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Entre terre et mer cover

Entre terre et mer

Chapter 12: I
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About This Book

A trio of short tales set between shore and ocean offers compact narratives that probe the tensions between landbound life and maritime experience. Each story draws on memory and close psychological observation to examine isolation, duty, and moral ambiguity among those touched by sea commerce and coastal communities. The prose balances vivid seascapes and atmospheric detail with restrained, reflective narration, moving from personal recollection to moments of crisis and quiet revelation while unifying the collection through recurring motifs of displacement, longing, and ethical complexity.

LE COMPAGNON SECRET

I

A ma droite, des rangées de piquets semblaient un mystérieux réseau de palissades de bambou à demi submergées, divisant d’incompréhensible façon le domaine des poissons tropicaux, et donnant par son aspect délabré l’impression d’avoir été à jamais abandonné par quelque tribu nomade de pêcheurs partie désormais à l’autre bout de l’océan, car, à perte de vue, on ne distinguait aucune habitation. A ma gauche, un groupe d’îlots dénudés, pareils à des murailles, des tours, des fortins en ruines, plongeait ses fondations dans une mer bleue qui paraissait solide, tant elle était immobile et stable sur toute son étendue : la traînée de lumière même que projetait le soleil couchant étincelait doucement, sans ce scintillement qui décèle à la surface de l’eau d’imperceptibles rides. Et en tournant la tête pour jeter un dernier coup d’œil au remorqueur qui venait de nous laisser mouillé en dehors de la barre, je vis la ligne droite du rivage plat s’ajuster à la mer immobile, bord à bord, avec une absolue perfection, pour former comme un grand parquet parfaitement uni, à moitié brun, à moitié bleu, sous le dôme énorme du ciel. Faisant pendant au groupe insignifiant des îlots sur la mer, deux petits bouquets d’arbres, de chaque côté de l’unique défaut de cette impeccable jointure, indiquaient l’embouchure du Menam, que nous venions de quitter, à la première étape de notre voyage de retour ; et loin sur la plaine de l’intérieur, masse plus grande et plus haute, le bosquet qui entoure la grande pagode de Paknam était l’unique objet sur lequel le regard pouvait interrompre la vaine exploration de ce monotone horizon. Çà et là des lueurs pareilles à des morceaux d’argent éparpillés marquaient les détours de la grande rivière : et sur le plus rapproché d’entre eux, juste au delà de la barre, le remorqueur, s’enfonçant droit dans l’intérieur, se perdit à ma vue, coque, cheminée, et mâture, comme si l’impassible terre l’avait avalé sans effort, sans secousse. Mon œil suivit son léger nuage de fumée au-dessus de la plaine, selon les méandres paresseux du fleuve, toujours plus faible et plus lointain, jusqu’à ce qu’il se perdît enfin derrière le monticule en forme de mitre de la grande pagode. Alors je me trouvai seul avec mon navire mouillé à l’entrée du golfe de Siam.

Il flottait au point de départ d’un long voyage ; immobile au milieu d’une immense immobilité, l’ombre de sa mâture s’allongeait vers l’est au soleil couchant. J’étais seul alors sur le pont. Aucun bruit ne se faisait entendre à bord, rien ne bougeait autour de nous, rien ne vivait, pas une pirogue sur l’eau, pas un oiseau dans l’air, pas un nuage au ciel. En ce moment où le monde semblait retenir son souffle, on eût dit qu’au seuil d’une longue traversée nous mesurions nos forces pour une longue et pénible entreprise, ayant tous deux à accomplir notre tâche loin de tout regard humain, avec le ciel et la mer pour seuls spectateurs et seuls juges.

Le scintillement de l’air avait dû gêner la vue, car ce fut seulement au moment du coucher du soleil que mon regard errant découvrit, au delà du sommet du principal îlot de ce petit archipel, quelque chose qui vint détruire la solennité de cette parfaite solitude. Le flot des ténèbres déferlait rapidement : et, avec une soudaineté toute tropicale, je vis un essaim d’étoiles surgir au-dessus de la terre assombrie, tandis que je m’attardais encore, la main posée sur la lisse de mon navire comme sur l’épaule d’un ami éprouvé. Mais à sentir cette multitude de corps célestes vous regarder fixement se dissipait pour tout de bon le réconfort d’une paisible communion avec lui. Et en même temps j’entendis des bruits gênants, des voix, des pas ; le steward s’activait sur le pont, esprit organisateur et affairé : une sonnette tinta impétueusement sous la dunette…

Je trouvai mes deux officiers qui m’attendaient près de la table servie, dans le carré éclairé. Nous nous assîmes aussitôt, et tout en servant le second, je lui dis :

— « Savez-vous qu’il y a un navire mouillé dans les îles ? J’ai vu la pointe de ses mâts au-dessus de leur crête au coucher du soleil. »

Il leva vivement son visage simple qu’encombraient des favoris terriblement touffus et se mit à pousser ses exclamations habituelles :

— « Dieu me pardonne ! capitaine. Est-ce possible ? »

Mon lieutenant était un jeune homme aux joues rondes, silencieux, sérieux pour son âge, à ce qu’il me semblait ; mais comme nos regards se croisèrent, je surpris sur ses lèvres un léger tremblement. J’abaissai aussitôt mon regard. Je ne pouvais décemment pas encourager la raillerie à mon bord. Il faut dire aussi que je ne connaissais guère mes officiers. A la suite de certains événements qui n’ont d’intérêt que pour moi, j’avais été désigné à ce commandement une quinzaine seulement auparavant. Je ne connaissais guère mieux le reste de l’équipage. Tous ces gens avaient servi ensemble depuis quelque dix-huit mois, et ainsi j’avais, seul, la situation d’un étranger au bord. Je mentionne ce fait parce qu’il est de quelque importance pour ce qui va suivre. Mais je me sentais surtout étranger au navire, et pour tout dire, quelque peu étranger à moi-même. Étant le plus jeune à bord (à l’exception du lieutenant) et n’ayant pas encore subi l’épreuve d’une situation qui comportât une complète responsabilité, je ne mettais pas en question la capacité des autres. Ils n’avaient qu’à être à la hauteur de leur tâche : mais je me demandais jusqu’à quel point je prouverais ma fidélité à cet idéal de sa propre personnalité que chacun de nous édifie à part soi et pour son propre usage.


Sur ces entrefaites, le second, avec ses yeux ronds et ses effrayants favoris qui paraissaient collaborer à tout ce qu’il disait, se mit à faire toute une théorie sur la présence de ce navire à l’ancre. Le trait dominant de son caractère était de tout prendre en sérieuse considération. Il avait une tournure d’esprit méticuleuse. Ainsi qu’il le disait, il « aimait à se rendre compte » de tout ce qui se présentait à lui, y compris un malheureux scorpion qu’il avait trouvé dans sa chambre une semaine auparavant. Le pourquoi et le comment de ce scorpion, comment il était venu à bord et avait choisi sa chambre plutôt que la cambuse (endroit obscur et qui aurait dû mieux faire l’affaire d’un scorpion), et comment il avait bien pu s’y prendre pour se noyer dans l’encrier de son pupitre, l’avaient tracassé infiniment. La présence du navire dans les îles était beaucoup plus explicable, et juste au moment où nous nous levions de table il se prononça : « C’était, à n’en point douter, un navire récemment arrivé d’Europe. Il avait probablement un trop fort tirant d’eau pour franchir la barre autrement qu’au plein des grandes marées. C’est pourquoi il était entré attendre quelques jours dans ce port naturel, plutôt que de rester dans une rade ouverte. »

— « C’est juste », confirma soudain le lieutenant de sa voix un peu rauque, « il cale plus de vingt pieds. C’est un navire de Liverpool, la Séphora, avec une cargaison de charbon. Cent vingt-trois jours de Cardiff. »

Nous le regardâmes avec étonnement.

— « C’est le patron du remorqueur qui me l’a dit quand il est venu à bord prendre vos lettres, capitaine », expliqua le jeune homme. « Il compte lui faire remonter la rivière après-demain. »

Après nous avoir ainsi accablés de l’étendue de ses connaissances, il s’esquiva du carré. Le second remarqua avec regret qu’il « ne pouvait se rendre compte des manières de ce garçon ». Il se demandait ce qui l’avait empêché de tout nous dire sur-le-champ.

Comme il était sur le point de sortir, je le retins. Les deux derniers jours, l’équipage avait eu beaucoup de travail, et très peu de sommeil la nuit précédente. Je sentis avec ennui que moi, — un étranger, — je faisais là quelque chose d’insolite en donnant l’ordre de faire coucher l’équipage sans avoir établi de quart. Je me proposais de prendre le quart moi-même jusqu’à une heure du matin environ. Je me ferais alors relever par le lieutenant.

— « Il appellera le cuisinier et le steward à quatre heures », ajoutai-je : « on frappera à votre porte plus tard. Bien entendu, au plus léger indice de vent, il faudrait faire monter l’équipage sur le pont pour appareiller immédiatement.

Il dissimula son étonnement :

— « Très bien, capitaine. »

Une fois sorti du carré, il passa sa tête à la porte du lieutenant pour lui faire part de l’incroyable fantaisie que j’avais de prendre sur moi cinq heures de veille. J’entendis l’autre élever la voix sur un ton d’incrédulité : « Comment ? le capitaine lui-même ? » Encore quelques murmures : une porte claqua, puis une autre. Un moment après, je montai sur le pont.

Ce sentiment d’être un étranger, qui m’avait ôté le sommeil m’avait inspiré cette consigne anormale, comme si de ces heures solitaires de la nuit j’eusse attendu la connaissance d’un navire dont je ne savais rien, d’un équipage dont je ne savais guère plus. Amarré à quai, encombré, comme tout navire au port, d’un tas de choses disparates, envahi de gens qui ne lui appartenaient pas, c’est à peine si jusqu’ici je l’avais vraiment vu. Maintenant qu’il était prêt à prendre la mer, toute l’étendue de son pont me paraissait bien belle sous les étoiles. Bien belle, spacieuse pour sa taille, et fort engageante. Je descendis l’échelle de la dunette et me mis à arpenter le passavant, cependant que mon esprit me dépeignait la future traversée de l’archipel Malais, la descente de l’océan Indien, la remontée de l’Atlantique. Toutes les phases de ce voyage m’étaient assez familières, tous ses caractères, toutes les alternatives qui devaient vraisemblablement se présenter à moi en haute mer, — tout… sauf la responsabilité nouvelle du commandement. Mais je me réconfortai en pensant avec raison que ce navire était comme les autres navires, ses hommes comme les autres hommes, et que la mer ne me réservait probablement pas de surprises spéciales expressément créées pour ma déconvenue.

Parvenu à cette conclusion rassurante, l’envie me vint de fumer un cigare et je descendis en chercher un dans ma cabine. En bas tout était silencieux. Tout le monde, sur l’arrière, était profondément endormi. Je ressortis sur le pont-arrière, agréablement à mon aise dans mon pyjama, par cette chaude nuit sans souffle, pieds nus, un cigare allumé aux lèvres, et en m’avançant je me trouvai tête à tête avec le profond silence qui régnait à l’avant du navire. En passant devant le poste d’équipage, je n’entendis que le soupir profond, confiant, d’un dormeur. Et soudain j’éprouvai avec plaisir la grande sécurité de la mer en comparaison des agitations de la terre ; je me félicitai du choix que j’avais fait de cette existence dénuée de tentations, dépourvue de problèmes troublants et à laquelle l’absolue franchise de ses exigences et la simplicité de son but confère une beauté morale essentielle.

Le feu de mouillage dans le gréement brûlait d’une flamme nette, paisible et comme symbolique, confiante et claire dans l’ombre mystérieuse de la nuit. Poursuivant mon chemin en passant de l’autre bord du navire, je remarquai que l’échelle de pilote, mise en dehors sans aucun doute pour le patron du remorqueur quand il était venu chercher nos lettres, n’avait pas été rentrée comme elle aurait dû l’être. Cela me contraria, car la ponctualité dans les détails est l’âme même de la discipline. Je réfléchis alors que j’avais moi-même péremptoirement exempté de service mes officiers et, de ma propre initiative, empêché de régler le quart au mouillage comme d’habitude. Je me demandai s’il était sage de jamais intervenir dans la routine des services, fût-ce avec la meilleure intention du monde. Cette décision risquait de me faire paraître bizarre. Dieu seul sait de quelle manière ce second aux absurdes favoris « se rendrait compte » de ma conduite, et ce que le navire tout entier penserait de cette irrégularité de la part de son nouveau capitaine. J’en ressentis un peu d’irritation contre moi-même.

Non pas par remords assurément, mais machinalement pour ainsi dire, je me mis à rentrer l’échelle moi-même. Une échelle de corde de cette sorte est une chose légère qu’on rentre facilement, mais l’effort vigoureux que je fis et qui aurait dû l’amener main sur main ne me causa qu’un choc en retour tout à fait inattendu. Que diable était-ce ? Je fus tellement abasourdi de la lourdeur de l’échelle que j’en demeurai immobile, essayant de « me rendre compte », comme si j’eusse été cet idiot de second. A la fin, naturellement, je mis la tête en dehors.

Le flanc du navire mettait une bande d’ombre opaque sur la faible lueur de la mer vitreuse. Mais je distinguai tout de suite quelque chose d’allongé et de pâle qui flottait contre l’échelle. Avant même que j’eusse pu former une conjecture, un léger éclair phosphorescent qui sembla émaner soudain du corps nu d’un homme passa sur l’eau endormie, comme se joue, fugitif et silencieux, un éclair d’été dans un ciel nocturne. La révélation d’une paire de pieds, de longues jambes, d’un large dos livide, immergé jusqu’au cou dans une lueur verdâtre, cadavérique, me coupa la respiration. Une main, à fleur d’eau, demeurait accrochée au dernier barreau de l’échelle. Je le voyais complet, moins la tête. Un cadavre décapité ! Le cigare tomba de ma bouche béante, avec un léger « floc » et un court crépitement parfaitement perceptible dans ce silence absolu de toutes choses sous les cieux. C’est cela, je suppose, qui lui fit lever la tête, ovale terne et pâle dans l’ombre du flanc du navire. Mais alors même, c’est tout au plus si je pouvais distinguer la forme de sa tête aux cheveux noirs. C’en fut assez toutefois pour dissiper la sensation horrible, qui m’avait glacé le cœur. Le moment des vaines exclamations était passé lui aussi. Je grimpai sur le mât de rechange et me penchai par-dessus bord autant que je le pus, pour rapprocher mes yeux de ce mystère flottant.

Accroché à l’échelle, ainsi qu’un nageur au repos, le scintillement de la mer jouait autour de ses membres à chaque mouvement, et il y apparaissait glabre, argenté, semblable à un poisson. Il demeurait également aussi muet qu’un poisson. Il n’essayait pas non plus de sortir de l’eau. Il était inconcevable qu’il ne tentât pas de monter à bord, et étrangement troublant de soupçonner qu’il n’en avait peut-être pas envie. Mes premières paroles me furent précisément dictées par cette incertitude.

— « Qu’y a-t-il ? » demandai-je de mon ton habituel en me penchant vers ce visage qui faisait exactement face au mien.

— « Une crampe ! », répondit-il, du même ton. Puis, avec une légère anxiété :

« Dites-moi, c’est inutile d’appeler quelqu’un. »

— « Je n’en avais pas l’intention », lui répondis-je.

— « Êtes-vous seul sur le pont ? »

— « Oui. »

J’eus vaguement l’impression qu’il était sur le point de lâcher l’échelle pour s’éloigner à la nage aussi mystérieusement qu’il était venu. Mais, pour le moment, cet être qui semblait avoir surgi du fond de la mer (c’était assurément la terre la plus proche du navire) s’inquiéta seulement de savoir l’heure. Je la lui dis. Et, là-dessus, il risqua cette question :

— « Votre capitaine est couché, je suppose ? »

— « Je suis sûr que non », lui répondis-je.

Il parut faire effort sur lui-même, car j’entendis quelque chose comme le sourd, l’amer murmure du doute : « A quoi bon ? » Les paroles qui suivirent furent prononcées avec une certaine hésitation :

— « Dites-moi, mon garçon. Pourriez-vous lui demander de venir sans déranger personne ? »

Je pensai qu’il était temps de me faire connaître.

— « C’est moi, le capitaine. »

J’entendis un « Par exemple ! » chuchoté au ras de l’eau. Des remous phosphorescents étincelaient tout autour de ses membres ; de son autre main il saisit l’échelle.

— « Je m’appelle Leggatt. »

La voix était calme, résolue. Une bonne voix. Le sang-froid de cet homme s’était, pour ainsi dire, répandu en moi-même. Ce fut très posément que je fis cette remarque :

— « Vous devez être bon nageur. »

— « Oui. Je suis à l’eau, en somme, depuis neuf heures. La question pour moi maintenant est de savoir si je vais lâcher cette échelle et continuer à nager jusqu’à ce que je coule d’épuisement, ou bien… si je vais monter ici. »

Je sentis que ce n’était pas là une vulgaire expression de désespoir, mais l’alternative réelle qui s’offrait à une âme forte. J’aurais pu en déduire qu’il était jeune : car, en vérité, il n’y a que les jeunes gens pour avoir à envisager des situations aussi nettes. Mais à ce moment-là ce fut pure intuition de ma part. Un mystérieux courant s’était déjà établi entre nous deux, en face de cette mer tropicale, silencieuse et sombre. J’étais jeune, moi aussi ; assez jeune pour ne pas me perdre en commentaires. L’homme se mit soudain à grimper à l’échelle, et je m’éloignai rapidement du bastingage pour aller lui chercher un vêtement.

Avant d’entrer dans le carré, je m’arrêtai dans le couloir au pied de la descente pour prêter l’oreille. Un faible ronflement me parvint à travers la porte close de la chambre de mon second. La porte du lieutenant était au crochet, mais l’obscurité au dedans était absolument muette. Lui aussi il était jeune et dormait comme une souche. Restait le steward, mais vraisemblablement il ne se réveillerait pas avant qu’on l’appelât. Je rapportai un pyjama de ma chambre, et une fois revenu sur le pont, je vis l’homme nu de la mer assis sur le grand panneau, faible lueur blanche dans l’obscurité, les coudes aux genoux, et la tête dans les mains. Il eut vite fait de couvrir son corps mouillé d’un pyjama, du même modèle à rayure grise que celui que je portais, et il me suivit comme mon double sur la dunette.

— « Qu’est-ce qui est arrivé ? » demandai-je d’une voix étouffée, en prenant une des lampes allumées de l’habitacle et en l’élevant à la hauteur de son visage.

— « Une vilaine affaire. »

Il avait des traits assez réguliers, une bouche bien formée ; des yeux clairs sous des sourcils foncés, assez épais : un front carré et uni, des joues imberbes, une petite moustache brune et un menton rond bien modelé. Son expression concentrée, méditative, à la clarté de la lampe que je lui projetai dans la figure, était celle que pourrait avoir un homme qui réfléchit profondément, dans une parfaite solitude. Mon pyjama était juste à sa taille. Un garçon bien planté de vingt-cinq ans tout au plus. Du bout de ses dents blanches et régulières, il se mordit la lèvre inférieure.

— « Eh bien ! » dis-je, en remettant la lampe dans l’habitacle.

La chaude, la lourde nuit tropicale se referma de nouveau sur sa tête.

— « Il y a un navire là-bas », murmura-t-il.

— « Oui, je sais. La Séphora. Vous saviez que nous étions ici ? »

— « Pas la moindre idée. Je suis son second. » Il se reprit : « Je devrais dire : j’étais. »

— « Ah ! quelque difficulté ? »

— « Oui. Une difficulté, dites-vous ? J’ai tué un homme. »

— « Que voulez-vous dire ? Maintenant ? »

— « Non, pendant la traversée. Il y a des semaines, par 39° sud. Quand je dis un homme… »

— « Un accès de colère ? » insinuai-je, confidentiellement.

La tête sombre, brune, comme la mienne, parut se secouer imperceptiblement au-dessus du gris fantomal de mon pyjama. Il me semblait, dans la nuit, me trouver en face de ma propre image reflétée dans les profondeurs d’un sombre et immense miroir.

— « Jolie histoire pour un ancien élève de Conway », murmura mon double, distinctement.

— « Vous avez été à Conway ? »

— « Oui », dit-il avec une sorte de saisissement. Puis lentement : « Vous aussi, peut-être ? »

C’était le cas ; mais étant plus âgé de deux ans, j’avais quitté l’école avant son arrivée. Après un rapide échange de dates, un silence tomba, et je pensai soudain à mon absurde second aux terrifiants favoris et à son genre d’esprit, à ses « Dieu me pardonne, est-ce possible ? » Mon double me fournit un aperçu de ses pensées en disant :

— « Mon père est pasteur dans le Norfolk. Vous me voyez devant un juge et des jurés sous cette accusation ? Pour moi, je n’en vois pas la nécessité. Il y a des gens qu’un ange venu du ciel… Et je ne suis pas de ceux-là. C’était une de ces créatures qui sont tout le temps à remâcher une sotte espèce de méchanceté. De pauvres diables qui ne devraient même pas être au monde. Il ne voulait pas faire sa besogne et empêchait les autres de faire la leur. Mais à quoi bon parler de tout cela ! Vous connaissez aussi bien que moi cette espèce de mauvaise gale. »

Il en appelait à moi comme si nos expériences eussent été aussi identiques que nos vêtements. Et je savais assez bien, en effet, le danger que représentent des natures de ce genre contre lesquelles on n’a à la mer aucun moyen de répression légale. Et je savais aussi très bien que mon double, en face de moi, n’était pas une brute homicide. Je ne pensais même pas à lui demander des détails, et il me raconta l’histoire en phrases brusques, décousues. Il ne m’en fallait pas davantage. Je vis tout cela se passer comme si je me trouvais à l’intérieur de cet autre pyjama.

— « C’est arrivé pendant que nous établissions une misaine, à la nuit tombante. Avec des ris. Vous voyez d’ici le temps qu’il faisait. La seule voile qui nous restait pour tenir le bâtiment en route. Ainsi vous pouvez juger à quoi cela avait ressemblé pendant des jours. Manœuvre difficile. C’est à l’écoute qu’il se mit à me faire des histoires. J’étais à bout de nerfs avec ce temps terrifiant qui semblait ne devoir jamais finir. Terrifiant, je vous assure, et un navire lourdement chargé. Je crois bien que le type lui-même était à moitié fou de trac. Ce n’était pas précisément le moment des reproches polis, je me suis retourné et je l’ai assommé comme un bœuf. Le voilà qui se relève et vient sur moi. Nous nous étreignons au moment où une lame effroyable s’amenait sur le navire. Tous les hommes la virent venir et se réfugièrent dans les haubans, mais je le tenais à la gorge et je me mis à le secouer comme un rat : les autres, au-dessus, hurlaient : « Attention ! attention ! » Et puis un craquement comme si le ciel m’était tombé sur la tête. Il paraît que, pendant plus de dix minutes, il fut presque impossible de distinguer de notre navire autre chose que les trois mâts, un peu du gaillard d’avant et de la dunette à fleur d’eau, courant désespérément dans une nappe d’écume. Ce fut par miracle qu’on nous retrouva collés ensemble derrière les bittes d’avant. Il paraît que je ne plaisantais pas, car je le tenais encore à la gorge quand on nous ramassa. Il avait la figure toute noire. Ça leur fit perdre complètement la tête. Ils nous traînèrent à l’arrière ensemble agrippés comme nous l’étions, en criant : « Au meurtre ! » comme un tas de fous, et ils se précipitèrent dans le carré. Et le navire fuyait devant le temps, sans cesse à deux doigts de couler : chaque minute la dernière de sa vie, sur une mer à vous faire blanchir les cheveux rien qu’à la regarder. Il paraît que le capitaine aussi s’est mis à délirer comme le reste. Cet homme n’avait pas fermé l’œil pendant plus d’une semaine, et de voir cela lui tomber sur le dos au plus fort d’un furieux coup de vent l’avait mis hors de lui. Je m’étonne qu’ils ne m’aient pas jeté par-dessus bord après m’avoir arraché des doigts la carcasse de leur précieux camarade. Ils eurent, m’a-t-on dit, du mal à nous séparer. Histoire suffisamment féroce pour faire lever les bras au ciel à un vieux juge et à un respectable jury. La première chose que j’ai entendue quand je suis revenu à moi, ç’a été le hurlement affolant de cet interminable ouragan, et par là-dessus la voix du capitaine qui, accroché au bord de ma couchette, écarquillant les yeux du fond de son suroit, me disait :

— « Monsieur Leggatt, vous avez tué un homme ! Vous ne pouvez plus remplir les fonctions de second à bord de ce navire. »

Le soin qu’il prenait de maîtriser sa voix lui donnait une intonation monotone. Il s’arcbouta d’une main sur le bord de la claire-voie, et durant tout ce temps ne fit pas le moindre mouvement, autant que je pus m’en rendre compte.

— « Charmante histoire pour un five o’clock ! » conclut-il du même ton.

L’une de mes mains aussi s’appuyait sur la claire-voie ; moi non plus je ne fis pas le moindre mouvement, autant que je pus m’en rendre compte. Nous étions à moins d’un pas l’un de l’autre. Il me vint à l’idée que si par hasard le vieux « Dieu me pardonne, est-ce possible ! » passait la tête par le capot de sa chambre et nous apercevait, il croirait voir double, ou s’imaginerait tomber dans une scène de sorcellerie ; l’étrange capitaine en conciliabule, près de la barre, avec son propre fantôme gris. Je songeai à empêcher à tout prix que rien de pareil n’arrivât. J’entendis l’autre qui répétait à mi-voix :

— « Mon père est pasteur d’une paroisse dans le Norfolk. »

Évidemment il avait oublié qu’il m’avait déjà fait part de ce fait important. En vérité, une charmante histoire !

— « Vous feriez mieux de vous faufiler dans ma cabine à présent », lui dis-je.

J’avançai avec précaution. Mon double suivit mes mouvements ; nos pieds nus ne faisaient aucun bruit ; je le fis entrer, fermai la porte avec soin, et, après avoir appelé le lieutenant, je remontai sur le pont attendre ma relève.

— « Pas grand signe de vent encore », lui fis-je remarquer quand il s’approcha.

— « Non, capitaine. En effet », acquiesça-t-il, d’un air endormi, et d’une voix rauque, avec tout juste assez de déférence, sans plus, et en réprimant à peine un bâillement.

— « Bon. C’est tout ce à quoi vous avez à veiller. Vous avec reçu vos instructions. »

— « Oui, capitaine. »

Je fis un tour ou deux sur la dunette et avant de descendre je le vis s’installer face à l’avant, le coude passé dans les enfléchures des haubans d’artimon. En bas le faible ronflement du second continuait paisiblement. La lampe du carré brûlait au-dessus de la table sur laquelle était posé un vase de fleurs, une aimable attention du fournisseur, les dernières fleurs que nous verrions pendant les trois mois, — au grand minimum, — qui allaient suivre. Deux régimes de bananes se balançaient symétriquement au plafond de chaque côté de l’entourage du gouvernail. Rien ne semblait changé à bord, si ce n’est que deux pyjamas du capitaine étaient simultanément en usage, l’un immobile dans le carré, l’autre parfaitement tranquille dans ma chambre.

Il faut que j’explique ici que ma chambre avait la forme d’un L majuscule, la porte étant dans l’angle et s’ouvrant sur la partie courte de la lettre. Un canapé se trouvait à gauche, le lit à droite ; mon bureau et la boîte des montres faisaient face à la porte. Mais quiconque l’ouvrait, à moins d’avancer tout droit en entrant, ne pouvait voir ce que j’appelle la partie longue de la lettre. Elle contenait quelques armoires surmontées d’une petite bibliothèque, et quelques vêtements, une grosse veste ou deux, des casquettes, un ciré et autres objets de ce genre, y étaient accrochés à des patères. Il y avait à l’extrémité de cette partie une porte qui ouvrait sur ma salle de bains à laquelle on avait également accès du carré ; mais on ne se servait pas de ce passage.

Le mystérieux nouveau venu avait découvert les avantages de cette disposition particulière. En entrant dans ma chambre, vivement éclairée par une grosse lampe ventrue qui se balançait au-dessus de mon bureau, je ne le vis d’abord nulle part jusqu’à ce qu’il sortît tranquillement de derrière les habits pendus dans le renfoncement.

— « J’ai entendu quelqu’un aller et venir et je me suis fourré là aussitôt », murmura-t-il.

Je parlais, moi aussi, à voix basse :

— « Personne n’entre ici sans frapper et demander la permission. »

Il hocha la tête. Son visage était maigre et le hâle commençait à disparaître comme s’il avait été malade. Ce n’était pas étonnant. Il avait été, — j’allais l’apprendre, — aux arrêts dans sa cabine pendant près de sept semaines. Mais ses yeux ni ses traits n’avaient rien de maladif. Il ne me ressemblait pas vraiment ; pourtant, penchés comme nous étions, au-dessus de mon lit, chuchotant côte à côte, nos têtes brunes rapprochées et le dos à la porte, quiconque eût été assez audacieux pour l’ouvrir à la dérobée aurait vu son indiscrétion payée du privilège d’apercevoir un double capitaine fort occupé à converser à voix basse avec son autre lui-même.

— « Mais tout ça ne me dit pas comment vous êtes parvenu à vous agripper à notre échelle », lui demandai-je, dans un de ces murmures à peine perceptibles que nous échangions, après qu’il m’eût donné encore quelques détails sur ce qui s’était passé à bord de la Séphora, une fois le mauvais temps passé.

— « Quand nous fûmes en vue de la pointe de Java, j’avais eu le temps de réfléchir plus d’une fois à tout cela. J’avais passé six semaines à ne rien faire d’autre, avec seulement une heure environ chaque soir, pour faire un tour sur le pont. »

Il chuchotait, les bras croisés sur le bois de ma couchette, les yeux rivés sur le hublot ouvert. Et je pouvais parfaitement imaginer sa façon de réfléchir : une opération obstinée, sinon constante : chose dont j’aurais été moi-même parfaitement incapable.

— « Je jugeai qu’il ferait nuit avant que nous n’approchions la terre », continua-t-il, si bas que je devais faire effort pour l’entendre, quelque près que nous fussions l’un de l’autre, presque épaule contre épaule. « Aussi demandai-je à parler au capitaine. Il prenait toujours un air très dégoûté quand il lui arrivait de me voir, comme s’il ne pouvait me regarder en face. Cette misaine, voyez-vous, avait sauvé le navire. Il avait trop de tirant d’eau pour pouvoir fuir à sec de toile. Et c’est moi qui avais fait en sorte de l’établir pour lui. Quoi qu’il en soit, il vint. Quand je l’eus dans ma cabine, — il se tenait près de la porte et me regardait comme si j’avais déjà la corde au cou, — je lui demandai sans préambule de laisser la porte de ma cabine non verrouillée le soir, quand le navire franchirait le détroit de la Sonde. La côte de Java se trouverait à moins de deux ou trois milles au large d’Angier-Point. Je n’en demandais pas davantage. J’ai eu un prix de natation à ma seconde année de Conway. »

— « Je le crois sans peine », murmurai-je.

— « Dieu seul sait pourquoi ils m’enfermaient à clef tous les soirs. A voir l’expression de leurs figures, on aurait dit que j’étais capable d’étrangler des gens la nuit. Suis-je donc une brute homicide ? En ai-je l’air ? Ma foi, si j’avais été de cette sorte il ne se serait pas risqué ainsi dans ma cabine. Vous me direz que j’aurais pu le bousculer et déguerpir, — il faisait déjà nuit. Eh bien, non ! Et pour la même raison, la pensée ne me serait pas venue d’essayer d’enfoncer la porte. Le tapage les aurait fait se jeter sur moi, et je n’avais pas envie de me fourrer dans une bagarre. Il aurait pu y avoir quelqu’un d’autre de tué, car je ne me serais pas échappé pour me faire coffrer de nouveau. J’en avais assez. Il refusa, l’air plus dégoûté que jamais. Il avait peur de ses hommes, et aussi de son vieux lieutenant qui avait navigué avec lui depuis des années, un vieux farceur à tête grise, et son steward aussi avait été avec lui, le diable sait depuis quand, dix-sept ans ou plus, une sorte de vagabond dogmatique qui me haïssait comme la peste, précisément parce que j’étais le second. On n’a jamais vu un second faire plus d’un voyage sur la Séphora, vous savez. Ces deux vieux copains faisaient la loi à bord. Le diable seul peut savoir ce dont le capitaine n’avait pas peur (tous ses nerfs avaient été ébranlés à la fois dans cette infernale tempête), des dangers, de la justice, de sa femme, peut-être. Oh ! oui, elle est à bord aussi. Quoique je ne pense pas qu’elle aurait rien eu à dire. Elle eût été seulement trop heureuse de me voir débarrasser le navire d’une façon ou d’une autre. « Le signe de Caïn », voyez-vous. J’étais prêt à m’en aller errer sur la terre, et c’était chèrement payé pour un Abel de cette espèce. En tout cas, il ne voulut rien entendre : — « La chose doit suivre son cours. Je représente la loi ici. » Il tremblait comme la feuille. — « Alors, vous ne voulez pas ? » — « Non. » — « Eh bien, j’espère que vous pourrez dormir par là-dessus », lui dis-je, et je lui tournai le dos. — « Je m’étonne que vous, vous le puissiez ! » cria-t-il, et il verrouilla la porte.

« Eh bien, après cela, je ne dormis plus. Pas très bien. Il y a trois semaines de cela. Nous avions traversé très lentement la mer de Java : dix jours de dérive dans les parages de Carimata. Quand nous mouillâmes ici, ils pensèrent, je suppose, que tout était réglé. La terre la plus proche (à cinq milles) est la destination du navire ; le consul m’enverrait chercher bientôt, et il n’y avait aucune raison d’aller se sauver sur les îlots qui sont là. Je ne suppose pas qu’on y puisse trouver une goutte d’eau. Je ne sais comment cela s’est fait ; mais ce soir, le steward, après m’avoir apporté mon souper, est sorti pour me le laisser manger et n’a pas verrouillé la porte. J’ai tout mangé. Quand j’ai eu fini, je suis sorti sur le pont. Je n’avais aucune intention, que je sache. Prendre un peu l’air. C’était tout ce qu’il me fallait, je crois. Mais il m’est venu une tentation soudaine. J’ai ôté mes savates et me suis jeté à l’eau avant de m’y être véritablement décidé. Quelqu’un a entendu le plongeon. Ç’a été un affreux vacarme. « Il s’est sauvé ! Amenez les embarcations ! Il veut se suicider ! Non, il nage ! » Assurément, je nageais. Ce n’est pas si facile pour un nageur comme moi de se noyer volontairement. J’abordai sur l’îlot le plus proche avant que le canot n’eût quitté le bord. J’entendais leurs avirons dans l’obscurité, leurs cris, etc. Mais peu après ils y renoncèrent. Tout s’apaisa, et le mouillage devint silencieux comme la mort. Je m’assis sur une pierre et me mis à réfléchir. Sans aucun doute ils se mettraient à ma recherche au petit jour. Il n’y avait pas moyen de se cacher sur ces choses rocheuses, et, d’ailleurs, à quoi bon ? Mais maintenant que j’étais délivré de ce navire, je n’allais pas y retourner. Aussi un moment après je me déshabillai, je fis un paquet de mes vêtements avec une pierre au milieu, et je le jetai en eau profonde de l’autre côté de cet îlot. Ce suicide-là me suffisait. Qu’ils aillent penser ce qu’ils veulent, je ne tenais pas à me noyer. Mon intention était de nager jusqu’à ce que je coule, ce qui n’est pas la même chose. Je gagnai un autre de ces îlots, et ce fut de celui-là que je découvris votre feu de mouillage. De quoi me donner une direction. J’avançai aisément, et en chemin j’abordai un rocher plat qui émergeait d’un pied ou deux. En plein jour, vous pourriez sûrement le distinguer d’ici, à la jumelle. Je grimpai dessus et me reposai un instant. Puis je me remis en route. Ce dernier trajet a dû être de plus d’un mille. »

Son murmure s’affaiblissait de plus en plus, et pendant tout ce temps il fixait le hublot par lequel on n’apercevait pas même une étoile. Je ne l’avais pas interrompu. Il y avait dans son récit, à moins que ce ne fût en lui-même, quelque chose qui rendait tout commentaire impossible ; une façon de sentir, une qualité, à laquelle je ne puis trouver de nom. Et quand il eut fini, tout ce que je trouvai à dire fut :

— « Ainsi vous avez nagé vers notre feu. »

— « Oui, droit dessus. C’était pour moi un but. Je ne pouvais pas voir d’étoiles basses, la côte les masquait, et je ne distinguais pas la terre non plus. L’eau était aussi lisse que du verre. On aurait cru nager dans une sacrée citerne de mille pieds de profondeur, sans rien nulle part à quoi s’accrocher ; mais ce qui ne me disait rien, c’était l’idée de tourner en rond comme un bœuf affolé avant de tout lâcher ; et comme je n’entendais pas m’en retourner… Non ! Me voyez-vous traîné là-bas, tout nu, arraché d’un de ces îlots, par la peau du cou et me débattant comme une bête sauvage ? Il y aurait eu quelqu’un de tué, pour sûr, et j’en avais eu assez. Je poursuivis donc. C’est alors que votre échelle… »

— « Pourquoi n’avez-vous pas hélé le navire ? » demandai-je, en élevant un peu la voix.

Il me toucha légèrement l’épaule. Des pas nonchalants venaient de s’arrêter juste au-dessus de nos têtes. Le lieutenant avait passé de l’autre bord de la dunette et avait dû se pencher au-dessus de la lisse.

— « Pourrait-il nous entendre parler, dites ? » me souffla mon double à l’oreille, anxieusement.

Son anxiété fut une réponse, et suffisante, à la question que je lui avais posée. Réponse où tenait toute la difficulté de la situation. Je fermai le hublot posément, par mesure de précaution. Un mot à voix plus haute aurait pu s’entendre.

— « Qui est-ce ? » murmura-t-il alors.

— « C’est mon lieutenant. Mais il m’est presque aussi étranger qu’à vous. »

Et je lui parlai un peu de moi. J’avais été nommé au commandement de ce navire alors que je n’attendais rien de la sorte, à peine quinze jours auparavant. Je ne connaissais ni le navire, ni l’équipage. Je n’avais pas eu le temps dans le port de faire connaissance avec les choses et les hommes. Quant aux hommes, tout ce qu’ils savaient, c’était que j’étais chargé de ramener le navire à son port d’attache. « Pour le reste, je suis presque autant un étranger à bord que vous », lui dis-je. Et à ce moment-là, j’en avais extrêmement conscience. Je sentais qu’il suffirait de peu de chose pour me rendre suspect à l’équipage.

Entre temps, il s’était retourné, et tous deux, les deux étrangers à bord, nous nous faisions face en une attitude identique.

— « Votre échelle…! » murmura-t-il, après un silence. « Qui diable aurait pensé trouver une échelle en dehors, la nuit, sur un navire à l’ancre à cet endroit. J’éprouvais à ce moment même une très désagréable défaillance. Après la vie que j’ai menée durant neuf semaines, n’importe qui eût perdu son entraînement. Je me sentais incapable de nager même jusqu’à la sauvegarde du gouvernail. Et voilà justement qu’il y avait une échelle à quoi s’accrocher ! Après l’avoir saisie, je me suis dit : « A quoi bon ! » En voyant la tête d’un homme qui regardait par-dessus bord, je pensai m’éloigner à la nage aussitôt et le laisser crier, dans quelque idiome que ce fût. Je ne trouvais pas d’inconvénient à être vu. Cela… cela me plaisait. Et puis, vous m’avez parlé si tranquillement, — comme si vous m’aviez attendu, — ça m’a fait rester un peu plus longtemps. J’avais été terriblement seul, je ne veux pas dire pendant que je nageais. J’étais content de parler un peu à quelqu’un qui n’appartînt pas à la Séphora. Quant à demander le capitaine, ce fut une simple impulsion. Cela ne pouvait servir à rien, tout le monde à bord me sachant là, et les autres prêts à venir me chercher au matin. Je ne sais pas…, j’avais besoin d’être vu, de parler à quelqu’un, avant de continuer. Je ne sais pas ce que j’aurais dit… « Belle nuit, n’est-ce pas ? » ou quelque chose de ce genre. »

— « Pensez-vous qu’ils seront ici bientôt ? » demandai-je avec quelque incrédulité.

— « C’est probable », dit-il faiblement.

Il eut tout d’un coup l’air extrêmement hagard. Sa tête roulait sur ses épaules.

— « Hum ! Nous allons voir. En attendant, mettez-vous dans ma couchette, murmurai-je. Vous faut-il un coup de main ? Là !… »

C’était une couchette assez haute avec des tiroirs au-dessous. Cet étonnant nageur eut besoin de l’aide que je lui donnai en lui prenant la jambe. Il tomba sur la couchette, roula sur le dos et de son avant-bras se couvrit les yeux. Et ainsi, le visage à demi caché, il devait présenter exactement la même apparence que moi. Je contemplai un moment cet autre moi-même, avant de refermer soigneusement les deux rideaux de serge verte qui glissaient sur une tringle de cuivre. Je songeai un moment à les épingler pour plus de sûreté, mais je m’assis sur le canapé, et, une fois là, je ne me sentis pas le courage de me lever pour chercher une épingle. Je le ferais un peu plus tard. Je me sentais extrêmement fatigué, d’une façon particulièrement profonde, par cette contrainte, par l’effort que je faisais pour parler bas et par toute cette agitation furtive. Il était maintenant à peu près trois heures, et j’étais debout depuis neuf heures, mais je n’avais pas sommeil ; je n’aurais pas pu m’endormir. Je restais assis là à bout de forces, l’œil fixé sur les rideaux, essayant d’échapper à la sensation confuse d’être à deux endroits à la fois et tourmenté par d’exaspérants coups secs qui semblaient résonner dans ma tête. Ce me fut un soulagement de découvrir soudain que ce n’était pas du tout dans ma tête, mais à la porte. Avant d’avoir pu reprendre mes sens, le mot « entrez » était sorti de ma bouche, et le steward entrait avec un plateau, m’apportant mon café du matin. J’avais dormi, après tout, et j’eus si peur que je m’écriai : « Par ici, je suis ici, steward », comme s’il eût été à des lieues. Il posa le plateau sur la table auprès du canapé, et seulement alors, dit très tranquillement :

— « Je vois bien que vous êtes ici, capitaine. »

Je sentis qu’il me jetait un regard pénétrant, mais je n’osais pas à ce moment le regarder en face. Il dut se demander pourquoi j’avais tiré les rideaux de mon lit avant d’aller dormir sur le canapé. Il sortit, laissant la porte au crochet, comme d’habitude.

J’entendis l’équipage laver le pont au-dessus de ma tête. Je savais qu’on m’aurait prévenu aussitôt s’il y avait eu le moindre vent. Calme plat, pensai-je, et j’en fus doublement contrarié. Vraiment, je me sentais double, plus que jamais. Le steward reparut soudain à la porte. Je sautai à bas du canapé si promptement qu’il eut un mouvement de recul.

— « Qu’est-ce que vous voulez ? »

— « Fermer votre hublot, capitaine, on lave le pont. »

— « Il est fermé », dis-je en rougissant.

— « Bien, Capitaine. » Mais il ne bougeait pas de la porte et il répondit à mon regard d’une façon extraordinaire, équivoque, pendant un moment. Puis ses yeux vacillèrent : il changea d’expression, et d’une voix étrangement douce, presque caressante :

— « Puis-je entrer pour enlever la tasse vide, capitaine ? »

— « Bien sûr ! »

Je lui tournai le dos jusqu’à ce qu’il fût parti. Alors je décrochai et fermai la porte et poussai même le verrou. Cela ne pouvait pas continuer ainsi bien longtemps. En outre, dans cette chambre il faisait chaud comme dans un four. Je donnai un coup d’œil à mon double et vis qu’il n’avait pas bougé, il avait encore le bras sur les yeux ; mais sa poitrine se soulevait, ses cheveux étaient mouillés, son menton était moite de sueur. Par-dessus lui j’atteignis et ouvris le hublot.

— « Il faut que je me montre sur le pont », me dis-je.

Bien entendu, en principe, je pouvais faire ce que bon me semblait, sans que personne pût me contredire dans tout le cercle de l’horizon ; mais quant à fermer à clef la porte de ma chambre et à en enlever la clef, cela je ne l’osais pas. A peine sorti du capot de l’échelle, j’aperçus mes deux officiers, le lieutenant nu-pieds, le second dans de longues bottes de caoutchouc ensemble à l’aplomb de la dunette, et à mi-chemin de la descente, le steward qui leur parlait avec animation. Il m’aperçut, fit le plongeon : le lieutenant courut sur le pont, en criant un ordre quelconque ; le second vint à ma rencontre, la main à sa casquette.

Il y avait dans ses yeux une sorte de curiosité qui me déplut. Je ne sais si le steward leur avait dit seulement que j’étais « drôle », ou bien réellement ivre, mais je voyais bien que l’homme tenait à m’examiner de près. Je le regardai venir, avec un sourire qui, lorsqu’il fut à portée, fit son effet et sembla glacer jusqu’à ses favoris. Je ne lui laissai pas le temps d’ouvrir la bouche.

— « Faites brasser carré en envoyant les hommes aux bras et balancines avant le déjeuner. »

C’était le premier ordre précis que je donnais à bord de ce navire ; et je demeurai sur le pont pour le voir exécuter, qui plus est. J’avais éprouvé le besoin de m’affirmer sans perdre de temps. Du coup, le blanc-bec narquois en baissa d’un cran ou deux, et je saisis également l’occasion de regarder bien en face chaque homme de l’équipage, quand ils défilèrent devant moi pour aller aux bras de l’arrière. Sans pouvoir rien prendre moi-même, je présidai le petit déjeuner avec une dignité tellement glaciale que les deux officiers ne furent que trop heureux de s’esquiver du carré dès que la décence le leur permit ; et, sans cesse, le double travail de mon esprit me tourmentait à me rendre fou. Je ne cessais de surveiller mon moi, cet autre moi-même secret qui dépendait de mes actions autant que ma propre personne, et qui dormait là dans ce lit, derrière cette porte qui me faisait face, tandis que j’étais assis au bout de cette table. C’était tout à fait comme d’être fou, mais c’était pire, parce que c’était consciemment.

Il me fallut le secouer une bonne minute, mais, quand à la fin il ouvrit les yeux, ce fut en pleine possession de lui-même, avec un regard interrogateur.

— « Tout va bien jusqu’ici », chuchotai-je. « Maintenant, il faut que vous disparaissiez dans la salle de bain. »

C’est ce qu’il fit, silencieux comme un fantôme. Je sonnai le steward et, le regardant en face, je lui enjoignis de faire ma chambre pendant que je prendrais mon bain : « Et faites vite. » Mon ton n’admettait aucune réplique, il répondit : « Oui, capitaine ! » et courut chercher son seau et ses balais. Je pris un bain et fis presque toute ma toilette en agitant l’eau à dessein et en sifflotant pour l’édification du steward, pendant que le compagnon secret de ma vie se tenait raide comme un pieu dans ce petit espace ; ses joues semblaient très creuses au grand jour, et ses paupières demeuraient baissées sous la ligne nette et sombre de ses sourcils froncés.

Quand je le laissai là pour regagner ma chambre, le steward achevait son nettoyage. J’envoyai chercher le second et j’engageai une conversation insignifiante : comme pour me jouer du caractère terrible de ses favoris, mais à la vérité pour lui donner l’occasion de bien examiner ma chambre. Alors, enfin, je pus, la conscience tranquille, fermer la porte et faire rentrer mon double dans la partie en retrait. Il n’y avait rien d’autre à faire. Il n’eut qu’à rester tranquillement assis sur un petit pliant, à demi dissimulé par les lourds vêtements suspendus là. Nous écoutâmes le steward entrer dans la salle de bains par le salon, y remplir les carafes, frotter la baignoire, remettre les choses en ordre, épousseter, battre, frotter, ressortir dans le salon, tourner la clef, pousser le loquet. Tel était mon plan pour rendre invisible mon second moi. On ne pouvait rien combiner de mieux en la circonstance. Et nous demeurâmes là, moi, à mon pupitre, prêt à paraître occupé avec quelques papiers, et lui derrière moi, hors de vue de la porte. La prudence commandait de ne pas parler durant le jour, et je n’aurais pu supporter cette étrange et énervante sensation de me chuchoter à moi-même. De temps à autre, en regardant par-dessus mon épaule, je le voyais dans le fond, assis tout raide sur le pliant, les pieds joints, les bras croisés, le menton sur la poitrine, parfaitement immobile. N’importe qui l’eût pris pour moi.

J’en étais fasciné moi-même. A chaque instant, je ne pouvais me retenir de jeter un coup d’œil par-dessus mon épaule. J’étais en train de le regarder, lorsqu’une voix derrière la porte appela :

— « Pardon, capitaine ! »

— « Qu’y a-t-il ? » Mes yeux demeuraient fixés sur lui, et quand la voix du dehors annonça : « Il y a un canot qui vient vers nous, capitaine », je le vis tressaillir, — c’était son premier mouvement depuis des heures. Mais il ne releva pas la tête.

— « Bon ! Mettez l’échelle en dehors. »

J’hésitai. Fallait-il lui glisser un mot ? Mais lequel ? Son immobilité semblait impassible. Que lui aurais-je dit qu’il ne sût déjà ?… En fin de compte, je montai sur le pont.