui, que Restif acheta l’édition entière d’un livre qui ne pouvait paraître, faute de privilége, et qui était arrêté depuis longtemps par la censure et la police. Restif, au lieu de détruire cette édition, y fit des cartons et la rendit par là susceptible d’être autorisée, du moins tacitement. Il n’hésita pas ensuite à se donner pour l’auteur de l’ouvrage, qu’il avait publié seulement, à ses risques et périls, en parlant de cet ouvrage avec certaines réticences obligées. Restif n’a pas même l’air de savoir qu’une partie de son École de la Jeunesse, publiée en 1771, se retrouve textuellement dans l’École des Pères, publiée en 1776, il est vrai, mais imprimée SIX ANS auparavant.

L’École des Pères, que Restif fit paraître en 1776, sous son nom, avec cette rubrique: En France et à Paris, chés la veuve Duchesne, Humblot, Le Jay et Doréz (on peut certifier, à en juger d’après l’orthographe, que Restif est du moins l’auteur du titre), forme trois volumes in-8, sur papier fort: le premier volume a 480 pages; le deuxième 192, et le troisième 372.

Or, l’édition originale, dont nous avons un exemplaire sous les yeux, devait porter d’abord ce titre: le Nouvel Émile ou l’Éducation pratique, avec cette épigraphe: Res eadem vulnus opemque feret (Ovid. II. Trist. v. 20); fleuron: un aigle sur des attributs de musique, dans une couronne. A Genève, et se trouve à Paris, chez J.-P. Costard, libraire, rue Saint-Jean de Beauvais, 1770. Sur le faux titre: Idées singulières. L’Éducographe. Restif ne soupçonnait pas que cet ouvrage était destiné à faire partie des Graphes! Le premier volume a 480 pages, de même que l’École des Pères, mais les pages suivantes ont été remplacées par des cartons, dans l’École des Pères: 1-2, 3-4, 9-10, 31-32, 41-42, 51-52, 53-54, 57-58, 65-66, 79-80, 81-82-86 (deux pages au lieu de six), 87-88, 211-212, 247-248, 355-356.

Le second volume offre des différences bien plus importantes; il a 480 pages, tandis qu’il n’en a plus que 192 dans l’École des Pères. Il paraît que le censeur exigea d’abord des cartons aux pages suivantes: 1-2, 59-60, 121-128 (en supprimant ainsi six pages), 189-190, 191-192, 419-420, 435-436, 437-438, 439-440, 441-442. Puis, de tout le volume, on ne conserva que les 192 premières pages, en supprimant tout le reste.

Le troisième est également mutilé; de ses 476 pages, il n’en est resté que 372 dans l’École des Pères. On demanda des cartons depuis la première page jusqu’à la page 48; et, sans doute, lorsque ces cartons furent présentés, on refusa de les admettre, et on retint définitivement le permis de publier.

C’est six ans plus tard que Restif acheta l’édition pour la mettre à la rame, c’est-à-dire au pilon; mais il connaissait intimement plusieurs censeurs, et il proposa de nouveaux cartons qui furent acceptés, après plusieurs remaniements successifs. Le livre parut enfin, avec son nom, mais tellement défiguré, que le véritable auteur ne voulut pas reconnaître son ouvrage. Il n’y eut donc pas débat de paternité entre le vrai père et le faux père, pour l’École des Pères: Restif resta seul maître de l’enfant ou plutôt de l’avorton, qu’il avait circoncis.


LES ROMANS
DE J. POTOCKI.


On peut dire que, dans la bibliographie, il y a l’instinct (si cette expression rend bien ma pensée) à côté de la science. L’instinct du bibliographe, c’est une sorte de divination, qui lui fait découvrir souvent le véritable auteur d’un livre anonyme ou pseudonyme. Voici un fait entre mille.

On n’a peut-être pas oublié le célèbre procès littéraire, qui fut un coup de massue pour le spirituel et imprudent auteur des Souvenirs de Mme la marquise de Créquy. C’était à la fin de l’année 1841. Le journal la Presse avait commencé la publication des Mémoires inédits de Cagliostro, traduits de l’italien par un gentilhomme: le premier épisode de ces Mémoires venait de paraître sous le titre du Val funeste; le second épisode, intitulé: Histoire de don Benito d’Almusenar, paraissait, quand le National (15 octobre 1841) dénonça le plagiat le plus effronté qui eût été jamais commis dans le monde des romans et des feuilletons.

Le Val funeste était l’extrait littéral d’un ouvrage attribué au comte Joseph Potocki: Dix Journées de la vie d’Alphonse van Worden (Paris, Gide, 1814, 3 vol. in-12); l’Histoire de don Benito d’Almunesar devait être également un extrait non moins littéral d’un autre roman anonyme du même auteur: Avadoro, histoire espagnole (Paris, Gide, 1813, 4 vol. in-12).

Le rédacteur en chef du feuilleton de la Presse, M. Dujarier, s’indigna d’une accusation qui n’attaquait que le soi-disant auteur des prétendus Mémoires de Cagliostro; il intenta un procès au National et appela en garantie M. de Courchamps, qui fut honteusement convaincu de s’être approprié deux romans oubliés, sinon dignes d’oubli. Peu d’années après, M. de Courchamps mourait de chagrin, à l’hospice de Sainte-Périne.

Quel était le véritable auteur d’Avadoro et de Dix Journées de la vie d’Alphonse van Worden? Le premier de ces deux romans portait les initiales L. C. J. P., et Barbier, dans son Dictionnaire des anonymes, l’avait présenté comme faisant partie d’un manuscrit plus considérable, qui pouvait fournir 7 vol. in-12, et qui était l’ouvrage du comte Jean Potocki. Suivant une note du général de Senovert, communiquée au savant bibliographe, cet ouvrage aurait été imprimé hors de France, sous le titre de Manuscrit trouvé à Saragosse (S. l. n. d., in-4).

Quant au révélateur du vol au roman, lequel semblait si bien instruit et si sûr de son fait, on ne savait pas encore que c’était un des meilleurs amis de la famille Nodier, un écrivain caustique et ingénieux qui a toujours écrit sous le pseudonyme de Stahl.

Je fus très-préoccupé, très-intrigué, il m’en souvient, par cette affaire qui produisit tant de scandale et qui resta enveloppée de certain mystère. Je voulus lire Avadoro, et je n’eus pas plutôt lu le premier volume, que je m’écriai: «C’est Charles Nodier qui a composé ou du moins écrit ce roman!» Je lus ensuite les Dix Journées de la vie d’Alphonse van Worden, et je fus plus que jamais certain de l’identité de mon auteur. J’interrogeai les amis de Nodier, Taylor, Jal, Wey, et tous ceux que je rencontrai, dans l’ardeur de ma nouvelle découverte; mais je ne pus obtenir que des indications vagues.

J’étais pourtant persuadé que les deux ouvrages du comte Jean ou Joseph Potocki avaient été écrits par Charles Nodier et que le rédacteur du Dictionnaire des anonymes s’était laissé égarer par un faux renseignement. Mon opinion était alors tellement arrêtée, que je me procurai à grand’peine des exemplaires de ces deux romans et que je les fis relier avec le nom de Charles Nodier sur le dos des volumes.

Ces deux romans sont très curieux, très-intéressants, et très-dignes, en un mot, de l’auteur de Smarra et de Trilby. Je supposai donc que quelques circonstances particulières avaient empêché Charles Nodier de revendiquer son droit de paternité littéraire.

Eh bien! j’avais deviné juste, il y a seize ans: Charles Nodier est réellement le seul auteur d’Avadoro, et de Dix Journées de la vie d’Alphonse van Worden: le manuscrit autographe existe; il est là sous mes yeux.

Avis à l’éditeur futur des œuvres complètes de notre ami Charles Nodier.


LES MANUSCRITS
DE
STANISLAS DE L’AULNAYE.


Lettre à M. Aubry, libraire.

N’est-ce pas dans le Bulletin du Bouquiniste que vous auriez publié une lettre d’un de vos correspondants, sur divers volumes annotés, provenant de la bibliothèque du savant éditeur de Rabelais, F.-H. Stanislas de l’Aulnaye, né à Madrid en 1739, mort à Paris en 1830, à l’âge de quatre-vingt-douze ans?

J’ai consulté la table des matières de votre excellent Bulletin du Bouquiniste, mais je n’ai pas su y retrouver cette lettre, qui a laissé un souvenir vague dans ma mémoire. Votre correspondant, ce me semble, invitait les amateurs à rechercher soigneusement les volumes annotés de la bibliothèque de Stanislas de l’Aulnaye.

Ces volumes, la plupart du moins, se retrouveront peut-être, à l’exception de ceux qui, ayant trop mauvaise mine et ne conservant pas de couverture, auront été impitoyablement jetés au rebut. Mais ce qui serait plus précieux que les livres et ce qui paraît perdu pour toujours, ce sont les manuscrits, les ouvrages inédits du docte commentateur de Rabelais.

Il est à peu près certain que les papiers et les livres de Stanislas de l’Aulnaye, décédé dans l’hospice de Sainte-Périne, à Chaillot, ont été recueillis par l’Administration des domaines et vendus à l’encan, sans catalogue et sans annonces, à la salle des ventes du Domaine, dans l’hôtel du Bouloi.

Nous avons fait bien des démarches pour découvrir ces précieux papiers littéraires, accumulés pendant la longue vie laborieuse de ce savant universel; nous avons espéré, un moment, d’après une indication qui semblait exacte, les faire sortir des greniers de l’hospice de Sainte-Périne, où ils auraient été déposés, mais il faut renoncer à toute espérance, après la lettre que nous a écrite à ce sujet l’honorable directeur de cet hospice.

Nous croyons pouvoir donner à cette lettre la publicité qu’elle mérite: non-seulement elle nous fournit plusieurs faits intéressants pour la bibliographie, mais encore elle signale, de la part du Domaine, une fâcheuse indifférence à l’égard des papiers et des manuscrits qui font partie des successions vacantes. Voici la lettre de M. Varnier, directeur de l’institution de Sainte-Périne:

Paris, 18 Juin 1856.

Monsieur,

Je me suis empressé de faire les recherches que vous désiriez relativement aux manuscrits laissés par M. Stanislas de l’Aulnaye. Malheureusement, les informations que j’ai recueillies ne peuvent guère éclairer la question. Le directeur chargé de Sainte-Périne, à cette époque, est mort: lui seul aurait probablement pu dire ce qu’étaient devenus ces manuscrits. Il paraît bien certain, du reste, qu’ils n’ont jamais été laissés à l’Institution, la bibliothèque de notre établissement n’ayant été fondée qu’en 1839, par M. Uginet, autrefois attaché à la maison de Louis-Philippe, et aujourd’hui décédé. Je serais porté à croire que ces manuscrits ont été enlevés par le Domaine, comme l’ont été, à une époque postérieure, ceux de M. Montverand et de M. Leroy de Petitval. M. Montverand avait laissé une pièce en cinq actes, et M. de Petitval, des Anecdotes de l’ancienne cour, des Observations sur les finances d’Angleterre depuis le règne d’Élisabeth jusqu’en 1815, et le Récit d’un voyage en Angleterre. Mais il est à craindre que ces écrits, recueillis par le Domaine comme papiers de succession, n’aient été vendus au poids.

Agréez, etc.

Ainsi, les manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye ont été vendus au poids, comme ceux de MM. Montverand et Leroy de Petitval, comme ceux de tant d’autres savants et littérateurs, dont la succession est tombée dans le gouffre du Domaine. Dieu veuille que les fureteurs d’autographes aient pu les racheter entre les mains des épiciers! On sait que Villenave a fait ainsi de précieuses découvertes parmi les vieux papiers achetés au poids et sauvés du pilon.

Entre les manuscrits de Stanislas de l’Aulnaye les plus regrettables, il faut citer son Essai de bibliographie encomiastique, ou bibliographie des éloges qui ont pour objet les choses et les personnes. Ce grand travail, qui ne comprenait pas moins de 5,000 articles, aurait formé environ quatre volumes in-8. On en trouve quelques extraits curieux dans le Rabelaisiana, qui est imprimé à la suite du glossaire, dans les deux éditions de Rabelais publiées par de l’Aulnaye.

La première de ces éditions (Paris, Desoer, 1820, 3 vol. in-18) est plus recherchée des amateurs que la seconde, qui a l’avantage d’être beaucoup plus complète; mais cette première édition peut passer pour un chef-d’œuvre typographique, comparable aux plus jolies éditions elzeviriennes. Le texte des deux éditions du Rabelais de Stanislas de l’Aulnaye est défiguré par un système d’orthographe étymologique, poussé jusqu’à l’exagération. Nous nous reprochons d’avoir adopté ce texte dans notre édition, qu’il n’a pas empêché de devenir populaire, et qui s’est vendue à plus de 30,000 exemplaires (Paris, Charpentier, 1840 et années suivantes, in-12). Le troisième volume des deux éditions de Stanislas de l’Aulnaye est un piquant répertoire d’érudition rabelaisienne.

Lorsque Stanislas de l’Aulnaye faisait imprimer la seconde édition de son Rabelais (Paris, Louis Janet, 1823, 3 vol. in-8o, imprim. de Jules Didot), il était âgé de quatre-vingt-deux ans; il avait conservé toute sa verve et son originalité d’esprit. Il demeurait alors dans une mansarde de la rue Saint-Hyacinthe, près de la place Saint-Michel: cette mansarde n’avait pas d’autres meubles qu’un grabat et une chaise; le pauvre vieillard travaillait dans son lit, dont il ne sortait que pour aller chercher de l’eau-de-vie chez le liquoriste du coin, car il ne vivait que d’eau de-vie, et il était rarement ivre. Sa chambre était encombrée de livres et de paperasses, entassés sur le carreau et couverts de poussière. Ordinairement, sa mémoire prodigieuse lui servait de bibliothèque.

Les derniers temps qu’il passa dans ce bouge, comme la clef restait jour et nuit à la porte, un voleur était entré pendant son sommeil et lui avait pris son pantalon, le seul qu’il possédât. Chaque fois que quelqu’un ouvrait la porte, il criait d’une voix de Stentor: «Eh bien! me rapportez-vous mon pantalon?» Quand l’apprenti de l’imprimerie Didot arrivait avec un paquet d’épreuves, de l’Aulnaye lui disait, sans bouger de son lit: «Petit, tu trouveras une pièce de dix sous dans mes souliers; va voir si mon pantalon est au porte-manteau sur l’escalier. S’il n’y est pas, descends chez le liquoriste et achète-moi pour dix sous d’eau-de-vie, pendant que je corrigerai ton épreuve.» L’épreuve était corrigée, avant que l’enfant fût de retour.

Le libraire Louis Janet, ayant été instruit de l’état de détresse dans lequel se trouvait le vieux savant, lui envoya un pantalon neuf, qui fut déposé au pied du lit où de l’Aulnaye était couché. Celui-ci, à son réveil, aperçut le pantalon et s’empressa de s’en revêtir avec joie, sans soupçonner que ce fût un vêtement neuf. «Celui qui m’avait emprunté mon pantalon, dit-il en riant, ne me le reprendra plus, car je coucherai avec.» Ce qu’il fit à l’avenir.

Il écrivait sans cesse. Il avait achevé la rédaction de sa grande Histoire générale et particulière des religions et des cultes de tous les peuples du monde, tant anciens que modernes, dont le premier volume seulement avait paru en trois livraisons, Paris, 1791: cet ouvrage devait avoir 12 volumes in-4o. Il s’occupait aussi de l’examen critique du Rabelais, publié par Esmangard et Éloy Johanneau, chez Dalibon: «Il me faudra, disait-il gaiement, plus de neuf volumes in-8o, pour rassembler les âneries et les coq-à-l’âne qui distinguent cette édition variorum, que je propose d’appeler édition Aliborum

Stanislas de l’Aulnaye se livrait encore aux spéculations de la science hermétique: «Vous verrez, disait-il, que, le jour même où je mourrai de faim, j’aurai trouvé le secret de faire de l’or.»