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Énigmes et découvertes bibliographiques

Chapter 36: LE PARNASSE DES MUSES.
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About This Book

Recueil d'essais et de notes bibliographiques consacrés à des énigmes de provenance, d'attribution et de lecture des textes anciens, ainsi qu'à des découvertes faites dans les bibliothèques et chez des collectionneurs. L'auteur enquête sur charades et cryptogrammes manuscrits, discute d'attributions contestées, relate ventes, transformations de goûts de bibliophiles et propose interprétations textuelles et locales pour résoudre des problèmes de paternité d'œuvres. Les articles mêlent analyses philologiques, hypothèses déductives et anecdotes sur reliures, manuscrits et catalogues, en présentant méthodes pratiques et réflexions sur la passion de collectionner les livres.

LA MUSE FOLASTRE.


La Muse folastre est, sans contredit, le plus rare des recueils du même genre qui ont été imprimés et réimprimés avec une sorte de concurrence libertine dans les vingt premières années du dix-septième siècle.

C’est cependant celui dont on a fait peut-être le plus grand nombre d’éditions. On peut aussi le considérer comme le premier de tous les recueils analogues et le prototype du genre.

La plus ancienne édition paraît être celle de Tours, 1600, in-16, qui est citée dans la Biblioth. Stanleiana, no 346, mais qu’il n’a pas été donné aux bibliographes français de voir de leurs propres yeux et de décrire de visu.

Le Manuel du libraire (5e édit.), auquel nous empruntons ce renseignement, nous offre la nomenclature de toutes les éditions qui ont passé de loin en loin dans les catalogues de vente et que l’illustre doyen de la bibliographie, M. Jacques-Charles Brunet, a probablement citées, sans les avoir vues toutes dans le cours de sa longue carrière de bibliographe et de bibliophile. Voici cette nomenclature avec quelques additions:

Le premier (le second et le troisième) livre de la Muse folastre, recherchée des plus beaux esprits de ce temps. Rouen, 1603, 3 tom. en 1 vol. in-24.

Cette édition porte, sur le titre, qu’elle est augmentée, ce qui constituerait l’existence d’une édition antérieure.

Lyon, 1607, 3 part. in-12.

Paris, Jean Fuzy, 1607, 2 part. en 1 vol. in-12 de 116 et 185 p.

Cette édition, qui contient les trois livres en deux parties, est «de nouveau revue, corrigée et augmentée.»

Rouen, Claude Le Villain, 1609, 3 vol. in-24.

Lyon, Barthélemy Ancelin, imprimeur ordinaire du roy, 1611, 3 part. in-12 de 81, 60 et 58 feuillets.

Cette édition, qui présente quelques différences avec les éditions de Rouen que nous avons eu l’occasion d’examiner, n’est pas, comme on pourrait le croire, incomplète des feuillets 73, 74, 76, 78 et 80 dans la première partie. Il y a eu sans doute des cartons exigés dans la pièce A la louange des cornes, et ces cartons ont donné lieu à un numérotage fautif: ainsi le feuillet 73, portant la signature N, n’a pas de chiffraison et compte pour les deux feuillets 73 et 74 supprimés; les feuillets chiffrés 77 et 79, avec les signatures N 3 et N 7, comptent également pour les feuillets absents 77, 78, 79 et 80. Les réclames de tous ces cartons indiquent qu’il n’y a pas de lacune dans le texte.

Rouen, Claude Le Villain, 1615, 3 part. in-24.

Rouen, Daniel Cousturier, sans date, in-16.

Jene, de l’imprimerie de Jean Beitman, 1617, 3 part. in-24.

Rouen, Nicolas Cabut, 1621, 3 vol. in-24 de 142 et 144 p.

Le premier volume contient 72 feuillets chiffrés; le second et le troisième, chacun 71 feuillets non chiffrés. Cette édition est une reproduction textuelle des éditions de Claude Le Villain, mais mieux imprimée.

Troyes, Nicolas Oudot, sans date, 3 vol. en 1 vol. in-24 ou in-32.

M. J.-C. Brunet dit que cette édition, plus belle que les éditions de Rouen, a dû paraître vers 1620.

Ibid., id., 1640, 3 part. in-16.

Aucune de ces éditions n’est accompagnée d’un privilége du roi.

«Ce charmant petit volume, dit Viollet-le-Duc dans la seconde partie du Catalogue des livres composant la Bibliothèque poétique, contient une grande quantité de pièces que je n’ai jamais trouvées ailleurs, bien différent en cela d’une foule de recueils qui se répètent les uns les autres. Quelques-unes sont imitées du latin de Gilebert, de l’italien de Bembo; d’autres sont d’auteurs inconnus, tels que Bouteroue, de l’Ecluze, Vaurenard, Blenet, de la Souche, etc., et qui ne sont pas réellement plus mauvais que beaucoup de leurs confrères en réputation.»

Cette dernière phrase de Viollet-le-Duc n’exprime pas du tout sa pensée; il a voulu dire que ces auteurs inconnus ne sont pas plus mauvais que des poëtes de la même époque qui ont eu de la réputation et qui en gardent quelque chose. Au reste, le sieur de Bouteroue n’est pas un poëte inconnu, comme l’a dit Viollet-le-Duc, et l’on chercherait en vain parmi les poëtes du temps ce Vaurenard, dont l’épitaphe est signée R. F. dans la Muse folastre.

On ne voit pas que la Muse folastre, quoique dépourvue de la sauvegarde d’un privilége du roi, ait été comprise dans les poursuites judiciaires qui furent dirigées en 1617 contre Théophile et ses amis N. Frenicle et Guillaume Colletet, éditeurs du Parnasse satyrique. Il est vrai que cette Muse folastre ne renfermait pas de vers de Théophile, que le Parlement avait mis en cause comme athée.

L’éditeur de la Muse folastre ne se nomme pas, mais il est permis de le reconnaître dans un des auteurs du recueil, Paul de l’Écluse, qui y a inséré sous son nom, folio 6 de la 2e partie (édit. de Lyon, 1611), une élégie sur la mort d’un perroquet; folio 49 de la 3e partie, le Bocage de Simphalier, dédié à Monsieur Bertrand, advocat, et sous ses initiales P. D. L., cinq pièces dans la seconde partie du volume.

Les noms de plusieurs poëtes sont imprimés en toutes lettres, au bas des pièces qu’ils ont fournies au recueil ou bien que l’éditeur leur a empruntées sans leur aveu: Z. Blenet, dit Belair, de la Souche, C. Brissard et Beroalde de Verville. Les trois pièces qui portent la signature de ce célèbre écrivain tourangeau sont intitulées: le Pallemail, l’Alchemiste et le Jeu du volant ou gruau. Les deux dernières sont données mal à propos au sieur de Bouteroue dans les éditions de Rouen.

Les autres auteurs ne sont désignés que par leurs initiales: sept pièces signées R. F.; deux pièces, G. N.; deux, A. C. Chacun des anonymes représentés par les initiales suivantes: F. R. D., A. C. B., P. C., F. G. L., A. F. B., B. A., ne figure que par une seule pièce dans le recueil. On peut supposer cependant que le même poëte est désigné par les initiales A. C. et A. C. B. (Blaisois?), de même que les initiales F. R. D. (Dunois?) semblent ajouter seulement une qualification d’origine au nom propre de F. R.

Il serait bien difficile de retrouver les véritables noms que cachent ces initiales. Quant aux pièces qui n’offrent aucune espèce de signature, nous ignorons également à qui elles appartiennent.

On rencontre, dans la première partie du recueil, les Folastries de Pierre de Ronsard non imprimées en ses œuvres, dont le texte ne diffère pas sensiblement de celui qui a été imprimé à part, en 1553 et 1584, sous le titre de Livret des folastries. La Muse folastre a recueilli, au folio 64, une neuvième folastrie qu’elle n’attribue pas positivement à Ronsard.

Nous avons reconnu, dans la 2e et la 3e parties, diverses Mascarades qui ne sont que des extraits de ces curieux ballets de cour, dansés au Louvre et à l’Arsenal en présence de Henri IV, et dont les titres seuls ont été conservés dans les Recherches sur les théâtres en France, par Beauchamps.


CHANSONS FOLASTRES ET PROLOGUES
TANT SUPERLIFIQUES QUE DROLATIQUES
DES COMÉDIENS FRANÇOIS.


Il ne s’est conservé qu’un seul exemplaire de ce recueil, qui fut sans doute imprimé à grand nombre; mais les exemplaires se sont détruits, par l’usage, dans les mains du peuple, qui les avait achetés à la porte du théâtre. L’exemplaire qui est venu jusqu’à nous par un heureux hasard faisait partie de la bibliothèque du marquis de Paulmy; il se trouve à la bibliothèque de l’Arsenal (Belles-lettres, nos 8802 et 8803).

Ce sont deux petits volumes in-12, de format étroit et allongé. Le premier, dont le titre, reproduit ci-dessus, offre ces mots: revus et augmentés de nouveau par le sieur de Bellone (Rouen, Jean Petit, 1612, avec permission), se compose de 76 feuillets non chiffrés, avec les signatures AiiFv; le second, dont le titre porte: Par Estienne Bellonne, Tourangeau (ibid., 1612), contient 144 pages numérotées. Chaque volume est terminé par le mot: FIN. On doit en conclure qu’ils ont paru séparément, l’un après l’autre, et que le succès du premier volume a donné naissance au second. Il est probable que l’édition s’est écoulée à Rouen et en Normandie, et que peu d’exemplaires sont arrivés à Paris, d’autant plus que cet ouvrage, imprimé avec permission, est une contrefaçon des Fantaisies de Bruscambille.

Le sieur Bellonne ou de Bellone, qui osa le publier sous son nom, n’en était pas l’auteur. Nous avons tout lieu de croire que cet Étienne Bellone, Tourangeau, fut un comédien de la troupe de Rouen. Il s’était fait connaître par une tragédie en cinq actes: les Amours de Dalcméon et de Flore, suivie de Meslanges poétiques (Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1610, petit in-12 de 58 p.); réimprimée à Rouen, chez le même libraire, en 1621, pet. in-12, et comprise dans le Théâtre des tragédies françoises (ibid., id., 1615, petit in-12). La Bibliothèque du Théâtre françois (Dresde, Groell, 1768, 3 vol. in-8, t. Ier, p. 538) donne une analyse de cette tragédie, avec quelques citations; le Catalogue de la Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne (no 947) cite aussi ces vers, que déclame Dalcméon, au moment de périr, pour faire ses adieux à sa maîtresse absente:

Prenons premier congé de ces divinitez
Où sont, tant morts que vifs, mes désirs arrestez:
Adieu donc, ce beau chef, qui fait honte au Pactole...
Adieu, ce front polly, le siége de l’amour,
Et ces astres bessins, flambeaux de nostre jour...
Adieu, bouche où tousjours Cupidon se promène,
Adieu, joue de roze où croissent des œillets...
Adieu, sein rondelet, le logis de mon ame...
Adieu, corps tout parfaict en ses proportions,
Corps, Louvre des beautez...

Nous supposons que la troupe des comédiens de Rouen avait adopté l’usage des prologues et des chansons joyeuses, que les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, à Paris, faisaient entendre à leur public, avant que le spectacle commençât. Dans l’origine, sans doute, ces prologues se débitaient, ces chansons se chantaient sur des tréteaux, en dehors du théâtre, pour attirer la foule. Plus tard, ce fut sur la scène même, qu’un acteur comique venait faire ce qu’on nommait l’avant-jeu, en préludant ainsi à la tragédie et même à la farce par des chants et des bouffonneries qui égayaient le spectateur et lui donnaient à rire jusqu’au lever du rideau. Le prologue XI du tome premier débute ainsi: «Messieurs, avant que ce théâtre soit remply, comme vous attendez, je veux vous entretenir familierement, suivant ma coustume.» Dans le prologue VI du second livre, la tragédie qu’on va représenter est annoncée en ces termes: «Toutes ces diversitez, diversement amassées, promettent que la Fortune qui s’empare aujourd’hui de nostre theastre, pour y représenter les plus furieux actes de la tragedie, décoche ordinairement les traicts de son ire sur les choses les plus hautes, les plus patentes et solides. En quoy, messieurs, vous remarquerez, s’il vous plaist, que de tout ce qui est compris sous l’archande céleste, il n’y a rien qui se puisse dire exempt de revolutions et vicissitudes, puisque les choses qui semblent estre icy bas immuables souffrent les secousses du temps et l’inconstance de la fortune. Nostre tragedie, un peu plus relevée que mes paroles, vous en donnera telle preuve, que je n’allongerai point davantage le fil de cet ennuyeux discours. Voicy desjà l’un de nos acteurs, qui, ravi de l’attention que nous tenons de vos courtoisies, vous vient apporter les arrhes de ma promesse. Et, moy, je me retirerai contant et redevable à vostre favorable silence.»

On se rendra compte des motifs qui avaient amené l’introduction des prologues facétieux à l’Hôtel de Bourgogne, en se figurant ce que devait être l’aspect de la salle avant la représentation; voici en quels termes un zélé catholique dénonçait le scandale, en 1588, dans ses Remontrances très humbles au roy de France et de Pologne, Henry troisiesme de ce nom, sur les desastres et miseres du royaume: «En ce cloaque et maison de Sathan, nommée l’Hostel de Bourgogne, dont les acteurs se disent abusivement confrères de la Passion de Jesus-Christ, se donnent mille assignations scandaleuses, au préjudice de l’honnesteté et pudicité des femmes et à la ruine des familles des pauvres artisans, desquels la salle basse est toute pleine et lesquels, plus de deux heures avant le jeu, passent leur temps en devis impudiques, jeux de cartes et de dez, en gourmandise, en ivrognerie, tout publiquement: d’où viennent plusieurs querelles et batteries.»

«On doit donc supposer, disais-je dans une notice sur l’ancien Théâtre en France, que, malgré la surveillance du sergent à la douzaine ou du sergent à verge, la police des mœurs n’était pas et ne pouvait pas être bien faite, à l’intérieur de la salle: dans le parterre (parquet), où personne n’était assis, où les spectateurs formaient une masse compacte et impénétrable; dans les couloirs et les escaliers, qui n’étaient pas toujours déserts et silencieux pendant les représentations, et qui ne furent éclairés qu’à la fin du dix-septième siècle... Quant à la salle de spectacle, elle n’était éclairée que par deux ou trois lanternes enfumées, suspendues avec des cordes au-dessus du parterre, et par une rangée de grosses chandelles de suif allumées devant la scène, qui devenait obscure, quand le moucheur ne remplissait pas activement son emploi.»

Les prologues et les chansons folâtres ne furent imaginés que pour occuper le public et lui faire prendre patience jusqu’à ce que la pièce commençât; ces chansons et ces prologues, accompagnés d’une pantomime expressive, provoquaient le gros rire des spectateurs, la plupart grossiers et immoraux, par des indécences et des turpitudes qui faisaient fuir les honnêtes gens; mais, du moins, ils ne laissaient pas de loisir à des actes de débauche qui se commettaient auparavant dans tous les coins de la salle: une fois la tragédie commencée, on ne riait plus, mais on écoutait et on se tenait tranquille. Il va sans dire que les femmes de bonne vie et mœurs n’assistaient pas ordinairement aux représentations, surtout quand on jouait des farces qui étaient encore plus infâmes que les prologues.

Ce fut probablement un comédien champenois, le sieur Deslauriers, qui inventa ces prologues. Son nom de théâtre était Bruscambille. Il faisait partie de la troupe de l’Hôtel de Bourgogne, et, par conséquent, de la Confrérie de la Passion. Ce Deslauriers devait être quelque écolier libertin, qui avait quitté les bancs du collége pour monter sur les planches, car ses ouvrages sont remplis de citations latines qui prouvent que les écrivains de l’antiquité lui avaient été familiers. Les prologues facétieux, qu’il mimait sur le théâtre, furent imprimés pour la première fois en 1609, sous la foible conduite de quelque particulier, avec ce titre: Prologues non tant superlifiques que drolatiques, nouvellement mis en vue, avec plusieurs autres discours non moins facecieux (Paris, Millot, 1609, in-12). Le sieur Deslauriers désavoua cette édition comme subreptice et se décida enfin à publier lui-même ses Prologues tant sérieux que facecieux, avec plusieurs galimatias (Paris, J. Millot, 1610, in-12), et ses Fantaisies (Paris, Jean de Bordeaulx, 1612, in-8o), qui furent réimprimés dix ou douze fois dans l’intervalle de peu d’années.

Étienne Bellone puisa dans ces deux recueils les éléments de celui qu’il fit paraître, sous son nom, à Rouen, après avoir probablement essayé sur la scène l’effet des prologues qu’il empruntait de préférence à Bruscambille, et des chansons qu’il choisissait dans les recueils normands. Ainsi, on reconnaît, dans le premier volume, cinq ou six prologues de Bruscambille: le Prologue en faveur du mensonge (Prol. III), le Prologue facecieux sur un chapeau (Prol. XII), les prologues du Privé, du Cul, de l’Estuy du cul, des Cocus et de l’Utilité des Cornes, des Parties naturelles des hommes et des femmes, de la Folie (Prologue des Fols), etc.; dans le second Livre: le Prologue facecieux de la laideur (Prol. III), les prologues sur le Nez (Prol. IV), de la Teste, etc. Bellone ne fait aucun changement notable aux œuvres de Bruscambille, pour déguiser son plagiat; il se borne à un petit nombre de coupures, et il modifie à sa guise l’orthographe de l’auteur original.

Quant aux chansons, on les retrouverait toutes certainement dans les nombreux recueils qui paraissaient alors à Rouen, et qui se copiaient les uns les autres. Deux de ces chansons mériteraient les honneurs d’un commentaire; l’une (Chanson IX du 1er volume) a servi de type à notre chanson de Cadet-Roussel; l’autre (Chanson XII du même tome) est une imitation de cette vieille chanson populaire, avec laquelle on a bercé notre enfance et dont voici le refrain:

Entre, Moine, hardiment,
Mon mari est en campagne,
Entre, Moine, hardiment,
Mon mari n’est pas céans.

Étienne Bellone a remplacé le moine par un valet, ce qui dénature le caractère de l’ancien fabliau. Nous avons aussi reconnu une chanson d’Olivier Basselin dans la chanson XV du tome Ier:

Messieurs, voulez-vous rien mander? etc.

Mais le dernier couplet, que Bellone a peut-être ajouté de son cru, manque dans les manuscrits et les anciennes éditions de Basselin.

Au reste, toutes les chansons, qui sont mêlées aux prologues dans le recueil de Bellone, ont été réimprimées à la suite du Recueil des plus beaux airs, accompagnés de chansons à danser, ballets, chansons folastres et bacchanales, autrement dites Vaudevire (Caen, Jacques Mangeant, 1615, 3 part. in-12), avec ce titre particulier pour la troisième partie: Recueil des plus belles chansons des Comédiens françois et recueil de chansons bachanales.

Le premier livre des Chansons folastres offre, sur son titre, la marque d’un libraire de Rouen; mais le titre du second livre est orné d’une gravure en bois, qui paraît avoir été faite exprès pour le recueil d’Étienne Bellone et qui n’a rien de commun avec les marques typographiques des libraires et imprimeurs de ce temps-là.

Cette gravure, très-grossièrement taillée, représente l’intérieur d’une salle, au fond de laquelle on voit une porte et une fenêtre garnie de petits vitraux. Le plancher semble figurer un dallage en échiquier noir et blanc. C’est sans doute une décoration de théâtre. Dans cette salle est un homme barbu, coiffé d’un chapeau de feutre et portant une longue robe, boutonnée par devant, avec une ceinture bouclée autour des reins. Les manches serrées de son pourpoint sortent des fausses manches pendantes de sa robe. On dirait un costume d’alchimiste. Cet homme est gravement occupé à sous-peser une espèce de récipient en verre, dans lequel sont trois têtes humaines.

Ces trois têtes ont les yeux tout grands ouverts et paraissent vivre; elles donnent évidemment des portraits qui devaient être ressemblants, car leurs traits sont bien caractérisés. La tête qui est de face se distingue par une physionomie naïve et goguenarde à la fois; la figure est maigre et longue, avec une barbe en pointe. A droite, une figure à double menton affecte un air somnolent et inerte; à gauche, une figure grimaçante et narquoise, au nez retroussé et aux yeux clignotants. Qu’est-ce que ces trois têtes et ces trois portraits, sinon l’image symbolique du procédé qu’Étienne Bellone avait mis en œuvre pour composer son recueil des Chansons folastres et Prologues tant superlifiques que drolatiques des Comediens françois?

Les comédiens français, auxquels Étienne Bellone avait emprunté la matière de son recueil, étaient les trois amis et compagnons de théâtre, Gaultier Garguille, Gros Guillaume et Turlupin.

La tradition de l’Hôtel de Bourgogne veut que ces comédiens aient été trois boulangers, originaires de Normandie, qui se nommaient Hugues Guéru, Robert Guérin et Henri Legrand. Ils montèrent ensemble sur les tréteaux, vers 1600, et ils restèrent toujours unis, formant un trio comique qui valait à lui seul toute la troupe de l’Hôtel de Bourgogne. Turlupin et Gros Guillaume débitaient des prologues facétieux en prose, et Gaultier Garguille chantait des chansons joyeuses.

Voici comment Beauchamps a dépeint, d’après le témoignage de Sauval, ces trois farceurs, dont la gravure nous a d’ailleurs conservé plus d’un portrait. On les reconnaîtra facilement sur le frontispice du second livre des Chansons folastres:

Gros Guillaume. «Ce fut toujours un gros yvrogne... Son entretien étoit grossier, et, pour être de belle humeur, il falloit qu’il grenouillât ou bût chopine avec son compère le savetier dans quelque cabaret borgne... Il étoit si gros, si gras et si ventru, que les satyriques de son temps disoient qu’il marchoit longtemps après son ventre... Il ne portoit point de masque, mais se couvroit le visage de farine.»

Turlupin. «Il étoit excellent farceur; l’habit qu’il portoit à la farce étoit le même que celui de Briguelle... Ils étoient de même taille; tous deux faisoient le zani et portoient un même masque... Ses rencontres étoient pleines d’esprit, de feu et de jugement... Quoiqu’il fût rousseau, il étoit bel homme, bien fait et avoit bonne mine.»

Gaultier Garguille. «Quant il chantoit ses chansons sur le théâtre, il se surpassoit lui-même... Il avoit le corps maigre, les jambes longues, droites et menues, un gros visage bourgeonné. Aussi, ne jouoit-il jamais sans masque, et pour lors avec une barbe longue et pointue, une calotte noire et plate, des escarpins noirs, des manches de frise rouge, un pourpoint et des chausses de frise noire; il représentoit toujours un vieillard de farce: dans un si plaisant équipage, tout faisoit rire en lui; il n’y avoit rien, dans sa parole, dans son marcher ni dans son action, qui ne fût très-ridicule... Enfin il ravissoit, et personne de sa profession n’étoit plus naïf ni plus achevé.»

Il suffit de jeter les yeux sur le titre du second livre des Chansons folâtres, pour se rendre compte de ce qu’a signifié, dans l’origine, l’expression proverbiale de trois têtes dans un bonnet.


LA SATYRE MÉNIPPÉE
DE
THOMAS SONNET, SIEUR DE COURVAL.


Les œuvres de Courval-Sonnet en vers et en prose méritent les honneurs d’une nouvelle édition, après plus de deux siècles d’oubli, et nous avons lieu de croire qu’elles vont être réimprimées successivement, de manière à former quatre ou cinq petits volumes. Courval-Sonnet est un satirique, imitateur de Régnier, et, quoiqu’il soit loin d’avoir le talent poétique de son modèle, il ne manque pas de verve et d’énergie. De plus, ses satires renferment beaucoup de détails de mœurs et peuvent servir à l’histoire de la société française sous les règnes de Henri IV et de Louis XIII.

L’abbé Goujet, dans sa Bibliothèque françoise (t. XIV, p. 298 et suiv.), le marquis du Roure, dans son Analectabiblion (t. II, p. 138), et Viollet-le-Duc, dans sa Bibliothèque poétique (p. 408), ont accordé à notre poëte virois une mention assez peu favorable, tout en reconnaissant que l’intérêt des sujets bourgeois qu’il s’est plu à traiter dans ses satires, rachetait amplement l’insuffisance de sa poésie et la grossièreté de son langage.

On ne sait presque rien de sa vie. Né à Vire en 1577, il était fils de Jean Sonnet, sieur de la Pinsonière, avocat, et de Madeleine Le Chevalier d’Agneaux, parente des deux frères d’Agneaux, traducteurs de Virgile en vers français. Quoique de famille noble, il se fit médecin, et, malgré son horreur pour le mariage, il avait épousé une demoiselle de la maison d’Amfrie de Clermont, qui lui donna plusieurs enfants. Il paraît avoir quitté sa ville natale, par suite des contrariétés que lui avait attirées la publication de sa Satyre Ménippée, et il vint alors se fixer à Paris, où il exerça la médecine, en composant des vers. Un Avis au lecteur, imprimé dans la première édition de la Satyre Ménippée, nous apprend qu’il avait déjà en portefeuille la plupart des satires qui ne parurent que douze et quinze ans plus tard. Cet Avis au lecteur annonce aussi des poésies d’amour et de différents genres, qui n’ont jamais vu le jour.

La Satyre Ménippée fut son début et lui acquit aussitôt une grande réputation littéraire, du moins à Vire et en Normandie. Cette satire a été réimprimée séparément cinq ou six fois. La première édition, que les bibliographes n’ont pas citée et qui semble même avoir échappé aux recherches du savant auteur du Manuel du libraire, est la suivante:

Satyre Menippée, ou Discours sur les poignantes traverses et incommoditez du mariage: où les humeurs et complexions des femmes sont vivement représentées, par Thomas Sonnet, sieur de Courval, docteur en médecine, natif de Vire, en Normandie. Paris, Jean Millot, 1608, in-8 de 52 feuil. chiffr., y compris le titre et le portrait. Ce portrait, gravé par Léonard Gautier et daté de 1608, est très-beau. On y lit à l’entour: Thomas Sonnet, sieur de Courval, docteur en médecine, âgé de 31 ans... Ses armes sont dans le haut, et ce quatrain est gravé au-dessous:

C’est icy de Courval le vif et vray pourtraict,
Son nez, son front, ses yeux et sa lèvre pourprine;
Icy tu voidz le corps figuré par ce traict,
Et son esprit paroist en l’art de médecine.

Le privilége du roi est du 14 de juin 1608.

La seconde édition est intitulée:

Satyre Menippée, ou Discours sur les poignantes traverses et incommoditez du mariage, auquel les humeurs et complexions des femmes sont vivement représentées, par Thomas Sonnet, docteur en médecine, gentilhomme virois; seconde édition reveuë par l’autheur et augmentée de la Timethelie ou Censure des femmes et d’une Defense apologetique contre les censeurs de sa Satyre. Paris, Jean Millot, 1609, in-8 de 91 feuillets, y compris le titre, le portrait, et les deux derniers feuillets non chiffrés.

Les deux pièces ajoutées dans cette édition ont chacune un titre particulier, ce qui constate qu’elles avaient déjà paru à part. Voici le premier titre: Thimetelie, ou Censure des femmes, satyre seconde, en laquelle sont amplement decrites les maladies qui arrivent à ceux qui vont trop souvent à l’escarmouche soubs la cornette de Venus, par Thomas Sonnet, sieur de Courval. Paris, J. Millot, 1609.

Le titre de la troisième pièce est ainsi conçu: Defence apologetique du sieur de Courval, docteur en medecine, gentilhomme virois, contre les censeurs de sa Satyre du mariage. Ibid., id., 1609.

Dans quelques exemplaires, on trouve à la suite une pièce intitulée: Responce à la Contre-satyre, par l’auteur des Satyres du mariage et Thimethelie (sic). Imprimé à Paris, 1609, in-8 de 28 pages, y compris le titre.

Cette seconde édition de la Satyre Menippée offre beaucoup de changements, qu’il serait trop long d’énumérer; les trois premiers vers ont été corrigés ainsi:

Muses, qui habitez dans l’antre Pieride,
Rendés libres mes sens et ma veine fluide,
Serenés mes esprits, agitez d’un procez...

Dans les pièces apologétiques qui précèdent la Satire, on ne trouve plus une pièce de vers latins signée Ph. Pistel, ni un sonnet de L. le Houx, avocat, l’éditeur et l’émule d’Olivier Basselin. On peut en conclure que ces deux poëtes virois s’étaient brouillés avec Courval-Sonnet.

La troisième édition de la Satyre Menippée porte le même titre. Elle a paru aussi chez Jean Millot, en 1610. Elle forme un volume in-8 de 8 feuillets prélim. et de 73 pages, y compris le portrait, gravé par Léonard Gautier, tout à fait différent du précédent. Thomas Courval, sieur de Sonnet, y est représenté à l’âge de trente-trois ans. On peut lui attribuer les quatre vers qui sont gravés au-dessous de ce portrait:

Vire fut mon berceau, ma nourrice et mon laict,
Caen, le séjour de mon adolescence,
Paris de ma jeunesse, et maintenant la France
A mon nom, mes écris, mon corps, en ce pourtraict.

La Thimethelie, avec un titre à part daté de 1610, comprend 2 feuillets non chiffrés et 38 pages. La Defence apologétique, avec titre, a 41 pages, 1 feuillet blanc et 4 feuillets non chiffrés.

La quatrième édition, imprimée à la suite des Satyres (Paris, Robert Boutonné, 1621), porte ce titre: Satyre Menipée (sic) sur les poignantes traverses du mariage, par le sieur de Courval, gentilhomme virois. Paris, Rolet Boutonné, 1621, in-8 de 101 pages, non compris le titre et le privilége des Œuvres satyriques, daté du 25 février 1621. Dans cette édition, toutes les pièces liminaires, les préfaces et les dédicaces ont disparu, ainsi que le portrait.

La cinquième édition, faite, dit-on, loin des yeux de l’auteur, paraît être la plus complète de toutes, sinon la plus correcte; elle contient les quatre parties, avec des titres particuliers, sous une seule pagination. Voici le titre général:

Satyre Menippée contre les femmes, sur les poignantes traverses et incommoditez du mariage, avec la Thimethelie ou Censure des femmes, par Thomas Sonnet, docteur en medecine, gentilhomme virois. Lyon, Vincent de Cœursilly, 1623, in-8 de 12 feuillets non chiffrés et de 193 p.

Le titre particulier de la Satyre Menippée, qui forme un second titre pour le volume, est orné d’un portrait de l’auteur, gravé sur cuivre. Charles Nodier, dans le Catalogue de ses livres, en 1844, a remarqué cette particularité, qu’il a considérée mal à propos comme résultant d’un renouvellement de titre. C’est à tort qu’on a prétendu que cette édition était plus incorrecte que les autres. Le privilége du roi est remplacé par un consentement pour le roi, signé de Pomey, et daté de Lyon, ce 15 mai 1623.

Nous ne voyons pas, en effet, que la Satyre Menippée ait été réimprimée à part depuis 1623, quoique Courval-Sonnet ait vécu au moins jusqu’en 1631, et qu’il soit resté l’ennemi irréconciliable du mariage.

La sixième édition, que les bibliographes n’avaient pas devinée sous le titre trompeur qui la déguise, offre un remaniement complet de la Satyre Menippée, avec tant d’additions, de suppressions et de variantes, qu’on pourrait presque la considérer comme un ouvrage nouveau. C’est pourtant l’auteur lui-même qui a eu la malheureuse idée de métamorphoser ainsi son œuvre, pour la réunir à la quatrième édition de son recueil de satires, intitulé: les Exercices de ce temps, contenant plusieurs satyres contre les mauvaises mœurs (Rouen, Guill. de La Haye, 1626, in-8o de 209 p.).

La Satyre Menippée qu’on a de la peine à reconnaître dans la Suite des Exercices de ce temps, contenant plusieurs satyres contre le joug nuptial et fascheuses traverses du mariage, par le s. D. C. V. (le sieur de Courval, Virois. Rouen, Guill. de La Haye, 1627), commence à la page 117 du volume; mais elle est précédée d’une page blanche et d’un titre séparé, qui ne comptent pas dans la pagination et qui doivent avoir été intercalés après coup. Courval-Sonnet a divisé ici sa Satyre Menippée en sept satires, sans rien changer à l’ordre primitif de la composition: 1o Contre le Joug nuptial; 2o Contre affection et diversité des humeurs et temperamens des mariez; 3o le Hasard des cornes, espousans belle femme; 4o le Desgout, espousans laide femme; 5o la Riche et Superbe; 6o la Pauvre et Souffreteuse; 7o Censure des femmes. La septième satire se termine par l’énumération des sujets divers que le poëte se proposait de traiter dans d’autres satires qui n’ont pas été publiées. La Satyre Menippée, ainsi transformée ou défigurée, a reparu dans plusieurs réimpressions rouennaises des Exercices de ce temps (1645, 1657, etc.), et s’est trouvée naturellement ajoutée aux éditions complètes des Œuvres satyriques du sieur de Courval-Sonnet, qui avait cessé enfin de corriger et de remanier son ouvrage de prédilection contre le joug nuptial et les poignantes ou fâcheuses traverses du mariage.


LE
PARNASSE DES MUSES.


Le savant et vénérable M. Jacques-Charles Brunet, dans la dernière édition de son Manuel du libraire, ce chef-d’œuvre inestimable de bibliographie et de critique littéraire, a donné une excellente notice sur les éditions du Parnasse des Muses, depuis celle de 1627, Paris, Ch. Hulpeau, jusqu’à celle de 1635, Paris, Ch. Sevestre. On trouvera dans cette notice la description détaillée de l’édition de 1633, Paris, Sevestre, qui a été réimprimée textuellement dans le joli volume que nous avons sous les yeux[13].

[13] Le Parnasse des Muses ou Recueil des plus belles chansons à danser, recherchées dans le cabinet des plus excellens poëtes de ce temps. Dédié aux belles Dames. Deuxième édition. Paris, Ch. Hulpeau, 1628, in-12. Réimpression faite pour une société de bibliophiles, à cent exemplaires numérotés. Bruxelles, imprim. de A. Mertens, 1864.

M. J.-C. Brunet n’a pas négligé de dire que les deux éditions datées de 1633, l’une publiée par Ch. Hulpeau, l’autre par Ch. Sevestre, sont, à proprement parler, deux recueils différents sous un titre analogue. On pourra donc réimprimer maintenant le recueil de Ch. Hulpeau, sans craindre de faire double emploi. Il faut considérer les libraires Hulpeau et Sevestre comme ayant exploité, en concurrence, sous le même titre, un genre de livre qui avait la vogue alors et qui trouvait de nombreux acheteurs parmi le peuple.

Suivant M. J.-C. Brunet, Ch. Hulpeau, qui est nommé dans le privilége de la première édition de 1627, serait l’éditeur, le compilateur du recueil. Nous ne partageons pas son opinion: le libraire Ch. Hulpeau, appartenant à une ancienne famille de libraires qui ont exercé à Paris depuis 1555, n’eût pas dit, de lui-même, dans la Dédicace aux Dames, qu’il les suppliait de prendre ces chansons à danser, «de la main d’un, chez qui la melancholie ne trouva jamais place;» il n’eût pas dit non plus aux Enfants de Bacchus: «Compagnons, il me semble qu’après avoir donné contentement aux Dames, il est aucunement raisonnable de s’en donner à soy-mesme, et comme nous sommes tous enfans d’un si bon père...» Un libraire eût encouru certainement les reproches de sa corporation, s’il s’était déclaré, en ces termes, ami du vin et de la joyeuseté.

Nous sommes plutôt tenté de croire que l’éditeur du recueil était un de ces chanteurs des rues, un de ces bateleurs de carrefour, qui avaient surtout élu domicile à la place Dauphine, devant la Samaritaine et au bout du Pont-Neuf. Le frontispice représente, en effet, deux comédiens, en costume de théâtre, la batte au côté, le tour des yeux noirci au charbon et le visage chargé de verrues postiches.

M. le marquis de Gaillon a consacré un charmant article aux anciens recueils de chansons françoises, et particulièrement au Parnasse des Muses, dans le Bulletin du bibliophile, année 1860, p. 1172 et suiv. Il fait ressortir avec infiniment de goût et d’esprit tout ce qu’il y a de curieux et d’intéressant dans ces recueils que les amateurs se disputent au poids de l’or. L’exemplaire de l’édition de Sevestre a été vendu 616 francs, à la vente Solar.

Charles Nodier faisait le plus grand cas de tous ces recueils de chansons populaires, et il distinguait, entre tous, le Parnasse des Muses. Il avait conseillé à M. Techener de le réimprimer dans sa collection de Joyeusetez. Il attachait beaucoup de prix, sous le rapport de la langue et de l’histoire des mœurs, à ces naïves et charmantes compositions, qui sont la véritable poésie du peuple. «Nul genre de littérature, dit M. le marquis de Gaillon, n’est plus populaire en France que la chanson et n’y a été plus heureusement cultivé; on peut même dire qu’elle y vient sans culture, y étant dans son terrain naturel.»

M. le marquis de Gaillon fait remarquer que les recueils de chansons, publiés avant le Parnasse des Muses, appartiennent originairement à la Normandie. Le Parnasse des Muses est un recueil parisien. En effet, si quelques chansons qui y figurent peuvent avoir été composées à Caen, à Avignon, à Abbeville[14], il est question de Paris dans beaucoup d’autres. Ici, ce sont les filles de Vaugirard[15]; là, c’est la pâtissière du pont Saint-Michel, qui était une voisine du libraire Ch. Hulpeau[16]; ailleurs, nous nous trouvons

Sur la rive de Seine,
Tout auprès du port au foin[17];

ou bien à Passi, à Montmartre, aux Gobelins[18], etc.

[14] En revenant d’Avignon (page 119 de la 1re partie).

En m’en revenant de Caen (page 133, ibid.).

Guillot chevaleton.

Des premiers d’Abbeville (p. 15 de la 2e part.).

[15] Page 112 de la 1re partie et 14 de la seconde.

[16] Page 85 de la 1re partie.

[17] Page 22 de la 2e partie.

[18] Page 88 de la 2e partie.

Les chansons du Parnasse des Muses offrent tous les genres de la chanson, depuis la ronde villageoise, avec refrain et onomatopée, jusqu’à la romance amoureuse et langoureuse. Plusieurs pièces viennent sans doute, en droite ligne, de la chambre du roi ou de la reine, car nos rois de France aimaient la chansonnette et ne dédaignaient pas de la chanter. La plupart de ces chansons, qui roulent sur le même sujet, c’est-à-dire sur l’éternel passe-temps des hommes et des femmes, sont pleines de verve et de gaieté; quelques-unes pourraient passer pour des chefs d’œuvre dans leur genre.

Nous n’avons remarqué qu’une seule chanson qui fît allusion aux événements du temps, dans ces vers:

Que la Rochelle investie
Soit prise ou ne le soit pas...[19]

[19] Page 9 de la 2e partie du Concert des Enfants de Bacchus.

Nous n’en signalerons que deux en patois, l’une en patois des environs de Paris[20], l’autre en patois auvergnat[21]. On en trouvera seulement deux ou trois, dans lesquelles le mot brave l’honnêteté; mais il en est peu, néanmoins, qui puissent se chanter aux concerts du mois de Marie.

[20] Page 88 de la 2e partie.

[21] Page 38 de la 1re partie.


LE
BANQUET DES MUSES
DE
JEAN AUVRAY.


Ce n’est pas ici le lieu de traiter à fond une des questions les plus complexes et les plus difficiles de l’histoire littéraire, en essayant de débrouiller et d’éclaircir les renseignements aussi confus que contradictoires que nous possédons sur Jean Auvray et sur ses ouvrages. Il faudrait plus de temps et plus d’espace que nous n’en avons, pour établir d’une manière logique et certaine la biographie et la bibliographie de ce poëte normand, car bibliographes et biographes sont loin de s’entendre, au sujet de l’auteur du Banquet des Muses.

En effet, le sieur Auvray, à qui l’on doit ce recueil célèbre de poésies scurriles et comiques, comme il les qualifie lui-même dans sa dédicace à maître Charles Maynard, conseiller du roi en ses Conseils d’État et privé, et président, en sa Cour du Parlement de Rouen, est-il le même que le sieur Jean Auvray, qui a composé un grand nombre de poésies saintes et mystiques, entre autres le Thrésor sacré de la Muse saincte, la Pourmenade de l’Ame dévote, le Triomphe de la Croix?

Le sieur Auvray, chirurgien de son état, que ses amis proclament: poeticæ nec non chirurgicæ disciplinæ hujus temporis facile princeps, en tête de son Banquet des Muses, est-il le même que maître Jean Auvray, avocat au Parlement de Normandie, auteur de plusieurs tragédies, entre autres l’Innocence découverte, Madonte, Dorinde, etc., etc.?

Le sieur Auvray, qui n’existait plus en 1628, quand son ami et compatriote, David Ferrand, libraire de Rouen, publia ses Œuvres sainctes, suivant le vœu du défunt, est-il le même que le sieur Auvray qui, au dire des bibliographes, dédiait à la reine, en 1631, ses tragédies de Madonte et de Dorinde?

Enfin, faut-il croire, avec Beauchamps (Recherches sur les Théâtres de France, 2e part. de l’édit. in-4o, p. 82), que l’auteur de Madonte et de Dorinde mourut avant le 19 novembre 1633? Ou bien, faut-il accepter le témoignage de l’éditeur des Œuvres sainctes, qui déclare, dans les termes les moins ambigus, que le poëte était mort avant cette publication, c’est-à-dire avant l’année 1628?

Ce sont là autant de petits problèmes historiques et bibliographiques, devant lesquels s’est arrêté le savant auteur du Manuel du libraire, qui se contente de les signaler en invitant les biographes à les résoudre. Cette solution définitive se trouvera sans doute dans la notice que Guillaume Colletet a consacrée à Jean Auvray et qui figure parmi les Vies des Poëtes françois, cette précieuse compilation encore inédite que les amis des lettres désespèrent de voir paraître et dont le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque du Louvre.

En attendant, nous pouvons dire, sans crainte d’être démenti par Guillaume Colletet, que Jean Auvray s’occupa de théâtre, de poésie satirique et licencieuse, dans sa jeunesse, avec beaucoup de verve, de talent et de libertinage, mais qu’il ne publia lui-même qu’un seul de ces ouvrages de littérature profane, sa tragédie de l’Innocence découverte (in-12, sans titre; privilége du 20 janvier 1609). Il avait fait une foule de pièces folâtres ou gaillardes qui couraient le monde et qu’il ne prit pas la peine de recueillir en volume. D’ailleurs, en 1611, il s’était amendé et converti, comme il nous l’apprend lui-même dans les stances de l’Amant pénitent, qui font partie du Thrésor sacré de la Muse saincte (Amiens, impr. de Jacq. Hubault, 1611, in-8o):

Lorsque j’estois mondain, je croyois que les femmes
Fussent pour les humains de plaisans paradis;
Mais j’ay depuis cogneu que les femmes infames
Sont les premiers enfers où nous sommes maudits.

Après cette conversion très-sincère, Jean Auvray ne composa ou plutôt n’avoua que des poésies d’un genre sérieux, empreintes d’une sorte d’exaltation religieuse; telles sont les Stances présentées au roi durant les troubles de 1615, la Complainte de la France, en 1615, etc., qui semblent un peu dépaysées au milieu du Banquet des Muses. Auvray avait été avocat, avant de devenir chirurgien; il avait habité Paris, avant de retourner en Normandie et de se fixer à Rouen; il avait vécu dans la société des poëtes et des comédiens débauchés, avant de mener une vie honnête et presque exemplaire, en exerçant la médecine et la chirurgie dans la capitale de la Normandie. Il ne pensa plus à la poésie que pour envoyer au Palinod de Caen et au Puy de la Conception, de Rouen, des poëmes et des chants royaux sur le Saint-Sacrement et sur la Sainte Vierge. Cependant il n’avait pas brûlé ses manuscrits, quoiqu’il eût abjuré ses péchés de jeunesse.

Il mourut vers 1622, et son exécuteur testamentaire, le libraire David Ferrand, raconte ainsi cette mort édifiante:

Estant prest de rendre l’esprit,
Entre mes mains il vous commit (ses manuscrits),
Me disant: «Pour mes œuvres sainctes,
Fay que quelqu’un soit leur appuy,
Qui puisse empescher les atteintes
Des censeurs du labeur d’autruy.»

David Ferrand, suivant la volonté de Jean Auvray, publia ses Œuvres sainctes, qui parurent presque simultanément:

Les Poëmes d’Auvray, præmiez au Puy de la Conception. Rouen, David Ferrand, 1622, pet. in-8o.

La Pourmenade de l’Ame devote accompagnant son Sauveur, depuis les rues de Jérusalem jusqu’au tombeau. Rouen, David Ferrand, 1622, pet. in-8o.

Le Triomphe de la Croix, poëme d’Auvray. Rouen, David Ferrand, 1622, pet. in-8o.

Epitome sur les vies et miracles des bienheureux pères SS. Ignace de Loyola et François Xavier. Rouen, David Ferrand, 1622, pet. in-8o.

Mais David Ferrand avait trouvé aussi, dans les papiers de Jean Auvray, les poésies satiriques, libres et autres, que l’auteur s’était toujours abstenu de publier, mais dont la plupart avaient déjà paru, sous son nom ou anonymes, dans le Parnasse des plus excellens poëtes de ce temps (Paris, Mat. Guillemot, 1607-1618, 2 vol. in-8o) et dans des recueils du même genre. David Ferrand se garda bien de détruire ces vers, qui n’appartenaient pas aux œuvres saintes; il les réunit, il les publia, sous le titre de Banquet des Muses, et il réimprima plus d’une fois ce volume, en vertu d’une permission tacite qui lui tenait lieu de privilége du roi.

Le Banquet des Muses, quoique réimprimé au moins trois fois, est excessivement rare, et presque tous les exemplaires qui sont parvenus jusqu’à nous, en passant sous les fourches caudines de l’Index, ont été plus ou moins mutilés par la censure de la librairie ou par les scrupules des lecteurs. L’édition originale de 1623 est encore plus rare que celles de 1627 ou 1628 et de 1636.

Cette édition de 1623, d’après laquelle a été faite la réimpression récente que nous avons sous les yeux, forme un volume in-8o de cinq feuillets préliminaires, de 368 pages, et de 32 pages pour les Amourettes qui le terminent. On a supprimé, dans les éditions de 1628 et de 1636, les vers latins signés L. A. et les sonnets de J. de Pozé, Blaisois, et de R. Guibourg, adressés à l’auteur, ainsi que deux petites pièces assez innocentes: Tombeau de Rud’ensouppe (page 144) et Sur une fontaine tarie (page 32 des Amourettes). Mais on y a ajouté, en compensation, à la suite des Amourettes, les Stances funebres sacrées à la memoire de messire Claude Groulard, chevalier, sieur de Lecourt, conseiller du roy en ses Conseils d’Estat et privé, et son premier président en sa Cour de Parlement de Normandie. Ces deux éditions de 1628 et de 1636 se composent de quatre feuillets préliminaires et de 408 pages, après lesquelles on a réimprimé l’Innocence découverte, tragi-comédie, en 57 pages.

Le succès qu’obtinrent simultanément le Banquet des Muses et les Œuvres sainctes d’Auvray conseilla aux libraires de Paris de rechercher les ouvrages inédits de ce poëte, que le libraire de Rouen avait négligés ou qui n’étaient pas entre ses mains. Voilà comment Antoine de Sommaville fit paraître successivement, en 1630, un livre, qu’il disait avoir recouvert, intitulé les Lettres du sieur Auvray, et, en 1631, les Autres Œuvres poëtiques du sieur Auvray (in-8o de 82 p.), et les tragi-comédies de la Madonte et de la Dorinde, dédiées l’une et l’autre à la reine et qui auraient dû être imprimées, en 1609, avec l’Innocence découverte.

On réimprimera peut-être un jour les Autres Œuvres poétiques du sieur Auvray, mais nous croyons que ce petit recueil n’est pas, du moins en totalité, l’œuvre de l’auteur du Banquet des Muses, car on y remarque des Stances sur la réduction de la Rochelle en 1628, et l’épitaphe du baron de Thiembronne, qui mourut en seize cent trente. Nous attribuerons donc ledit recueil, sauf quelques pièces, à un fils de Jean Auvray, lequel serait aussi l’auteur d’un ouvrage en prose: Louis le Juste, panegyrique, par Auvray (Paris, 1633, in-4o).

Quant à l’auteur du Banquet des Muses, c’est un poète de l’école de Regnier et qui ne lui est pas inférieur: «Voilà où Auvray est vraiment supérieur, dit Viollet-le-Duc dans sa Bibliothèque poétique, après avoir cité une pièce tirée du Banquet des Muses; c’est dans les petits vers faciles, vifs, pleins d’originalité et de verve, et dont l’expression est neuve et pittoresque. Dans le grand vers, il est moins original, quoiqu’on y reconnaisse encore son allure franche et son style nombreux.» Le Banquet des Muses s’adresse donc aux fins gourmets de la langue et de la gaieté gauloises.