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Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I cover

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

Chapter 130: LIVRE SECOND
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About This Book

A collection of candid, digressive essays in which the writer examines himself and humanity, moving between personal anecdote, classical learning, and philosophical reflection. Topics range across moral judgment, education, custom, the variability of human behavior, death, friendship, and the limits of knowledge. The prose is conversational and exploratory, often self-questioning and skeptical, favoring observation and paradox over systematic argument. Short chapters and frequent digressions create a mosaic of insights that invites readers to reflect on their own habits, prejudices, and the perennial facets of human experience.

On ne devrait jamais mêler la théologie aux discussions philosophiques.—J'ai aussi entendu, en ces temps-ci, se plaindre de ce que certains ouvrages traitent de sujets exclusivement littéraires ou philosophiques, sans mélange de théologie. Cette manière de faire peut, au contraire, parfaitement se soutenir; et on peut dire à l'appui: Qu'il est préférable que la doctrine divine, en souveraine qui domine tout, ait un rang à part. Là où il en est question, il convient qu'elle soit le sujet principal et non reléguée au second plan, venant simplement à l'appui de la thèse qu'on développe. Si on se trouve avoir besoin d'exemples, on peut les emprunter à la grammaire, à la rhétorique, à la logique, ou encore aux pièces jouées dans les théâtres, aux jeux, aux spectacles publics, plutôt que de recourir à ceux dont les textes sacrés nous fournissent la matière. Il est plus respectueux, et cela témoigne de plus de vénération, de traiter à part et dans le style qui leur est propre, les sujets qui se rapportent à Dieu, qu'incidemment dans des ouvrages ayant trait à des questions profanes. Écrire sur les choses sacrées, dans le style dont tout le monde fait usage, est une faute que commettent les théologiens, plus que n'a lieu cette autre qui amène les gens de lettres à trop peu emprunter le style de la théologie. La philosophie, dit S. Chrysostome, est depuis longtemps bannie des études théologiques, comme un accessoire inutile; elle est même considérée comme indigne de jeter en passant un regard sur le sanctuaire où sont en dépôt les dogmes sacrés de la doctrine céleste. Le langage commun à tout le monde a des formes moins bien choisies, qui font qu'il ne saurait être employé à exprimer d'une manière suffisamment digne la majesté royale de la parole sacrée. Pour moi, je lui laisse qualifier, selon son expression, de termes peu orthodoxes ceux tels que: Fortune, Destinée, Accident, Bonheur, Malheur, Dieux et autres dont je me sers; il est vrai que les sujets fantaisistes que je traite, je les considère chacun isolément et les envisage uniquement au point de vue de ce bas monde, à ma manière et non comme fixés et réglés d'ores et déjà par la loi divine, auquel cas, ni doute, ni discussion ne seraient plus permis; c'est ma façon de voir que j'émets et non un article de foi que je conteste; je raisonne suivant ce qui me vient à l'esprit et non sur ce qui entre dans mes croyances religieuses; j'en cause comme un laïque et non comme un clerc, sans jamais cependant que cela porte atteinte à la religion, tels les enfants qui produisent des devoirs servant à leur instruction et non à celle de ceux qui les instruisent.—Peut-être dira-t-on, non sans apparence de raison, qu'il serait utile et parfaitement justifié d'interdire à quiconque, dont ce n'est pas la profession expresse, de se mêler d'écrire sur la religion, même en y apportant une grande discrétion, et que, personnellement, je ferai mieux de m'en taire.

Le nom de Dieu ne devrait être invoqué que dans un sentiment de piété.—On m'a dit que ceux qui se sont séparés de l'Église défendent, eux aussi, de se servir du nom de Dieu, dans les rapports qu'ils ont entre eux dans la vie ordinaire; et qu'ils ne veulent pas non plus qu'on en use en manière d'interjection ou d'exclamation, qu'on l'invoque en témoignage ou qu'on le prenne pour terme de comparaison. Je trouve qu'en cela ils ont raison et que, chaque fois que nous invoquons Dieu dans nos propos et pour nos affaires, il faut que ce soit sérieusement et dans un motif de piété.

Abus qu'on fait de la prière.—Il y a, ce me semble, dans Xénophon, un passage où il expose que nous devrions prier Dieu plus rarement qu'on n'a coutume, d'autant qu'il ne nous est pas aisé de faire que notre âme soit si souvent en cet état de calme, de pureté et de dévotion qui convient en pareil cas; où, faute de quoi, nos prières non seulement sont vaines et inutiles, mais encore vicieuses: «Pardonnez-nous, disons-nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés»; qu'est-ce que cela signifie, sinon que nous offrons à Dieu notre âme exempte de vengeance et de rancune? Et cependant combien de fois n'invoquons-nous pas Dieu et son aide pour l'associer à nos fautes, le conviant à faire ce qui est injuste, «demandant des choses que vous ne pouvez confier aux dieux, qu'en les prenant à part (Perse)». L'avare prie pour la conservation illusoire et superflue de ses trésors; l'ambitieux, pour que Dieu lui procure la victoire et que la fortune lui demeure fidèle; le voleur l'appelle à lui pour surmonter les mauvaises chances et les difficultés qui peuvent se mettre en travers de ses méchants desseins, ou le remercie de la facilité avec laquelle il a pu égorger un passant. Au pied même de la maison que ces chenapans vont escalader ou faire sauter, ils prient tandis que leur intention et leur espérance sont tout à la cruauté, à la luxure et à l'avarice: «Dis à Staius ce que tu voudrais obtenir de Jupiter, Staius s'écriera: «Oh, Jupiter, ô bon Jupiter, peut-on t'adresser de telles demandes!» quant à Jupiter, il répondra de même façon (Perse).»

Marguerite, reine de Navarre, conte qu'un jeune prince, qu'elle ne nomme pas, mais que ses hauts faits ont assez fait connaître, allant à un rendez-vous d'amour et coucher avec la femme d'un avocat de Paris, son chemin passant près d'une église, ne manquait jamais, quand, allant chez sa maîtresse ou en revenant, il passait près de ce sanctuaire, d'y faire ses prières et ses oraisons; je vous laisse à juger ce qu'il pouvait bien demander à Dieu, avec les idées que sa bonne fortune lui mettait en tête. La reine cite cependant ce fait comme un témoignage de grande dévotion; c'est là une preuve, qui du reste n'est pas la seule, qui fait ressortir que les femmes ne sont guère propres à traiter les questions se rapportant à la théologie.

Que de choses on demande à Dieu qu'on n'oserait lui demander en public et à haute voix.—La vraie prière et notre réconciliation avec Dieu telle que la comprend la religion, ne peut guère être le fait d'une âme impure et soumise quand même à la domination du Démon. Celui qui réclame l'assistance de Dieu, quand il est dans la voie du vice, fait comme le brigand de profession qui appellerait la justice à son aide, ou comme ceux invoquant le nom de Dieu, en portant un faux témoignage.—«Nous murmurons à voix basse des prières criminelles (Lucain).» Peu d'hommes oseraient émettre en public les demandes qu'ils adressent en secret à Dieu: «Il ne serait pas facile de proscrire des temples la prière faite à voix basse, peu nombreux sont ceux en état d'exprimer leurs vœux à haute voix (Perse).» C'est la raison pour laquelle les Pythagoriciens voulaient que les prières fussent faites en public et entendues de tous, afin qu'on ne demandât pas des choses indécentes et injustes, comme celui qui «disait clairement et à haute voix: «Apollon!» puis ajoutait tout bas, remuant à peine les lèvres de peur d'être entendu: «Belle Laverne, donne-moi les moyens de tromper et de passer pour un homme de bien; couvre mes fautes du voile de la nuit et mes larcins d'un nuage (Horace).»

Les dieux punirent sévèrement, en y donnant satisfaction, les vœux contraires à la nature exprimés par Œdipe. Il avait demandé dans ses prières que le sort des armes décidât entre ses enfants à qui lui succéderait sur le trône de Thèbes et fut assez malheureux pour se voir exaucé. Il ne faut pas demander que les choses arrivent suivant ce que nous voulons, mais suivant ce que nous commande la prudence.

On dirait que pour beaucoup, la prière n'est qu'une sorte de formule cabalistique pouvant faciliter l'accomplissement de nos désirs.—Il semble, en vérité, que nous usons de la prière comme d'un langage cabalistique, comme font ceux qui emploient la parole sacrée de Dieu dans leurs opérations de sorcellerie et de magie, et que nous nous tenions pour assurés que ses effets dépendent de sa contexture, de l'inflexion de notre voix, des mots employés ou de notre attitude. L'âme pleine de concupiscences, n'ayant ni repentir ni désir de réconciliation avec Dieu, nous allons à lui, répétant des paroles que notre mémoire dicte à notre langue, et croyons cela une expiation suffisante de nos fautes.—Rien n'est si aisé, si doux, si conciliant que la loi divine; elle nous appelle à elle, quelque enclin à commettre des fautes et quelque détestables que nous soyons; elle nous tend les bras et nous reçoit en son sein, si vilains, si souillés d'ordures et de boue que nous soyons et que nous puissions le devenir, mais encore faut-il être reconnaissant du pardon qui nous est accordé et au moins, sur le moment où nous nous adressons à elle, être désolés de nos fautes et détester les passions qui nous ont portés à l'offenser. Ni les dieux, ni les gens de bien, dit Platon, n'acceptent le présent que leur offre un méchant. «La main innocente qui touche l'autel, apaise aussi sûrement les dieux irrités, avec un simple gâteau de fleur de farine et quelques grains de sel, qu'en immolant de riches victimes (Horace).»

CHAPITRE LVII.    (ORIGINAL LIV. I, CH. LVII.)
De l'âge.

Qu'entend-on par durée naturelle de la vie de l'homme.—Je ne puis admettre la façon dont nous établissons la durée de la vie. Je vois les sages lui assigner une limite beaucoup moindre qu'on ne le fait communément. «Hé quoi! dit Caton le jeune à ceux qui cherchent à le détourner de se donner la mort, à l'âge où je suis arrivé, peut-on me reprocher de renoncer prématurément à la vie?» Il n'avait que quarante-huit ans, et estimait que c'était là un âge déjà bien mûr et bien avancé, étant donné combien peu d'hommes y atteignent.—Ceux qui parlent de je ne sais quelle durée, qu'ils qualifient de naturelle, qu'ils assignent à la vie, la portent à quelques années au delà de cet âge. Leur dire serait admissible, s'il existait un privilège qui les mît à l'abri des accidents, en si grand nombre, auxquels chacun de nous est naturellement exposé et qui peuvent interrompre cette durée qu'ils se flattent de pouvoir atteindre. Mais c'est de la rêverie pure que de croire qu'on peut mourir de l'épuisement de nos forces amené par une extrême vieillesse et déterminer d'après cela la durée de la vie, attendu que ce genre de mort est le plus rare de tous, celui qui se produit le moins. C'est lui seul que nous appelons naturel, comme s'il était contraire à la nature de voir un homme se rompre le cou dans une chute, se noyer dans un naufrage, être emporté par la peste ou par une pleurésie, comme si nous ne nous trouvions pas constamment, dans la vie ordinaire, en but à ces accidents multiples. Ne nous leurrons pas de beaux mots; n'appelons pas naturel ce qui n'est qu'une exception et conservons ce qualificatif pour ce qui est général, commun, universel.

Mourir de vieillesse n'est pas un genre de mort plus naturel qu'un autre.—Mourir de vieillesse est une mort qui se produit rarement, qui est singulière, extraordinaire et par suite beaucoup moins naturelle que toute autre; c'est celle qui nous attend en dernier lieu, quand nous sommes à la limite extrême de l'existence; plus elle est loin de nous, moins nous sommes en droit de l'espérer. C'est bien effectivement la limite au delà de laquelle nous n'irons pas et que la nature nous a fixée, comme ne devant pas être dépassée; mais c'est une faveur bien exceptionnelle de sa part de nous faire vivre jusque-là; c'est un privilège qu'elle ne concède guère dans l'espace de deux ou trois siècles qu'à un seul d'entre nous, le préservant des afflictions et difficultés si nombreuses semées sur le parcours d'une aussi longue carrière. Aussi mon opinion est-elle de regarder l'âge auquel je suis arrivé, comme un âge que peu de gens atteignent. Puisque dans les conditions ordinaires, l'homme ne vit pas jusque-là, c'est que déjà nous sommes au delà du terme assigné; et ces limites habituelles qui donnent de fait la mesure exacte de la vie étant dépassées, nous ne devons pas espérer aller au delà; par cela même que nous avons échappé à la mort en tant d'occasions qui ont été fatales à tant de monde, il nous faut reconnaître qu'une fortune si extraordinaire, qui nous conserve ainsi à la vie à l'encontre de ce qui est la règle commune, ne saurait se prolonger beaucoup.

C'est un vice des lois d'avoir retardé jusqu'à vingt-cinq ans l'âge auquel il est permis de gérer soi-même ses affaires.—C'est une erreur des lois elles-mêmes, d'avoir imaginé, bien à tort, qu'un homme n'est capable de gérer ses biens qu'à partir de vingt-cinq ans, et de faire qu'à peine avant cet âge il soit libre de donner à sa vie telle direction qui lui convient. Auguste réduisit de cinq ans l'âge auquel les anciennes ordonnances romaines autorisaient l'accession aux charges de la magistrature, que l'on put dès lors exercer à trente ans. Servius Tullius avait dispensé du service militaire les chevaliers qui avaient dépassé quarante-sept ans, Auguste les en libéra après quarante-cinq; il ne me semble pas qu'il ait admis les autres à la retraite avant cinquante-cinq à soixante. Je serais d'avis qu'on nous maintînt dans nos charges et emplois autant que cela se peut sans que l'intérêt public en soit compromis; mais je trouve, d'autre part, que c'est une faute de ne pas nous y admettre plus tôt: et lui qui, à dix-neuf ans, présidait sans contrôle aux destinées du monde, trouvait nécessaire qu'il fallût être âgé de trente ans pour décider de l'emplacement d'une gouttière.

Quant à moi, je pense qu'à vingt ans nos âmes ont acquis tout leur développement, sont ce qu'elles seront et laissent voir tout ce dont elles seront capables. Jamais âme qui à cet âge n'a pas donné un gage bien évident de sa force, n'en a plus tard donné de preuve. Les qualités et les vertus qui sont dans notre nature ont déjà, à ce moment ou jamais, montré ce qu'elles ont de vigoureux et de beau: «Si l'épine ne pique pas en naissant, à peine piquera-t-elle jamais», dit-on dans le Dauphiné.

Un bien plus grand nombre d'hommes se sont distingués par de belles actions avant leur trentième année, qu'après.—De toutes les belles actions humaines quelles qu'elles soient, dont j'ai connaissance, j'estime que soit dans les siècles passés, soit dans le siècle actuel, le plus grand nombre s'est accompli plutôt avant l'âge de trente ans qu'après, souvent même à ne considérer que celles provenant du fait d'un même homme. N'est-on pas fondé à l'affirmer en toute certitude, en ce qui concerne Annibal et Scipion son redoutable adversaire? Pour tous deux, la plus belle moitié de leur vie s'est passée dans le rayonnement de la gloire acquise en leur jeunesse; postérieurement, comparés aux autres, ce sont toujours de grands hommes, mais il n'en est plus de même quand on les compare à eux-mêmes.—Pour moi, je tiens pour certain que depuis cet âge, mon esprit et mon corps ont plutôt diminué qu'augmenté en force et en lucidité, plutôt reculé que progressé. Il est possible que chez ceux qui emploient bien leur temps, le savoir et l'expérience croissent avec les années; mais la vivacité, la promptitude, la fermeté et les autres parties intégrantes de nous-mêmes, physiques ou morales, les plus importantes et les plus essentielles se fanent et perdent leur énergie. «Lorsque le corps s'est affaissé sous le poids des ans, et que les ressorts de la machine épuisée sont usés, le jugement s'oblitère, l'esprit s'obscurcit et la langue délire (Lucrèce).»

La vieillesse arrive promptement, aussi ne faudrait-il donner à l'apprentissage de la vie que le temps strictement nécessaire.—Tantôt c'est le corps qui cède le premier à la vieillesse, parfois aussi c'est l'âme. J'en ai assez vu dont la tête s'est affaiblie avant l'estomac et les jambes; chez ceux pour lesquels il en est ainsi, le mal est d'ordinaire latent et peu manifeste pour celui qui en est frappé, il n'en est que plus dangereux. C'est ce qui surtout me fait incriminer nos lois, non parce qu'elles nous laissent trop tard au travail, mais parce qu'elles ne nous y admettent pas assez tôt. Il me paraît qu'étant donné l'affaiblissement dont nous pouvons être atteints, les nombreux écueils auxquels nous sommes tout naturellement exposés dans le cours ordinaire de l'existence, on ne devrait pas, au début de la vie, faire une si grande part à l'oisiveté et à l'apprentissage.

FIN DU PREMIER LIVRE.


LIVRE  SECOND


CHAPITRE PREMIER.    (ORIGINAL LIV. II, CH. I.)
Inconstance de nos actions.

Trop de contradictions se rencontrent dans l'homme, pour qu'on puisse les expliquer.—Ceux qui s'adonnent à la critique des faits et gestes des hommes ne se trouvent sur aucun point aussi embarrassés que lorsqu'ils cherchent à grouper ceux émanant d'une même personne, pour porter sur elle une appréciation d'ensemble, parce que d'ordinaire ses actes se contredisent de si étrange façon qu'il semble impossible qu'ils proviennent d'un même individu. Marius le jeune se montra tantôt par son courage fils de Mars, tantôt par son manque d'énergie fils de Vénus. Le pape Boniface VIII arrivé, dit-on, au souverain pontificat en déployant l'astuce du renard, s'y comporta en lion et mourut comme un chien. Qui croirait que ce fut Néron, la cruauté personnifiée, qui, lorsque, suivant l'usage, on lui présenta à ratifier une sentence prononcée contre un criminel, s'écria: «Plût aux dieux que jamais je n'eusse su écrire!» tant il éprouvait de serrement de cœur à condamner un homme à mort?—De tels exemples sont en toutes choses si fréquents, chacun peut en trouver tant par lui-même, qu'il me paraît extraordinaire de voir quelquefois des gens de jugement se mettre en peine pour chercher à établir une corrélation entre les actes d'un homme, attendu que l'irrésolution est, ce me semble, le défaut de notre nature le plus commun et le plus répandu, témoin ce vers si connu de Publius le poète comique: «C'est une mauvaise résolution, que celle sur laquelle on ne peut revenir.»

Tout homme a un caractère indéterminé.—Il y a apparence qu'il est possible de porter une appréciation sur un homme dont on connaît les faits les plus habituels de la vie; mais par suite de la versatilité de nos mœurs et de nos opinions, je crois que les meilleurs auteurs eux-mêmes ont tort de s'opiniâtrer à donner de nous une idée ferme et invariable. Ils choisissent l'air qui, d'une manière générale, semble le mieux convenir à leur personnage, et à cette image ils rattachent, en les interprétant, toutes ses actions; s'ils ne peuvent assez les déformer pour les adapter au type qu'ils ont imaginé, ils l'attribuent à ce que, dans ce cas, celui qu'ils étudient a dissimulé son caractère.—L'empereur Auguste leur a échappé; on trouve dans ses actes, durant toute sa vie, une diversité si flagrante, si inattendue et presque si ininterrompue, que les historiens les plus hardis ont dû renoncer à le juger dans son ensemble et se résigner à le laisser, tel qu'il apparaît, sans déterminer son caractère.

Rien de plus ordinaire en nous que l'inconstance, alors que la constance en tout ce qui est bon et juste est le propre de la sagesse.—Je crois que, chez les hommes, la constance est la chose la plus malaisée à observer et que rien ne leur est plus familier que l'inconstance. Celui qui prendrait, pièce par pièce, ce qu'ils ont dit et fait, qui les examinerait séparément et en détail, serait le plus à même de dire la vérité sur leur compte. Dans l'antiquité entière, il serait difficile de trouver une douzaine d'hommes ayant, sans dévier, dirigé leur vie selon des principes déterminés, ce à quoi tend la sagesse, laquelle, d'après Sénèque, peut se résumer d'un mot qui, en une seule règle, embrasse toutes celles de notre vie: «Vouloir et ne pas vouloir sont toujours une seule et même chose. Je pourrais ajouter, dit-il, sous condition que ce que nous voulons ou ne voulons pas soit juste; je ne le fais pas, parce que, si ce n'était pas juste, notre volonté elle-même ne serait pas toujours une.» De fait, j'ai autrefois appris que le vice n'est autre qu'un dérèglement et un manque de mesure; par suite, il n'est pas susceptible de constance.—C'est Démosthènes qui passe pour avoir dit: «La vertu, quelle qu'elle soit, commence par se recueillir et délibérer; et la constance, dans ses résolutions finales, témoigne de sa perfection». Si, avant de nous engager dans la voie où nous marchons, nous avions bien réfléchi, nous aurions pris la meilleure de celles qui s'offraient à nous; mais personne n'y pense. «Il méprise ce qu'il a demandé, il revient à ce qu'il a quitté, et, toujours flottant, se contredit sans cesse (Horace).»

C'est presque toujours l'occasion qui fait les hommes tels qu'ils nous apparaissent.—Notre façon ordinaire d'aller, c'est de suivre l'impulsion de nos appétits qui nous portent à gauche, à droite, en haut, en bas, suivant que souffle le vent d'après les occasions. Nous ne réfléchissons à ce que nous voulons, qu'au moment où nous le voulons, et changeons de volonté, comme le caméléon de couleur, suivant le milieu dans lequel on le place. Ce qu'à un moment nous avons décidé, nous ne tardons pas à le changer, et, bientôt après, revenons sur nos pas; nous ne faisons qu'osciller et faire preuve d'inconstance: «Nous sommes conduits, comme l'automate, par des fils qui nous font mouvoir (Horace).» Nous n'allons pas, on nous emporte, comme il arrive des corps flottants, ballottés tantôt doucement, tantôt violemment, selon que les flots sont calmes ou irrités. «Ne voyons-nous pas l'homme chercher toujours, sans savoir ce qu'il veut et changer continuellement de place, comme s'il pouvait ainsi se décharger de son fardeau (Lucrèce).» Chaque jour c'est une fantaisie nouvelle, et nos dispositions d'esprit varient comme le temps qui se renouvelle sans cesse: «Les pensées des hommes changent chaque jour que Jupiter leur envoie (Cicéron, d'après Homère).»

Nous flottons entre divers partis à prendre; nous ne nous décidons sur rien par nous-mêmes, sur rien d'une façon absolue, sur rien d'une façon immuable.—Chez qui aurait adopté des principes définis, une ligne de conduite déterminée et se serait fait une loi de s'y conformer, nous verrions, durant sa vie entière, tout en lui se distinguer par une régularité, un ordre constants, et nous retrouverions dans tous ses actes une relation infaillible, bien éloignée en cela de cette énormité que constatait Empédocle chez les Agrigentins qui s'abandonnaient aux plaisirs comme s'ils devaient mourir le lendemain, et construisaient leurs demeures et leurs palais comme s'ils ne devaient jamais cesser d'être; la raison en serait bien facile à donner. Chez Caton le jeune, tout est à l'unisson, comme lorsque sur l'une des touches d'un clavier on vient à poser le doigt: c'est une harmonie de sons en accord parfait, qui jamais ne se dément. Chez nous, au contraire, chacune de nos actions comporte un jugement particulier, et, à mon sens, il serait plus sûr d'en rapporter les causes aux circonstances du moment, sans plus longue recherche et sans vouloir en déduire d'autres conséquences.

Pendant les désordres qui ont agité notre malheureux pays, on m'a rapporté qu'une fille, tout près d'un endroit où je me trouvais, s'était précipitée par une fenêtre, pour échapper aux brutalités d'un mauvais garnement de soldat qu'elle avait à loger. Elle n'était pas morte sur le coup et, pour s'achever, avait voulu se couper la gorge avec un couteau, mais on l'en avait empêchée. En ce triste état, elle confessa que le soldat n'avait fait que lui déclarer sa passion, la presser de ses sollicitations et lui offrir des cadeaux, mais qu'elle avait craint qu'il n'arrivât à vouloir la violenter; d'où, des paroles, une attitude et ce sang témoignage de sa vertu, comme s'il se fût agi d'une autre Lucrèce. Or, j'ai su d'une manière certaine qu'avant et après cet événement, elle s'était montrée de beaucoup plus facile composition. Comme dit le conte: «Tout beau et honnête que vous soyez, si vous n'avez pas été agréé par votre maîtresse, n'en concluez pas, sans plus ample informé, à une chasteté à toute épreuve; ce n'est pas une raison pour que le muletier n'y trouve accès à son heure.»

Antigone, qui avait pris en affection un de ses soldats pour son courage et sa vaillance, prescrivit à son médecin de lui donner ses soins, pour un mal interne dont il souffrait depuis longtemps. Ayant remarqué, après sa guérison, qu'il s'exposait beaucoup moins dans les combats, il lui demanda ce qui l'avait ainsi changé et rendu poltron: «C'est vous-même, Sire, lui répondit-il, en me déchargeant des maux qui faisaient que je ne tenais pas à la vie.»

Un soldat de Lucullus avait été dévalisé par l'ennemi; pour se venger, il exécuta contre lui un coup de main remarquable. Il s'était amplement dédommagé de ses pertes, et Lucullus, qui avait conçu de lui une bonne opinion, voulant l'employer à une expédition hasardeuse, s'efforçait de l'y décider, usant à cet effet de ses plus beaux moyens de persuasion, «en des termes à donner du cœur au plus timide (Horace)», celui-ci lui répondit: «Employez-y quelque misérable soldat qui ait été dévalisé»: «Tout grossier qu'il était: «Ira là, dit-il, qui aura perdu sa bourse (Horace)»; et il s'y refusa obstinément.

Essentiellement variable, l'homme est tantôt humble, tantôt orgueilleux, etc.—Mahomet II avait outrageusement rudoyé Chassan, chef de ses Janissaires, dont la troupe avait été refoulée par les Hongrois et qui s'était lui-même lâchement comporté au combat. Pour toute réponse, Chassan, seul, sans rallier personne autour de lui, se précipite comme un furieux, le sabre à la main, sur la première troupe ennemie qui se présente, où il disparaît en un clin d'œil comme englouti. En cela il n'a pas tant été mû par le désir de se réhabiliter, que par un revirement de sentiments; ce n'est pas tant l'effet d'un courage naturel, que du dépit qu'il venait d'éprouver.—Celui que vous avez vu hier si téméraire, ne vous étonnez pas de le voir demain tout aussi poltron. La colère, la nécessité, la compagnie ou bien le vin, voire même un son de trompette lui avaient mis le cœur au ventre; ce n'était pas le raisonnement qui lui avait donné du courage, mais les circonstances; ne nous étonnons donc pas s'il est devenu autre, quand les circonstances se sont elles-mêmes modifiées du tout au tout. Cette variation et cette contradiction qui se voient en nous si souples à passer d'un état à un autre, ont donné à penser à certains que nous avons en nous deux âmes, d'autres disent deux forces, qui ont action simultanément sur nous chacune dans son sens, l'une vers le bien, l'autre vers le mal; une âme, une force uniques ne pouvant se concilier avec une aussi brusque diversité de sentiments.

Non seulement le vent des événements m'agite suivant d'où il vient, mais de plus je m'agite moi-même et me trouble par l'instabilité de la position en laquelle je suis; qui s'examine de près, ne se voit guère, en effet, deux fois dans le même état. Je donne à mon âme tantôt un aspect, tantôt un autre, suivant le côté vers lequel je me tourne. Si je parle de moi de diverses manières, c'est que je me regarde de diverses façons; toutes les contradictions s'y rencontrent, soit sur le fond, soit dans la forme: honteux, insolent; chaste, luxurieux; bavard, taciturne; laborieux, efféminé; ingénieux, hébété; chagrin, débonnaire; menteur, sincère; savant, ignorant; libéral et avare autant que prodigue; tout cela, je le constate en quelque façon chez moi, selon qu'un changement s'opère en moi; et quiconque s'étudie bien attentivement, reconnaît également en lui, et jusque dans son jugement, cette même volubilité de sentiments et pareille discordance. Je ne puis porter sur moi un jugement complet, simple, solide, sans confusion ni mélange, ni l'exprimer d'un seul mot. Quand je traite ce point,«Distinguo» est un terme auquel il me faut constamment recourir.

Pour être véritablement vertueux il faudrait l'être dans toutes les circonstances de la vie.—Bien que je sois toujours d'avis qu'il faut dire du bien de ce qui est bien, et prendre plutôt en bonne part tout ce qui se prête à être envisagé de la sorte, pourtant notre organisation est si singulière que souvent le vice lui-même nous pousse à bien faire, si une action ne devait être jugée bonne que d'après l'intention qui l'a inspirée; c'est pourquoi un acte de courage ne saurait nous porter à conclure que celui qui l'a accompli est un homme valeureux; celui-là seul le serait bien effectivement qui le serait toujours et en toutes occasions.—Si la vertu était chez quelqu'un à l'état d'habitude et non un fait passager, elle ferait qu'il montrerait toujours la même résolution, quelque accident qui lui survienne; il serait le même, qu'il soit seul ou en compagnie; le même en champ clos ou dans une mêlée; car, quoi qu'on en dise, la vaillance n'est pas une dans la rue et autre aux camps. Il supporterait aussi courageusement une maladie dans son lit qu'une blessure à la guerre et ne craindrait pas plus la mort dans sa demeure que dans un assaut; nous ne verrions pas un même homme se lançant au travers d'une brèche avec une bravoure que rien n'arrête, se tourmenter ensuite, comme une femme, de la perte d'un procès ou d'un fils. Chez celui qui est lâche devant l'infamie et ferme dans la pauvreté, sensible sous le rasoir du barbier et insensible en face des épées de ses adversaires, l'acte est louable, lui-même ne l'est pas.—Il est des Grecs, dit Cicéron, qui ne peuvent soutenir la vue des ennemis et qui se montrent résignés quand ils sont malades; l'inverse se produit chez les Cimbres et les Celtibériens: «Rien n'est stable, dont le point de départ n'est pas un principe invariable (Cicéron).»

Peu d'hommes ont de belles qualités qui ne présentent des taches.—Il n'est point de vaillance plus grande en son genre que celle d'Alexandre le Grand, et cependant chez lui-même elle ne se reproduit pas en tout; elle ne s'applique qu'à un ordre de choses déterminé, encore n'y atteint-elle pas toujours sa plénitude; et, bien qu'incomparable, elle présente cependant encore des taches. C'est ce qui fait que nous le voyons si éperdument troublé aux plus légers soupçons qu'il a de complots que son entourage peut tramer contre sa vie, et que, dans ses recherches pour les déjouer, il se montre d'une si violente injustice dépassant toute mesure et témoigne d'une crainte tout à fait en dehors du jugement dont il fait preuve d'ordinaire. La superstition à laquelle il était si fortement enclin, ressemble bien aussi à de la pusillanimité, et l'excès de pénitence qu'il s'impose après le meurtre de Clitus, est également un signe de l'inégalité de son courage.—Nous sommes un composé de pièces rapportées, et voulons qu'on nous honore quand nous ne le méritons pas.—La vertu ne veut être pratiquée que pour elle-même; si, dans un autre but, on lui emprunte parfois son masque, elle nous l'arrache aussitôt du visage. Quand notre âme en est pénétrée, elle forme comme un vernis vif et adhérent, qui fait corps avec elle, et, si on veut l'en arracher, elle emporte le morceau.—Voilà pourquoi, pour juger d'un homme, il faut suivre longuement sa trace, fouiller sa vie, et, si la constance n'apparaît pas comme le principe fondamental de ses actes, «dans la route qu'il s'est choisie (Cicéron), si son allure, ou plutôt sa voie, car il est licite d'accélérer ou de ralentir l'allure, s'est modifiée suivant les circonstances diverses dans lesquelles il s'est trouvé, abandonnons-le; comme la girouette, il va tournant comme vient le vent, suivant la devise de notre Talbot.

Notre inconstance dans la vie vient de ce que nous n'avons pas de règle de conduite bien définie.—Ce n'est pas merveille, dit Sénèque, que le hasard puisse tant sur nous, puisque c'est par lui que nous existons. Celui qui n'a pas orienté sa vie, d'une façon générale, vers un but déterminé, ne peut, dans ses diverses actions, en agir pour le mieux; n'ayant jamais eu de ligne de conduite, il ne saurait coordonner, rattacher les uns aux autres les actes de son existence. A quoi bon faire provision de couleurs, à qui ne sait ce qu'il est appelé à peindre? Personne ne détermine d'un bout à l'autre la voie que, dans sa vie, il projette de suivre; nous ne nous décidons que par tronçon, au fur et à mesure que nous avançons. L'archer doit d'abord savoir le but qu'il doit viser, puis il y prépare sa main, son arc, sa corde, sa flèche et ses mouvements; nos résolutions à nous se fourvoient, parce qu'il leur manque une orientation et un but. Le vent n'est jamais favorable pour qui n'a pas son port d'arrivée déterminé à l'avance.—Je ne partage pas l'avis exprimé par ce jugement qui, sur le vu d'une de ses tragédies, déclare Sophocle, contre le dire de son fils, capable de diriger ses affaires domestiques.—Je ne trouve pas davantage bien logique la déduction admise par les Pariens envoyés pour réformer le gouvernement des Milésiens: après avoir visité l'île, relevé les terres les mieux cultivées, les exploitations agricoles les mieux tenues et pris les noms de leurs propriétaires, dans une assemblée de tous les citoyens tenue à la ville, ils mirent à la tête de l'État et investirent de toutes les charges de la magistrature ces mêmes propriétaires, estimant que le soin qu'ils apportaient à leurs affaires personnelles était garant de celui avec lequel ils géreraient les affaires publiques.

La difficulté de porter un jugement sur quelqu'un en connaissance de cause devrait retenir beaucoup de gens qui s'en mêlent.—Nous sommes tous formés de pièces et de morceaux, assemblés d'une façon si informe et si diverse, que chaque pièce joue à tous moments; d'où, autant de différence de nous à nous-mêmes que de nous à autrui: «Soyez persuadés qu'il nous est bien difficile d'être toujours le même (Sénèque).»—Puisque l'ambition peut amener l'homme à être vaillant, tempérant, libéral et même juste; puisque l'avarice peut donner du courage à un garçon de boutique, élevé à l'ombre et dans l'oisiveté; le mettre assez en confiance pour qu'il s'aventure au loin du foyer domestique, dans un frêle bateau, à la merci des vagues et de Neptune en courroux, qu'elle va jusqu'à enseigner la discrétion et la prudence; que Vénus elle-même arme de résolution et de hardiesse le jeune homme encore soumis à l'autorité et aux corrections paternelles, et fait oser la pucelle au cœur tendre, encore sous l'égide de sa mère: «Sous les auspices de Vénus, la jeune fille passe furtivement à travers ses gardiens endormis, et seule, dans les ténèbres, va rejoindre son amant (Tibulle)»; ce n'est pas le fait d'un esprit réfléchi, de nous juger simplement sur nos actes extérieurs; il faut sonder nos consciences et voir à quels mobiles nous avons obéi. C'est là une tâche élevée autant que difficile, et c'est pourquoi je voudrais voir moins de gens s'en mêler.

CHAPITRE II.    (ORIGINAL LIV. II, CH. II.)
De l'ivrognerie.

Tous les vices ne sont pas de même gravité; il y a des degrés entre eux.—Le monde n'est que variété et dissemblance; les vices ont tous un point commun, et ce point c'est que tous sont vices. Les stoïciens ajoutent: Quoique tous les vices soient des vices, ils présentent des degrés; on ne peut admettre en effet que celui qui en a franchi de cent pas la limite: «Dont on ne peut s'écarter en aucun sens, sans s'égarer hors du droit chemin (Horace)», ne soit pas plus coupable que celui qui ne l'a dépassée que de dix; que le sacrilège ne soit pas pire que le vol d'un chou dans notre jardin: «On ne prouvera jamais par de bonnes raisons, que le vol de choux dans un jardin soit un aussi grand crime que de se rendre de nuit coupable d'un sacrilège (Horace).»

Il y a dans le vice autant de diversité qu'en toute autre chose. Ne pas tenir compte de l'échelle de gravité des péchés, les confondre, est chose dangereuse; les meurtriers, les traîtres, les tyrans y trouvent trop d'avantages; il n'est pas admissible que de ce qu'un autre est paresseux, enclin à la luxure ou manque à la dévotion, leur conscience à eux s'en trouve soulagée. Chacun est porté à aggraver le péché de son prochain et à atténuer le sien. Souvent ceux mêmes chargés de nous instruire, les classifient mal à mon sens. Socrate disait que le principal rôle de la sagesse est d'enseigner ce qui est bien et ce qui est mal, et d'en faire saisir la différence; nous, chez qui ce qu'il y a de meilleur est encore vice, nous devrions de même avoir un enseignement qui nous fasse exactement saisir la différence des vices entre eux; faute de quoi, par manque de précision, les gens vertueux et les méchants se confondent et restent inconnus.

L'ivrognerie est on vice grossier, qui n'exige ni adresse, ni talent, ni courage.—L'ivrognerie, entre tous, est un vice grossier, qui rapproche l'homme de la brute. L'esprit a une certaine part dans les autres vices; il y en a qui ont, pourrait-on dire, je ne sais quoi de généreux; d'autres auxquels participent le savoir-faire, l'activité, la vaillance, la prudence, l'adresse, la finesse; l'ivrognerie, elle, est bestiale et ne fait qu'avilir. Aussi, la nation qui, de nos jours, est la moins policée, est-elle celle où ce vice est le plus pratiqué. Les autres vices altèrent notre bon sens; celui-ci l'anéantit et occasionne au corps un trouble général: «Quand l'action du vin l'emporte, les membres s'alourdissent, les jambes vacillent, la langue s'embarrasse, l'esprit s'égare, les yeux s'obscurcissent; puis, ce sont des cris, des hoquets, des injures (Lucrèce).»

Dans l'ivresse on n'est plus maître de ses secrets, quoique à cet égard il y ait eu des exceptions; on va jusqu'à perdre tout sentiment de ce qui vous survient.—Le pire de tous les états pour l'homme, est celui où il n'a plus connaissance de lui-même et ne se gouverne plus. Entre autres choses, ne dit-on pas que le vin, qui amène celui qui en a trop pris à étaler ses plus intimes secrets, est comme le moût, dont le bouillonnement, lorsqu'il est en fermentation dans la cuve, fait remonter à la surface tout ce qui était au fond. «O Bacchus! c'est ton vin joyeux qui arrache au sage ses plus secrètes pensées (Horace).»—Josèphe raconte qu'en le faisant boire à l'excès, il amena certain ambassadeur que les ennemis lui avaient dépêché, à lui faire confidence de tout ce qui l'intéressait.—Par contre Auguste, qui avait initié Lucius Pison, celui qui avait conquis la Thrace, à ses affaires les plus intimes, n'eut jamais lieu de s'en repentir; non plus que Tibère, de Cossus auquel il contait tout ce qu'il projetait; et nous savons de source certaine que Pison et Cossus étaient tellement portés à trop boire, qu'il fallut souvent les ramener l'un et l'autre du Sénat, parce qu'ils étaient ivres: «Les veines enflées, comme de coutume, du vin qu'ils avaient bu la veille (Virgile).»—Quand se forma le complot qui aboutit à la mort de César, Cimber qui en reçut confidence, communication à laquelle il répondit plaisamment: «Comment supporterais-je un tyran, moi qui ne puis supporter le vin», quoiqu'il s'enivrât souvent en conserva le secret aussi fidèlement que Cossius qui ne buvait que de l'eau.—Nous voyons les Allemands qui servent dans nos troupes, alors qu'ils sont gorgés de vin, conserver souvenir du quartier où ils sont logés, du mot d'ordre et de leur place dans le rang: «Et il n'est pas facile de les vaincre, tout ivres, tout bégayants, tout titubants qu'ils sont (Juvénal).»

Je n'aurais jamais cru l'ivresse profonde au point de faire perdre tout sentiment comme si déjà nous n'étions plus, si je n'eusse lu dans l'histoire qu'Attale ayant convié à souper, dans l'intention de le mettre en tel état qu'il se laissât aller à commettre quelque énorme indignité, ce Pausanias, qui plus tard, à propos de ce fait même, tua Philippe de Macédoine, ce roi si remarquable par ses belles qualités témoignant de l'éducation qu'il avait reçue dans la famille d'Epaminondas et en sa société. Attale dans ce repas le fit tant boire, que Pausanias en arriva peu à peu à livrer les charmes de son corps, comme une prostituée qui se donne n'importe où, à tous les muletiers et autres valets de bas étage de sa maison.—Dans ce même ordre d'idées, vient encore cet autre fait que je tiens d'une dame que j'honore et apprécie beaucoup: Près de Bordeaux, du côté de Castres où est sa propriété, une villageoise, veuve, d'une chasteté qui ne faisait pas doute, sentant en elle les premiers signes d'une grossesse, disait à ses voisines qu'elle se croirait enceinte si elle était mariée. Ces symptômes, croissant de jour en jour, finirent par devenir évidents; et elle en vint à faire déclarer au prône de son église qu'à celui qui, l'avouant, se reconnaîtrait l'avoir mise en cet état, elle s'engageait à pardonner, et qu'elle l'épouserait s'il y consentait. Un jeune homme d'entre ses valets de ferme, enhardi par cette proclamation, déclara qu'un jour de fête, où elle avait trop bu, la voyant si profondément endormie près de son foyer et dans une position si indécente, il avait pu en user sans la réveiller. Ils se sont mariés, et vivent encore.

Les anciens ont peu décrié ce vice de l'ivrognerie; il est en fait de ceux qui portent le moins dommage à la société.—Il est certain que, dans l'antiquité, ce vice n'était pas fort décrié; quelques philosophes en parlent dans leurs ouvrages avec beaucoup d'indulgence, et parmi les stoïciens eux-mêmes, il en est qui vont jusqu'à conseiller de se donner quelquefois la liberté de boire autant que l'envie en prend et de s'enivrer pour détendre l'esprit: «On dit même que dans cet assaut de vigueur, le grand Socrate remporta quelquefois la palme (Pseudo Gallus).»—On a reproché de beaucoup boire à Caton, ce censeur qui reprenait si fort les autres: «On raconte aussi de Caton l'ancien, qu'il réchauffait sa vertu dans le vin (Horace).»—Cyrus, ce prince dont la renommée est si grande, cite parmi les mérites qui, à son avis, le mettent au-dessus de son frère Artaxerxès, qu'il sait beaucoup mieux que lui supporter la boisson.—Dans les nations les mieux administrées et les plus policées, il était d'usage courant de s'exercer à tenir tête à quiconque le verre en main.—J'ai ouï dire à Silvius, un excellent médecin de Paris, que pour conserver à notre estomac tout son ressort, il est bon de l'éveiller et de le stimuler une fois par mois par des excès de cette nature, pour éviter qu'il ne s'engourdisse.—Il est écrit que, chez les Perses, c'était après boire que se traitaient les affaires les plus importantes.

Par goût et par tempérament, je déteste ce vice, encore plus que par raison; outre que je conserve à son sujet l'idée que je m'en suis faite d'après la lecture des auteurs anciens, je le trouve honteux et stupide, et cependant moins mauvais et moins préjudiciable que les autres qui, presque tous, font directement plus de tort à la société. Si, comme on le prétend, nous ne pouvons nous procurer du plaisir sans qu'il en coûte, ce vice est encore celui contre lequel notre conscience proteste le moins, sans compter qu'il ne demande pas grand apprêt et qu'il est aisé de s'y livrer, considération qui n'est pas à dédaigner. Un homme d'âge et d'un certain rang me disait compter cette satisfaction au nombre des trois principales de la vie dont il pouvait encore jouir; et, de fait, où en trouver de préférable à celles que la nature elle-même nous procure? mais il s'y prenait mal, car la délicatesse n'est pas de mise en pareille occurrence et il est superflu d'y employer des vins choisis. Si donc vous aimez à déguster ce que vous buvez, vous éprouvez en la circonstance le désagrément de boire dans des conditions tout autres. Il faut avoir le goût plus émoussé et plus indépendant pour être bon buveur, il faut un palais moins raffiné. Les Allemands boivent presque tous les vins avec le même plaisir; ils ne songent qu'à avaler et non à déguster; ils s'en tirent à meilleur compte, le plaisir qu'ils en éprouvent est bien plus copieux et plus à portée.

Les anciens donnaient beaucoup de temps aux plaisirs de la table, nous nous adonnons davantage au libertinage.—Boire, comme font les Français, seulement aux repas et modérément, c'est user avec trop de restriction des faveurs de Bacchus. Il faut consacrer à un tel exercice plus de temps et de constance; les anciens y passaient des nuits entières et souvent les jours; il faut lui faire dans la vie ordinaire une part plus grande et s'y donner d'une manière plus suivie. J'ai connu un grand seigneur de mon temps, auquel de hautes missions ont été confiées et dont les succès sont réputés, qui régulièrement aux repas de chaque jour, sans en être gêné, ne buvait guère moins de dix litres de vin, et qui, au sortir de là, n'en était que plus clairvoyant et avisé en affaires, ce que nous fûmes à même de constater à nos dépens. Il faut donner davantage à ce plaisir si nous voulons qu'il entre en ligne de compte dans notre vie, le répéter plus souvent, faire comme les garçons de boutique et les ouvriers, qui ne refusent jamais une occasion de boire et en ont toujours le désir en tête.—On dirait que le plaisir de la table va s'amoindrissant, chaque jour, de plus en plus chez nous; il me semble que, dans mon enfance, les déjeuners, les goûters, les collations étaient plus fréquents et plus dans les habitudes qu'à présent. Serait-ce que, sur ce point, par exception nous nous amendons? Certes non, mais peut-être sommes-nous beaucoup plus enclins que nos pères au libertinage, et le vin et les femmes sont deux choses qui, portées à l'excès, se nuisent l'une à l'autre; le libertinage débilite l'estomac et, d'autre part, la sobriété nous rend plus galants, plus dispos pour nous livrer aux jeux d'amour.

Portrait et caractère du père de Montaigne; ce qu'il pensait de la chasteté des femmes.—C'est merveille ce que j'ai entendu raconter à mon père de la chasteté de son siècle. Il pouvait en parler, ayant par sa nature et son éducation tout ce qu'il fallait pour être fort prisé des dames. Il causait peu et bien, et entremêlait sa conversation de réminiscences des plus beaux passages des livres les plus répandus, principalement de livres espagnols, et, parmi ceux-ci, leur Marc-Aurèle était celui qui lui était le plus familier. Il était d'une gravité douce, discret, très modeste, d'une politesse exquise, et, à pied comme à cheval, toujours très bien mis, y apportant un soin tout particulier. Il était, à un degré inouï, esclave de sa parole, et d'une conscience telle * en fait de religion, qu'il inclinait plutôt du côté de la superstition que du côté opposé. De petite taille, bien proportionné, il se tenait très droit et était très vigoureux; agréable de visage, son teint tirait sur le brun; il était adroit et excellait à tous les exercices auxquels s'adonnent les gens de qualité. Pour se fortifier les bras, il faisait de l'escrime, lançait des pierres et maniait des barres de fer; j'ai encore vu des cannes plombées qui, disait-on, lui avaient servi pour s'entretenir dans ces exercices, et aussi des souliers à semelles de plomb dont il usait pour s'entraîner à la course et aux sauts. A cet égard, il a laissé le souvenir de tours de force étonnants; je l'ai vu, à soixante ans passés, raillant notre agilité, sauter sur un cheval avec ses vêtements doublés de fourrure, faire le tour de la table sur les mains; quand il se rendait à sa chambre, il montait rarement l'escalier autrement que par trois ou quatre marches à la fois. Pour ce qui est de la bonne opinion qu'il avait des femmes, il disait qu'à peine dans une province entière y avait-il une femme de qualité qui eût mauvaise réputation, et il contait des traits de galanterie étonnants, parmi lesquels il y en avait où il s'était trouvé en compagnie de femmes honnêtes qui n'en avaient été nullement compromises. Lui-même, il l'affirmait par serment, était encore vierge quand il s'est marié, bien que ce fût après avoir longtemps pris part aux guerres par delà les Alpes, guerres sur lesquelles il a laissé, écrit de sa main, un journal où il relate point par point tout ce qui s'y est passé présentant de l'intérêt tant d'une façon générale, qu'en ce qui le touche personnellement; et cependant il était déjà âgé, avait trente-trois ans quand, en 1528, revenant d'Italie, il se maria en cours de route.—Revenons maintenant à nos bouteilles.

Boire est à peu près le dernier des plaisirs qui demeurent à la vieillesse; d'où vient l'usage de boire dans de grands verres à la fin des repas.—Les incommodités de la vieillesse, qui font que nous avons besoin de redonner du ton à nos organes et de les rafraîchir, auraient pu, avec raison, éveiller en moi le désir de me retremper par la boisson qui, de tous nos plaisirs, est à peu près le dernier dont nous privent les années; ce qui s'explique, au dire des bons vivants, parce que notre chaleur naturelle qui, ainsi que c'est le cas dans l'enfance, se ressent d'abord aux pieds, d'où elle gagne la partie moyenne du corps, où elle demeure longtemps, nous procurant les seuls plaisirs véritables, selon moi, de notre vie animale, auprès desquels les autres sont peu de chose; puis, continuant à progresser comme la vapeur qui va montant et s'exhalant, elle arrive finalement au gosier où elle stationne en dernier lieu. Je ne parviens cependant pas à comprendre comment on trouve encore de la satisfaction à boire quand on n'a plus soif et à se créer, par l'imagination, un appétit artificiel qui est contre nature; mon estomac ne s'y prêterait pas, assez empêché qu'il est déjà de venir à bout de ce qu'il prend dans la limite de ses besoins. Ma constitution ne me donne l'envie de boire que comme conséquence de ce que j'ai mangé, aussi le coup par lequel je termine est-il * presque toujours le plus copieux. Dans la vieillesse notre palais est engorgé par les rhumes ou corrompu par quelque autre vice de notre organisme; le vin alors nous semble meilleur au fur et à mesure qu'il a dégagé et lavé nos pores; c'est du moins l'effet que j'en éprouve et rarement j'en distingue le goût quand je commence à boire.—Anacharsis s'étonnait de voir les Grecs boire à la fin de leurs repas dans de plus grands verres qu'au commencement; c'était, je pense, par la même cause qui fait que les Allemands en agissent ainsi, c'est le moment où ils commencent à se faire raison les uns aux autres en buvant à qui mieux mieux.

Platon interdisait le vin aux adolescents, il le permettait avec quelques restrictions aux hommes faits; son usage est nuisible aux vieillards.—Platon défend aux enfants de boire du vin avant dix-huit ans et de s'enivrer avant quarante; à ceux qui ont dépassé cet âge, il pardonne d'y trouver leur plaisir et de faire, dans leurs repas, une plus large part à l'influence de Bacchus, cette bonne divinité qui rend la gaîté à l'homme, et au vieillard la jeunesse; qui adoucit les passions de l'âme, leur enlève leur acuité, comme le fer est amolli sous l'action du feu. Dans ses Lois, il admet que se réunir pour boire a de l'utilité, pourvu que ces réunions soient présidées par quelqu'un qui s'applique à les régler et à les contenir dans des bornes raisonnables; l'ivresse étant, dit-il, une épreuve bonne et certaine qui fait bien ressortir la nature de chacun et qui aussi est éminemment propre à rendre aux personnes âgées le courage de participer aux délassements que procurent les danses et la musique, délassements qui sont utiles et auxquels ils n'oseraient se mêler, s'ils n'étaient un peu surexcités. Platon reconnaît également au vin la vertu de tempérer les agitations de l'âme et d'entretenir la santé du corps; toutefois, il approuve les restrictions ci-après, en partie empruntées des Carthaginois: Qu'on doit s'en abstenir quand, en guerre, on est en expédition; que juges et magistrats doivent en agir de même, lorsqu'ils sont sur le point de remplir quelque devoir de leur charge et traiter des affaires publiques; et aussi qu'il ne faut pas s'y abandonner de jour, temps qui doit être employé à d'autres occupations, non plus que les nuits où l'on projette de s'unir à la femme en vue d'en avoir des enfants.—On dit que le philosophe Stilpon, accablé des maux de la vieillesse, hâta volontairement sa fin, en buvant du vin pur. En agissant de même, mais sans propos délibéré, le philosophe Arcésilas perdit le peu qui lui restait de ses forces déjà affaiblies par son grand âge.

Le vin peut-il triompher de la sagesse? Pour répondre, il suffit de réfléchir à la faiblesse humaine.—C'est une plaisante question qui date de longtemps, que de savoir «si l'âme du sage est à même de résister à la force du vin», «au cas où le vin s'attaquerait au sage (Horace)».—La vanité nous incite par trop à avoir bonne opinion de nous. L'âme la mieux pondérée, la plus parfaite, a déjà bien à faire de se tenir debout et de se préserver d'être jetée à terre par sa propre faiblesse; sur mille, il n'en est pas une qui, un seul instant de sa vie, soit stable et d'aplomb; à en juger par sa nature même, on peut douter que cela puisse être; et si c'était et que ce fût d'une façon constante, ce serait le plus haut degré de la perfection. Mais pour cela, il faudrait qu'aucun choc susceptible de l'ébranler ne survînt, ce que mille accidents peuvent amener: Lucrèce, ce grand poète, a beau philosopher et s'observer, un philtre amoureux le rend fou; croit-on que Socrate n'eût pu, tout comme un portefaix, être terrassé par une attaque d'apoplexie? Les uns, à la suite de maladie, ont oublié jusqu'à leur nom, d'autres ont perdu la raison par le fait de blessures insignifiantes.—Si sage qu'on le suppose, le sage n'est en définitive qu'un homme; et qu'y a-t-il de plus caduc, de plus misérable, qui tienne plus du néant que l'homme? La sagesse ne l'emporte pas sur les conditions que la nature nous a imposées: «Sous le coup de la terreur, le corps pâlit et se couvre de sueur, la langue s'embarrasse, la voix s'éteint, la vue se trouble, les oreilles tintent, toute la machine se relâche et s'effondre (Lucrèce).» Pas plus qu'un autre, le sage ne peut empêcher qu'instinctivement ses yeux ne cillent quand un coup la menace, n'est exempt, s'il se trouve sur le bord d'un précipice, de ce même frémissement qui s'emparerait d'un enfant; la nature a voulu se réserver ces légères marques d'autorité, dont ne sauraient triompher ni notre raison ni la vertu des stoïciens, pour lui rappeler qu'il est mortel et combien il est peu de chose: la peur le fait pâlir, la honte le fait rougir, la colique lui arrache des gémissements, peut-être pas sur un ton aigu et désespéré, mais tout au moins d'une voix brisée et éteinte. «Il ne saurait s'imaginer être à l'abri d'aucun accident humain (Térence).» Les poètes qui accommodent tout à leur fantaisie, n'osent seulement pas affranchir leurs héros de verser des larmes: «Ainsi parlait Enée en pleurant, tandis que sa flotte voguait à pleines voiles (Virgile).» Que le sage se contente donc de contenir et de modérer ses penchants, les anéantir n'est pas en son pouvoir.—Plutarque lui-même, ce juge si perspicace et si parfait des hommes, en voyant Brutus et Torquatus faire mettre leurs enfants à mort, a des doutes et se demande si la vertu peut s'élever jusque-là, ou si tous deux n'ont pas cédé plutôt aux obsessions de quelque autre passion. Toutes les actions humaines qui sortent de l'ordinaire prêtent à être prises en mauvaise part, d'autant que nous n'admettons pas davantage ce qui est au-dessus de ce que nous approuvons, que ce qui est au-dessous.

Les faits d'impassibilité que nous relevons chez les philosophes et les martyrs sont le résultat d'une surexcitation due à un enthousiasme frénétique.—Sans chercher nos exemples dans cette secte qui fait expressément profession de fierté; quand, dans celle-là même, considérée comme la moins sévère, nous entendons Métrodore se vanter ainsi: «Je t'ai matée, ô Fortune, je t'ai réduite à l'impuissance; j'ai fermé toutes les avenues par lesquelles tu pouvais arriver jusqu'à moi (Cicéron)»;—quand Anaxarque, par l'ordre de Nicocréon tyran de Chypre, couché dans une auge de pierre et assommé à coups de maillet en fer, répète sans cesse: «Frappez, brisez, ce n'est pas Anaxarque que vous pilez ainsi, ce n'est que son enveloppe»;—quand nous voyons nos martyrs crier du milieu des flammes au tyran qui ordonne leur supplice: «Ce côté est suffisamment rôti, hache-le, mange-le, il est cuit à point, passe à l'autre maintenant»;—quand Josèphe nous cite cet enfant qui, le corps tout déchiré par les tenailles mordantes, transpercé par les alènes d'Antiochus, le défie encore, lui criant d'une voix ferme et assurée: «Tyran, tu perds ton temps; je suis toujours à l'aise; où donc est cette douleur, où sont ces tourments dont tu me menaçais? Est-ce tout ce que tu sais faire? Ma constance te cause plus de peine que je ne ressens l'effet de ta cruauté. O lâche imbécile! tu te lasses et moi je suis de plus en plus fort. Fais donc que je me plaigne, que je fléchisse, que je me rende, si cela est en ton pouvoir! Ranime le courage de tes satellites et de tes bourreaux; le cœur leur manque, ils n'en peuvent plus! donne-leur de nouveaux instruments de torture et qu'ils redoublent d'acharnement!»—quand on voit de pareils faits, on est certes amené à reconnaître que ces âmes ont quelque chose de dérangé et sont en proie à une sorte de frénésie qui, si sainte qu'elle soit, n'en est pas moins de la frénésie.

Cette surexcitation apparaît également sous l'effet d'idées fixes qui peuvent élever parfois l'âme au-dessus d'elle-même.—Quand nous en arrivons à ces saillies de l'école stoïcienne: «Je préfère être furieux plutôt que voluptueux», ce qui est un mot d'Antisthènes;—«J'aime mieux l'étreinte de la douleur que celle de la volupté», dit par Sextius;—quand Épicure semble se délecter à souffrir de la goutte et que, se refusant le repos et la santé, de gaîté de cœur, il défie les maux qui peuvent l'atteindre; que méprisant les douleurs qui peuvent se supporter, dédaignant d'entrer en lutte avec elles et de les combattre, il en souhaite et en appelle de plus fortes, de plus poignantes, qui soient dignes de lui: «Ne faisant pas cas de ces animaux timides, il voudrait qu'un sanglier écumant vînt s'offrir à lui, ou qu'un lion à la crinière fauve descende de la montagne (Virgile)»; qui ne juge que ce ne sont là que des boutades d'un courage jeté hors de lui par sa propre surexcitation?

Notre âme, dans son état normal, ne saurait atteindre à pareille hauteur; il faut qu'elle sorte de cet état, s'élève et que, prenant le mors aux dents, elle emporte et ravisse son homme si haut que, revenu à soi, lui-même soit étonné de ce qu'il a fait. C'est ce qui arrive à la guerre où la chaleur du combat pousse parfois de valeureux soldats à de si audacieuses aventures que, revenus à eux, ils en sont tout les premiers transis d'étonnement. Un fait analogue se rencontre chez les poètes qui, transportés d'admiration pour leurs propres ouvrages, ne comprennent pas comment ils ont pu produire de pareilles beautés; c'est ce qu'on appelle, chez eux, verve et ardeur poétiques. Un homme aux idées sérieuses frappera toujours en vain aux portes de la poésie, dit Platon; de son côté, Aristote prétend que si parfaite que soit l'âme, elle n'est pas exempte d'un grain de folie; et il appelle à juste titre folie ces envolées, si louables soient-elles, qui dépassent notre jugement et notre raison. La sagesse, elle, n'est autre qu'une direction régulière, imprimée à notre âme dont elle s'est faite caution et qu'elle conduit avec mesure, en tenant compte de toutes les circonstances ambiantes. On trouve dans Platon la pensée suivante: «Le don de prophétie excède nos facultés; s'il nous arrive de prophétiser, c'est que nous ne sommes plus en possession de nous-mêmes; c'est que le sommeil, la maladie, paralysent notre entendement ou qu'une inspiration céleste l'a déplacé.»

CHAPITRE III.    (ORIGINAL LIV. II, CH. III.)
A propos d'une coutume de l'île de Céa.

On dit que philosopher, c'est douter; à plus forte raison est-ce être dans le doute que d'émettre, comme je le fais, des idées niaises et fantasques; mais c'est affaire aux apprentis de s'enquérir et de discuter et au maître de décider. Mon maître à moi, c'est l'autorité émanant de la volonté divine, laquelle fait loi, nous régit sans conteste et plane au-dessus de toutes les vaines discussions des hommes.

Il y a des accidents pires que la mort; qui ne la craint pas, brave toutes les tyrannies et toutes les injustices.—Philippe étant entré avec son armée dans le Péloponèse, quelqu'un dit à Damindas que les Lacédémoniens auraient fort à souffrir s'ils ne demandaient grâce: «Eh, poltron! lui répondit celui-ci, que peuvent avoir à souffrir ceux qui ne craignent pas la mort?»—On demandait à Agis comment un homme pouvait faire pour vivre libre: «En méprisant la mort,» dit-il.—Ces propos et mille autres semblables que l'on trouve à ce sujet, impliquent évidemment autre chose que d'attendre patiemment la mort, quand elle nous arrive; car il y a dans la vie nombre d'accidents qui font souffrir bien plus que la mort. C'est ce que témoigne cet enfant de Lacédémone fait prisonnier par Antigone et vendu comme esclave qui, pressé par son maître de faire un travail abject, lui dit: «Tu vas voir qui tu as acheté; ce serait une honte pour moi de servir, ayant la liberté si à ma portée», et, ce disant, il se précipitait du haut de la maison.—Antipater menaçait durement les Lacédémoniens pour les contraindre à satisfaire à une de ses demandes: «Si tu nous menaces, lui répondirent-ils de pis que la mort, nous accepterons plus volontiers de mourir.»—A Philippe qui leur avait écrit qu'il ferait échouer tout ce qu'ils entreprendraient, ils répondaient: «Quoi! nous empêcheras-tu aussi de mourir?»

C'est un bienfait de la nature, d'avoir mis constamment la mort à notre portée; arguments en faveur du suicide.—C'est ce qu'on veut dire, quand on dit que le sage vit autant qu'il le doit mais non autant qu'il le pourrait, et que le don le plus favorable que nous ait fait la nature et qui nous ôte tout droit de nous plaindre de notre sort, c'est de nous avoir laissé la clef des champs; elle n'a créé qu'un moyen d'entrer dans la vie et cent mille d'en sortir. Nous pouvons manquer de terre pour y vivre; pour y mourir, elle ne fait point faute, ainsi que le dit Boiocalus dans sa réponse aux Romains. Pourquoi te plaindre de ce monde? Il ne te convient pas, tu y vis dans la peine? Ta lâcheté seule en est cause. Pour mourir, il suffit de le vouloir: «La mort est partout, nous le devons à la faveur divine; on peut arracher la vie à l'homme, mais non lui arracher la mort; mille chemins ouverts y conduisent (Sénèque).»

Et ce n'est pas là une recette applicable seulement à une maladie; la mort est un remède à tous les maux, c'est un port qui offre toute sécurité; jamais à redouter, il est souvent à rechercher. Tout revient à ceci: que l'homme décide de sa fin ou qu'il la subisse, qu'il coure au-devant ou qu'il l'attende, d'où qu'elle vienne, c'est toujours lui qui est en cause; en quelque point que le fil se rompe, il est hors de service; c'est l'extrémité de la fusée qui éclate, dès que le feu l'atteint.—La mort que l'on se donne volontairement est la plus belle de toutes. Notre vie dépend de la volonté d'autrui, la mort ne dépend que de la nôtre. En aucune chose plus qu'en celle-ci, nous sommes libres d'en agir suivant notre tempérament. Notre réputation n'a rien à y voir et c'est folie d'y avoir égard. Vivre, c'est être esclave, si la liberté de mourir n'est pas admise.—D'ordinaire, la guérison ne s'obtient qu'au détriment de la vie; on nous fait des incisions, on nous cautérise, on nous ampute, on nous sèvre de nourriture, on nous soutire du sang; un pas de plus, et nous voilà guéris à tout jamais. Pourquoi ne serions-nous pas libres de nous couper la gorge, comme nous le sommes de nous faire une saignée au bras? aux maladies les plus graves conviennent les remèdes les plus énergiques.—Le grammairien Servius, souffrant de la goutte, ne trouva rien de mieux que d'employer un poison qui amena la paralysie des jambes; pourvu qu'elles devinssent insensibles, peu lui importait de devenir impotent. Dieu fait assez pour nous quand il nous donne possibilité d'en agir comme bon nous semble, lorsque nous estimons que vivre nous est pire que mourir.—C'est être faible que de céder au mal, mais c'est folie que de l'entretenir.—Les stoïciens estiment que, pour le sage, c'est vivre conformément aux lois de la nature que de mettre fin à ses jours, alors même qu'il est complètement heureux, si le moment est opportun; pour le fou, de continuer à vivre, si misérable que soit son existence, pourvu qu'il ait sa large part des choses que l'on dit être dans l'ordre naturel.—De même que je ne viole pas les lois faites contre les voleurs quand j'emporte mon bien et coupe * moi-même ma bourse, non plus que celles contre les incendiaires quand je brûle mon bois, je ne contreviens pas davantage à celles faites contre le meurtre quand je m'ôte la vie.—Hégésias disait que de même que les conditions de notre vie sont dépendantes de nous, nous devons aussi disposer des conditions de notre mort.—Diogène rencontrant se faisant porter en litière le philosophe Speusippe depuis longtemps affligé d'hydropisie, celui-ci lui cria: «Je te souhaite le bonjour, Diogène!» A quoi ce dernier répliqua: «Moi, je ne te souhaite rien, à toi qui supportes de vivre dans l'état où tu es.» Quelque temps après, las de l'existence dans de si pénibles conditions, Speusippe se donnait la mort.

Objections contre le suicide.—Mais à cela, que d'objections! Certains estiment que nous ne pouvons abandonner ce monde où nous tenons garnison, sans le commandement exprès de celui qui nous y a placés; que c'est à Dieu qui nous a envoyés ici-bas, non pour notre seul agrément mais pour sa gloire et le service d'autrui, qu'il appartient de nous donner congé quand il lui plaira et non à nous de le prendre; que nous ne sommes pas nés seulement pour nous mais aussi pour notre pays.—Les lois, dans leur propre intérêt, nous demandent compte de nous-mêmes et peuvent nous poursuivre comme homicide, et, d'autre part, dans l'autre monde, nous sommes punis pour avoir déserté notre poste: «Plus loin, se tiennent, accablés de tristesse, ceux qui, n'ayant à se punir d'aucun crime, se sont donné la mort en haine de la lumière, rejetant le fardeau de la vie (Virgile).»

C'est une lâcheté de fuir l'adversité.—Il y a bien plus de courage à attendre que tombent d'eux-mêmes, par suite de leur usure, les fers qui nous enchaînent qu'à les rompre, et Régulus fit preuve de plus de fermeté que Caton. C'est le manque de discrétion et l'impatience qui nous font hâter le moment fatal. La vertu vraiment digne de ce nom ne cède devant aucun accident quel qu'il soit; les maux et la douleur sont en quelque sorte ses aliments et elle les recherche; les menaces des tyrans, les tourments, les bourreaux l'animent et la vivifient: «Tel le chêne, dans les noires forêts de l'Algide; élagué par la hache, malgré ses pertes et ses meurtrissures, il recouvre une nouvelle vigueur sous le fer qui le frappe (Horace).» On peut encore dire avec ces auteurs: «La vertu, mon père, ne consiste pas, comme tu le penses, à craindre la vie, mais à ne jamais la fuir et à faire face à l'adversité (Sénèque)»;—«Dans le malheur il est facile de mépriser la mort et il y a bien plus de courage à savoir être malheureux (Martial).»

C'est le rôle de la peur et non celui de la vertu, d'aller se tapir dans une fosse, sous une tombe massive, pour se soustraire aux coups de la fortune; la vertu, elle, ne modifie ni sa route, ni son allure, quelque orage qu'il fasse: «Que l'univers brisé s'effondre, ses ruines l'écraseront sans qu'il en soit effrayé (Horace).» Le plus ordinairement, c'est pour fuir d'autres inconvénients que nous en arrivons à celui-ci; quelquefois même, c'est pour échapper à la mort que nous y courons: «Dites-moi, je vous prie, mourir de peur de mourir, n'est-ce pas folie (Martial)?» ainsi font ceux qui par peur d'un précipice, s'y jettent de leur propre mouvement: «La crainte du péril fait souvent qu'on s'y précipite. L'homme courageux est celui qui brave le danger s'il le faut, et l'évite s'il le peut (Lucain).»—«La crainte de la mort va jusqu'à inspirer aux hommes un tel dégoût de la vie, qu'ils en arrivent à porter sur eux-mêmes des mains criminelles, oublieux qu'ils sont de cette vérité, que cette crainte de la mort est l'unique source de leurs peines (Lucrèce).»

C'est aller contre les lois de la nature, que de ne pas supporter l'existence telle qu'elle nous l'a faite.—Dans ses lois, Platon ordonne qu'une sépulture ignominieuse soit réservée à qui aura privé de la vie son parent le plus proche et son meilleur ami, autrement dit soi-même, et aura interrompu le cours de ses destinées alors qu'il ne s'y trouvait pas contraint par le sentiment public, par quelque triste et inévitable accident de la fortune, une honte insupportable, et n'a eu pour mobile que la lâcheté et la faiblesse d'une âme craintive.—Dédaigner la vie est un sentiment ridicule, car enfin la vie, c'est notre être, notre tout. S'il y a des choses dont l'être soit plus noble et plus riche, elles peuvent déprécier le nôtre; mais que nous nous méprisions et que nous n'ayons aucun souci de nous-mêmes, c'est contre nature; se haïr et se dédaigner constituent une maladie d'une genre particulier qui ne se retrouve chez aucune autre créature.—C'est encore de la vanité que de souhaiter être autre que nous sommes; un tel désir ne mène à rien, il se contredit lui-même et porte en lui ce qui fait obstacle à sa réalisation. Celui qui souhaite d'homme devenir ange, ne travaille pas pour lui-même; son souhait se réaliserait-il, il ne s'en trouverait pas mieux, puisque n'étant plus, il ne pourrait pas lui-même se réjouir de sa transformation et en éprouver les effets: «On n'a rien à craindre d'un mal à venir, si on ne doit plus exister quand ce mal arrivera (Lucrèce).» La sécurité, l'indolence, l'impassibilité, l'exemption des maux de cette vie, que nous achetons en nous donnant la mort, ne nous deviennent d'aucune commodité; c'est pour rien qu'évite la guerre celui qui ne peut jouir de la paix, pour rien que fuit la peine celui qui ne peut savourer le repos.

Pour ceux qui admettent comme licite de se donner la mort, dans quel cas est-on fondé à user de cette faculté?—Chez ceux qui pensent qu'il est licite de se donner la mort, il est un point qui fait grand doute: quand les circonstances sont-elles suffisamment justifiées pour qu'un homme soit fondé à se tuer, à faire ce qu'ils appellent «une sortie raisonnable»? Bien qu'ils admettent que souvent des causes légères peuvent motiver une semblable détermination puisque, dans la vie, tout ce qui nous arrive est de peu d'importance, encore faut-il y apporter quelque mesure. Il y a des dispositions d'esprit, absolument dénuées de sens et de raison, qui ont poussé non pas seulement des hommes isolés, mais des peuples à se détruire. J'en ai précédemment cité des exemples, en voici un autre: Par suite d'une entente tenant de la folie furieuse, les jeunes filles de Milet se pendaient les unes après les autres; cela ne prit fin que lorsque le magistrat, intervenant, eut ordonné que celles qui seraient ainsi trouvées pendues seraient, toutes nues, traînées par la ville, avec cette même corde qui leur aurait servi à se pendre.

Tant que demeure un reste d'espérance on ne doit pas disposer de sa vie.—Threycion pressait Cléomène de se tuer, en raison du mauvais état dans lequel se trouvaient ses affaires, et, puisqu'il avait fui une mort honorable qu'il eût pu trouver dans le combat qu'il venait de perdre, d'en accepter une autre qui, pour l'être moins, priverait cependant le vainqueur de la satisfaction de lui faire souffrir ou une mort ou une vie honteuses. Cléomène, avec un courage tout lacédémonien et vraiment stoïque, écarta ce conseil, le tenant pour lâche et efféminé: «C'est, dit-il, une ressource qui ne peut jamais faire défaut et à laquelle il ne faut avoir recours tant qu'il reste encore la moindre parcelle d'espérance; vivre, c'est quelquefois faire preuve de fermeté et de vaillance; je veux que ma mort elle-même soit utile à mon pays et soit un acte qui témoigne de mon courage et me fasse honneur.» Threycion, conséquent avec lui-même, se tua; Cléomène en fit autant par la suite, mais seulement après avoir, jusqu'à la fin, essayé de maîtriser la fortune.

Les revirements de la fortune sont tels qu'il n'y a jamais lieu de désespérer.—Tous les inconvénients de la vie ne valent pas qu'on se donne la mort pour les éviter; et puis, les choses humaines sont sujettes à de tels revirements, qu'il est difficile d'apprécier le moment où nous sommes fondés à renoncer à toute espérance: «Étendu sur l'arène, le gladiateur vaincu espère encore la vie, alors que déjà la foule menaçante fait le geste qui ordonne sa mort (Pentadius).»

L'homme, dit un aphorisme de l'antiquité, est en droit de tout espérer, tant qu'il vit. Oui, répond Sénèque, mais pourquoi se dire que «la fortune a tout pouvoir sur ce qui est vivant» plutôt que «la fortune est impuissante sur qui sait mourir»?—Nous voyons Josèphe, menacé d'un danger si apparent et si proche, tout un peuple étant soulevé contre lui, que raisonnablement il ne pouvait s'en tirer, persister à tenir bon contre toute espérance, si bien que déjà un de ses amis, dit-il, lui avait donné le conseil de se tuer. Bien lui en prit de ne pas avoir désespéré; la fortune, contre toute prévision humaine, lui fit esquiver l'accident qui le menaçait et dont il se trouva délivré sans en éprouver de dommage.—Cassius et Brutus n'achevèrent-ils pas de perdre les derniers restes de la liberté romaine, dont ils étaient les soutiens, par la précipitation et la témérité qu'ils apportèrent à se tuer, avant le moment où les circonstances pouvaient le nécessiter.—A la bataille de Cérisoles, M. d'Enghien tenta deux fois de se percer la gorge de son épée, dans son désespoir de voir le combat si mal tourner là où il se trouvait et, par cette précipitation, faillit se priver de jouir d'une si belle victoire.—J'ai vu cent lièvres échapper, alors qu'ils étaient sous la dent des lévriers: «Il en est qui ont survécu à leurs bourreaux (Sénèque).»—«Le temps, les événements divers peuvent amener des changements heureux: souvent, dans ses jeux, la fortune capricieuse revient à ceux qu'elle a trompés et les relève avec éclat (Virgile).»