The Project Gutenberg eBook of Énigmes et découvertes bibliographiques
Title: Énigmes et découvertes bibliographiques
Author: P. L. Jacob
Release date: September 20, 2020 [eBook #63253]
Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
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Elle appartient au domaine public.
ÉNIGMES
ET
DÉCOUVERTES
BIBLIOGRAPHIQUES
Tiré à 260 exemplaires numérotés, dont 250 sur papier vergé et 10 sur papier de Chine.
No 257.
| Papier vergé | 10 fr. |
| Papier de Chine | 20 fr. |
Paris.—Typ. de Ad. Lainé et J. Havard, rue des Saints-Pères, 19.
ÉNIGMES
ET
DÉCOUVERTES
BIBLIOGRAPHIQUES
PAR
P.-L. JACOB
BIBLIOPHILE
PARIS
AD. LAINÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Rue des Saints-Pères, 19
DE SAINT-DENIS ET MALLET
Libraires, 27, quai Voltaire
1866
Droits réservés.
A MON AMI LÉOPOLD DOUBLE
Je vous l’avais prédit, lorsque vous vous êtes décidé, dans un moment d’impatience et peut-être de dépit (vous vous lassiez des lenteurs inséparables de la formation d’une bibliothèque d’amateur), à vous défaire de l’admirable choix de livres que vous aviez déjà réunis: les goûts éclairés et intelligents d’un bibliophile sont indélébiles; il peut, pour un temps, renoncer à la passion du bouquin; cette passion renaîtra tôt ou tard plus vive et plus opiniâtre, et, suivant cet axiôme que Charles Nodier avait formulé avant moi: «Quiconque a aimé les livres, les aime encore, quoi qu’il dise, et les aimera toujours, quoi qu’il fasse.»
Il y a trois ans à peine que votre cabinet de bibliophile a été vendu avec un succès et un éclat qui ont surpassé tout ce qu’on raconte des ventes de livres les plus fameuses; vos armoires étaient restées tout à fait vides, et l’on pensait que la place serait bonne pour les ivoires, les émaux, les camées, les tabatières, les bijoux anciens, et ces mille et un objets d’art de petite dimension, qui composent le vaste et capricieux domaine de la Curiosité. Mais, tout à coup, vous vous êtes ravisé, vous avez senti de nouveau l’amour des livres précieux et des belles reliures, et vous voilà redevenu bibliophile comme devant.
Mais il s’est opéré, dans votre goût, une transformation toute logique et toute naturelle. Vous aviez, à grands frais, rassemblé de splendides manuscrits à miniatures, de rares éditions gothiques, des reliures d’orfèvrerie du moyen âge et des reliures en vieux maroquin, à la devise de Grolier et de Maioli, aux armes et aux chiffres de François Ier, de Diane de Poitiers, de Catherine de Médicis, de Henri III et de Henri IV. Ces souvenirs historiques et littéraires, qui appartenaient surtout au XVIe siècle, se trouvaient en présence du mobilier le plus authentique, le plus complet et le plus merveilleux, qu’un fin connaisseur ait jamais emprunté à la brillante époque de l’Art français, au XVIIIe siècle; c’était là un anachronisme flagrant, c’était aussi une discordance et une contradiction perpétuelles.
Qu’avaient à faire les vieux poètes, Martin Franc, Molinet, Crétin, Clément Marot, et même Baïf et Ronsard, les romans de chevalerie et les mystères, les conteurs et les chroniqueurs du bon vieux temps, vis-à-vis des traditions presque vivantes de ce mobilier, si magnifique et si harmonieux, qui nous transportait en plein règne de Louis XVI, et qui semblait avoir gardé le parfum de Marie-Antoinette?
Aussi, votre nouvelle bibliothèque ne sera qu’un meuble de plus, au milieu de ce mobilier bien digne de Versailles, de Trianon et de Fontainebleau, puisqu’il vient en partie de ces résidences royales: vous aurez des livres qui seront de ce temps-là, des livres gracieux et spirituels, qu’on lisait alors, des livres ornés d’estampes de Moreau, de Marillier et d’Eisen, reliés splendidement par Padeloup et Derome, des livres enfin que la marquise de Pompadour et la reine Marie-Antoinette reconnaîtraient pour les avoir tenus dans leurs mains.
Le volume, il est vrai, que je vous offre aujourd’hui en témoignage de ma sincère et cordiale amitié, n’a pas la prétention de prendre rang dans cette collection commémorative du XVIIIe siècle; il vous rappellera seulement que vous étiez bibliophile avant la vente de votre célèbre bibliothèque, et que vous n’avez pas cessé de l’être après cette vente qui, en quatre jours d’encan, a produit, avec quatre cents articles de catalogue, représentant sept ou huit cents volumes, l’énorme somme de 430,000 francs.
De bibliophile à bibliophile, il n’y a que la main, et voici la mienne dans la vôtre.
P. L. Jacob,
bibliophile.
Paris, 1er mai 1866.
ÉNIGMES
ET
DÉCOUVERTES BIBLIOGRAPHIQUES
L’ÉNIGME
DES
QUINZE JOIES DE MARIAGE.
Je regrette de venir troubler un savant estimable, M. André Pottier, bibliothécaire de la ville de Rouen, dans la possession d’une découverte bibliographique, qu’il a faite il y a dix-huit ans et qu’on ne songeait plus à lui contester; mais, en fait de bibliographie, une découverte chasse l’autre, et les oracles des plus doctes bibliographes se trouvent souvent démentis par le dernier venu. Sic transit gloria... librorum.
Tout le monde sait que M. André Pottier a le premier soutenu que le rédacteur des Cent Nouvelles nouvelles, Antoine de La Sale, était aussi l’auteur des Quinze Joies de mariage. C’est dans une lettre à M. Techener, publiée par la Revue de Rouen en octobre 1830, que cette opinion a été émise d’abord, avec quelque apparence de probabilité. «Les raisons sur lesquelles se fonde M. Pottier, pour attribuer les Quinze Joies à Antoine de La Sale, dit M. P. Jannet dans la préface de son édition de ce dernier ouvrage, ont paru tellement concluantes, que son opinion a été généralement adoptée, et qu’il ne nous est pas même venu à la pensée de la contester.» Nous avouerons, néanmoins, que nous n’avons jamais été satisfait de l’explication que M. Pottier a donnée de l’énigme rimée, qui se trouve à la fin du manuscrit des Quinze Joies, conservé à la Bibliothèque de Rouen.
Voici cette énigme, telle que M. Pottier l’a transcrite un peu arbitrairement:
«En ces huyt lignes trouverez le nom de celui qui a dictes les XV joies de mariage, au plaisir et à la louange des mariez, esquelles ils sont bien aises. Dieu les y veuille continuer. Amen. Deo gratias.»
«C’est évidemment une charade, dont il s’agit de rassembler les membres épars, dit M. Pottier; ce sont des lettres ou des syllabes, qu’il faut extraire et coordonner. Or, j’ai pensé que c’étaient des syllabes, et que, puisque l’on devait décapiter la belle, sa mère, et le seconde, si l’on faisait attention que ces mots étaient écrits dans l’original de manière à ne composer avec l’article qui les précède qu’un seul vocable, on devait les considérer comme autant de mots complets, et opérer sur eux en conséquence de cette donnée. L’auteur, pensais-je, s’est peut-être amusé à combiner ce redoublement d’obscurité, qui devait, selon toutes apparences, faire faire fausse route à la plupart des interprétateurs. Les syllabes obtenues par le procédé indiqué seraient la, sa, le; or, c’est exactement, et avec son orthographe primitive, le nom patronymique de l’ingénieux auteur du Petit Jehan de Saintré, d’Antoine La Sale.»
Après avoir expliqué de la sorte les quatre premières lignes de l’énigme, où doit se trouver le nom de celui qui a dictes les XV joies de mariage, M. Pottier a laissé de côté les quatre derniers vers, qui lui ont semblé tout à fait inintelligibles. C’était affaire à maître Génin de vouloir les comprendre et de les interpréter à sa guise.
Maître Génin, qui savait son Pathelin mieux que personne en France, imagina d’attribuer cette farce célèbre à l’auteur du Petit Jehan de Saintré, à Antoine de La Sale, que M. Pottier avait fait auteur des Quinze Joies de mariage, en vertu de sa découverte cryptographique. Génin se garda bien de retirer à son cher Antoine de La Sale la paternité des Quinze Joies, et il accepta les yeux fermés les prémisses de la découverte de M. Pottier, qu’il essaya toutefois de compléter dans une lettre adressée à l’Athenæum, en date du 14 mars 1854: «Ces trois syllabes: la, sa, le, disait-il, viendront s’unir au mot messe, privé de sa première syllabe, ce qui donne se; nous y joindrons le mot monde, mais de manière à n’avoir en tout que deux syllabes (mond), ce qui fera le sens complet: La Sale semond; comme s’il y avait: C’est ici La Sale qui prêche.» On voit que maître Génin aurait dit son fait au Sphinx.
J’en suis bien fâché pour Antoine de La Sale, mais je ne le trouve pas dans la charade logogriphe, dont M. Pottier nous a fait connaître le texte, en déclarant que le manuscrit d’où il l’a tiré n’est pas un original, mais une assez mauvaise copie faite en 1464. Nous n’attacherons donc pas d’importance à l’adhérence de l’article et du substantif, dans les vocables la belle, sa mère et le seconde, d’autant plus que M. Pottier paraît seulement supposer que ces mots étaient écrits de cette manière dans l’original; de plus, nous croyons qu’il faut lire la seconde, et non le seconde, qui n’a pas de sens. J’arrive à mon explication, n’en déplaise à Antoine de La Sale.
J’ôte, très-vitement, devant le monde, la tête de la belle, et cette tête ôtée, il me reste le; je décapite sa mère, et je retiens la lettre m; puis, en admettant que le quatrième vers (tantost et après le seconde) soit altéré, je prends la seconde syllabe ou la finale onde: ce qui me donne: le monde. Ensuite, les trois syllabes (toutes trois) dont se compose ce mot viendront à messe sans tête, c’est-à-dire à Essé, patrie de l’auteur, et elles tiendront le monde en éveil, avec le livre des Quinze Joies, que j’attribue à un nommé Lemonde, natif du village d’Essé ou Essey, département de l’Orne, canton du Mesle-sur-Sarthe, à 24 kilomètres de Mortagne. N’oublions pas que le manuscrit de Rouen, donné aux capucins de Mortagne en 1675, par mademoiselle de La Barre, avait été sans doute écrit dans le pays.
On me demandera certainement où j’ai trouvé un écrivain de la fin du XVe siècle, nommé Lemonde, puisqu’on ne le rencontre pas dans les Bibliothèques françoises de La Croix du Maine et de Du Verdier? M. Brunet, dans son Manuel, en citant une pièce de vers imprimée vers 1500: Le Grand Jubilé de Millan, ajoute cette note: «Petit poëme composé de quatre cents vers de huit syllabes. Les sept derniers vers donnent en anagramme le mot le monde; peut-être est-ce le nom de l’auteur de cet opuscule.» Voici ces sept vers, qui sont évidemment de la même main que le huitain qu’on lit à la fin du manuscrit des Quinze Joies:
D’où il appert que le Grand Jubilé de Millan et les Quinze Joies de mariage sont du même auteur; que cet auteur, né à Essé ou Essey, en Normandie, se nommait Lemonde, et qu’il a vécu ou plutôt flori, comme disait maître Génin, de 1464 à 1500.
RECUEILS MANUSCRITS
DE
CHANSONS ET MOTETS
PROVENANT
DE LA BIBLIOTHÈQUE DE DIANE DE POITIERS[1].
[1] Ces trois recueils, décrits très-sommairement sous les nos 389, 390 et 391 du Catalogue de la Bibliothèque de M. Léopold Double (Paris, Techener, 1863, in-8), ont été vendus: 5,250, 4,600, et 3,975 fr.
Ces trois recueils, qui ont appartenu à Diane de Poitiers et qui faisaient partie de sa collection musicale, se recommandent surtout par une importance historique, que leur origine nous laissait d’ailleurs pressentir, et que nous nous bornerons à établir dans cette courte notice. Il suffira d’avoir appelé l’attention des érudits et des curieux sur ces rares monuments de la musique de chambre au milieu du XVIe siècle.
Tous les grands amateurs se disputeront de pareils livres, à cause de leur illustre provenance, à cause de leur admirable reliure, qui s’est conservée intacte et dans toute sa fraîcheur à travers plus de trois siècles; mais aucun de ces bibliophiles n’aurait eu peut-être le loisir de chercher, en feuilletant à la hâte ces trois recueils, les particularités intéressantes, que nous avons pu y découvrir, à l’aide d’un examen attentif et minutieux.
Voilà pourquoi je consignerai ici le résultat de cet examen.
No 389. Ce recueil, le plus précieux des trois, sans contredit, est aussi le plus volumineux. Il se compose de 191 feuillets chiffrés, non compris les six feuillets de la table, divisée ainsi: 1o Tabula motettorum octo vocum; 2o Tabula motettorum septem vocum; 3o Table des chansons à huyt parties; 4o Tabula motettorum sex vocum; 5o Table des chansons à six voix; 6o Tabula motettorum quinque vocum; 7o Table des chansons à cinq voix; 8o Tabula motettorum quatuor vocum; 9o Table des chansons à quatre voix. Chaque partie commence par une grande initiale en entrelacs, d’une seule couleur ou de deux couleurs; chaque morceau de musique commence aussi par une majuscule plus petite, en couleur, du même genre. Ces initiales, exécutées à la manière des chefs-d’œuvre calligraphiques du temps, sont toutes variées et du dessin le plus ingénieux. Dans la lettre V, rouge et bleue, qui est au feuillet 72, l’artiste a placé un cœur d’azur, lequel représente sans doute l’amour de Henri II pour Diane de Poitiers; au verso du feuillet 168, il y a deux cœurs en couleur jaune ou or, mis en regard, dans les entrelacs de la lettre S. Enfin, la date 1552 est inscrite en encre bleue dans les entrelacs de la lettre V, au verso du feuillet 144. Nous ne dirons rien de plus, au sujet de la description matérielle du volume, qui accuse la main habile d’un bon calligraphe et copiste de musique.
On sait que Rabelais a donné, dans le prologue de son 4e livre, une liste très-nombreuse des meilleurs musiciens qu’il avait entendus dans deux concerts différents, dont le second eut lieu justement en 1552, trente-sept ans après le premier. Notre recueil offre les noms de dix de ces musiciens, savoir: Josquin des Prez, Rouzée (Cyprianus de Rore), Constantio Festi ou Festa, Pierre Manchicourt, Morales (Cristobal, dit Tubal), Nicolas Gombert, Doublet, Archadelt, Verdelot, Janequin. Les autres noms que nous fournit le recueil de Diane de Poitiers, et qu’on reconnaîtra peut-être un jour parmi les noms mentionnés par Rabelais, sont les suivants, italiens, flamands ou français: Ludovicus Episcopus, Christianus Hollander, Philippe de Wildre, Zaccheus, Descaudam alias-Remigy, J. Clemens non papa, Antonius Galli, Baschi, Corneille Canis, Dominicus Phinot, Castileti, Alphonso de la Violla, Hubert Waesrant, Goddart, Bosse, Josquin Baston, Thomas Crequillon, Jean-Louis (Goudimel?), Jean Crespel, Petit-Jan (Jean de Latre), Charles Chastellain, Magdalain, Larchier, Coq, et Claude Gervais. C’est affaire maintenant au savant M. Fétis de nous apprendre quels furent ces artistes célèbres, dont les noms étaient tombés dans l’oubli, avant qu’il les eût remis en lumière.
Je n’ai pas à m’occuper des morceaux de musique composés sur des paroles latines, flamandes et italiennes. On devine que les motets latins sont des chants d’église pour la plupart, et nous ne leur chercherons pas querelle sur la place qu’ils ont prise, à leurs risques et périls, parmi des chansons d’amour. N’oublions pas cependant qu’un de ces motets, au feuillet 97, n’est autre que l’hymne triomphal en l’honneur de Charles VIII, hymne composé en Italie et mis en musique par Jacobus Clemens non papa; il commence ainsi: Carole, magnus eras, et le poëte royal, poeta regius, n’a pas craint de dire au roi de France: Roma tua est, Europa tua est.
Dans les chansons françaises, il y en a plus d’une, certainement, dont Henri II fait les paroles, mais nous ne pouvons hasarder que des conjectures à cet égard, car les poésies de ce prince reposent encore inédites dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale. Quant à Diane de Poitiers, quoique les mêmes manuscrits nous aient conservé des pièces de vers sous son nom, nous avons lieu de croire que cette belle enchanteresse s’adressait alors aux poëtes de cour, surtout à Clément Marot, à Saint-Gelais, à Heroet, et même à Sagon, qui mettaient volontiers leurs rimes à son service. Nous avons reconnu seulement trois chansons de Clément Marot, imprimées dans ses œuvres (ce sont les chansons V, VIII et XIII de l’édit. de Lenglet du Fresnoy): elles se trouvent aux feuillets 75, 77 et 82 du recueil. La tradition veut que Clément Marot, malgré son nez camard, ses yeux chassieux et sa barbe rousse, ait précédé le roi Henri II dans les bonnes grâces de la duchesse de Valentinois. Ce serait, de la part de celle-ci, un témoignage de fidèle souvenir, que la présence de ces trois chansons dans un recueil formé huit ans après la mort de Clément Marot proscrit et malheureux. Il faut constater que sa chanson amoureuse: Tant que vivray en aage florissant, est devenue, au moyen d’un léger changement qui a introduit Jésus-Christ à la place de l’Amour, une chanson protestante! Il y a plus que des chansons, il y a (feuillet 186) un petit conte du même poëte, mais un conte qui eût semblé trop hardi à La Fontaine et à J.-B. Rousseau, et dont nous ne transcrirons que le premier vers:
On lira le reste, si l’on veut, dans les œuvres de Clément Marot, édit. in-12 de Lenglet Du Fresnoy, tome III, page 146.
Laissons de côté les chansons amoureuses, pour nous arrêter à quelques chansons populaires qui ont toute la naïveté, ou, pour mieux dire, toute la grossièreté du genre; l’une, au feuillet 184, commence: Je feray fourbir mon bas; l’autre, au feuillet 186: Le moys de may sur la rouzée. La chanson: Je file ma quenouille, au feuillet 187, présente un refrain en onomatopée: O voy, qui nous paraît reproduire l’evoè et le ah! oui des chansons de geste du moyen âge. La chanson de Marion, au feuillet 128, est évidemment un écho du Jeu de Robin et Marion, d’Adam de la Hale.
Mais les deux pièces principales sont une chanson de Diane de Poitiers et une chanson de François Ier. La première, au feuillet 172, s’adresse très-vraisemblablement à Henri II, qui partait pour l’armée, ou qui du moins allait se séparer de sa maîtresse. Cette chanson mérite d’être rapportée en entier:
(Le vers suivant manque.)
La chanson de François Ier termine le recueil et lui sert, en quelque sorte, de moralité. Brantôme nous a raconté que ce roi de la chevalerie française avait tracé ces deux vers, avec un diamant, sur une vitre du château de Chambord:
La mémoire de Brantôme lui a fait défaut; il a resserré en deux vers un quatrain que François Ier avait mis lui-même en musique, puisqu’on lit en tête de ce morceau: Le Roy. Je vais transcrire les paroles, un autre transcrira la musique:
No 390.—Ce recueil, semblable au précédent sous le double rapport de l’écriture et des ornements calligraphiques, se compose de 128 feuillets chiffrés, outre 5 feuillets de table. Cette table est divisée ainsi: 1o Tabula motettorum octo vocum; 2o Table des chansons à huyt parties; 3o Table des chansons à sept; 4o Tabula motettorum sex vocum; 5o Table des chansons à six parties; 6o Table des chansons à trois parties. La date de 1552 est écrite en bleu, au centre de l’initiale du feuillet 19, avec un cœur d’azur dans les entrelacs.
On voit, d’après la table générale, que ce volume renferme la moitié des chansons et motets du recueil précédent, mais, en revanche, les chansons à trois parties s’y montrent pour la première fois. Ces chansons nous offrent trois noms nouveaux, que nous retrouvons dans la liste de Rabelais: ce sont Adrien Willart, Jean Mouton et Robinet Fevin. Quant aux autres noms, il faut citer Ninon le Petit, Perabosco et Noël Balduwin, que nous n’avions pas encore vus.
Parmi les chansons à trois voix, nous pourrions reconnaître des vers de Clément Marot, de Saint-Gelais et du roi François Ier, mais le temps nous manque pour faire cette recherche. Mentionnons seulement les chansons populaires, dont quelques-unes doivent être d’anciens airs rajeunis par les compositeurs de musique de la chambre du roi. Ainsi, la Rousée du moys de may, au feuillet 113, remonte au quinzième siècle environ. Les paroles de la chanson du feuillet 99 ont couru longtemps dans le peuple, avant d’arriver à la cour; on en jugera par une citation:
Plusieurs de ces chansons populaires sont très-libres; c’est leur péché originel. Nous n’en citerons que le timbre ou le premier vers, en laissant le lecteur imaginer le reste: Au joly bois sur la verdure; Allons gay, gayement; Pleusist à Dieu qui crea nostre monde, etc. Le chef-d’œuvre du genre, au verso du feuillet 109, débute de la sorte: Arrousez voz vi vo vi vo violettes. On peut se représenter Diane et Henri, faisant chacun leur partie dans cet étrange morceau à trois voix. Au bon vieux temps, on n’y entendait pas malice, ou plutôt, malice entendue, on riait, et tout était pour le mieux.
Chantons encore la chanson à six voix de la Fille de quinze ans (au feuillet 20): Entre vous, fille de quinze ans.... Mais ayons soin d’abord de faire éloigner les dames, qui ne lisent plus les Bigarrures du seigneur des Accords, et qui croiraient que nous parlons grec. Ce grec-là, que le beau sexe comprenait autrefois, était le bon français de la cour de Henri II.
No 391.—Ce recueil, semblable aux précédents, se compose de 88 feuillets chiffrés, avec 4 feuillets de table. Cette table est divisée comme il suit: 1o Tabula motettorum octo vocum; 2o Table des chansons à huyt parties; 3o Table des chansons à trois voix; 4o Table des chansons à deux parties. On voit que cette 4e division est la seule qui ne se retrouve pas dans les deux recueils précédents. La date de 1552 est écrite en rouge dans les entrelacs de l’initiale du feuillet 16, mais les cœurs emblématiques ne figurent nulle part dans les ornements calligraphiques du volume.
Les chansons à deux parties nous donnent seulement trois nouveaux noms de musiciens, Jean Gero, Claude (Claude le jeune) et Pierre Certon, dont les deux derniers appartiennent encore à la liste de Rabelais.
La charmante chanson de Clément Marot: Tant que vivray en aage florissant, est ici dans les chansons à deux parties, mais sans avoir subi sa métamorphose calviniste. Une autre chanson du même poëte (feuillet 82): Le cueur de vous ma presence desire, a pu être faite pour lui-même, lorsqu’il aimait Diane et qu’il en était encore pour ses frais d’amour et de poésie: telle est, du moins, la tradition que Lenglet Du Fresnoy a recueillie (t. II, p. 343, de son édit. in-12).
Nous ne voyons ici qu’une chanson populaire, dont le début donnera l’idée:
Mais plusieurs de ces chansons à deux voix furent composées évidemment, paroles et musique, par Henri II et sa maîtresse, ou, du moins, pour eux et sous leur nom. Ainsi la chanson: Je suis déshéritée (fol. 78), semble avoir été faite pendant un voyage du roi, pour exprimer les regrets de l’absence. Il est permis de supposer que le roi l’aura mise en musique, car elle ne porte pas le nom du musicien, ainsi que d’autres chansons qui se prêtent naturellement à une attribution analogue. Ces autres chansons, en effet, sont du même style que les vers de Henri II, qui n’était pas tous les jours poëte, mais qui avait toujours, en prose comme en vers, un sentiment exquis de tendresse et d’admiration pour la favorite, dont il faisait reproduire partout le monogramme, les emblèmes et la devise: Donec totum impleat orbem. Voici une de ces chansons, qu’on retrouvera probablement dans les poésies inédites du roi:
Le volume finit par un canon joyeux de Dominicus Phinot, qui entonne à plein gosier, sauf le respect qu’on doit aux dames:
Dieu soit loué, dieu des bibliophiles! j’ai pu toucher, avec émotion, avec bonheur, ces merveilleux livres, qui ont été touchés par les mains royales de Henri II, par les belles mains de Diane de Poitiers.
LA CONFRÉRIE DE L’INDEX
ET
ŒUVRES DE CYRANO DE BERGERAC.
Les œuvres complètes de Cyrano de Bergerac ont été imprimées au moins douze fois, sans compter les éditions partielles, qui sont nombreuses; cependant on peut les ranger parmi les livres qui, sans être rares, ne se rencontrent presque pas dans le commerce de la librairie et qui manquent souvent dans les grandes bibliothèques. Pourquoi ces éditions ont-elles disparu? Sont-elles allées pourrir sur les quais et tomber en pâte sous le pilon? Non, certainement, car elles n’ont jamais été décriées et négligées; jamais l’acheteur ne leur a fait défaut, et leur prix vénal s’est maintenu toujours à un taux honnête, sinon élevé. L’auteur est connu, l’ouvrage est estimé, mais le livre a disparu.
Nous sommes convaincu que, jusqu’à l’époque de la Révolution de 89, les éditions de Cyrano de Bergerac ont été détruites systématiquement par les soins infatigables de la mystérieuse confrérie de l’Index. Cette confrérie, qui faisait une guerre sourde et terrible aux ouvrages des philosophes et des libres penseurs, qu’elle avait marqués du sceau de l’athéisme ou de l’impiété, se recrutait parmi les laïques comme parmi les ecclésiastiques; ses instruments les plus actifs et les plus redoutables étaient les confesseurs in extremis et les syndics de la librairie. Dès qu’un homme, connu par ses opinions hardies en matière de religion et noté comme tel sur les listes de l’Index, était dangereusement malade, il se voyait circonvenu et obsédé par des gens qui tenaient à honneur de le confesser, de le convertir, de lui faire faire amende honorable: s’il cédait à ces persécutions, on lui enlevait ses papiers. Dans tous les cas, après sa mort, sa succession avait peine à défendre son cabinet et sa bibliothèque contre l’invasion de la confrérie de l’Index, qui faisait main basse sur tout écrit, sur tout imprimé, portant témoignage des idées anti-religieuses du défunt. C’est ainsi que s’épuraient les collections de livres, qui ne pouvaient être mises en vente sans avoir subi le contrôle rigoureux de deux experts du syndicat de la librairie. L’objet de cette visite était d’extraire et d’anéantir les livres défendus, les uns notoirement désignés par l’autorité civile comme dangereux à certains égards, les autres condamnés secrètement comme hérétiques par la confrérie de l’Index. Quant aux ouvrages inédits des écrivains accusés d’être les ennemis avoués ou latents de la religion catholique, quant à leurs correspondances particulières, on les recherchait avec un zèle et une persévérance, qui triomphaient tôt ou tard de la vigilance des parties intéressées. Voilà comment nous avons perdu non-seulement tous les autographes de Molière, mais encore toutes les lettres qui lui avaient été adressées, toutes celles aussi où son nom se trouvait mentionné, comme si l’on eût essayé d’effacer la mémoire de l’auteur du Tartufe.
Il en a été de même de Cyrano, qui était, ainsi que Molière, inscrit dans le répertoire des athées, par la confrérie de l’Index. De son vivant, on l’eût fait brûler vif, si les dénonciations anonymes avaient suffi pour allumer un bûcher; on le menaça, on l’inquiéta de poursuites judiciaires; on fit interdire la représentation de sa tragédie d’Agrippine; on fit saisir la première édition de sa comédie du Pédant joué; pendant sa dernière maladie, on tenta de s’emparer de ses manuscrits, pour les détruire, mais, par bonheur, ses amis, qui les avaient cachés, en sauvèrent au moins une partie; après sa mort, on ne cessa de faire disparaître les exemplaires de ses œuvres, que le clergé avait mises à l’index, sans que le parlement eût jamais autorisé cette proscription, qui n’en fut que plus ardente et plus impitoyable. Les éditions avaient beau succéder aux éditions, les ouvrages de Cyrano ne parvenaient pas à se répandre; son nom seul était populaire, et entaché encore presque de ridicule! On ne saurait mieux donner une idée de cette guerre acharnée faite à l’auteur par la confrérie de l’Index, qu’en constatant que la première édition des Œuvres diverses, in-4o, publiée en 1654, ne se trouve plus que dans les grandes bibliothèques publiques, et qu’elle n’a figuré dans aucun catalogue de bibliothèque particulière depuis deux siècles.
En publiant une nouvelle édition des œuvres de Cyrano de Bergerac, nous aurions voulu pouvoir remplir les déplorables lacunes qui existent dans l’Histoire comique des États et Empires de la Lune. Mais le savant M. de Monmerqué, qui possédait un manuscrit complet de cet ouvrage, s’était proposé de le publier lui-même. «Il y a plus de vingt ans, nous écrivait-il à ce sujet, que j’ai acquis un manuscrit des États et Empires de la Lune du singulier Cyrano de Bergerac, dans lequel les passages retranchés, et dont l’absence est indiquée par des points, se trouvent, sans que le sens éprouve d’interruption. Je le publierai, dès que j’aurai achevé de payer mon tribut à madame de Sévigné... Cyrano faisait partie d’une coterie prétendue philosophique, avec d’autres littérateurs du temps, sur laquelle je lèverai quelques voiles... Publiez donc votre édition sans moi et sans mes manuscrits; je viendrai après vous et je profiterai de vos recherches.
«Tout ce que je puis vous dire, c’est que les passages retranchés dans les États de la Lune, outre certaines bizarreries propres à Cyrano, sont les avant-coureurs de la philosophie du dix-huitième siècle, dont les auteurs n’ont cherché qu’à nier et à repousser toutes les bases religieuses.
«Mon manuscrit est du temps de Bergerac; je ne serais pas éloigné de croire qu’il est de sa main; mais je n’ai jamais vu une lettre écrite et signée par lui. Quand je le publierai, les morceaux inédits seront, je pense, imprimés en caractères italiques, pour les faire mieux distinguer des autres, sauf les observations de mon éditeur, qui pourrait demander de simples guillemets.»
Les indications que nous fournit la lettre de M. de Monmerqué sont de nature à nous faire regretter davantage de n’avoir pu faire usage de son manuscrit. Nous ne partageons pas, d’ailleurs, son sentiment à l’égard du caractère personnel de Cyrano de Bergerac: la coterie dont Cyrano faisait partie était celle des jeunes philosophes, élèves de Gassendi, de Campanella et de Descartes; ils ne se piquaient pas d’athéisme proprement dit; quelques-uns même, par exemple Jacques Rohault, étaient fort pieux; mais ils soumettaient à l’examen philosophique la religion, la morale et la politique; ils s’élevaient, par la raison et la science, au-dessus des ténèbres du préjugé et de la superstition; ils avaient la passion du beau et du vrai; ils étudiaient la Nature, ils lui dérobaient ses secrets; ils apprenaient à douter, en s’initiant aux mystères de la sagesse humaine.
On a dit que Cyrano de Bergerac était un fou, fou spirituel, selon les uns; fou sublime, suivant les autres. C’était plutôt un sage, plein de caprice et d’imagination; c’était un homme de génie, qui n’a pas vécu dans des conditions favorables pour faire reconnaître généralement sa supériorité comme philosophe, son mérite comme écrivain, sa puissance comme inventeur. Il y a sans doute beaucoup de verve comique dans son Pédant joué, beaucoup d’éloquence théâtrale dans son Agrippine, beaucoup d’esprit et d’originalité dans ses Lettres; mais, malgré de grossières incorrections de style, malgré de nombreuses fautes de goût, qui sont les mêmes dans toutes les compositions de l’auteur, on peut regarder comme deux chefs d’œuvre, comparables à ceux que le dix-septième siècle a produits, l’Histoire comique des États et Empires de la Lune, et surtout l’Histoire comique des États et Empires du Soleil, quoique ce dernier ouvrage ne soit pas achevé et que le précédent ait été mutilé par la prudence timorée des premiers éditeurs.
Nous sommes certain que tôt ou tard Cyrano de Bergerac reprendra son rang parmi les écrivains les plus remarquables de la France et en même temps parmi les philosophes les plus illustres des temps modernes. Heureux si nous avons pu contribuer, en réimprimant ses œuvres avec quelque soin, à le réhabiliter au double point de vue littéraire et scientifique! Nous espérons aussi que la nouvelle édition des œuvres de Cyrano, en attirant l’attention sur un auteur si original, amènera la découverte de quelques-uns de ses ouvrages inédits, en prose et en vers, notamment celle de l’Histoire de l’Étincelle, qu’il regrettait lui-même à son lit de mort, quand il conjurait les détenteurs des manuscrits qu’on lui avait dérobés, de les donner au public comme l’expression de ses dernières volontés.
Voici le relevé bibliographique de toutes les éditions partielles et générales des œuvres de Cyrano de Bergerac, éditions que nous citons d’après les catalogues les plus estimés, quand nous ne les avons pas vues de nos propres yeux. Tout en présentant une liste plus étendue que celles qui ont été dressées jusqu’à présent, nous craignons bien d’avoir omis certaines éditions anciennes, dont il ne reste plus aucun exemplaire.
La Mort d’Agrippine, tragédie, par M. de Cyrano Bergerac. Paris, Ch. de Sercy, 1654, in-4o de 4 ff. et 107 pages, plus 1 feuillet pour le privilége; frontisp. gravé.
—La Même. Ibid., id., 1656, in-12 de 6 ff. prélim. et 84 p.
—La Même. Ibid., id., 1661, in-12.
—La Même. Ibid., id., 1666, in-12.
Le Pédant joué, comédie, par M. de Cyrano Bergerac. Paris, Ch. de Sercy, 1654, in-4o de 2 ff. prélim. et 167 pages.
C’est un tirage à part de la seconde partie des Œuvres diverses.
—Le Même. Ibid., id., 1654, in-12.
—Le Même. Ibid., id., 1658, in-12 de 250 p. et 4 ff.
—Le Même. Lyon, Fourmy, 1663, in-12.
—Le Même. Paris, Ch. de Sercy, 1664, in-12.
—Le Même. Ibid., id., 1671, in-12.
—Le Même. Rouen, J.-B. Besongne, 1678, in-12.
—Le Même. Paris, Ch. de Sercy, 1683, in-12.
Les Œuvres diverses de M. de Cyrano Bergerac. Paris, Ch. de Sercy, 1654, 2 part. en 1 vol. in-4 de 4 ff. prélim. et 294 pages pour la première partie; 2 ff. non chiffrés et 167 pages pour la seconde; plus 2 ff. pour le privilége.
Contenant, avec la dédicace au duc d’Arpajon surmontée de ses armoiries, les Lettres de M. de Bergerac, les Lettres satyriques de M. Bergerac de Cyrano, les Lettres amoureuses de M. de Cyrano Bergerac, et le Pédant joué. Ainsi, le nom de l’auteur est écrit de trois manières différentes dans le même recueil.
Histoire comique ou Voyage dans la Lune, par Cyrano de Bergerac. S. l. et s. d. (1650?), in-12.
Cette édition, qui fut imprimée, certainement sans privilége du roi, dans une ville du Midi, soit à Montauban, soit à Toulouse, n’est citée que dans le Catalogue de la Bibliothèque du Roi, rédigé par l’abbé Sallier; voyez le t. II des Belles-Lettres, p. 33, no 703 A.
Histoire comique des États et Empires de la Lune. Paris, 1656, in-12.
Édition citée par le P. Niceron.
Histoire comique, par M. Cyrano de Bergerac, contenant les États et Empires de la Lune. Paris, de Sercy, 1659, in-12.
—La Même. Ibid., id., 1663, in-12.
Œuvres diverses. Paris, Ant. de Sommaville, 1661, 3 part. en 1 vol. in-12.
Contenant: Histoire comique des États et Empires de la Lune (191 pages); Lettres satyriques, amoureuses, etc. (344 pages); et le Pédant joué (152 pages), avec un titre et une pagination particulière.
—Les Mêmes. Rouen, B. Séjourné ou F. Vaultier, 1676, 3 part. en 1 vol. pet. in-12.
«On remarque, à la fin du second acte du Pédant joué, une curieuse petite gravure sur bois,» dit M. Claudin, dans son Catalogue mensuel de livres anciens.
Nouvelles Œuvres de Cyrano Bergerac, contenant l’Histoire comique des Estats et Empires du Soleil et autres pièces divertissantes. Paris, Ch. de Sercy, 1662, in-12, portr. par Le Doyen.
—Les Mêmes. Paris, Ch. de Sercy, 1676, in-12.
Nouvelles Œuvres et Œuvres diverses. Paris, Ch. de Sercy, 1662-66. 5 part. en 1 vol. in-12, portr.
Œuvres (complètes, avec les préfaces). Lyon, 1663, 2 vol. in-12.
—Les Mêmes. Paris, Ch. de Sercy, 1676, 2 vol. in-12.
—Les Mêmes. Rouen, 1677, 2 vol. in-12.
—Les Mêmes. Ibid., J. Besongne, 1678, 2 vol. in-12.
—Les Mêmes. Ibid., Ch. de Sercy, 1681, 2 vol. in-12, portr.
Les Œuvres diverses, enrichies de fig. en taille douce. Amsterdam, Daniel Pain, 1699, 2 vol. in-12.
Malgré le titre d’Œuvres diverses, ce sont les œuvres complètes de l’auteur. Il y a des exemplaires sur papier fort, tirés in-8.
—Les Mêmes. Amsterdam, J. Desbordes (Trévoux), 1709, 2 vol. in-12.
—Les Mêmes. Ibid., id. (Rouen), 1710, 2 vol. in-12, portrait.
Il y a des exemplaires tirés de format in-8.
—Les Mêmes. Amsterdam, Jacq. Desbordes (Paris), 1741, 3 vol. in-12, frontisp. grav. et portr.
Édition entièrement conforme à celle de 1662-66.
—Les Mêmes. Ibid., id., 1761, 3 vol. in-12.
C’est l’édition précédente avec de nouveaux titres.
Œuvres (choisies), précédées d’une notice par Le Blanc. Toulouse, impr. de A. Chauvin, 1855, in-12.
Contenant seulement les deux Histoires comiques des États et Empires de la Lune et du Soleil.
MARCEL
TRAVESTI EN MÉZERAI.
Notre infatigable bibliographe Quérard a composé quatre gros volumes, qui sont loin d’être complets, mais qui sont très-curieux et très-piquants, sur les Supercheries littéraires, dans lesquelles il a confondu, sans y prendre garde, les faits qu’il faut imputer aux auteurs mêmes, et ceux dont les libraires seuls doivent être responsables. Nous regrettons qu’on n’ait pas fait la part des uns et des autres.
Le précieux livre de M. Quérard, il est vrai, a été rédigé au point de vue des écrivains plutôt que des libraires. Nous ne nous occuperons donc que de ces derniers, qui ont, de leur pleine autorité, travesti les titres des livres et changé les noms des auteurs, pour les besoins d’un commerce peu loyal sans doute et, à coup sûr, peu littéraire. Ce sont là les supercheries bibliopoliques. Il convient de rendre au libraire, en justice distributive, ce qui lui appartient.
Ce ne sont pas toujours les bons livres qui se vendent, témoin l’Histoire de France de Guillaume Marcel, laquelle ne s’est jamais vendue.
C’est pourtant là, et sans aucune comparaison, le meilleur abrégé chronologique de notre histoire, qu’on ait publié depuis qu’il y a des abrégés chronologiques.
Celui-ci fut publié en 1686, à Paris, chez Denys Thierry, en 4 vol. pet. in-8, sous ce titre: Histoire de l’origine et des progrès de la monarchie françoise, suivant l’ordre des temps, où tous les faits historiques sont prouvez par des titres authentiques et par les auteurs contemporains.
Guillaume Marcel n’était malheureusement pas un écrivain: c’était un savant universel, doué d’une mémoire prodigieuse; il avait lu énormément, et il n’avait pas perdu un fait ni une date de tout ce qu’il avait entassé dans son cerveau. Il passait pour le premier chronologiste du monde, et, afin de justifier sa réputation, il avait publié successivement des Tablettes chronologiques pour l’histoire de l’Église (Paris, 1682, in-8), et des Tablettes chronologiques, depuis la naissance de Jésus-Christ, pour l’histoire profane (Paris, 1682, in-8). Ces deux ouvrages, ces deux chefs-d’œuvre, furent bien accueillis et même bien vendus; on les mit dans les mains des enfants, mais on ne les mit pas dans les bibliothèques. Voilà pourquoi on ne les trouve pas dans les catalogues de livres.
Cependant Marcel et son libraire furent encouragés par ce succès. Marcel coordonna les notes qu’il avait rassemblées, lorsqu’il était sous-bibliothécaire de l’abbaye de Saint-Victor, et il exécuta, en trois années, son Abrégé chronologique de l’histoire de France, auquel il ne donna point toutefois ce titre, que l’ouvrage de Mézeray ne lui permettait pas de prendre. Ce n’était pas non plus dans l’intention de rivaliser avec Mézeray, qu’il avait voulu présenter une chronologie simple, précise et aride des événements, depuis l’origine de la monarchie jusqu’à la fin du règne de Louis XIII. Il savait bien que son livre n’était pas une histoire proprement dite; il se flattait seulement d’avoir fait un livre instructif et utile. Dieu sait l’érudition historique qu’il a accumulée dans ses quatre volumes, dont le premier, consacré à l’histoire des Gaulois, est encore égal, sinon supérieur, à tout ce qui a été écrit sur les origines obscures de la France! Quels matériaux excellents sont préparés et classés dans les quatre volumes, qui forment, en quelque sorte, une table des matières, chronologique et systématique, des principaux documents originaux de notre histoire!
Eh bien! il faut l’avouer, à la honte du public éclairé et lettré de cette époque, l’ouvrage de Marcel ne trouva pas d’acheteurs, parce qu’il n’avait pas trouvé de prôneurs. L’édition entière resta dans les magasins du libraire. L’auteur eut tant de chagrin de cet échec, qu’il jura de ne plus rien publier de son vivant. Peu de temps après, il obtint la place de commissaire des classes de la marine à Arles, et il se retira dans cette ville.
L’édition de son malheureux livre ne l’y suivit pas. Le libraire, Denys Thierry, s’en débarrassa, dix-huit ans après, en la vendant à la rame. Mais le spéculateur, qui l’achetait comme vieux papier, ne la mit pas au pilon: ce spéculateur avait des accointances avec la librairie de colportage, et voici le procédé qu’on employa pour vendre un livre qui ne s’était pas vendu. L’Abrégé chronologique de Mézeray était toujours en grande faveur; les éditions succédaient aux éditions, et la dernière, formant sept vol. in-12 (y compris l’Avant-Clovis), imprimée à Amsterdam, chez Antoine Schelte, en 1696, avait été introduite en France où elle fut bientôt épuisée. L’acquéreur des exemplaires de l’Histoire de Marcel divisa les quatre volumes en sept, au moyen du partage des trois derniers tomes en six volumes, car le premier tome, orné de gravures et de cartes, était beaucoup plus mince que les autres; puis, il fit faire, dans une imprimerie clandestine, des titres nouveaux ainsi conçus: Abrégé chronologique de l’histoire de France, par François de Mézeray, historiographe de France, nouvelle édition revue et corrigée sur la dernière de Paris, et augmentée de la vie des reines. Amsterdam, Henri Schelte, 1705.
Mézeray était mort depuis plus de vingt ans; il n’eut garde de réclamer contre l’abus qu’on faisait de son nom; Guillaume Marcel n’était pas encore mort, mais il ne réclama pas davantage, et l’on peut supposer qu’il ignora toujours la singulière métamorphose qu’on avait fait subir à son livre: il mourut, trois ans après la mise en vente de la nouvelle édition de l’Abrégé chronologique de Mézeray, sous le nom duquel on vit circuler, en France et à l’étranger, l’admirable ouvrage de Marcel. Quarante ans plus tard, le président Hénault ne se faisait pas le moindre scrupule d’emprunter à cet ouvrage le plan et les éléments d’un nouvel Abrégé chronologique de l’histoire de France, qui fit oublier à la fois ceux de Marcel et de Mézeray.