UN SOURIRE DE LA FORTUNE
Je n’avais cessé, depuis le lever du jour, de regarder vers l’avant. Le navire glissait doucement sur l’eau calme. Après soixante jours de mer, j’avais hâte de faire mon atterrissage : une île fertile et fort belle des Tropiques. Ses habitants les plus enthousiastes se plaisent à la surnommer « la Perle de l’Océan ». Appelons-la donc « la Perle ». C’est un excellent nom. Une perle qui distille beaucoup de douceur sur le monde.
Ce n’est qu’une façon de vous dire qu’on y cultive la meilleure espèce de canne à sucre. Toute la population de la Perle ne vit que de cela et pour cela. Le sucre est — si l’on peut ainsi dire — son pain quotidien. Et j’y venais chercher un chargement de sucre avec l’espoir d’une bonne récolte et d’un fret avantageux.
Mon second, M. Burns, reconnut la terre le premier : et je fus bientôt saisi d’admiration devant cette apparition bleue, en forme de pointe, presque transparente sur la clarté du ciel : simple émanation, corps astral d’une île qui s’élevait pour m’accueillir de loin. C’est un phénomène assez rare que d’apercevoir ainsi la Perle à soixante milles en mer. Et je me demandais à moitié sérieusement si c’était de bon augure, et si ce que j’allais trouver dans cette île serait aussi heureusement exceptionnel que cette magnifique vision de rêve, que si peu de marins ont eu le privilège de contempler.
Mais d’importunes préoccupations d’affaires ne tardèrent pas à venir interrompre ma satisfaction d’avoir atteint le terme d’un voyage. Je souhaitais réussir et je désirais, en outre, faire honneur à la latitude flatteuse que m’avaient laissée mes armateurs dont les instructions étaient contenues dans cette noble et simple phrase : « Nous nous en remettons entièrement à vous pour tirer le meilleur parti possible du navire… » Le monde entier m’étant ainsi donné comme champ d’action, mes capacités ne me paraissaient pas beaucoup plus grosses que la tête d’une épingle.
Cependant le vent tomba et M. Burns se lança dans des considérations assez désobligeantes sur ma malechance habituelle. Je crois volontiers que c’était par dévouement pour moi que son humeur critique se manifestait ainsi à tout propos. Mais je dois dire que si, une fois, à la mer, je n’avais pas eu à le tirer d’une maladie fort grave, je n’aurais certainement pas supporté son genre d’humeur. Après l’avoir arraché aux griffes de la mort, c’eût été vraiment absurde de se priver des services d’un aussi bon officier : mais j’avais parfois une furieuse envie de le voir débarquer de son propre mouvement.
Nous n’approchâmes de la terre que fort tard et il nous fallut mouiller en dehors du port jusqu’au lendemain matin. La nuit fut on ne peut plus désagréable et nous ne pûmes prendre aucun repos. Dans cette rade qui nous était également inconnue à tous deux, Burns et moi, nous passâmes presque tout notre temps sur le pont. Des nuages dégringolaient du haut des pentes de basalte à l’abri desquelles nous nous tenions. La brise qui fraîchissait faisait grincer notre mâture avec des interludes de tristes gémissements. Je fis à Burns la remarque que nous avions eu de la chance de rallier le mouillage avant qu’il ne fît noir. Nous aurions eu une mauvaise nuit à passer s’il nous avait fallu rester au large sous voiles.
Mais mon second ne démordait pas de son attitude.
— « Vous appelez cela de la chance, capitaine ! Oui ! notre chance habituelle ! Une chance à remercier Dieu que ça ne soit pas pire. »
Il grommela ainsi toute la nuit, tandis que je faisais appel à toute ma philosophie. Ce fut vraiment exaspérant, fatigant, interminable que d’avoir à rester ainsi au mouillage trop près de cette côte sombre. L’eau houleuse faisait entendre des grognements sourds autour du navire. Par moments une rafale sauvage, jaillissant d’un ravin au haut de la falaise, tirait de notre gréement une note rauque et plaintive comme le gémissement d’une âme abandonnée.