II
Je me serais bien volontiers dispensé de cette pénible occasion de faire immédiatement connaissance, ne fût-ce que de vue, avec mes collègues, les autres capitaines. Je me rendis pourtant au cimetière. Nous formions un groupe assez considérable de gens nu-tête et vêtus de noir. Je remarquai que, de notre compagnie, ceux qui s’approchaient le plus du type, déjà désuet alors, du vieux loup de mer, se montraient le plus émus, — peut-être parce qu’ils avaient moins de « manières » que ceux de la nouvelle génération. Le vieux loup de mer, une fois sorti de son élément naturel, était un animal simple et sentimental. J’en remarquai un, — il me faisait face de l’autre côté de la fosse, — qui pleurait à chaudes larmes. Elles ruisselaient sur son visage hâlé comme des gouttes de pluie sur un vieux mur rugueux. J’appris par la suite qu’on le considérait comme la terreur des marins, un homme dur ; qu’il n’avait jamais eu ni femme ni enfant ; et qu’ayant depuis sa plus tendre jeunesse navigué au long cours, il ne connaissait guère les femmes et les enfants que de vue.
Peut-être versait-il ces abondantes larmes sur les occasions qu’il avait perdues, peut-être était-ce par simple désir de paternité et par une étrange jalousie à l’égard d’un chagrin qu’il ne lui serait jamais donné de connaître. L’homme, — et même l’homme de mer, — est un capricieux animal, créature et victime d’occasions perdues. Mais, à le voir, j’eus honte de mon insensibilité. Je n’avais pas de larmes.
J’écoutai avec un détachement affreusement critique ce service que j’avais eu à lire moi-même, une ou deux fois, pour des hommes morts à la mer. Ces mots d’espérance et de défi, ces mots ailés, si exaltants dans la libre immensité du ciel et de la mer, semblaient tomber avec ennui sur cette petite tombe. A quoi servait de demander à la Mort où était son aiguillon, devant ce petit trou noir creusé dans la terre ? Et mes pensées m’échappaient complètement vers des sujets ayant trait à la vie, — des sujets sans grande élévation d’ailleurs, — navires, frets, affaires. L’instabilité de ses émotions donne à l’homme une déplorable ressemblance avec le singe. J’étais dégoûté de mes pensées, — et je pensais : Trouverai-je bientôt un affrétement ? Le temps, c’est de l’argent… Ce Jacobus allait-il me mettre vraiment en main une bonne affaire ?… Il faudrait aller le voir dans un jour ou deux.
Qu’on n’aille pas s’imaginer que je poursuivais ces pensées avec quelque précision. C’étaient elles qui me poursuivaient plutôt : vagues, confuses, inquiètes, honteuses. Leur opiniâtreté était endurcie, abominable, presque révoltante. Et c’était la présence de cet opiniâtre approvisionneur qui les avait mises en branle. Il était là, l’air triste, parmi notre petit groupe d’hommes venus de la mer, et sa présence m’irritait, car, en me faisant penser à son frère le négociant, elle m’avait rendu furieux contre moi-même. J’avais, cela va sans dire, conservé quelque décence. C’était seulement l’esprit qui…
La cérémonie prit fin. Le pauvre père, — un homme de quarante ans avec de gros favoris noirs et une pathétique estafilade sur son menton rasé de frais, — nous remercia tous en ravalant ses larmes. Mais je ne sais comment, soit parce que je m’attardai à la porte du cimetière en hésitant sur le chemin à prendre pour revenir, soit parce que j’étais le plus jeune, ou parce qu’il attribuait mon état d’esprit à des sentiments plus nobles et mieux appropriés, ou tout simplement parce que je lui étais plus étranger encore que les autres capitaines, il me distingua parmi eux. Tout en marchant à ma hauteur, il me renouvela ses remerciements, que j’écoutai dans un silence morne, en proie aux reproches de ma conscience. Soudain il passa son bras sous le mien, et de l’autre fit un geste dans la direction d’un grand et gros homme qui s’en allait tout seul, dans un flottement de vêtements gris.
— « C’est un brave homme, vraiment un brave homme », — déclara-t-il en ravalant un sanglot, — « ce Jacobus. »
Et il me raconta à voix basse que Jacobus avait été le premier à venir à bord de son navire dès leur arrivée, et qu’ayant appris leur malheur, il s’était chargé de tout, s’était offert à régler toutes les formalités habituelles, à porter à terre les papiers du navire, à faire tous les arrangements pour l’enterrement…
— « Un brave homme. J’étais complètement assommé par ce coup. Il y avait dix jours que je veillais ma femme jour et nuit. Sans aide. Et imaginez ! Le pauvre petit est mort juste le jour où nous avons reconnu la terre. Comment ai-je pu rentrer le navire, Dieu seul le sait ! Je ne voyais rien, je ne pouvais pas parler, je ne pouvais pas… On vous a dit, peut-être, que nous avons perdu notre second, passé par-dessus bord pendant le voyage ? Je n’avais personne pour me remplacer. Et la pauvre femme à demi folle en bas toute seule avec le… Mon Dieu ! Ce n’est pas permis. »
Nous marchâmes côte à côte en silence. Je ne savais comment prendre congé de lui. Sur le quai il lâcha mon bras et frappa du poing violemment dans la paume de son autre main.
— « Non, ça n’est pas permis ! — s’écria-t-il de nouveau. — Ne vous mariez jamais à moins d’avoir pu d’abord envoyer promener la mer… Ça n’est pas permis ! »
Je n’avais pas la moindre intention « d’envoyer promener la mer » et, quand il me quitta pour remonter à bord de son navire, j’avais la conviction que je ne me marierais jamais. Tandis que j’attendais près de l’escalier l’homme du canot de Jacobus, parti je ne sais où, je fus rejoint par le capitaine de la Hilda, une ombrelle de soie à la main et les pointes aiguës de son archaïque faux-col à la Gladstone encadrant son petit visage basané et complètement rasé qui était extraordinairement frais pour son âge, d’un modelé parfait et tout illuminé par des yeux extrêmement clairs. Ses cheveux blancs abondants, luisants comme du verre filé, bouclaient légèrement sous le bord de son vieux panama de très belle qualité qu’entourait un large ruban noir. L’aspect de ce petit vieillard vif et net avait quelque chose d’étrangement angélique et de juvénile tout ensemble.
Il m’accosta, comme s’il m’avait vu tous les jours de sa vie depuis ma plus tendre enfance, en me faisant une remarque plaisante sur l’aspect d’une grosse négresse assise sur un escabeau au bord du quai. Il me déclara ensuite aimablement que j’avais un bien joli navire.
Je lui retournai son compliment en lui déclarant aussitôt :
— « Pas si joli que la Hilda. »
Je vis immédiatement s’abaisser les coins de sa bouche sensible, au dessin net.
— « Oh ! mon cher. Je peux à peine en supporter la vue maintenant. Savais-je, me demanda-t-il anxieusement, qu’il avait perdu le buste de son navire : une femme à tunique bleue bordée d’or, dont le visage n’était peut-être pas joli, joli, mais dont les bras blancs d’un très beau dessin étaient étendus comme si elle nageait ? Le savais-je ? Qui aurait pu s’attendre à pareille chose ?… Et après vingt ans, encore ! »
Personne à l’entendre n’aurait pu croire que la femme en question était en bois : sa voix tremblante, son agitation donnaient à ses plaintes quelque chose d’absurdement risible… Elle avait disparu une nuit, une belle nuit claire, par très légère houle, dans le golfe du Bengale. Disparue sans le moindre clapotement : personne à bord n’avait pu dire comment, où, ni à quelle heure, après vingt ans, en octobre dernier… Avais-je jamais entendu parler d’une chose pareille ?…
Je l’assurai avec sympathie que je n’avais jamais rien entendu de pareil et il prit un air très attristé. Ce n’était pas bon signe, il en était sûr. Il y avait là quelque chose qui ressemblait à un présage. Mais quand je lui eus déclaré que sûrement il pourrait se procurer un autre buste de femme, je me vis fort justement reprendre de ma légèreté. Le petit vieux se mit à rougir violemment sous son teint basané comme si je lui avais proposé quelque chose d’inconvenant. On pouvait bien, me dit-il, trouver des rechanges pour des mâts ou un gouvernail perdu, n’importe quelle pièce vitale du navire : mais à quoi servirait de mettre un nouveau buste ? Quelle satisfaction ? Il était facile de voir que je n’avais jamais eu une figure de proue comme compagne pendant vingt ans à la mer.
— « Un nouveau buste ! » — s’écria-t-il avec une ardente indignation. — « Ma foi ! Il y aura vingt-huit ans au mois de mai prochain que je suis veuf, autant penser à prendre une nouvelle femme. Vous pouvez faire la paire avec ce Jacobus… »
Il m’amusait vraiment.
— « Qu’est-ce que Jacobus a encore fait ? Est-ce qu’il veut que vous vous mariiez, Capitaine ? » — lui demandai-je avec déférence. Mais il était lancé maintenant et il grimaça avec fureur :
— « Vous procurer, pour sûr ! C’est un homme à vous procurer n’importe quoi à son prix. Je n’étais pas amarré depuis une heure qu’il était déjà à mon bord pour me proposer de me vendre une figure de proue qu’il avait par hasard dans son entrepôt. Il m’a fait faire cette proposition par Smith, mon second. « Mr. Smith, lui ai-je dit, vous ne me connaissez pas encore mieux que cela ? J’ai l’air de quelqu’un à ramasser une figure de proue au rebut ? Et cela après tant d’années ! Vous avez une façon de parler, vous autres jeunes gens… »
J’affectai un vif remords et comme je descendais dans l’embarcation, je lui dis tranquillement :
— « Ma foi ! je ne vois rien d’autre à faire que d’y mettre quelque fioriture de proue, peut-être. Vous savez, un vague ornement sculpté, joliment doré. »
Il avait l’air tout d’un coup très abattu après cette explosion.
— « Oui. Un ornement. Peut-être bien. Jacobus m’a aussi suggéré cela. Il n’est jamais embarrassé quand il s’agit d’extorquer un peu d’argent à un marin. Il me ferait payer cette sculpture les yeux de la tête. Une guibre dorée, vous voulez dire, hein ? Pour vous, bien sûr, ça ferait l’affaire. Vous autres jeunes gens, vous me paraissez n’avoir pas le moindre sentiment des convenances. »
De son bras droit, il fit un geste convulsif.
— « Tant pis. Cela ou autre chose ça ne fait pas grande différence. Je laisserais tout aussi bien ce vieux bâtiment courir le monde rien qu’avec un taille-mer », — s’écria-t-il tristement. Et comme l’embarcation s’éloignait de l’escalier, il éleva la voix au bord du quai avec une animosité assez comique.
— « Pour sûr ! Ne serait-ce que pour narguer ce marchand de figures de proue, ce vampire ! Je connais cet endroit-ci depuis longtemps, ne l’oubliez pas. Venez donc me voir à mon bord un de ces jours ! »
Ma première soirée dans le port, je la passai paisiblement dans mon carré : et j’étais fort heureux à la pensée de pouvoir encore tenir à distance pendant quelques heures cette vie de terre qui me semblait si mesquinement complexe, si discordante et si remplie de figures nouvelles en débarquant de la mer. Il était toutefois écrit que j’entendrais encore parler de Jacobus avant de m’endormir.
M. Burns était allé à terre après le dîner pour « jeter un coup d’œil », comme il disait. Comme il faisait parfaitement nuit quand il m’annonça son intention, je ne lui demandai pas ce qu’il pensait voir. Vers minuit environ, j’étais en train de lire dans le salon, lorsque j’entendis marcher avec précaution dans le couloir et je l’appelai par son nom.
Burns entra, la canne et le chapeau à la main ; cet accoutrement de terrien lui donnait un aspect incroyablement vulgaire ; il avait un air enjoué et je ne sais quel clignement d’œil bizarre. Comme je le priai de s’asseoir, il posa sa canne et son chapeau sur la table et, après avoir parlé un moment des affaires du navire, il me dit :
— « J’en ai entendu de belles sur cet approvisionneur qui vous a si bien estampé, capitaine. »
Je lui fis observer, en me tenant à quatre, qu’il avait une singulière façon de s’exprimer. Mais il se contenta de hocher la tête dédaigneusement. C’était un fameux tour, ma foi : s’amener à bord d’un navire inconnu avec tout ce qu’il faut pour le petit déjeuner de l’équipage dans deux paniers et s’inviter soi-même tranquillement à la table du capitaine ! Il n’avait jamais entendu raconter de sa vie quelque chose d’aussi malin et d’aussi impudent.
Je me pris à défendre la méthode inaccoutumée de Jacobus.
— « C’est le frère d’un des plus riches négociants de l’endroit. »
— « Son frère aîné ne lui a pas adressé la parole depuis dix-huit ou vingt ans », — déclara-t-il triomphalement. — « Voilà ce qui en est. »
— « Je sais parfaitement ce qui en est », — interrompis-je avec hauteur.
— « Vraiment, capitaine ? Hum ! » — Son esprit n’en demeura pas moins attaché aux principes de la concurrence commerciale. — « Je n’aime pas qu’on abuse de votre bienveillance, capitaine. Il a graissé la patte à votre steward avec un billet de cinq roupies pour le laisser venir à bord, ou peut-être même de dix. Qu’est-ce que ça peut bien lui faire ? Il mettra cela et plus sur la note. »
— « C’est le genre d’histoires que vous avez entendu raconter à terre ? » — lui demandai-je.
Il m’assura qu’il avait assez de bon sens pour avoir compris cela tout seul. Non : ce qu’il avait entendu raconter à terre, c’est qu’aucune personne respectable ne fréquentait Jacobus. Il habitait une grande maison ancienne dans une rue paisible, avec un grand jardin. Après m’avoir dit cela, M. Burns prit un air mystérieux…
— « Il paraît qu’il y tient enfermée une jeune fille… »
— « Je suppose que vous avez entendu raconter tous ces potins dans un endroit des plus respectables ? » — lui lançai-je d’un ton sarcastique.
Le trait porta, car M. Burns, comme la plupart des gens désagréables, était lui-même très susceptible. Il demeura comme frappé de stupeur, la bouche ouverte, tout prêt à me fournir un nouveau renseignement, mais je ne lui en laissai pas le temps.
— « Et puis, après tout, que voulez-vous que tout cela me fasse ? » — lui dis-je, en passant dans ma chambre.
Et c’était en somme assez naturel à dire. Pourtant cela ne me laissait pas indifférent. Je reconnais qu’il est parfaitement absurde de s’inquiéter de la moralité d’un approvisionneur de navires, même appartenant à une aussi bonne famille : mais sa personnalité avait imprimé sa marque sur ma première journée passée dans ce port, de la façon que vous savez.
Après ce premier exploit, Jacobus ne se montra aucunement importun. Chaque matin de bonne heure, il faisait, en canot, la tournée des navires qu’il approvisionnait et, à l’occasion, il prenait le petit déjeuner à bord avec le capitaine.
Ayant découvert que cette pratique était généralement acceptée, je le saluai familièrement un matin, lorsqu’en sortant de ma chambre, je le trouvai au carré. En jetant un coup d’œil sur la table, je vis que son couvert était déjà mis. Il était resté debout à attendre mon arrivée, pesant et placide, en tenant dans sa grosse main une fort belle gerbe de fleurs. Il me les offrit avec un léger sourire somnolent. Elles venaient de son jardin : il avait un vieux jardin très beau : il les avait cueillies lui-même ce matin avant d’aller à ses affaires ; il pensait que cela me ferait plaisir… Il se retourna :
— « Steward, dit-il, donnez-moi donc de l’eau dans un grand pot, s’il vous plaît. »
Tout en prenant ma place à table, je lui déclarai en plaisantant que j’avais l’impression d’être une jolie femme, et qu’il ne devait pas s’étonner de me voir rougir. Mais il était en train d’arranger sur le buffet ce tribut floral.
— « Mettez-le devant l’assiette du capitaine, steward, s’il vous plaît. »
Cette demande fut faite d’une voix sourde, comme toujours.
Le cadeau était si en vue que je ne pus faire moins que de l’élever jusqu’à mon nez, et tout en s’asseyant sans bruit il déclara doucement qu’à son avis des fleurs amélioraient grandement l’aspect du carré d’un navire. Il se demandait pourquoi je n’avais pas une étagère tout autour de la claire-voie de façon à pouvoir emporter à la mer des fleurs en pots. Il avait un très bon ouvrier qui ne prendrait pas plus d’une journée pour installer une étagère de ce genre et il pourrait me procurer deux ou trois douzaines de bonnes plantes…
Le bout de ses gros doigts ronds reposait tranquillement sur le bord de la table de chaque côté de sa tasse de café. Son visage demeurait impassible. M. Burns se souriait malicieusement à lui-même. Je déclarai que je n’avais pas la moindre intention de transformer ma claire-voie en serre, uniquement pour faire de la table de mon carré un dépotoir de matière végétale morte ou moisie.
— « Faire pousser de très belles fleurs », — insista-t-il en levant les yeux en l’air, — « cela ne donne aucun mal, véritablement. »
— « Si, si. Beaucoup de mal », — répliquai-je. — « Un beau jour un imbécile vous laisse la claire-voie ouverte par une brise fraîche, les fleurs attrapent de l’eau salée, et elles crèvent toutes en une semaine. »
M. Burns m’approuva d’un grognement méprisant. Jacobus abandonna passivement ce sujet. Au bout d’un moment, il décolla ses grosses lèvres pour me demander si j’avais déjà vu son frère. Je lui répondis brusquement :
— « Non. Pas encore. »
— « Il est très différent », — déclara-t-il d’un air rêveur, et il se leva. Ses mouvements étaient particulièrement silencieux. « Bien ! merci, capitaine. Si quelque chose n’est pas à votre convenance, veuillez le dire au steward. Je suppose que vous offrirez un dîner aux employés de bureau. »
— « Et pour quoi faire ? » — m’écriai-je avec quelque animation. — « Si je faisais des affaires régulièrement avec ce port, je comprendrais, mais étranger comme je le suis !… Il y a des chances pour que je ne revienne pas ici pendant des années. Je ne vois pas pourquoi je… Vous voulez dire que c’est l’habitude ? »
— « On s’attendra à cela d’un homme comme vous », — murmura-t-il tranquillement. — « Huit des principaux employés, le directeur, cela fait neuf, vous trois, cela fait douze. Si vous dites à votre steward de me prévenir la veille… »
— « On s’attendra à cela de moi ! Et pourquoi donc ? Est-ce parce que j’ai l’air particulièrement de bonne composition, ou quoi ? »
Il me sembla que son immobilité avait soudainement pris un air plus digne, que son caractère imperturbable avait un air dangereux.
— « Nous avons tout le temps d’y penser », — lui dis-je en manière de conclusion avec un geste qui essayait de le renvoyer. Mais avant de partir il tint à m’exprimer son regret de n’avoir pas encore eu le plaisir de me voir au « magasin » pour échantillonner les cigares dont il m’avait parlé. Il en avait un lot de six mille dont il pouvait disposer, à très bon marché.
— « Je crois que cela vaudrait la peine que vous en preniez », — ajouta-t-il avec un sourire mélancolique et il sortit du carré.
M. Burns donna un violent coup de poing sur la table.
— « A-t-on jamais vu pareille impudence ? Il s’est mis dans la tête de vous soutirer quelque chose d’une façon ou d’une autre, capitaine. »
Aussitôt me sentant disposé à prendre la défense de Jacobus, je remarquai philosophiquement que c’était cela les affaires, probablement. Mais mon absurde second, tout en marmottant des phrases sans suite comme : « Je ne peux pas supporter… Rappelez-vous ce que je vous dis !… » et ainsi de suite, sortit précipitamment du carré. Si je ne l’avais pas soigné durant cette fièvre qui l’avait mis à deux doigts de la mort, je n’aurais certainement pas supporté un seul jour de pareilles manières.