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Entre terre et mer

Chapter 2: INTRODUCTION
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About This Book

A trio of short tales set between shore and ocean offers compact narratives that probe the tensions between landbound life and maritime experience. Each story draws on memory and close psychological observation to examine isolation, duty, and moral ambiguity among those touched by sea commerce and coastal communities. The prose balances vivid seascapes and atmospheric detail with restrained, reflective narration, moving from personal recollection to moments of crisis and quiet revelation while unifying the collection through recurring motifs of displacement, longing, and ethical complexity.

INTRODUCTION

Dans l’isolement de sa petite maison d’Aldington, au cœur du comté de Kent, Joseph Conrad, vers le milieu de l’année 1909, était, depuis dix-huit mois, occupé à la composition d’un roman qui, par sa nature même, exigeait un plus grand effort qu’aucun autre pour que fussent maintenues cette impartialité et cette générosité de vues qui sont les caractères essentiels de l’œuvre conradien. Ce roman, qui portait alors le titre provisoire de « Razumow », devait s’appeler « Sous les Yeux d’Occident ». Polonais, dont la jeunesse avait profondément souffert de la tyrannie russe, il lui était plus malaisé qu’à un autre de peindre les personnages et les scènes de ce roman sans s’abandonner à quelque secrète et légitime rancune : il y parvint au prix d’une épuisante tension de son esprit. Quelques mois plus tard il devait écrire à son ami John Galsworthy : « Il y a deux ans que je n’ai vu un tableau, entendu une note de musique, eu un véritable moment de détente dans une conversation. »

Il n’avait interrompu cet accablant labeur, quelques heures par semaine, que pour noter avec facilité, — à l’intention d’une revue qu’un ami venait de fonder, — quelques-uns de ses souvenirs d’enfance et de jeunesse[1]. Il en avait tout justement écrit les dernières pages, le 19 juillet 1909, lorsque la poste lui apporta ce même jour une lettre de six grandes pages, tracée d’une écriture fort lisible et régulière, et signée Carlos M. Marris.

[1] Ils formèrent par le suite le volume dont la traduction française a paru sous le titre de : « Des Souvenirs ».

Ce correspondant inconnu lui exprimait d’abord, en son nom propre et au nom de camarades de la marine à voile, leur admiration et leur gratitude pour cet incomparable recueil d’impressions maritimes et de savoir marin : Le Miroir de la Mer. « Mon exemplaire, disait ce correspondant, a circulé de Timor Dali jusqu’à Pak Nam, et de Manille à Sourabaya, de même, d’ailleurs, que les récits relatifs à Lingard et que Typhon, lord Jim, Jeunesse. Cet homme n’ignorait pas les personnages mêmes et les lieux dont Conrad avait fait les protagonistes et le décor de ses romans de Malaisie : il avait, disait-il, recueilli des faits nouveaux de la bouche même de Joshua Lingard, le neveu de ce fameux Lingard dont les exploits avaient fait longuement rêver l’auteur de la Folie Almayer.

« J’ai navigué avec Joshua Lingard, sur le Rajah Laut », disait encore cette lettre. « Jim Lingard est toujours à Béran, et sa vie est exactement celle que vous avez décrite pour Almayer sur la rivière Pantai. Presque tous ces gens sont morts à présent… Je crois bien qu’il est impossible de voir maintenant une seule voile carrée depuis le Yang Tsé jusqu’à Batavia : les beaux jours de la navigation à voile et des ports remplis de voiliers, à Bangkok, Singapour, Sourabaya, sont passés. Excepté les quelques praus Bugis qui, de temps à autre, font la traversée de Sourabaya à Singapour, on ne voit plus que des vapeurs. »

Au cours de sa lettre, cet inconnu lui donnait encore sur sa propre vie des détails circonstanciés. Elle s’était passée presque toute entière dans les parages de cet Archipel malais que Conrad avait parcouru à peu près de bout en bout. Ce Carlos Marris l’avait longtemps sillonné comme capitaine de petits voiliers qui faisaient le commerce dans ces îles et fort souvent la contrebande de guerre. Il avait été, — comme un des personnages de Conrad, — engagé dans mainte aventure, soit pour aider quelque rajah, soit pour dépister les autorités hollandaises. La marine se transformant à cette époque, il s’était résigné à commander des vapeurs, des caboteurs entre Penang ou Singapour et les îles de la Malaisie. Il avait même, parmi ces navires, commandé le « Vidar », ce vapeur dont Joseph Conrad avait été autrefois le second pendant six mois et sur lequel il avait fait la connaissance du fameux et déplorable Almayer, héros de son premier livre et initiateur de sa carrière littéraire.

Cette lettre propre à réveiller bien des souvenirs à peine assoupis chez l’ancien marin devenu romancier ne lui parvenait pourtant pas de l’autre bout du monde : mais d’Angleterre : de Cookley, en Worcestershire, où ce capitaine Marris était venu se reposer chez des parents après un excès de fatigue et une attaque d’hémiplégie. Originaire de la Nouvelle-Zélande, et ayant établi son foyer à Kedah, il avait hâte d’y retourner et d’y retrouver sa femme indigène, Zahara, princesse de Patani et leur petite fille de huit ans. « Remarquez, écrivait-il encore à Conrad, la ressemblance entre Almayer à Bulungan et moi à Patani. J’ai vécu vingt-deux ans loin d’Europe et d’Angleterre, et je suis ici dégoûté du climat, de la langue, des coutumes ; j’aspire à retourner dans la jungle. » Et il émaille cette lettre anglaise de vers et de proverbes malais : il parle de la petite plantation de cocotiers et de caoutchouc qu’il possède à Kedah.

« J’espère beaucoup, disait-il en terminant sa lettre, que vous nous donnerez d’autres récits d’Extrême-Orient et de nouveaux romans sur « Rajah Laut »[2] et sur le bon vieux temps de 1870 à 1880. Si vous désirez d’autres renseignements sur les coutumes et les mers d’Extrême-Orient, je crois que je pourrais vous les fournir : peu de gens connaissent mieux que moi la vie indigène de cette partie du monde. J’espère bien dans trois mois reprendre la navigation en Extrême-Orient… Avant de quitter l’Angleterre, j’aimerais bien vous rencontrer et avoir une heure de conversation avec vous. La semaine prochaine, je dois aller voir des parents de Lingard. »

[2] C’était le nom donné par les Malais à Tom Lingard.

Joseph Conrad, en 1909, n’était plus tout à fait un inconnu, mais sa réputation ne commençait qu’à peine à franchir ce cercle restreint d’admirateurs qui ne s’était guère accru depuis ses débuts en 1895. Il avait assurément déjà reçu des lettres flatteuses, encourageantes, intéressantes, de lecteurs, d’écrivains, de marins ; mais celle-ci devait lui causer un particulier étonnement.

Depuis plus de vingt ans qu’il avait cessé de parcourir l’Archipel malais, c’était la première fois qu’une voix en ramenait vers lui non seulement les images familières, mais la pensée même de gens qu’il avait crus à jamais disparus de ce monde. Il était si persuadé qu’ils n’entendraient jamais parler de ses livres qu’il n’avait pas hésité à leur conserver dans ses romans ou dans ses contes leurs noms et leurs apparences véritables. Almayer, Lingard, Babalatchi, Abdullah… Cette lettre inattendue semblait un appel de ces fantômes.

Lorsqu’il écrivait « Sous les Yeux d’Occident » ou « Des Souvenirs », Joseph Conrad, pendant les mois précédents, n’avait cessé de plonger dans les lointains arcanes de son étrange passé, passé incompréhensible et mystérieux pour son entourage anglais, douloureux le plus souvent pour lui-même. Et soudain le hasard ramenait vers lui, colorées d’une vie nouvelle, les images d’un passé moins ancien, riche de tous les feux d’une jeunesse dont les reflets l’échauffaient encore.

Conrad ne laissa pas sans réponse cet appel de l’Orient : il n’a pas été possible de retrouver cette réponse, mais le capitaine Carlos Marris y fait allusion dans une seconde lettre que nous avons eue entre les mains, et dans laquelle, exprimant de nouveau son désir de rencontrer le romancier, il ajoutait : « Dites-moi si je puis vous envoyer d’Extrême-Orient quoi que ce soit qui vous rappellerait les lieux et les gens que vous avez connus, ou si je puis transmettre quelque message à de vieux amis de là-bas, je serais trop heureux de vous être de quelque utilité. »

A la suite de cette lettre, dans les premiers jours de septembre, Carlos Marris rendit visite à Conrad. Quelques mois plus tard, en janvier 1910, il lui écrivit encore une lettre de Poulo Tikus, Poulo Penang ; puis ce fut tout ; ce messager du passé était rentré dans la nuit.


Mais l’impression que Conrad ressentit de cette visite ne devait pas, ne pouvait pas être de courte durée : nous en avons un témoignage direct dans ce passage d’une lettre qu’il adressait peu de temps après à un ami :

« J’ai eu la visite d’un homme qui arrive de Malaisie, ç’a été comme la résurrection de nombreux morts, — morts pour moi du moins, car bon nombre d’entre eux vivent encore là-bas et lisent même mes livres, et se sont demandé qui diable avait bien pu venir prendre des notes dans leurs parages. Mon visiteur m’a dit que c’est Joshua Lingard qui a mis le doigt dessus : « Ce doit être ce garçon qui était à bord du Vidar comme second de Craig. » C’est bien moi assurément. Et ce qu’il y a de mieux, c’est que tous ces gens-là d’il y a vingt-deux ans, ont une bonne opinion du chroniqueur de leurs vies et de leurs aventures. On leur donnera encore quelques-unes des histoires qu’ils aiment »[3].

[3] G. Jean-Aubry. « Joseph Conrad : Life and Letters » t. II, p. 103. Lettre à J.-B. Pinker.

Cette visite du capitaine Carlos M. Marris est la cause première du recueil dont nous publions aujourd’hui la traduction et Conrad tint à préciser lui-même son rôle en dédiant ce volume à ce visiteur d’un jour.

Cette période de sa vie dont lui avaient été rappelés ainsi les lieux et l’atmosphère, n’était assurément pas sortie de sa mémoire : elle remontait à quelque vingt ans, c’était celle des derniers mois de l’année 1887, des premiers de l’année suivante : c’était l’époque où, comme second du vapeur Vidar, naviguant entre Singapour et la côte orientale de Bornéo, il avait rencontré Almayer : pendant ces mois-là il avait connu Willems, Abdullah, Babalatchi, Lakamba, Jim Lingard : c’était aussi l’époque, où résignant brusquement son poste de second à bord de ce vapeur, il avait, par le pur effet du hasard, obtenu son premier commandement, cet Otago à bord duquel il devait durant dix-huit mois, sillonner l’Océan Indien, de Bangkok en Australie et d’Australie à l’île Maurice.

Tous les éléments personnels qui entrent dans la composition des trois contes réunis sous le titre de « Entre Terre et Mer » datent de cette époque. Le premier reproduit avec exactitude une aventure authentique : le second combine des circonstances particulières de la vie de Conrad avec un fait essentiel qui lui est entièrement extérieur : le troisième enfin recrée, dans un décor qui lui était familier, une tragédie qu’il n’a connue que par ouï-dire.

L’impression produite par la visite du capitaine Marris avait été si vive que Joseph Conrad n’attendit même pas d’avoir terminé « Sous les Yeux d’Occident » et que, deux mois avant l’achèvement de ce roman, il écrivit en une dizaine de jours, au début de décembre 1909, le premier en date de ces trois contes, le second de ce recueil, « The Secret Sharer » (« le Compagnon Secret »).

Le 14 décembre, il écrivait à Edward Garnett : « Je viens de terminer un conte de douze mille mots en dix jours. Ce n’est pas si mal. Il me fallait mettre Razumow de côté un moment, quoique je ne pensais pas que cela dût prendre dix jours. Faire quelque chose de facile m’a donné confiance. »

Il devait paraître l’année suivante dans les numéros d’août et de septembre du Harper’s Magazine de New-York.

Le début du « Compagnon Secret » s’inspire directement de circonstances précises de la vie de Conrad, circonstances survenues à l’endroit même où il place son récit, c’est-à-dire à la sortie de Bangkok, au débouché du Ménam sur le golfe de Siam. Il s’y était trouvé lui-même au début de 1888. A peine avait-il, à Singapour, renoncé à son poste de second du « Vidar », il s’était vu subitement investi du commandement d’une barque britannique dont le capitaine venait de mourir à la mer. Il n’avait eu que le temps de se rendre de Singapour à Bangkok à bord d’un paquebot, de surveiller le chargement de son nouveau navire, et de descendre la rivière. C’était son premier commandement ; mais à la joie de voir, à trente ans, couronnée sa plus vive ambition, se mêlait le malaise de se sentir plus isolé, plus étranger que jamais. Il ne savait rien de ses officiers, ni de ses hommes, ni de son navire.

Conrad a fait, dans la « Ligne d’Ombre », le récit très précis des premières semaines de ce commandement et des circonstances particulièrement troublantes qui s’y trouvèrent associées. Dans le « Compagnon Secret », il a amalgamé les éléments d’une situation personnelle à une aventure d’autrui. Le fait qui forme le fond même de ce récit, c’est-à-dire l’aventure d’un officier qui a tué un homme d’équipage et se sauve à la nage, était arrivé, — comme Conrad le dit dans sa « Note de l’Auteur », — à bord du « Cutty Sark », vers 1880. Les éléments personnels du récit, ce sont le sentiment d’étrangeté du capitaine vis-à-vis de son équipage et de son navire, et la disposition particulière de la chambre de ce même capitaine. Ces deux éléments sont empruntés directement aux expériences de l’auteur, à bord de l’Otago.

Le sentiment intérieur du récit n’est pas entièrement isolé dans l’œuvre de Conrad, et, quoique d’un développement plus limité, le « Compagnon Secret » peut se rattacher par plusieurs points au grand roman qu’est « Lord Jim ». Ils ont en commun l’idée d’une faute commise sous le coup d’une impulsion et d’un homme qui s’enfonce dans l’inconnu pour se racheter. Lorsque l’on sait, par maint exemple, ce que signifient dans l’œuvre de Conrad les similitudes de noms, on ne peut pas penser que ce soit par hasard qu’il ait donné au héros de ce conte le nom de Leggatt qui n’est pas éloigné de celui de Jim Lingard, et qu’il ait fait de l’un et de l’autre un fils de pasteur et un ancien élève de l’école maritime de Conway. Ce n’est point non plus simple hasard probablement si le navire à bord duquel le « compagnon secret » était officier s’appelle « Sephora », comme un navire dont il est question au chapitre XIII de « Lord Jim ».

Dans toute la correspondance de Conrad qui est venue entre mes mains, je n’ai trouvé, au sujet du « Compagnon Secret », que cette allusion, postérieure de quatre années à la composition du conte, dans une lettre adressée en 1913 à John Galsworthy :

« Je ne puis vous dire quel plaisir m’a fait ce que vous m’écrivez du « Compagnon Secret », et particulièrement du nageur. Je n’ai lu que très peu de comptes rendus, — trois ou quatre en tout : mais dans l’un d’eux on l’appelle une sombre brute ou quelque chose de la sorte. Qui sont donc ces gens qui écrivent dans les journaux ? D’où sortent ces gens-là. J’en ai été littéralement ahuri, car, à la vérité, je voulais en faire ce que vous, vous avez immédiatement vu qu’il était. Et du moment que vous l’avez vu, je me sens réconforté et bien payé de la peine que j’ai prise à sa création, car ce n’était pas une tâche facile. Il était extrêmement malaisé de le maintenir en accord avec le type d’un être qu’a modelé dans une certaine mesure son existence maritime, et qui se trouve en outre affecté, comme il doit l’être, par sa situation. »


Dans une lettre du 17 mai 1910 à ce même ami, Conrad disait : « Je vais me mettre demain à un conte, si le diable le permet. Ce doit être comique, dans un cadre nautique, et le sujet est une affaire de pommes de terre. Comme titre : « Un Sourire de la Fortune. » Puisse ce titre être d’un bon présage ! Seulement, je ne crois guère aux présages. »

Il habitait alors encore à Aldington où l’avait retenu la maladie qui semblait n’avoir attendu pour s’emparer de lui que le moment même, au début de l’année, où il aurait terminé « Sous les Yeux d’Occident ». Conrad, que son extrême nervosité faisait aisément prendre en aversion les maisons où il habitait, ne voulut plus demeurer dans celle-là et, dans les derniers jours de juin, il alla s’installer à Capel House, cette maison d’Orlestone, près d’Ashford (Kent) où il devait passer les huit années suivantes qui devaient être particulièrement favorables à son travail. Il y apportait les premiers feuillets du « Sourire de la Fortune ».

A peine fut-il dans cette nouvelle maison qu’il trouva mauvais ce qu’il avait écrit dans l’autre, et durant les mois de juillet et d’août 1910, il reprit et acheva entièrement ce conte auquel il avait pensé un moment à donner comme titre « A Deal in potatoes » (Une affaire de pommes de terre), et qui parut sous son titre définitif « A Smile of Fortune » dans le London Magazine en février 1911.

Bien que dans sa « Note de l’Auteur » Conrad semble refuser à « Un Sourire de la Fortune », le caractère d’une aventure vécue et personnelle, il faut admettre comme exacte la note qui accompagnait la description du manuscrit de ce même conte lorsqu’il passa en vente à New-York en 1924, du vivant de l’auteur ; cette note disait : « Un Sourire de la Fortune » est basé, en ce qui concerne l’histoire des pommes de terre, sur un incident arrivé à l’auteur, à l’île Maurice, lorsqu’il commandait un navire qui y faisait son chargement. » C’est bien, en effet, l’île Maurice, chère à P.-J. Toulet et qu’il nous a rendue plus chère, que Conrad désigne ici par cette périphrase « la Perle de l’Océan ».

Il suffit de comparer ce récit avec la Ligne d’Ombre et avec le Compagnon Secret pour reconnaître dans le second du navire une seule et même personne, ce Burns, le second de l’Otago. C’est bien à bord de l’Otago que Conrad, après avoir ramené son navire de Bangkok à Adélaïde en Australie, en repartit au début d’août 1888 pour aller prendre un chargement de sucre à l’île Maurice où il resta du début d’octobre au 18 novembre.

C’est également au retour de ce voyage que, pour des raisons qui semblent bien être celles qu’il prête au capitaine dans « Un Sourire de la Fortune », il renonça à son commandement et rentra en Europe, ainsi que l’indique la lettre de ses armateurs, datée du 2 avril 1889 que j’ai eue entre les mains.

Pour ma part, je crois à l’entière authenticité de l’aventure rapportée dans « Un Sourire de la Fortune », et cela à cause d’une question assez étrange que Conrad lui-même me posa un jour que nous parlions de ce récit et où, faisant allusion à la scène où Jacobus survient inopinément sur la véranda, le romancier me demanda : « Croyez-vous qu’il l’ait vu ? » Et comme je lui avouais que je ne pouvais en décider et comme je lui demandais ce qu’il en pensait lui-même : « Je ne l’ai jamais su », me déclara-t-il, donnant ainsi à l’aventure un caractère d’expérience personnelle que j’avais déjà soupçonné et que la précision des détails ne fait que confirmer.


Le manuscrit de Freya des Sept-Iles porte très précisément de la main de Conrad l’indication du temps qu’il prit à l’écrire, 26 décembre 1910 — 28 février 1911. Il fut publié d’abord dans le numéro d’avril 1912 du Metropolitan Magazine, de New-York.

La source de Freya nous est indiquée dans la lettre que Joseph Conrad écrivit, le 4 août 1911, à son ami Edward Garnett : « C’est l’histoire du Costa-Rica qui ne remontait pas à plus de cinq ans lorsque j’étais à Singapour. L’homme s’appelait Sutton. Il est mort exactement de cette façon… Il était sur le point de rentrer au pays pour épouser une jeune fille (dont il parlait à qui voulait l’entendre) qu’il voulait ramener dans l’archipel, lorsque son navire fut jeté sur un récif par le commandant d’une canonnière hollandaise qu’il avait offensée d’une façon quelconque. Il hanta le rivage à Macassar pendant des mois et y est enterré dans le fort.

Il y a seulement dix-huit mois, Charles Marris, patron et armateur de l’Araby Maid, qui fait le cabotage dans les îles, me rendit visite à Aldington. Il était venu en Angleterre pour voir les siens qui ont une ferme en Somerset. Il m’a dit : « Nous lisons, tous, vos livres là-bas ! » Nous avons eu une longue conversation sur les gens et les choses de l’Archipel. Vous devriez, m’a-t-il dit, écrire l’histoire du Costa-Rica. Il y en a encore beaucoup parmi nous qui se rappellent Sutton. » Et je lui ai dit que je le ferais avant peu. C’est ainsi que « Freya » fut écrit. Mais naturellement les faits ne sont rien à moins qu’on ne les rende croyables. »

Dans cette même lettre Conrad dit encore que ce conte vient d’être refusé par la revue de New-York, le « Century », qui avait émis la prétention de demander à l’auteur de refaire à son récit une fin heureuse pour ménager la sensibilité de ses lecteurs. Et Conrad achevait en disant à Edward Garnett : « Quant à faire en sorte que mon histoire finisse bien, j’aimerais mieux voir tous les magazines américains et tous les éditeurs américains au diable plutôt que de me mettre à cette tâche ; je n’en ai jamais eu la moindre envie. »

La strophe qui figure comme épigraphe à l’ensemble du recueil fut écrite par Arthur Symons, immédiatement après avoir lu le manuscrit de « Freya » que l’auteur lui avait communiqué.

G. Jean-Aubry.

Londres 1929.