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Entre terre et mer

Chapter 5: I
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About This Book

A trio of short tales set between shore and ocean offers compact narratives that probe the tensions between landbound life and maritime experience. Each story draws on memory and close psychological observation to examine isolation, duty, and moral ambiguity among those touched by sea commerce and coastal communities. The prose balances vivid seascapes and atmospheric detail with restrained, reflective narration, moving from personal recollection to moments of crisis and quiet revelation while unifying the collection through recurring motifs of displacement, longing, and ethical complexity.

I

A sept heures et demie du matin, une fois le navire enfin rentré, et amarré à une certaine distance du quai, mon fond de philosophie se trouvait à peu près épuisé. Je me hâtais de m’habiller dans ma chambre quand le steward entra, un de mes vêtements sur le bras.

Affamé, éreinté, épuisé, et, de plus, la tête engagée dans une chemise blanche trop amidonnée contre laquelle je me débattais, je le priai d’un ton maussade « d’activer ce petit déjeuner ». Je voulais aller à terre aussi tôt que possible.

— « Bien, capitaine. Ce sera prêt à huit heures, capitaine. Il y a un monsieur qui attend pour vous parler, capitaine. »

Cette annonce fut curieusement accueillie. Je tirai violemment la chemise sur ma tête et émergeai de là en le regardant fixement.

— « A cette heure-ci ! » — m’écriai-je. — « Qui est-ce ? Qu’est-ce qu’il veut ? »

Quand on arrive de la mer on a à s’adapter aux conditions d’une existence complètement dénuée de relations. Chaque petit événement prend d’abord l’importance particulière de la nouveauté. Ce visiteur matinal me surprenait grandement : mais mon steward n’avait aucune raison d’avoir l’air si particulièrement ahuri.

— « Vous ne lui avez pas demandé son nom ? » — lui dis-je d’un ton ferme.

— « Il s’appelle Jacobus, je crois », — marmotta-t-il d’un air embarrassé.

— « Monsieur Jacobus ! » — m’écriai-je, au comble de l’étonnement, en changeant soudain de sentiment. — « Pourquoi ne l’avoir pas dit tout de suite ? »

Le steward s’était déjà esquivé. Un instant, j’avais aperçu, par l’entre-bâillement de la porte, un homme grand et fort, debout dans le carré, près de la table sur laquelle la nappe était déjà mise : une nappe « pour le port », immaculée et d’un blanc étincelant. Tout était pour le mieux.

Du ton le plus aimable je lui criai à travers la porte que j’étais en train de m’habiller et que je serais à lui dans un moment. J’entendis le visiteur me répondre d’une voix tranquille et un peu sourde de ne pas me bousculer. Tout son temps était à ma disposition. Il espérait seulement que je voudrais bien lui faire donner une tasse de café.

— « Je crains que vous n’ayez un bien piètre déjeuner », — lui criai-je en m’excusant. — « Nous avons été soixante jours à la mer, vous savez. »

Je l’entendis rire légèrement et me répondre : « Ça ira très bien, capitaine. » Tout cela, ses paroles, son intonation, l’attitude de l’homme entrevu dans le carré, avait un caractère inattendu, quelque chose d’amical, d’encourageant. Ma surprise n’en était pas moindre. Quelle était la raison de cette visite ? Était-ce là le signe de quelque noir dessein dirigé contre mon innocence commerciale ?

Ah ! ces intérêts commerciaux, — qui venaient gâter la plus belle vie qui fût au monde. Pourquoi faut-il que la mer serve au commerce, — et aussi à la guerre ? Pourquoi se livrer sur mer au massacre et au trafic, y poursuivre des buts égoïstes sans grande importance après tout ? Combien il eût été préférable de n’avoir qu’à naviguer tout simplement, avec par-ci par-là un port et un morceau de terre, juste de quoi se dégourdir les jambes, acheter quelques livres et changer un peu l’ordinaire de ses repas. Mais, puisque je vivais dans un monde plus ou moins homicide et désespérément mercantile, mon devoir était évidemment de m’en accommoder de mon mieux. La lettre de mes armateurs me laissait le soin, comme je l’ai dit, de tirer le meilleur parti possible du navire, à mon gré. Mais elle contenait encore un post-scriptum ainsi conçu :

« Sans vouloir entraver en rien votre liberté d’action, nous écrivons par le prochain courrier à quelques-uns de nos correspondants de là-bas qui peuvent vous être de quelque utilité. Nous désirerions particulièrement que vous rendiez visite à M. Jacobus, un négociant et affréteur fort important. Si vous pouvez vous entendre avec lui, il vous trouvera certainement un emploi profitable du navire. »

Nous entendre ! Et cet important personnage était précisément à bord et me demandait de lui offrir une tasse de café ! Comme la vie n’est pas un conte de fée, l’improbabilité de cet événement me choquait presque. Avais-je découvert un coin enchanté de la terre, où de riches marchands se précipitent pour déjeuner à bord des navires avant même que ceux-ci ne soient amarrés ? Était-ce là de la magie blanche ou seulement quelque malice commerciale ? En fin de compte, j’en arrivai (tout en nouant ma cravate) à supposer que je n’avais pas dû bien entendre le nom. J’avais assez fréquemment pensé au notable M. Jacobus durant le voyage et mon oreille avait dû être abusée par quelque similitude de son… Le steward avait peut-être dit Antrobus ou peut-être Jackson.

Mais lorsqu’au sortir de ma chambre je demandai : « Monsieur Jacobus ? » je fus accueilli par un « Parfaitement » qu’accompagna un aimable sourire. Il ne semblait pas se prévaloir extrêmement du fait qu’il était M. Jacobus. Je distinguai un visage assez fort et pâle, une tête légèrement chauve au sommet, des favoris rares et d’une couleur indéterminée, des paupières lourdes. Les lèvres épaisses et lisses semblaient, au repos, collées l’une à l’autre. Le sourire était vague. C’était un homme pesant et paisible. Je lui présentai mes deux officiers qui venaient de descendre pour déjeuner : mais je ne pouvais comprendre pourquoi l’attitude silencieuse de M. Burns trahissait une indignation contenue.

Comme nous prenions place autour de la table, les mots entrecoupés d’une altercation qui avait lieu à l’entrée du panneau parvinrent à mon oreille. Quelqu’un d’étranger au navire voulait apparemment descendre me parler et le steward s’y opposait.

— « On ne peut pas le voir. »

— « Pourquoi pas ? »

— « Le capitaine est en train de déjeuner, je vous dis. Il va aller à terre dans un moment et vous pourrez lui parler sur le pont. »

— « Ça n’est pas juste. Vous laissez… »

— « Je n’y suis pour rien. »

— « Comment, vous n’y êtes pour rien ? Tout le monde doit être sur le même pied. Vous laissez cet homme… »

Le reste m’échappa. La personne ayant été évincée, le steward descendit. Je ne peux pas dire qu’il était rouge d’excitation, — c’était un mulâtre, — mais il semblait fort agité. Après avoir posé les plats sur la table, il alla se placer près du buffet avec cet air singulier d’indifférence qu’il avait coutume de prendre lorsqu’il avait fait quelque mauvais coup et craignait de se faire attraper. L’expression de mépris qui se peignit sur le visage de M. Burns en promenant son regard du steward jusqu’à moi était réellement extraordinaire. Je ne pouvais imaginer quelle mouche avait encore piqué mon second.

Le capitaine gardant le silence, personne ne parlait, comme c’est l’usage à bord. Et si je ne disais rien, c’est tout simplement que la splendeur du festin m’avait rendu muet d’étonnement. Je m’attendais à l’habituel petit déjeuner du bord et je voyais étalé devant nous un véritable débordement de victuailles venues de terre : des œufs, des saucisses, du beurre qui visiblement ne sortait pas d’une boîte de conserve danoise, des côtelettes et même un plat de pommes de terre. Il y avait trois semaines que je n’avais vu une pomme de terre réelle, vivante. Je les contemplai avec intérêt et M. Jacobus se révéla comme un homme doué de sympathies humaines et domestiques, et qui savait même lire dans les pensées.

— « Essayez-les, capitaine, — me dit-il à mi-voix, d’un ton encourageant et amical. — Elles sont excellentes. »

— « Elles en ont l’air, — lui répondis-je. — Cela vient de l’île, je suppose ? »

— « Oh ! non, c’est importé. Celles qui poussent ici coûtent trop cher. » — L’insignifiance de cette question me choquait. Était-ce là vraiment un sujet de conversation pour un riche et notable négociant ? Je trouvai charmantes sa simplicité et son aisance : mais de quoi parler, après soixante et un jours de mer, à un homme qui surgit ainsi inopinément, et qui vient d’une petite ville dont on ne sait rien, dans une île qu’on n’a jamais vue ? Que pouvaient bien être (en dehors du sucre) les intérêts de cette petite motte de terre, ses propos, ses sujets de conversation ? Le mettre immédiatement sur le terrain des affaires eût été presque inconvenant, ou même pire : maladroit. Tout ce que je pouvais faire pour le moment, c’était de rester sur le même terrain.

— « Est-ce que les victuailles sont généralement chères ici ? » — demandai-je, non sans rougir à part moi de l’inanité de mes paroles.

— « Je ne dirai pas cela », — répondit-il placidement, avec cet air de ménager son souffle que lui donnait cette façon contenue qu’il avait de parler.

Il ne sembla pas vouloir être plus explicite, quoiqu’il n’éludât aucunement le sujet. Tout en regardant la table avec un complet esprit d’abstinence (ce fut en vain que je voulus lui faire prendre quelque chose), il aborda des détails d’approvisionnement. « On importait le bœuf généralement de Madagascar : le mouton, cela va sans dire, était rare et d’un prix assez élevé, mais la bonne viande de chèvre… »

— « Ce sont des côtelettes de chèvre ? » — m’écriai-je en désignant l’un des plats.

Le steward, qui avait pris près du buffet une pose sentimentale, sursauta :

— « Seigneur ! non, capitaine ! c’est du vrai mouton ! »

M. Burns continuait à déjeuner avec une visible impatience, comme s’il eût été outré de se voir associé à une monstrueuse sottise, s’excusa en marmottant et remonta sur le pont. Peu après, le lieutenant, avec sa figure rouge et lisse, disparut à son tour. Pourvu d’un appétit de collégien et après deux mois de navigation, il n’était pas sans apprécier ce repas généreux. Mais moi pas. Cela vous avait un goût d’extravagance. Tout de même, avoir pu faire jaillir tout cela si rapidement était remarquable et j’en fis mes compliments au steward d’un ton quelque peu inquiétant. Il eut un sourire désapprobateur et, d’une façon dont je ne sus que penser. Je vis ses petits yeux noirs cligner d’une façon significative dans la direction de notre hôte.

Celui-ci demanda à mi-voix une autre tasse de café, et grignota ascétiquement un morceau de biscuit de mer. Je ne crois pas qu’en fin de compte il en avala plus de la valeur d’un doigt : mais, pendant ce temps, il me fit un rapport complet sur la récolte de sucre, les différentes maisons de commerce de l’île, l’état des frets. Cette conversation était tout émaillée d’indications sur les différentes personnalités et qui allaient jusqu’à des avertissements voilés, mais son visage pâle et charnu demeurait immuable, sans le moindre rayonnement, comme si sa propre voix lui eût été étrangère. Vous pouvez bien penser que j’ouvrais les oreilles toutes grandes. Chaque mot m’était précieux. Mes idées sur la valeur des amitiés commerciales s’en trouvaient favorablement modifiées. Il me donna les noms de tous les navires disponibles, m’indiqua leur tonnage et le nom de leurs capitaines : — ce qui était encore des renseignements commerciaux, — après quoi, il condescendit à me mettre au courant des potins du port. La Hilda avait, on ne sait comment perdu sa figure de proue dans le golfe de Bengale et son capitaine en était grandement affecté. Le navire et lui avaient été associés depuis des années et le vieil homme s’imaginait que cet étrange événement était le signe précurseur de sa propre et prochaine dissolution. La Stella avait essuyé du très gros temps au large du Cap, avait eu son pont balayé et son second emporté par un paquet de mer. Et quelques heures avant d’atteindre le port le bébé était mort. Ce pauvre capitaine H… et sa femme étaient terriblement désemparés. S’ils avaient pu seulement l’amener vivant jusqu’au port, on aurait probablement pu le sauver : mais le vent avait molli pendant à peu près toute la dernière semaine, rien qu’une légère brise et… on allait enterrer l’enfant cet après-midi. Il pensait que j’assisterais…

— « Vous croyez que je dois y aller ? » — lui demandai-je avec appréhension.

Il le pensait, certainement. On apprécierait cela beaucoup. Tous les capitaines des navires dans le port devaient y assister. Cette pauvre madame H… était tout à fait prostrée. Un rude coup aussi pour H…

— « Et vous, capitaine, je suppose que vous n’êtes pas marié ? »

— « Non, je ne suis pas marié, — lui dis-je. — Ni marié, ni même fiancé. »

Mentalement j’en rendis grâce aux dieux : et tandis qu’il souriait d’un air rêveur, je lui exprimai mes remerciements pour sa visite et les renseignements si intéressants qu’il avait eu l’obligeance de me fournir. Mais je ne soufflai mot de l’étonnement que j’en ressentais.

— « Il va sans dire que je me serais fait un devoir de vous rendre visite dans un jour ou deux », — lui dis-je en terminant.

Il souleva visiblement les cils pour me regarder, mais n’en parut pas pour cela moins somnolent qu’auparavant.

— « Conformément aux instructions de mes armateurs, — expliquai-je. — Vous avez reçu leur lettre, n’est-ce pas ? »

A ce moment, il avait également levé les sourcils, mais sans manifester aucune émotion particulière. Je fus au contraire frappé de le voir demeurer parfaitement imperturbable.

— « Oh ! vous devez parler de mon frère. »

Ce fut alors à moi de faire : « Oh ! » Mais j’espère que rien de plus qu’un étonnement poli ne parut dans ma voix lorsque je lui demandai à quoi alors je devais le plaisir… Il cherchait tranquillement quelque chose dans une poche intérieure de son veston.

— « Mon frère est très différent. Mais je suis bien connu dans cette partie du monde. Vous avez probablement entendu…

Je pris la carte qu’il me tendait. Une solide carte commerciale, s’il en fut. Alfred Jacobus, — l’autre s’appelait Ernest, — approvisionneur de navires. Viandes salées et fraîches, huiles, peinture, cordages, voiles, etc. Ravitaillement de navires au port, conditions modérées…

— « Je n’ai jamais entendu parler de vous », — fis-je brusquement.

Son assurance sourde ne l’abandonna pas.

— « Vous serez tout à fait satisfait », — murmura-t-il doucement.

Je n’en fus pas radouci. J’avais l’impression d’avoir été circonvenu en quelque sorte. Pourtant je m’étais trompé moi-même, — s’il y avait là tromperie. Mais cette extraordinaire audace de s’inviter à prendre le petit déjeuner était suffisante pour tromper n’importe qui. Et je pensai tout d’un coup : Eh quoi ! cet homme a fourni lui-même toutes ces victuailles afin de faire une affaire.

— « Vous avez dû vous lever diablement de bonne heure ce matin », — lui dis-je.

Il admit avec simplicité qu’il était sur le quai dès avant six heures à attendre l’entrée de mon navire. J’eus l’impression qu’il serait maintenant impossible de m’en débarrasser.

— « Si vous pensez que nous allons vivre sur ce pied-là », — lui dis-je en jetant sur la table un regard irrité, — « vous vous trompez considérablement. »

— « C’est parfait, capitaine. Je comprends très bien. »

Rien ne pouvait troubler sa placidité. J’étais assez mécontent, mais je ne pouvais pourtant pas me jeter sur lui. Il m’avait donné tant de renseignements utiles, — et puis c’était le propre frère de ce riche négociant. Tout cela était assez étrange.

Je me levai et lui déclarai sèchement que je devais aller à terre. Il mit aussitôt son canot à ma disposition pour le temps que je resterais dans le port.

— « Je vous ferai un prix », — reprit-il d’un ton monotone. — « J’ai un homme toute la journée près de l’escalier. Vous n’avez qu’à le siffler quand vous aurez besoin du canot. »

Et, s’effaçant à chaque porte pour me laisser passer le premier, il m’emmena en somme sous sa garde. Comme nous traversions le pont arrière, je vis s’avancer deux individus mal vêtus qui, dans un silence triste, m’offrirent des cartes commerciales que je pris sans rien dire sous le regard pesant de mon compagnon. Une bien inutile et lamentable cérémonie. C’étaient les commis des autres approvisionneurs de navires : et lui, placide, derrière moi, ignora leur existence.

Nous nous séparâmes sur le quai après qu’il m’eût, d’un ton tranquille, exprimé l’espoir de me voir souvent « au magasin ». Il y avait là un fumoir pour les capitaines, avec des journaux et une boîte « d’assez bons cigares ». Je le quittai sans cérémonie.

Mes consignataires me firent un accueil chaleureusement commercial ; mais, d’après eux, l’état des frets n’était pas à beaucoup près aussi favorable que la conversation de ce Jacobus me l’avait laissé entendre. Je me sentis naturellement porté à donner créance à sa version, de préférence. Tout en refermant derrière moi la porte de leur cabinet, je pensai : « Hum ! Un ramassis de mensonges. Diplomatie commerciale. C’est à quoi un homme qui arrive de la mer doit s’attendre. Ils voudraient affréter le navire au-dessous du cours. »

Dans la grande pièce où s’alignaient de nombreux pupitres, le chef de bureau, un homme grand, maigre et complètement rasé, vêtu d’un costume blanc immaculé et dont la tête noire, luisante et tondue de près prenait des reflets argentés, se leva de sa place et m’arrêta avec affabilité. Tout ce qu’on pourrait faire pour moi, on serait trop heureux. Reviendrais-je dans l’après-midi ? Quoi ? J’allais à un enterrement ? Ah ! oui, ce pauvre capitaine H…

Sa figure s’allongea un moment avec un air de sympathie, puis, écartant de ce monde prosaïque le bébé tombé malade au cours d’une tempête et qui était mort d’un calme prolongé à la mer, il me demanda en souriant de toutes ses dents, d’un sourire qui eût ressemblé à celui d’un requin (si les requins avaient de fausses dents), si j’avais fait des arrangements pour le temps que le navire serait dans le port.

— « Oui, avec Jacobus », — répondis-je d’un air dégagé. — « C’est, si j’ai bien compris, le frère de M. Ernest Jacobus pour lequel j’ai une introduction de mes armateurs. »

Je n’étais pas fâché de lui montrer que je n’étais pas livré pieds et poings liés au bon vouloir de sa maison. Je le vis pincer ses lèvres minces d’un air de doute.

— « Quoi ! » — m’écriai-je, — « ce n’est pas son frère ? »

— « Oh ! si… Ils ne se sont pas adressé la parole depuis dix-huit ans », — ajouta-t-il avec solennité au bout d’un moment.

— « Vraiment. Et pourquoi se sont-ils donc querellés ? »

— « Oh ! rien ! Rien qui vaille qu’on en parle », — déclara-t-il avec hauteur. — « Il a une assez grosse affaire. C’est le meilleur approvisionneur d’ici sans aucun doute. Au point de vue commercial il n’y a rien à dire ; mais, tout de même, le caractère personnel a aussi quelque importance, n’est-ce pas ? Bonjour, capitaine. »

Il retourna à son bureau en minaudant. Il m’amusait. Il avait l’air d’une vieille demoiselle, une vieille demoiselle commerciale, offusquée de quelque inconvenance. Était-ce une inconvenance commerciale ? Une inconvenance commerciale est une question sérieuse, car cela touche à la poche. Ou bien n’était-ce qu’un puriste en matière de conduite qui désapprouvait que Jacobus tînt lui-même l’emploi de commis ? Cela manquait certainement de dignité. Je me demandais ce que devait en penser son frère le négociant. Mais autant de pays, autant de mœurs. Dans une communauté aussi isolée et aussi exclusivement commerciale, les valeurs sociales ont une échelle qui leur est propre.