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Entre terre et mer

Chapter 9: V
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About This Book

A trio of short tales set between shore and ocean offers compact narratives that probe the tensions between landbound life and maritime experience. Each story draws on memory and close psychological observation to examine isolation, duty, and moral ambiguity among those touched by sea commerce and coastal communities. The prose balances vivid seascapes and atmospheric detail with restrained, reflective narration, moving from personal recollection to moments of crisis and quiet revelation while unifying the collection through recurring motifs of displacement, longing, and ethical complexity.

V

Je tins parole à Jacobus. Je hantai sa maison. Il me trouvait régulièrement là l’après-midi, lorsqu’il s’échappait un moment du « magasin ». Le son de ma voix, tandis que je parlais à Alice, l’accueillait dès son arrivée : et quand il revenait le soir, pour de bon, il y avait tout à parier qu’il m’entendrait encore parler sous la véranda. Je lui faisais un signe de tête : il s’asseyait doucement et lourdement et assistait avec une sorte d’anxieuse approbation à mes efforts pour faire sourire sa fille.

Je l’appelais souvent « Alice » devant lui : quelquefois je l’appelais Mademoiselle Ça m’est égal et je m’épuisais à parler à tort et à travers, sans jamais réussir à la faire se départir de cette attitude maussade et tragique. Il y avait des moments où j’avais bien envie de l’envoyer à tous les diables et de l’agonir de sottises. Et je crois bien que si je l’eus fait, Jacobus n’eut même pas remué le petit doigt. Une sorte d’entente obscure et intime semblait s’être faite entre nous.

Je dois dire que la jeune fille traitait son père exactement comme moi.

Et comment aurait-il pu en être autrement ? Elle me traitait comme elle traitait son père. Elle n’avait jamais vu aucun visiteur. Elle n’avait aucune idée de la façon dont les gens se comportent. J’appartenais à cette classe inférieure avec laquelle son père faisait des affaires sur le port. Je n’avais aucune importance. Son père non plus. Les seules personnes convenables au monde étaient les gens de l’île, qui ne voulaient pas avoir de rapports avec lui parce qu’il avait fait quelque chose de mal. Ce devait être ainsi que mademoiselle Jacobus lui avait expliqué leur isolement. Car il fallait bien lui dire quelque chose ! Et je suis convaincu que Jacobus avait approuvé cette version. Je dois dire que la vieille femme en usait avec verve. Cela devenait sur ses lèvres une explication universelle, une allusion universelle, un reproche universel.

Un jour Jacobus rentra de bonne heure et me faisant signe de venir le retrouver dans la salle à manger, il s’essuya de front d’un geste las et m’apprit qu’il avait réussi à dénicher un stock de sacs.

— « C’est bien quatorze cents qu’il vous en faut, n’est-ce pas, capitaine ? »

— « Oui, oui ! » — répondis-je avec empressement.

Il ne montrait aucune agitation. Il me parut même plus las que jamais.

— « Eh bien ! capitaine, vous n’avez qu’à dire à vos gens qu’ils peuvent les prendre chez mon frère. »

Comme, à ces mots, je demeurai bouche bée, il ajouta placidement son habituelle formule :

— « Vous trouverez tout en règle, capitaine. »

— « Vous avez parlé de cela à votre frère ? (J’en étais véritablement abasourdi). Et pour moi ? Il doit bien savoir que mon navire est le seul retenu ici par manque de sacs. Comment diable… »

De nouveau il s’essuya le front. Je remarquai qu’il était habillé avec un soin particulier, il portait des vêtements que je ne lui avais jamais vus jusqu’alors. Il évita mon regard.

— « Vous avez entendu raconter, naturellement… C’est vrai !… Lui… moi… Certainement nous… depuis des années… (Sa voix n’était plus qu’un murmure somnolent). J’avais à lui parler de quelque chose, quelque chose que… »

Ce murmure cessa. Il ne devait pas me dire de quoi il était question. Et ça m’était égal. J’avais hâte de transmettre la nouvelle à mes affréteurs, je revins précipitamment vers la véranda pour y prendre mon chapeau.

Ma précipitation fit que la jeune fille tourna lentement les yeux dans ma direction et que même la vieille demoiselle en cessa de tricoter. Je m’arrêtai un moment pour m’écrier :

— « Votre père est un homme étonnant, mademoiselle Ça m’est égal. Voilà ce qu’il est. »

Elle accueillit cette démonstration avec un étonnement méprisant. Jacobus, avec une familiarité inaccoutumée, me saisit par le bras au moment où je traversais en courant la salle à manger et marmotta pesamment l’offre d’« une assiette de soupe » dans la soirée. Je lui répondis distraitement :

— « Hein ? Quoi ? Oh ! merci. Certainement ! Avec plaisir », — et je m’esquivai. Dîner avec lui ? Bien sûr. La plus élémentaire gratitude…

Mais quelques heures plus tard, dans la rue pavée et silencieuse qu’envahissait le crépuscule, je compris que ce n’était pas la simple gratitude qui ramenait mes pas vers cette maison au vieux jardin, où depuis des années aucun autre invité n’avait dîné. La simple gratitude ne vous ronge pas intérieurement de cette façon-là. La faim peut-être ; mais la nourriture de Jacobus ne m’inspirait pas une faim particulière.

Ce soir-là, aussi, la jeune fille refusa de venir à table.

Mon exaspération croissait. La vieille me lançait des regards malicieux.

— « Dites-moi », — fis-je tout à coup à Jacobus, — « mettez un peu de poulet et de la salade sur cette assiette. »

Il obéit sans lever les yeux. J’emportai l’assiette, avec un couteau, une fourchette et une serviette sur la véranda. Le jardin n’était plus qu’une masse confuse de reliefs, comme un cimetière de fleurs envahi par l’obscurité : et, on eût dit, à la voir sur sa chaise, qu’elle se lamentait sur l’extinction de la lumière et de la couleur. Des bouffées de parfum passaient comme les âmes embaumées et vagabondes de cette multitude de fleurs disparues. Je lui parlai d’un ton joyeux, persuasif, tendre : je lui parlai à mi-voix. On aurait dit de loin l’insistance d’un amoureux. Lorsque je m’interrompis pour attendre sa réponse, il n’y eut qu’un profond silence. C’était comme si l’on eût offert de la nourriture à une statue.

— « Je n’ai rien pu avaler à la pensée que vous étiez là à mourir de faim dans l’obscurité. C’est vraiment cruel de se montrer aussi entêtée. Pensez un peu à mes souffrances. »

— « Ça m’est égal ! »

J’avais envie de me livrer à quelque violence, de la secouer, de la battre peut-être.

— « Votre absurde attitude », — lui dis-je, — « fera que je ne reviendrai plus. »

— « Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? »

— « Cela vous fait plaisir ! »

— « Ce n’est pas vrai », grogna-t-elle.

Je laissai tomber ma main sur son épaule et si elle avait eu le moindre mouvement de recul, je crois vraiment que je l’aurais secouée ; mais elle ne fit pas le moindre mouvement et cette immobilité désarma ma colère.

— « Si ! Sans quoi je ne vous trouverais pas tous les jours sur la véranda. Pourquoi êtes-vous ici, alors ? Il y a bien d’autres pièces dans la maison. Vous pourriez rester dans votre chambre, — si vous ne vouliez pas me voir. Mais ça vous fait plaisir. Vous le savez bien. »

Je la sentis frissonner légèrement sous ma main et relâchai mon étreinte comme si cet indice d’animation dans son corps m’eût effrayé. L’air embaumé du jardin nous enveloppait d’une vague chaude comme un soupir voluptueux et parfumé.

— « Allez les retrouver », — murmura-t-elle, d’un ton presque attendri.

En rentrant dans la salle à manger, je vis Jacobus baisser les yeux. Je jetai l’assiette sur la table. Devant cette manifestation de ma mauvaise humeur, il murmura je ne sais quelle excuse, et je me tournai brusquement vers lui comme s’il était responsable vis-à-vis de moi de ces « abominables excentricités », je crois bien que c’est l’expression dont je me servis.

— « Mais je dois dire que c’est surtout mademoiselle Jacobus, ici présente, qui est responsable de ces détestables manières », — ajoutai-je avec hauteur.

Elle répliqua aussitôt de cette façon insolente qui lui était habituelle :

— « Hein ? Et pourquoi ne nous laissez-vous pas tranquilles, mon garçon ? »

Je fus surpris de son audace en présence de Jacobus. Mais comment aurait-il pu l’en empêcher ? Il avait trop besoin d’elle. Il leva un moment un regard lourd et somnolent, puis, de nouveau, baissa les yeux. Elle insista avec autorité :

— « Vous n’avez pas encore fini votre affaire tous les deux ? Si, eh bien ! alors… »

Elle avait toute l’impudence des Jacobus, cette vieille femme. La masse de ses cheveux gris était partagée par une raie sur le côté comme un homme, et elle fit le geste d’y fourrer sa fourchette, comme elle faisait de son aiguille à tricoter, mais elle se retint. Ses petits yeux noirs brillaient de fureur. Avec un air menaçant, je me tournai vers mon hôte assis au bout de la table :

— « Eh bien ! qu’en dites-vous, Jacobus ? Dois-je en conclure que nous n’avons plus qu’à nous séparer pour tout de bon ? »

Je dus attendre un moment. Quand la réponse vint, elle fut assez inattendue, et faite dans un esprit tout autre que ne l’avait été la question.

— « Je crois, pour ma part, que nous devrions faire une affaire avec ces pommes de terre, capitaine. Vous verrez que… »

Je l’interrompis.

— « Je vous ai déjà dit que je ne fais pas d’affaires ! »

Sa large poitrine s’abaissa dans un soupir silencieux.

— « Réfléchissez-y, capitaine », — murmura-t-il, avec une tranquille ténacité.

J’éclatai de rire, en me rappelant comment il s’était cramponné à cette écuyère de cirque, — la profondeur de la passion sous cette placide enveloppe, même des coups de cravache (à ce que disait la légende), n’avaient jamais pu lui donner l’aspect d’une tempête. C’était la passion d’un poisson, si l’on pouvait jamais imaginer un poisson passionné.

Ce soir-là j’éprouvai plus clairement que jamais cette habituelle sensation de malaise que me donnait cette maison mise au ban des gens « convenables ». Je refusai de rester à fumer après dîner et quand je mis ma main dans la paume grasse de Jacobus, je me dis que c’était certainement la dernière fois sous son toit. Je n’en pressai pas moins cordialement son énorme patte. Ne m’avait-il pas tiré d’un mauvais pas ? Aux quelques paroles de remerciement que j’étais tenu de lui adresser et que je lui adressai avec plaisir, il me répondit en pinçant les lèvres dans un mélancolique sourire.

— « Je pense que tout ira bien, capitaine », — soupira-t-il pesamment.

— « Que voulez-vous dire ? » — demandai-je, alarmé. — « Est-ce que votre frère peut encore… »

— « Oh ! non », — me dit-il d’un ton rassurant. — « C’est… C’est un homme de parole, capitaine. »

En m’éloignant de cette porte, et en m’efforçant de croire que c’était la dernière fois, je n’étais pas satisfait de moi-même. Je sentais bien que je n’étais pas absolument sincère en réfléchissant aux motifs qui faisaient agir Jacobus, et naturellement, le lendemain j’y retournai.

Comme nous sommes faibles, déraisonnables et absurdes ! Avec quelle facilité nous nous laissons entraîner, lorsque notre imagination éveillée nous offre l’attrait irritant d’un désir. Je m’intéressais à la jeune fille d’une façon particulière, séduit que j’étais par l’expression de son visage, par ses silences obstinés, ses rares paroles méprisantes : par la moue perpétuelle de ses lèvres closes, les profondeurs sombres de ce regard fixe qui ne se tournait lentement vers moi comme une insolente provocation que pour se détourner le moment d’après avec une exaspérante indifférence.

Il va sans dire que la nouvelle de mon assiduité s’était répandue par la ville. J’avais remarqué un changement dans la façon d’être de mes relations et même dans les saluts des autres capitaines, lorsque je les rencontrais sur le quai ou dans les bureaux où nous appellent nos affaires. Le fondé de pouvoir à tête de vieille fille me traitait avec une expression distante et pointilleuse et ramenait, pour ainsi dire, ses jupes près de lui de peur de se contaminer. Il me semblait que les nègres eux-mêmes sur les quais se retournaient pour me regarder passer : et quant au « Bonsoi, missi » de l’homme du canot de Jacobus, quand il me ramenait à mon bord, il avait un accent familier, confidentiel, comme si nous eussions été de mèche dans quelque fâcheuse aventure.

Je croisai dans la rue mon ami S… l’aîné, et de l’autre trottoir il me fit un salut de la main qu’accompagna un sourire ironique. Le plus jeune frère, celui qu’on avait marié à la vieille mégère, s’autorisant d’une amitié plus ancienne et comme s’il payait une dette de gratitude, prit la liberté de me donner un conseil.

— « Le choix de vos amis vous fait du tort, mon cher », — me dit-il avec une enfantine gravité.

Comme je savais que l’entrevue des frères Jacobus avait suscité de nombreux commentaires d’un bout à l’autre de la Perle sucrée de l’Océan, je voulus savoir ce que l’on me reprochait.

— « J’ai été l’occasion d’une démarche qui peut amener une réconciliation infiniment souhaitable du point de vue des convenances, ne croyez-vous pas ? »

— « Assurément, si cette fille était casée, cela faciliterait certainement… » déclara-t-il d’un air sagace, puis, avec quelque inconséquence, il me donna une légère tape au bas de mon gilet. — « Vieux sacripant ! » — s’écria-t-il d’un ton jovial, — « vous vous préoccupez des convenances. Mais vous feriez mieux de vous occuper de vous, vous savez, avec un personnage comme Jacobus qui n’a pas de réputation à perdre. »

Il avait recouvré toute la gravité d’un citoyen respectable et c’est d’un ton de regret qu’il ajouta :

— « Toutes les femmes, dans notre famille, sont absolument scandalisées. »

Mais, dès alors, j’avais cessé de rendre visite à la famille S… et à la famille D… Les vieilles dames me faisaient de telles figures quand je me montrais, et la multitude des jeunes parentes me recevait avec une si grande variété d’expressions : étonnement, terreur, moquerie (sauf mademoiselle Marie qui me parlait et me regardait avec une douloureuse compassion comme si j’avais été malade) que je n’eus aucune difficulté à cesser de les voir. J’aurais donné toute la société de la ville pour le plaisir d’être assis près de la fille de Jacobus, hargneuse et superbe et à peine vêtue de cette draperie couleur d’ambre qui laissait entrevoir sa gorge. A voir ses mèches en désordre de chaque côté de son visage, on eût dit qu’elle venait de sauter hors de son lit dans la panique d’un incendie.

Elle restait appuyée sur son coude à regarder vaguement devant elle. Pourquoi restait-elle à écouter mon absurde conversation ? Et non seulement cela ; mais pourquoi se poudrait-elle la figure en prévision de mon arrivée ? Il me semblait que c’était là ce qui correspondait pour elle à faire toilette et, dans son désordre, le signe d’un grand effort pour se rendre plus belle.

Mais je pouvais m’être trompé. Il se pouvait bien qu’elle eût l’habitude quotidienne de se poudrer et que sa présence sous la véranda ne fût que le signe d’une indifférence assez complète pour ne prêter aucune attention à ma présence. En tout cas, cela revenait au même pour moi.

J’aimais à contempler la lenteur avec laquelle elle changeait d’attitude, à considérer les poses immobiles que prenaient les gracieuses lignes de son corps, à observer le regard mystérieux de ses splendides yeux noirs, allongés, mi-clos et qui contemplaient le vide. Elle avait l’air d’une créature ensorcelée avec un front de déesse couronné par la magnifique chevelure en désordre d’une bohémienne. Il n’était pas jusqu’à son indifférence qui ne fût séduisante. Je me sentais de plus en plus attaché à elle par le lien d’un irréalisable désir, car j’avais toute ma tête à moi. Et je m’habituais au malaise moral que me communiquait la somnolente attention de Jacobus, tranquille et pourtant si expressive ; comme s’il avait existé un pacte tacite entre nous. Je m’habituais à l’insolence de la vieille femme : « Est-ce que vous n’allez pas nous laisser en paix, mon cher monsieur ? » à ses reproches, à sa gronderie impudente et sinistre. Elle était bien de la famille Jacobus, il n’y avait pas d’erreur.

Une fois loin de la jeune fille, je me traitais de tous les noms. Quelle folie était-ce là ! Je me le demandais. Il me semblait être l’esclave de quelque habitude dépravée. Et je retournais la voir, la tête claire, le cœur assurément libre, sans le moindre sentiment de pitié pour cette fille de paria (elle l’était plus que n’importe quel naufragé sur une île déserte), mais comme séduit par une promesse extraordinaire. On ne pouvait rien imaginer d’aussi peu justifié. Le souvenir du soupir tremblant qu’elle avait poussé lorsque j’avais saisi son épaule d’une main tout en tenant de l’autre cette assiette de poulet suffisait à me faire abandonner toutes mes bonnes résolutions.

Son insultant mutisme avait par moments de quoi vous faire grincer des dents. Lorsqu’elle se décidait à ouvrir la bouche, ce n’était que pour se montrer abominablement désagréable envers l’associé de ce réprouvé qu’était son père, et l’approbation pleine et entière de sa vieille parente lui parvenait sous la forme de petits gloussements insupportables. Sans compter que ces remarques, toujours faites sur le ton du plus parfait mépris, étaient singulièrement dénuées d’intérêt.

Comment aurait-il pu en être autrement ! Cette vieille demoiselle Jacobus, grasse et impudente, dans sa robe grise, ne lui avait jamais enseigné les bonnes manières. Les bonnes manières, je suppose, ne sont pas nécessaires aux parias de naissance. Aucune maison d’éducation n’avait voulu l’accepter comme élève, par égard pour les convenances, j’imagine. Et Jacobus n’avait pas eu les moyens de l’envoyer ailleurs. Comment l’aurait-il pu ? Aux soins de qui ? Où cela ? Il n’avait pas lui-même l’esprit assez aventureux pour songer à aller s’installer ailleurs. Sa passion avait bien pu lui faire parcourir, à la suite d’un cirque, des rivages étranges, mais, une fois la tempête passée, il était revenu sans aucun doute, dans cette ville où, quoiqu’il ne fût plus qu’une épave sociale, il n’en demeurait pas moins un Jacobus, — une des plus vieilles familles de l’île, plus vieille même que les familles françaises. Il avait dû y avoir un Jacobus à la mort du dernier plésiosaure. La jeune fille n’avait rien appris, elle n’avait jamais entendu une conversation générale, elle ne savait rien, elle n’avait entendu parler de rien. Assurément elle savait lire : mais tout ce qu’elle trouvait en fait de lecture c’était les journaux destinés à cette salle des capitaines, au « magasin ». Jacobus avait l’habitude, de temps à autre, de les emporter chez lui, tout maculés et déchirés.

Et l’esprit de la jeune fille n’y pouvait guère saisir que les comptes rendus de la police et les relations des crimes ; elle s’était fait du monde civilisé l’idée d’une suite de meurtres, d’enlèvements, de vols, de rixes et de toutes sortes de violences désespérées. L’Angleterre et la France, Paris et Londres (les deux seules villes dont elle semblait avoir entendu parler) lui paraissaient les abîmes d’abomination, tout dégouttants de sang, et qui faisaient contraste avec sa petite île où de petits larcins étaient le type des délits courants, avec, de temps à autre, un crime plus sensationnel, — et uniquement parmi les coolies qui venaient travailler aux plantations de cannes à sucre ou parmi les nègres de la ville. Mais en Europe ces choses-là se passaient toujours dans une population de blancs où, comme l’affirmait cette impudente aristocrate qu’était la vieille mademoiselle Jacobus, les marins errants, les associés de son précieux papa, étaient les derniers des derniers.

Il était impossible de lui donner le moindre sentiment des proportions. Je suppose qu’elle se figurait que l’Angleterre était de la taille de la Perle de l’Océan, que le sang y fumait d’un bout à l’autre et que ce n’était partout que maisons dévalisées. On ne pouvait arriver à lui faire comprendre que ces horreurs dont elle repaissait son imagination se perdaient dans la masse d’une vie ordonnée, comme des gouttes de sang dans l’océan. Elle dirigeait un moment vers moi le regard incompréhensif de ses longs yeux et elle détournait sans rien dire son visage poudré et méprisant. Elle ne prenait même pas la peine de hausser les épaules.

A cette époque les paquets de journaux apportés par le dernier courrier étaient remplis d’une série de crimes commis dans l’East end de Londres, il y avait eu une histoire sensationnelle d’enlèvement en France et un bel exemple de vol à main armée en Australie. Un après-midi, comme je traversais la salle à manger, j’entendis mademoiselle Jacobus dire d’un ton aigre et avec une acrimonie particulièrement acide : « Je me demande ce que votre cher père peut bien comploter avec cet individu. C’est un genre d’homme à vous enlever et à vous couper la gorge pour vous voler. »

La moitié de la longueur de la véranda séparait leurs deux chaises. Je sortis de la pièce et vins avec fureur m’asseoir entre elles.

— « Oui, c’est ce que nous faisons des jeunes filles en Europe », — me mis-je à déclarer du ton le plus tranquille.

Mademoiselle Jacobus fut, je croîs, assez déconcertée par ma soudaine apparition. Je me tournai vers elle avec une froide férocité :

— « Quant aux vieilles femmes désagréables, on les étrangle d’abord tranquillement, puis on les coupe en petits morceaux qu’on disperse, un morceau ici, un morceau là. Ils disparaissent… »

Je n’irai pas jusqu’à dire que je réussis à la terrifier. Mais elle fut troublée par ma truculence, d’autant plus que je lui avais toujours parlé avec une politesse qu’elle ne méritait pas. Ses mains grasses occupées à tricoter tombèrent lentement sur ses genoux. Elle n’ouvrit pas la bouche tandis que je la regardais fixement avec une sévère détermination. Puis comme, en fin de compte, je détournai le regard, elle posa doucement son ouvrage et, sans le moindre bruit, battit en retraite. En fait, elle disparut.

Mais je ne pensai pas à elle. Je regardais la jeune fille. C’est pour cela que je venais chaque jour : troublé, honteux, avide, trouvant dans ma présence à ses côtés une sensation unique que je savourais avec terreur, avec un certain mépris de moi-même et un plaisir profond, comme s’il se fût agi d’un vice secret qui ne devait finir qu’avec moi, comme l’habitude de quelque drogue qui ruine et qui dégrade celui qui y est asservi.

Je la contemplais, depuis le sommet de sa tête ébouriffée en suivant la ligne gracieuse de l’épaule, la courbe de la hanche, la forme drapée de la longue jambe, jusqu’à sa mince cheville qui émergeait d’un volant sale et déchiré, jusqu’à la pointe d’une mule bleue à haut talon, toute éculée, ballante à son joli pied qui s’agitait légèrement, avec des mouvements vifs et nerveux, comme si ma présence l’eût impatientée. Et dans le parfum de ces massifs de fleurs il me semblait respirer son charme spécial et inexplicable, le parfum entêtant de la captive éternellement irritée de ce jardin.

Je contemplais son menton arrondi, — le menton des Jacobus, — les lèvres charnues et rouges, et boudeuses dans ce visage poudré, le ferme modelé de la joue, les grains blancs dans les sourcils sombres : les longs yeux, mince éclat d’un blanc liquide et d’un noir intense et immobile, avec leur regard si vide de pensée, et si absorbé dans leur fixité qu’elle semblait contempler sa propre image solitaire dans quelque miroir lointain que les arbres dérobaient à ma vue.

Et soudain, sans me regarder, avec l’air d’une personne qui se parle à elle-même, elle me demanda, de cette voix légèrement à la fois rauque et douce et toujours irritée :

— « Pourquoi continuez-vous à venir ici ? »

— « Pourquoi je continue à venir ici ? » — répétai-je, pris de court.

Je n’aurais pas pu le lui dire. Je n’aurais même pas pu me dire à moi-même avec sincérité ce que je venais faire.

— « A quoi sert de me poser une question pareille ? »

— « Rien ne sert à rien », — déclara-t-elle d’un ton méprisant à l’espace vide, le menton dans la main, cette main qu’elle n’avait jamais tendue à aucun homme, que personne n’avait jamais serrée, — car je n’avais touché son épaule qu’une fois, — cette main généreuse, fine et un peu masculine. Je connaissais parfaitement la forme particulièrement adroite, — large à la base, effilée aux doigts, — de cette main à laquelle le monde n’offrait aucune prise. Je fis semblant de plaisanter.

— « Non ! Mais réellement ça vous intéresse de le savoir ? »

Elle haussa indolemment ses magnifiques épaules dont la draperie mince glissa légèrement.

— « Oh ! Ça m’est égal, ça m’est égal ! »

Quelque chose couvait, sous ces airs de lassitude. Elle m’exaspérait par cette provocante nonchalance, par quelque chose d’évasif et une sorte de défi dans sa forme même que je cherchais à saisir. Je lui dis brusquement :

— « Pourquoi ? Vous croyez donc que je vais vous dire la vérité ? »

Elle me lança un long regard de côté et elle murmura, en remuant ses lèvres boudeuses :

— « Je pense que vous n’oseriez pas. »

— « Vous vous imaginez que j’ai peur de vous ? Par exemple… Oui, c’est possible, après tout, que je ne sache pas exactement ce que je viens faire ici. Disons, avec mademoiselle Jacobus, que ce n’est pour rien de bon. Vous semblez croire les choses affreuses qu’elle dit, quoique vous vous disputiez toutes deux de temps à autre. »

Elle s’écria avec vivacité :

— « A qui d’autre puis-je me fier ? »

— « Je ne sais pas », — me vis-je forcé d’avouer, en découvrant soudain à quelle impuissance et à quelle solitude morale elle était condamnée par le verdict d’une respectable communauté. — « Vous pouvez vous fier à moi, si vous voulez. »

Elle fit un léger mouvement et me demanda aussitôt, en faisant un effort comme si elle tentait une expérience :

— « Quelle sorte d’affaire y a-t-il entre vous et papa ? »

— « Vous ne savez pas la nature des affaires de votre père ? Allons donc !… Il vend des fournitures pour les navires. »

Elle prit sa pose rigide, toujours blottie dans le fauteuil :

— « Ce n’est pas cela. Qu’est-ce qui vous fait venir ici, dans cette maison ? »

— « Et en supposant que ce soit vous ? Vous n’appelleriez pas cela une affaire ? N’est-ce pas ? Parlons d’autre chose. A quoi bon ? Mon navire est prêt à appareiller après-demain. »

Je l’entendis murmurer distinctement et avec une sorte d’effroi le mot « déjà », et, se levant brusquement, elle alla vers la petite table et se versa un verre d’eau. Elle avait marché à pas rapides et en balançant indolemment tout son jeune corps et ses hanches ; lorsqu’elle passa près de moi j’éprouvai, avec une force décuplée, le charme de cette sensation particulière et prometteuse que j’avais pris l’habitude de rechercher près d’elle. Je pensai avec une soudaine épouvante que c’en était fini ; qu’un jour encore et je ne viendrais plus sous cette véranda, m’asseoir sur cette chaise et savourer avec une sorte de perversité le mépris qui se dégageait de ses attitudes indolentes, m’abreuver à ses regards à la fois provocants et dédaigneux et écouter les remarques brusques et insolentes qu’elle faisait d’une voix rauque et séduisante. Comme si ma nature intime avait subi l’action de quelque poison moral, j’éprouvai une abjecte terreur de reprendre la mer.

Il me fallut exercer sur moi un contrôle soudain, comme on freine, pour m’empêcher de faire un bond, de marcher à grandes enjambées, de crier, de gesticuler, de lui faire une scène. Et pourquoi ? A quel sujet ? Je n’en avais pas la moindre idée. J’avais simplement envie de soulager ma violence ; je me renversai dans mon fauteuil, en essayant de laisser paraître un sourire sur mes lèvres ; ce sourire à demi indulgent, à demi ironique qui me servait de bouclier contre les traits de son mépris et les sorties insolentes de la vieille demoiselle.

Elle but cette eau d’un trait, avec l’avidité d’une soif dévorante, et se laissa tomber sur la chaise la plus proche, comme si elle eût été absolument accablée. Son attitude, comme certaines intonations de sa voix, avait quelque chose de masculin : les genoux écartés sous l’ample draperie, les mains jointes et pendantes, le corps penché en avant, la tête basse. Je contemplai la lourde masse noire de ses cheveux emmêlés. Elle était énorme, et couronnait de toute sa gloire écrasante et désordonnée sa tête penchée. Des mèches échappées tombaient toutes droites. Et soudain je vis que la jeune fille tremblait de la tête aux pieds, comme si ce verre d’eau froide l’avait glacée jusqu’aux os.

— « Qu’y a-t-il ? » — lui dis-je, effrayé, mais sans manifester aucune sympathie.

Elle secoua sa tête courbée et accablée et s’écria, d’une voix étouffée, mais avec une inflexion montante :

— « Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! »

Je me levai et m’approchai d’elle avec une étrange anxiété. Mon regard tomba sur son cou rond et robuste, puis je me baissai suffisamment pour parvenir à entrevoir son visage. Et je commençai à trembler un peu moi-même.

— « Que diable avez-vous à perdre la tête à ce point, « Mademoiselle ça m’est égal ? »

Elle se rejeta violemment en arrière, la tête renversée sur le dossier du fauteuil. Et maintenant c’était sa gorge lisse, ronde, palpitante qui s’offrait à mon regard embarrassé. Ses yeux étaient presque fermés et ne laissaient voir au-dessous des paupières qu’une horrible lueur blanche, comme si elle eût été morte.

— « Qu’est-ce qui vous arrive ? » — lui demandai-je avec effroi, — « qu’est-ce qui vous fait peur à ce point ? »

Elle se reprit, gardant les yeux étonnamment grands ouverts. L’après-midi tropical allongeait les ombres sur la terre chaude et lasse, séjour d’obscurs désirs, d’extravagants espoirs et d’inimaginables terreurs.

— « Ça m’est égal ! »

Puis, après avoir repris haleine, elle parla avec une si extraordinaire rapidité que c’est à peine si je pus distinguer ces mots surprenants :

— « Car si vous m’enfermiez dans un endroit désert, aussi uni que la paume de ma main, je pourrais encore m’étrangler avec mes cheveux. »

Un moment, n’en croyant pas mes oreilles, je laissai pénétrer en moi cette inconcevable déclaration. Il n’est guère possible de deviner les pensées insensées qui traversent l’esprit d’autrui. Quelles monstrueuses idées de violence pouvaient bien habiter sous le front bas de cette jeune fille qui avait appris à considérer son père comme un homme « capable de tout », et à y voir plutôt une infortune qu’une honte ; une chose évidemment qu’on devait craindre bien plutôt qu’on ne devait en rougir ; la honte, à vrai dire, lui semblait aussi étrangère que quoi que ce fût au monde, mais son ignorance prêtait à son ressentiment et à sa crainte une forme enfantine et violente.

Elle parlait assurément sans savoir la valeur des mots. Que pouvait-elle savoir de la mort, elle qui ne savait rien de la vie ! C’était simplement en me prouvant que quelque odieuse appréhension la mettait hors d’elle-même, que cet extraordinaire discours m’avait touché, m’avait fait éprouver non pas de la pitié, mais un étonnement fasciné, horrifié. Je n’imaginais pas quelle notion elle avait du danger qu’elle pouvait courir. Un enlèvement peut-être. C’était tout à fait possible, étant donné le genre de conversation de cette horrible vieille femme. Peut-être pensait-elle qu’on pouvait l’emporter, pieds et poings liés, bâillonnée même. A ce soupçon, je me sentis comme si la porte d’un four s’était ouverte devant moi.

— « Ma parole ! » — m’écriai-je — « vous finirez par devenir folle, si vous écoutez ce que votre abominable vieille tante… »

J’observai son expression hagarde, ses lèvres tremblantes. Ses joues semblaient s’être affaissées. Mais comment moi, l’associé de ce père discrédité, moi, « le dernier des derniers » de cette criminelle Europe, pouvais-je bien parvenir à la rassurer, je n’en avais pas la moindre idée. Elle était exaspérante.

— « Dieu du Ciel ! De quoi me croyez-vous donc capable ? »

— « Je ne sais pas. »

Son menton tremblait certainement et elle me regardait avec une extrême attention. Je me rapprochai de son fauteuil.

— « Je ne vous ferai rien. Je vous le promets. Cela vous suffit-il ? Comprenez-vous ? Je ne ferai rien du tout, entendez-vous ? Et après-demain je serai parti. »

Qu’aurais-je pu lui dire d’autre ? Elle sembla boire mes paroles avec l’avidité assoiffée avec laquelle elle avait vidé le verre d’eau, et elle murmura d’une voix tremblante, avec cette émouvante intonation que j’avais entendue une fois déjà sur ses lèvres et qui me fit tressaillir de la même émotion :

— « Je vous crois. Mais, et papa… »

— « Qu’il aille au diable ! » Mon émotion se trahit par mon intonation brutale : — « J’en ai assez de votre papa ! Etes-vous assez stupide pour vous imaginer qu’il me fait peur ? Il ne peut pas me faire faire n’importe quoi ! »

Tout cela me paraissait bien faible au prix de son ignorance. Mais je dois reconnaître que « l’accent de la sincérité » a, comme l’on dit, une puissance réellement irrésistible. L’effet passa mes espérances, et même ma conception. A voir le changement qui se produisit chez la jeune fille, on eût cru assister à un miracle, — la détente graduelle mais rapide de son regard tendu, de ses muscles raidis, de chaque fibre de son corps. Ce regard noir et fixe dans lequel j’avais, plus d’une fois, lu une expression tragique, auquel j’avais trouvé une sombre séduction, était maintenant parfaitement vide, vide de toute espèce de conscience et semblait n’avoir plus même le sentiment de ma présence : il était devenu un peu somnolent, à la façon des Jacobus.

Mais comme l’homme est un animal pervers, au lieu de me réjouir de mon complet succès, je le considérai avec des yeux ébahis et indignés. Ce changement évident avait quelque chose de cynique, la véritable impudence des Jacobus. J’avais l’impression de m’être laissé rouler dans une affaire assez compliquée où j’étais entré contre mon gré. Oui, roulé sans le moindre égard pour les formes les plus élémentaires de la décence.

D’un mouvement aisé et indolent, et d’une indolence souple et féline, elle se leva de son fauteuil avec une indifférence si provocante à mon égard que, de rage, je ne bougeai pas de l’endroit où je me trouvais, à moins d’un pas d’elle. Tranquille et sans hâte, avec l’aisance d’une personne qui est seule dans une pièce, elle étira ses bras magnifiques, les poings serrés, tout le corps tendu, la tête un peu rejetée en arrière, s’abandonnant dédaigneusement à ce sentiment de soulagement, rendant leur liberté à ses membres après tous ces moments passés dans des attitudes accroupies et immobiles, lorsqu’elle était à la fois si furieuse et si effrayée.

Et tout cela avec une suprême indifférence, incroyable, offensante, exaspérante, comme le serait l’ingratitude doublée d’une trahison.

J’aurais dû peut-être en être flatté ; mais, au contraire, ma colère s’en accrut ; et le mouvement qu’elle fit pour passer près de moi comme si je n’eusse été qu’un poteau ou un meuble, ce mouvement indifférent la fit éclater.

Je ne dirai pas que je ne savais pas ce que je faisais, mais, certainement, la froide réflexion n’eut rien à voir avec le fait qu’un moment plus tard j’avais mes deux bras passés autour de sa taille. Ce fut un acte impulsif, comme on s’accroche à quelque chose qui tombe où qui vous échappe ; il n’avait aucune hypocrite gentillesse. Elle n’eut pas le temps de prononcer un mot et le premier baiser que je lui plantai sur les lèvres était si furieux que ç’aurait pu être une morsure.

Elle ne résista pas, et il va sans dire que je ne me contentai pas d’un seul. Elle me laissa faire, non pas comme si elle eût été inanimée, — je la sentais tout près de moi, jeune, pleine de vigueur et de vie, créature robuste et désirable, — mais comme si elle ne s’en fût pas souciée le moins du monde, tant elle était absolument sûre de ce que je pouvais faire ou ne pas faire.

Avec nos visages rapprochés l’un de l’autre dans cette tempête de caresses données au hasard, ses larges yeux noirs grands ouverts plongeaient dans les miens sans qu’elle parût éprouver ni colère, ni plaisir, ni la moindre émotion. Dans ce ferme regard qui semblait contempler impersonnellement ma folie, je pus découvrir une légère surprise peut-être, — mais rien de plus. Je couvrais son visage de baisers et il semblait n’y avoir pas de raisons pour que cela ne durât pas toujours.

Cette pensée me traversa l’esprit et j’étais sur le point de m’interrompre lorsque, tout à coup, elle se mit à se débattre avec une violence soudaine qui la libéra presque, qui raviva mon exaspération contre elle et m’inspira un désir furieux de ne plus jamais la lâcher. Je resserrai mon étreinte juste à temps en murmurant : « Non, vous ne vous en irez pas », comme s’il se fût agi de mon ennemi mortel. De son côté, elle ne prononça pas une parole. Les mains sur ma poitrine, elle poussait de toutes ses forces sans réussir à rompre le cercle de mes bras. Si ce n’est qu’elle paraissait maintenant parfaitement éveillée, ses yeux ne me révélaient rien. Rencontrer son regard noir et fixe, c’était regarder dans un puits profond et je fus pris complètement à l’improviste par son changement de tactique. Au lieu d’essayer de séparer mes mains, elle se colla contre moi et avec un mouvement onduleux, comme celui d’un serpent, elle se baissa, plongea rapidement et m’échappa doucement. Tout cela fut fait en un clin d’œil ; je la vis ramasser le bout de sa draperie et courir sans grâce à la porte de la véranda. Elle semblait boiter un peu, — puis elle disparut ; la porte se referma derrière elle si doucement que je ne pus pas croire qu’elle était complètement fermée. J’avais un soupçon que son œil noir, à l’entre-bâillement de la porte, observait ce que j’allais faire. Je ne pouvais décider si je devais montrer le poing dans cette direction ou bien envoyer un baiser.