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Entre terre et mer

Chapter 8: IV
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About This Book

A trio of short tales set between shore and ocean offers compact narratives that probe the tensions between landbound life and maritime experience. Each story draws on memory and close psychological observation to examine isolation, duty, and moral ambiguity among those touched by sea commerce and coastal communities. The prose balances vivid seascapes and atmospheric detail with restrained, reflective narration, moving from personal recollection to moments of crisis and quiet revelation while unifying the collection through recurring motifs of displacement, longing, and ethical complexity.

IV

L’algarade que j’avais eue avec Jacobus le négociant fut bientôt connue. Deux ou trois de mes relations y firent des allusions voilées. Peut-être le petit mulâtre avait-il parlé. Je dois avouer que les gens avaient l’air assez scandalisés, mais non pas de la brutalité de Jacobus. Un homme que je connaissais me reprocha même ma vivacité.

Je lui fis le récit complet de ma visite, sans oublier de mentionner la significative ressemblance du pauvre petit mulâtre et de son bourreau. Il n’en fut pas surpris. Sans doute, sans doute. Et puis après ? Il m’assura d’un ton jovial qu’il y en avait pas mal dans ce cas-là. L’aîné des Jacobus avait toujours été célibataire. Un célibataire tout à fait respectable. Il n’y avait jamais eu de scandale de ce côté-là. Sa vie avait été on ne peut plus régulière. Cela n’avait pu offusquer personne.

Je répliquai que j’avais été pour ma part extrêmement offusqué. Mon interlocuteur ouvrit de grands yeux. Pourquoi ? Parce qu’un mulâtre recevait quelques coups. En voilà une affaire, par exemple ? Je ne savais pas à quel point ces métis étaient insolents et sournois. En fait il semblait penser que M. Jacobus était bien bon d’employer ce garçon-là : c’était une sorte d’aimable faiblesse assez pardonnable.

L’homme avec qui je parlais appartenait à une des vieilles familles françaises, descendant des anciens colons : toutes nobles, toutes appauvries et qui mènent une vie étroite, triste et digne. Les hommes, en règle générale, occupent des postes subalternes dans des administrations ou dans des maisons de commerce. Les jeunes filles sont presque toujours jolies, ignorantes du monde, aimables, agréables et généralement bilingues : elles babillent innocemment aussi bien en français qu’en anglais. Le vide de leur existence passe l’imagination.

J’avais pu entrer dans deux ou trois de ces maisons parce que quelques années auparavant, me trouvant à Bombay, j’avais eu l’occasion de rendre service à un jeune garçon sympathique et désœuvré qui s’y trouvait échoué, ne sachant guère que faire de lui-même ni même comment regagner son île. Ç’avait été une affaire de deux cents roupies à peu près, mais à son arrivée la famille avait tenu à me témoigner sa gratitude en m’admettant dans son intimité. Ma connaissance du français facilitait grandement la chose. Dans l’entre-temps ils avaient fait en sorte de marier le garçon à une femme qui avait à peu près le double de son âge, relativement riche : seule profession qui lui convînt réellement. Mais ce n’était pas le paradis. La première fois que je rendis visite à ce couple, elle remarqua une petite tache de graisse sur le pantalon du pauvre diable et lui fit une virulente scène de reproches si pleine de passion que j’en demeurai aussi terrifié que si j’assistais à une tragédie de Racine. Il va sans dire qu’il ne fut jamais question de l’argent que je lui avais avancé : mais ses sœurs, mademoiselle Angèle et mademoiselle Marie, et les tantes de l’une et l’autre famille, qui parlaient un français archaïque d’avant la Révolution, et une armée de parents éloignés, m’adoptèrent sur-le-champ comme ami, d’une façon presque embarrassante.

C’est avec le frère aîné (il était employé dans le bureau de mes consignataires) que j’avais cette conversation au sujet de Jacobus le négociant. Il regrettait mon attitude et hocha la tête d’un air entendu. Un homme influent. On ne savait jamais si on n’aurait pas besoin de lui. J’exprimai mon immense préférence pour l’autre. Sur quoi mon ami prit un air grave.

— « Pourquoi diable me faites-vous cette tête-là ? » — lui dis-je avec quelque impatience. — « Il m’a demandé d’aller voir son jardin et j’ai bien envie d’y aller un de ces jours. »

— « Ne faites pas cela », — me dit-il avec un tel sérieux que j’éclatai de rire : mais il continua à me regarder sans sourire.

C’était à la vérité une tout à fait autre affaire. La conscience publique de l’île avait été à un certain moment grandement troublée par mon Jacobus. Les deux frères avaient été longtemps associés sans aucun nuage, lorsqu’un cirque ambulant survenant dans l’île, mon Jacobus s’était soudainement amouraché d’une des écuyères. Ce qui rendait la chose plus grave, c’est qu’il était marié. Il n’avait même pas eu le bon goût de cacher sa passion. Elle avait dû être forte, à la vérité, pour entraîner ainsi un homme aussi placide. Son attitude avait été absolument scandaleuse. Il avait suivi cette femme au Cap et il avait apparemment voyagé à la suite de cet absurde cirque dans d’autres parties du monde et dans une position tout à fait dégradante. La femme n’avait pas tardé à ne plus se soucier de lui et l’avait traité comme le dernier des derniers. Les récits les plus extraordinaires de sa dégradation morale étaient parvenus jusque dans l’île à cette époque. Il n’avait pas assez de volonté pour se délivrer…

L’image grotesque d’un gros approvisionneur de navires, très entreprenant, enchaîné par une passion des plus profanes, m’enchantait : et j’écoutai bouche bée cette histoire vieille comme le monde, cette histoire qui avait fait le sujet de légendes, de fables morales, de poèmes, mais qui s’accordait on ne peut plus comiquement avec la personnalité en question. Quelle étrange victime pour les dieux !

Par la suite, sa femme abandonnée était morte. Son frère avait pris soin de sa fille qu’il maria aussi avantageusement qu’il le put dans la circonstance.

— « Oh ! La femme du médecin ! » — m’écriai-je.

— « Vous savez cela ? Oui. Un garçon très capable. Il avait besoin d’un peu d’aide dans la vie et il y avait pas mal d’argent du côté de la mère de la jeune fille, sans compter les espérances. Bien entendu, ils ne le connaissent pas », — ajouta-t-il. — « Le docteur le salue dans la rue, je crois, mais il évite de lui parler quand ils se rencontrent à bord d’un navire, comme cela arrive parfois. »

Je remarquai que c’était là maintenant de l’histoire ancienne.

Mon ami en convint. Mais c’était bien la faute de Jacobus si on ne l’avait jamais oubliée ni pardonnée. Il était revenu un beau jour. Mais comment ? Pas le moins du monde dans un esprit de contrition qui eût pu lui concilier ses concitoyens scandalisés. Il était revenu en traînant avec lui un enfant, — une fille…

— « Il m’a parlé d’une fille qui habite avec lui », — déclarai-je fort intéressé.

— « C’est certainement la fille de l’écuyère », — reprit mon ami. — « Il se peut que ce soit sa fille à lui : je suis prêt à l’admettre. En fait je n’ai aucun doute… »

Mais il ne comprenait pas pourquoi il l’avait amenée ainsi dans une respectable communauté pour perpétuer le souvenir d’un scandale. Et ce n’était pas là le pire. Il se passa quelque chose de plus lamentable encore, bientôt après. L’écuyère arriva un beau matin. Elle débarqua d’un paquebot…

— « Quoi ? Ici ? Pour réclamer son enfant probablement », — suggérai-je.

— « Non pas. »

Mon amical informateur se montra des plus méprisants.

— « Imaginez une furie peinte et hagarde. On l’avait expédiée du Mozambique, où quelqu’un avait payé son passage jusqu’ici. Elle avait une blessure interne, un coup de pied de cheval : elle n’avait pas un sou vaillant en débarquant : je ne crois pas qu’elle ait même demandé à voir l’enfant. En tout cas, pas avant son dernier jour. Jacobus lui loua un bungalow pour y mourir. Il fit demander deux sœurs de l’hôpital pour la soigner pendant ces quelques mois. S’il ne l’a pas épousée in extremis, comme ces bonnes sœurs essayaient de l’en persuader, c’est qu’elle ne voulut pas en entendre parler. Comme disaient les religieuses : « Cette femme est morte impénitente ». On a raconté qu’elle a mis Jacobus à la porte de sa chambre en poussant son dernier soupir. C’est peut-être la véritable raison pour laquelle il ne s’est pas mis en deuil lui-même : il a seulement mis l’enfant en noir. Quand elle était petite on la voyait parfois passer dans la rue escortée d’une négresse, mais depuis qu’elle a eu l’âge de relever les cheveux je ne crois pas qu’on l’ait jamais vue mettre un pied hors de ce jardin. Elle doit avoir maintenant dix-huit ans. »

Ainsi parla mon ami, en y ajoutant même quelques détails : il ne pensait pas, par exemple, que la jeune fille eût jamais parlé à trois personnes de la bonne société dans l’île : une extrême pauvreté avait amené une parente âgée des frères Jacobus à accepter la place de gouvernante de l’enfant. Quant aux affaires de Jacobus (ce qui certainement ennuya son frère), ç’avait été de sa part un choix des plus sages. Elles ne le mettaient en rapport qu’avec des étrangers de passage : tandis que tout autre genre d’affaires eût risqué d’amener toutes sortes de froissements avec les gens de son milieu. Cet homme ne manquait pas d’un certain tact, — mais il était naturellement sans vergogne. Car pourquoi diable gardait-il cette enfant avec lui ? C’était extrêmement pénible pour tout le monde.

Je pensais soudain (et avec un profond dégoût) à l’autre Jacobus et je ne pus m’empêcher de dire avec une feinte douceur :

— « Je suppose que s’il l’employait, par exemple, comme marmiton et qu’il lui tirât de temps à autre les cheveux ou les oreilles, la position serait plus régulière, — moins choquante pour la classe respectable à laquelle il appartient. »

Il était assez intelligent pour saisir mon intention, et il haussa impatiemment les épaules.

— « Vous ne comprenez pas. D’abord, ce n’est pas une mulâtresse. Et un scandale est un scandale. Il faut donner aux gens une chance d’oublier. J’ose dire qu’il eût mieux valu pour elle devenir marmiton ou quelque chose de ce genre. Naturellement il essaie de gagner de l’argent par tous les moyens ; mais dans une affaire de ce genre, il n’en gagnera pas assez pour qu’on lui fasse des avances. »

Quand mon ami m’eut quitté, j’eus l’impression que Jacobus et sa fille vivaient comme un couple de parias sur une île déserte : la fille réfugiée dans la maison comme si c’eût été une caverne creusée dans une falaise, et Jacobus allant chercher leur pâture à tous deux sur la grève, — exactement comme deux naufragés qui espèrent toujours qu’on viendra à leur rescousse, ne fût-ce que pour les remettre en contact avec le reste de l’humanité.

Mais la réalité physique de Jacobus ne s’accordait guère avec cette vue romanesque. Quand il lui arrivait de venir à bord, il sirotait placidement sa tasse de café, me demandait si j’étais satisfait, — et j’écoutais à peine les racontars du port qu’il laissait tomber lentement de ses lèvres, presque à voix basse. J’avais alors des ennuis qui m’occupaient. Mon navire affrété, et alors que je ne songeais qu’à réussir à faire rapidement mon voyage de retour, j’avais soudain découvert qu’il y avait pénurie complète de sacs. Une catastrophe ! Le stock d’une sorte spéciale qu’on appelle des vacoas, paraissait entièrement épuisé. J’attendais avant peu une consignation, — elle était en route, mais entre temps le chargement de mon navire se trouva arrêté. J’avais de quoi me faire du mauvais sang. Mes consignataires, qui m’avaient reçu avec tant de chaleur à mon arrivée, maintenant qu’ils étaient devenus mes affréteurs écoutaient mes doléances avec une froide politesse. Leur fondé de pouvoirs, cet homme maigre à allure de vieille demoiselle, qui poussait la pruderie au point de ne pas aimer même parler de l’impur Jacobus, me donna l’exact point de vue commercial de la situation.

— « Mon cher capitaine », — il rétractait ses joues racornies dans un sourire condescendant de requin, — « nous n’étions pas moralement obligés de vous prévenir de cette pénurie possible avant que vous ne signiez la charte-partie. C’était à vous de vous prémunir contre l’éventualité d’un retard, — à strictement parler. Mais il va sans dire que nous n’en saurions aucunement profiter. Ce n’est réellement de la faute de personne. Nous-mêmes ayant été pris à l’improviste », déclara-t-il pour terminer, d’un air affecté, en mentant évidemment.

Ce sermon, je l’avoue, m’avait donné soif. Une colère rentrée produit généralement cet effet, et comme j’errais sans trop savoir où aller, le grand pichet de faïence rouge de la salle des capitaines au « magasin » de Jacobus me revint à l’esprit.

Je fis tout juste un salut aux personnes que je trouvai là, je versai une bonne douche froide sur mon indignation, puis une autre, et assez déprimé, je demeurai plongé dans des réflexions peu réjouissantes. Les autres lisaient, parlaient, fumaient, échangeaient au-dessus de ma tête des plaisanteries dénuées de toute subtilité. Mais on ne troubla pas ma méditation. Et ce fut sans adresser la parole à personne que je me levai et sortis, juste pour être inopinément accosté, au milieu de tout le remue-ménage du magasin, par Jacobus le paria.

— « Enchanté de vous voir, capitaine. Quoi ? Vous partez ? Vous n’avez pas très bonne mine depuis quelques jours, il me semble. Surmené, hein ? »

Il était en bras de chemise et ses propos ne sortaient pas du genre habituel d’une conversation d’affaires, mais j’y sentis quelque chose d’humain. C’était de l’aménité commerciale, mais je n’en avais guère rencontré. Je crois vraiment (à en juger par le regard lourd qu’il dirigea sur une certaine étagère) qu’il allait me conseiller l’achat d’une bouteille de tonique Clarkson qu’il avait en magasin, lorsqu’une impulsion me fit lui dire :

— « J’ai des ennuis avec mon chargement. »

Parfaitement éveillé sous ce gros masque endormi aux lèvres collées, il comprit immédiatement de quoi il retournait, et il secoua la tête d’un air si compatissant que je soulageai mon exaspération en m’écriant :

— « Il doit sûrement y avoir onze cents sacs dans la colonie. Il suffirait de les chercher. »

Là-dessus, il hocha de nouveau légèrement sa grosse tête et parmi le bruit et l’animation du magasin je l’entendis murmurer tranquillement :

— « Bien sûr. Mais ceux qui possèdent une réserve de ces sacs ne voudront pas les vendre. Ils en ont besoin eux-mêmes de cette grandeur. »

— « C’est exactement ce que me disent mes consignataires. Il est impossible d’en acheter. Bah ! Ils ne veulent pas. Cela les arrange de retenir mon navire. Mais si je pouvais découvrir les sacs, je me chargerais bien… Écoutez, Jacobus ! Vous êtes, vous, l’homme à avoir cela dans votre manche. »

Il protesta en secouant pesamment sa grosse tête. Je restais devant lui ne sachant que faire, sous le regard de ces yeux lourds que voilait une expression semblable à celle d’un homme qui vient de traverser une crise désespérée. Lorsque soudain, il murmura :

— « Il est impossible de parler tranquillement ici. J’ai beaucoup à faire. Mais si vous pouviez aller m’attendre chez moi. Ce n’est pas même à dix minutes d’ici. Ah ! c’est vrai, vous ne connaissez pas le chemin. »

Il demanda sa veste et s’offrit à me conduire lui-même. Il lui faudrait retourner immédiatement à son magasin pour terminer ses affaires : après quoi il pourrait parler avec moi tranquillement de cette affaire de sacs. Ce programme me fut murmuré à travers des lèvres à peine disjointes, presque immobiles : il gardait fixé sur moi son lourd regard placide, le regard d’un homme las, — mais j’avais l’impression qu’il était tout de même pénétrant. Je me demandais ce qu’il pouvait bien essayer de découvrir en moi et je demeurais silencieux, indécis.

— « Je vous demanderai de m’attendre chez moi jusqu’à ce que nous puissions parler de tout cela à tête reposée. Cela vous va ? »

— « Bien sûr ! » — m’écriai-je.

— « Mais je ne peux pas vous promettre… »

— « Bien entendu », — répondis-je, « je n’attends pas une promesse. »

— « Je veux dire que je ne peux même pas vous promettre de faire la démarche à laquelle je pense. Il faut d’abord voir… hum ! »

— « Fort bien. On verra. Je vous attendrai tout le temps que vous voudrez. Que voulez-vous que je fasse d’autre dans ce diable de port ? »

Avant même que j’eusse prononcé ces derniers mots nous nous étions mis en route d’un pas tranquille. Nous tournâmes deux encoignures et nous nous engageâmes dans une rue complètement déserte, qui avait un air de chemin de campagne, et où l’herbe poussait entre les pavés. La maison s’étendait en bordure de la rue : elle n’avait qu’un seul étage au-dessus d’un sous-sol surélevé en pierres brutes, de telle sorte que nos têtes n’atteignaient pas le niveau des fenêtres en longeant la maison. Les jalousies étaient toutes étroitement baissées, comme des paupières, et la maison semblait profondément endormie par cet après-midi ensoleillé. L’entrée se trouvait sur le côté, dans une allée encore plus herbue que la rue : une petite porte, simplement fermée au loquet.

En s’excusant de passer devant moi pour me montrer le chemin, Jacobus me précéda dans un couloir obscur et me fit traverser une pièce parquetée qui me parut être la salle à manger. Elle était éclairée par trois portes vitrées grand’ouvertes sur une véranda ou plutôt une loggia dont les arches de brique couraient tout le long de la maison du côté du jardin. C’était vraiment un jardin magnifique : des pelouses admirablement tenues, avec d’éclatantes plates-bandes au premier plan, s’étendaient autour d’un bassin d’eau sombre qu’encerclait une margelle de marbre ; et au fond, le feuillage d’arbres d’essences très diverses masquait les toits des maisons voisines. On se serait cru à cent lieues de la ville. C’était une solitude aux splendides couleurs, assoupie dans un chaud et voluptueux silence. Là où les ombres immobiles s’allongeaient sur les plates-bandes et dans les recoins ombreux, les couleurs de ces massifs de fleurs avaient une extraordinaire magnificence. Je m’arrêtai, saisi d’admiration. Jacobus me prit doucement par le bras au-dessus du coude, et me fit me tourner vers la gauche.

Je n’avais pas encore remarqué la jeune fille. Elle occupait un fauteuil d’osier, bas et profond, et telle que je la vis, exactement de profil, elle avait l’air d’un personnage de tapisserie, et aussi parfaitement immobile. Jacobus me lâcha le bras.

— « Voici Alice », — annonça-t-il tranquillement : et sa façon de parler à mi-voix donnait à ces paroles un tel caractère de communication confidentielle que je m’imaginai hochant la tête d’un air entendu et murmurant : « Je vois, je vois… » Il va sans dire que je n’en fis rien : nous restions côte-à-côte à regarder la jeune fille. Elle ne bougea pas pendant un moment, et continua à regarder droit devant elle, comme si elle contemplait la vision d’une cavalcade traversant le jardin dans la profonde et éclatante richesse de la lumière et la splendeur des fleurs.

Sortant enfin de sa rêverie, elle regarda autour d’elle et au-dessus d’elle. Si je ne l’avais pas d’abord remarquée, je suis certain que, de son côté, elle n’avait pas eu la moindre notion de ma présence avant de me voir à côté de son père. Le rapide mouvement de ses longs cils, la façon dont ce regard languide, soudain agrandi, prit une soudaine fixité, ne laissait aucun doute à cet égard.

Un semblant de crainte parut dans sa surprise ; un éclair de colère lui succéda. Jacobus, après avoir prononcé mon nom à voix assez haute, me dit :

— « Faites comme chez vous, capitaine, je n’en aurai pas pour longtemps. » — Et il sortit rapidement.

Avant même d’avoir eu le temps de faire un salut je me trouvai seul avec cette jeune fille, — que personne de la ville, homme ni femme, je m’en souvins soudainement, n’avait vue depuis qu’elle avait eu l’âge de relever les cheveux. On eut dit, d’ailleurs, qu’on ne les avait pas touchés depuis cette époque lointaine : ils formaient une masse de boucles noires, étincelantes, relevées sur le sommet de la tête, et de longues mèches en désordre encadraient son clair visage : une masse si fournie, si forte que rien que de la regarder, on avait la sensation d’un poids sur la tête et l’impression d’un désordre magnifiquement volontaire. Elle se pencha en avant, en se serrant contre ses jambes croisées ; elle était drapée dans une étoffe ambrée dont la minceur révélait son jeune corps souple, ramassé dans ce siège bas comme si elle allait bondir. Je remarquai un ou deux petits frémissements qui donnaient l’impression qu’elle prenait son élan. Ils firent place à l’immobilité la plus absolue.

Une fois que j’eus réprimé l’absurde impulsion de courir après Jacobus (car moi aussi, j’avais été surpris) je m’emparai d’une chaise, la plaçai assez près de la jeune fille, m’y assis délibérément et me mis à parler du jardin, sans prêter la moindre attention à ce que je disais, mais en prenant une intonation caressante comme lorsqu’on parle à un animal sauvage effarouché et que l’on veut calmer. Je n’étais même pas sûr qu’elle me comprenait. Elle ne leva pas son visage et n’essaya même pas de regarder de mon côté. Je continuais à parler, uniquement pour l’empêcher de s’enfuir. Je remarquai encore un de ces frémissements réprimés qui me fit retenir mon souffle.

J’eus à la fin l’impression que ce qui l’empêchait peut-être de s’enfuir d’un seul bond nerveux, c’était l’insuffisance de son costume. Le fauteuil d’osier était assurément la chose la plus substantielle qui la couvrît. Ce qu’elle pouvait bien avoir sous cette draperie jaunâtre et flottante devait être du genre le plus aérien. On ne pouvait pas ne pas s’en rendre compte. C’était évident. J’en fus même d’abord un peu gêné : mais un esprit délivré de préjugés étroits a bientôt fait de vaincre une semblable gêne. Je ne me détournai pas d’Alice. Je continuai à lui parler avec une insinuante douceur : et en me rappelant que, très vraisemblablement, jamais un étranger ne lui avait adressé la parole, je sentais s’affermir mon assurance. Je ne sais vraiment pas pourquoi il s’y glissa même un peu d’émotion. Mais il en fut ainsi. Et au moment même où j’en prenais conscience, un léger cri mit brusquement fin au flux de ma conversation mondaine.

Cette exclamation n’avait pas été poussée par la jeune fille. Elle provenait de quelqu’un derrière moi et cela me fit brusquement tourner la tête. L’apparition que j’entrevis sur le seuil de la porte ne pouvait être, je le compris aussitôt, que la parente âgée de Jacobus, la dame de compagnie, la gouvernante. Tandis qu’elle demeurait immobile comme si la foudre l’eût frappée, je me levai et lui fis un salut.

Les dames de la maison Jacobus passaient évidemment leurs journées très légèrement vêtues. Cette vieille femme dont le visage ressemblait à un énorme citron ridé, avec de petits yeux et un chignon de cheveux gris, était vêtue d’une robe faite d’une étoffe soyeuse et légère, d’un gris-brun. Elle lui tombait du cou jusqu’aux pieds avec la simplicité d’une chemise de nuit sans aucun ornement. Cela lui donnait un aspect parfaitement cylindrique.

— « Comment êtes-vous entré ici ? » s’écria-t-elle.

Avant d’avoir pu articuler un mot je la vis disparaître et j’entendis aussitôt à l’autre bout de la maison la rumeur de protestations aiguës. Personne évidemment ne pouvait lui dire comment j’étais venu. Un moment après, escortée de deux négresses qui poussaient de grands cris, elle reparut sur le seuil de la porte, et me demanda avec fureur :

— « Qu’est-ce que vous venez faire ici ? »

Je me tournai vers la jeune fille. Elle s’était redressée et avait posé les mains sur les bras du fauteuil. Je demandai avec fureur :

— « Je pense, mademoiselle Alice, que vous n’allez pas les laisser me jeter dans la rue. »

Ses magnifiques yeux noirs, allongés, se posèrent sur moi avec une expression indéfinissable puis, d’une voix rauque et méprisante, elle laissa tomber en manière d’explication :

— « C’est papa. »

Je fis un nouveau salut à la vieille dame.

Elle se retourna pour renvoyer ses noires confidentes, puis m’examinant étrangement, un œil presque entièrement fermé et la figure toute tirée de ce côté comme si elle était en proie au mal de dents, elle s’avança sous la véranda, s’assit sur un rocking-chair à quelque distance et prit sur une table de quoi tricoter. Avant de commencer elle plongea une des aiguilles dans son chignon gris et se mit à le fourrager vigoureusement.

Cette sorte de chemise de nuit collait à ses formes grasses. Elle portait des bas de coton blanc et des pantoufles de velours marron. Ses pieds et ses chevilles étaient plus que visibles sur la barre d’appui. Elle se balançait lentement tout en tricotant. J’avais repris mon siège et demeurais immobile, car je me défiais de cette vieille femme. N’allait-elle pas m’ordonner de partir ? Elle me paraissait capable de toutes les insolences. Elle renifla à une ou deux reprises tout en tricotant avec fureur. Tout à coup elle lança à la jeune fille cette question :

— « Qu’est-ce qui lui prend, à ton père, maintenant ? »

La jeune fille haussa les épaules au point que tout son corps ondula sous cette étoffe lâche : et de cette voix étrangement rauque et qui n’était pourtant pas sans charme, comme ces vins un peu âcres qu’on boit avec plaisir :

— « C’est un capitaine. Laisse-moi tranquille. Veux-tu ? »

Le rocking-chair se balança plus rapidement, et la vieille voix aigre siffla :

— « Toi et ton père vous pouvez faire la paire. Il ne reculerait devant rien, on le sait. Mais je ne m’attendais pas à cela. »

J’eus l’impression qu’il fallait intervenir et je fis remarquer modestement, mais fermement, que c’était pour des affaires. J’avais à parler avec M. Jacobus.

Elle s’écria d’un ton ironique : — « Pauvre innocent. » Puis changeant de ton. — « La boutique est faite pour les affaires. Pourquoi n’allez-vous pas parler avec lui à la boutique ? »

L’allure furieuse de ses doigts et de ses aiguilles à tricoter me faisaient tourner la tête : et avec une indignation glapissante :

— « Rester là à regarder cette fille ; c’est ça que vous appelez des affaires ? »

— « Non », — lui dis-je avec la plus extrême douceur. — « J’appelle cela un plaisir, un plaisir fort inattendu. Et à moins que mademoiselle Alice n’objecte… »

Je me tournai à demi vers elle. Elle me lança d’un ton de colère méprisante : « Ça m’est égal ! » et appuyant son coude sur ses genoux elle se prit le menton dans la main, — le menton des Jacobus à n’en pas douter. Et ces cils lourds, ce regard noir irrité me rappelaient aussi Jacobus, — le riche négociant, l’homme respectable. C’était le même dessin des sourcils, rigide et inquiétant. Oui ! Je retrouvais en elle une ressemblance avec les deux frères. Et je fus surpris de découvrir tout à coup qu’après tout ces Jacobus étaient plutôt de beaux hommes.

— « Eh bien ! alors, je vais vous regarder jusqu’à ce que vous vous décidiez à sourire », — lui dis-je.

De nouveau, avec plus de mépris encore :

— « Ça m’est égal », — me dit-elle.

La vieille femme intervint brusquement d’un ton aigre.

— « Ce garçon est d’une impudence. Et toi aussi ! Ça m’est égal !… Va-t’en au moins mettre quelque chose sur toi. Rester dans une pareille tenue devant cette espèce de marin. »

Le soleil était sur le point d’abandonner la Perle de l’Océan pour d’autres mers, pour d’autres terres. Ce jardin enclos où s’amassaient les ombres était éclatant de couleur comme si les fleurs eussent répandu la lumière qu’elles avaient absorbée pendant la journée. L’étonnante vieille femme devint plus explicite. Elle conseilla à la jeune fille d’aller mettre un corset et un jupon, avec une absence de réserve qui m’humilia. N’avais-je pas vraiment plus d’importance qu’un mannequin ? La jeune fille cria :

— « Non ! »

Ce n’était pas la réponse entêtée d’un enfant : elle avait comme un accent de désespoir. Visiblement mon intrusion avait rompu l’équilibre de leurs relations habituelles. La vieille femme se remit à tricoter avec fureur, les yeux rivés sur son ouvrage.

— « Tu es bien la fille de ton père ! Et cela parle d’entrer au couvent. Se laisser regarder comme cela par n’importe qui. »

— « Ça suffit ! »

— « Dévergondée ! »

— « Vieille sorcière ! » — articula distinctement la jeune fille, sans modifier en rien sa pose méditative, le menton dans la main, et le regard perdu au loin par delà du jardin.

C’était comme la querelle du pot de terre et du pot de fer. La vieille bondit hors de son siège, jeta violemment son ouvrage, et non sans laisser voir parfaitement ses grosses jambes sous cette étrange robe collante, s’avança vers la jeune fille, qui ne fit pas le moindre geste. J’éprouvais une sorte de trépidation lorsqu’épouvantée, sembla-t-il, par cette insouciante attitude, la vieille parente de Jacobus se tourna brusquement vers moi.

Elle était armée, je le voyais, d’une aiguille à tricoter, et comme elle levait la main je crus qu’elle allait me la lancer comme un dard. Mais elle se contenta de s’en gratter la tête tout en m’examinant d’assez près, un œil à demi fermé et la figure tordue par une grimace bizarre.

— « Mon garçon », — me dit-elle à brûle-pourpoint, — « est-ce que vous attendez quelque chose de bon de tout cela ? »

— « Je l’espère, mademoiselle Jacobus. » — Je m’efforçais de parler du ton tranquille d’un visiteur. — « Voyez-vous, je suis ici parce que je cherche des sacs. »

— « Des sacs ! Voyez-vous cela. Croyez-vous que je ne vous ai pas vu faire le joli cœur devant cette détestable fille ? »

— « Tu voudrais me voir dans la tombe », — déclara d’une voix rauque la jeune fille immobile.

— « Dans la tombe ! Eh bien, et moi ? Qui suis enterrée vivante ici pour les beaux yeux d’une enfant dotée d’un aussi charmant père », — s’écria-t-elle, et se tournant vers moi : — « Vous êtes de ces gens avec qui il fait des affaires. Eh bien ! pourquoi ne nous laissez-vous pas tranquilles, mon garçon ? »

Ce « ne nous laissez-vous pas tranquilles » fut dit sur un ton ! il était fait d’une insolente familiarité, d’un accent de supériorité et de mépris. Je devais l’entendre à plus d’une reprise par la suite, car on n’aurait qu’une imparfaite connaissance de la nature humaine si l’on supposait que ce fut ma dernière visite dans cette maison, — où aucune personne respectable m’avait mis le pied depuis tant d’années. Non, l’on s’abuserait si l’on pensait qu’une telle réception m’avait fait à tout jamais battre en retraite. Je n’allais tout de même pas reculer devant une vieille femme grotesque et insolente.

Et puis il y avait ces indispensables sacs. Ce premier soir Jacobus me retint à dîner, après m’avoir dit, loyalement, qu’il n’était pas sûr de pouvoir faire quelque chose pour moi. Il avait beaucoup réfléchi à la question. C’était trop difficile, à son avis… Mais il se montra plutôt laconique.

Nous n’étions que trois à table. La jeune fille, par des : « Je ne veux pas », « Non » et « Ça m’est égal » avait résolument affirmé son intention de ne pas venir à table, de ne pas dîner, de ne pas bouger de la véranda. La vieille parente s’agitait dans ses pantoufles et sifflotait d’indignation, Jacobus la dominait de toute sa taille et murmurait placidement dans sa gorge : je gardais mes distances, lançant de temps à autre d’un ton amusé quelques mots qui me valurent, sous le couvert de la nuit, de recevoir secrètement un coup dans les côtes, était-ce du coude de la vieille ou peut-être de son poing ? Je retins un cri. Tout ce temps la jeune fille ne condescendit même pas à lever la tête pour nous regarder. Cela peut paraître enfantin, — et pourtant cette bouderie à la fois pétrifiée et pétulante avait quelque chose d’obscurément tragique.

Nous nous mîmes donc à dîner à la lueur d’un certain nombre de bougies cependant qu’elle restait dehors, accroupie, à regarder dans le noir comme si sa mauvaise humeur s’alimentait de l’air alourdi de parfums qu’on respirait dans cet admirable jardin.

Avant de prendre congé, je prévins Jacobus que je viendrais le lendemain savoir s’il y avait du nouveau au sujet des sacs. Il hocha légèrement la tête.

— « Je vais hanter votre maison chaque jour jusqu’à ce que vous ayez abouti. Vous n’allez pas cesser de me trouver ici. »

Il esquissa un vague et mélancolique sourire qui ne disjoignit même pas ses grosses lèvres.

— « Fort bien, capitaine. »

Puis m’accompagnant jusqu’à la porte, il murmura avec une gravité paisible cette recommandation : « Faites absolument comme chez vous. » Et il ajouta qu’il y aurait toujours « une assiette de soupe ». Ce ne fut qu’une fois arrivé au quai, après avoir traversé les rues mal éclairées, que je me rappelai que j’avais été invité à dîner ce même soir dans la famille S… Quoique assez ennuyé de cet oubli (je ne savais pas trop comment je m’excuserais) je ne pouvais m’empêcher de penser que j’y avais gagné une soirée plus divertissante. Et puis, les affaires, ces sacrées affaires !

Dans un nègre pieds-nus qui me dépassa en courant et dégringola les marches de l’escalier je reconnus l’homme du canot de Jacobus qui avait dû dîner à la cuisine. Et lorsque j’escaladai mon échelle son habituel « Bonsoi missi » eut un accent plus cordial qu’auparavant.