VI
L’affaire du brick Bonito fit nécessairement sensation à Macassar, la plus jolie et peut-être la plus propre d’aspect de toutes les villes des Iles, mais où les événements sont rares. Le « port », avec sa population spéciale, ne fut pas long à savoir que quelque chose venait de se passer. On avait remarqué loin en mer un vapeur remorquant un voilier, et quand le vapeur arriva seul, laissant l’autre en rade, cela ne manqua pas d’attirer l’attention. Que se passait-il donc ? On ne voyait que sa mâture, — voiles serrées — , à la même place vers le sud. Et le bruit se répandit bientôt, d’un bout à l’autre de la grande rue encombrée, qu’il y avait un navire sur le banc de Tamissa. La foule interprétait correctement les apparences. Quant à leur cause, cela passait sa pénétration, car qui eût pu associer une femme vivant à neuf cent milles de là avec l’échouage d’un navire sur le banc de Tamissa, ou chercher la lointaine filiation de cet événement dans la psychologie d’au moins trois personnes, même alors que l’une d’entre elles, le lieutenant Heemskirk, passait justement à ce moment pour aller faire son rapport ?
Non : les esprits des gens sur le port n’avaient aucune compétence pour ce genre d’investigation, mais des mains nombreuses, des brunes, des jaunes et des blanches, se levèrent pour abriter des yeux qui regardaient vers la mer. La rumeur se répandit rapidement. Des boutiquiers chinois vinrent sur le pas de leurs portes ; plus d’un marchand européen, même, se leva de son bureau pour se mettre à la fenêtre. Après tout, un navire échoué sur le banc de Tamissa, cela n’arrivait pas tous les jours. Et la rumeur prit bientôt une forme plus précise. C’était un caboteur anglais, — détenu préventivement en mer par le Neptune, — Heemskirk le remorquait pour soutenir un procès, lorsque, par un étrange accident…
Plus tard, on apprit le nom du navire. « Eh quoi ! le Bonito ! C’est impossible ! Oui, oui ! le Bonito ! Regardez. On peut le voir d’ici : deux mâts seulement. C’est un brick. On ne pensait pas que cet homme se serait jamais fait pincer. Mais Heemskirk est malin, lui aussi. Il paraît qu’il est aménagé à l’intérieur comme le yacht d’un gentleman. Allen est une espèce de gentleman aussi. Un type extravagant ! »
Dans le bureau de MM. Mesman frères qui se trouvait sur le port, un jeune homme entra rapidement en bredouillant quelques nouveaux détails.
— « Oui, il n’y a pas de doute, c’est le Bonito ! Mais imaginez ce que je viens d’entendre. Ce garçon devait fournir des armes aux gens de cette rivière depuis un ou deux ans. Il paraît qu’il se croyait tout permis et qu’il a eu cette fois l’audace de vendre jusqu’aux fusils du bord. C’est un fait. Les fusils ne sont plus à bord. Quelle impudence ! Seulement, il ignorait la présence d’un de nos navires de guerre sur la côte. Mais ces Anglais ont une telle impudence qu’il croyait peut-être que ça passerait. Nos tribunaux sont la plupart du temps beaucoup trop indulgents pour cette sorte de gens, pour une raison ou une autre. Mais, en tout cas, c’est la fin du fameux Bonito. J’ai entendu dire au bureau du port qu’il s’est échoué juste à l’étale de la marée ; et il est sur lest. Aucune force humaine, paraît-il, ne peut le bouger d’où il est. Je l’espère bien. Ça sera excellent d’avoir le fameux Bonito là comme avertissement pour les autres. »
M. J. Mesman, un Hollandais né aux colonies, aimable vieillard paternel, au beau et calme visage rasé, et dont les cheveux gris bouclaient un peu dans le cou, n’ouvrit pas la bouche pour défendre Jasper et le Bonito. Il se leva brusquement de son siège. Il avait l’air bouleversé. Au cours d’une conversation où ils avaient parlé de questions d’argent, de trafic dans les îles, Jasper lui avait fait des confidences au sujet de Freya : et l’excellent homme qui avait connu autrefois le vieux Nelson et se rappelait même quelque peu Freya, avait été étonné et amusé par ce récit.
— « Oui, oui, oui. Nelson ! Oui, bien sûr. Un très brave homme, très honnête. Et une petite fille à cheveux blonds. Oui. Je me rappelle très bien. Ainsi, elle est devenue une belle jeune fille, si déterminée, si… » Et il s’était mis à rire presque à gorge déployée. « Eh ! bien, quand vous serez parti avec votre future femme, capitaine Allen, il faudra venir ici et on lui fera bon accueil. Une petite fille à cheveux blonds. Je me rappelle. Je me rappelle. »
C’était cela qui avait altéré ses traits à l’annonce du naufrage. Il prit son chapeau.
— « Où allez-vous, Monsieur Mesman ? »
— « Je vais chercher Allen. Il doit être à terre. Est-ce que quelqu’un le sait ? »
Personne dans le bureau ne le savait. Et M. Mesman sortit sur le port pour se renseigner.
L’autre partie de la ville, celle qui avoisine l’église et le fort, tenait ses informations d’une autre source. La première chose qu’on put voir, ce fut Jasper lui-même, marchant précipitamment, comme si on le poursuivait. Et, en fait, un Chinois, — visiblement un patron de sampan, — le suivait à la même allure précipitée. Soudain, comme il passait devant Orange House, Jasper obliqua et y entra, ou plutôt s’y précipita, au grand effroi de Gomez, l’employé de l’hôtel. Mais un Chinois qui se mit à faire du vacarme à la porte attira immédiatement l’attention de Gomez. Il déclara que le blanc qu’il avait amené de la canonnière n’avait pas payé son passage. Il l’avait poursuivi en réclamant son dû tout le long du chemin ; mais le blanc n’avait tenu aucun compte de sa juste réclamation. Gomez donna quelques pièces au coolie et alla rejoindre Jasper qu’il connaissait bien. Il le trouva debout, très raide, près d’une petite table ronde. Quelques hommes assis à l’autre bout de la véranda avaient interrompu leur conversation et le regardaient en silence. Deux joueurs, des queues de billard à la main, étaient sortis à la porte de la salle et le regardaient eux aussi.
En voyant venir Gomez, Jasper porta la main à sa gorge. Gomez remarqua que les vêtements blancs de Jasper étaient salis, puis il regarda sa figure et s’empressa d’aller commander la boisson que Jasper semblait demander.
Où allait-il, quelle était son intention, où s’imaginait-il aller quand une impulsion soudaine ou la vue d’un endroit qui lui était familier l’avait fait entrer à Orange House ? il est impossible de le dire. Il s’appuyait légèrement du bout des doigts à la petite table. Il y avait sur la véranda deux hommes qu’il connaissait fort bien personnellement, mais son regard, égaré comme s’il cherchait un moyen de s’enfuir, passait et repassait devant eux sans montrer aucunement qu’il les reconnaissait. Eux, de leur côté, en le voyant, n’en pouvaient croire leurs yeux. Son visage n’était pas altéré. Au contraire, il était calme. Mais son expression était, pour ainsi dire, méconnaissable. Était-ce vraiment lui ? Ces gens se le demandaient avec appréhension.
Sa tête était remplie d’un chaos d’idées claires. Parfaitement claires. C’était même cette clarté qui rendait terrible l’impossibilité où il était d’en fixer une véritablement. Il se disait, ou il disait à ses idées : « Doucement, doucement ». Un boy chinois parut avec un verre sur un plateau. Il en avala le contenu et sortit précipitamment. Sa disparition dissipa l’étonnement des spectateurs. L’un d’eux se leva et s’élança du côté où la véranda donnait sur l’enfilade de la rue. A ce moment même Jasper, sortant d’Orange House, passait au-dessous de lui dans la rue. Il cria aux autres :
— « C’était bien Allen ! Mais où est donc son brick ? »
Jasper entendit ces mots avec une force extraordinaire. Le ciel même en résonnait, comme s’il lui demandait des comptes : car c’étaient les mots mêmes que Freya emploierait. Question écrasante : elle frappa sa conscience comme un coup de tonnerre et fit tout à coup la nuit dans le chaos de ses pensées tandis qu’il avançait. Il ne ralentit pas son allure. Il fit encore trois pas dans le noir, et puis tomba.
Le bon Mesman dut aller jusqu’à l’hôpital pour le voir. Le docteur parla d’un léger coup de soleil. Rien de grave. Il serait sorti dans trois jours… Il faut reconnaître que le docteur avait raison. Trois jours plus tard, Jasper Allen sortait de l’hôpital et toute la ville put le voir, fort longtemps, — assez longtemps pour qu’il devînt, pour ainsi dire, une des curiosités de la ville, assez longtemps pour qu’on finît par n’y plus faire attention, assez longtemps pour qu’on s’en souvienne encore aujourd’hui dans les îles.
Les conversations sur le « port » et l’apparition de Jasper à Orange House se placent au début de la fameuse affaire du Bonito et en offrent les deux aspects, pratique et psychologique : ce qui regarde le tribunal et ce qui relève de la compassion : ce dernier aspect à la fois terriblement évident et obscur.
Il resta obscur, sachez-le, même pour cet ami qui m’écrivait la lettre dont je parlais tout au début de ce récit. C’était un des employés de M. Mesman et il avait accompagné son patron dans sa recherche de Jasper. Sa lettre me décrivait les deux aspects et quelques épisodes de l’affaire. L’attitude d’Heemskirk fut celle d’un homme qui se félicite de n’avoir pas perdu son propre navire, et c’est tout. Il y avait de la brume sur la côte, c’est ainsi qu’il expliqua qu’il eût pu venir si près du récif de Tamissa. Il avait sauvé son navire, le reste lui importait peu. Quant au gros canonnier, il déposa simplement qu’il avait pensé sur le moment que le mieux à faire était de larguer la remorque, mais il reconnut que la soudaineté du danger l’avait quelque peu troublé.
En fait, il avait agi sur les indications très précises d’Heemskirk, dont il était devenu en quelque sorte l’âme damnée, au cours de plusieurs années de service sous ses ordres en Extrême-Orient. Le plus surprenant dans l’affaire du Bonito, ce fut que le canonnier déclara qu’au moment de prendre possession des armes comme il en avait reçu l’ordre, il avait découvert qu’il n’y avait pas d’armes à bord. Tout ce qu’il avait trouvé dans la cabine-avant, ç’avait été un râtelier vide pour le nombre exact de dix-huit fusils ; quant aux fusils, on n’avait pu en trouver trace. Le second du brick qui avait l’air très malade et semblait agité au point qu’on l’eût pris pour un fou, voulut lui faire croire que le capitaine Allen n’en savait rien, que c’était lui le second, qui très peu de temps auparavant, avait vendu ces fusils pendant la nuit à une certaine personne qui habitait sur la rivière. A l’appui de cette histoire, il avait sorti un sac de dollars d’argent et l’avait supplié de les prendre. Puis, les jetant soudainement sur le pont, il s’était mis à se frapper la tête avec les poings et à jurer abominablement en déclarant qu’il n’était pas digne de vivre.
Le canonnier s’était empressé de rapporter tout cela à son officier.
Ce qu’Heemskirk entendait faire en prenant sur lui de saisir le Bonito, on ne saurait le dire, sinon qu’il voulait causer quelque ennui à l’homme qui avait les faveurs de Freya. Il avait regardé Jasper avec l’envie de terrasser l’homme qui avait connu ces baisers et ces embrassements. La question était : Comment le faire sans se compromettre ? Mais le rapport du canonnier donnait un tour sérieux à l’affaire. Il est vrai qu’Allen avait des amis, — et qui pouvait dire qu’il ne réussirait pas à s’en tirer ? L’idée de conduire sur le récif le brick compromis lui vint en écoutant le gros canonnier dans sa cabine. Il courrait maintenant peu de risques d’être désavoué. Il fallait donner à la chose l’apparence d’un accident.
En débouchant sur le pont il avait contemplé son inconsciente victime en roulant les yeux d’un air si sombre et en pinçant si bizarrement la bouche que Jasper n’avait pu retenir un sourire. Et le lieutenant était monté sur le pont en se disant :
— « Attends un peu : je vais te faire passer le goût de ces baisers. Quand tu entendras plus tard le nom du lieutenant Heemskirk, ce nom-là ne te fera pas sourire, je le jure. Je te tiens. »
Et cette possibilité s’était ainsi présentée sans préméditation, on pourrait presque dire naturellement, comme si les événements s’étaient prêtés d’eux-mêmes aux intentions d’une sinistre passion. Le plan le plus astucieux n’aurait pu mieux servir Heemskirk. Il lui fut donné de goûter une vengeance d’une incroyable, d’une inimaginable perfection, de frapper mortellement au cœur cet homme qu’il détestait et de le voir ensuite aller et venir avec le poignard dans le cœur.
Car tel fut véritablement le sort de Jasper. Il allait et venait, agissait, les yeux las, la figure creuse, en proie à une incessante agitation, avec des mouvements brusques et des gestes violents ; il ne cessait de parler d’une voix délirante et lasse : mais au fond de lui il savait que rien ne lui rendrait jamais son brick, tout comme rien ne saurait cicatriser un cœur transpercé. Son âme, que l’influence résolue de Freya avait maintenue dans le calme, était semblable à une corde immobile mais trop tendue. Le choc l’avait fait vibrer et la corde s’était rompue. Deux ans il avait attendu, dans une confiance enivrée, un jour qui maintenant ne viendrait jamais pour un homme à jamais désarmé par la perte du brick, un homme, lui semblait-il, indigne d’un amour auquel il n’avait plus aucun point d’appui à offrir.
Jour après jour on le vit traverser la ville, suivre la côte et une fois parvenu à la pointe qui faisait face au récif sur lequel son brick était échoué, il restait là à contempler au-delà de l’eau la forme chérie de son navire, jadis le foyer d’un espoir exalté, et qui maintenant, dans son immobilité penchée et désolée, s’élevait au-dessus de la ligne solitaire de l’horizon comme un symbole de désespoir.
L’équipage l’avait abandonné à temps pour sauter dans ses propres embarcations qui avaient été séquestrées par les autorités du port dès qu’elles eurent atteint la ville. Le navire avait été lui aussi séquestré aux fins d’enquête : mais ces mêmes autorités ne prirent pas la peine de mettre un garde à bord. Car, en vérité, qui eût pu le retirer de là ? Rien, si ce n’est un miracle ; rien, si ce n’est les yeux de Jasper rivés pendant des heures sur son navire comme s’il espérait par la seule force du regard l’attirer sur son cœur.
Toute cette histoire, lue dans la longue lettre de mon ami ne fut pas sans m’attrister. Mais le plus stupéfiant, c’était de lire que Schultz, le second, était allé affirmer partout avec un entêtement désespéré que lui seul avait vendu les fusils. « Je les avais volés », déclara-t-il. Naturellement personne ne voulut le croire. Mon ami lui-même ne le croyait pas, quoique lui, bien entendu, admirât un tel dévouement. Mais bien des gens trouvèrent que c’était vraiment trop que de prétendre être un voleur afin de sauver un ami. C’était, d’ailleurs, si évidemment un mensonge que ce n’avait peut-être pas grande importance.
Moi qui, connaissant la psychologie de Schultz, savais combien ce devait être vrai, je dois reconnaître que j’en fus accablé. C’était donc ainsi qu’un destin perfide prenait avantage d’une impulsion généreuse ! Et je me sentis complice de cette perfidie, pour avoir à un certain point encouragé Jasper. Il est vrai que je l’avais prévenu également.
« Cet homme semblait être devenu fou, m’écrivait mon ami. Il est allé voir Mesman avec son histoire. Il lui a raconté que je ne sais quel coquin d’Européen, quelque part sur cette rivière, lui avait fait boire du gin un soir et s’était ensuite moqué de lui parce qu’il n’avait pas d’argent. Alors, tout en protestant qu’il était un honnête homme et qu’il fallait le croire, il nous a déclaré qu’il devenait un voleur quand il buvait un coup de trop ; il nous a raconté qu’il était allé à bord et qu’il avait passé les fusils un à un sans le moindre remords à un canot qui était venu au long du bord cette nuit-là et qu’il avait reçu dix dollars par fusil.
« Le lendemain il était malade de honte et de chagrin, mais il n’avait pas eu le courage d’avouer sa faute à son bienfaiteur. Quand la canonnière avait arrêté le brick, il avait cru mourir en appréhendant les conséquences, et il serait mort volontiers, s’il avait pu faire revenir les fusils au prix de sa propre vie. Il n’avait rien dit à Jasper, espérant qu’on relâcherait le brick immédiatement. Quand il avait vu que l’affaire prenait une autre tournure et que son capitaine était détenu à bord de la canonnière, il avait été sur le point de se suicider de désespoir : il avait pensé qu’il était de son devoir de vivre pour faire connaître la vérité. « Je suis un honnête homme ! Je suis un honnête homme ! », répétait-il d’une voix qui vous faisait venir les larmes aux yeux. « Vous devez me croire quand je vous dis que je suis un voleur, un gredin, un voleur sournois dès que j’ai bu un verre ou deux. Qu’on me conduise là où je pourrai dire la vérité sous la foi du serment. »
« Quand nous l’eûmes enfin convaincu que son histoire ne pourrait être d’aucun secours pour Jasper, — car quel tribunal hollandais ayant mis la main sur un commerçant anglais accepterait jamais pareille explication ? et, en vérité, où, comment, quand, espérait-on trouver les preuves d’un pareil récit ? — il a fait comme s’il allait s’arracher les cheveux, mais, se calmant : « Eh bien, alors, bonsoir, Messieurs », nous a-t-il dit, et il est sorti de la pièce, si accablé qu’on eût dit qu’il ne parviendrait pas à mettre un pied devant l’autre. Le soir même il s’est suicidé en se coupant la gorge dans la maison d’un métis chez lequel il avait habité depuis son débarquement après le naufrage.
Cette gorge même, pensai-je avec un frisson, d’où sortait cette voix tendre, persuasive, mâle et séduisante qui avait éveillé la compassion de Jasper et gagné la sympathie de Freya ! Qui aurait jamais pu penser que telle serait la fin de ce doux et impossible Schultz, avec son habitude de naïve filouterie, si absurdement criante que ceux mêmes qui en avaient été les victimes n’en avaient éprouvé rien de plus qu’une exaspération amusée. Il était vraiment impossible. Il devait en tout cas évidemment avoir une existence difficile, mystérieuse, mais non pas tragique : celle d’un inoffensif habitant en marge de la vie indigène. Il y a des cas où cette ironie du sort que certaines gens se plaisent à découvrir dans la conduite de nos existences, prend l’aspect d’un jeu parfaitement brutal et sauvage.
Je fis aux mânes de Schultz l’hommage d’un hochement de tête et repris la lecture de la lettre de mon ami. Il me racontait comment le brick abandonné sur le récif, une fois pillé par les indigènes des villages de la côte, avait pris peu à peu l’aspect lamentable, gris et fantomatique d’une épave, cependant que Jasper, réduit à n’être plus que l’ombre de lui-même, n’en continuait pas moins à parcourir tout le « port », l’œil horriblement hagard, un sourire immuable sur les lèvres, et à passer ses journées sur un banc de sable solitaire à la contempler avidement, comme s’il s’attendait à voir se lever à bord de cette épave une forme qui lui ferait des signes au-dessus des débris de ses pavois. Les Mesman prenaient soin de lui dans la mesure du possible. L’affaire du Bonito avait été transmise à Batavia, où sans doute elle irait se noyer dans un océan de paperasses officielles. Le cœur me manquait à lire tout cela. Cet officier actif et zélé, le lieutenant Heemskirk, dont l’air important et ennuyé ne s’éclaira pas en recevant l’approbation qui lui fut transmise officieusement pour son action, était parti prendre un poste aux Moluques…
A la fin de cette longue et amicale épître, qui me faisait part des nouvelles de l’île depuis six mois au moins, mon ami écrivait :
« Il y a environ deux mois, le vieux Nelson a débarqué ici, par le paquebot de Java. Il venait voir Mesman, paraît-il. Une visite assez mystérieuse et extraordinairement courte, après avoir fait tout ce voyage. Il n’est resté que quatre jours à Orange House, n’ayant apparemment rien de particulier à faire et il a repris le vapeur qui se rendait à Singapour. Je me rappelle avoir entendu dire à une certaine époque qu’Allen était assez épris de la fille du vieux Nelson, la jeune fille qui avait été élevée par Mrs. Harley et qui était allée habiter avec lui aux Sept-Iles. Sûrement vous vous rappelez le vieux Nelson. »
Si je me rappelais le vieux Nelson ? Certes !
La lettre continuait en m’informant qu’en tout cas le vieux Nelson se souvenait de moi, car, quelque temps après sa courte visite à Macassar, il avait écrit aux Mesman pour demander mon adresse à Londres.
Que le vieux Nelson (ou Nielsen), dont la personnalité était faite d’une profonde indifférence pour tout ce qui l’entourait, souhaitât écrire, ou obtenir un renseignement pour écrire à quelqu’un, il y avait déjà de quoi vous surprendre. Mais que ce quelqu’un fût moi ! J’attendis, non sans impatience, ce qu’allait bien pouvoir me révéler cette intelligence naturellement ignorante, mais mon impatience eut le temps de se dissiper avant que mes yeux ne tombassent sur l’écriture tremblée et pénible du vieux Nelson, sénile et enfantine à la fois, sur une enveloppe qui portait un timbre d’un penny et le cachet du bureau de poste de Notting Hill à Londres. Avant de l’ouvrir je pris le temps de lever les bras au ciel, pour payer à un tel événement le tribut de mon étonnement. Ainsi donc il était venu en Angleterre pour être définitivement Nelson ; à moins qu’il ne rentrât au Danemark pour revenir à son original Nielsen ? Mais le vieux Nelson (ou Nielsen), loin des Tropiques, c’était inconcevable. Et il était à Londres, me demandant de venir le voir.
L’adresse qu’il me donnait était celle d’un boarding-house dans l’un de ces squares de Bayswater, lieux de loisir jadis, aujourd’hui condamnés au travail. On lui avait recommandé cet endroit. J’allai le voir par un de ces jours de janvier à Londres, un de ces jours d’hiver qui réunissent les quatre éléments diaboliques, le froid, l’humidité, la boue et la suie, combinés avec cette particulière atmosphère poisseuse qui colle à l’âme elle-même comme un vêtement sale. Pourtant en approchant de sa maison, je vis dans un éclair, loin derrière l’abominable voile de ces quatre éléments, le fastidieux et splendide scintillement d’une mer bleue avec les Sept-Iles comme des taches infimes flotter devant mes yeux, le toit rouge du bungalow couronnant la plus petite d’entre elles. Cette réminiscence visuelle était profondément troublante. C’est d’une main hésitante que je frappai à la porte.
Le vieux Nelson (ou Nielsen) se leva de la table près de laquelle il était assis devant un vieux portefeuille bourré de papiers. Il enleva ses lunettes avant de me serrer la main. Pendant un moment aucun de nous ne prononça une parole : mais, voyant que je regardais autour de moi, comme si j’eusse attendu quelqu’un, il murmura quelques mots où je distinguai seulement « ma fille » et « Hong-Kong », baissa les yeux et soupira.
Sa moustache, ébouriffée comme jadis, était maintenant toute blanche. Ses vieilles joues étaient rondes, et un peu colorées : assez étrangement, ce qu’il y avait toujours eu d’enfantin dans le contour général de sa physionomie semblait s’être accentué. Comme son écriture, il avait un air à la fois sénile et enfantin. Son âge paraissait sur son front inquiet et inintelligemment ridé et dans ses yeux ronds et innocents qui me parurent fatigués, clignotants et humides : ou bien étaient-ils pleins de larmes ?
Trouver le vieux Nelson parfaitement au courant de quelque chose, ce fut vraiment nouveau pour moi. Une fois la première gêne dissipée, il se mit à parler librement, avec, de temps à autre, le secours d’une question pour le remettre en route lorsqu’il retombait dans son silence, ce qu’il faisait brusquement, les mains croisées sur son gilet dans une attitude qui me rappela la véranda de jadis, où il restait à parler d’un ton tranquille et à dégonfler ses joues, il y avait de cela, me semblait-il alors, bien des jours et des jours. Il parlait d’un ton raisonnable, un peu inquiet.
— « Non, non. Nous n’avons rien su pendant des semaines. Loin des routes régulières comme nous l’étions, c’était tout naturel, n’est-ce pas ? Aucun service de paquebot pour les Sept-Iles. Mais un jour je suis allé à Banka dans mon bateau à voile pour voir s’il y avait des lettres, et j’ai vu un journal hollandais. Mais ç’avait seulement l’air d’une nouvelle maritime : « Le brick Bonito échoué dans la rade de Macassar ». C’était tout. J’ai rapporté le journal et je le lui ai montré. « Je ne le lui pardonnerai jamais », s’est-elle écriée, avec sa disposition d’esprit d’autrefois. « Ma chère enfant, lui ai-je dit, tu es une fille raisonnable. Il n’est si bon marin qui ne puisse perdre un navire. Mais comment te sens-tu ? » Son aspect commençait à m’inquiéter. Elle ne voulait pas entendre parler d’aller à Singapour. Mais une fille aussi raisonnable ne pouvait vraiment pas faire toujours des objections. « Comme vous voudrez, papa », m’a-t-elle dit. Ç’a été toute une affaire. Il fallait attraper un steamer en mer, mais j’ai pu l’emmener tout de même. Là, des docteurs bien entendu. Fièvre. Anémie. On l’a mise au lit. Deux ou trois dames très bonnes pour elle. Naturellement, toute l’histoire ne tarda pas à paraître dans nos journaux. Elle l’a lue d’un bout à l’autre, étendue dans son lit : alors elle m’a rendu le journal en murmurant : « Heemskirk », et elle s’est évanouie. »
Ses yeux clignotèrent pendant assez longtemps, puis se remplirent de larmes.
« Le lendemain », reprit-il sans que sa voix trahît aucune émotion, « elle s’est sentie plus forte et nous avons eu une longue conversation. Elle m’a tout raconté. »
C’est alors que le vieux Nelson, les yeux baissés, me mit au courant de l’épisode d’Heemskirk, tel que Freya le lui avait rapporté, et tout en levant vers moi un regard innocent il reprit d’une façon saccadée :
— « Ma chérie, lui ai-je dit, en somme, tu t’es conduite comme une fille raisonnable. » — « J’ai été atroce, s’est-elle écriée, et il est en train de se briser le cœur là-bas. » Elle était trop raisonnable pour ne pas comprendre qu’elle n’était pas en état de voyager. Mais j’y suis allé. Elle m’a demandé d’y aller. Elle était en bonnes mains. Anémie. Elle se remettait, à ce qu’on m’assurait. »
Il s’arrêta.
— « Vous l’avez vu ? » murmurai-je.
— « Oh ! oui. Je l’ai vu », reprit-il, parlant de cette voix si raisonnable qu’on eût dit qu’il discutait un point. « Je l’ai vu. Je l’ai rencontré. Les yeux renfoncés dans la tête, la peau sur les os ; un squelette dans un vêtement blanc sale. Voilà de quoi il avait l’air. Comment Freya… Mais jamais elle n’a… non, assurément pas. Il était assis, seul être vivant qu’on pût voir sur des milles le long de cette côte, assis sur un bout de bois échoué au bord du rivage. A l’hôpital on lui avait tondu les cheveux et ils n’avaient pas encore repoussé. Il regardait fixement devant lui, le menton dans la main, et il n’y avait rien sur la mer entre lui et le ciel que l’épave du navire. Quand je me suis approché de lui il a hoché légèrement la tête : « Ah ! c’est vous, Monsieur Nelson ? » a-t-il dit, — comme cela.
« Si vous l’aviez vu, vous auriez tout de suite compris combien il était impossible que Freya eût jamais pu aimer cet homme. Oui, oui. Je ne dis pas… Elle avait pu avoir — quelque chose. Elle se sentait seule, vous comprenez. Mais réellement, partir avec lui ! Jamais. Pure folie ! Elle était trop raisonnable… J’ai commencé à faire doucement des reproches à ce garçon. Et peu à peu, il s’est tourné vers moi. « Vous écrire ! A propos de quoi ? Venir la voir ? Avec quoi ? Si j’avais été un homme, je l’aurais emportée, mais elle a fait de moi un enfant, un enfant heureux. Dites-lui que le jour où la seule chose au monde qui m’appartenait a péri sur ce récif, j’ai découvert que je n’avais aucun pouvoir sur elle… Est-ce qu’elle est venue ici avec vous ? » s’est-il écrié, en me fixant soudainement de ses yeux caves. J’ai secoué la tête. Venue avec moi, mon Dieu ! Anémie. — « Ah ! Vous voyez. Allez-vous-en alors, et laissez-moi seul ici avec ce fantôme », m’a-t-il dit, en secouant la tête dans la direction de l’épave de son brick.
« Il était fou. La nuit venait. Je n’avais pas envie de rester plus longtemps tout seul avec cet homme dans cet endroit désert. Je ne lui ai rien dit de la maladie de Freya. Anémie ! A quoi bon ? Il était fou ! Et quelle sorte de mari eût-il fait, en tout cas, pour une fille aussi raisonnable que Freya ? Et puis, je n’aurais même pas pu leur laisser mon petit domaine. Les autorités hollandaises n’auraient pas permis à un Anglais de s’y établir. Je ne l’avais pas encore vendu. Mon homme, Mahmat, le surveillait pour moi. Au bout de quelque temps, je l’ai lâché pour le dixième de sa valeur à un métis hollandais. Mais que voulez-vous ? Cela ne m’intéressait plus. Oui : je suis parti. J’ai attrapé le paquebot de retour. J’ai tout raconté à Freya. « Il est fou, lui ai-je dit ; et, ma chérie, la seule chose qu’il aimait c’était son brick. »
« Peut-être », a-t-elle dit en se parlant à elle-même, le regard perdu au loin, et ses yeux étaient presque aussi creux que ceux de l’autre, « c’est peut-être vrai. Oui. Je ne lui aurais jamais laissé prendre de pouvoir sur moi. »
Le vieux Nelson s’interrompit. Je restais fasciné, et me sentais glacé dans cette pièce où pourtant du feu flambait.
— « Ainsi, vous voyez », reprit-il, « elle ne s’est jamais vraiment souciée de lui. Elle était bien trop raisonnable pour cela. Je l’ai emmenée à Hong-Kong. Changement de climat, à ce qu’ils disaient. Oh ! ces docteurs ! Mon Dieu. C’était l’hiver ! Il y eut dix jours de brouillards froids, de vent et de pluie. Une pneumonie ! Mais écoutez-moi. Nous avons beaucoup parlé ensemble. Le jour et la nuit. Qui avait-elle d’autre ? Elle m’a beaucoup parlé, ma propre fille. Par moments elle souriait légèrement. Elle me regardait et riait un peu… »
Je frissonnais. Il regardait devant lui vaguement, avec une expression enfantine et embarrassée.
— « Elle me disait : « Je n’avais réellement pas l’idée d’être une mauvaise fille, papa. » Et je lui répondais : « Bien sûr, ma chérie. Tu ne pouvais pas avoir cette idée. » Elle reposait tranquillement et reprenait : « Je me demande…? » Et quelquefois elle me disait : « J’ai été vraiment lâche. » Vous savez, les malades disent de ces choses. Et elle a dit aussi : « J’ai été orgueilleuse, entêtée, capricieuse. J’ai cherché ma propre satisfaction. J’étais égoïste ou bien j’avais peur. » … Mais les malades, vous savez, ils disent n’importe quoi. Et une fois, après être restée silencieuse presque toute la journée, elle a dit : « Oui ; peut-être que le jour venu je ne serais pas partie… Peut-être ! Je ne sais pas », s’est-elle écriée. « Tire le rideau, papa. Cache la mer. Elle me reproche ma folie. » Il reprit haleine et s’arrêta.
« Voilà », reprit-il dans un murmure. « Très malade, très malade. Pneumonie. Tout d’un coup. » Il fit du doigt un geste vers le tapis, tandis que la pensée de la pauvre fille, vaincue dans son combat contre l’absurdité de trois hommes et en arrivant à douter d’elle-même, m’étreignit d’une indicible pitié.
« Vous voyez bien vous-même », reprit-il l’air abattu, « elle n’aurait pas pu vraiment… Elle a parlé de vous plusieurs fois… Un bon ami. Un homme raisonnable. Aussi je tenais à vous le dire moi-même, — à ce que vous sachiez la vérité. Un garçon comme cela ! Comment aurait-ce été possible ? Elle se sentait seule. Et peut-être qu’un moment… Rien que… Ce n’aurait jamais pu être une question d’amour pour ma Freya…, une fille si raisonnable… »
— « Mon Dieu ! » m’écriai-je en me levant, indigné. « Mais vous ne voyez donc pas qu’elle en est morte ? »
Il se leva aussi. « Non, non », bégaya-t-il avec une sorte de colère. « Les docteurs. La pneumonie. Très bas. L’inflammation des… Ils m’ont dit… Pneumo… »
Il n’acheva pas le mot. Cela finit dans un sanglot. Il leva les bras dans un geste de désespoir, renonçant à son idée abominable avec un cri étouffé et déchirant :
— « Et moi qui la croyais si raisonnable ! »
FIN