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Éric le Mendiant

Chapter 5: V
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About This Book

The narrative begins in a coastal Breton countryside, following an elderly father and his young daughter through vividly rendered pastoral scenes that highlight her innocence, charitable impulses, and the father's protective affection. As she blossoms, vague longings and social unease begin to complicate their peaceful routine, and village manners reveal restrained distance toward them. The prose alternates lyrical natural description with close family portraiture, then moves forward in time to stormier coastal episodes that shift the mood from bucolic intimacy toward heightened tension and more dramatic developments.

V

Deux années s'étaient écoulées depuis les événements que nous avons racontés aux chapitres précédents. Si le lecteur veut bien nous suivre, nous allons le mener vers une partie de la Bretagne, en l'assurant d'avance qu'il n'aura rien perdu au change.

La Bretagne est assez riche pour fournir un cadre heureux à tout ce que la vie habituelle peut offrir de scènes saisissantes et dramatiques.

Il faisait nuit déjà depuis quelques heures; on était au mois de septembre; des nuages noirs et lourds couraient dans le ciel; le vent soufflait âpre et froid sur la côte.

Deux cavaliers venaient de sortir de Brest, et se laissant aller au pas tranquille de leur monture, ils avaient pris le chemin qui mène au Conquet, en côtoyant la rade.

L'un pouvait avoir vingt-huit ans, l'autre en avait à peine vingt- deux.

Le plus âgé était un grand gaillard aux allures vives et décidées, qui portait hardiment son chapeau de feutre sur l'oreille, et dont le visage rayonnait de gaieté et de bonne humeur.

Le plus jeune, au contraire, était petit, quoique bien pris dans sa taille; une extrême pâleur était répandue sur ses joues, et une certaine teinte de mélancolie attristait ses traits.

Ils cheminaient l'un à côté de l'autre sans échanger la moindre parole.

Du reste la route était déserte, quelques gouttes de pluie commençaient à tomber, et l'on entendait du sentier ce bruit tourmenté qui s'élève des flots que le flux et le reflux agitent incessamment.

La situation prêtait peu à la conversation.

L'aspect de la rade était sans charmes, et avec le vent et la pluie, cinq lieues à faire n'étaient certainement pas chose bien attrayante.

Toutefois, le plus âgé des deux voyageurs sembla penser autrement, car après quelques minutes de silence il se tourna brusquement vers son compagnon, et arrêta son cheval en poussant un éclat de rire qu'aucun écho ne lui renvoya.

— Ah çà! mon cher Octave, dit-il avec un accent de brusquerie de bon aloi, je ne vous trouve guère charmant cejourd'hui; et si j'avais prévu le cas où vous deviendriez aussi monotone, je me serais bien gardé de quitter notre chère capitale pour vous suivre dans ce pays qui, s'il ne manque pas de pittoresque, manque essentiellement de lune et de soleil.

— Vous aimez donc, bien le soleil? repartit ironiquement son compagnon.

— Vrai Dieu, mon ami, s'écria le plus âgé d'un certain ton enthousiaste qui avait sa séduction, j'ai vécu dix ans de mes plus belles années dans un affreux taudis de l'une des plus horribles rues de Paris; l'escalier était étroit et sombre, la chambre ornée de ses quatre murs; je montais cent vingt-huit marches pour y atteindre, et jamais, durant les dix années de labeur opiniâtre et de luttes incessantes, je n'ai eu une heure de lassitude ou une seconde de découragement.

— Et pourquoi cela? objecta Octave.

—Ah dame! poursuivit son compagnon, c'est que ma chambre, ou ma mansarde si vous l'aimez mieux, avait deux grandes fenêtres ouvrant sur le ciel et recevait de première main les plus purs et les plus riants rayons du soleil. Le matin, à midi, le soir, du soleil! c'est-à-dire, mon cher ami, de la gaieté, de la confiance en Dieu, de l'indépendance, de l'amour, ces mille sentiments bénis qui font de la vie un éternel enchantement…

— Vous n'avez pas l'air médecin, Horace, objecta Octave.

— Pourquoi donc?

— À votre enthousiasme!…

— Ah çà! mon bon, moi j'avoue mon faible; j'aime la vie; je n'ai jamais, comme vous, nourri d'affreuses et froides pensées de suicide. Le hasard m'a ramassé un jour dans les rues de Paris, où je peignais des enseignes; j'avais quatorze ans, je ne connaissais ni mon père ni ma mère, mais j'étais intelligent, Dieu merci, et je portais dans mon coeur cette fleur d'éternelle jeunesse que rien au monde n'a pu encore flétrir… Ah! Octave, je voudrais bien vous donner quelquefois un peu de ma gaieté et de mon insouciance.

— Votre existence n'a pas été secouée par les mêmes douleurs, répondit Octave avec un sourire triste.

— La mort de votre mère!…

— Oui; et plus que cela peut-être, la perte d'un amour dont j'avais fait mon seul rêve.

— Vous m'avez compté cela… mais enfin on se console.

— Le croyez-vous?

— Je n'en sais rien… mais on se distrait, on travaille, on voyage…

— Et que faisons-nous donc?

— Pardieu! vous avez raison… nous voyageons, nous allons pour le moment… où diable m'avez-vous dit que nous allions?

— Au Conquet.

— Non, à l'abbaye de Saint-Matthieu, un monastère antique, planté audacieusement sur un promontoire battu par les flots, suspendu comme un vaisseau de pierre entre le ciel et l'eau… Ce doit être superbe!

— Et cependant vous maugréez.

— Aussi, avouez que je n'ai pas tout à fait tort; voilà bientôt huit jours que nous arpentons la Bretagne, un délicieux pays, ma foi, tantôt à pied, tantôt à cheval; et depuis huit jours nous n'avons pas couru le moindre danger et rencontré le moindre voleur.

— Vous vous croyez toujours en Italie?

— Le fait est qu'en Italie nous aurions eu le temps d'être dévalisés vingt fois.

— Grand merci.

— Bah! l'imprévu, cher ami, n'est-ce pas la vie? Je donnerais, moi, la moitié de mon existence pour ignorer ce que je ferai durant l'autre moitié.

Tout en devisant ainsi, les deux amis avaient laissé bien loin derrière eux la ville de Brest et les petites habitations qui s'échelonnent le long de la côte.

À mesure qu'ils avançaient, le chemin devenait plus difficile, plus montueux; les chevaux avaient bien de la peine à suivre le sentier, que les pluies récentes avaient détrempé. D'ailleurs la route avait cessé de côtoyer la rade, et maintenant ils s'enfonçaient à chaque pas davantage dans les terres.

Octave était retombé dans sa mélancolie ordinaire. Horace, désespérant de l'en arracher, se contentait de le suivre sans rien dire.

Le silence s'était donc rétabli, et un incident seul pouvait désormais le rompre.

Cependant Octave s'arrêta tout à coup et se tourna vers son compagnon avec une certaine vivacité qui ne lui était pas habituelle.

— On se distrait, on travaille, avez-vous dit, s'écria-t-il brusquement. Vous croyez donc, vous, Horace, que l'on puisse oublier…

— Je le crois, répondit Horace un peu surpris de cette boutade inattendue.

— Ah! c'est que vous n'avez jamais aimé!

— Jamais!

— Eh bien! moi, Horace, moi j'avais vingt ans alors, c'est-à-dire que je n'avais pas encore souffert: la vie ouvrait devant moi ses deux portes dorées, et mon coeur, que rien n'avait blasé, acceptait sans défiance les premières promesses de bonheur… Avoir vingt ans et se croire aimé d'une femme que l'on aime, Horace, le ciel n'a pas de plus douces ni de plus pures joies… Ce que j'avais fait de rêves insensés, Dieu seul le sait… et un seul jour, une heure a brisé tout cet avenir de bonheur. Voilà de ces malheurs que l'on ne peut oublier, mon ami!

— Pauvre Octave!

— Ah! vous qui êtes médecin, Horace, vous qui, grâce à un travail surhumain, êtes parvenu à conquérir à vingt-huit ans une des places les plus illustres parmi les célébrités européennes, dites- moi donc pourquoi l'on ne meurt pas de douleur, ou plutôt, ce que c'est que cette douleur qui vous tue peu à peu, lentement, longuement. Dites-moi ce que c'est que la vie, l'amour, ce que c'est que la mort.

— Ceci ne rentre pas clans la chirurgie, mon ami, objecta Horace.

— Ah! tenez, poursuivit Octave avec un geste de découragement, l'amour est un sentiment triste… J'ai songé bien souvent à me tuer, depuis que j'ai perdu Marguerite. Où est-elle?… qu'est- elle devenue?… est-elle morte, elle, morte de honte et de désespoir? dois-je la rencontrer un jour, ou faut-il que j'use ma vie, ainsi, heure par heure, dans cet isolement qui m'épuise, m'absorbe, et m'enlève à chaque instant un peu de ma force et de mon courage?…

Horace ne répondit pas… Depuis quelques minutes, un bruit de pas s'était fait entendre derrière eux, et cet incident mit fin momentanément à la conversation.

D'ailleurs ni Octave ni Horace n'étaient bien certains du chemin qu'ils suivaient en ce moment, et ils n'étaient pas fâchés l'un et l'autre d'avoir, à ce sujet, quelques renseignements positifs.

Horace arrêta son cheval.

Par imitation, Octave en fit autant.

Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, qu'ils virent poindre, derrière eux, au bout du sentier, la silhouette d'un homme, qui portait le costume du pays.

Cet homme marchait d'un bon pas, et s'appuyait sur un bâton ferré.

La lune était cachée derrière les nuages noirs que le vent chassait de la côte; mais les pâles rayons qu'elle laissait glisser de temps à autre suffisaient à détailler les parties importantes de son costume.

Il portait le chapeau aux larges bords, l'habit de drap brun des hommes du canton de Saint-Thégonnec, et des guêtres de cuir qui lui montaient à mi-jambes. Cet homme paraissait être encore dans toute la force de l'âge.

Comme les deux cavaliers s'étaient arrêtés au milieu du sentier, il les eut bientôt rejoints, et passa près d'eux, sans ralentir le pas.

Seulement, et selon l'antique et solennelle coutume du pays breton, en passant près d'eux, il porta la main à son chapeau, et salua.

Les deux jeunes gens lui rendirent respectueusement, son salut, et
Horace se mit aussitôt en devoir de l'interpeller.

— Pardon, monsieur, lui dit il, pardon de vous arrêter, mais mon ami et moi, nous nous sommes engagés dans ce sentier, un peu imprudemment, et nous ne savons vraiment pas s'il nous conduira où nous désirons aller.

— Et où désirez-vous aller?… demanda le Breton, en s'appuyant sur son peu-bas, au milieu du sentier.

— Au Conquet…

— Ce chemin y mène tout droit, messieurs…

— Et combien avons-nous encore de lieues, pour y arriver?

— Trois, au plus, répondit le Breton, qui, sans attendre nue autre question, salua de nouveau les deux cavaliers, et reprit sa route du même pas rapide et pressé.

— C'est égal!… murmura Horace dès que le Breton eut pris une certaine avance, les habitants de ce pays, sont d'étranges gens… N'avez-vous pas remarqué, Octave, l'énorme ceinture de cuir que celui-ci portait autour des reins?…

—En effet! fit Octave.

— Diable d'idée de rentrer chez soi, à une pareille heure de la nuit, quand on porte de pareilles sommes…

— La côte est sûre.

—Que sait-on?…

— Les Bretons ne volent pas…

— Non, mais les forçats?…

Il y eut un silence.

Silence plein d'angoisses, car tous les deux avaient cru entendre les arbustes du sentier tressaillir sous une pression, qui n'était pas celle du vent.

— N'avez-vous pas entendu?… demanda presque aussitôt Horace.

— Si fait!… répondit Octave.

— Il y avait quelqu'un dans le champ voisin…

— Peut-être bien…

— Je vous avoue que je ne serais pas très-rassuré à la place de notre Breton.

— Vous ne rêvez qu'aventures, mon ami…

— Vous avez raison, sans doute, Octave, mais si vous m'en croyez, nous presserons le pas…

— Pour fuir! fit Octave en riant.

— Pour escorter ce brave homme… répondit Horace… et tenez, ajouta-t-il presque immédiatement, voyez si mes pressentiments me trompaient!…

Les deux cavaliers étaient arrivés à ce moment, dans un endroit élevé, d'où le voyageur domine les lieux environnants.

Octave avait arrêté une seconde fois son cheval, et il tourna les regards vers l'endroit que lui désignait son compagnon.

À une distance d'environ deux cents pas, trois hommes traversaient un champ de blé noir, en courant, et se dirigeaient en toute hâte, vers le sentier dans lequel le Breton venait de s'engager.

— Vous avez raison, dit Octave.

— En avant donc, répondit Horace, et Dieu veuille que nous arrivions à temps.

Les deux jeunes gens lancèrent aussitôt leur cheval, mais à peine eurent-ils franchi une certaine distance, que le bruit d'une lutte, suivi peu après d'un cri épouvantable s'éleva du milieu de la nuit, et vint les glacer d'effroi…

— Un crime! s'écria Octave.

— Un assassinat! ajouta Horace.

Et ils reprirent leur course plus rapide, enfonçant leurs éperons sanglants, dans le ventre de leur bête.

En dix minutes, ils furent sur le lieu de la scène.

Mais les assassins avertis par le bruit de leur course, avaient eu le temps de prendre la fuite, et il ne restait plus sur le revers de la route que le cadavre inanimé du Breton.

Horace sauta aussitôt à bas de son cheval, détacha sa trousse de la selle, et s'avança rapidement vers la victime.

Son chapeau gisait loin de lui; sa ceinture de cuir avait disparu, une large blessure ouvrait sa poitrine.

Octave était descendu de son cheval, comme son compagnon, avait attaché les deux bêtes à la haie du chemin, et plein d'anxiété, il s'était rapproché d'Horace qui déjà tenait la main du blessé…

— Il n'est pas mort, au moins? demanda-t-il vivement, à voix basse.

— Heureusement, répondit Horace.

— La blessure est-elle mortelle?…

— Non.

— Je respire…

— Ah! ne nous flattons pas trop cependant, mon ami, poursuivit le jeune médecin, ceci n'est point seulement un vol ordinaire, croyez-moi; il y a là quelque atroce et épouvantable vengeance.

— Qui peut vous faire supposer…

— La nature de la blessure même.

— Comment…

— Regardez vous-même.

En ce moment, la lune venait de se dégager des quelques nuages qui interceptaient les rayons, et grâce à sa clarté douteuse, Octave put examiner l'état de la victime.

— Par un hasard providentiel, poursuivit Horace, en découvrant la poitrine du Breton avec le même sang froid que s'il se fût cru encore, professant l'anatomie dans l'un des hôpitaux de Paris; par un hasard providentiel, le couteau a porté sur une côte, et s'y est arrêté; mais il est facile de voir avec quelle vigueur, disons avec quelle haine le coup a été porté. Dans une attaque ordinaire, l'assassin se fût contenté de mettre son adversaire hors de combat; ici, il a choisi sa place… et je dirai plus, je gagerais que la victime a été frappée après le vol…

— Je vous avoue que je ne comprends pas… objecta Octave.

— Vous allez comprendre, … repartit Horace, il y a eu lutte d'abord, c'est évident… Voici les vêtements déchirés, le linge froissé, le chapeau lancé au loin, tous indices certains d'un combat acharné, lequel a dû se terminer par la chute de notre Breton… il avait affaire à trois adversaires, nous les avons vus; il a dû succomber… et remarquez ceci, Octave, c'est que cet homme n'a pas reçu durant le combat la moindre égratignure; qu'il était d'ailleurs désarmé, puisque nous ne retrouvons plus son bâton;… qu'enfin, lorsqu'il est tombé, les trois voleurs étaient maîtres de lui, et qu'il n'avait aucun intérêt à commettre un meurtre désormais inutile.

— À moins cependant que l'un des assassins ne fût connu de la victime, dit Octave.

— Voilà la vérité, ajouta vivement Horace, vous l'avez trouvée… Oui, pendant la lutte, le malheureux aura prononcé un mot, un nom peut-être… Ce nom était celui de l'un des assassins, et cela a suffi… Quand il est tombé, il était déjà condamné… On l'a assassiné à froid.

— Voilà une terrible histoire.

— Bah! fit Horace, il en sera quitte pour quelques milliers de francs de moins.

Et, sans ajouter une parole de plus, le jeune médecin se mit en devoir de panser la blessure du Breton, qui déjà, d'ailleurs, commençait à revenir de son évanouissement.

C'était, il faut le dire, une scène profondément, saisissante, surtout à l'heure et dans le lieu où elle se passait.

Le paysage qui les entourait avait un aspect particulièrement triste.

Quelques champs sablonneux où poussait une végétation sans force; çà et là, de frêles bouquets de bouleaux brûlés par les vents d'ouest; partout une campagne nue et sans charme; enfin, une certaine harmonie monotone et désolée, qui se composait du bruit des vagues sur les falaises prochaines, ou des plaintes du vent de mer dans les genêts.

Les deux jeunes gens s'étaient tus, en proie à mille sentiments contraires, et penchés avidement sur le patient, ils épiaient, chacun de ses mouvements, attendant avec une anxiété mortelle qu'il revint à lui!

Le Breton ne se fit pas longtemps attendre; il agita d'abord ses deux bras, comme au sortir d'un long sommeil, passa à plusieurs reprises sa main sur son front et dans ses cheveux, et promena enfin son regard effaré autour de lui:

— Où suis-je?… demanda-t-il d'une voix faible.

— Près de deux amis, répondit Horace, et surtout près d'un médecin que Dieu avait envoyé là pour vous sauver.

— Mais… que s'est-il donc passé? ajouta encore le vieux Breton, qui ne se rappelait pas.

Puis, passant de nouveau sa main sur ses tempes glacées, il chercha à fixer ses esprits; son regard examina une à une les touffes de genêts qui ornaient les revers de la route, les chevaux attachés à la haie, Octave, Horace, tout ce qui l'entourait; et quand il le reporta sur lui-même, il s'arrêta et laissa échapper un mouvement d'effroi, en apercevant sa propre blessure:

— Du sang!… s'écria-t-il; mais cette fois d'une voix ferme et qui ne tremblait plus… Du sang…! oh! je me rappelle… tout à l'heure… ici… Éric. Éric le mendiant… le misérable… C'est lui, messieurs, c'est lui, il voulait m'assassiner!

— Que vous disais-je? fit Horace à l'oreille d'Octave.

— Silence! interrompit ce dernier.

Depuis quelques secondes, en effet, Octave semblait s'être transformé.

La voix du Breton, ce nom d'Éric qu'il avait jeté au milieu de sa phrase, cet éclair sauvage qui jaillissait de ses yeux, toutes ces particularités, insignifiantes ou naturelles en apparence, l'avaient profondément agité; et maintenant, pâle, ému, respirant à peine, il attendait, suspendu aux lèvres du patient, qu'un mot vint encore qui fixât ses irrésolutions.

Mais le Breton paraissait s'être calmé; il avait saisi la main d'Horace, et la serrait dans les siennes avec effusion.

— Vous l'avez dit, monsieur, poursuivit-il d'une voix pleine de larmes, c'est Dieu qui vous a envoyé à mon secours… car ma mort eût été un grand malheur, savez-vous bien?… non pour moi, qui n'ai plus grand temps à vivre sans doute, mais pour une pauvre enfant qui se serait trouvée seule au monde, et qui serait morte dans l'isolement et le désespoir.

— Vous avez une fille?

— Un ange, monsieur, et c'est une grande bonté de Dieu d'avoir détourné le couteau de ce misérable, car, à l'heure qu'il est, Marguerite serait perdue.

— Marguerite? s'écria Octave qui ne pouvait plus se contenir, et se précipita vers Tanneguy dont il prit les mains.

— Vous la connaissez? fit ce dernier en retirant ses mains par un mouvement de défiance.

— Mais je suis Octave!… Tanneguy, Octave Kerhor; ne me reconnaissez-vous pas?

Le vieux Tanneguy se tut, regarda un moment Octave, qui se tenait debout devant, lui, haletant, éperdu, attendant, une réponse, et remua tristement la tête:

— Oui, vous êtes Octave, dit-il après un moment de silence, je vous reconnais bien maintenant. Sans le vouloir sans doute, monsieur, c'est vous qui avez attiré sur nous tous les malheurs que nous déplorons… Marguerite est maintenant perdue pour vous, comme elle est perdue pour le monde.

— Que dites-vous?

— Je dis, Monsieur Octave, que vous êtes un gentilhomme, et que j'attends de votre honneur que vous n'irez pas plus loin sur cette route, quand je vous aurai appris que Marguerite est à deux pas d'ici.

— Mais je l'aime!

— C'est un aveu que vous m'avez déjà fait, jeune homme, et aujourd'hui comme il y a deux ans, cet aveu le repousse.

— Ah! c'est de la cruauté.

— Non, de l'humanité, monsieur.

— Comment?

— Et si vous n'avez pas su respecter naguère l'innocence de Marguerite, j'espère qu'aujourd'hui, du moins, vous saurez respecter sa folie.

— Marguerite folle!… s'écria Octave, qui fut obligé de se retenir au bras d'Horace pour ne pas tomber.

VI

Marguerite folle!…

Cette pensée ne sortait plus de l'esprit d'Octave, et depuis trois jours qu'il était au Conquet, il avait, vainement, cherché à calmer la douleur dont il avait été frappé en apprenant cette cruelle nouvelle.

Marguerite folle!

Toute la journée on le voyait errer sur la côte déserte, marchant de rocher en rocher, quelquefois sombre, muet, le regard fixe et le front penché; puis souvent, s'arrêtant sur la grève pour prendre sa tête dans ses mains et pleurer…

Il n'avait pas songé à raconter à Tanneguy sa vie, son amour, la mort de sa mère, qui le laissait libre; il avait laissé Horace reconduire le vieux Breton à sa demeure, et n'avait pas insisté pour y aller lui-même.

Qu'y eût-il été faire…?

Maintenant Marguerite était perdue pour lui, perdue à jamais, sans espoir… La vue de la pauvre enfant, dans sa pénible position, eût renouvelé toutes ses souffrances, sans y apporter le moindre remède; il valait mieux la quitter sans la revoir, il valait mieux partir sans lui parler.

D'ailleurs, il avait encore, dans son coeur, l'image ineffable de l'enfant heureuse qu'il avait connue et aimée; il ne voulait pas attrister sa vie, en apportant dans sa solitude le souvenir cruel de son malheur!

C'est ainsi qu'il avait raisonné dès les premiers moments; il espérait alors qu'Horace lui apporterait des nouvelles de Marguerite, que quelqu'un lui parlerait d'elle, qu'il saurait enfin d'une manière certaine que penser et que faire.

Mais Horace n'avait point encore rencontré Marguerite; pour complaire à Octave, il avait, à diverses reprises, demandé au père Tanneguy à la voir; sa qualité de médecin lui donnait le droit d'être indiscret, elle lui en imposait presque le devoir. Le père Tanneguy avait repoussé toute avance à ce sujet: la solitude, prétendait-il, convenait surtout à l'état de sa fille; elle vivait fort retirée, ne voyait que son père, et souriait seulement le soir quand la journée avait été belle.

Le père Tanneguy avait ajouté que sa santé propre était pour ainsi dire rétablie, qu'il n'oublierait jamais le service qu'Horace et Octave lui avaient rendu, mais qu'il désirait bien vivement ne pas les retenir dans le pays plus longtemps qu'il ne leur convenait à eux-mêmes.

C'était une manière indirecte de les congédier; mais Horace, par amitié pour Octave, n'y voulut point prendre garde.

— Ainsi, disait Octave après que son ami l'avait entretenu longuement de l'intérieur de la ferme du père Tanneguy, ainsi, vous n'avez pu voir Marguerite?

— Impossible!

— Et du moins vous a-t-il fait connaître le caractère particulier de sa folie?

— Nullement.

— Vous ne le lui avez peut-être pas demandé?

— Si fait.

— Et qu'a-t-il répondu?

— Il a éludé.

— C'est étrange! disait Octave.

— C'est étrange, si l'on veut, ajoutait Horace, car enfin cet homme ne veut pas vous voir; je comprends cela jusqu'à un certain point, et vous aussi. Le plus sage donc est de nous en tenir là, mon ami, de faire notre valise, et de prendre une autre direction.

— Partir sans la voir?

— Mais elle ne vous reconnaîtra pas!

— Mais moi, Horace, moi, je la verrai; je presserai sa main, j'entendrai encore une fois le son de sa voix; dans l'expression de son regard, je retrouverai peut-être quelques rayons de son beau regard d'autrefois… et que sait-on?… Dieu ne m'aurait-il pas envoyé ici pour la rendre à la raison et à l'amour?

— Les amoureux ont toujours d'excellentes raisons qui ne valent pas mieux que les vôtres, dit Horace en haussant les épaules.

— Mais n'êtes-vous pas de mon avis? Pensez-vous que sa folie doive être éternelle?

— C'est selon.

— N'avez-vous pas envie de le savoir?

— Peut-être.

— Vous êtes savant.

— Vous êtes bien bon!

— Et curieux.

— Je ne m'en cache pas.

— Eh bien! restez, mon ami. Allez encore chez le père Tanneguy… Pour moi, pour vous, pour elle aussi, ne parlons pas; tentez encore de les rencontrer; notre persévérance sera couronnée de succès; et si vous pouvez la voir seulement dix minutes, vous me l'avez dit, vous saurez si cette folie est incurable.

— Je vous le promets.

Et tous les jours c'étaient les mêmes instances de la part d'Octave et la même condescendance de celle d'Horace.

Il est vrai de dire que ce dernier n'était peut-être pas complètement désintéressé dans la question.

Le mystère dont on entourait Marguerite, les précautions inouïes que prenait le père pour n'en laisser approcher personne, pas même un médecin: tout cela avait éveillé sa curiosité au dernier point, et l'obligeance avec laquelle il semblait servir les intérêts d'Octave, était bien un peu mêlée d'entêtement pour son propre compte.

Mais jusqu'alors ses efforts avaient été vains, et rien ne pouvait faire supposer qu'il dût mener l'affaire à bonne fin.

Un jour, Octave était sorti du Conquet, et tout en se promenant, il avait insensiblement gagné la plaine, et son instinct, plus que sa volonté, l'avait dirigé vers la demeure de Marguerite.

C'était une petite habitation, placée sur une légère éminence, qui dominait conséquemment toute la côte, et devait jouir des beaux spectacles qu'offre la mer par les jours de grandes tempêtes.

On a beaucoup exploré la Bretagne, dans ces derniers temps surtout; les touristes s'y sont donné rendez-vous de tous les points de la France, et cette terre, éminemment pittoresque, a été pendant quelques années presque aussi fréquentée que la Suisse ou l'Italie.

Mais les touristes n'ont guère visité que les lieux dont les Guides du voyageur leur indiquaient le nom et la position topographique. Ils ont parcouru les plaines de Karnac, les rives enchantées de l'Ellé, les montagnes d'Arrès; ils se sont arrêtés à Penmarch, au Foll-Cout, à Saint-Paul-de-Léon, et bien peu ont osé pousser leur course, jusqu'aux bords de l'Océan. Les côtes de Bretagne ont rarement été foulées par le pied du voyageur, et les historiens du pays eux-mêmes ont complètement négligé d'en faire mention.

Que de ravissants paysages, que de puissantes fantaisies de la nature restent là, ignorées ou méconnues. Quel plus beau spectacle que celle longue suite d'énormes rochers que la mer, dans ses gigantesques caprices, a taillés avec un art qu'envierait le plus habile sculpteur! De Saint-Matthieu à Saint-Paul-de-Léon le regard se lasse à admirer; les glaciers de la Suisse n'ont pas de plus beaux aspects, les bords de la Baltique n'offrent pas de plus curieux sujets d'étude. Il y aurait tout un livre à écrire sur cette partie de la Bretagne, livre coloré, attrayant, saisissant et dramatique. Il sera fait tôt ou tard.

La ferme du vieux Tanneguy était à une demi-lieue environ de la côte, mais par sa position elle dominait, nous l'avons dit, toute cette plaine qui s'étend entre le Conquet et Saint-Matthieu; un bouquet de petits arbres en formait une ceinture mouvante, et elle s'en dégageait coquettement pour laisser s'élever vers le ciel les petites tourelles à cul-de-lampe, dont elle était ornée: un vieux reste de la féodalité.

Octave examinait un à un tous les détails de cette charmante habitation, et son coeur battait à se rompre quand la pensée lui venait que Marguerite était là, sans doute, et que d'un moment à l'autre il pouvait la voir. C'était la première fois qu'il lui arrivait de pousser ses excursions jusqu'à cet endroit, et il se sentait rougir et trembler comme un écolier pris en défaut.

Mais le désir de voir Marguerite fut plus fort; il s'assit au pied de l'un des arbres qui servent d'allée à l'habitation, et attendit patiemment.

Il était six heures environ; le soleil se couchait à l'horizon, il avait fait une journée magnifique. Il espérait la voir sortir, la rencontrer, lui parler; mille rêves insensés à la réalisation desquels il ne croyait pas. Mais il attendait, et cette attente suffisait à emplir son coeur d'une douce émotion.

Une heure se passa ainsi sans qu'aucun incident vint troubler sa solitude; Octave était désappointé, mais que pouvait-il faire? Se résigner et revenir le lendemain, c'était le parti le plus sage, et déjà il se disposait à se lever quand un bruit de pas vint détourner son attention.

Ce pouvait être Marguerite! et tout son être tressaillit; mais cette joie dura peu, car dès qu'il se fut retourné, il aperçut un vieux mendiant qui venait à lui du bout de l'allée.

Le vieux mendiant s'appuyait sur un bâton noueux, et paraissait marcher avec beaucoup de peine. Octave eut pitié de lui et alla à sa rencontre.

— La charité, s'il vous plaît, mon bon monsieur, fit le vieillard dès qu'Octave fut à portée du chapeau qu'il tenait à la main et avec cette voix chevrotante et plaintive qui semble appartenir exclusivement aux mendiants bretons.

Octave laissa tomber une pièce blanche dans le chapeau qu'on lui tendait et se disposa à passer outre; mais il s'arrêta presque aussitôt, comme poussé par une idée soudaine, et fit signe au mendiant de s'approcher.

Celui-ci accourut avec toute la prestesse d'un jeune homme, et leva vers Octave sa tête et ses regards avides.

— Pour vous servir, mon bon monsieur, dit-il en s'inclinant humblement, malgré mes soixante-dix ans et mes infirmités, il y a bien des services que je puis rendre encore; et me voilà prêt, mon bon monsieur.

Octave l'examina.

Ce mendiant, pouvait avoir cinquante ans au plus, malgré les soixante-dix qu'il s'attribuait si généreusement. Il portait le costume déguenillé de l'emploi; une besace vide pendait à son côté, et un bandeau couvrait une partie de sa figure.

D'ailleurs il avait l'air fort respectable, et nul, si ce n'est
Tanneguy, n'eût pu reconnaître dans cet homme Éric, le mendiant de
Saint-Jean-du-Doigt.

C'était lui cependant, toujours aussi vert, aussi vigoureux, jouant encore avec la même astuce et le même bonheur la comédie de la mendicité. Éric avait été obligé de fuir les environs de Saint- Jean-du-Doigt après le départ de Tanneguy; on avait su ses calomnies, et tout le canton avait cessé presque instantanément de lui faire l'aumône.

Éric avait donc quitté le pays et s'était dirigé vers Saint-
Matthieu, conservant au fond du coeur une haine implacable contre
Tanneguy et sa fille dont il avait fait le malheur, mais qu'il
accusait d'avoir fait le sien.

Éric était une mauvaise nature; aucun bienfait ne pouvait le ramener. Il s'était promis de se venger de Tanneguy, et rien n'aurait pu le faire renoncer à ses projets de vengeance. Sans s'en douter, ou sans s'en inquiéter, il suivait cette pente sanglante qui mène tout droit au bagne.

Du reste le bagne est à Brest, à deux pas de la côte, et, l'on doit le dire, le voisinage d'une pareille institution est pernicieux pour les campagnes qui entourent cette ville; non que nous entendions prétendre que le sens moral y soit plus perverti, que l'on y rencontre plus de criminels que dans tout autre lieu; Dieu nous garde d'exprimer une pareille pensée. Mais il nous semble que le bagne doit rayonner tristement sur les environs. Il s'échappe presque tous les jours un ou deux forçats de Brest, et ces forçats se répandent d'habitude dans les communes qui l'entourent; quelquefois ils y séjournent; c'est une dangereuse compagnie; ce sont de terribles professeurs de vol et d'assassinat. Il ne faut pas laisser l'esprit populaire se familiariser avec ces épouvantails nécessaires; il faut craindre qu'ils ne deviennent de sanglants soliveaux!

Éric s'était vite formé à cette école: le premier pas était fait; il entra de plain-pied dans cette voie terrible, et, comme on l'a vu dans le chapitre précédent, il s'était assez bien acquitté de sa première affaire.

Octave examinait donc Éric le mendiant et hésitait à l'interroger.

Éric se trouvait gêné par cette espèce d'examen dont il était l'objet; il craignait à chaque instant qu'Octave ne vînt à rappeler ses traits et à le reconnaître, et il ne lui convenait pas, dans le moment du moins, de renouveler connaissance.

Il recommença donc ses propositions.

— Monsieur veut peut-être un guide pour visiter les environs, reprit-il avec le même ton paterne; quoique je ne sois plus aussi ingambe que je l'ai été, je pourrai cependant lui être de quelque utilité, et personne ne connaît la côte mieux que moi. Tel que vous me voyez, j'ai fait autrefois jusqu'à vingt lieues dans ma journée.

— C'est bien marcher! murmura Octave, mais ce n'est pas un service de cette nature que j'attends de vous, mon brave homme.

— Il m'appelle brave homme, pensa Éric, il ne me reconnaît pas.

— En votre qualité de mendiant, poursuivit Octave, vous devez fréquenter toutes tes fermes du pays et en connaître les habitants: ce sont des renseignements que je veux avoir; êtes-vous à même de me les donner?

— Tout ce qui pourra vous être agréable, répondit Éric.

Et un sourire plein de malice, d'astuce et de satisfaction passa sur ses lèvres.

Mais Octave était trop profondément préoccupé pour s'apercevoir d'un semblable détail.

— Voyez-vous, poursuivit Éric, voilà vingt ans bientôt que je suis dans le pays, et je puis vous donner sur les familles qui y demeurent les renseignements les plus circonstanciés.

— Les renseignements que je désire avoir, dit Octave, n'ont qu'une importance purement relative, et d'ailleurs la personne dont il s'agit n'habite guère cette côte que depuis deux ans…

— Depuis deux ans? fit Éric comme s'il eût cherché à se rappeler.

— Oh! il est inutile de chercher longtemps, ajoute Octave, je n'ai point d'intérêt à cacher le nom de cette personne; nous sommes sur sa propriété, et c'est Tanneguy qu'elle s'appelle.

— Tanneguy, dit Éric en relevant la tête.

— Vous le connaissez?

— Beaucoup, mon bon monsieur.

— Il y a deux ans qu'il est au pays, n'est-il pas vrai?

— Deux ans, en effet.

— Et quelle réputation y a-t-il acquise?

— Oh! celle d'un respectable et digne fermier… il n'y a qu'une voix là-dessus.

— Il vit fort retiré cependant?

— Il ne sort jamais, pour ainsi dire.

— Et qui fréquente-t-il?

— Personne.

— Mais comment le connaît-on alors?

Éric remua la tête avec un faux air de finesse et de bonhomie.

— Eh! mon bon monsieur, répondit-il, par le bien qu'il fait.

— Il en fait donc beaucoup?

— Tout son avoir y passe, quoi!

Octave hésita, puis il poursuivit:

— Mais dites-moi, mon brave homme, ajouta-t-il, à quoi, dans le pays, attribue-t-on cette sorte de solitude dans laquelle il se renferme?

— Oh! à ceci et à cela, répondit Éric, à tout et à rien, vous savez, les uns disent blanc, les autres disent noir. Ceux qui sont plus près de la vérité rapportent cela à des malheurs que le bonhomme Tanneguy a éprouvés dans le pays qu'il habitait auparavant.

— Quels malheurs?

— Sa fille…

— Ah! il a une enfant?

— Et un beau brin de fille!

— Vous l'avez vue?

— Comme je vous vois.

— Et elle est jeune?

— Dix-sept ans approchant.

— Et jolie?

— Comme un ange du bon Dieu.

— Et pourquoi semblez-vous mêler la fille à la cause des malheurs du père?

— Oh! c'est une histoire…

— On la dit folle, n'est-ce pas?

— Pour cela, mon bon monsieur, je l'ai souvent entendu dire.

— Est-ce que vous ne le croiriez pas?

— Elle vit fort retirée, la pauvre enfant, et il est bien impossible de savoir ce qu'elle pense et ce qu'elle dit.

— Mais alors, pourquoi ces bruits?

— Çà, c'est le père Tanneguy, un brave homme, voyez-vous, qui a quelquefois des idées singulières.

— Comment?

— Mon avis à moi est que la pauvre jeune Marguerite n'est pas heureuse.

— Vous pensez donc que son père aurait poussé la cruauté jusqu'à la séparer des vivants; qu'elle ne serait pas folle?

— Je le pense.

— Mais alors, ce serait une action généreuse que de l'enlever à cette prison inique dans laquelle on l'enferme, où on la tue lentement.

Un sourire passa rapidement sur les lèvres d'Éric, et Octave se tut.

Son coeur battait avec précipitation: un espoir soudain s'était fait jour à travers ses irrésolutions, et ses regards fixement arrêtés sur les tourelles du manoir cherchaient à y découvrir celle qu'il aimait.

Cependant, malgré l'assurance d'Éric, malgré le désir qu'il nourrissait dans son esprit, il ne pouvait encore croire à cette révélation. Pourquoi le vieux Tanneguy, qui aimait tant sa fille, l'aurait-il ainsi cruellement condamnée à la solitude, à la folie? Pourquoi Marguerite se serait-elle résignée à jouer ce rôle dont elle devait souffrir? N'y avait-il pas, au contraire, mille raisons de croire qu'il en était autrement? Et Octave lui-même n'était-il pas fondé à penser que la douleur avait pu égarer la raison de Marguerite jusqu'à la folie?

Octave retomba lourdement de la hauteur de ses espérances dans la réalité, et il sentit de nouveau son coeur se briser et la confiance s'en échapper.

D'ailleurs, ce qui le confirma encore davantage dans cette pensée, que le mendiant avait calomnié le père de Marguerite, c'est que, lorsqu'il sortit de ses rêveries et releva la tête, le mendiant avait disparu, ne croyant pas devoir attendre de nouvelles interpellations.

Octave poussa un profond soupir, et reprit son chemin vers le
Conquet.

Il était profondément triste: une amertume sans seconde emplissait sa poitrine; un désespoir morne se lisait sur ses traits.

Pauvre Marguerite!… Marguerite, folle!… folle à cause de son amour.

Il ne l'avait pas vue, il lui faudrait repartir sans la voir; il allait être contraint de s'éloigner pour toujours.

Octave comprenait qu'il valait mieux, pour son repos, pour son bonheur, qu'il en fût ainsi. Et cependant il ne pouvait se résigner à celle nécessité; et il marchait, à pas lents, dans l'allée de tilleuls, espérant toujours vaguement que Dieu prendrait pitié de lui, et mettrait fin à son atroce douleur.

Tout à coup il s'arrêta.

Un bruit imperceptible s'était fait entendre, et Octave avait tressailli.

Une fenêtre de l'une des tourelles venait de s'ouvrir, et l'amoureux jeune homme s'était retourné précipitamment. C'était Marguerite!

Le jour n'avait pas fui encore. Il régnait de toutes parts un calme et un recueillement ineffables; quelques rayons de soleil se jouaient encore sur les toits bleus du petit manoir.

C'était bien Marguerite!

Mais comme elle avait pâli et maigri, ce n'était plus la blonde et charmante enfant rieuse qu'il avait connue et aimée; maintenant c'était la pâle et douce image d'Ophélia, pleurant son amour perdu, ou souriant tristement aux rêves de sa raison égarée.

Octave demeura comme frappé de cette transformation, et ne pouvant avancer ni reculer, sans force, sans voix, la poitrine haletante, il laissa tomber sa tête dans ses mains et fondit en larmes.

Et alors, tout son passé revint radieux, rire et danser autour de lui; toute cette vie heureuse, enchantée, bénie de Dieu, passa devant lui jour à jour, heure à heure, avec ses fleurs et ses parfums, ses chants et ses fêtes.

Il revit la vallée de Saint-Jean-du-Doigt, la ferme du père Tanneguy; le chemin creux qu'il prenait pour y aller, le sentier rude et rocailleux qu'il suivait pour en revenir.

Comme il était jeune et gai! Comme il aimait!

Et Marguerite? la pauvre sainte enfant!

Elle courait alors à travers la prairie, laissant flotter ses cheveux sur son dos; quelle grâce exquise dans ses gestes! quelle candeur sur son front! quelle touchante expression dans son regard!

Dieu n'avait pas d'ange plus pur; jamais homme n'avait été aimé par un coeur plus naïf!

Octave suivait un à un ces fantômes gracieux du passé, et il les saluait les yeux pleins de larmes et le coeur désespéré.

Tout était fini maintenant. Le vide s'était fait autour de lui; la solitude, une solitude froide et sans écho l'entourait, et il ne voyait plus de refuge que dans la mort.

Ainsi absorbé par les souvenirs du passé, Octave n'entendait pas la voix de Marguerite, qui, grâce au calme de la soirée, semblait flotter dans l'air comme une ravissante harmonie.

Elle chantait une de ces légendes bretonnes qui sont si profondément imprégnées de la mélancolie du pays et de ses habitants, et sa voix était émue, en racontant des malheurs dont elle semblait comprendre toute l'amertume.

C'était l'héritière de Keroulay.

VII

Marguerite avait cessé de chanter; Octave écoutait encore, suspendu à ses lèvres. La nuit était venue, laissant tomber de son front étoilé ses premières ombres transparentes, et bien que Marguerite eût disparu depuis quelques minutes, Octave ne pouvait se résoudre à abandonner la place. Un désir immodéré s'était emparé de lui; il voulait la voir encore, lui parler, entendre cette voix qui lui avait rappelé tant de choses de son passé.

Les fous, pensait-il, ont quelquefois des moments de lucidité; alors, ils se souviennent, ils retrouvent pour un instant seulement l'amour, la joie, l'espoir du passé. Marguerite doit être ainsi. Une heure passée à ses genoux suffirait à la rendre heureuse et à la faire souvenir!

Il s'arracha de la place qu'il occupait et fit quelques pas vers la ferme. Il était plein d'hésitation et de terreurs; mais une volonté plus forte que la sienne le poussait en avant, et il obéissait à cette impulsion, sans en chercher la cause.

Il ne connaissait pas la ferme, mais son coeur le dirigeait, et il arriva peu après à deux pas du verger, lequel n'était séparé de la voie publique que par une mauvaise clôture en branches de houx.

Une émotion indicible s'empara de son esprit, quand il posa le pied sur ce terrain. C'était là qu'habitait Marguerite; ces lieux étaient pleins d'elle; elle y venait quelquefois sans doute; les allées sablées qu'il foulait avaient été sans doute souvent foulées par ses pas. Une exaltation singulière saisit son coeur, et il marcha devant lui, à pas rapides et pressés.

Combien il l'aimait en ce moment! Son amour s'était augmenté du mystère qui l'entourait, et plus encore peut-être de cette sympathique pitié qui s'adresse à tout être qui souffre.

Octave se félicitait d'avoir surmonté ses craintes, d'avoir fait taire ses hésitations, et son pied s'appuyait ferme sur le sol.

Qu'avait-il à craindre, d'ailleurs? et quel était son crime?

Il avait aimé Marguerite, et il l'aimait encore autant qu'un homme peut aimer une femme; il avait fait de cet amour le seul rêve de sa vie; il n'avait pas d'autre désir, pas d'autre ambition.

Pourquoi aurait-il reculé?

Il s'assit sur un tertre de gazon que le vent d'automne avait flétri, et, prenant sa tête dans ses mains, il songea avec amertume à tout ce qu'il avait perdu!

Les amants ont parfois d'inexplicables divinations.

Octave pouvait croire que Marguerite reposait déjà, qu'elle était près de son père, qu'on ne la laisserait pas sortir seule dans la campagne à pareille heure de nuit; et cependant son coeur était plein d'espoir, et il attendait.

Une demi-heure se passa de la sorte, une demi-heure pendant laquelle le plus léger doute ne vint pas même ébranler sa confiance.

Et quand, après ce laps de temps écoulé, il releva la tête et promena autour de lui son regard incertain, il vit une forme pâle et blanche tourner l'allée et s'avancer de son côté.

Avant qu'il l'eût reconnue, il avait deviné Marguerite.

C'était elle en effet.

Marguerite seule, suivie seulement à quelque distance par un beau chien de race.

Marguerite était-elle entraînée à cette heure, et dans cet endroit, par quelque attraction magnétique? Dieu seul le sait… Mais dès qu'elle vit Octave, elle s'arrêta comme effrayée, et parut vouloir rebrousser chemin; ce dernier remarqua ce mouvement, et il se précipita à sa rencontre.

— Marguerite! lui cria-t-il d'une voix où tremblaient mille sentiments divers, Marguerite!… c'est moi, Octave!…

Il y avait, dans le ton dont cet appel fut prononcé, quelque chose de si profondément déchirant, que Marguerite s'arrêta au moment de s'éloigner, et se retourna vers son amant.

— Octave! dit-elle en croisant ses deux bras sur son coeur comme pour en comprimer les battements, Octave, est-ce possible! ne me trompez-vous pas?

Octave était déjà près d'elle, et serrait ses mains dans les siennes.

— Moi, moi, vous tromper, dit-il dans tout l'enivrement de sa joie… Oh! Marguerite, ne me reconnaissez-vous donc point… ou ne m'aimez-vous plus?

— Si! si! je vous reconnais; c'est bien vous que j'avais cru perdu… qui m'avez oubliée, peut-être!…

Et Marguerite regardait Octave avec un air de doux reproche, et
Octave ne pouvait se lasser de la contempler.

Ce dernier avait tout oublié, le vieux Tanneguy, Horace, Éric le mendiant; il remerciait Dieu dans toute l'effusion de son coeur, d'avoir accordé à Marguerite assez de lucidité pour le reconnaître et l'aimer encore, ne fût-ce qu'une seconde.

— Si vous saviez, Marguerite, reprit-il après quelques minutes de contemplation muette, si vous saviez combien j'ai été malheureux depuis notre séparation! Comme je me suis trouvé seul et triste, et que de larmes amères j'ai versées sur notre amour perdu!… Je vous ai cherchée à Lanmeur, mais vous étiez partie, et nul n'a pu me dire quelle route vous aviez suivie; tenez, je vous aimais, moi, Marguerite, et, plus d'une fois, la pensée du suicide a troublé mes nuits.

— Octave! interrompit la jeune fille avec un cri, et en se serrant avec épouvante contre son amant.

— Et croyez-vous, poursuivit ce dernier, que je n'eusse pas préféré cent fois la mort à cette existence que j'ai menée jusqu'à ce jour? J'étais si seul au monde, et je craignais de ne vous revoir jamais. Pauvre Marguerite, ah! vous avez dû bien souffrir vous-même!

Un sourire d'une ineffable douceur vint effleurer en ce moment les lèvres de la jeune fille.

— Ai-je souffert? répondit-elle en oubliant son beau regard sur le front d'Octave, je ne m'en souviens plus. Vous étiez parti, j'étais seule aussi comme vous; comme vous je pleurais un amour brisé, un passé perdu. L'avenir s'était fermé tout à coup devant mes regards; il n'y avait plus rien autour de moi qu'une solitude profonde et triste… Mais que vous dirai-je, Octave? j'avais confiance en Dieu, en moi, en vous-même. Je ne pouvais croire que vous m'oublieriez; j'espérais toujours, et je vous attendais…

— Bonne Marguerite!

— Pourquoi cela était-il ainsi? qui mettait cette foi dans mon coeur? d'où vient que je n'ai pas désespéré? je l'ignore. Mais Dieu a béni mon courage, et aujourd'hui, à cette heure où je vous revois, il me semble que ces deux années d'absence ont passé comme un rêve; et je cherche en vain à me rappeler si j'ai souffert et si j'ai pleuré.

Octave ne répondit pas; mais son coeur se serra douloureusement. Les paroles de Marguerite le rappelaient à la réalité de la situation; un mot avait suffi pour rouvrir l'abîme insondable qui les séparait désormais. Les vains efforts que la jeune fille faisait pour réédifier ce passé qui venait de s'écouler sans laisser aucune trace dans son souvenir disaient assez l'état de son esprit: c'était un mal sans remède; la pauvre enfant était bien folle, folle comme Ophélia…

Octave frissonna.

— Ainsi, reprit-il bientôt, en se contenant, vous m'avez pardonné?

— Vous en ai-je donc voulu?

— Et vous m'aimez toujours?

— Toujours, Octave.

Il y eut un moment de silence: Octave luttait contre ses propres impressions, et cherchait encore à se tromper lui-même.

— Quand vous avez quitté Lanmeur, dit-il presque aussitôt, c'est dans cette ferme que vous êtes venue habiter?

— Oui.

— Vous sortiez rarement, m'a-t-on dit?

— Mon père me le défendait.

— Pourquoi cela?

— Je l'ignore.

— Et l'idée ne vous est-elle jamais venue de lui demander la raison de cette claustration singulière?

— Jamais.

— Que faisiez-vous donc?

— J'attendais.

Octave se tut; il ne savait plus que penser: toutes ces réponses étaient faites d'un ton calme et parfaitement lucides; elles ébranlaient ses convictions, et rappelaient encore une fois le doute dans son esprit.

Une heure s'écoula dans cet entretien; la lune montait à l'horizon, et ses pâles rayons glissaient doucement sous les allées ombrageuses. Il régnait de tous côtés un silence plaintif que troublait seul le lointain murmure de l'Océan sur les falaises. Octave et Marguerite étaient profondément émus.

Enfin l'heure du départ sonna… Marguerite avait à craindre que son absence ne fût remarquée; son père était sévère; il avait gardé rancune à Octave: il fallait se séparer…

Elle, se leva.

Elle était belle et souriante; son regard éclatait d'amour et de pudeur contenus; elle tendit avec abandon ses deux mains à Octave.

— Octave, lui dit-elle d'une voix émue, voulez-vous que je sois bien heureuse, et que je vous aime comme aux beaux jours de notre passé?

— Oh! parlez! parlez! fit Octave en baisant les mains de
Marguerite avec un fol élan.

— Eh bien! reprit la jeune fille, allez demain trouver mon père, et obtenez de lui votre pardon et le mien.

Et, en disant ces mots, elle lui fit un geste d'adieu, et disparut sous l'allée qui conduisait à la ferme.

Une heure après, Octave regagnait son logis, la tête bouleversée, l'esprit plus irrésolu que jamais, et racontait à Horace ce qui venait de lui arriver.

Horace sortait de chez Tanneguy; il paraissait fort soucieux quand Octave survint; il écouta d'un air profondément attentif tout ce que ce dernier lui dit, et finit par se renverser nonchalamment dans son fauteuil de cuir, les jambes croisées, le visage tourné vers le plafond.

— Ainsi, lui dit-il en lâchant une bouffée de tabac de la Havane, qui s'enfuit lentement en spirales bleues vers la fenêtre, ainsi, vous avez revu Marguerite?

— À l'instant, répondit Octave.

— Alors nous allons partir demain.

— Comment?

— N'était-ce point là votre intention?

— Eh quoi! vous voudriez que je l'abandonnasse au moment où je viens de la retrouver?

— Mais qu'espérez-vous donc?

— Je ne sais.

— On a vu peu de fous revenir à la raison.

— Pensez-vous qu'il n'y ait point de remède?

— Je le crains.

— Mais Marguerite m'aimait; si je la voyais souvent, peut-être réussirai-je…

Horace remua la tête d'un air d'incrédulité.

— Tenez, mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous que je vous parle franchement?

— Parlez, fit Octave.

— Eh bien! je crains que vous n'éprouviez plus pour Marguerite que cette sympathique pitié que nous inspire naturellement tout être qui souffre: vous avez aimé cette jeune fille avec l'ardeur d'une passion de vingt ans, et aujourd'hui que vous la retrouvez après deux années d'une séparation cruelle, aujourd'hui qu'elle vous apparaît pâle et triste comme Ophélia, c'est plutôt votre imagination que votre coeur qui se frappe; votre générosité s'exalte, et vous vous laissez séduire par le côté chevaleresque de la mémoire que vous vous imposez. Croyez-moi, Octave, consultez-vous bien avant de vous engager plus avant dans cette voie; songez que Marguerite est folle, et qu'elle ne pourra peut- être jamais être rendue à la raison; songez que son père vous accuse de tous ses malheurs; songez enfin quelle existence serait la vôtre, si vous persistiez dans votre résolution. Ne vaut-il pas mieux, dites, rentrer dans la vie ordinaire, et faire ce que mille autres ont fait avant vous… oublier? Marguerite est perdue pour tous; Dieu seul peut faire ce miracle de vous la rendre telle que vous l'avez connue et que vous l'avez aimée. Laissez donc le père Tanneguy dans cette solitude où il est venu s'enfermer avec sa fille; reprenons notre bâton de voyage, et hâtons-nous de rentrer à Paris où l'on nous attend.

Octave avait écouté sans faire la moindre observation; quand Horace eut fini, il lui prit les mains et les serra avec affection.

— Merci, lui dit-il d'un ton sérieux et grave, merci, mon ami, de vos conseils; je les accepte comme je le dois, mais je ne puis les suivre. L'amour que j'ai voué à Marguerite est né le jour où, pour la première fois, j'ai senti battre et tressaillir mon coeur; cet amour ne finira qu'avec ma vie! Vous savez si je suis capable d'un attachement sérieux; j'ai eu le bonheur de vous en donner quelques preuves; eh bien! à cette heure, je vous le dis, Horace J'aime Marguerite comme je l'aimais il y a deux années; mon amour s'est augmenté même de cette sympathique pitié qui, comme vous le disiez, s'attache à toute femme qui souffre et qui pleure. Je ne pourrais aimer une autre femme; je sens que je n'aimerai jamais que Marguerite. Dans cette situation, voyez jusqu'à quel point vous m'aviez méconnu et comme vous vous trompiez… dans cette situation, il m'est venu une pensée, une pensée étrange peut-être, déraisonnable, folle, que le monde jugera diversement, mais à l'accomplissement de laquelle j'attacherai le bonheur de toute ma vie…

— Et cette pensée? interrompit Horace qui changea tout à coup de ton.

— C'est de demander la main de Marguerite à son père.

— Vous voulez l'épouser?

— Oui, mon ami.

— Une folle!

Octave sourit:

— Dieu ne fait plus de miracles, répondit-il; mais il est un sentiment qui peut encore en faire.

— Lequel?

— L'amour!