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Entre terre et mer

Chapter 3: NOTE DE L’AUTEUR
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About This Book

A trio of short tales set between shore and ocean offers compact narratives that probe the tensions between landbound life and maritime experience. Each story draws on memory and close psychological observation to examine isolation, duty, and moral ambiguity among those touched by sea commerce and coastal communities. The prose balances vivid seascapes and atmospheric detail with restrained, reflective narration, moving from personal recollection to moments of crisis and quiet revelation while unifying the collection through recurring motifs of displacement, longing, and ethical complexity.

NOTE DE L’AUTEUR

Le seul lien qui existe entre ces trois contes est, pour ainsi dire, géographique, car le lieu de leur action, qu’il s’agisse de la terre ou de la mer, se trouve dans la même région du monde qui est celle de l’Océan Indien, avec ses prolongements au nord de l’Équateur jusqu’au Golfe de Siam. Pour ce qui est du temps, ces contes appartiennent à la période qui suivit la publication de ce roman au titre étrange : Sous les Yeux d’Occident, et, en ce qui concerne la vie même de leur auteur, la publication du recueil de ces trois contes marqua un changement définitif dans le sort réservé à ses créations. On ne saurait nier, en effet, que Sous les Yeux d’Occident ne rencontra guère la faveur du public, tandis que Hasard qui suivit Entre terre et mer, fut accueilli dès son apparition par un concours plus nombreux de lecteurs que je n’en avais connu jusque-là.

Ce recueil de trois contes reçut, lui aussi, un accueil favorable aussi bien public que privé, et fort propre à satisfaire un éditeur. Ce petit succès vint à point pour tonifier un état physique fort affaibli. Ce recueil pourrait, en effet, s’appeler le livre d’un convalescent, au moins pour ses trois quarts, car le Compagnon Secret fut écrit bien avant les deux autres. A la vérité les souvenirs que je conserve de « Sous les Yeux d’Occident » se trouvent associés à ceux d’une grave maladie qui semble avoir attendu, comme un tigre au détour d’un sentier dans la jungle, pour se jeter sur moi, à peine écrits les derniers mots. Le souvenir d’une maladie ressemble assez à celui d’un cauchemar. Au sortir de là, dans un assez grand état de faiblesse, j’eus l’inspiration de diriger mes pas chancelants vers l’Océan Indien, ce qui constituait assurément un changement complet d’atmosphère et de décor avec le lac de Genève. Entrepris si languissamment et d’une main si incertaine qu’il fallut en jeter au panier la première vingtaine de ses pages, Un Sourire de la Fortune, — celui des trois Contes qui est le plus étroitement associé avec l’Océan Indien, — a fini par devenir ce que verra le lecteur. Je dirai simplement à ma décharge que j’en ai reçu des compliments fort inattendus et de gens qui m’étaient complètement inconnus, entre autres du directeur d’un magazine populaire qui le publia tout entier dans un de ses numéros. Qui oserait dire, après cela, que ce changement d’air ne m’a pas parfaitement réussi ?

Les origines du second récit : Le Compagnon Secret sont fort différentes. Il fut écrit bien avant les deux autres et publié, si je ne me trompe, dans le Harper’s Magazine durant les premiers mois de 1911, ou peut-être les derniers : ma mémoire sur ce point est hasardeuse. J’étais depuis fort longtemps en possession du fait qui en forme la base. C’était, à vrai dire, une possession commune à toute la flotte des navires marchands qui naviguaient aux Indes, en Chine et en Australie, une grande compagnie dont les derniers jours ont coïncidé avec les premières années de mon service au long cours. Le fait lui-même s’était produit à bord d’un des membres les plus distingués de cette compagnie, le Cutty Sark, qui appartenait à M. Willis, un armateur bien connu en son temps, l’un de ceux (la terre est maintenant sur eux) qui tenaient à assister en personne au départ de leurs navires pour ces lointains rivages où ils allaient porter avec dignité le pavillon fort estimé de leur armateur. Je suis heureux de n’être pas venu trop tard pour entrevoir encore M. Willis, par un matin pluvieux, assistant du haut du môle du nouveau Dock Sud, au départ d’un de ses grands voiliers pour une campagne de Chine ; silhouette imposante d’un homme coiffé d’un invariable chapeau blanc bien connu dans tout le port de Londres et qui attendait que son navire eût évité pour descendre la Tamise avant de lui adresser, de sa grosse main gantée, un dernier salut fort digne. Il se pourrait que c’eût été le Cutty Sark lui-même, quoique certainement pas lors de ce malencontreux voyage. Je ne connais pas la date de l’événement sur lequel est basé mon conte : cet événement se répandit et fut même relaté dans les journaux vers 1885, quoique j’en eusse entendu parler auparavant, en petit comité, parmi les officiers de la grande flotte des navires lainiers sur lesquels j’ai servi mes premières années de long cours.

Cet événement vint au jour dans des circonstances assez dramatiques, si je m’en souviens bien, mais qui n’ont rien à faire avec mon récit. Dans la partie spécialement maritime de mon œuvre, ce conte peut figurer comme un de mes « calmes ». Car si une classification par sujets semble légitime, j’ai fait deux « tempêtes », le Nègre du Narcisse et Typhon, et deux « calmes », celui-ci et la Ligne d’Ombre, un livre qui appartient à une époque ultérieure.

En dépit de leur forme autobiographique, les deux contes que je viens de nommer ne sont pas le résultat d’une expérience personnelle. Leur qualité, si tant est qu’ils en aient, repose sur quelque chose de plus large sinon d’aussi précis : sur le caractère, la vision et le sentiment même des vingt premières années indépendantes de ma vie. Et l’on peut en dire autant de « Freya des Sept-Iles. »

J’ai été grandement critiqué pour avoir écrit ce conte : on m’a reproché sa cruauté, à la fois dans des articles et dans des lettres privées. Je m’en rappelle une qui me fut adressée par un correspondant d’Amérique animé d’une furieuse colère. Au milieu d’un torrent d’imprécations, il me déclarait que je n’avais pas le droit d’écrire une aussi abominable histoire qui, me disait-il, avait gratuitement et intolérablement blessé ses sentiments. C’était une lettre fort intéressante. Impressionnante même. Je l’ai gardée quelques jours dans ma poche. Avais-je le droit ? La sincérité de sa colère m’imposait. Avais-je ce droit ? Avais-je réellement péché comme il le disait, ou bien était-ce extravagance de sa part ? Il me semblait pourtant distinguer quelque méthode dans sa fureur… Je composai dans ma tête une réponse violente, une réponse où j’argumentais avec calme, une réponse empreinte d’un hautain détachement : mais en fin de compte je n’en écrivis aucune et j’en ai oublié la forme. La lettre même de ce lecteur révolté s’est égarée, et rien ne subsiste d’autre que les pages de ce conte que je ne puis ni ne veux me rappeler.

Je suis heureux tout de même de penser que les deux femmes de ce livre : Alice, la victime maussade et passive de son destin, et Freya, si active, si individuelle, si déterminée à être la maîtresse du sien, ont dû susciter des sympathies, car de tous mes livres de contes, c’est celui qui a rencontré le plus de lecteurs dès son apparition.

J. C.

1920