Blandine se traîna, plutôt affligée qu'indignée, jusqu'à sa maison et, en se couchant, elle se promit bien de ne raconter jamais ce qu'il lui était arrivé. Plutôt un instinct de solidarité qu'un sentiment de pudeur lui dictait ce silence. À la vérité elle ne parvenait pas à en vouloir à ce brutal, d'abord si impérieux, puis accablé, presque penaud; elle était même convaincue qu'il lui aurait demandé pardon s'il l'eût osé, mais la tendresse et une certaine gratitude le rendaient presque aussi timide que le violent désir l'avait effréné. Quelques jours après Blandine apprit que le grand Ariaan avait été arrêté dans les environs, rejoint par les gendarmes, comme il traversait la Nèthe à la nage. Son pitoyable violateur était devenu un redoutable récidiviste. Elle se jura de se taire plus que jamais, soucieuse de lui éviter de nouveaux désagréments, une aggravation de peine.
Mais la pauvresse avait compté sans les délations de la nature.
Elle devint grosse.
La marâtre, pharisiennement vertueuse, jeta les hauts cris, s'arracha les cheveux, feignit de désespérer, mais elle était enchantée de cette occasion plausible de sévir contre sa victime, de donner libre cours à ses instincts dénaturés. Peut-être même, en envoyant cette enfant avec les «pays de roses» avait-elle espéré qu'on la lui déflorerait!
— Jour du jugement et de la damnation! fulminait cette mégère. Honte et triple scandale! C'en est fait de notre bon renom! Catin des catins! Quel exemple pour tes frères et soeurs! Il est heureux pour toi que ton honnête homme de père soit mort. Il t'aurait crevée comme une chienne que tu es!
Elle la somma de s'expliquer:
— Son nom? Me diras-tu son nom?
— Jamais, pardonnez-moi de vous désobéir, ma mère.
— Son nom! Parleras-tu? Tiens!
Une gifle, puis une seconde.
— Son nom?
— Non, mère.
— Ah tu refuses… C'est ce que nous allons voir… Son nom!…
Car il faut qu'il t'épouse.
— Vous ne le voudriez pas pour gendre, ma mère…
— Charogne! C'est toi qui conviens de son indignité!… Il est donc si bas, ton galant, que nous, pouilleux, sommes trop propres pour lui!… Mais il s'agit bien de mariage! Le gueux qui t'a débauchée mangera plutôt de la prison, car tu es mineure quoique nubile et précoce comme une chatte de gouttière!… Voyons, c'est sans doute l'un de ces «pays de roses», l'un ou l'autre porcher ivre qui t'aura efflanquée songeant à sa truie favorite?… N'espère point le sauver car les juges lui arracheront bien un aveu ou ses camarades finiront par le vendre!
Cette fois elle répondit avec feu et non sans pitié:
— Non, ce n'est aucun des «pays de roses». C'est un pauvre, un passant plus misérable que le plus infime d'entre eux; je ne l'ai jamais vu auparavant et il n'est même point d'ici… Il était triste, m'a-t-il semblé… Un de ceux auxquels on fait volontiers l'aumône… je ne lui aurais rien refusé, et je ne savais même pas avant ces derniers jours ce que je lui avais accordé…
— Misérable hypocrite! Tu mens!
La furie appliqua de nouveaux soufflets à la fillette en la sommant chaque fois de parler, puis, comme Blandine continuait à se rebiffer, elle se mit à la battre des poings et des pieds.
Pour se donner du coeur, sous les coups, Blandine, un sourire aux lèvres, se rappelait le grand garçon, au teint de bronze nouveau, aux yeux tristes et implorateurs. Il lui était agréable d'endurer quelque chose pour cet homme traqué et honni.
La marâtre la traînait par terre, exaspérée par cette sérénité.
Alors, indifférente à la douleur, opiniâtrée dans son dévouement, Blandine se mit à chanter l'_Ave Maris Stella, _un des cantiques du mois de mai. Puis, sous les coups qui continuaient à pleuvoir sur elle, l'enfant se suggéra le bruit sec du van sur le genou d'Ariaan. Défaillante, mais moralement, inébranlable, elle mêlait les deux chants, le cantique religieux et la villanelle du manoeuvre; et, fermant les yeux, elle confondit en un souvenir fanatique les fumées de l'encens et la poussière s'élevant au- dessus du van, les parfums de l'église et la sueur du rustre:
Van!… Vanne!… Vanvarla! Balle!… Vole! Vanci! Vanla! Vanne!… Ave!… Maris!… Stella!
La voyant tout en sang, la forcenée la traîna dans l'auge à porcs, l'y enferma, et lui fit apporter par l'un des enfants une cruche d'eau et un quignon de pain. Le lendemain, la maraîchère tenta de revenir à la charge, mais elle eût succombé elle-même avant de tirer de Blandine ce qu'elle voulait savoir.
De guerre lasse, la vertueuse paysanne fit entreprendre sa fille par le curé.
Celui-ci fut paterne et patelin:
— Qu'est-ce à dire, petite Blandine, me faut-il croire ce que raconte votre digne mère? On fait la méchante tête!… On se révolte. Après avoir fauté on refuse de dire son complice… Ah, c'est mal, bien mal cela!
— Mon père, j'ai avoué ma faute à ma mère et suis prête à vous la confesser, mais la délation me répugne…
— Tout beau, ma fille! Comme nous nous exaltons! Et si moi, votre pasteur, j'estimais qu'il vous faut nous livrer le nom de ce malfaiteur…
— Je refuserais tout de même, monsieur le curé.
Et comme le prêtre, interloqué par cette insubordination, lui lançait un regard dur, Blandine éclata en sanglots:
— Oui, je refuserais, monsieur le curé, ce nom je ne le dirais même pas au bon Dieu si sa providence l'ignorait! Cet homme est déjà bien assez malheureux! Le nommer serait lui valoir une nouvelle condamnation. On le retiendrait plus longtemps en prison à cause de moi!…
La candide enfant avait été bien édifiée depuis ces derniers jours sur les lois humaines et les conventions du juste et de l'injuste.
— Mais, objecta le prêtre, vous l'aimez donc ce misérable!
— Je ne sais si je l'aime, mais je ne le hais point.
— Il vous a cependant fait du mal, mon enfant!
— Peut-être… Je veux même le croire, puisque vous l'affirmez; mais, monsieur le curé, n'est-il pas dit dans le catéchisme que nous devons pardonner à nos ennemis, chérir jusqu'à ceux qui nous haïssent!…
Le prêtre maugréa, mais n'insista point.
La paysanne, curieuse et salace, changeant de tactique voulut au moins savoir si l'enfant avait été prise par violence.
Blandine, pour mieux dépister les limiers de justice et pallier la faute du pauvre diable, prétendit ne pas avoir essayé de se dérober à son attentat.
Mais un moment, la marâtre persistant à soupçonner l'un ou l'autre «pays de roses», la pauvre Blandine avait éprouvé de douloureux scrupules. En refusant de livrer le vrai coupable, n'exposait-elle point ces braves gars à être inquiétés, condamnés peut-être? Heureusement il leur fut facile, à tous, d'établir leur parfaite innocence.
Les dignes garçons étaient extrêmement marris de l'aventure, surtout celui qui s'était proposé de reconduire Blandine et qui s'en voulait à présent de ne pas l'avoir accompagnée malgré elle.
Des fois aussi, la magnanime enfant entretint l'envie de se mettre à la recherche de celui qui l'avait déshonorée, de celui qui n'oserait pas réparer sa faute, non seulement parce qu'il avait commis un crime aux yeux des hommes, mais parce qu'aux yeux de la foule, la condition d'un bâtard et d'une fille-mère serait préférable à celle du fils légal et de la compagne légitime du voleur et du vagabond. Blandine de plus en plus exaltée se sentait de taille à marcher à l'encontre de toute convention injuste, religieuse ou sociale.
Depuis cette fatale SS. Pierre et Paul, une vocation de dévouement et de sacrifice s'était déclarée lancinante et cruelle en son coeur.
Elle était décidée, elle se rendrait à la prison. Elle verrait Ariaan pour lui pardonner; elle le disculperait par un sublime mensonge en s'accusant de s'être donnée à lui et de lui avoir caché son âge. Formée comme elle l'était, Ariaan aurait pu croire, de bonne foi, n'avoir séduit qu'une fille majeure. C'en était fait. Elle accepterait d'être la femme du voleur, du repris de justice…
Mais quel mystérieux pressentiment arrêta la jeune fille dans son élan de charité et lui fit entendre que son heure n'était pas encore venue, qu'un être bien autrement malheureux et anathème que ce candide voleur de poules l'attendait quelque part?
Pourtant elle hésitait encore, de sourds combats continuaient à se livrer en elle, lorsque l'événement rendit pour le quart d'heure tout sacrifice inopportun: Blandine mit au monde un enfant mort.
Ce dénouement désarmait la vindicte paroissiale et coupait court au scandale. La faute étant expiée de cette façon, même la marâtre traita la pauvresse avec moins de barbarie. Les frères et soeurs cessèrent de molester Blandine et de la tenir à l'écart comme une bête puante. On accepta ses services et elle obtint la grâce de pouvoir s'évertuer pour le bien de sa famille. À quelque temps de là, sa mère mourut. Blandine, alors âgée de quinze ans, se montra décidément de trempe héroïque, quoique toute simple. Elle prit le gouvernement de la maisonnée, vaqua aux multiples besognes, fit face à toutes les charges, dressa les enfants, n'eut de cesse avant d'avoir placé avantageusement les uns et les autres, ceux-ci en apprentissage, celles-là en condition. La vaillante petite mère oeuvra si bien qu'elle se trouva mieux que réhabilitée. Le curé, tout le premier, n'en revenait pas; à son admiration se mêlait une espèce de stupeur. La vaillance et le caractère de cette mioche le confondaient.
V
Vers cette époque la douairière de Kehlmark ayant renoncé à son fastidieux train de maison et à son nombreux domestique pour se retirer dans une coquette villa du faubourg noble de la capitale, s'enquérait d'une personne de confiance tenant le milieu entre la dame de compagnie et la camériste. Une de ses vieilles amies, résidant l'été au village de Blandine, lui vanta à la requête même du curé, cette courageuse fillette, sans omettre l'aventure dont elle avait été autrefois victime. Il se trouva que cette particularité des références était faite pour rallier à la pauvresse les sympathies de la grand'mère d'Henry, qui l'engagea aussitôt qu'elle se fut présentée.
Mais aussi quelle gentille et accorte villageoise! Elle embaumait la santé et la droiture. Un galbe de statue grecque modernisé, avifié par des joues roses; des yeux limpides et confiants, du bleu saphir très clair; une bouche au pli gracieux et mélancolique; les cheveux d'un blond cendre, un peu crespelés, séparés en bandeaux sur un front d'ivoire immaculé. De taille moyenne, admirablement prise, dans ses vêtements de paysanne, on eût dit une fille de qualité déguisée en pastourelle.
De son côté, Blandine s'était sentie attirée par cette septuagénaire de grande race, mais dépourvue de morgue ou d'afféterie et qui n'eût pas été déplacée, par son large esprit philosophique, au siècle de l'Encyclopédie et de Diderot. Femme de généreuse culture et sans préjugés, si elle demeurait jusqu'à un certain point entichée de la noblesse de naissance, c'est parce qu'en se comparant aux parvenus qui l'entouraient, elle avait bien été forcée de convenir de la supériorité des sentiments, du ton et de l'éducation d'une caste de plus en plus réduite, et encore mieux proscrite et abolie par la crasse des mésalliances financières que par la guillotine et les septembrisades. Mais, en revanche, elle considérait comme d'apanage vraiment aristocratique ces hautes qualités de coeur et d'esprit qu'on rencontre à tout échelon de la société; les posséder équivalait pour elle à des lettres patentes et tenait largement lieu d'un arbre généalogique. Malvina de Kehlmarck, née de Taxandrie, autrefois d'une beauté que, vers 1830, les «almanachs des Muses» proclamèrent ossianique, avait des yeux vifs, d'azur gris aux irisations de perle fine, des boucles à l'anglaise, un nez busqué, des lèvres spirituelles; elle était grande, sèche et nerveuse, avec un port de reine, ce que les peintres appellent la ligne, encore solennisé par de traînantes robes de velours ou de satin noirs, aux larges manches de guipures, des bonnets à la Marie Stuart, une toilette opulente et sévère que constellaient les escarboucles de ses bagues et de sa broche; celle-ci, une tête de sphinx taillée dans un onyx et coiffée d'un pschent de brillants et de rubis.
Chez cette maîtresse femme rien de pédant ou de collet monté; ni prude, ni vulgaire; bonne sans mièvrerie, même avec brusquerie et goguenardise, mais affectueuse, loyale, d'une sensibilité infinie; nullement pharisienne, n'abhorrant que la trahison, la duplicité et la bassesse d'âme.
Cette athée évangélique devait infailliblement s'accorder avec cette chrétienne fort dissidente. La douairière se moquait sans malice de ce qu'elle appelait les momeries de Blandine, mais ne la contrariait en rien dans la pratique d'ailleurs très réduite de sa religion. Par son humeur enjouée, optimiste, frondeuse, Mme de Kehlmarck contrastait avec le caractère prématurément réfléchi et trempé de cette jeune fille qu'elle surnommait sa petite Minerve, sa Pallas Athénée.
La vieille dame s'amusa à l'instruire, et lui apprit à lire et à écrire, si bien qu'elle en fit sa lectrice et son secrétaire.
Mais elle lui inculqua surtout une dévotion pour son petit-fils, son Henry qui étudiait alors au Bodenberg Schloss, et dont Mme de Kehlmarck disait naïvement à Blandine qu'il était son seul préjugé, sa superstition, son fanatisme. Sans cesse elle entretenait sa demoiselle de compagnie de ce petit prodige, de cet enfant précoce et compliqué. Elle lisait et se faisait relire les lettres du collégien, Blandine répondait à ces lettres, sous la dictée de la grand'mère; mais très souvent elle trouvait, la première, le mot et même le tour de phrase ému que cherchait la vieille dame. Elle finit par écrire d'emblée toute l'épître, d'après le canevas qu'elle demandait à sa maîtresse; et celle-ci avouait que le style de Blandine était plus maternel encore que le sien.
La douairière lui montrait aussi les portraits du jeune comte; et les deux femmes ne se lassaient point de parcourir durant des heures l'iconographie de leur fétiche: depuis un daguerréotype qui le représentait, remuant bébé, un pied déchaussé, sur les genoux de sa mère, jusqu'à l'épreuve la plus récente, montrant un premier communiant fluet aux grands yeux trop fixes.
Au début, Blandine avait feint de s'intéresser à tout ce qui concernait le petit Kehlmark et elle mettait elle-même l'entretien sur lui, uniquement pour plaire à l'excellente femme et flatter sa touchante sollicitude; mais, insensiblement, elle se surprit à partager ce culte pour l'absent. Elle le chérissait profondément avant de l'avoir jamais vu.
Par la suite on verra qu'il y eut dans cet attachement une influence plus haute et plus providentielle qu'un simple phénomène d'auto-suggestion.
«Qu'il doit être grand à présent! Et fort! Et beau!» conjecturaient les deux femmes. Elles se le décrivaient mutuellement, l'une apportant des retouches flatteuses à l'image que l'autre se faisait de lui. Combien il tardait à Blandine de le voir! Elle languissait même en l'attendant. Et voilà qu'une sinistre nouvelle arriva de Suisse au moment des vacances qui devaient le rendre à son aïeule: Henry était tombé malade. Jamais Blandine n'avait connu pareilles transes. Elle aurait volé au chevet du collégien si elle n'avait été retenue près de l'aïeule, suspendue elle-même entre la vie et la mort tant que son petit- fils ne fut hors de danger. Puis, quelle jubilation quand Blandine apprit le rétablissement du jeune homme.
La perspective du retour au pays, de cet enfant tant choyé, ne rendait pas Blandine la moins anxieuse des deux femmes. Elle comptait les jours et, puérilement, les biffait sur un calendrier, comme le collégien devait le faire là-bas.
Quand Henry sonna à la grille de la villa, ce fut Blandine qui lui ouvrit. Elle crut voir un dieu. Tout son sang reflua vers son coeur. Elle l'adora d'emblée, respectueuse, sans espoir intéressé, sans ambition, pour lui-même, et comprit qu'en vivant toujours en la présence du jeune Kehlmark, elle aurait tout son désir, tout le but de ses aspirations. Plus tard, elle se rendit un meilleur compte de ce qui s'était produit en elle dès cette première mais décisive confrontation. Aussi, cette impression complexe ne pourra-t-elle se définir que par les phases successives de ce récit. En somme, Henry imposait étrangement à la pieuse Blandine. Dans ce coup de foudre préparé par un véhément afflux de sympathies, entrait un mélange de crainte, de navrance et d'admiration, peut-être même un peu de cette pitié occulte que nous éprouvons devant les choses rares, éphémères presque incompatibles avec la vie conforme.
— Ah, c'est mademoiselle Blandine, sans doute! La petite fée dont bonne maman m'a fait un si chaleureux éloge! dit le jeune homme en tendant la main à la camériste. Je vous suis bien, bien reconnaissant de vos soins pour elle! ajouta-t-il avec un peu de timidité.
Les deux jeunes gens ne tardèrent pas à se traiter sur un pied de camaraderie. Sous des allures enjouées Blandine cacha le profond et grave amour qui la possédait. Était-ce parce qu'elle se savait acquise à Kehlmark pour la vie qu'elle ne recourut à aucun des manèges par lesquels la femme s'attache un amoureux? Cette absence de coquetterie contribua à mettre à l'aise cet adolescent timide et quinteux, inapte aux façons galantes. Il y avait des jours où il se montrait très empressé auprès d'elle; d'autres jours, il la couvait de regards singuliers ou semblait l'éviter et même la fuir.
Trois ans se sont écoulés. On est au mois de mai, aux approches de la nuit. La douairière de Kehlmark dîne seule chez sa vieille amie, Mme de Gasterlé, comme elle y est accoutumée tous les mois. Blandine ira la reprendre chez cette dame au coup de dix heures. Henry s'est retiré dans sa chambre où il travaille, — où plutôt il prétend travailler, car le moment et la saison incitent aux imaginations, aux curiosités, aux énervements.
Par la fenêtre ouverte, le jeune comte entend les accordéons et les orgues d'un faubourg ouvrier dont le séparent quelques hectares de jardins de plaisance, distribués entre la villa de la douairière et celles des voisins, et séparés par des haies vives. Depuis plusieurs soirs, les bouffées dolentes des cuivres fignolant le couvre-feu dans une caserne d'artillerie, située là- bas aux confins du faubourg, parviennent à Kehlmark avec les fanfares des lilas qui agitent leurs thyrses jusque sous sa fenêtre.
On bâtit aussi dans le voisinage; le gros oeuvre sera demain sous toit, et, tout le jour, le jeune patricien a entendu les maçons tirer d'argentines musiques des briques qu'ils battent de leurs truelles. Plusieurs fois, sollicité, il s'est penché au dehors, et il a vu les manoeuvres blancs et fauves, poupins garçons de la campagne, l'auget ou l'oiseau à l'épaule, inconscients équilibristes, gravir les échafaudages et affronter les vertiges. Parfois les feuillages les lui masquent, puis, brusquement, ils émergent de la futaie, en dramatique relief de chair active sur le bleu indifférent du ciel…
Pourquoi son coeur gonfle-t-il d'indicible nostalgie quand, après le coucher du soleil, il leur voit passer le rustique sarrau bleu par-dessus leurs nippes aussi barbouillées qu'une palette? Ce sera pire encore après-demain, quand ils auront fini; leur activité harmonieuse comme une orchestrique devenait une habitude flattant ses yeux et il prévoit qu'ils lui manqueront, ces peinards; l'un surtout, un alerte blondin, mieux équarri, plus cambré que les autres, qui trouvait, sans les chercher, des coups de reins, de jarret et d'épaules à désespérer un sculpteur. «Il y aura de ces aides-maçons dérobés à leur décoratif métier par la caserne», songe Kehlmark en entendant les appels du clairon, peut-être les leurs, expirer dans un friselis de feuilles et un remous de fragrances. Manoeuvres, paysans, déracinés de leurs villages, soldats casernés, villages désirés et lointains, clochers lancinants qui vous trouent les coeurs en mal de pays: cette association d'idées fugaces tourna chez Kehlmark en une capiteuse suggestion rustique d'où se détacha tout à coup, symbolique, l'image de Blandine, non point la Blandine d'à présent, mais la petite paysanne telle qu'elle s'avoua rétrospectivement à lui, le poète épris de force et de pleine nature.
— Elle est là-haut à sa toilette! se dit-il, car l'heure approche de rejoindre bonne maman.
Somnambulique, les yeux ivres de courses agrestes et d'étreintes éperdues, il monte à la chambre de la petite.
Quoiqu'elle fût en chemise, Blandine n'eut qu'un frisson à peine frileux devant cette intrusion. C'était comme si elle l'avait attendu. Elle était en train de démêler sa luxuriante chevelure flottant sur ses épaules et, embaumant la lavande et les aromatiques herbages de son pays, elle se tourna vers lui avec un confiant sourire. Il la prit par les mains, mais presque sans la regarder, scrutant des absences, des au-delà, fermant même les yeux pour sonder ces perspectives fuyantes, et il la poussa soumise, sans une parole, vers le lit fraîchement refait. Elle, frémissante et ravie, continuait à sourire et se donna comme à un nouveau vagabond.
Pourquoi se rappelait-il, avant le spasme, l'accordéonie au crépuscule, à travers les lilas en fleurs, et les jeunes villageois tirant le sarrau bleu sur les feuilles mortes de leurs hardes de travail? Était-ce parce que ces petits rustauds auraient pu être du pays de l'amante? Glorieux, il communiait en elle toute une humanité agreste; c'était la force, la saveur, le geste rude et charnu, la chair de la glèbe, la sève villageoise qu'il aimait en Blandine par ce soir nuptial. Cette fois et celles qui suivirent, il la posséda dans l'idée des désirs qu'elle aurait allumés chez de robustes manoeuvres ruraux, dans la ruée fauve, fumeuse et dépoitraillée d'une priapée de kermesse…
Un moment, Blandine avait rencontré le regard de ses yeux entr'ouverts. Quel abîme y découvrit-elle? L'abîme attire et l'amour est fait d'une part de vertige. Sans s'abandonner à la plénitude de la joie qu'elle avait espérée, sans se pâmer comme dans la bruyère phosphorescente entre les bras du Roi des Vanneurs, elle éprouva, du cerveau aux entrailles, une tendresse plus tragique pour le jeune comte de Kehlmark. C'est qu'elle avait surpris dans le regard d'Henry une angoisse infinie, dans son étreinte le cramponnement d'un noyé, dans son baiser la suffocation de l'assassiné qui appelle au secours.
Elle s'était livrée à lui, dominée par sa supériorité d'esprit; elle mit toujours du respect et de l'humilité dans leurs rapports. Ariaan, la brute saine et belle — Blandine en avait la conviction, à présent — n'avait jamais été consumé d'affres érotiques comparables à celles qui tisonnaient la chair et l'imagination de ce jeune patricien, trop cérébral, trop spéculatif.
Tout en l'adorant, elle l'approchait toujours avec une certaine inquiétude: la petite mort du nageur au premier contact de l'eau. Elle le trouvait singulier, fantasque, presque effrayant. Par moments il dégageait la tristesse des paysages diffamés; il était morne et glauque comme un canal traversant une banlieue encombrée de gravats et de scories. Le crépuscule qui pesait, par intermittences, sur ses pensées, passait comme une taie sur son beau regard bleu. Au plus fort de ses accès de bonté et de tendresse se produisirent des retours, des froids, de subits recroquevillements. Des réactions continuelles écartelaient son caractère. N'importe, dès la première apparition de Kehlmark, elle s'était sentie en présence d'un être mystérieux en qui parlait une voix inconnue dont elle resterait à jamais anxieuse; elle s'était vouée à lui, sans espoir de salut, comme à un dieu qui la reléguerait éternellement loin de son paradis, et quand elle le regardait il y avait dans ses yeux à elle l'expression de ceux des martyrs cherchant vainement à travers les nues le vol d'anges qui tardent à venir les enlever. Et pourtant, elle ignorait encore les rites et les pires épreuves de la religion d'amour à laquelle elle s'était consacrée.
VI
Leur saison charnelle ne dura point. Quand leurs liens physiques se furent relâchés, puis dissous, Blandine ne s'en affligea guère et en fut à peine surprise. Pourtant elle l'aimait plus passionnément que jamais, et elle lui gardait une idolâtre reconnaissance de l'hommage qu'il lui avait rendu, s'estimant heureuse et fière de son attachement.
La douairière avait soupçonné leur bonne entente, mais elle ignora toujours jusqu'à quel point ils s'étaient aimés. Elle souriait à cette affection, car elle s'habituait de plus en plus à considérer Blandine comme sa petite-fille, comme la soeur, sinon la femme de son Henry.
Mme de Kehlmark admirait, elle aussi, son petit-fils, mais lucide, avertie par sa sollicitude même, elle le devinait exceptionnel jusqu'à l'anomalie; quelque chose lui disait, à elle aussi, que le jeune comte serait malheureux s'il ne l'était déjà. Elle s'alarmait de cette promptitude, ou plutôt de cette inquiétude de son génie. Il travaillait par boutades, s'enfermait dans sa chambre, demeurait des semaines sans voir la rue, lisant, rimant, composant des partitions, se saturant l'âme de Beethoven, Schumann et Wagner, barbouillant des toiles, rangeant ses paperasses; puis, à ces claustrations excessives, succédaient des périodes où il éprouvait un besoin féroce de s'étourdir, où il se complaisait à battre les quartiers interlopes, à courir les bouges à matelots et à chaloupiers, se livrant à un noctambulisme effréné, disparaissant durant plusieurs jours, passant des carnavals entiers sans voir son lit, et lorsqu'il venait s'y abattre, à la façon d'une épave échouée sur la grève ou d'un fauve pourchassé et blessé qui a pu se traîner jusqu'à sa tanière, à bout, démoli, c'était pour ne plus en sortir non plus de plusieurs jours et dormir, dormir, et dormir encore!
On juge des transes par lesquelles passèrent les deux femmes. Le plus souvent, elles ne savaient ce qu'il était devenu. En partant pour ces caravanes, il se gardait de dire où il se rendait, tout comme à son retour il se taisait sur l'emploi de son temps et la nature de ses hantises. Comment concilier ces déportements avec la ferveur filiale qu'il entretenait pour son aïeule! Au retour de ces équipées, il pleurait comme un enfant, demandait pardon à la bonne dame, mais, disait-il, c'était plus fort que lui; il lui avait fallu ce changement, cette diversion tumultueuse; il avait besoin de s'étourdir, de se griser de mouvement et de tapage pour chasser le diable sait quelle préoccupation; car, sur celle-ci, il refusait de s'expliquer. Ou bien il prétextait des maux de tête, des névralgies, reste de sa grave maladie d'autrefois à la pension.
Il lui arriva un jour, sur les instances de Mme de Kehlmark, de conduire Blandine au bal le plus folâtre de la saison. Vers l'aube, il l'entraîna, à la faveur du domino, dans des bastringues de moindre étage, l'acoquina avec des masques de rencontre, lui fit prendre sa part d'un plaisir canaille, dans des milieux qui l'enivraient, lui, comme un mauvais alcool, mais sans lui procurer la joie ou seulement l'illusion de la joie. On remarqua à la ville qu'il ne frayait guère avec les gens de sa caste et qu'il recherchait au contraire la camaraderie d'artistes et de lettrés besoigneux ou même de parasites infimes. Réfractaire à l'étiquette et au code mondain, il ne se montrait dans aucun salon.
Ses goûts et ses penchants offraient de bizarres contradictions. Ainsi, le même dilettante acquéreur de rares estampes et amateur de reliures de prix, collectionnait des défroques et des outils de pauvres, des couteaux de matelot, de sordides tickets d'entrées de bals faubouriens.
Après s'être montré d'une grande expansion, le jeune Kehlmark se rencognait dans une contrainte farouche. Sa joie même était désordonnée et une rauque intonation de voix en révélait parfois la sombre arrière-pensée, au point que Blandine douta longtemps qu'il eût connu un jour de véritable sérénité. Son plaisir grimaçait, son rire grinçait. Il avait l'air de porter au dedans de lui cette aigre fumée dont parle le Dante: portando dentro accidioso fummo. Il semblait vouloir étouffer un mal secret, imposer silence à l'on ne savait quel remords! Dans ses grands yeux outre-mer, il y avait souvent de la provocation et de l'offensive, mais lorsqu'il cessait de se composer un visage, ses yeux s'inondaient de cette navrance sans bornes que Blandine y avait surprise et qui l'avait conjurée pour la vie, cette navrance comparable aux affres d'une bête acculée, d'un supplicié montant à l'échafaud, ou mieux encore au regard à la fois sinistre et sublime d'un Prométhée ravisseur du feu défendu.
Généreux jusqu'à la prodigalité, passionné pour les causes justes, révolté par les vilenies de la multitude, sensible à l'excès, il en arrivait à ne plus admettre la contradiction et à s'emporter contre quiconque s'avisait de le contrarier. Ainsi, un jour que Blandine voulait lui reprendre un gentil enfant de pauvres gens venus en visite chez Mme de Kehlmark, et pour lequel Henry s'était pris de tendresse, il s'oublia jusqu'à poursuivre son amie un poignard à la main et jusqu'à la blesser à l'épaule… Une détente se produisit aussitôt et, fou de désespoir, il se faisait horreur, menaçant de tourner contre lui l'arme qu'il avait dirigée contre Blandine.
Justement alarmée à la suite de cette alerte, la douairière lui ménagea, à son insu, pour ne pas l'impressionner fâcheusement, une entrevue avec un praticien célèbre, qui se rendit à la villa sous prétexte de demander à Kehlmark un renseignement bibliophilique. Le médecin étudia longuement le jeune homme, à la faveur d'une causerie sur la littérature à base scientifique.
Ayant revu la comtesse, le docteur diagnostiqua une irritabilité nerveuse dont ils s'ingénièrent vainement à découvrir la cause. À tout hasard, il prescrivit un régime hydrothérapique, la natation, l'escrime, le patinage, le cheval, et déclara, au surplus, n'avoir découvert chez le sujet, aucune lésion organique, aucune tare morbide. Au contraire, il prétendit n'avoir jamais rencontré plus souple intelligence, jugement aussi sain, pareille élévation de vues dans une nature plus vibrante; et il finit par féliciter l'aïeule, en disant avec cette rude bonhomie professionnelle: «Madame, ou bien je suis une parfaite ganache, ou ce jeune exalté fera honneur à votre nom. Il a du génie, votre petit-fils; il est de la trempe de ceux chez qui l'avenir recrute les artistes, les conquérants ou les apôtres!» — «Que n'est-il plutôt de la trempe des élus du bonheur!» soupira la douairière, peu ambitieuse, mais sensible pourtant à ces prédictions de gloire.
VII
En attendant que se vérifiassent ces brillants pronostics, Kehlmark se remit donc à ces exercices gymniques dans lesquels il avait excellé à la pension. Malheureusement, il apportait à ces sports la fièvre, l'outrance qu'il mettait dans ses paroles et ses actions. Il se complut en des prouesses de casse-cou, s'amusa à traverser à la nage de trop larges rivières, à naviguer à la voile par des temps houleux, à dresser des chevaux rétifs et vicieux. Un jour, sa monture s'emballait et, le long de la voie ferrée, galopait à la tête d'un train express, de front avec la locomotive, jusqu'au moment où elle s'abattait, entraînant son cavalier sous elle. Kehlmark en fut quitte pour une foulure. Une autre fois, le même cheval, écouteux à l'extrême, attelé à un dog- car prenait ombrage d'une brouette de maçon abandonnée au milieu de la rue, et, après un écart effrayant, se livrait à une course frénétique sur le square planté d'arbres, jusqu'à ce qu'il allât se jeter, avec la voiture, contre un réverbère. Kehlmark et son groom furent culbutés croupe par-dessus tête, mais se remirent aussitôt sur leurs pieds sans une égratignure. Le cheval sortait indemne de la collision. Quant à la voiture, défoncée et tordue, un badaud, appâté par une gratification, se chargea de la rouler jusque chez le carrossier. Un commerçant du quartier s'empressa de mettre son cheval et sa voiture à la disposition de M. de Kehlmark. La nuit allait tomber, la douairière attendait Henry pour le dîner, et il était loin du logis. Le groom attira l'attention de son maître sur l'extrême excitation du cheval, qui pointait des oreilles et s'ébrouait encore tout frémissant, et lui conseilla d'accepter l'offre de ce bourgeois. Mais le comte ne consentit à emprunter que la voiture. La trop ardente bête fut attelée à la voiture du notable. Kehlmark reprit les rênes, le groom monta sur le siège non sans rechigner. Contre leur attente, le cheval semblait calmé et prit une allure normale.
Mais en débouchant sur un viaduc non loin de la gare, ils avisèrent, en contrebas de la rampe, une foule de monde ameuté devant un train de pétrole qui flambait en projetant des flammes hautes comme des maisons.
— Attention, monsieur le comte, ça va lui reprendre! À votre place, je ferais demi-tour! proposa Landrillon, le domestique.
Et il fit mine de vouloir descendre.
Mais Henry l'en empêcha en fouettant le cheval et en rendant les rênes, de sorte que la bête effarée s'engagea au trot à travers la cohue.
— À la grâce de Dieu! avait dit le comte avec un sourire dédaigneux.
Déjouant les prévisions alarmantes du valet, cet animal qu'un bout de papier, qu'une feuille morte suffisait à apeurer traversa la foule, trotta sans manifester la moindre panique au milieu du crépitement des flammes, du sifflement de l'eau des pompes à vapeur, des cris et du tumulte des spectateurs.
— C'est égal, monsieur, nous l'avons échappé belle! dit
Landrillon lorsqu'ils eurent dépassé la zone critique.
Et il bougonnait, rancunier, entre ses dents:
«À des jeux pareils, il finira par laisser sa peau! C'est son affaire, mais de quel droit risque-t-il la mienne, de peau?»
On aurait dit, en effet, que le comte cherchait des occasions de se faire un malheur. De quelle peine pouvait-il bien être affligé pour mépriser ainsi la vie que deux femmes aimantes s'efforçaient de lui faire si radieuse et si douillette?
À présent, la comtesse et Blandine passaient par des angoisses encore plus mortelles qu'autrefois. La pauvre aïeule espérait lui concilier l'existence en satisfaisant ses fantaisies les plus dispendieuses, mais du train qu'il menait, il finirait par se ruiner de biens et de corps. «Que deviendra-t-il quand je n'y serai plus? se demandait la digne femme. Il aura bien besoin d'une compagne aimante et sage, d'une femme d'ordre, d'un ange gardien au dévouement profond et absolu!»
Par un reste de préjugé, Mme de Kehlmark n'alla point jusqu'à recommander le mariage à ceux qu'elle appelait ses deux enfants, mais elle ne le leur aurait point déconseillé. Quand elle était seule avec Blandine, elle lui exprimait ses appréhensions pour l'avenir du jeune comte: «Il faudrait, disait-elle, une véritable sainte, une égide à ce grand enfant illusionné pour le conduire dans la vie, quelqu'un qui, sans l'arracher brutalement à ses chimères, le mènerait tout doucement par la main dans les sentiers de la réalité!»
Blandine promit du fond de l'âme à sa bienfaitrice de toujours veiller sur le jeune comte et de ne se séparer de lui que s'il la chassait. La douairière eût voulu rendre leur union indissoluble, mais elle n'osa aborder ce sujet délicat avec Henry et lui faire part de son voeu le plus cher. À force de se ronger le coeur, sa robuste santé finit par s'altérer et son état s'aggrava de jour en jour. Elle voyait approcher la mort avec cette fière résignation puisée dans les écrits de ses philosophes préférés; elle l'aurait même accueillie avec la joie que le travailleur, vaincu par la fatigue d'une rude semaine, manifeste à l'idée du repos dominical, si le sort de son cher garçon ne l'avait bourrelée d'angoisses.
Henry et Blandine se tenaient à son chevet, trompés par le calme de la moribonde, et ne pouvant croire à l'imminence de la fin.
Il paraît que le voisinage de la mort prête aux agonisants le don de seconde vue et de prophétie. La douairière de Kehlmark entrevit-elle l'avenir scabreux de son petit-fils? Craignit-elle de demander à Blandine d'associer irrévocablement sa destinée à celle d'Henry? Toujours est-il qu'elle ne formula point son désir suprême. Avec un sourire plein d'ineffable adjuration, elle se borna à presser sacramentellement leurs mains réunies, et elle passa, triste, non de mourir, mais d'abandonner ses enfants.
Par testament, elle laissait à Blandine une somme assez forte pour assurer son indépendance et lui permettre de s'établir. Mais ne l'eût-elle point promis à la morte tant vénérée, que la jeune femme serait demeurée pour la vie avec Henry de Kehlmark.
Quand, quelques mois après la mort de l'aïeule, le comte, de plus en plus dégoûté du monde banal et conforme, annonça à Blandine son projet de s'installer à l'Escal-Vigor, loin de la capitale, dans une île luxuriante et barbare, elle lui dit simplement:
— Cela me convient parfaitement, monsieur Henry.
Malgré leur intimité, il était rare qu'elle ne fît précéder le nom du jeune homme de cette appellation respectueuse.
Kehlmark, n'ayant sondé encore l'affection absolue qu'elle lui vouait, s'était imaginé qu'elle profiterait des libéralités de la défunte pour retourner en son pays natal de Campine et s'y mettre en quête d'un épouseur sortable.
— Que veux-tu dire? lui demanda-t-il, intimidé par l'air de douloureuse surprise qui avait envahi le visage de la jeune femme.
— Avec votre permission, monsieur Henry, je vous suivrai partout où vous jugerez bon de vous fixer, à moins que ma présence ne vous soit devenue importune…
Et des larmes de reproche tremblaient à ses cils, quoiqu'elle fît un effort pour lui sourire comme toujours.
— Pardonnez-moi, Blandine, balbutia le maladroit… Vous savez bien que nulle compagnie, nulle présence ne pourrait m'être plus précieuse que la vôtre… Mais encore ne veux-je abuser de votre abnégation… Après avoir sacrifié quelques-unes des plus belles années de votre jeunesse à soigner ma vénérable aïeule, je ne puis consentir à ce que vous vous enterriez là-bas, dans un désert, avec moi; dans une situation fausse, exposée aux médisances de rustres malveillants; je le puis d'autant moins aujourd'hui que vous êtes libre, la chère défunte ayant essayé de reconnaître vos dévoués services en vous assurant de quoi ne dépendre de personne… Vous pourrez donc vous établir avantageusement…
Il allait ajouter «et trouver un mari», mais les yeux de plus en plus éplorés de sa maîtresse lui firent sentir que cette parole eût été abominable.
— Oui, poursuivit-il en lui prenant les mains et en la regardant de ces yeux énigmatiques dans lesquels il y avait à la fois du malaise et de l'exaltation, vous méritez d'être heureuse, très heureuse, ma bonne Blandine!… Car vous fûtes si affectueuse, même meilleure que moi, son petit-fils, pour la morte bien aimée… Ah! moi, je lui occasionnai bien des soucis, — vous en savez quelque chose, vous sa confidente, — je la navrai bien malgré moi, mais cruellement tout de même… Et peut-être par mon caractère inégal et mes nombreuses frasques, ai-je hâté sa fin… Mais crois-moi bien, Blandine, ce n'était pas de ma faute: non, non, jamais je ne le faisais exprès… Il y avait autre chose, des choses que personne, pas même toi, ne pourrait comprendre et s'imaginer; la fatalité, l'inexplicable s'en mêlait…
Ici, son regard se fit plus nébuleux encore et, d'un revers de la main, il s'essuyait la sueur du front, en regrettant sans doute de ne pouvoir en même temps se débarrasser d'une image obsédante.
— Tandis que vous, Blandine, ajouta-t-il, vous ne lui aurez été que baume, sourire et caresse… Ah, laissez-moi, ma pauvre enfant, c'est le moment de la séparation… Cela vaudra mieux pour vous sinon pour moi…
Il se détournait tout bouleversé, lui-même prêt à pleurer, et s'éloignait en faisant le geste de la repousser, mais elle s'empara avidement de cette main qui se flattait de la bannir:
— Vous ne le voudrez pas, Henry! s'écria-t-elle avec un accent de supplication qui alla au coeur du jeune comte. Où m'en irais-je? Après votre sainte aïeule, il ne me reste que vous à chérir. Vous êtes ma raison d'être. Et surtout ne me parlez pas de sacrifice. Les années que j'eus le bonheur de passer auprès de Mme de Kehlmark n'auraient jamais pu être plus belles!… Je dois tout à votre grand'mère, monsieur le comte!… Ô laissez-moi bien humblement reporter sur vous la dette que j'ai contractée envers elle… Vous aurez besoin d'un intendant, d'un administrateur pour s'occuper de vos affaires, gérer votre fortune, diriger votre maison… Vous entretenez de trop radieuses, de trop nobles idées pour vous tracasser à tous ces détails prosaïques et matériels. Compter, chiffrer, n'est pas votre fait; moi, c'est ma vie… Je ne connais même que ça! Allons, monsieur l'artiste, (elle se faisait adorablement câline) un bon mouvement, ne me renvoyez pas cette fois-ci; consentez à me maintenir dans l'emploi que je remplissais chez la comtesse… Si elle était ici, elle-même intercéderait pour moi… À moins que vous ne songiez à vous marier?
— Me marier! se récria-t-il. Moi, me marier!
Impossible de se méprendre à l'intonation de ces paroles. Le comte de Kehlmark devait être en effet réfractaire à tout pacte conjugal.
Blandine parvint à peine à dissimuler sa joie; du rire traversait ses larmes.
— Eh bien, Henry, dans ce cas je ne vous quitte plus. Qui tiendra votre grand château là-bas? Qui prendra soin de vous? Est-il quelqu'un qui connaisse vos goûts mieux que moi et qui mette autant de sollicitude à les flatter? Non, Henry, la séparation est impossible… Vous ne pouvez pas plus vous passer de moi que je pourrais me proscrire de votre présence… Tenez, même si vous vous étiez marié, j'aurais voulu vivre à votre foyer dans l'ombre, obscure, soumise, rien que votre humble servante… Oui, si vous le désirez, je ne serai plus que votre fidèle factotum… Ah! monsieur Henry, prenez-moi avec vous; vous verrez, je ne serai guère encombrante, je ne vous importunerai pas de ma personne, je m'effacerai autant que vous l'exigerez… D'ailleurs, je puis bien vous le dire, Henry, c'était le voeu de votre grand'mère, gardez- moi au moins, par égard pour la chère en allée…
Et, profondément remuée, Blandine éclata de nouveau en sanglots;
Kehlmark aussi se sentit ébranlé jusqu'au fond de l'âme.
Il attira doucement la jeune fille contre sa poitrine et la baisa fraternellement sur le front.
— Eh bien, qu'il soit fait selon ton désir! murmura-t-il, mais puisses-tu ne jamais t'en repentir, ne jamais me reprocher ce fatal consentement!
En prononçant ces dernières paroles, sa voix tremblait et s'assourdissait comme sous la menace d'une inéluctable catastrophe.
VIII
Avec Blandine, le comte de Kehlmark avait emmené à l'Escal-Vigor, son seul domestique, le même qui l'accompagnait lors de l'accident de voiture.
Thibaut Landrillon, fils d'un garde forestier ardennais, était un courtaud trapu et solide, assez bien tourné. Ayant passé longtemps par la caserne, il en gardait le type et les façons du «fricoteur», du «casseur d'assiettes et de coeurs», comme il disait en son jargon de corps de garde. Rond de visage, il avait l'oeil brun, émerillonné aux moiteurs lubriques, un petit nez carlin et frétillant de grosses lèvres de ce rouge de minium, signe, à la fois, de cruauté et de sensibilité; un pinceau de moustache, la virgule; les joues allumées par une menace de couperose; de petites oreilles ourlées et poilues de satyre, les cheveux drus et broussailleux, le parler gras et gouailleur, les hanches roulantes, des jambes torses. Viveur de bas étage, il cachait, sous une rondeur de surface, et un bagout bongarçonnier, une âme rapace et trigaude.
Ses façons scurriles, ses sorties peuple et pimentées avaient cependant le don d'amuser et de dérider le pensif et toujours préoccupé, toujours tendu châtelain d'Escal-Vigor, à la façon dont les clowns et les bouffons de cour trompaient et dissipaient autrefois l'hypocondrie ou le latent remords d'un tyran. Paillard vicieux ayant traîné dans les sentines de la débauche, palefrenier des pieds à la tête, le moral aussi imprégné de fumier que sa souquenille et ses bottes, ce garçon suintait l'esprit d'une fleur de populace. Sa casquette sur l'oreille continuait à jouer le bonnet de police du troupier. Toujours les mains au fond des poches de la culotte, le brûle-gueule dans un coin de la bouche ou la chique promenée d'une joue à l'autre; et s'entourant d'âcres jets de salive ou de bouffées suffocantes dont semblait se pimenter et se colorer son vocabulaire.
Aucun bienfait ne l'eût touché ou attendri. À l'égard de son maître qui l'avait cependant ramassé dans la boue, en dépit d'une cartouche jaune et de déplorables références, il entretenait l'envie, le mauvais gré, la rancune du gueux contre le riche et du bélître contre l'homme bien né, une hargne féroce dissimulée sous une luronnerie de gavroche. Ses allures désintéressées masquaient un effréné désir de jouissances triviales, car du luxe et de la fortune, les tempéraments de cette trempe convoitent exclusivement les sensations toutes physiques que peuvent se payer les détenteurs de l'or. Quant aux plaisirs intellectuels que goûtait Kehlmark, Landrillon les tenait pour autant de niaiseries.
Le comte accordait une grande tolérance à ce drôle. Il souriait à lui entendre dégoiser ses équipées de batteur de bouges et de coureur de mansardes. Où Landrillon se montrait particulièrement impayable, c'était dans des charges de misogyne, dans des tirades paradoxales et ravalantes contre un sexe, qui, à l'en croire, ne lui avait cependant point ménagé ses complaisances.
Tant qu'ils avaient vécu à la ville, Landrillon ne logeait pas chez la douairière, mais au-dessus des écuries reléguées à quelque distance de la villa; Mme de Kehlmark n'ayant jamais pu s'habituer aux grimaces de ce singe.
Maintenant le gaillard était bel et bien dans la place et, comme on dit à la chambrée, s'il cachait son jeu, il avait du moins tiré son plan. Pas souvent qu'il se contenterait toute sa vie de ces grappillages et de ces carottes de domestique infidèle. Autrement sérieux, les projets du groom! Si la rude Claudie ambitionnait de devenir comtesse de Kehlmark, Landrillon, lui, s'était promis d'épouser la gouvernante du château. Il va sans dire qu'il avait deviné d'emblée la liaison entre Henry et Blandine; mais, pas dégoûté du tout, il se contenterait parfaitement des restes du maître. La majordome de l'Escal-Vigor représentait une gaupe assez friande aux yeux de cet amateur, mais il l'épouserait surtout pour l'amour de la «belle galette» qu'elle avait su soutirer à la vieille. De son côté, notre bourreau des coeurs n'avait pas amené non plus un mauvais numéro à la loterie des agréments naturels, et de plus il possédait quelques économies rondelettes.
Toutefois, la décente Blandine ne laissait pas d'en imposer quelque peu à cet épateur de souillons. C'est qu'elle ressemblait à une vraie dame, la donzelle! Pour sûr qu'elle lui ferait honneur, se prélassant derrière le zinc d'un bar fashionable et sportif où se donneraient rendez-vous les bookmakers et les petits jobards de la haute!
Mais il fallait commencer, mon garçon, par te faire bien venir de la particulière. Jusque-là, partageant l'aversion de feu la comtesse, elle ne lui avait témoigné qu'une sympathie bien relative, mais Thibaut Croque-les-Coeurs n'était pas homme à se laisser rebuter. D'ailleurs, rien ne pressait, il avait le temps.
Peut-être se leurrait-elle encore de quelque illusion matrimoniale à l'endroit de Kehlmark? Thibaut fut assez étonné de la voir, devenue rentière, accompagner Kehlmark à Smaragdis. C'est même ce qui le décida à les y suivre.
«Malheur! se disait-il, si elle reste auprès du bourgeois, c'est qu'elle se flatte de l'engluer. Fichu calcul pourtant. Le petit semble en avoir pris tout son saoul! Des nèfles, qu'il t'épousera!» — «Mais, j'y suis, ruminait-il, un autre jour en se tirant le nez ce qui, chez lui, était un signe de satisfaction, la mâtine songe à arrondir sa pelote en prenant la direction du ménage! Bon appétit! Nous ne nous en entendrons que mieux!»
Le drôle mesurait toute conscience à l'aune de la sienne. Ces malins manquent totalement de flair lorsqu'il s'agit de découvrir de nobles mobiles.
À l'Escal-Vigor, il résolut de pousser sa pointe sans plus d'hésitation. L'ennui aidant, négligée par le Dykgrave, Mme l'Intendante ouvrirait peut-être l'oreille avec un peu plus de complaisance aux déclarations du galant cocher. Si la mijaurée continuait à se retrancher derrière ses grands airs et à se draper dans sa vertu, le gaillard se flattait d'arriver à ses fins par d'autres arguments. À bout de patience et d'action persuasive, il était bien décidé à la prendre par surprise et par la force. Où serait le mal? Diantre, elle aurait pu rencontrer un mâle plus refroidi. En fait d'avantages, le cocher se croyait au moins l'égal de son maître. La belle ne perdrait point au change.
Kehlmark continuait donc à s'accommoder du ton et des façons de ce loustic égrillard, sur le caractère et le fond duquel il s'était totalement mépris. Le comte était même tenté de croire cette licence et ce cynisme dictés par un excès de franchise, une largesse de vue presque philosophique et analogue à ses propres conceptions.
Henry avait été touché aussi par l'empressement avec lequel le domestique avait consenti à quitter la capitale pour le suivre à Smaragdis:
— Eh bien, toi aussi, tu viendras te retirer avec moi sur ce perchoir à mouettes, mon pauvre Thibaut! C'est gentil, ça!
Il était loin de se douter des ressorts de ce ruffian, et il poussait même l'aveuglement jusqu'à assimiler sa fidélité et son dévouement à ceux de la noble Blandine. Pour tout dire, il se serait peut-être privé plus difficilement de la présence pétulante et tortillée de ce pitre, que de la caresse et de la ferveur que la jeune femme entretenait dans ses ambiances.
Par la suite on comprendra mieux pourquoi la gouaillerie, le sarcasme perpétuel et les blasphèmes de ce larbin flattaient l'âme amertumée du Dykgrave. On s'expliquera comment cette nature aimante, subtile et passionnée toléra si longtemps le voisinage de ce simple pourceau incapable de comprendre n'importe quel amour et n'ayant eu, semblait-il, de rapprochements génésiques que dans une atmosphère de lupanars et de triperies.
DEUXIÈME PARTIE LES SACRIFICES DE BLANDINE
I
Le surlendemain de la crémaillère, le Dykgrave se rendit à la ferme des Pèlerins. Il y arriva à cheval, précédé de trois beaux setters Gordon, aboyants et poudreux. Le fermier qui retournait une sole dans un champ voisin, jeta loin sa bêche, et n'eut que le temps de passer sa veste par-dessus sa camisole de flanelle rouge; mais la fille ne se donna point la peine de rabattre ses manches sur ses bras qu'elle avait rouges et charnus. Tous deux accoururent, essoufflés, à la rencontre du visiteur considérable et, après les compliments de bienvenue, ils se mirent en devoir de lui faire les honneurs de la ferme.
Michel Govaertz ne s'était point vanté. Tout l'établissement, depuis le corps de logis jusqu'à la moindre dépendance, les écuries, les étables, les celliers, la grange, la basse-cour, trahissaient l'ordre, l'opulence et le gros confort.
Henry se montra de nouveau très empressé auprès de Claudie, s'intéressant à l'économie de la ferme, se faisant donner des explications par la fermière, s'arrêtant avec complaisance et sans montrer le moindre ennui devant des réserves de pommes de terre, de betteraves, de fèveroles ou de céréales qu'on lui montrait dans des greniers torrides ou des réduits humides et noirs. Il tomba plus d'une fois en arrêt devant certains travaux des gens de la ferme, prisant beaucoup, par exemple, le geste de deux garçons de charrue; l'un debout sur une charretée de trèfle, l'autre campé à l'entrée de la grange et recevant sur sa fourche les bottes à fleurs de sang que lui lançait son camarade. Le teint rissolé, des yeux bleu de faïence, le sourire puéril de leurs grosses lèvres démasquant de saines dentures, ils peinaient crânement et Claudie les ayant hélés d'une voix gutturale et gaillarde, ils redoublèrent de plastiques et suggestifs efforts. Elle les stimulait à peu près comme elle eût flatté de vaillantes bêtes de somme.
Kehlmark s'informa du jeune Guidon, mais d'un ton détaché et comme par simple politesse pour la famille. Le vaurien devait être là- bas, quelque part du côté de Klaarvatsch. Claudie désigna l'horizon à l'autre bout de l'île d'un geste ennuyé, en haussant les épaules, et s'empressa de détourner la conversation.
Claudie accaparait le visiteur et il semblait n'avoir d'attention que pour elle, de regard que pour ce qu'elle lui montrait. Il caressa, encouragé par son exemple, la croupe luisante des vaches; il lui fallut goûter au lait fumant dont des trayeuses hommasses remplissaient des jarres de terre brune. Dans une pièce voisine, d'autres gothons battaient le beurre. La fadeur imperceptiblement saurette écoeurait Henry, et il préféra respirer les senteurs âcres de l'écurie où son cheval était en train de mastiquer du trèfle nouveau en compagnie des robustes palefrois de la ferme. Au jardin, elle lui cueillit un bouquet de lilas et de giroflées qu'elle-même lui planta, non sans le palper, dans l'échancrure de son gilet. «Il faudra revenir à la saison des fraises!» disait- elle en se baissant sous prétexte de lui montrer les baies mûrissantes, mais à la vérité pour le provoquer par les flexions et les contours irritants de sa charnure.
— Déjà midi! s'écria Kehlmark en tirant sa montre, comme l'heure sonnait au clocher de Zoudbertinge.
Le fermier l'invita en riant à partager leur soupe rustique, mais sans oser espérer qu'il accepterait.
— Volontiers, dit-il, mais à condition de manger à la table des gens et même de piquer au plat comme eux!
— Quelle idée! se récria Claudie, pourtant flattée par ce sans- façon. Cette condescendance lui paraissait même de nature à rapprocher la distance du très urbain gentilhomme à une simple fille de la glèbe.
— Tout ce monde crève de santé! constata Kehlmark en embrassant la tablée dans un regard circulaire. Ils sont aussi friands que ce qu'ils dévorent, et leur mine ragoûtante ajoute au fumet de la platée.
Selon l'usage, dans ces campagnes, les femmes servaient les hommes et ne mangeaient qu'après ceux-ci. Elles apportèrent une sorte de garbure au lard et aux légumes, dans laquelle Henry trempa, le premier, sa cuillère d'étain. Ses voisins, les deux manoeuvres qui avaient rentré les trèfles, l'imitèrent allégrement.
— Et votre fils ne rentre-t-il pas dîner? demanda Kehlmark au bourgmestre.
— Oh, celui-là, il emporte chaque matin son pain et sa viande! fut la réponse de Claudie.
Après le dîner, Henry s'éternisa. Claudie, persuadée qu'elle le captivait à ce point, le promena encore sur les terres des Govaertz. Adroitement, elle le renseignait sur leur fortune. Leurs champs allaient jusque là-bas, plus loin que le moulin à vent. «Tenez, à l'endroit où vous voyez ce bouleau blanc!» Elle donna à entendre au Dykgrave qu'ils étaient fort riches déjà, sans les espérances. Les deux soeurs de Michel, les deux vieilles bigotes, quoique brouillées avec le bourgmestre, avaient cependant promis de laisser leurs biens à ses enfants.
Kehlmark traîna tellement que le soir tombait quand il songea à faire seller son cheval. Le comte espérait revoir le petit joueur de bugle et au moment de se résigner à partir, il s'informa de nouveau de lui: «Souvent il ne rentre qu'à la nuit, disait Claudie en se renfrognant à la seule mention du gamin rebuté. Il lui arrive même de coucher dehors. Ses moeurs de vagabond ne nous inquiètent plus, père et moi. Nous n'en sommes pas autrement surpris!»
Avec un serrement de coeur, le comte se représentait le petit gars anuité dans la lande suspecte.
— À propos, bourgmestre, dit-il au moment où le fermier lui amenait son cheval, je veux faire partie de votre orphéon.
— Faites mieux, monsieur le comte, soyez notre président, notre protecteur.
— C'est dit. J'accepte.
En songeant à Guidon, le comte s'était rappelé la sérénade de l'avant-veille, et il se disait qu'il lui serait doux d'entendre souvent cet air mélancolique et candide que jouait si bien le petit pâtre.
Un pied dans l'étrier, il se ravisa encore; quelque chose lui tenait au coeur. S'éloignerait-il avant de s'être ouvert sur le véritable objet de sa visite?
— Il est possible, se décida-t-il à dire timidement au fermier, que votre fils ait de sérieuses dispositions pour la musique et le dessin. Envoyez-le-moi… Peut-être y aura-t-il moyen d'en faire quelque chose. Je veux tenter d'apprivoiser ce petit sauvage.
— Monsieur le comte est bien bon! balbutia Govaertz, mais, franchement, je crois que vous y perdrez votre peine. Le vaurien ne vous fera aucun honneur.
— Au contraire, monsieur le comte, enchérit la soeur du petit, il ne vous vaudra que des affronts. Il ne tient à rien et à personne ou plutôt il a des penchants et des inclinations bizarres; pensant blanc quand les honnêtes gens pensent noir…
— N'importe, je veux tenter l'expérience! reprit le comte de Kehlmark en battant de sa cravache la poussière de ses bottes et en mettant le moins d'expression possible dans sa voix. Puis, vous l'avouerais-je, j'aime assez les tâches difficiles, celles qui exigent quelque persévérance et même quelque courage. Ainsi j'ai dompté et dressé pas mal de chevaux rétifs. Je vous confesserai même, et ceci n'est pas à mon honneur, qu'il a suffi parfois de me mettre au défi d'assumer une tâche, pour que je me sois engagé dans l'entreprise. L'obstacle m'excite et le danger me grise. J'ai la manie des gageures. En me confiant cette mauvaise tête, cet indiscipliné, vous m'obligeriez, vrai… Tenez, ajouta-t-il, il se peut que j'aille relancer le bonhomme dès demain en me promenant du côté de Klaarvatsch. Je causerai avec lui et verrai ce qu'il jauge…
— Comme vous voudrez, monsieur le comte, dit Claudie. Dans tous les cas, c'est nous faire bien de l'honneur. Nous vous en serons même reconnaissants pour lui. Mais n'allez pas nous en vouloir si le garnement ne profite pas de vos conseils et de vos soins.
Le jour suivant, le Dykgrave poussa jusqu'aux bruyères de Klaarvatsch. Il eut bientôt avisé le petit gars dans un groupe de polissons déguenillés, accroupis autour d'un feu de brindilles et de racines sur lequel ils grillaient des pommes de terre. À l'approche du cavalier, tous se mirent debout, et, à l'exception de Guidon, coururent se blottir, effarés, derrière les broussailles. Le jeune Govaertz, se faisant une visière de la main, regarda bravement le comte de Kehlmark.
— Ah, c'est toi, petit! l'interpella Kehlmark. Viens ici, veux- tu, et tiens un instant mon cheval pendant que j'arrangerai mes étriers?…
Le jeune homme approcha, confiant, et prit les rênes. Tout en raccourcissant les courroies, opération qui n'était pour Henry qu'un prétexte, un moyen de se donner une contenance, il l'observait du coin de l'oeil, ne sachant comment entamer la conversation, tandis que le gamin, de son côté, ne perdait pas un de ses mouvements, et se sentait bizarrement troublé, appréhendant et souhaitant à la fois ce qui allait se passer entre eux… Leurs yeux se rencontrèrent et semblèrent se poser une poignante et subtile interrogation. Alors Kehlmark, pour en finir, aborda le petit, le prit par la main et le regardant jusqu'au fond des prunelles, il lui rapporta non sans balbutier l'offre qu'il avait faite la veille aux siens.
— Tu comprends… Tu viendras tous les jours au château. Je t'apprendrai moi-même à lire et à écrire, à dessiner, à peindre, à brosser de grands tableaux comme ceux que tu admirais l'autre soir. Et nous ferons aussi de la musique, beaucoup de musique! Tu verras! Nous ne nous ennuierons point!
L'enfant l'écoutait sans mot dire, si ébaubi qu'il en avait l'air hébété, la bouche ouverte, les yeux écarquillés et fixes, presque hagard.
Le comte se tut, interloqué, croyant avoir fait fausse route, mais continuant à le dévisager. Tout à coup Guidon changea de couleur, son visage se contracta, il éclata d'un rire nerveux. En même temps, au profond émoi de Kehlmark, il reculait et s'efforçait de retirer sa main de la sienne; on aurait dit qu'il se rebiffait, qu'il lui tardait de rejoindre ses petits camarades très amusés par cette scène. Le comte, découragé, le lâcha.
Le petit sauvage prit son élan vers les autres vachers, mais il s'arrêta court, cessa de rire, porta les deux mains devant ses yeux, et se laissa choir dans l'herbe où il se vautrait, le corps secoué par des sanglots, mordillant la bruyère, et entrechoquant ses pieds nus.
Le comte, de plus en plus ahuri, courut le relever:
— Pour l'amour du ciel, petit, calme-toi! Tu ne m'as donc point compris! C'est à tort que tu t'alarmes. Je ne me pardonnerai jamais de t'avoir fait de la peine. Au contraire, je voulais ton bien. Je me flattais de mériter ta confiance, de devenir ton grand ami. Et voilà que tu te mets dans cet état pénible! Mettons que je n'ai rien dit! Sois tranquille… Je ne veux point t'enlever malgré toi! Adieu…
Et le comte allait sauter en selle. Mais le jeune Govaertz se redressa à moitié, se traîna à genoux, lui prit les mains, les embrassa, les mouilla de larmes et éclata enfin, se soulagea en un flux de paroles jaculatoires comme si, longtemps suffoqué, il parvenait à se débonder:
— Oh, monsieur le comte, pardon, je suis fou, je ne sais ce qui m'arrive, ce qui se passe en moi; j'ai l'air d'être triste, mais je suis trop heureux; je me sentais mourir de joie en vous écoutant! Si je pleure, c'est que vous êtes trop bon… Et d'abord je n'ai pas voulu croire… Vous ne vous moquez point, n'est-ce pas? C'est bien vrai que vous me prenez chez vous?
Le Dykgrave, aussi attiré qu'il fût par cet impressionnable petit paysan, n'avait pas cru rencontrer pareille nature amative. Il l'habitua doucement à l'idée du bonheur qui allait être le sien, et finit par le laisser ravi, la face illuminée de joie, après lui avoir donné rendez-vous le lendemain même à l'Escal-Vigor.
II
Après cet accord, Guidon vint chaque jour au château. Kehlmark s'enfermait de longues heures avec lui dans son atelier. Le jeune paysan mit à s'instruire et à s'initier un zèle et une ardeur de néophyte, dignes aussi de ceux d'un creato ou apprenti des maîtres de la Renaissance italienne. Pas de délassement comparable pour tous deux à cette initiation. Guidon était à la fois le modèle, le rapin et le disciple de Kehlmark. Quand ils étaient fatigués d'écrire, de lire ou de dessiner, Guidon prenait son bugle, ou bien, de sa voix grave comme l'airain, il chantait des airs héroïques et primordiaux que lui avaient appris les pêcheurs de Klaarvatsch.
Kehlmark ne parvenait plus à se passer de son élève et le faisait appeler s'il tardait à venir. On ne les voyait jamais l'un sans l'autre. Ils étaient devenus inséparables. Guidon dînait généralement à l'Escal-Vigor, de sorte qu'il ne rentrait guère aux Pèlerins que pour se coucher. À mesure que Guidon se perfectionnait, s'épanouissait en dons exceptionnels, l'affection intense de Kehlmark pour son élève devenait exclusive, même ombrageuse et presque égoïste. Henry s'était réservé le privilège d'être seul à former ce caractère, à jouir de cette admirable nature qui serait sa plus belle oeuvre, à respirer cette âme délicieuse. Il la cultivait jalousement, comme ces horticulteurs effrénés qui eussent tué l'indiscret ou le concurrent assez téméraire pour s'introduire dans leur jardin. Ce fut entre eux une intimité suave. Ils se suffisaient l'un à l'autre. Guidon, émerveillé, ne rêvait aucun paradis autre que l'Escal-Vigor. La gloire, le souci d'être applaudi, n'intervenait en rien dans leur activité d'artistes absolus.
Puis Kehlmark avait vu d'assez près la vie sociale et de surface des soi-disant artistes. Il savait la vanité des réputations, la prostitution de la gloire, l'iniquité du succès, les immondices de la critique, les compétitions entre rivaux plus féroces et plus abominables que celles des sordides boutiquiers.
Blandine, un peu défiante, avait accueilli cordialement ce commensal du château. Heureuse de la félicité que le jeune Govaertz procurait à Henry, elle lui faisait bon visage sans parvenir toutefois à lui témoigner beaucoup d'expansion. Au fond, sans éprouver une antipathie manifeste pour ce petit paysan, elle dut être parfois meurtrie en ses fibres, en ses atomes crochus, et, malgré son bon coeur, sa saine raison, sa grandeur d'âme, elle eut sans doute de fréquents mouvements de dépit contre ce commerce intellectuel si intime, cette étroite camaraderie, cette entente parfaite des deux hommes. Elle alla même jusqu'à jalouser le talent et le tempérament du jeune artiste, ces dons spirituels qui le rapprochaient plus de l'âme de Kehlmark que tout son amour à elle, simple femme, gardienne de son bonheur. La bonne créature ne montrait rien de ces moments, si humains, de faiblesse, que sa raison reprochait à son instinct.
Quant à Claudie, au début et même longtemps, elle ne fut aucunement offusquée de cette grande faveur témoignée par le Dykgrave au jeune Guidon. Elle y vit une façon pour le comte de faire indirectement la cour à la soeur, en mettant le frère dans ses intérêts. Sans doute Kehlmark ferait du petit pâtre le confident de son amour pour la jeune fermière. «Il est trop timide pour se déclarer directement à moi, se disait-elle; il s'en ouvrira d'abord au petit, et il tâchera d'être édifié par lui sur la nature de mes sentiments. Il a pris un assez piètre intermédiaire. Mais il n'avait pas le choix. En attendant, cette sollicitude que le comte témoigne à ce méchant polisson va plutôt à moi!» Et, très infatuée, la rude fille se réjouissait de ce commerce assidu entre le Dykgrave et le vaurien si longtemps répudié, presque renié par les siens. Elle en arrivait même à se départir de sa brusquerie et de sa hargne à l'égard de son puîné. À présent elle le choyait, l'entourait d'égards, s'occupait de ses vêtements, entretenait son linge, tous soins auxquels il n'avait pas été habitué. Pour expliquer ce revirement, la mâtine avait mis Govaertz dans la confidence de son grand projet matrimonial. Le bourgmestre, non moins ambitieux, applaudit à ces hautes visées et ne douta pas un instant de la réussite. À l'exemple de son enfant préférée, il cessa de rudoyer et il ménagea son garçon.
Lorsque après quelques mois de soi-disant épreuve, le Dykgrave déclara au bourgmestre qu'il se chargeait définitivement du prétendu propre à rien, Claudie détermina Michel Govaertz à accepter cette proposition.
Le bourgmestre, très vaniteux, avait un peu hésité parce que, d'après ce qu'il comprenait, la situation de Guidon, au château, serait celle d'un subalterne, d'un valet un peu au-dessus de Landrillon, mais d'un valet tout de même.
Alors que, longtemps, sous son propre toit, il avait ravalé son garçon en le reléguant au plus bas de son équipe de manouvriers et qu'il lui avait confié les soins les plus vils de la ferme, sa vanité paternelle eût souffert de le voir dépendre d'une autre autorité que la sienne. Pour justifier son intervention, Kehlmark leur avait soumis des dessins déjà très poussés du jeune apprenti, mais pas plus que la fille, le père n'était capable d'apprécier les promesses contenues dans ces premiers essais.
— Acceptons les offres du Dykgrave, insistait Claudie, rencontrant les objections paternelles. D'abord c'est un excellent débarras pour nous. Puis, soyez bien convaincu, que le comte ne s'empêtre de ce vaurien et ne l'attire que pour nous être agréable, pour me témoigner sa sollicitude. Nous le désobligerions, croyez-moi, en le contrariant dans ses bonnes intentions à l'égard du petit. C'est une façon de m'ouvrir les portes de l'Escal-Vigor. Entre nous, il ne fait sans doute aucun cas de ce barbouilleur ou du moins s'exagère-t-il ses faibles mérites…
Les premiers temps, quand, le soir, Guidon revenait du château, elle l'interrogeait sur l'emploi de sa journée, sur ce qui se passait à l'Escal-Vigor, sur les paroles et les allures du Dykgrave. «Le comte s'est-il informé de moi? Que t'a-t-il raconté? Il nous porte bien de l'intérêt, dis? Voyons, parle, ne me cache rien. Pour sûr, il a dû t'avouer certain faible pour ta soeur?»
Guidon répondait évasivement, mais de manière à ne pas se compromettre. En effet, le comte s'était informé d'elle comme de son père et même des gens, voire des bêtes de la ferme. Mais sans insister. À la vérité, Claudie défrayait fort peu les causeries du maître et du disciple, tout entiers à leurs études et à leurs travaux.