IV
Je suppose qu’il n’est presque rien qui ne puisse se justifier par des motifs louables. Quoi de plus louable, en principe, que la détermination d’une jeune fille qui entend que « pauvre papa » ne se fasse pas de mauvais sang, et son anxieux désir de mettre à tout prix l’homme de son choix dans l’impossibilité de commettre une imprudence, quelque chose qui puisse compromettre la perspective de leur bonheur ?
Rien ne pouvait être plus tendre ni plus prudent. Il ne faut pas oublier non plus que la nature de la jeune fille la portait à ne se fier qu’à elle-même, et il faut tenir compte du peu de goût qu’ont les femmes en général, — je veux dire les femmes de bon sens, — pour faire des histoires en pareille matière.
Comme on le sait, Heemskirk était arrivé peu de temps après Jasper à la Baie de Nelson. La vue du brick à l’ancre juste au-dessous du bungalow ne pouvait que lui être désagréable. Il ne se précipita pas à terre aussitôt que son ancre eut touché le fond, comme le faisait Jasper. Il resta au contraire à marmotter sur sa dunette : et quand il donna l’ordre d’armer son embarcation, ce fut avec colère. L’existence de Freya, qui soulevait Jasper d’un élan d’enthousiasme béat, était pour Heemskirk une cause de tourment secret, de rêveries exaspérées.
En passant au long du brick il le héla d’un ton rogue et demanda si le patron était à bord. Schultz, élégant et net dans un costume blanc impeccable, se pencha sur la lisse, trouvant la question plutôt divertissante. Son regard amusé plongea dans le canot d’Heemskirk et il répondit avec les plus agréables modulations de sa voix : « Le capitaine Allen est monté à la maison, commandant. » Mais il changea tout à coup d’expression en entendant l’autre grogner en guise de remerciement : « Qu’est-ce qui vous prend de faire des grimaces comme ça, vous ? »
Il vit Heemskirk débarquer et, au lieu de se diriger vers la maison, prendre un sentier qui traversait les plantations.
Le Hollandais dévoré de désir trouva le vieux Nelson (ou Nielsen) aux séchoirs, fort occupé à surveiller la manipulation de sa récolte de tabac qui, quoique petite, était d’une excellente qualité, ce qui le remplissait d’aise. Mais Heemskirk eut bientôt fait de mettre un terme à ce simple bonheur. Il s’assit près du vieil homme, et au moyen d’une conversation fort adroitement calculée, il l’eut bien mis dans un état de nervosité qu’il s’efforçait de dissimuler mais qui le faisait suer à grosses gouttes. C’était une horrible conversation à propos des « autorités » et le vieux Nelson essayait de se défendre. S’il faisait des affaires avec des commerçants anglais, c’est qu’il lui fallait bien vendre sa récolte. Il se montra aussi conciliant qu’il le pouvait et cela ne fit qu’exaspérer davantage Heemskirk qui était en proie à une épuisante passion.
— « Et le pire de tous est cet Allen », s’écria-t-il avec fureur. « Votre cher ami, hein ? Vous avez laissé venir un tas de ces Anglais. On n’aurait jamais dû vous laisser vous installer ici. Jamais. Qu’est-ce qu’il fait ici en ce moment ? »
Le vieux Nelson (ou Nielsen), fort agité, déclara que Jasper Allen n’était aucunement son ami. Pas son ami du tout, pas du tout. Il lui avait acheté trois tonnes de riz pour nourrir ses Malais. Était-ce là une preuve d’amitié ? Heemskirk à la fin éclata et découvrit la pensée qui le rongeait.
— « Oui. Vendre trois tonnes de riz et fleureter pendant trois jours avec votre fille. Je vous parle en ami, Nielsen. Cela ne peut pas durer. On vous tolère ici, seulement. »
Le vieux Nelson en fut suffoqué, mais il se reprit rapidement. Cela ne pouvait pas durer ! Certainement ! Bien sûr que cela ne durerait pas ! Le dernier homme au monde. Mais sa fille ne se souciait aucunement de ce garçon et elle était trop raisonnable pour s’amouracher de qui que ce fût. C’est avec beaucoup de gravité qu’il communiqua à Heemskirk son propre sentiment de sécurité absolue. Et le lieutenant, tout en jetant de droite et de gauche des regards de doute, ne fut que trop heureux de le croire.
— « Vous en savez long là-dessus », grommela-t-il néanmoins.
— « Mais je sais bien à quoi m’en tenir », insista le vieux Nelson, avec un accent de désespoir parce qu’il voulait résister aux doutes qui s’élevaient dans son esprit. « Ma propre fille ! Dans ma maison, et je ne saurais pas ! Allez ! Ce serait une belle plaisanterie, lieutenant ! »
— « Ils ont l’air de s’entendre fort bien ensemble », remarqua Heemskirk aigrement. « Je suppose qu’ils sont ensemble en ce moment », ajouta-t-il, tandis qu’une vive douleur changeait en une étrange grimace le sourire de moquerie qu’il avait esquissé.
Le pauvre Nelson l’arrêta d’un geste. Cette insistance le choquait extrêmement et il commençait même à la trouver absurde.
— « Allons, allons, écoutez, lieutenant, montez donc à la maison prendre un verre de gin-bitter avant de dîner. Faites demander Freya. Il faut que je finisse de faire rentrer ce tabac pour la nuit, mais je viens dans un instant. »
Heemskirk n’était pas insensible à cette proposition. Elle répondait à son secret désir, qui n’était pas toutefois celui de boire. Derrière lui, le vieux Nelson lui cria de se mettre à son aise et qu’il y avait une boîte de cigares dans la véranda.
Le vieux Nelson voulait dire la véranda du côté de l’ouest, celle qui servait de salon à la maison et qui avait de très jolis stores de rotin. La véranda de l’est, qui lui était entièrement réservée, où il soufflait et donnait les autres signes de sa perplexité, était garnie de solides tendelets de toile à voile. Du côté du nord il n’y avait pas, en fait, de véranda. C’était plutôt une sorte de balcon. Il ne communiquait pas avec les deux autres et l’on n’y accédait que par un couloir intérieur. Cela en faisait un endroit retiré qui convenait aux méditations silencieuses d’une jeune fille et aussi aux discours, apparemment dénués de sens, qui, s’ils s’échangent entre un jeune homme et une jeune fille, s’imprègnent d’une diversité de significations transcendantales.
Cette véranda du nord était garnie de plantes grimpantes. Freya, dont la chambre ouvrait de ce côté, l’avait meublée comme un boudoir, avec des chaises cannées et un sopha. Sur ce sopha, Jasper et elle étaient assis aussi près l’un de l’autre que cela se peut en ce monde imparfait où il est aussi impossible à un corps d’être à deux places à la fois qu’à deux corps d’être à une seule place en même temps. Ils avaient passé là tout l’après-midi et je ne puis dire que leur conversation ait été complètement dénuée de sens. Comme elle l’aimait avec une judicieuse inquiétude de le voir se briser le cœur par quelque fâcheuse imprudence, Freya, naturellement, lui parlait avec modération. Quant à lui, autant il était nerveux et brusque quand il était loin d’elle, autant, à sa vue, il était dominé par l’émerveillement de se sentir aimé. Fils d’un père âgé, ayant perdu sa mère de bonne heure, lancé encore très jeune à la mer, il n’avait guère d’expérience en fait de tendresse.
Sur cette véranda retirée, abritée de feuillages, et à cette heure tardive de l’après-midi, il se pencha et, s’emparant des mains de Freya, se mit à les embrasser l’une après l’autre, tandis qu’elle souriait et le regardait faire avec une bienveillante compassion. A ce même moment Heemskirk, venant du nord, s’approchait de la maison.
Antonia veillait de ce côté. Mais elle n’exerçait pas une très bonne surveillance. Le soleil sa couchait ; elle savait que sa jeune maîtresse et le capitaine du Bonito étaient sur le point de se séparer. Elle marchait de long en large dans ce bosquet poussiéreux, une fleur dans les cheveux, en fredonnant à mi-voix, lorsque tout à coup, à deux pas d’elle, elle vit le lieutenant déboucher derrière un arbre. Elle fit un bond de côté comme une biche effrayée, mais Heemskirk, qui avait aussitôt compris ce qu’elle faisait là, s’élança sur elle, la saisit par le bras et lui mettant son autre main sur la bouche :
— « Si tu fais le moindre bruit, je te tords le cou. »
La férocité de cette image terrifia la pauvre fille. Heemskirk avait parfaitement vu sur la véranda la tête dorée de Freya et une autre tête tout auprès. Il n’eut pas de mal à traîner la fille avec lui par un chemin en demi-cercle vers les communs où il l’envoya d’une poussée dans la direction d’un groupe de cabanes de bambous affectées aux serviteurs.
Elle ressemblait fort à la fidèle camériste de la comédie italienne ; mais, terrorisée, elle s’empressa, sans un cri, d’échapper à ce petit homme rondelet, aux yeux noirs et dont la poigne avait la fermeté d’une vis. Toute tremblante, extrêmement effrayée et retenant pourtant une envie de rire, elle le vit entrer dans la maison par derrière.
L’intérieur du bungalow était divisé par deux couloirs qui se croisaient au milieu. Arrivé à cet endroit, en tournant la tête légèrement à gauche, Heemskirk acquit la certitude d’une intimité qui contredisait si complètement les assurances du vieux Nelson qu’il en chancela presque, tandis qu’une bouffée de sang lui montait à la tête. Deux formes blanches qui se détachaient sur la lumière, se tenaient dans une attitude qui ne laissait aucun doute. Freya entourait de ses bras le cou de Jasper. Leurs visages étaient collés l’un contre l’autre, et Heemskirk s’éloigna, tandis qu’un flot de jurons l’étouffait ; une fois dans la véranda de l’ouest, il buta contre une chaise et se laissa tomber sur une autre comme si ses jambes se dérobaient sous lui. Il avait trop longtemps pris l’habitude de s’approprier Freya dans sa pensée. « C’est ainsi que vous entretenez vos visiteurs, vous… » pensa-t-il, si furieux qu’il ne pouvait même pas trouver une épithète assez injurieuse.
Freya se dégagea un peu et écarta sa tête.
— « Quelqu’un est entré », murmura-t-elle. Jasper, qui la tenait étroitement serrée contre lui tout en la regardant, suggéra tranquillement : « Votre père ».
Freya essaya de se dégager tout à fait, mais elle n’avait pas le courage de le repousser vraiment avec les mains.
— « Je crois que c’est Heemskirk ! » murmura-t-elle.
Tout en plongeant dans ses yeux avec un ravissement tranquille, le son de ce nom lui fit esquisser un vague sourire.
— « Cet imbécile s’amuse à démolir mes balises à la sortie de la rivière », murmura-t-il. Il n’attachait pas d’autre importance à l’existence d’Heemskirk : mais Freya se demandait si le lieutenant les avait vus.
— « Laissez-moi, mon petit », déclara-t-elle à voix basse mais résolument. Jasper obéit, et se reculant aussitôt, continua à contempler le visage de Freya sous un autre angle. « Il faut que j’aille voir », se dit-elle avec anxiété.
Elle lui ordonna rapidement d’attendre un peu, puis de passer dans la véranda opposée et d’aller fumer tranquillement un cigare avant de se montrer.
— « Ne restez pas tard ce soir ! » fut sa dernière recommandation avant de le quitter.
Après quoi Freya se dirigea d’un pas rapide et léger vers la véranda qui faisait face à l’ouest. Tout en franchissant la porte elle s’arrangea pour faire retomber les rideaux à l’extrémité du passage, de façon à couvrir la retraite de Jasper. Aussitôt qu’il la vit, Heemskirk se mit brusquement sur pied comme s’il allait se jeter sur elle. Elle s’arrêta et il lui fit un salut exagérément cérémonieux.
Ce salut irrita vivement Freya.
— « Oh ! c’est vous, Monsieur Heemskirk. Comment allez-vous ? »
Sa voix avait son intonation habituelle. Il ne pouvait pas distinguer complètement son visage dans le demi-jour de la véranda. Il n’osait pas se risquer à parler, tant ce qu’il avait vu avait allumé sa rage. Et quand elle eut ajouté avec sérénité : « Papa va venir dans un instant », il lui adressa mentalement d’abominables injures, avant qu’aucun son ne parvînt à franchir ses lèvres contractées.
— « J’ai déjà vu votre père. Nous avons eu une conversation aux séchoirs. Il m’a dit des choses très intéressantes. Oh ! très… »
Freya s’assit. Elle pensait : « Il nous a vus, c’est sûr. » Elle n’en avait pas la moindre honte. Elle appréhendait seulement quelque absurde ou fâcheuse complication. Mais elle ne pouvait concevoir à quel point Heemskirk (dans sa pensée) s’était approprié sa propre personne. Elle essaya de faire la conversation.
— « Vous arrivez de Palembang, je suppose ? »
— « Hein ? Quoi ? Ah ! oui ! J’arrive de Palembang. Ha ! ha ! ah ! Vous savez ce que votre père m’a dit ? Il m’a dit qu’il craignait que vous ne vous ennuyiez ici. »
— « Et je suppose que vous allez en croisière aux îles Moluques », continua Freya qui désirait, si possible, obtenir quelque renseignement utile pour Jasper. En même temps elle était toujours satisfaite de savoir ces deux hommes à quelques centaines de milles l’un de l’autre quand elle ne les avait pas sous les yeux.
Heemskirk grommela d’un air furieux.
— « Oui. Aux Moluques », tout en continuant à regarder cette silhouette à demi distincte. « Votre père trouve que c’est bien calme ici pour vous. Je vous le dis, Mademoiselle Freya. Il n’y a pas sur la terre un endroit si calme qu’une femme n’y puisse trouver une occasion de s’y moquer de quelqu’un. »
Freya pensa : « Je ne vais pas le laisser me provoquer. » Le boy Tamil, qui était le principal serviteur de Nelson, entra, apportant les lumières. Avec force précisions elle lui indiqua où placer les lampes et lui commanda d’apporter le plateau avec le gin et le bitter et de dire à Antonia de venir au bungalow.
— « Il faut que je vous laisse seul un moment, Monsieur Heemskirk », dit-elle.
Et elle alla dans sa chambre changer de robe. Ce qu’elle fit rapidement, car elle voulait revenir sur la véranda avant que son père et le lieutenant ne se retrouvassent ensemble. Elle comptait diriger la conversation de la soirée entre ces deux-là. Mais Antonia, encore tout effrayée, lui montra sur son bras un bleu qui souleva l’indignation de Freya.
— « Il est sorti du buisson et a sauté sur moi comme un tigre », déclara la fille, tout en riant nerveusement avec un regard d’effroi.
— « La brute ! » pensa Freya. « Il avait donc l’intention de nous espionner ». Elle était furieuse, mais le souvenir de cet épais Hollandais dans son pantalon blanc large aux hanches et serré à la cheville, avec ses pattes d’épaules et sa tête noire en boule, la regardant à la lumière des lampes, était à la fois si repoussant et si comique qu’elle ne put réprimer une grimace. Puis l’inquiétude la reprit. Les absurdités de ces trois hommes lui en donnaient de justes raisons : l’impétuosité de Jasper, les craintes de son père, l’engouement d’Heemskirk. Elle ne ressentait que de la tendresse pour les deux premiers, et elle prit le parti de mettre en œuvre toute sa diplomatie féminine. Tout ceci, se dit-elle, va finir une fois pour toutes avant qu’il soit longtemps.
Dans la véranda, Heemskirk, vautré sur une chaise, les jambes allongées et sa casquette blanche sur le ventre, s’abandonnait à une violente fureur, absolument incompréhensible pour une femme comme Freya. Il avait le menton sur la poitrine, ses yeux étaient rivés sur la pointe de ses souliers. Freya l’observa derrière le rideau. Il ne bougeait pas. Il était ridicule. Mais cette immobilité absolue était impressionnante. Elle rebroussa chemin le long du couloir jusqu’à la véranda de l’est, où Jasper était resté assis tranquillement dans l’obscurité, comme on le lui avait demandé, comme un petit garçon bien sage.
Elle siffla : « Pstt ». D’un bond il fut près d’elle.
— « Oui. Qu’y a-t-il ? » murmura-t-il.
— « C’est ce cancrelat », chuchota-t-elle avec hésitation. Sous l’impression de la sinistre immobilité d’Heemskirk, elle avait à moitié résolu de dire à Jasper qu’on les avait vus. Mais elle n’était pas du tout sûre qu’Heemskirk en soufflerait mot à son père, — et en tout cas pas ce soir même. Elle se persuada rapidement que le mieux était de tenir Jasper à l’écart aussi tôt que possible.
— « Qu’est-ce qu’il a fait ? » demanda calmement Jasper à voix basse.
— « Oh ! rien ! rien. Il est là-bas et il a l’air fâché. Mais vous savez comment il passe son temps à ennuyer papa. »
— « Votre père n’est pas du tout raisonnable », déclara Jasper d’un ton sentencieux.
— « Je ne sais pas », dit-elle d’un air de doute. La crainte que les autorités inspiraient au vieux Nelson avait légèrement déteint sur la jeune fille à force de vivre dans cette atmosphère jour après jour. « Je ne sais pas. Papa a peur d’être réduit à la mendicité, comme il dit, sur ses vieux jours. Écoutez, mon petit, il vaut mieux partir demain, en tout cas. »
Jasper avait espéré passer un autre après-midi avec Freya, un après-midi de félicité paisible, avec la jeune fille à son côté et son brick sous les yeux, à se représenter son bonheur prochain. Son silence exprima éloquemment sa déception, et Freya pouvait le comprendre. Elle aussi était déçue. Mais c’était à elle d’être raisonnable.
— « Nous n’aurons pas un moment à nous avec ce cancrelat dans la maison », déclara-t-elle d’une voix précipitée. « Alors à quoi bon rester ? Il ne s’en ira pas tant que le brick sera ici. Vous savez bien qu’il ne s’en ira pas. »
— « Il faudrait le signaler pour sa paresse », murmura Jasper avec un petit rire vexé.
— « Tenez-vous prêt à partir au petit jour », lui recommanda Freya dans un souffle.
Il la retenait comme peut le faire un amoureux. Elle lui faisait ces recommandations sans ardeur, parce qu’il lui en coûtait trop de le repousser. Il lui murmura à l’oreille, en lui passant le bras autour de la taille :
— « La prochaine fois que nous nous retrouverons, la prochaine fois que je vous tiendrai comme ceci, ce sera à bord. Vous et moi, sur le brick… Le monde entier, la vie entière… » Et alors il éclata :
— « Comment puis-je attendre ? J’ai une telle envie de vous enlever, tout de suite. Je voudrais courir avec vous dans mes bras…, jusqu’au bas du sentier…, sans broncher… sans toucher terre… »
Elle était immobile. Elle écoutait vibrer dans sa voix l’accent de la passion. Elle se disait que si elle murmurait « oui », si faiblement que ce fût, si elle y consentait d’un soupir, il le ferait. Il était capable de le faire… Sans toucher terre. Elle ferma les yeux et se prit à sourire dans l’obscurité ; en proie à un délicieux vertige, elle s’abandonna, un moment, dans ses bras. Mais avant qu’il n’eût eu la tentation de resserrer son étreinte, elle s’en était déjà dégagée et, à un pas de lui, elle avait repris possession d’elle-même.
Telle était la fermeté de Freya. Elle fut touchée du profond soupir qui, du visage blanc de Jasper immobile, arriva jusqu’à elle.
— « Vous êtes un fou », lui dit-elle en frissonnant. Puis changeant de ton : « Personne ne pourrait m’enlever. Pas même vous. Je ne suis pas de celles qu’on enlève ». La force de cette affirmation sembla faire osciller un peu sa forme blanche, puis elle se détendit : « Ne vous suffit-il pas de savoir que vous m’avez… que vous m’avez entraînée ? » ajouta-t-elle avec tendresse.
Il murmura un mot caressant et elle poursuivit :
— « Je vous l’ai promis, — je vous ai dit que je viendrai, et je viendrai de mon propre gré. Vous m’attendrez à bord. Je monterai l’échelle, — toute seule ; et je vous rejoindrai sur le pont et je vous dirai : « Me voici. » Et alors, et alors je serai enlevée. Mais ce ne sera pas un homme qui m’enlèvera, ce sera le brick, votre brick, notre brick… Je l’adore. »
Un son inarticulé lui parvint, comme un gémissement de plaisir ou de peine, et elle s’arracha à lui. Il y avait cet autre homme sur l’autre véranda, cet aigre et noir Hollandais qui pouvait tout gâter entre Allen et son père, amener une discussion, des mots fâcheux, peut-être des coups. Quelle horrible situation ! Mais, même en écartant cette affreuse extrémité, elle frissonnait à la pensée de passer encore trois mois avec un pauvre homme absurde, tourmenté, fâché, absorbé. Et quand le jour viendrait, le jour et l’heure, que ferait-elle si son père essayait de la retenir de force, — comme c’était possible, après tout ? Pourrait-elle lutter avec lui corps à corps, véritablement ? Mais c’était surtout des lamentations et des supplications qu’elle avait peur. Pourrait-elle les supporter ? Quelle odieuse, ridicule et cruelle situation ce serait !
— « Mais cela n’arrivera pas. Il ne dira rien », pensait-elle tout en se dirigeant rapidement vers la véranda. Et, voyant qu’Heemskirk n’avait pas bougé, elle s’assit sur une chaise près de la porte et resta les yeux fixés sur lui. Le lieutenant, en dépit de sa fureur, n’avait pas changé d’attitude : sa casquette seulement était tombée et traînait par terre. Il fronça ses épais sourcils noirs, tout en l’observant du coin de l’œil. Et ce regard de côté, ce nez recourbé, toute cette grosse personne mal bâtie, étalée là, semblèrent à Freya si singulièrement comiques, que, si troublée qu’elle fût intérieurement, elle ne put retenir un sourire. Elle fit de son mieux pour donner à ce sourire un caractère conciliant. Elle ne voulait pas provoquer Heemskirk sans nécessité.
Et, à la vue de ce sourire, le lieutenant se sentit mollir. Il ne lui était jamais entré dans l’esprit que son apparence extérieure, celle d’un officier de marine en uniforme, pouvait paraître ridicule à une fille sans importance, — la fille du vieux Nielsen. Le souvenir de ses bras autour du cou de Jasper l’irritait encore et l’excitait. « La coquine ! » pensait-il. « Elle sourit, hein ? C’est ainsi que vous vous amusez. Vous vous moquez de votre père à merveille, n’est-ce pas ? Vous aimez cette sorte de plaisanterie, n’est-ce pas ? Eh bien ! nous verrons… » Il ne changea pas de position, mais sur ses lèvres pincées flotta aussi un sourire, un sourire aigre et de mauvais augure, tandis que son regard se remit à contempler la pointe de ses souliers.
Freya se sentait brûler d’indignation. Elle était radieusement blonde dans la lumière de la lampe, ses belles mains posées l’une sur l’autre… « L’odieuse créature », pensait-elle. Son visage soudain s’empourpra de colère… « Vous avez effrayé ma femme de chambre », lui dit-elle à haute voix. « Qu’est-ce qui vous a pris ? »
Il pensait si profondément à elle que le son de sa voix prononçant ces mots inattendus le troubla extrêmement. Il releva brusquement la tête avec un air si égaré que Freya insista avec impatience :
— « Je veux dire Antonia. Vous lui avez fait un bleu au bras. Qu’est-ce que cela signifie ? »
— « Vous voulez vous quereller avec moi ? » demanda-t-il avec embarras et quelque stupéfaction. Il clignait des yeux comme un hibou. Il avait vraiment l’air ridicule et Freya, comme un sens aigu du ridicule extérieur :
— « Ma foi, non ! Je n’y tiens pas. » Elle ne put se contenir. Elle éclata de rire, un rire clair et nerveux auquel Heemskirk s’associa soudain avec un rude « Ha ! ha ! ha ! »
Un bruit de voix et de pas se fit entendre dans le couloir et Jasper, accompagné de Nelson, entra. Le vieux Nelson lança vers sa fille un regard approbateur, car il aimait qu’on mît le lieutenant de bonne humeur. Et il s’associa à leur gaieté : « Maintenant, lieutenant, allons dîner », dit-il, en se frottant joyeusement les mains. Jasper était allé s’appuyer à la balustrade. Le ciel était rempli d’étoiles et, dans cette nuit de velours bleu, la baie, en contre-bas, était d’un noir plus profond, où les points rougeâtres des feux de mouillage du brick et de la canonnière avaient l’air d’étincelles en suspens. « La prochaine fois que ces feux de mouillage brilleront là en bas, j’attendrai qu’elle vienne sur la dunette me dire : « Me voici », pensait Jasper : et il sentait son cœur se gonfler dans sa poitrine, dilaté par un bonheur si pesant qu’il lui arracha presque un cri. Il n’y avait pas la moindre brise. Aucune feuille au-dessous de lui ne frémissait et la mer même n’était qu’une ombre immobile et muette. Au loin, de pâles éclairs, les éclairs de chaleur des Tropiques, jouaient parmi les étoiles basses, étincelles brusques, vagues, dont la mystérieuse succession semblait les signaux incompréhensibles de quelque distante planète.
Le dîner se passa tranquillement. Freya, calme mais pâle, était placée en face de son père. Heemskirk affecta de ne parler qu’au vieux Nelson. La tenue de Jasper fut exemplaire. Il sut contenir ses regards, plongé dans le sentiment de la présence de Freya, comme on se baigne dans le soleil sans lever les yeux vers le ciel. Et presque aussitôt après le dîner, obéissant aux instructions qu’il avait reçues, il déclara qu’il lui fallait regagner son bord.
Heemskirk ne levait pas les yeux. Enfoncé dans son rocking-chair et tirant sur son cigare, il semblait préparer d’un air morose quelque abominable éclat. C’était du moins l’impression qu’il faisait à Freya. Le vieux Nelson s’empressa de dire : « Je descends avec vous. » Il avait commencé une conversation sur les dangers de la côte de la Nouvelle-Guinée et voulait raconter à Jasper quelques-unes de ses expériences du temps où il y était. Jasper était un si bon public ! Freya fit un mouvement pour les accompagner, mais son père fronça les sourcils, hocha la tête et indiqua d’une manière significative l’immuable Heemskirk qui, les yeux mi-clos, continuait à souffler sa fumée, en avançant les lèvres. Il ne fallait pas laisser le lieutenant seul. Il pourrait s’en offenser, peut-être.
Freya se rendit à ces signes. « Peut-être vaut-il mieux que je reste », pensa-t-elle. Les femmes ne sont pas généralement portées à passer en revue leur conduite, encore moins à la condamner. Les embarrassantes absurdités masculines sont le plus souvent responsables de cet état de choses. Mais, en regardant Heemskirk, Freya éprouva du regret et même quelque remords. Son gros corps au repos donnait la sensation d’un être gavé ; mais en fait il avait fort peu mangé. Il avait beaucoup bu, en revanche. Les lobes charnus de ses vilaines oreilles étaient écarlates. Elles flamboyaient auprès des joues plates et jaunes. Il resta longtemps sans même lever ses cils bruns. Être à la merci d’une pareille créature était vraiment humiliant : et Freya, qui finissait toujours par être franche avec elle-même, pensait avec regret : « Si seulement j’avais tout dit à papa dès le début ! Mais quelle vie impossible ne m’eût-il pas faite ? » Oui : les hommes ont bien des façons d’être absurdes : charmantes, comme Jasper, impraticables, comme son père, odieuses, comme cet être grotesquement vautré dans ce fauteuil. Fallait-il s’expliquer avec lui ? Peut-être n’était-ce pas nécessaire. « Oh ! je ne peux pas lui parler », pensa-t-elle. Et quand Heemskirk, toujours sans la regarder, se mit résolument à écraser sur le plateau à café son cigare à demi fumé, elle prit peur : elle s’avança vers le piano, l’ouvrit brusquement et commença à en frapper les touches avant même de s’être assise.
En un instant la véranda, tout le bungalow de bois dépourvu de tapis et construit sur pilotis, s’emplit de sons bruyants et confus. Mais elle n’en entendait pas moins, elle sentait peser sur le parquet les pas lourds du lieutenant qui allait et venait dans son dos. Il n’était pas absolument ivre, mais il avait assez bu pour que les suggestions d’une imagination excitée pussent lui sembler réalisables et même habiles, remarquablement habiles. Freya, qui le sentait arrêté juste derrière elle, n’en continua pas moins à jouer sans tourner la tête. Elle jouait avec feu un morceau très brillant, mais en entendant sa voix elle se sentit devenir glacée. Ce fut la voix, pas les mots. L’insolente familiarité de l’intonation l’épouvanta à tel point qu’elle ne comprit pas d’abord ce qu’il disait. Il est vrai que son articulation était pâteuse.
— « Je soupçonnais… Je soupçonnais naturellement quelque chose de vos petites histoires. Je ne suis pas un enfant. Mais de soupçonner à voir, — voir, vous entendez bien, — il y a une énorme différence. Une pareille chose… Ma foi ! On n’est pas de bois. Et quand un homme a été tourmenté par une femme comme je l’ai été par vous, Mademoiselle Freya, nuit et jour, cela va sans dire… Mais je suis un homme du monde. Vous devez vous ennuyer ici… Dites-moi, vous n’allez pas bientôt cesser cette musique infernale…? »
Cette dernière phrase fut la seule qu’elle put réellement comprendre. Elle secoua la tête négativement et, au désespoir, mit la pédale forte, mais le son du piano ne parvint pas à couvrir la voix du lieutenant.
— « Seulement, je suis surpris que vous puissiez… Le patron d’un simple bateau de commerce anglais, un garçon quelconque ! Cette tourbe insolente qui infeste les îles ! Je me débarrasserais volontiers de cette engeance ! Tandis que vous avez ici un bon ami, un homme prêt à se mettre à vos pieds, vos jolis pieds, — un officier, un homme de bonne famille. C’est étrange, n’est-ce pas ? mais que voulez-vous ! Vous êtes digne d’un prince ! »
Freya ne tourna même pas la tête. Son visage s’était raidi d’horreur et d’indignation. Cette aventure passait son imagination. Il n’était pas dans son caractère de se lever brusquement et de s’enfuir. Il lui semblait, en outre, que si elle bougeait on ne pouvait savoir ce qui arriverait. Son père allait revenir dans un instant et l’autre serait obligé de partir. Il valait mieux ignorer, — ignorer. Elle continua à jouer fort et correctement, comme si elle eût été seule, comme si Heemskirk n’eût pas existé. Cette façon de faire exaspéra celui-ci.
— « Allez. Vous pouvez tromper votre père », cria-t-il avec colère, « mais vous ne vous moquerez pas de moi. Cessez ce bruit infernal. Freya… Eh ! déesse scandinave de l’Amour. Assez ! vous entendez ? Voilà ce que vous êtes… de l’amour. Mais les dieux païens ne sont que des diables déguisés, et c’est ce que vous êtes, vous aussi : un véritable diable ! Cessez, je vous dis, ou je vous enlève de ce tabouret. »
Debout derrière elle, il la dévorait des yeux : depuis la couronne dorée de sa tête absolument rigide jusqu’à ses talons, la ligne de ses magnifiques épaules, les courbes de sa belle silhouette qui se balançait légèrement devant le clavier. Elle était vêtue d’une robe légère : les manches bordées de dentelle s’arrêtaient aux coudes. Un ruban de satin lui entourait la taille. Dans un accès d’irrésistible témérité il posa ses deux mains sur cette taille, — alors cette exaspérante musique s’arrêta net. Mais si vive qu’elle fût à en éviter le contact (le tabouret se renversa avec fracas) les lèvres d’Heemskirk, visant son cou, posèrent un avide baiser juste derrière son oreille. Un profond silence régna pendant un moment. Puis il se mit à rire doucement.
Il fut quelque peu décontenancé de lui voir un visage blême, immobile et ses grands yeux d’un violet pâle qui le fixaient, pétrifiés. Elle n’avait pas prononcé un seul mot. Elle le regardait, s’appuyant d’une main étendue à l’angle du piano, tandis que, de l’autre, elle frottait machinalement et avec persistance l’endroit que les lèvres d’Heemskirk avaient touché.
— « Qu’y a-t-il ! » dit-il, offensé. « Ça vous étonne ? Écoutez, pas de bêtise. Vous n’allez pas me dire qu’un baiser vous effraye à ce point-là… Je sais à quoi m’en tenir… On ne me fera pas faire le pied de grue. »
Il la regardait en face avec une telle intensité qu’il ne pouvait plus voir distinctement son visage. Autour de lui tout lui semblait embrumé. Il en oublia le tabouret renversé, se prit le pied dedans et buta légèrement, tout en disant d’un ton aimable :
— « Je ne suis pas un idiot, vraiment. Quelques baisers pour commencer… »
Il n’eut pas le temps d’en dire davantage, car sa tête reçut un terrible choc, accompagné d’un bruit pareil à celui d’une explosion. Freya avait allongé son robuste bras avec une telle force que la rencontre de sa paume et de la joue plate du lieutenant le fit à moitié pivoter sur lui-même. Tout en poussant un faible cri rauque, le lieutenant porta ses deux mains au côté gauche de son visage qui avait pris soudain un ton brique. Freya, très droite, ses yeux violets devenus plus sombres, la paume de sa main tremblant encore de ce coup, tandis qu’un sourire retenu montrait légèrement l’éclat de ses dents blanches, entendit le pas lourd et rapide de son père, dans le sentier, en bas de la véranda. Son expression perdit tout caractère agressif et trahit aussitôt une sincère inquiétude. Elle était ennuyée pour son père. Elle se baissa rapidement pour relever le tabouret de piano, comme pour effacer toute trace de ce qui venait de se passer… Mais c’était inutile. Elle avait repris son attitude, une main légèrement posée sur le piano, avant que le vieux Nelson eût atteint le haut des marches.
Pauvre père ! Comme il allait être furieux, et ennuyé ! Et ensuite, que de craintes, que de peine ! Pourquoi n’avait-elle pas été franche avec lui dès le début ? Le regard étonné et innocent de son père l’atteignit au vif. Mais il ne la regardait pas. Il considérait Heemskirk, qui le dos tourné, et les mains à la figure, jurait entre ses dents et (elle le voyait de profil) lui lançait des regards furieux d’un seul œil noir, d’un œil mauvais.
— « Qu’y a-t-il ? » demanda le vieux Nelson, bouleversé.
Elle ne répondit rien. Elle était en train de penser à Jasper sur le pont du brick, regardant vers le bungalow éclairé, et elle eut peur. C’était une bénédiction que l’un d’eux au moins fût à bord, loin de tout cela. Elle souhaitait seulement qu’il pût être à des centaines de milles de là. Et pourtant elle n’était pas certaine de le souhaiter. Si Jasper, à ce moment, avait été mystérieusement poussé à reparaître sur la véranda, elle eût envoyé à tous les diables son entêtement, sa fermeté, sa maîtrise de soi, et elle se fût jetée dans ses bras.
— « Qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ? » insista le vieux Nelson qui ne soupçonnait rien, mais que ce silence irritait. « Il y a un instant tu jouais un morceau, et… »
Freya, incapable de parler, tant elle appréhendait ce qui allait arriver (et elle était en outre fascinée par cet œil noir) fit un léger signe de tête dans la direction du lieutenant comme pour dire : « Il n’y a qu’à le regarder. »
— « Eh ! quoi ! » s’écria le vieux Nelson. « Je vois. Mon Dieu… »
En même temps il s’était approché prudemment d’Heemskirk qui, éclatant en incohérentes imprécations, tapait du pied. L’indignité du coup, la rage de se voir joué, le ridicule de la scène et l’impossibilité de se venger le rendaient fou au point de lui donner envie de hurler de fureur.
— « Oh ! oh ! oh ! » hurlait-il, en arpentant la véranda tout en trépignant comme s’il voulait à chaque pas faire passer son pied à travers le plancher.
— « Eh quoi, êtes-vous blessé ? » demanda le vieux Nelson ahuri. La vérité éclaira soudain son esprit innocent. « Mon Dieu, mon Dieu ! » s’écria-t-il, illuminé. « Va me chercher du cognac, vite, Freya !… Etes-vous sujet à cela, lieutenant ? Sale affaire, hein ? Je connais cela, je connais cela. J’en devenais fou moi-même tout à coup, autrefois… Et la petite bouteille de laudanum dans le placard à pharmacie aussi, Freya ! Regarde bien… Tu ne vois pas qu’il a mal aux dents ? »
Et quelle autre explication aurait en effet pu se présenter à l’esprit sans malice du pauvre vieux Nelson, en voyant cette joue tenue à deux mains, ces regards furieux, ces trépignements, l’agitation désordonnée de ce corps ? Il eût fallu une pénétration surnaturelle pour en découvrir la véritable cause. Freya n’avait pas bougé. Elle observait le regard noir et sauvagement inquisiteur qu’Heemskirk fixait sur elle. « Ah ! tu voudrais bien être parti ! » se disait-elle. Elle le regardait sans broncher. La tentation de mettre fin à tout sans plus d’ennuis, fut irrésistible. Elle fit à son père un presque imperceptible geste d’assentiment et sortit.
— « Rapporte vite ce cognac », cria le vieux Nelson, comme elle disparaissait dans le couloir.
Heemskirk se soulagea en lançant dans sa direction une bordée d’injures, en hollandais et en anglais. Il divaguait tout son soûl, arpentant la véranda, bousculant les chaises, tandis que le vieux Nelson (ou Nielsen) dont la sympathie était vivement éveillée par ces preuves d’une violente souffrance, s’empressait autour de son cher (et redouté) lieutenant, comme une poule autour de son poussin.
— « Mon Dieu ! mon Dieu ! Ça fait si mal ? Je connais bien ça. Il y avait des fois où j’effrayais ma pauvre femme. Est-ce que ça vous arrive souvent, lieutenant ? »
Heemskirk l’écarta brutalement, en poussant un rire bref comme celui d’un fou. Mais son hôte trébuchant ne le prit pas mal : un homme qu’un violent mal de dents met hors de lui n’est pas responsable.
— « Allez dans ma chambre, lieutenant », lui dit-il avec empressement. « Jetez-vous sur mon lit. Nous vous donnerons quelque chose pour vous soulager dans un instant. »
Il saisit le pauvre patient par le bras et l’entraîna doucement vers le lit sur lequel Heemskirk, dans un nouvel accès de rage, se jeta avec une telle violence qu’il rebondit sur le matelas à la hauteur d’un pied au moins.
— « Eh ! bien, vrai ! » s’écria Nelson atterré. Et sans plus attendre il se précipita pour aller chercher le cognac et le laudanum, fort ennuyé de voir qu’on mettait si peu d’empressement à abréger les tortures de son précieux invité. En fin de compte il rapporta ces choses lui-même.
Une demi-heure plus tard il s’arrêta dans le corridor, surpris d’entendre à plusieurs reprises un bruit faible, d’une nature mystérieuse et qui tenait le milieu entre le rire et les sanglots. Il fronça le sourcil ; puis il se dirigea droit vers la chambre de sa fille et frappa à la porte.
Freya, son pâle visage encadré par ses cheveux blonds qui tombaient sur une robe de chambre bleu foncé, entr’ouvrit la porte.
La pièce n’était que faiblement éclairée. Antonia, pelotonnée dans un coin, se balançait en poussant de faibles gémissements. Le vieux Nelson n’avait pas une grande expérience des diverses sortes de rire féminin, mais il était sûr d’avoir entendu rire.
— « C’est vraiment très peu charitable, très peu charitable », dit-il, d’un air très mécontent. « Je me demande ce qu’un homme qui souffre a de si amusant ? J’aurais cru qu’une femme, — une jeune fille… »
— « Il était si drôle », murmura Freya, dont les yeux étincelaient étrangement dans la demi-obscurité du couloir. « Et puis, tu sais, il ne me plaît pas », ajouta-t-elle, d’une voix hésitante.
— « Drôle ? » répéta le vieux Nelson, stupéfait de découvrir une telle insensibilité dans un être si jeune. « Il ne te plaît pas ! Veux-tu dire que parce qu’il ne te plaît pas, tu…? Pourquoi ? c’est simplement cruel. Tu ne sais pas que c’est une des plus atroces sortes de souffrance. Il y a des chiens qui en sont devenus fous. »
— « Il a certainement l’air d’être devenu fou », reprit Freya avec un effort, comme si elle luttait contre un sentiment caché.
Mais son père était lancé.
— « Et tu sais comment il est. Il remarque tout. C’est un homme à s’offenser au moindre prétexte, — comme tous les Hollandais, — et je tiens à rester en bons termes avec lui. C’est comme cela, ma fille : si le rajah allait faire quelque sottise, — et tu sais comme moi combien il est boudeur et indocile, — si les autorités se mettaient dans la tête que mon influence sur lui n’est pas bonne, tu te trouverais sans un toit sur la tête… »
— « C’est insensé, papa ! » s’écria-t-elle, d’une voix mal assurée, et elle s’aperçut qu’il était en colère, assez en colère pour devenir ironique : oui, le vieux Nelson (ou Nielsen), ironique. Juste un éclair.
— « Bien sûr, si tu as des ressources personnelles, une maison, une plantation que j’ignore… » Mais il était incapable de soutenir longtemps ce ton-là. « Je te dis qu’ils me chasseraient d’ici », murmura-t-il avec force, « sans la moindre compensation, cela va sans dire. Je connais ces Hollandais. Et le lieutenant est un homme à mettre tout en branle. Il a l’oreille des fonctionnaires influents. Je ne voudrais le blesser pour rien au monde, pour rien au monde, — sous quelque prétexte que ce soit. Qu’est-ce que tu dis ?… »
Ce n’avait été qu’une exclamation inarticulée. Si jamais elle avait eu la moindre intention de tout lui dire, elle y avait maintenant renoncé. C’était impossible, à la fois, par égard pour la dignité de son père et pour le repos de son pauvre esprit.
— « Il ne m’intéresse pas beaucoup moi-même », avoua dans un soupir le vieux Nelson. « Il se sent mieux maintenant, reprit-il après un silence. Je lui ai donné mon lit pour la nuit. Je dormirai sur la véranda, dans le hamac. Non, je ne peux pas dire qu’il me plaise beaucoup non plus, mais de là à rire d’un homme parce qu’il devient fou de douleur, il y a une distance. Je suis surpris, Freya. Il a un côté de la figure tout à fait rouge. »
Les épaules de la jeune fille tremblaient convulsivement sous les mains qu’il avait posées paternellement sur elles. La moustache ébouriffée lui balaya le front comme il l’embrassait en lui souhaitant bonne nuit. Elle referma la porte et revint jusqu’au milieu de la pièce avant de se laisser aller à un rire las, sans aucune vivacité.
— « Rouge. Un peu rouge », se répétait-elle. « Je l’espère bien, ma foi. Un peu… »
Ses cils étaient humides. Antonia, dans son coin, gémissait et riait, et l’on ne pouvait dire où finissaient les gémissements et où commençaient les rires.
La maîtresse et la servante s’étaient mutuellement énervées, car Freya, en s’enfuyant dans sa chambre, y avait trouvé Antonia et lui avait tout raconté.
— « Je t’ai vengée, ma fille », s’était-elle écriée.
Et elles s’étaient mises à pleurer de rire et à rire en pleurant, tout en échangeant des recommandations. « Chut, pas si fort ! Reste tranquille ! » disait l’une et « J’ai si peur… Quel méchant homme ! » disait l’autre.
Antonia avait très peur d’Heemskirk. Son aspect lui faisait peur, ses yeux et ses sourcils, sa bouche, son nez et ses jambes. Rien n’était plus rationnel. Elle pensait que c’était un méchant homme parce que, à ses yeux, il en avait l’air. Dans la pénombre de la pièce où ne brûlait qu’une veilleuse à la tête du lit de Freya, la camériste, sortant de son coin, se traîna aux pieds de sa maîtresse, et murmura, suppliante :
— « Il y a le brick. Le capitaine Allen. Courons-y tout de suite, oh ! courons-y ! J’ai si peur ! Courons. Courons ! »
— « Moi ! M’enfuir ! » pensait Freya, sans abaisser son regard sur sa servante terrifiée. « Jamais ! »
Toutes les deux, l’énergique maîtresse, sous la moustiquaire, et la servante terrorisée couchée en rond sur une natte au pied du lit, ne dormirent guère cette nuit-là. Celui qui ne dormit pas du tout, ce fut le lieutenant Heemskirk. Il resta étendu sur le dos, à remâcher sa colère en regardant dans le noir. Des visions flamboyantes et d’humiliantes réflexions se succédaient dans son esprit, y entretenant, y accroissant la colère. Une jolie histoire à raconter ! Il ne fallait absolument pas que cela se sût. Il fallait dévorer cet outrage en silence. Charmante affaire ! Dupé, bafoué et frappé par cette femme, — et probablement dupé aussi par le père. Mais, non ! Nielsen n’était qu’une victime de plus de cette coquine éhontée, de cette impudente, de cette fine mouche, qui riait, embrassait, mentait…
— « Non ; il ne m’a pas dupé », pensait le lieutenant torturé. « Mais je ne serai pas fâché de lui faire payer cela, tout de même, pour être un pareil imbécile… »
Oui, un de ces jours, peut-être. Il avait du moins pris une résolution : celle de sortir de très bonne heure de cette maison. Il ne pensait pas pouvoir se retrouver en face de cette femme sans se mettre hors de lui.
« Enfer et damnation ! Quatre cent mille diables ! Je vais étouffer ici avant qu’il ne fasse jour ! » se disait-il à lui-même, étendu rigide sur le lit de Nelson, en s’efforçant de respirer.
Il se leva à la pointe du jour et se disposa à ouvrir la porte précautionneusement. De faibles bruits dans le couloir l’inquiétèrent, et de l’endroit où il resta caché il vit Freya qui sortait. A cette vue il ne se sentit plus le courage de se glisser par l’entre-bâillement de la porte, mais il pouvait apercevoir par cette petite fente l’extrémité de la véranda. Freya s’était dirigée de ce côté pour voir le brick doubler la pointe. Elle portait sa robe de chambre bleue : elle était pieds nus parce que, n’ayant pu dormir que vers le matin, elle n’avait fait qu’un bond, dans la crainte d’arriver trop tard. Heemskirk ne l’avait jamais vue ainsi, avec ses cheveux qui épousaient doucement la forme de sa tête et formaient une tresse blonde dans son dos, et avec cet air d’extrême jeunesse, cette intensité, cette vie. Il en resta d’abord interdit, puis il se mit à grincer des dents. Il ne pouvait vraiment pas se trouver en face d’elle. Il marmotta un juron et resta immobile derrière la porte.
Elle poussa un long soupir en apercevant le brick qui venait d’appareiller et prit la longue-vue de Nelson qui était suspendue à des crochets, assez haut contre le mur. La large manche de la robe de chambre glissa, découvrant son bras blanc jusqu’à l’épaule. Heemskirk, saisissant brusquement la poignée de la porte comme pour la broyer, se sentit comme un homme ivre qu’on vient de remettre sur ses pieds.
Freya savait qu’il l’observait. Elle l’avait vu. Elle avait vu la porte bouger au moment où elle sortait du couloir. Elle savait qu’il avait les yeux fixés sur elle, et en ressentait une dédaigneuse amertume, un triomphant mépris.
— « Ah ! tu es là ! » pensait-elle, en ajustant la lorgnette : « Eh bien, regarde alors ! »
Les îlots verts semblaient des ombres noires, la mer cendrée était lisse comme du verre, la robe claire de l’aube incolore sur laquelle le brick ne semblait qu’une ombre montrait vers l’orient un ourlet de lumière. Aussitôt que Freya eut distingué Jasper qui sur le pont, dirigeait sa propre lorgnette vers le bungalow, elle laissa retomber la sienne et leva ses deux beaux bras blancs au-dessus de sa tête. Dans cette attitude d’élan suprême, elle demeurait immobile, rayonnante de se savoir l’objet de l’adoration que Jasper adressait à la forme que de là-bas il voyait dans le champ de sa lorgnette ; et réchauffée en même temps par le sentiment de la passion mauvaise, des yeux brûlants de convoitise que l’autre tenait rivés dans son dos. La ferveur de son amour, le caprice de son esprit, et cette mystérieuse connaissance de la nature masculine que les femmes apportent en naissant, faisaient naître en elle cette pensée.
— « Tu regardes, tu le veux, tu le dois. Eh bien ! tu verras quelque chose. »
Elle porta les deux mains à ses lèvres, et elle envoya un baiser par-dessus la mer, comme si elle voulait jeter son cœur avec lui sur le pont du brick. Son visage était rose, ses yeux brillaient. Son geste passionné, mainte fois répété, semblait vouloir envoyer des baisers par centaines, encore et encore, tandis que le soleil qui montait lentement apportait au monde l’enchantement de la couleur, rendait vertes les îles, bleue la mer, et blanc le brick, — d’un blanc éblouissant dans le déploiement de ses voiles, — avec la tache rouge du pavillon britannique comme une langue de feu à la tête du mât. Et, chaque fois, elle murmurait avec plus de chaleur : « Prends ceci, et encore ceci, et encore… » jusqu’à ce que tout à coup elle laissât retomber ses bras. Elle avait vu le pavillon s’abaisser pour lui répondre, et le moment d’après, la pointe lui masqua la coque du navire. Alors elle se détourna de la balustrade, et, passant lentement devant la porte de la chambre de son père, les yeux baissés, et le visage empreint d’une expression énigmatique, elle disparut derrière le rideau.
Mais au lieu d’aller jusqu’au bout du couloir, elle resta là cachée et immobile pour voir ce qui allait se passer. La grande véranda demeura vide un moment. Puis la porte de la chambre du vieux Nelson s’ouvrit tout à coup et elle en vit sortir Heemskirk chancelant. Il avait les cheveux en broussaille, les yeux rouges, et sa figure non rasée semblait très noire. Il lançait des regards furieux à droite et à gauche : il aperçut sa casquette sur une table, s’en empara et se dirigea vers l’escalier, tranquillement, mais d’une démarche étrange, hésitante, comme le dernier effort d’une force défaillante.
Aussitôt que sa tête eut disparu au-dessous du niveau du plancher, Freya sortit de derrière le rideau, les lèvres serrées, et sans montrer la moindre douceur dans ses yeux. Il n’allait pas partir sans payer le prix. Cela jamais, jamais. Elle était toute vibrante, elle avait goûté du sang. Il fallait faire comprendre à Heemskirk qu’elle savait qu’il l’avait épiée : il fallait qu’il sût qu’on l’avait vu s’esquiver l’oreille basse. Mais courir jusqu’à la barrière et crier derrière lui, c’eût été enfantin, déplacé, vulgaire. Et crier quoi ? Quel mot ? Quelle phrase ? Non ; c’était impossible. Alors que faire ? Elle fronçait les sourcils. Elle découvrit le moyen, courut au piano qui toute la nuit était resté ouvert, et le monstre de palissandre se mit à rugir sauvagement. Elle frappa des accords comme si elle tirait des coups de feu dans la direction de ce gros homme vêtu d’un large pantalon blanc et d’un uniforme noir à pattes d’or, et elle le poursuivit avec le même morceau qu’elle avait joué la veille au soir, une œuvre moderne et passionnée où la musique dépeignait l’amour, et qui avait plus d’une fois rivalisé avec les orages sur ce groupe d’îles. Elle en accentuait le rythme avec une malice triomphante, si absorbée dans cette tâche qu’elle ne remarqua pas la présence de son père qui, après avoir passé sur sa chemise de nuit un vieil ulster à carreaux avait couru jusqu’à la véranda pour savoir la raison de cette exécution matinale. Il la regardait avec stupéfaction.
— « Mais qu’y a-t-il ?… Freya ?… » Sa voix était presque étouffée par le son du piano. « Qu’est devenu le lieutenant ? » cria-t-il.
Elle le regarda comme si son âme était perdue dans la musique, avec des yeux absents.
— « Parti. »
— « Quoi ?… Où ? »
Elle secoua légèrement la tête et se mit à jouer plus fort. Le regard innocemment anxieux du vieux Nelson, partant de la porte ouverte de sa chambre, se mit à explorer toute la pièce de fond en comble, comme si le lieutenant eût été quelque chose d’assez petit pour pouvoir ramper par terre ou grimper au mur. Mais un coup de sifflet strident, venu d’en bas, perça le grondement sonore qui sortait du piano en vagues vibrantes. Le lieutenant était déjà en bas de la baie, sifflant son canot pour l’emmener à bord. Et il semblait extrêmement pressé, car il siffla de nouveau presque aussitôt, attendit un moment, et envoya alors un appel long, interminable, aussi pénible à entendre que s’il eût poussé un cri perçant sans reprendre haleine. Freya cessa soudain de jouer.
— « Il a regagné son bord », s’écria le vieux Nelson tout troublé par cet événement. « Qu’est-ce qui l’a fait partir de si bonne heure ? Drôle de garçon ! Diablement susceptible, aussi ! Je ne serais pas surpris que ce fût ta conduite d’hier soir qui l’ait blessé. Je t’ai prévenue, Freya. Tu lui as, pour ainsi dire, ri au nez, pendant qu’il souffrait les tortures de la névralgie. Ce n’est pas une façon de te faire aimer. Tu l’as froissé. »
Les mains de Freya reposaient maintenant immobiles sur le clavier : elle inclina sa belle tête, en proie à un soudain mécontentement, à une lassitude nerveuse, comme si elle venait de traverser une crise épuisante. Le vieux Nelson (ou Nielsen), l’air affligé, roulait des plans politiques dans sa tête chauve.
— « Je crois que je ferais bien d’aller me renseigner à bord, ce matin, à une heure quelconque », déclara-t-il. « Pourquoi ne m’apporte-t-on pas mon thé ? Tu entends, Freya ? Tu m’as vraiment étonné, je dois te le dire. Je ne pensais pas qu’une jeune fille pouvait être aussi peu charitable. Et le lieutenant se croit un de nos amis ! Quoi ? Non ? Toujours est-il qu’il se dit notre ami, et c’est quelque chose pour quelqu’un dans ma position. Certainement ! Oh ! oui, il faut que j’aille à bord. »
— « Vraiment ? » murmura distraitement Freya : puis, à part elle-même, elle ajouta : « Pauvre homme ! »