CHAPITRE IV
PERSONNAGES DES FABLES.
SOMMAIRE: Les fables et leurs acteurs.—Personnages non-merveilleux des fables et des contes.—Les professions mises en scène.—But des fables indigènes.—Sont-ce des satires sociales?—Les deux grands premiers rôles.—Le lièvre roublard et sceptique, mais serviable.—L'hyène stupide et crédule, féroce, vorace et infatuée.—Divers sobriquets de l'hyène.—Son rôle dans les contes.—Rôle de l'homme dans les fables.—Portrait peu flatté.—Animaux divers jouant un rôle fréquent dans les fables.—Le roi des animaux dans la littérature indigène: lion, éléphant et hyène; le riz.
On ne saurait dire de ces fables, comme de celles de La Fontaine par exemple, qu'elles ont le caractère d'un enseignement voulu de morale pratique. Moraliser n'est pas leur principal but et s'il leur arrive de formuler un précepte de cette sorte c'est par hasard pur et sans que le conteur ait cherché à le faire.
Les fables ne sont pas non plus—comme on aurait tendance à le croire au premier abord—des sortes de fabliaux satiriques dans le genre des récits analogues du Moyen-Age. Elles ne visent pas, à travers l'hyène, la brutalité et l'avidité des puissants et n'exaltent pas, dans le lièvre, la roublardise de la faiblesse opprimée. Du moins il ne me le semble pas.
On pourrait objecter pourtant que la société animale comporte, dans les fables, une hiérarchie rappelant d'assez près celle de la société indigène. A la tête des animaux se trouve un roi qui est soit l'éléphant, soit le lion, soit même l'hyène105 et, qui pis est, l'araignée (chez les Agni). Le noir qui a conçu les guinné comme semblables aux hommes, au point de vue du caractère, imagine de même les animaux organisés en société semblable à la sienne mais il n'a pas pour but, en adoptant cette conception, de railler, sous un voile d'allégorie, la constitution du groupement social dont il fait partie. Il lui semble qu'il n'existe qu'une forme de société possible: la sienne, et il ne songe pas à se fatiguer l'imagination à rêver d'une autre organisation sociale.
Note 105: (retour) Conte de La lionne et l'hyène.
Les fables indigènes sont donc des récits exclusivement destinés à l'amusement des auditeurs et n'ont nullement pour but d'enseigner la morale, fût-elle uniquement pratique, ni de dénoncer les abus sociaux.
Parmi ces récits, les plus nombreux—et de beaucoup—sont ceux qui rapportent les bons tours joués par maître lièvre à l'hyène, son ennemie intime. Généralement ces bonnes farces se terminent tragiquement pour la bête couarde féroce et stupide qui en est l'objet, mais la bassesse de son caractère nous l'a rendue, par avance, si antipathique et ridicule qu'on applaudit de tout coeur à la victoire du kékouma (le rusé compère).
Ce dernier a, d'ailleurs, toute sorte de droits à la sympathie. Toujours serviable, du moment qu'il ne s'agit pas de fournir un travail qui le fatiguerait, mais simplement de donner un malin conseil ou de suggérer une heureuse idée, absolument désintéressé, et ne réclamant pas de récompense pour ses bons offices, comment ne lui souhaiterait-on pas réussir dans ce qu'il entreprend?
Avec cela rien moins que naïf! S'il oblige gratuitement, ce n'est pas qu'il se fasse illusion sur la gratitude de ses obligés. Tout en les aidant, il les guette du coin de l'oeil afin qu'ils ne lui jouent pas quelque mauvais tour tandis qu'il s'emploie à leur rendre service (V. L'homme, le caïman et le lapin106,—Le lièvre, la panthère et les antilopes107). Il trouve sans doute sa rémunération dans cette satisfaction d'orgueil qu'il éprouve à voir que tous, même les plus forts, sont contraints d'avoir recours à son intelligence. Pour ce qui le concerne, il n'est point de mauvais pas dont il ne se tire à son honneur. Une fable le montre pris au piège (un piège grossier)108 mais on ne le garde pas longtemps (V. Le forage du puits). Quant à celle du Hibou et du lièvre, c'est le seul cas où le lièvre commette véritablement un impair et ne le rachète pas par son ingéniosité.
Note 106: (retour) Arcin, op. cit.
Note 107: (retour) Barot (op. cit.).
Note 108: (retour) Voir une aventure analogue dans les fables sur le «vieux frère Lapin». Collection Larousse. De même, pour le lièvre utilisant l'hyène comme monture. Rien de plus naturel. Ces traditions ont été apportées par les noirs d'Afrique en Amérique. (Lapin est ici pour lièvre. Arcin emploie aussi ce mot le plus souvent).
Je l'ai dit, il ne montre pas une ardeur immodérée pour le travail. Pourquoi se donnerait-il de la peine puisqu'avec un petit effort d'intelligence il arrive aisément à faire son profit de ce que les autres ont créé pour eux-mêmes? (V. Le forage du puits,—La case des animaux de brousse,—Le lapin, la hyène et l'éléphant). Il élabore de la ruse aussi naturellement, je dirais presque aussi inconsciemment, qu'il boit, mange ou respire. Et ce n'est pas un mince titre à l'admiration des noirs.
Qu'il figure dans les contes ou dans les fables, c'est toujours à son honneur, différent en cela de l'hyène, dont le rôle est beaucoup plus relevé dans les contes que dans les fables où son sort constant est celui de la dupe. Maître lièvre dupe toujours en spéculant sur les défauts de ceux à qui il a affaire: gourmandise ou vanité. C'est un psychologue averti; en dépit de sa faiblesse il vainc invariablement et c'est peut-être à cause de cette faiblesse même qu'on l'a opposé à l'hyène forte et brutale pour le piquant du contraste. Son triomphe, devient de ce fait, encore plus significatif que celui du renard sur le loup dans les fabliaux de notre pays.
Vis-à-vis de l'homme, c'est en ami qu'il se comporte toujours109. Il en serait fort mal récompensé s'il était d'un naturel confiant mais sire lièvre escompte d'avance l'ingratitude de son obligé, ce qui lui permet d'en esquiver les manifestations.
Note 109: (retour) Voir Arcin, (L'homme le caïman et le lapin, op. cit.) et Mgr Bazin (Le caïman Dict. Bambara).
Le lièvre est souvent figuré, la kora en main. Serait-il une personnification du griot rusé tandis que l'hyène serait celle du pitre de bas étage: le founé opposé au diéli? Ce point serait assez intéressant à élucider; mais je n'ai pas d'éléments d'appréciation assez sûrs pour me prononcer là-dessus.
Comme toutes les dupes, l'hyène, victime du lièvre, n'en a pas moins sans cesse recours à lui et nul autre que lui n'a sa confiance. Veut-elle s'associer à quelqu'un pour une entreprise? C'est au lièvre qu'elle s'adresse et c'est lui qu'elle charge d'en élaborer le plan. Et pourtant ces associations ne lui réussissent guère! (V. Arcin, Le lapin, l'hyène et le somono, etc). Ceci est bien observé. Dans la vie ne voyons-nous pas la dupe aller instinctivement au charlatan, dédaignant l'honnête associé qui ne force pas l'attention par une jactance exubérante ou des dehors artificiels?
L'hyène n'est pas seulement sotte et crédule, elle se signale en toute circonstance par son insigne mauvaise foi, mauvaise foi de brute qui se sait forte et qui n'allègue de prétexte que pour railler celui qu'elle peut écraser s'il ne feint pas de prendre pour argent comptant sa grossière explication. Malgré cela, son machiavélisme rudimentaire se retourne fatalement contre elle sitôt qu'elle a affaire au kékouma.
Quant à son avidité gloutonne, elle la manifeste dans tous les contes (V. notamment Les oeufs de blissiou.—L'hyène, le lièvre et le taureau de guina.—La case de cuivre pâle). Elle ne peut retarder d'un instant l'heure de la bombance et se met l'imagination à la torture pour hâter le départ du lièvre, son guide, vers le lieu du festin.
Comment elle se comporte envers ceux qu'elle appelle ses amis, c'est ce que nous montrent les contes de L'hyène et l'homme son compère.—La famille Diâtrou à la curée. Les avanies qu'elle subit ne l'empêchent pas de rester infatuée d'elle-même au plus haut point. Ses enfants commettent-ils une maladresse? elle est prompte à les renier et à les taxer de bâtardise car quiconque ne lui ressemble pas intellectuellement ne peut être né de ses oeuvres.
Quand au courage, elle montre une prudence excessive qui ressemble à tel point à la couardise qu'il est aisé de la confondre avec ce sentiment. Une plume d'autruche piquée devant l'orifice de son terrier suffit pour la terroriser et la contraindre à subir dans cette retraite les tortures de la faim.
En un mot l'hyène a tous les défauts et pas une qualité.
Ses sobriquets.—L'hyène est un des animaux qui ont le plus de sobriquets: chose ou être de nuit (Souroufin), le puant (Soumango), le bourricot de nuit, le déterreur de cadavres (Soubobâra), Dioudiou, (onomatopée), Diâtrou, Souroukou, Niénemba (le pitre femelle). Le nom de genre est «nama».
Je ne m'arrêterai pas davantage sur les autres animaux qui figurent dans les fables de ce recueil et—en tant que véritables animaux—dans les contes. Bien peu manqueraient à l'appel de ceux qui foisonnent sur la terre d'Afrique. Je ne vois guère que la girafe, le chacal ou le canard dont il ne soit pas parlé dans ceux que je reproduis ici. Ceux qui se représentent le plus souvent sont le boa, le charognard ou vautour d'Afrique, le lion, la chèvre, la mouche, le singe pleureur, le chien, le boeuf, la pintade, l'autruche, la tortue, l'oiseau-trompette, le cheval, le lézard, la panthère.
Je noterai cependant que le chien semble symboliser l'indiscrétion et le bavardage (V. Le chien et caméléon et conte de Delafosse: La mort du chien). Le singe, comme l'homme son semblable, y incarne l'ingratitude (V. le singe ingrat—Le lièvre et les pleureurs). Il représente en outre l'humeur de malfaisance.
J'ai dit que l'homme n'est que rarement présenté à son avantage dans les fables110 où il est mis en contact avec les animaux111. Dans les contes et fables de cette nature, les griefs des animaux contre lui sont énumérés soit de façon acrimonieuse, soit d'une manière plaisante, mais toujours en grande abondance et on est obligé de reconnaître que le portrait est exact et justifie la pointe du fabuliste français que le plus pervers des animaux:
Ce n'est point le serpent, c'est l'homme112.
Note 110: (retour) Voir p. l'homme, Ingratitude, L'hyène machiavélique et, Arcin, L'homme, le caïman et le lapin.
Note 111: (retour) V. La Fontaine. Fables.
Note 112: (retour) Si vous n'étiez si ingrats (préambule constant des offres de service). V. Le caïman.
Puisque je suis amené à parler de La Fontaine, je citerai quelques fables de lui auxquelles certains détails des contes et fables indigènes nous font penser: Livre VIII, 3. Le lion, le loup et le renard (Cf. Ingratitude—Le bouc et l'hyène à la pêche). Le chat et les deux moineaux (Cf. Les calaos et les crapauds). Le coq et le renard. Livre II, 15 (Cf. L'hyène et le bouc à la pêche et L'hyène et le pèlerin).
En revanche, on chercherait vainement une fable indigène analogue à La cigale et la fourmi. Les noirs y donneraient délibérément tort à la fourmi, tant ils confondent aisément l'économie et la prévoyance avec l'avarice. (Voir à ce sujet leurs contes sur les avares). De même, ils sont trop vaniteux pour goûter la leçon de la fable «Le renard et le corbeau» et, si vraiment les griots sont pour quelque chose dans la conception des contes et des fables, on comprendra qu'ils ne soient guère disposés à prêcher une morale si contraire à leurs intérêts.
Les animaux ont leur roi comme ceux de notre littérature «fablesque», mais ce n'est pas toujours, le lion. Pour la plupart des races, c'est l'éléphant, la plus robuste, sinon la plus féroce, des bêtes de la brousse; pour d'autres, c'est le lion; pour quelques autres ce sera l'hyène et même... l'araignée. Celle-ci mériterait la royauté par sa rouerie et son intelligence, si on en croit les Agni. Je ne parle que pour mémoire de la royauté du riz, cette royauté étant toute allégorique dans le conte où les animaux la proclament (Choix d'un lanmdo).
CHAPITRE V
DÉDUCTIONS POUR LA COMPRÉHENSION DE LA
PSYCHOLOGIE INDIGÈNE.—CONCLUSION
SOMMAIRE: Révélation par les contes et fables, non de ce que sont les noirs, mais de ce qu'ils rêvent d'être, tant au point, de vue idéal qu'au point de vue pratique.—Quelques aphorismes de morale des apologues.—Psychologie succincte des indigènes.—A) Sentiments: 1° Sentiments affectifs. Sentiments de famille. Conception de la beauté. Instinct sexuel.—2° Sentiments religieux préislamiques. Sociabilité. Solidarité raciale. Esprit d'association. Dévouement au maître. Magnanimité. Reconnaissance. Charité. Humeur hospitalière. Respect de la vieillesse. Sentiments envers les animaux, envers les captifs. Vanité. Sens de l'ordre et de la discipline.—B) Idées; Indifférence pour la vie. Admiration du courage, de la ruse. Considération pour la complaisance, la courtoisie. Indulgence pour la paresse ingénieuse. Mépris de l'envie, de l'avarice, de l'humeur fanfaronne, de la prétention, de l'ivrognerie, de l'intempérance verbale et de l'indiscrétion. Goût pour les paris risqués.—Les hypothèses cosmogoniques, ethniques et zoologiques des noirs.—Conclusion.—But de l'auteur: planter des jalons pour faciliter le travail de ceux qui voudront approfondir une matière digne d'une étude plus poussée que celle-ci.
Il me reste, pour en finir, à relever quelques indications de psychologie, découlant des récits du présent recueil. Assurément on ne peut conclure de façon ferme que le noir présente les défauts ou possède les qualités qu'il attribue aux héros de ses récits. Cela équivaudrait à juger des Français d'après les oeuvres de Ponson du Terrail ou de Xavier de Montépin et des déductions ainsi basées n'aboutiraient qu'à de grossières erreurs. Ce que l'on peut dire simplement c'est que nous retrouverons dans les contes et fables les tendances idéales et théoriques de la race dont ils émanent.
La geste de S.-G. Diêgui, notamment, nous révèle l'esprit chevaleresque des Torodo et, si l'on peut parfois comparer une période de notre évolution à l'état présent de la civilisation chez telle ou telle race indigène, il n'y aurait aucune audace à admettre des rapports marqués entre la mentalité des Torodo et celle de nos belliqueux ancêtres des premiers temps du Moyen-Age.
De même, les contes gaillards nous confirmeront dans cette idée que la paillardise existe toujours—avouée ou non avouée—au fond du coeur de toutes les races.
Les apologues et les fables sont intéressants en ce que leurs conclusions nous montrent sans équivoque de quelle façon l'indigène comprend l'existence au point de vue pratique.
J'en extrais dès à présent quelques maximes. «Le besoin seul nous apprend la juste valeur de ce qui sert à le satisfaire» (Le choix d'un lanmdo).—«Les chefs s'entendent entre eux comme larrons en foire et toujours les petits seront par eux tenus à l'écart» (Kahué—Le fils du sérigne—Les trois frères en voyage).—«Mieux vaut peu de nourriture et point de soucis que de la nourriture à satiété et des ennuis à l'avenant» (Les trois frères en voyage—Kahué).—«Il ne faut pas se confier aux femmes» (Guéhuel et damel,—Mariage ou célibat?—Le riche et son fils).—«Il n'est personne au monde qui ne trouve plus fort que soi» (Hâbleurs bambara et divers analogues signalés plus haut).—«Chassez le naturel, il revient au galop». (L'hyène et le lièvre aux cabinets,—Chassez le naturel).—«Pour garder son pouvoir, un talisman doit rester caché»113 (Le koutôrou porte-veine, etc.).—«Il faut se méfier de la bouche, c'est elle qui nous trahit». (V. La tête de mort).—«Un fils adoptif n'a pas pour son père les sentiments d'un fils»—(Guéhuel et damel). «La vérité doit parfois être atténuée ou même cachée» (Hammat et Maudiaye114).
Note 113: (retour) Ce qui peut se traduire symboliquement par ceci: l'homme le mieux armé contre les autres sera le moins expansif.
Note 114: (retour) V. aussi, L'ami indiscret, Bérenger-Féraud.
On pourrait citer bon nombre d'aphorismes de ce genre, mais je ne prétends pas épuiser le sujet et je m'en tiendrai là.
PSYCHOLOGIE INDIGÈNE.
Pour un lecteur attentif, il ressortira aisément de la lecture des récits de ce recueil une impression, sinon très nette du moins très exacte, de la mentalité des indigènes. Et l'impression ainsi obtenue sera de beaucoup plus instructive que celle que pourraient donner toutes les définitions imaginables.
1°Sentiments affectifs.—Prenons d'abord parmi les sentiments affectifs l'amour des parents pour leurs enfants et réciproquement celui des frères et soeurs entre eux. Nous trouverons moins d'exemples d'amour paternel que d'amour filial, en ce qui concerne le père du moins. Il est même plusieurs contes qui paraissent en contradiction avec la notion des devoirs de dévouement des parents envers leurs enfants chez les peuples de race blanche. Dans le conte peuhl de La Mauresque, dans celui (gourmantié), de Diadiâri et Maripoua, dont le premier est une réplique partielle, dans le conte du Fils adoptif du guinnârou, les parents refusent de sacrifier leur vie pour ressusciter leur fils mort115. De même, le père de Hammadi Bitâra (conte de Fatouma Siguinné) sacrifie bien légèrement son fils à de faibles soupçons. De même encore le kuohi116 dans «Le joli fils de roi».
Note 115: (retour) C'est le thème d'Alkestis d'Euripide où la femme se dévoue à la place du père et mère de son mari pour sauver la vie à celui-ci.
Note 116: (retour) Roi, en haoussa.
Cependant on peut opposer à ces exemples l'amour, allant jusqu'à la plus extrême faiblesse, d'Amady NGoné pour son fils117 indigne Biroum Amady; les parents sacrifiant leurs biens puis leur vie pour sauver leur fille (L'implacable créancier); la mère de la jeune mariée vengeant sa fille que le père n'a pas le courage de venger. (Une leçon de courage). En général, la mère manifeste une affection plus profonde que le père pour ses enfants, ce que l'on constatera chez les mères de toute race (V. le conte du prince qui ne veut pas d'une femme niassée.—La lionne et le chasseur—Mamady le chasseur—La lionne et l'hyène).
Note 117: (retour) V. Bérenger-Féraud, op. cit. Amady NGoné et son fils.
Il semble résulter de certains contes; L'hyène, le lièvre et l'hippopotame (Goumbli-Goumbli-Niam), que les parents ont, comme la mère du Petit Poucet, une préférence pour le dernier-né.
L'exemple de fils ingrats envers leurs parents ne se rencontre que dans le conte de Bérenger-Féraud déjà cité. Les noirs n'ont guère hérité de l'irrespect de leur ancêtre Cham pour son père Noé. La voix du sang—cette voix du sang dont le mélodrame a tant abusé—parle éloquemment au coeur des jeunes noirs, si l'on en croit le conte intitulé «L'épreuve de la paternité», où les fils adultérins, bien qu'ignorant leur origine réelle, font franchir délibérément à leurs chevaux le corps du mari de leur mère, alors que les véritables fils se refusent à cette épreuve, malgré tous leurs efforts pour obéir à l'ordre formel de leur père.
Les contes d'orphelines et de marâtres témoignent aussi du profond amour filial des noirs. Voir encore le dévouement de la fille du massa se sacrifiant, dans le conte ainsi intitulé, pour garder le pouvoir à son père.
Cet amour des enfants est susceptible de s'atténuer sous l'influence de certaines considérations. Aussi NDar ne pardonne pas à sa mère de l'avoir abandonné et S.-G. Diêgui condamne le frère de son père à la mendicité après l'avoir réduit à la déchéance. Le lionceau (Le lionceau et l'enfant) tue sa mère pour venger celle de son camarade que la lionne a dévorée. Diéliman aussi tue sa mère pour sauver sa femme (La sorcière punie). Deux contes (Quels bons camarades! et Les deux intimes) nous montrent des fils aidant leurs camarades à tromper leur père et cela (dans le conte: Quels bons camarades!) avec leur propre mère.
Dans ces derniers contes, la puissance de l'amitié chez les noirs est fortement mise en relief. On pourrait dire que cette parenté d'élection qu'est l'amitié crée souvent des liens beaucoup plus solides que la parenté de sang.—Le titre de frère, donné à un camarade, caractérise l'amitié à son plus haut degré. Cela ne signifie pas cependant qu'entre frères il y ait une affection bien résistante. Le frère est représenté jaloux de son frère (Le joli fils du roi.—Les perfides conseillers). Souvent la soeur aînée abdique d'un coeur léger son rôle de protectrice d'un frère plus jeune (V. La revanche de l'orphelin).—Par contre, je citerai un conte dans lequel un frère montre un dévouement très grand à son cadet (V. L'ancêtre des griots).
Je ne déduirai pas de deux contes où les frères entretiennent des relations avec leurs soeurs que l'inceste soit chose courante parmi les noirs. Ce serait généraliser hâtivement (V. Bénipo et ses soeurs et l'Origine des pagnes). (En France le conte de Peau d'Âne nous représente bien un roi désireux d'épouser sa fille). Ce n'est pas qu'il n'existe des allégations en ce sens, mais affirmer n'est pas prouver.
De marâtre à enfants d'un premier lit il ne saurait y avoir d'affection. De très nombreux contes en témoignent et notamment ceux ci-après: Sambo et Dioummi—Le sounkala de Marama. Je n'en vois qu'un seul où une marâtre ait le beau rôle. C'est celui de La marâtre punie.
Le beau-père est, au contraire, généralement présenté sous le jour le plus favorable. Il montre autant de tendresse pour l'enfant du premier lit que pour ceux qu'il a eus de sa propre femme; souvent il n'est payé que d'ingratitude par son fils adoptif (V. Guéhuel et damel et le conte de B.-F. Kothi Barma).
Continuant cet examen rapide des sentiments familiaux des noirs, nous en venons à l'amour conjugal. Ici l'amour en général a des droits plus sérieux au qualificatif de désir qu'à l'épithète de platonique. Il y a pourtant dans la littérature indigène des histoires d'amour purement spirituel (V. en ce sens: Les inséparables,—La Mauresque,—Diadiâri et Maripoua [1ère partie],—Amadou Sêfa Niânyi118). On rapporte même des exemples de fidélité excessive: les amants fidèles, la femme d'Ibrahima (Ibrahima et les hafritt) qui attend son mari neuf ans mais finit tout de même par se remarier.
Note 118: (retour) Voir également B-F., Ballade de Diudi.
En revanche, les histoires de maris trompés sont innombrables. Le noir les prend gauloisement et considère que la jalousie est une maladie quelque peu ridicule puisqu'elle s'obstine à empêcher l'inévitable. Peut-être se console-t-il tout simplement, en raillant le voisin, d'une infortune à laquelle lui aussi n'échappera pas.
Il sait que toute précaution restera vaine (La précaution inutile), que jamais homme ne sera assez malin pour obliger sa femme à la fidélité, si roublard soit-il d'autre part; (V. L'hyène commissionnaire). Aussi la jalousie tragique semble-t-elle assez rare, si l'on en croit les contes, car je n'en vois qu'un seul où le désir exaspéré amène une tragédie domestique (V. B.-F., Le beau-frère coupable). Encore, dans ce conte, est-ce le beau-frère qui tue parce qu'il ne peut amener sa belle-soeur à céder à ses instances.
En général la femme inspire aux noirs aussi peu d'estime qu'elle leur fait, par contre, éprouver de désirs violents. Ils la tiennent pour bavarde et incapable de stabilité dans ses affections. Lui confie-t-on un secret, elle s'empresse de le trahir par étourderie ou par malignité (Guéhuel et damel—Le koutôrou porte-veine—Le riche et son fils—Malick-Sy)119. Dans le conte de Diadiâri et Maripoua, celle-ci, qui avait offert sa vie en sacrifice pour sauver Diadiâri, le trahit ensuite pour un amant qu'elle croit plus riche et tend à ce dernier l'arme qui doit tuer son mari. De même, Ashia trompe Amadou Sêfa, qui l'a sauvée du serpent, avec un amant qu'elle juge cependant inférieur à son mari, comme elle le lui exprime sans équivoque dans le cours du récit.
Note 119: (retour) Lanrezac (op. cit.).
De même, la femme cherche toujours à desservir ses co-épouses et même à les faire périr si cela lui est possible (v. La femme-biche.—La gourde.—Les trois femmes du sartyi.—L'hermaphrodite.—Takisé.—Les deux sinamousso.—Jalousie de co-épouse.—L'implacable créancier, etc., etc.). Après la mort de celle-ci, c'est sur les enfants de la co-épouse qu'elle se venge (v. les contes de marâtre cités plus haut).
De ce qui précède on peut conclure—ce que confirment les faits—que le noir possède, fortement accentué, le sentiment de la famille. Il aime sa mère et honore son père mais est moins fortement attaché à ses frère et soeur en ce sens que son affection pour ceux-ci peut plus aisément s'affaiblir par suite des constants froissements du contact quotidien. Quant aux questions d'intérêt c'est une cause de zizanie peu importante, étant donnée la constitution patriarcale de la famille indigène, où la qualité de chef est toujours déterminée par des règles précises.
Au point de vue désir sexuel, on pourrait croire le noir plus proche de la bestialité que le civilisé mais il n'y a qu'une différence d'épaisseur dans le vernis. D'après les contes, ce désir se manifeste avec violence chez le noir. Bilâli inspire un appétit si violent aux filles qu'il rencontre sur sa route qu'elles mettent à mort leurs parents pour lui ouvrir la route sur laquelle elles le suivront docilement 120. De son côté lui et son compagnon acceptent volontiers la mort en échange de la possession de femmes qu'ils désirent (v. Bilâli—L'homme au piti, etc.).
Note 120: (retour) Voir aussi le désir de la femme de Kélimabé (D.-Y) pour son beau-frère et aussi l'amour violent qu'inspire celui-ci à la fille d'un chef. V. le conte de B.-F.: Les deux amis peuhl.
Il est rare qu'une considération quelconque combatte l'effet de ce désir. Cependant un conte de B.-F.: Les deux amis peuhl, montre, par exception, le conflit du devoir et du désir et même le triomphe du devoir.
A côté du désir sexuel, il y a place pour l'amour véritable, né d'une émotion esthétique en présence de la beauté soit physique soit morale. La ligne de démarcation est malaisée parfois à tracer. Il semble pourtant que le sentiment soit pur encore dans le conte de Bala et Kounandi, dans Lansêni et Maryama (Barot) et dans Amadou Sêfa Niànyi. Chez Amadou Sêfa, il triomphe de l'infidélité d'Ashia et celle-ci reste pour lui une sorte de joyau qu'il enchâsse dans le précieux écrin d'une chaise d'or. Pour satisfaire ses moindres désirs, il envoie à la mort sans scrupule. Il ne lui demande que de rester belle. La Beauté lui tient lieu de toute autre vertu.
Sur la conception indigène de la beauté physique, les contes renferment peu de détails. On parle des pieds petits de S.-G. Diègui, mais sans commenter davantage. Dans le conte de Hammadi Diammaro, le conteur, sur mon invitation, a décrit les perfections d'une femme telle qu'elle devrait être à son sens pour être tenue pour jolie121. Il est délicat d'insister en pareille matière. Le conteur, pour flatter l'Européen, prendrait comme type de la beauté pure les traits de la race blanche.
Note 121: (retour) Voir également Le mariage de Niandou.
Ce ne serait donc que sous les plus expresses réserves que j'accepterais les indications du Dr Barot, ainsi formulées dans sa brochure «L'Ame soudanaise»:
«Il m'est arrivé personnellement d'interroger souvent les Noirs. Chez nous ils préfèrent les hommes grands à nez droit, portant la barbe, noire de préférence. Ils admirent beaucoup nos cheveux lisses. Ils se moquent de nos pieds rétrécis déformés par les chaussures; les yeux bleus leur plaisent davantage122. Chez eux ils regardent comme les plus beaux et les plus belles ceux dont les traits du visage et la couleur de la peau se rapprochent le plus de la race blanche».
Note 122: (retour) Je ne serais pas surpris que ces éloges correspondent au signalement de l'interrogateur.
Une seule certitude ressort, à ce point de vue, des contes que je connais, c'est que la marque cicatricielle, la balafre faciale, en quoi nous avons tendance à voir un ornement, ne présente pas d'attrait pour les noirs qui la considéreraient au contraire comme disgracieuse, s'il faut en juger par les contes, très nombreux et d'origines très diverses, où jeunes filles et jeunes gens recherchent, pour l'épouser, un jeune homme ou une jeune fille qui ne soit pas défiguré par des marques de cette nature (v. La femme de l'ogre,—Le boa marié,—L'anguille et l'homme au canari,—Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée).
Amitié.—Le noir apporte à l'amitié une ardeur excessive et rendrait aisément des points à Oreste et Pylade, à Nysus et Euryale. Cette amitié va jusqu'à des extrémités qui peuvent nous choquer, à moins qu'elles ne nous paraissent héroïques... d'un héroïsme que nous ne serions pourtant guère tentés d'imiter. Le cas de ces fils sacrifiant l'honneur de leur père à la passion de leur intime ami (Quels bons camarades! Les deux intimes), du lionceau tuant sa mère pour venger celle de son ami, de Bassirou oubliant qu'Ismaïla a tué le fils d'un ami par rage de voir la mère de celui-ci résister à sa convoitise (Bassirou et Ismaïla), de ce peuhl qui, pour sauver son ami mourant de désir, lui cède sa propre femme123, tout cela montre que la fraternité d'élection inspire des sentiments aussi forts pour le moins que la fraternité du sang.
Il est bon de noter en passant que l'histoire de Mafal, dans Bérenger-Féraud, témoigne d'un certain scepticisme quant au dévouement des amis dans l'adversité124. On se rappellera aussi le dicton de Kothi Barma dans le conte de Bérenger-Féraud. «On a parfois un ami, on n'en a jamais plusieurs» (cf. le conte de L'hyène et l'homme son compère).
Note 123: (retour) Cf. les contes de B.-F., Les deux amis peuhl, et celui de la coquette où se trouve un trait de l'histoire de Damon et Pythias (Les deux amis brouillés par une maîtresse).
Note 124: (retour) Noter la ressemblance de cette histoire avec Timon le Misanthrope.
2º Idées religieuses.—Sociabilité.—Si nous écartons d'emblée les contes—relativement peu nombreux dans ce recueil—d'inspiration musulmane, on trouvera peu d'indications sur les idées religieuses des noirs.
Le dieu des Gourmantié: Outênou est, comme son confrère Ouinndé, dieu des Môssi, un potentat assez bénin qui philosophe, par le truchement de ses envoyés, avec les serviteurs plus ou moins sincères d'Allah, son concurrent envahissant. Quant à NGouala (ou Nouala), sorte d'Allah déformé à l'usage des Bambara fétichistes évoluant vers le monothéisme, c'est, lui aussi, une personnalité pleine de «bonace», un roi d'Yvetot, parfois à court d'argent, qui se voit obligé d'avoir recours aux humains de temps à autre quand l'arrivée d'hôtes inattendus ou la mort de sa belle-mère lui occasionnent des dépenses inaccoutumées.
Outênou connaît les faiblesses humaines; comme juge, il frôle, et de très près, la prévarication. Aussi serait-il mal venu à prêcher l'intégrité aux hommes. (V. Les méfaits de Fountinndouha où il donne raison à un sacripant, celui-ci lui ayant promis comme épices un don de trois idiots).
Tous ces dieux sont faits à l'image des petits potentats locaux, ce qui donnerait à penser que ces derniers ne furent pas toujours de si odieux tyrans qu'on les a représentés.
Ici, comme partout, l'anthropomorphisme se manifeste et les dieux sont faits à l'image des plus puissants des hommes dans une société où la puissance fut initialement la plus respectée des qualités.
Le noir se gausse, à l'occasion, des mômeries des hypocrites (V. Outênou et le marabout et Le boeuf marchand de grigris) 125. Il ne méconnaît pas le parti fructueux que tirent les marabouts et prêtres de toute sorte des sentiments religieux des naïfs... ce qui ne l'empêche pas, à l'occasion, de tomber dans leurs filets.
Note 125: (retour) Faidherbe, Le Sénégal.
Il semble qu'il y ait dans quelques contes des traces de dendrolâtrie ou culte primitif des arbres. V. à ce sujet le conte de NMolo Diâra où celui-ci sacrifie un mouton au baobab. V. aussi le conte d'Amady Sy et ce qu'il y est dit des arbres prophétiques de Sendêbou, qui approuvent ou désapprouvent l'élection des nouveaux chefs et annoncent à l'almamy sa mort ou sa guérison en cas de maladie.
Il y a lieu aussi de noter quelques manifestations de patriotisme ou, plus exactement, de solidarité raciale. Le noir a, en premier lieu, la fierté de son village natal et en éprouve la nostalgie quand il en est éloigné. Ce patriotisme de clocher, si naturel à l'homme, se manifeste dans le conte du Courage mis à l'épreuve. Le kitâdo, qui n'a plus de parents dans son village d'où on l'a chassé, regrette pourtant d'en être éloigné.
Cette idée prend rarement une plus grande extension pour devenir un sentiment s'apparentant au patriotisme. Quand le fait se produit, quand il y a, comme dans l'histoire de Yamadou Hâvé, un acte de dévouement à la race, ce dévouement-là n'a qu'un rapport relatif avec celui d'un Décius et d'un Winkelried se vouant à la mort pour assurer la victoire de leurs compatriotes. C'est un marché où Yamadou stipule, en échange du sacrifice de sa vie, le pouvoir pour ses descendants et tous les avantages qu'il peut obtenir. C'est encore le cas, quoique à un moindre degré, puisqu'elle a déjà le pouvoir de fait, pour le dévouement de la reine Aoura Pokou sacrifiant son fils au fleuve Comoé dans le conte rapporté par Delafosse.
Quant à la fille du massa, dans le conte de ce nom elle se sacrifie pour son père plutôt que pour sa race.
Esprit d'association.—Le noir a-t-il tendance à s'associer en vue d'un but à atteindre? Il semble assez sceptique quant aux avantages qui peuvent résulter de la mise en commun de l'effort. Son bon sens et son esprit d'observation lui ont démontré que si l'union fait la force, elle fait la force surtout du plus roublard des membres de l'association. Dans les contes où il s'agit d'association, on voit presque toujours les associés naïfs roulés éhontément. Dans les fables, cette malchance de l'un des associés est constante et l'associé qui ne retire de son association que des désavantages s'appelle l'hyène. L'autre est le lièvre. La moralité semble donc ici: Ne vous associez à quelqu'un que si vous avez la rouerie du lièvre.
Si l'association produit ses effets utiles quelquefois, c'est dans des contes où l'imagination cherche moins à serrer la réalité que dans les fables126 (au point de vue de l'action, sinon des personnages). Voir en ce sens, Les dons merveilleux du guinnârou. Mais il y a des contes, au moins aussi nombreux, où l'association profite à un seul qui rémunère peu généreusement ses associés eu égard aux risques courus (V. Les six compagnons,—Ntyi vainqueur du boa, etc., etc.).
Dévouement au maître.—Les sentiments d'affection qu'un maître peut inspirer à son serviteur vont-ils, de la part de ce dernier, jusqu'au sacrifice de soi-même? Il n'en est pas d'exemple. Sans doute les captifs de la mère de Samba Guélâdio Diêgui lui donnent tout le mil qu'ils ont glané et se contentent d'herbes et de feuilles d'arbre pour leur propre nourriture—sacrifice digne d'être pris en considération de la part de gens qui traitent dédaigneusement ceux des autres races de mangeurs d'herbe127—mais on ne verra pas d'exemples analogues à ceux du fidèle Jean ou d'Henri-au-coeur-cerclé-de-fer dans les contes allemands128.
Note 126: (retour) Les merveilleux Soudanais (Lanrezac).
Note 127: (retour) Les Peuhl.
Note 128: (retour) Der treue Johannes; Der eiserne Heinrich.
Certains captifs ont cependant une très forte affection pour leurs maîtres puisqu'ils mettent le souci de l'honneur de ceux-ci au-dessus du désir de leur plaire. Sévi Malallaya (conte de S.-G. Diêgui) et Albarka Babata (conte des Sorkos, Desplagnes, op. cit.) reprochent à leur maîtres leur inaction. Voir aussi le conte du làri reconnaissant, fidèle à son maître dans le malheur, conformément au proverbe bambara que l'on doit boire de l'infusion amère de cailcédrat avec celui qui vous a fait boire jadis de son eau miellée.
Reconnaissance.—Les noirs apprécient la beauté morale de la reconnaissance, mais ne croient pas outre mesure à la fréquence de sa mise en pratique. Ils représentent volontiers l'homme comme l'ingrat par excellence (V. Ingratitude,—Les obligés ingrats de NGouala—Mâdiou le charitable 129).
Note 129: (retour) Voir aussi Mgr Bazin, Le caïman. Arcin, L'homme, le lapin et le caïman. La phrase adressée à l'homme: «Si vous n'étiez pas si ingrats, je ferais ceci pour toi» revient constamment dans les contes. V. La femme enceinte.
Molo et S.-G. Diêgui témoignent une médiocre reconnaissance aux animaux qui leur ont donné leurs talismans. L'un et l'autre tuent leur bienfaiteur. Il est vrai qu'ils n'agissent ainsi que pour empêcher que pareil don soit fait à quelque autre homme. C'est une explication, mais pas une excuse. De même encore les frères de Hammadi Bitâra (conte de Fatouma Siguinné) essaient de faire périr le frère qui les a sauvés.
Il y a d'ailleurs des contes où des animaux, et même des hommes, se montrent reconnaissants envers qui les a obligés (V. Ingratitude—Le lâri reconnaissant130—La protection des djihon, etc.).
Note 130: (retour) Voir aussi Contes des Gow: l'éléphante de Sanou Mandigné.
Magnanimité.—Les noirs comprennent la magnanimité et admirent l'effort auquel elle oblige celui qui pardonne une offense. S'il y a, dans leurs contes, des récits dont un ressentiment, souvent féroce131, fait le fond, il s'en trouve beaucoup aussi où l'offensé oublie son ressentiment, telle l'orpheline pardonnant à sa marâtre (La marâtre punie), le pauvre pardonnant au fils de roi (D'où vient le soleil). V. encore: Une leçon du bonté,—Les deux Ntyi—Bassirou et Ismaïla. Chez les fétichistes surtout on constate une certaine facilité à oublier les injures, tandis que le pieux NDar, envoyé d'Allah, ne pardonne pas à sa mère et que S.-G. Diêgui, croyant, n'oublie qu'à demi les mauvais procédés de Konkobo Moussa à son endroit, non plus que ceux du tounka envers sa mère.
Note 131: (retour) Voir: Celui qui avait reçu le sommeil en partage.(B.-F.).
Compassion.—L'indigène n'a pas de pitié pour les infirmes, peut-être parce que, sa sensibilité physique étant peu développée, il ne sent pas toute l'horreur de leur sort. Maintes fois j'ai vu mes porteurs se gausser au passage des aveugles et se pâmer aux cris inarticulés des muets ou au gambillement des boiteux. A ce point de vue, ils sont inférieurs aux blancs, non par la sensibilité, mais par la compréhension de la souffrance. Cela est tellement probable que, pour certaines misères, celle par exemple des orphelins que tourmente une marâtre, ils sont pleins d'une pitié attendrie, comme le montrent les nombreux contes imaginés sur ce thème.
Hospitalité.—Générosité.—Les indigènes ont-ils le sens de l'hospitalité et de la générosité sans arrière-pensée? J'ai tendance à croire que, dans les manifestations apparentes de ces sentiments chez eux, il y a plus d'ostentation que de bienveillance, instinctive ou réfléchie. On peut cependant invoquer à l'appui de l'opinion contraire l'antipathie violente dont ils témoignent contre l'avarice. Ils criblent ce vice de sarcasmes dans un certain nombre de contes, parmi lesquels je citerai: L'avare et l'étranger et Ybilis.
Peut-être, il est vrai, ces sarcasmes ont-ils pour but de stimuler la vanité de ceux qui font passer leur intérêt propre avant leur amour-propre. Peut-être la gloriole des uns joue-t-elle de la fausse honte des autres pour les amener à ne rien conserver pour soi. Cette explication me semblerait plausible si les contes sont, dans leurs premières conception et forme, l'oeuvre de ces parasites qu'on nomme griots.
Respect pour les vieillards.—Le noir respecte les vieillards en général parce qu'il y retrouve l'image de son père et de sa mère, soit dans le présent, soit dans l'avenir. De plus, il considère en eux l'expérience acquise qui confère à ceux-ci une force morale rehaussant singulièrement le prestige qu'ils ont pu perdre du fait de leur affaiblissement physique (V. à ce sujet le conte de La femme fatale).
Pitié.—Envers les animaux, les indigènes ne manifestent guère de pitié. Ils soignent ceux qui leur sont utiles et dont la perte leur occasionnerait un remplacement onéreux, mais ils ne les aiment qu'en raison du parti qu'ils en tirent132. Les Peuhl prennent soin de leurs boeufs autant que des membres de leur propre famille, sinon davantage. Les Torodo, notamment, aiment leur cheval jusqu'à lui donner un nom comme à une personne. Quand au chien, on le considère comme gardien de la maison et comme un protecteur contre les méfaits des guinné, (V. Le chien de Dyinamoussa,—Le canari merveilleux) mais on ne lui témoigne pas d'affection véritable.
Note 132: (retour) V. B.-F., Le cavalier qui soignait mal son cheval.
Dans un seul conte on voit l'attachement désintéressé à un animal: l'affection maternelle d'une vieille pour son taureau. (V. Takisé, le taureau de la vieille).
Quant aux captifs, on les tient pour des gens de caste inférieure avec lesquels il est déshonorant de s'unir. C'est ainsi que S.-G. Diêgui veut se suicider à cause du mariage de sa mère avec le captif Barka. Cependant il semble résulter des contes que, loin de refuser aux fils, nés de captifs et d'hommes libres, l'intelligence et les qualités de coeur, on les oppose souvent, et à leur avantage, aux enfants issus de parents libres l'un et l'autre.
Orgueil.—L'orgueil est le défaut le plus évident des noirs. C'est le premier dont on se rende compte d'abord et c'est par l'orgueil qu'on tient le plus sûrement ceux-ci. Le lièvre, ce psychologue avisé, n'ignore pas que l'orgueil est le plus grand ressort des êtres pensants et il en joue magistralement vis-à-vis de ses dupes. (Voir les contes du Grigri de malice, de La vache de brousse, etc., etc.).
Sens de l'ordre et de la discipline.—La plupart des noirs, ceux du moins qui se sont constitués en société, ont le sens de l'ordre et, pour obtenir qu'il règne dans leurs groupements, ils s'astreignent sans difficulté à l'obéissance. Voyez les Diolof choisissant Diâdiane pour chef parce qu'il a su faire un partage juste du produit de leur pêche entre de petits pêcheurs133 et, par là, empêcher le retour des contestations quotidiennes auxquelles ce partage donnait lieu Auparavant.
Note 133: (retour) V. Diâdiane NDiaye et la légende rapportée par B.-F.
Idées.—Si, de l'étude des sentiments, nous passons à celle des idées, nous trouverons encore dans les contes des indications utiles à recueillir.
Le noir—ceci résulte de sa littérature même—voit à l'existence divers buts, presque tous matériels d'ailleurs: La conquête du pouvoir, celle de la fortune, celle de la femme désirée. Le quatrième but répond à ses instincts de vanité: c'est la conquête de la considération134.
Note 134: (retour) Voir à ce sujet les demandes formulées dans le conte de Mâdiou le charitable.
Pour atteindre ces buts divers, le noir sacrifiera tout, même sa vie qu'il considère comme chose négligeable, car il ne voit au delà de la vie que ce pis-aller peu effrayant: le néant. Même islamisé, il ne semble guère croire à une vie future ou, s'il y croit, c'est avec l'espoir de racheter, grâce à quelques bonnes oeuvres de la dernière heure, tous les méfaits, petits et gros, qu'il aura pu commettre au cours de son existence.
Ce mépris de la vie est facile à constater dans les contes. Voyez avec quelle indifférence le conteur narre la mort des porteurs de mauvaises nouvelles (S.-G. Diêgui). Un coup de poing de Birama et c'est fini. Le narrateur ne s'attarde pas pour si peu. S'indigner, s'attendrir même, il n'y songe pas. La contrariété que ces courriers fâcheux causent à leur maître légitime justifie ce geste brutal et de si peu de conséquences. D'ailleurs, en ce pays, on a si souvent la mort sous les yeux qu'on se familiarise avec l'idée d'une fin définitive. L'Européen comme les noirs.
Dans le conte de Bilâli encore, deux des personnages, Bilâli et Sanio, promettent leur vie contre la possession éphémère de la femme désirée; un troisième fait cet échange contre des boeufs et un beau cheval. Ils acceptent que leur vie soit courte, sous condition qu'elle soit bonne.
Cette façon d'envisager l'existence prouve une bien faible foi en l'Au-Delà. Et en effet la conception de la vie reste profondément matérialiste malgré tous les enseignements de l'Islam. Il s'agit donc de réaliser la plus grande somme de jouissances en ce monde et les moyens dont on usera pour y parvenir constitueront les deux grandes vertus que le noir prise par dessus tout: le courage et la ruse.
Le courage est donc apprécié grandement et les braves sont honorés par les guinné eux-mêmes. (V. en ce sens contes du Guinné altéré)—de S.-G. Diêgui—d'Hdi Diammaro—La lionne coiffeuse, etc. Mais comme le courage n'est souvent qu'une force aveugle et incapable de tirer parti de ses ressources, l'admiration des noirs place la ruse encore bien au-dessus de lui. Aussi le héros de la vie pratique est-il le lièvre, symbole de l'homme avisé, ou bien encore des individus d'une honnêteté plus que douteuse mais débrouillards comme MBaye Poullo, NMolo Diâra, Féré (du Fils adoptif du guinnârou).
Sans doute le héros principal du conte—littérature de passe-temps—est l'homme courageux; mais celui des fables—littérature d'enseignement pratique (de fait plus encore que d'intention)—est le personnage roublard qui, malgré son peu de moyens physiques, arrive à ses fins et triomphe constamment de la force brutale.
Ceci ne veut pas dire que le noir refuse son admiration—toute platonique—aux qualités que toutes les races humaines s'accordent à honorer, sinon à mettre en pratique. Il leur donne volontiers cette satisfaction dont se paie la vanité de bon nombre d'humains.
Ainsi le conte, et même la fable, honorent le respect de la parole donnée (Le roi et le lépreux)135. Ils flétrissent l'envie (Sambo et Dioummi,—Les deux Ntyi), l'avarice (Les deux Ntyi). Ils raillent les fanfaronnades des hâbleurs (V. Les six géants et leur mère,—La fanfaronnade,—Hâbleurs bambara,—A la recherche de son pareil, etc.) Ils conseillent la modération dans les ambitions et désirs de toute sorte. C'est ainsi que ceux qui prétendent trouver chez leur future épouse des qualités peu communes (ce que symbolise peut-être l'idée de la personne sans balafres se voient punis de leur excessive prétention) par les défauts moraux, contre-partie de la perfection physique (Voir tous les contes relatifs aux marques cicatricielles).
Note 135: (retour) Noter que ce respect ne va pas jusqu'à engendrer des actions dans le genre de celles de Régulus ou de Porcon de la Babinais, sauf peut-être dans le conte de Bérenger-Féraud (Les deux amis brouillés par leur maîtresse) qui rappelle dans sa dernière partie l'histoire de Damon et Pythias.
Les contes et fables blâment encore la goinfrerie et l'intempérance (V. L'ivresse de l'hyène, etc.). Ils prônent la discrétion, parfois même aux dépens de la franchise, car la vérité n'est pas toujours bonne à dire et mieux vaut la taire quand elle est trop désagréable à entendre. (V. Hammat et Mandiaye.) Ils montrent la complaisance et la courtoisie récompensées (Voir la femme fatale,—Hdi Diammaro, etc.).
De même ils sont sévères pour l'intempérance de langue (V. Le sounkala de Marama,—Orpheline de mère,—Hammat et Mandiaye,—Le canari merveilleux)136, mais moins au point de vue moral qu'au point de vue pratique. Ici le noir raille plus qu'il ne morigène. On ne trouve pas chez le noir: