et plus consideré, comme tesmoigne son familier Oppius: estimant,
qu'il ne deuoit aisément hazarder l'honneur de tant de victoires,
lequel, vne seule defortune luy pourroit faire perdre. C'est•
ce que disent les Italiens, quand ils veulent reprocher cette hardiesse
temeraire, qui se void aux ieunes gens, les nommants necessiteux
d'honneur, bisognosi d'honore: et qu'estans encore en
cette grande faim et disette de reputation, ils ont raison de la chercher
à quelque prix que ce soit: ce que ne doiuent pas faire ceux1
qui en ont desia acquis à suffisance. Il y peut auoir quelque iuste
moderation en ce desir de gloire, et quelque sacieté en cet appetit
comme aux autres: assez de gens le pratiquent ainsin. Il estoit
bien esloigné de cette religion des anciens Romains, qui ne se vouloyent
preualoir en leurs guerres, que de la vertu simple et nayfue.•
Mais encore y apportoit il plus de conscience que nous ne ferions à
cette heure, et n'approuuoit pas toutes sortes de moyens, pour
acquerir la victoire. En la guerre contre Ariouistus, estant à parlementer
auec luy, il y suruint quelque remuement entre les deux
armées, qui commença par la faute des gens de cheual d'Ariouistus.2
Sur ce tumulte, Cæsar se trouua auoir fort grand aduantage
sur ses ennemis, toutes-fois il ne s'en voulut point preualoir, de
peur qu'on luy peust reprocher d'y auoir procedé de mauuaise foy.
et de couleur esclatante, pour se faire remarquer. Il tenoit•
la bride plus estroite à ses soldats, et les tenoit plus de court
estants pres des ennemis. Quand les anciens Grecs vouloient accuser
quelqu'vn d'extreme insuffisance, ils disoyent en commun
prouerbe, qu'il ne sçauoit ny lire ny nager: il auoit cette mesme
opinion, que la science de nager estoit tres-vtile à la guerre, et en3
tira plusieurs commoditez: s'il auoit à faire diligence, il franchissoit
ordinairement à nage les riuieres qu'il rencontroit: car
il aymoit à voyager à pied, comme le grand Alexandre. En Ægypte,
ayant esté forcé pour se sauuer, de se mettre dans vn petit batteau,
et tant de gens s'y estants lancez quant et luy, qu'il estoit•
en danger d'aller à fons, il ayma mieux se ietter en la mer, et gaigna
sa flotte à nage, qui estoit plus de deux cents pas au delà,
tenant en sa main gauche ses tablettes hors de l'eau, et trainant à
belles dents sa cotte d'armes, afin que l'ennemy n'en iouyst, estant
desia bien auancé sur l'aage. Iamais chef de guerre n'eut tant
de creance sur ses soldats. Au commencement de ses guerres
ciuiles, les centeniers luy offrirent de soudoyer chacun sur sa•
bourse, vn homme d'armes, et les gens de pied, de le seruir à leurs
despens: ceux qui estoyent plus aysez, entreprenants encore à deffrayer
les plus necessiteux. Feu Monsieur l'Admiral de Chastillon
nous fit veoir dernierement vn pareil cas en noz guerres ciuiles:
car les François de son armée, fournissoient de leurs bourses au1
payement des estrangers, qui l'accompagnoient. Il ne se trouueroit
guere d'exemples d'affection si ardente et si preste, parmy
ceux qui marchent dans le vieux train, soubs l'ancienne police des
loix. La passion nous commande bien plus viuement que la raison.
Il est pourtant aduenu en la guerre contre Annibal, qu'à•
l'exemple de la liberalité du peuple Romain en la ville, les gendarmes
et Capitaines refuserent leur paye; et appelloit on au camp
de Marcellus, mercenaires, ceux qui en prenoient. Ayant eu du pire
aupres de Dyrrachium, ses soldats se vindrent d'eux mesmes offrir
à estre chastiez et punis, de façon qu'il eut plus à les consoler qu'à2
les tancer. Vne sienne seule cohorte, soustint quatre legions de
Pompeius plus de quatre heures, iusques à ce qu'elle fut quasi
toute deffaicte à coups de trait, et se trouua dans la tranchée, cent
trente mille flesches. Vn soldat nommé Scæua, qui commandoit à
l'vne des entrées, s'y maintint inuincible ayant vn œil creué, vne•
espaule et vne cuisse percées, et son escu faucé en deux cens trente
lieux. Il est aduenu à plusieurs de ses soldats pris prisonniers,
d'accepter plustost la mort, que de vouloir promettre de prendre
autre party. Granius Petronius, pris par Scipion en Affrique, Scipion
apres auoir faict mourir ses compagnons, luy manda qu'il luy3
donnoit la vie, car il estoit homme de reng et questeur: Petronius
respondit que les soldats de Cæsar auoyent accoustumé de donner
la vie aux autres, non la receuoir; et se tua tout soudain de sa
main propre. Il y a infinis exemples de leur fidelité: il ne faut
pas oublier le traict de ceux qui furent assiegez à Salone, ville partizane•
pour Cæsar contre Pompeius, pour vn rare accident qui y
aduint. Marcus Octauius les tenoit assiegez; ceux de dedans estans
reduits en extreme necessité de toutes choses, en maniere que pour
suppleer au deffaut qu'ils auoyent d'hommes, la plus part d'entre
eux y estans morts et blessez, ils auoyent mis en liberté tous leurs
esclaues, et pour le seruice de leurs engins auoient esté contraints
de coupper les cheueux de toutes les femmes, affin d'en faire des
cordes; outre vne merueilleuse disette de viures; et ce neantmoins
resolus de iamais ne se rendre. Apres auoir trainé ce siege en•
grande longueur, d'où Octauius estoit deuenu plus nonchalant, et
moins attentif à son entreprinse, ils choisirent vn iour sur le midy,
et comme ils eurent rangé les femmes et les enfans sur leurs murailles,
pour faire bonne mine, sortirent en telle furie, sur les
assiegeans, qu'ayants enfoncé le premier, le second, et tiers corps1
de garde, et le quatriesme, et puis le reste, et ayants faict du
tout abandonner les tranchées, les chasserent iusques dans les nauires:
et Octauius mesmes se sauua à Dyrrachium, où estoit Pompeius.
Ie n'ay point memoire pour cett' heure, d'auoir veu aucun
autre exemple, où les assiegez battent en gros les assiegeans, et•
gaignent la maistrise de la campaigne; ny qu'vne sortie ait tiré
en consequence, vne pure et entiere victoire de battaille.
CHAPITRE XXXV. (TRADUCTION LIV. II, CH. XXXV.)
De trois bonnes femmes.
aux deuoirs de mariage: car c'est vn marché plein de tant d'espineuses
circonstances, qu'il est malaisé que la volonté d'vne femme,2
s'y maintienne entiere long temps. Les hommes, quoy qu'ils y
soyent auec vn peu meilleure condition, y ont trop affaire. La
touche d'vn bon mariage, et sa vraye preuue, regarde le temps que
la societé dure; si elle a esté constamment douce, loyalle, et commode.
En nostre siecle, elles reseruent plus communément, à•
estaller leurs bons offices, et la vehemence de leur affection, enuers
leurs maris perdus: cherchent au moins lors, à donner tesmoignage
de leur bonne volonté. Tardif tesmoignage, et hors de
saison. Elles preuuent plustost par là, qu'elles ne les ayment que
morts. La vie est pleine de combustion, le trespas d'amour, et de
courtoisie. Comme les peres cachent l'affection enuers leurs enfans,
elles volontiers de mesmes, cachent la leur enuers le mary, pour
maintenir vn honneste respect. Ce mystere n'est pas de mon goust.
Elles ont beau s'escheueler et s'esgratigner; ie m'en vois à l'oreille•
d'vne femme de chambre, et d'vn secretaire: comment estoient-ils,
Comment ont-ils vescu ensemble? il me souuient tousiours de ce
bon mot, iactantius mœrent, quæ minus dolent. Leur rechigner est
odieux aux viuans, et vain aux morts. Nous dispenserons volontiers
qu'on rie apres, pourueu qu'on nous rie pendant la vie. Est-ce1
pas de quoy resusciter de despit: qui m'aura craché au nez pendant
que i'estoy, me vienne frotter les pieds, quand ie ne suis plus?
S'il y a quelque honneur à pleurer les maris, il n'appartient qu'à
celles qui leur ont ry: celles qui ont pleuré en la vie, qu'elles rient
en la mort, au dehors comme au dedans. Aussi, ne regardez pas à•
ces yeux moites, et à cette piteuse voix: regardez ce port, ce teinct,
et l'embonpoinct de ces iouës, soubs ces grands voiles: c'est par
là qu'elle parle François. Il en est peu, de qui la santé n'aille en
amendant, qualité qui ne sçait pas mentir. Cette ceremonieuse
contenance ne regarde pas tant derriere soy, que deuant; c'est2
acquest, plus que payement. En mon enfance, vne honneste et
tresbelle dame, qui vit encores, vefue d'vn Prince, auoit ie ne sçay
quoy plus en sa parure, qu'il n'est permis par les loix de nostre
vefuage: à ceux qui le luy reprochoient: C'est, disoit elle, que ie
ne practique plus de nouuelles amitiez, et suis hors de volonté de•
me remarier. Pour ne disconuenir du tout à nostre vsage, i'ay
icy choisi trois femmes, qui ont aussi employé l'effort de leur
bonté, et affection, autour la mort de leurs maris. Ce sont pourtant
exemples vn peu autres, et si pressans, qu'ils tirent hardiment la
vie en consequence. Pline le ieune auoit pres d'vne sienne maison3
en Italie, vn voisin merueilleusement tourmenté de quelques vlceres,
qui luy estoient suruenues és parties honteuses. Sa femme le
voyant si longuement languir, le pria de permettre, qu'elle veist à
loisir et de pres l'estat de son mal, et qu'elle luy diroit plus franchement
qu'aucun autre ce qu'il auoit à en esperer. Apres auoir•
obtenu cela de luy, et l'auoir curieusement consideré, elle trouua
qu'il estoit impossible, qu'il en peust guerir, et que tout ce qu'il
auoit à attendre, c'estoit de trainer fort long temps vne vie douloureuse
et languissante: si luy conseilla pour le plus seur et souuerain
remede, de se tuer. Et le trouuant vn peu mol, à vne si rude entreprise:•
Ne pense point, luy dit-elle, mon amy, que les douleurs que
ie te voy souffrir ne me touchent autant qu'à toy, et que pour m'en
deliurer, ie ne me vueille seruir moy-mesme, de cette medecine
que ie t'ordonne. Ie te veux accompagner à la guerison, comme
i'ay faict à la maladie: oste cette crainte, et pense que nous n'aurons1
que plaisir en ce passage, qui nous doit deliurer de tels tourmens:
nous nous en irons heureusement ensemble. Cela dit, et ayant
rechauffé le courage de son mary, elle resolut qu'ils se precipiteroient
en la mer, par vne fenestre de leur logis, qui y respondoit. Et
pour maintenir iusques à sa fin, cette loyale et vehemente affection,•
dequoy elle l'auoit embrassé pendant sa vie, elle voulut encore qu'il
mourust entre ses bras; mais de peur qu'ils ne luy faillissent, et
que les estraintes de ses enlassemens, ne vinssent à se relascher par
la cheute et la crainte, elle se fit lier et attacher bien estroitement
auec luy, par le faux du corps; et abandonna ainsi sa vie, pour le2
repos de celle de son mary. Celle-là estoit de bas lieu; et parmy
telle condition de gens, il n'est pas si nouueau d'y voir quelque
traict de rare bonté,
Extrema per illos
Iustitia excedens terris vestigia fecit.•
se logent rarement. Arria femme de Cecinna Pætus, personnage
consulaire, fut mere d'vne autre Arria femme de Thrasea Pætus,
celuy duquel la vertu fut tant renommée du temps de Neron; et
par le moyen de ce gendre, mere-grand de Fannia; car la ressemblance3
des noms de ces hommes et femmes, et de leurs fortunes,
en a fait mesconter plusieurs. Cette premiere Arria, Cecinna
Pætus, son mary, ayant esté prins prisonnier par les gens de l'Empereur
Claudius, apres la deffaicte de Scribonianus, duquel il auoit
suiuy le party: supplia ceux qui l'emmenoient prisonnier à Rome,•
de la receuoir dans leur nauire, où elle leur seroit de beaucoup
moins de despence et d'incommodité, qu'vn nombre de personnes,
qu'il leur faudroit, pour le seruice de son mary: et qu'elle seule
fourniroit à sa chambre, à sa cuisine, et à tous autres offices. Ils
l'en refuserent: et elle s'estant iettée dans vn batteau de pescheur,4
qu'elle loua sur le champ, le suyuit en cette sorte depuis la Sclauonie.
Comme ils furent à Rome, vn iour, en presence de l'Empereur,
Iunia vefue de Scribonianus, s'estant accostée d'elle familierement,
pour la societé de leurs fortunes, elle la repoussa
rudement auec ces parolles: Moy, dit-elle, que ie parle à toy, ny
que ie t'escoute, à toy, au giron de laquelle Scribonianus fut tué,
et tu vis encores? Ces paroles, auec plusieurs autres signes, firent
sentir à ses parents, qu'elle estoit pour se deffaire elle mesme, impatiente
de supporter la fortune de son mary. Et Thrasea son•
gendre, la suppliant sur ce propos de ne se vouloir perdre, et luy
disant ainsi: Quoy? si ie courois pareille fortune à celle de Cecinna,
voudriez vous que ma femme vostre fille en fist de mesme?
Comment donc? si ie le voudrois, respondit-elle: ouy, ouy, ie le
voudrois, si elle auoit vescu aussi long temps, et d'aussi bon accord1
auec toy, que i'ay faict auec mon mary. Ces responces augmentoient
le soing, qu'on auoit d'elle, et faisoient qu'on regardoit de
plus pres à ses deportemens. Vn iour apres auoir dict à ceux qui
la gardoient, Vous auez beau faire, vous me pouuez bien faire plus
mal mourir, mais de me garder de mourir, vous ne sçauriez:•
s'eslançant furieusement d'vne chaire, où elle estoit assise, elle
s'alla de toute sa force chocquer la teste contre la paroy voisine:
duquel coup, estant cheute de son long esuanouye, et fort blessée
apres qu'on l'eut à toute peine faite reuenir: Ie vous disois
bien, dit-elle, que si vous me refusiez quelque façon aisée de me2
tuer, i'en choisirois quelque autre pour mal-aisée qu'elle fust. La
fin d'vne si admirable vertu fut telle: Son mary Pætus, n'ayant
pas le cœur assez ferme de soy-mesme, pour se donner la mort, à
laquelle la cruauté de l'Empereur le rengeoit; vn iour entre autres,
apres auoir premierement employé les discours et enhortements,•
propres au conseil, qu'elle luy donnoit à ce faire, elle print le
poignart, que son mary portoit: et le tenant traict en sa main,
pour la conclusion de son exhortation; Fais ainsi Pætus, luy
dit-elle. Et en mesme instant, s'en estant donné vn coup mortel
dans l'estomach, et puis l'arrachant de sa playe, elle le luy presenta,3
finissant quant et quant sa vie: auec cette noble, genereuse,
et immortelle parole, Pæte non dolet. Elle n'eust loisir que de dire
ces trois parolles d'vne si belle substance; Tien Pætus, il ne m'a
point faict mal.
Casta suo gladium cùm traderet Arria Pæto,•
Quem de visceribus traxerat ipsa suis:
Si qua fides, vulnus quod feci, non dolet, inquit,
Sed quod tu facies, id mihi Pæte dolet.
Il est bien plus vif en son naturel, et d'vn sens plus riche: car
et la playe, et la mort de son mary, et les siennes, tant s'en faut4
qu'elles luy poisassent, qu'elle en auoit esté la conseillere et promotrice:
mais ayant fait cette haulte et courageuse entreprinse
pour la seule commodité de son mary, elle ne regarde qu'à luy,
encore au dernier traict de sa vie, et à luy oster la crainte de la
suiure en mourant. Pætus se frappa tout soudain, de ce mesme•
glaiue; honteux à mon aduis, d'auoir eu besoin d'vn si cher et
pretieux enseignement. Pompeia Paulina, ieune et tres-noble
Dame Romaine, auoit espousé Seneque, en son extreme vieillesse.
Neron, son beau disciple, enuoya ses satellites vers luy, pour luy
denoncer l'ordonnance de sa mort, ce qui se faisoit en cette maniere.•
Quand les Empereurs Romains de ce temps, auoyent condamné
quelque homme de qualité, ils luy mandoyent par leurs
officiers de choisir quelque mort à sa poste, et de la prendre dans
tel, ou tel delay, qu'ils luy faisoyent prescrire selon la trempe de
leur cholere, tantost plus pressé, tantost plus long, luy donnant1
terme pour disposer pendant ce temps là, de ses affaires, et quelque
fois luy ostant le moyen de ce faire, par la briefueté du temps:
et si le condamné estriuoit à leur ordonnance, ils menoyent des
gens propres à l'executer, ou luy couppant les veines des bras, et
des iambes, ou luy faisant aualler du poison par force. Mais les•
personnes d'honneur, n'attendoyent pas cette necessité, et se seruoyent
de leurs propres medecins et chirurgiens à cet effect. Seneque
ouyt leur charge, d'vn visage paisible et asseuré, et apres, demanda
du papier pour faire son testament: ce que luy ayant esté refusé par
le Capitaine, il se tourne vers ses amis: Puis que ie ne puis, leur2
dit-il, vous laisser autre chose en recognoissance de ce que ie vous
doy, ie vous laisse au moins ce que i'ay de plus beau, à sçauoir
l'image de mes mœurs et de ma vie, laquelle ie vous prie conseruer
en vostre memoire: affin qu'en ce faisant, vous acqueriez la
gloire de sinceres et veritables amis. Et quant et quant, appaisant•
tantost l'aigreur de la douleur, qu'il leur voyoit souffrir, par
douces paroles, tantost roidissant sa voix, pour les tancer: Où
sont, disoit-il, ces beaux preceptes de la philosophie? que sont
deuenuës les prouisions, que par tant d'années nous auons faictes,
contre les accidens de la fortune? la cruauté de Neron nous estoit3
elle incognue? que pouuions nous attendre de celuy, qui auoit tué
sa mere et son frere, sinon qu'il fist encor mourir son gouuerneur,
qui l'a nourry et esleué? Apres auoir dit ces paroles en commun, il
se destourne à sa femme, et l'embrassant estroittement, comme
par la pesanteur de la douleur elle deffailloit de cœur et de forces;•
la pria de porter vn peu plus patiemment cet accident, pour l'amour
de luy; et que l'heure estoit venue, où il auoit à montrer, non
plus par discours et par disputes, mais par effect, le fruict qu'il
auoit tiré de ses estudes: et que sans doubte il embrassoit la mort,
non seulement sans douleur, mais auecques allegresse. Parquoy4
m'amie, disoit-il, ne la deshonnore par tes larmes, affin qu'il ne
semble que tu t'aimes plus que ma reputation: appaise ta douleur,
et te console en la connoissance, que tu as eu de moy, et de
mes actions, conduisant le reste de ta vie, par les honnestes occupations,
ausquelles tu és addonnée. A quoy Paulina ayant vn peu
repris ses esprits, et reschauffé la magnanimité de son courage,
par vne tres-noble affection: Non Seneca, respondit-elle, ie ne•
suis pas pour vous laisser sans ma compagnie en telle necessité:
ie ne veux pas que vous pensiez, que les vertueux exemples de
vostre vie, ne m'ayent encore appris à sçauoir bien mourir: et
quand le pourroy-ie ny mieux, ny plus honnestement, ny plus à
mon gré qu'auecques vous? ainsi faictes estat que ie m'en voy1
quant et vous. Lors Seneque prenant en bonne part vne si belle et
glorieuse deliberation de sa femme; et pour se deliurer aussi de la
crainte de la laisser apres sa mort, à la mercy et cruauté de ses
ennemis: Ie t'auoy, Paulina, dit-il, conseillé ce qui seruoit à conduire
plus heureusement ta vie: tu aymes donc mieux l'honneur•
de la mort: vrayement ie ne te l'enuieray point: la constance et
la resolution, soyent pareilles à nostre commune fin, mais la
beauté et la gloire soit plus grande de ta part. Cela fait, on leur
couppa en mesme temps les veines des bras: mais par ce que
celles de Seneque reserrées tant par la vieillesse, que par son2
abstinence, donnoyent au sang le cours trop long et trop lasche, il
commanda qu'on luy couppast encore les veines des cuisses: et de
peur que le tourment qu'il en souffroit, n'attendrist le cœur de sa
femme, et pour se deliurer aussi soy-mesme de l'affliction, qu'il
portoit de la veoir en si piteux estat: apres auoir tres-amoureusement•
pris congé d'elle, il la pria de permettre qu'on l'emportast
en la chambre voisine, comme on feit. Mais toutes ces incisions
estans encore insuffisantes pour le faire mourir, il commanda à
Statius Anneus son medecin, de luy donner vn breuuage de poison;
qui n'eut guere non plus d'effect: car par la foiblesse et froideur3
des membres, elle ne peut arriuer iusques au cœur. Par ainsin on
luy fit en outre apprester vn baing fort chauld: et lors sentant sa
fin prochaine, autant qu'il eut d'halene, il continua des discours
tres-excellens sur le subiect de l'estat où il se trouuoit, que ses
secretaires recueillirent tant qu'ils peurent ouyr sa voix; et demeurerent•
ses parolles dernieres long temps depuis en credit et honneur,
és mains des hommes: ce nous est vne bien fascheuse perte,
qu'elles ne soyent venues iusques à nous. Comme il sentit les derniers
traicts de la mort, prenant de l'eau du baing toute sanglante,
il en arrousa sa teste, en disant; Ie vouë cette eau à Iuppiter le4
liberateur. Neron aduerty de tout cecy, craignant que la mort de
Paulina, qui estoit des mieux apparentées dames Romaines, et
enuers laquelle il n'auoit nulles particulieres inimitiez, luy vinst à
reproche; renuoya en toute diligence luy faire r'atacher ses playes:
ce que ses gens d'elle, firent sans son sçeu, estant desia demy•
morte, et sans aucun sentiment. Et ce que contre son dessein, elle
vesquit depuis, ce fut tres-honnorablement, et comme il appartenoit
à sa vertu, montrant par la couleur blesme de son visage,
combien elle auoit escoulé de vie par ses blessures. Voyla mes
trois comtes tres-veritables, que ie trouue aussi plaisans et tragiques
que ceux que nous forgeons à nostre poste, pour donner•
plaisir au commun: et m'estonne que ceux qui s'addonnent à cela,
ne s'auisent de choisir plustost dix mille tres-belles histoires, qui
se rencontrent dans les liures, où ils auroyent moins de peine, et
apporteroient plus de plaisir et profit. Et qui en voudroit bastir
vn corps entier et s'entretenant, il ne faudroit qu'il fournist du1
sien que la liaison, comme la soudure d'vn autre metal: et pourroit
entasser par ce moyen force veritables euenemens de toutes sortes,
les disposant et diuersifiant, selon que la beauté de l'ouurage le
requerroit, à peu pres comme Ouide a cousu et r'apiecé sa Metamorphose,
de ce grand nombre de fables diuerses. En ce dernier•
couple, cela est encore digne d'estre consideré, que Paulina
offre volontiers à quitter la vie pour l'amour de son mary, et que
son mary auoit autre-fois quitté aussi la mort pour l'amour d'elle.
Il n'y a pas pour nous grand contre-poix en cet eschange: mais
selon son humeur Stoïque, ie croy qu'il pensoit auoir autant faict2
pour elle, d'alonger sa vie en sa faueur, comme s'il fust mort pour
elle. En l'vne des lettres, qu'il escrit à Lucilius; apres qu'il luy a
fait entendre, comme la fiebure l'ayant pris à Rome, il monta soudain
en coche, pour s'en aller à vne sienne maison aux champs,
contre l'opinion de sa femme, qui le vouloit arrester; et qu'il luy•
auoit respondu, que la fiebure qu'il auoit, ce n'estoit pas fiebure
du corps, mais du lieu: il suit ainsin: Elle me laissa aller me recommandant
fort ma santé. Or moy, qui sçay que ie loge sa vie en
la mienne, ie commence de pouruoir à moy, pour pouruoir à elle:
le priuilege que ma vieillesse m'auoit donné, me rendant plus3
ferme et plus resolu à plusieurs choses, ie le pers, quand il me
souuient qu'en ce vieillard, il y en a vne ieune à qui ie profite.
Puis que ie ne la puis ranger à m'aymer plus courageusement,
elle me renge à m'aymer moy mesme plus curieusement: car
il faut prester quelque chose aux honnestes affections: et par•
fois, encore que les occasions nous pressent au contraire, il faut
r'appeler la vie, voire auec que tourment: il faut arrester l'ame
entre les dents, puis que la loy de viure aux gens de bien, ce n'est
pas autant qu'il leur plaist, mais autant qu'ils doiuent. Celuy qui
n'estime pas tant sa femme ou vn sien amy, que d'en allonger sa
vie, et qui s'opiniastre à mourir, il est trop delicat et trop mol: il
faut que l'ame se commande cela, quand l'vtilité des nostres le requiert:
il faut par fois nous prester à noz amis: et quand nous
voudrions mourir pour nous, interrompre nostre dessein pour eux.•
C'est tesmoignage de grandeur de courage, de retourner en la
vie pour la consideration d'autruy, comme plusieurs excellens personnages
ont faict: et est vn traict de bonté singuliere, de conseruer
la vieillesse, (de laquelle la commodité la plus grande, c'est
la nonchalance de sa durée, et vn plus courageux et desdaigneux1
vsage de la vie,) si on sent que cet office soit doux, aggreable, et
profitable à quelqu'vn bien affectionné. Et en reçoit on vne tres-plaisante
recompense: car qu'est-il plus doux, que d'estre si cher
à sa femme, qu'en sa consideration, on en deuienne plus cher à
soy-mesme? Ainsi ma Paulina m'a chargé, non seulement sa•
crainte, mais encore la mienne. Ce ne m'a pas esté assez de considerer,
combien resolument ie pourrois mourir, mais i'ay aussi
consideré, combien irresoluement elle le pourroit souffrir. Ie me
suis contrainct a viure, et c'est quelquefois magnanimité que viure.
Voyla ses mots excellens, comme est son vsage.2
LIVRE SECOND.
(Suite).
CHAPITRE VII. (ORIGINAL LIV. II, CH. VII.)
Des récompenses honorifiques.
Les distinctions honorifiques sont éminemment propres à récompenser la valeur.—Les historiens de l'empereur Auguste remarquent que lorsqu'il s'agissait de services militaires, il avait pour règle d'être excessivement prodigue de cadeaux envers ceux qui le méritaient, tandis qu'il était bien autrement parcimonieux de récompenses purement honorifiques; peut-être était-ce parce que son oncle lui avait à lui-même décerné toutes les récompenses militaires avant qu'il eût jamais été à la guerre. C'est une belle invention, qui subsiste dans la plupart des états du monde, que d'avoir créé, pour en honorer et en récompenser la vertu, certaines distinctions s'adressant à la vanité et sans valeur par elles-mêmes, telles que couronnes de laurier, de chêne, de myrte, certains vêtements de forme particulière, le privilège de circuler en ville sur un char, ou de nuit avec des flambeaux, une place réservée dans les cérémonies publiques, la prérogative de certains surnoms, de certains titres, certaines marques dans les armoiries et autres choses analogues, variables selon les nations suivant leur tempérament, et dont l'usage dure encore.
A cet égard, l'institution des ordres de chevalerie est une conception heureuse.—Chez nous et chez certains peuples voisins, nous avons les ordres de chevalerie qui n'ont pas d'autre objet. C'est assurément une bien bonne et profitable idée que d'avoir trouvé le moyen de récompenser le mérite du petit nombre d'hommes de valeur exceptionnelle, de les contenter et de les satisfaire par des distinctions qui ne soient pas une charge pour le trésor public et ne coûtent rien au prince. C'est un fait d'expérience qui remonte aux temps anciens et que nous avons aussi pu voir jadis chez nous, que les gens de qualité se sont toujours montrés plus jaloux d'obtenir ces récompenses que celles procurant gain et profit; ce qui s'explique parfaitement et rehausse considérablement le cas qu'on en fait. Si à un prix qui doit être uniquement honorifique, on attache des avantages particuliers, voire même une rémunération importante, ce mélange, au lieu de grandir l'estime en laquelle on le tient, la lui enlève et l'avilit.—L'ordre de Saint-Michel, qui a été si longtemps en crédit parmi nous, avait pour plus grand avantage de n'en conférer d'aucune sorte, ce qui faisait qu'autrefois il n'y avait pas de charge ni de situation, quelles qu'elles fussent, auxquelles la noblesse aspirât plus ardemment qu'à l'obtention de cet ordre et qui lui causassent plus de satisfaction; aucune autre qualité ne procurait plus de respect et de considération, la vertu souhaitant et recevant plus volontiers qu'aucune autre, une récompense qui est son apanage exclusif alors même qu'elle est plus glorieuse qu'utile.
Les récompenses pécuniaires s'appliquent à des services rendus de tout autre caractère.—Toutes les autres récompenses sont en effet moins honorables, d'autant qu'on en use à propos de tout: par des dons en argent se rémunèrent les services d'un valet, la diligence d'un courrier, quiconque nous charme par ses danses, ses talents en équitation, par sa parole. Tous les services en somme, même les plus vils, qu'on nous rend; tout, même le vice, est payé de cette façon: la flatterie, la trahison, celui qui favorise la débauche; par suite, il n'est pas étonnant que la vertu désire et accepte moins volontiers cette sorte de monnaie courante, que celle dont rien n'entache le caractère noble et généreux qui lui est propre et tout spécial.—Auguste avait raison d'être beaucoup plus économe de celle-ci que des autres, d'autant que l'honneur est un privilège dont la caractéristique essentielle est la rareté; c'est aussi celle de la vertu: «Pour qui ne voit pas de méchants, les bons ne sauraient exister (Martial).» On ne remarque pas un homme qui s'occupe de l'éducation de ses enfants: ce n'est pas là un titre de recommandation, si louable que ce soit, parce que c'est chose qui se rencontre communément; remarque-t-on un arbre de grande élévation, dans une forêt où tous sont de même? Je ne crois pas que jamais citoyen de Sparte se soit glorifié de sa vaillance, vertu pratiquée de tous chez ce peuple; non plus que de sa fidélité aux lois et de son mépris pour la richesse. Il n'est pas de récompense pour la vertu, si grande qu'elle soit, quand elle est dans les habitudes; je ne sais si même on donnerait cette qualification de grande, à une vertu qui se pratiquerait communément.
La vaillance est une vertu assez commune qui prime chez nous la vertu proprement dite.—Puisque ces témoignages d'honneur n'ont de prix et ne sont tenus en si haute estime que parce qu'ils sont décernés à un petit nombre, pour les anéantir il n'y a rien de tel que de les prodiguer. Quand même il y aurait aujourd'hui plus de gens que par le passé, qui mériteraient cet ordre, et je reconnais qu'il peut très bien se faire qu'il en soit ainsi, car aucune vertu plus que le courage militaire n'est de nature à se répandre davantage, ce n'est pas une raison suffisante pour, en le multipliant, l'avoir laissé tomber en discrédit.—En dehors de la vaillance que je qualifie ici de vertu, employant ce mot dans son acception courante, il en existe une autre, la vertu proprement dite, qui constitue la perfection et est la seule que les philosophes reconnaissent. De nature plus élevée que la vaillance, à l'encontre de celle-ci elle s'étend à tout; elle consiste dans cette force et cette fermeté de l'âme, qui la rendent indifférente à tout événement quel qu'il soit, heureux ou malheureux, qui peut survenir; elle est toujours égale, pondérée, constante, et notre vertu par excellence n'en est qu'une très faible émanation.
Conditions dans lesquelles se décernait l'ordre de Saint-Michel; abus qui en a été fait.—Nos mœurs, notre éducation, les traditions, l'exemple, nous rendent celle-ci (la vaillance) aisée à pratiquer et font qu'elle est assez généralement répandue, ainsi qu'on peut parfaitement s'en rendre compte par ce qui se passe en ces temps de guerre civile; et si quelqu'un pouvait à cette heure ramener la concorde parmi nous et faire que les efforts de tous soient dirigés vers un même but, par elle nous verrions refleurir notre ancien renom militaire. Il est bien certain qu'aux temps passés, l'attribution de cet ordre ne visait pas cette seule vertu, il fallait plus encore: jamais il n'a été décerné à un soldat n'ayant que sa valeur, il ne l'était qu'à des chefs qui s'étaient particulièrement distingués. Savoir obéir ne suffisait pas alors pour une si honorable distinction; il fallait de plus des connaissances militaires étendues, embrassant l'ensemble et la majeure partie des branches qui constituent l'homme de guerre, «car les talents du soldat et ceux du général ne sont pas les mêmes (Tite-Live)», et, en outre, être de naissance permettant l'accès à une si haute dignité. Quoi qu'il en soit, quand même plus de gens qu'autrefois en seraient dignes, on n'eût pas dû le concéder avec tant de libéralité; mieux eût valu ne pas le donner à tous ceux qui pouvaient le mériter, que de déprécier l'institution à tout jamais, comme cela est arrivé par l'abus qui en a été fait, et se priver ainsi des services qu'elle pouvait rendre. Aucun homme de cœur ne daigne tirer avantage d'une chose qui lui est commune à lui et à beaucoup d'autres; et aujourd'hui, ceux mêmes qui ont le moins mérité de se voir attribuer cette récompense, sont ceux qui affectent le plus de la dédaigner pour se mettre sur le même rang que ceux qui l'ont bien gagnée, et auxquels on porte tort en l'avilissant par la prodigalité avec laquelle on l'octroie à des gens qui en sont indignes.
Le discrédit en lequel il est tombé, rend difficile de mettre en honneur un nouvel ordre de chevalerie.—Après avoir supprimé et aboli cet ordre, en avoir créé un autre avec l'espérance que, dès son apparition, cet autre sera tenu en considération, c'est une entreprise bien risquée en des temps aussi pervertis et agités que ceux où nous vivons, et il faut s'attendre à ce que celui-ci se heurte, dès le début, aux difficultés qui ont entraîné la ruine du premier. Les conditions dans lesquelles ce dernier ordre est attribué, devraient, pour qu'il s'impose, être très sévères et rigoureusement observées; or, en cette époque troublée, il n'est pas possible de tenir la bride courte et bien ajustée; sans compter qu'avant qu'il trouve crédit, il faut qu'on ait perdu la mémoire du précédent et du mépris en lequel il est tombé.
En France, la vaillance tient le premier rang chez l'homme comme la chasteté chez la femme.—Je pourrais émettre ici quelques réflexions sur la vaillance et la différence entre cette vertu et les autres; mais c'est un sujet que Plutarque a traité à diverses reprises et je ne pourrais que rapporter ce qu'il a dit. Il y a lieu toutefois de remarquer que chez nous, nous assignons à cette vertu le premier rang, ainsi que le témoigne son nom, qui vient de valeur; et que, lorsque nous disons d'un homme qu'il a beaucoup de valeur ou que c'est un homme de bien, cela ne signifie autre chose, dans le langage de la cour et de la noblesse, sinon que c'est un homme vaillant. Les Romains l'entendaient également ainsi; chez eux, le mot vertu pris dans son acception la plus générale était synonyme de force. En France, le service militaire seul concède la noblesse; il en est la condition essentielle, exclusive. Il est vraisemblable que cette vertu qui, chez les hommes, donna la première la supériorité aux uns sur les autres, est celle qui tout d'abord les a frappés: par elle, les plus forts et les plus courageux ont dominé les plus faibles et ont acquis une réputation et un rang particuliers, ce qui lui a valu à elle-même d'avoir, dans notre langue, la place si élevée et si honorable qu'elle occupe. Il a pu encore arriver que nos ancêtres, étant d'humeur fort belliqueuse, ont donné la prééminence à cette vertu qu'ils pratiquaient journellement et l'ont désignée d'un nom en rapport avec l'estime qu'ils en faisaient. C'est un sentiment analogue à celui qui fait que, dans notre passion, dans notre fiévreuse sollicitude pour la chasteté de la femme, quand nous disons: une bonne femme, une femme de bien, une femme honorable et vertueuse, nous ne voulons pas dire autre chose qu'une femme chaste; il semble que pour les contraindre à l'observation de ce devoir, nous ne fassions aucun cas des autres et que nous n'attachions aucune importance aux fautes d'autre nature, pour en arriver à les détourner de celle-ci.
CHAPITRE VIII. (ORIGINAL LIV. II, CH. VIII.)
De l'affection des pères pour leurs enfants.
A Madame d'Estissac.
Comment Montaigne a été amené à écrire et à faire de lui-même le sujet de ses essais, et pourquoi il consacre ce chapitre à Madame d'Estissac.—Madame, si la singularité et la nouveauté qui, d'habitude, donnent du prix aux choses, ne me sauvent, jamais je ne sortirai à mon honneur de ma sotte entreprise; elle est si fantastique, se présente sous une forme si éloignée de ce qui se fait d'ordinaire, que peut-être cela pourra-t-il la faire admettre. C'est une humeur mélancolique, humeur par conséquent bien opposée à mon tempérament naturel, amenée par la solitude en laquelle je vis depuis quelques années, qui tout d'abord m'a mis en tête cette folie d'écrire.—Cette détermination prise, me trouvant entièrement dépourvu de documents autres que je pusse mettre en œuvre, je me suis pris moi-même comme sujet d'analyse et de discussion. Conçu dans cet ordre d'idées, extravagant et en dehors de toutes les règles conventionnelles, mon livre se trouve, par là, être unique au monde en son genre. En dehors de sa bizarrerie, un tel travail n'est guère de nature à éveiller l'attention; car, lorsque le sujet est aussi peu sérieux et si peu relevé, le meilleur ouvrier de la terre ne saurait arriver à lui donner une tournure qui lui procure du relief.—Or, Madame, ayant dessein de m'y peindre avec toute l'exactitude possible, j'aurais omis un fait d'importance, si j'avais passé sous silence l'hommage que j'ai toujours rendu à vos mérites. C'est cet hommage que j'ai voulu affirmer d'une manière particulière en tête de ce chapitre, d'autant que, parmi vos excellentes qualités, l'affection que vous avez témoignée à vos enfants tient l'un des premiers rangs. Ceux qui, sachant à quel âge M. d'Estissac votre mari vous a laissée veuve, connaîtront les grands et honorables partis, tels qu'il convient à une dame de France de votre condition, qui vous ont été offerts, la constance et la fermeté avec lesquelles, pendant tant d'années et malgré de si graves difficultés, vous avez administré et conduit les intérêts de ces enfants pour lesquels vous avez dû sans cesse aller et venir dans tous les coins de la France et qui vous absorbent encore maintenant, les heureux résultats auxquels vous êtes arrivée, uniquement par votre prudence et que d'autres attribueront à votre bonne fortune, diront certainement avec moi qu'il n'y a pas chez nous, eu ces temps-ci, d'exemple d'affection maternelle au-dessus de la vôtre. Je loue Dieu, Madame, qu'elle ait abouti dans d'aussi heureuses conditions; les brillantes espérances que donne de lui M. d'Estissac votre fils sont une garantie que, lorsqu'il sera en âge, vous en aurez l'obéissance et la reconnaissance qu'on peut attendre d'un excellent fils. A cause de son jeune âge, il ne peut encore se rendre compte des soins éclairés et incessants que vous lui prodiguez; je veux que si ces lignes viennent un jour à tomber sous ses yeux, quand ma bouche sera close et ma parole éteinte, qu'il reçoive de moi le témoignage de cette vérité, qui lui sera encore plus vivement attestée par les précieux effets que, s'il plaît à Dieu, il en ressentira: qu'il n'est pas en France de gentilhomme qui doive plus à sa mère, et qu'il ne saurait, plus tard, donner une meilleure preuve de son bon cœur et de sa vertu qu'en reconnaissant ce que vous avez été.
L'affection des pères pour leurs enfants est plus grande que celle des enfants pour leurs pères.—S'il est vraiment une loi naturelle, c'est-à-dire quelque instinct qui se manifeste toujours et chez tous, bêtes et gens (quoiqu'il y en ait qui prétendent le contraire), c'est, à mon avis, l'affection que celui qui engendre porte à l'être qu'il a engendré: sentiment qui vient immédiatement après le soin que chacun prend de sa conservation et d'éviter ce qui peut lui être nuisible. La nature elle-même semble l'avoir voulu ainsi, pour que les diverses pièces dont se compose la machine qu'elle a créée, se développent et progressent; aussi n'est-ce pas étonnant que l'affection soit moins grande, quand, au rebours, elle s'exerce des enfants à l'égard des pères. A cela s'ajoute cette autre considération émise par Aristote, que celui qui fait du bien à un autre, aime mieux cet autre qu'il n'en est aimé; que celui envers lequel vous avez des obligations, vous aime mieux que vous ne l'aimez. Tout ouvrier aime plus l'œuvre dont il est l'auteur, qu'il n'en serait aimé, si cette œuvre était capable de sentiment; du reste, ce que nous avons de plus cher, c'est l'existence; et l'existence consiste à nous mouvoir et à agir: il en résulte que chacun se retrouve quelque peu dans ses œuvres. Qui donne, accomplit un acte beau et honnête; qui reçoit, fait seulement œuvre utile à lui-même; or, ce qui est utile plaît moins que ce qui est honnête. Ce qui est honnête est stable et permanent, et procure à son auteur une récompense qui se perpétue, tandis que l'utile se perd, échappe facilement, et le souvenir qui en demeure est moins agréable et moins doux. Les choses nous sont d'autant plus chères qu'elles nous ont coûté davantage, et donner a plus de prix que recevoir.
Il ne faut pas se laisser trop influencer par les penchants que l'on nomme naturels, on ne doit d'amitié aux enfants que s'ils s'en rendent dignes.—Puisqu'il a plu à Dieu de nous donner la faculté de raisonner quelque peu, afin que nous ne soyons pas, comme les bêtes, servilement assujettis aux lois qui nous sont communes à elles et à nous, et de permettre qu'en usant de notre libre arbitre nous en fassions une judicieuse application, nous devons bien nous prêter, dans une certaine limite, à ce qu'édicte la nature, sans toutefois nous en laisser despotiquement imposer par elle, car seule la raison doit servir de règle à nos inclinations.—J'ai, quant à moi, extraordinairement peu de goût pour ces dispositions qui naissent en nous, auxquelles notre jugement n'a aucune part et qu'il ne ratifie pas. Par exemple, pour demeurer dans le sujet qui nous occupe, je ne puis concevoir cette passion qui fait que l'on embrasse les enfants, alors qu'ils viennent à peine de naître, qu'ils n'ont aucun mouvement d'âme, ni rien dans l'expression de leur physionomie qui leur permette de se montrer aimables; aussi n'ai-je pas souffert volontiers que les miens fussent élevés près de moi.—Une affection sincère et justifiée à leur égard devrait naître de la connaissance qu'ils nous donnent d'eux et croître avec elle pour alors, s'ils le méritent, et la disposition naturelle qui nous porte à les aimer marchant de pair avec le bon sens, en arriver à les chérir d'une affection vraiment paternelle; s'ils n'en étaient pas dignes, nous arriverions également ainsi à nous en rendre compte, écoutant toujours notre raison malgré les suggestions contraires de la nature. Fort souvent, c'est l'inverse qui a lieu: le plus généralement, nous nous sentons plus émus des trépignements, des jeux, des niaiseries puériles de nos enfants que nous ne le sommes plus tard d'actes accomplis par eux en toute connaissance; nous paraissons en cela les aimer en manière de passe-temps, comme nous ferions de guenons et comme cela ne devrait pas être pour des hommes. Il est des gens qui leur prodiguent les jouets quand ils sont enfants et qui, lorsqu'ils sont devenus grands, se montrent peu disposés à subvenir à la moindre dépense qu'ils peuvent avoir à faire. Il semble même que la jalousie de les voir faire bonne figure dans le monde et d'en jouir, quand nous-mêmes sommes sur le point de le quitter, nous rende plus parcimonieux et avares à leur endroit, et qu'il nous soit désagréable de les avoir sur nos talons comme s'ils nous pressaient de disparaître; cela ne devrait cependant pas nous émotionner à ce point ou alors il ne faut pas nous mêler d'avoir des enfants, parce qu'il est dans l'ordre des choses qu'ils ne peuvent ni exister, ni vivre, qu'aux dépens de notre existence et de notre vie à nous-mêmes.
Il faudrait partager de bonne heure ses biens avec ses enfants, cela leur permettrait de s'établir plus tôt et les préserverait de mauvaises tentations.—Je trouve qu'il y a cruauté et injustice à ne pas admettre nos enfants au partage et à la jouissance commune de nos biens, de ne pas les associer à nos affaires domestiques dès qu'ils en sont capables, et de ne rien retrancher ni réduire de nos commodités pour pourvoir aux leurs, alors que c'est pour cela que nous avons fait qu'ils sont au monde. Il n'est pas juste de voir un père vieux, cassé, demi-mort, jouir seul dans un coin de son foyer de biens qui suffiraient à placer et faire vivre plusieurs enfants auxquels, faute de leur en donner les moyens, il laisse perdre leurs meilleures années sans qu'ils aient possibilité d'entrer dans les services publics et d'apprendre à connaître les hommes. Par désespoir, on les fait se jeter dans n'importe quelle voie, si mauvaise soit-elle, qui les met à même de pourvoir à leurs besoins; et c'est ce qui fait que j'ai vu, de mon temps, plusieurs jeunes gens de bonne famille avoir pris l'habitude du vol, au point que nulle correction ne pouvait les en détourner.—J'en connais un très bien apparenté auquel, sur la prière de son frère, très honnête et très brave gentilhomme, je parlais une fois à ce sujet. Il me répondit et me confessa bien franchement qu'il avait été amené à ce vilain penchant par la rigueur et l'avarice de son père, et qu'à présent, il y était tellement fait qu'il ne pouvait s'en défendre. Il venait d'être surpris volant les bagues d'une dame au lever de laquelle, avec beaucoup d'autres personnes, il avait assisté.—Cela me rappelle ce qu'on m'a conté d'un autre gentilhomme, si fait et façonné à ce beau métier qu'il avait exercé dans sa jeunesse que, devenu maître de ses biens et résolu à renoncer à cette passion du vol, il ne pouvait cependant s'empêcher, s'il venait à passer près d'une boutique où se trouvait quelque chose dont il eût besoin, de la dérober, prenant soin plus tard de l'envoyer payer. J'en ai même vu plusieurs qui, sous l'effet de cette impulsion et par habitude, volaient aux personnes de leur société des objets avec l'intention de les leur rendre.—Je suis Gascon, et cependant c'est un des vices que je comprends le moins; je le hais plus encore par tempérament que je ne le poursuis par raison; même en pensée, je ne suis porté à rien soustraire à personne. Mon pays est, à cet égard, un peu plus décrié que les autres parties de la France, je le reconnais; et pourtant nous avons vu en ces temps-ci, à différentes reprises, en d'autres provinces, sous la main de la justice, des gens de bonne maison convaincus de vols commis dans des circonstances particulièrement horribles. Je crains que cette dépravation ne soit imputable, dans une certaine mesure, à ce vice que je signale chez les pères.
Mauvaise excuse des pères qui thésaurisent pour conserver le respect de leurs enfants.—On peut me répondre comme le fit un jour un seigneur, de jugement droit, qui me disait que «s'il économisait, ce n'était pas pour un usage et un profit autres que de demeurer honoré et recherché des siens; que l'âge lui ayant ôté tout autre moyen d'action, c'était le seul qui lui restât pour conserver son autorité dans sa famille et éviter d'arriver à être méprisé et dédaigné de tout le monde». Cela peut être juste; mais ce n'est pas la vieillesse seule, c'est toute faiblesse intellectuelle qui, au dire d'Aristote, dispose à l'avarice. Quoi qu'il en soit, c'est là une raison; seulement, ce n'est qu'un remède à un mal, et c'est le mal qu'il faudrait éviter de voir se produire. Un père est bien malheureux si l'affection, en admettant que cela puisse s'appeler de ce nom, que lui portent ses enfants, dépend du besoin qu'ils ont de lui; c'est par la vertu et la capacité qu'on s'attire le respect, par la bonté et la douceur de ses mœurs qu'on se fait aimer; les cendres mêmes d'une matière précieuse ont de la valeur, et il est dans nos coutumes de respecter et d'honorer les ossements et les restes des personnes qui se sont illustrées. Si caduc, si décrépit que soit, en sa vieillesse, un personnage dont la vie a été honorable, il n'en est pas moins vénérable, surtout pour ses enfants dont l'âme aura été formée au devoir par la raison et non par la nécessité ou le besoin, non plus que contrainte et forcée: «Il se trompe fort, à mon avis, celui qui croit son autorité mieux établie par la force que par l'affection (Térence).»
Trop de rigueur dans l'éducation forme des âmes serviles.—Je suis opposé à toute violence dans l'éducation d'une âme jeune, que l'on veut dresser au culte de l'honneur et de la liberté. La rigueur et la contrainte ont quelque chose de servile; et j'estime que ce que l'on ne peut obtenir par la raison, la prudence ou l'adresse, on ne l'obtiendra jamais par la force. J'ai été élevé ainsi, m'a-t-on dit, dans ma plus jeune enfance; je n'ai été fouetté que deux fois et encore avec beaucoup de ménagements. J'eusse agi de même avec mes enfants, mais tous sont morts en nourrice. Léonore, la seule fille que je n'ai pas eu le malheur de perdre dans ces conditions, a atteint l'âge de six ans et plus, sans qu'on ait employé pour la diriger et la punir de ses petites fautes d'enfant (ce en quoi, par son indulgence, sa mère se prêtait aisément), autre chose que des paroles et encore bien anodines. Si les espérances que je conçois d'elle venaient à être déçues, il est assez d'autres causes auxquelles nous pourrions nous en prendre, sans incriminer mon système d'éducation que je suis convaincu être juste et naturel. Envers des garçons, j'en aurais été encore plus fidèle observateur, parce qu'eux sont moins destinés à faire la volonté des autres et sont de condition plus libre; j'eusse aimé à développer en leur cœur l'ingénuité et la franchise. Le seul effet que j'aie constaté dans l'emploi des verges, c'est de rendre les âmes plus lâches ou de les faire s'opiniâtrer dans le mal.
Il ne faut pas se marier trop jeune; âge qui semble le mieux convenir.—Voulons-nous être aimés de nos enfants? leur ôter la tentation de souhaiter notre mort? quoique, en aucune circonstance, un si horrible souhait ne soit ni justifié, ni excusable, «Nul crime n'a sa raison d'être (Tite-Live)»: faisons-leur une vie aussi raisonnable que cela nous est possible. Pour ce faire, il ne faudrait pas nous marier tellement jeunes, que notre âge puisse être confondu avec le leur; il peut en résulter de très grands inconvénients. Je dis cela spécialement pour la noblesse qui passe son temps dans l'oisiveté et ne vit, comme on dit, que de ses rentes; car dans les autres classes de la société où l'on est obligé de travailler pour vivre, le nombre et la présence des enfants constituent une source de revenus, ce sont autant d'outils et d'instruments de travail qui concourent à enrichir.
Je me suis marié à trente-trois ans; j'admets très bien trente-cinq, âge qu'on dit avoir été indiqué par Aristote. Platon ne veut pas qu'on se marie avant trente ans et se moque avec raison de ceux qui font œuvre de mariage après cinquante-cinq, déclarant leur progéniture indigne d'être élevée et de vivre. Thalès en fixe judicieusement les limites: dans sa jeunesse il répondait à sa mère qui le pressait de se marier «qu'il n'était pas encore temps»; plus tard, gagné par l'âge, «qu'il n'était plus temps». Chaque chose a son heure; ce qui ne vient pas à son moment est à écarter.—Les anciens Gaulois considéraient comme très répréhensible pour l'homme d'entrer en liaison avec la femme avant l'âge de vingt ans, et recommandaient expressément à ceux qui voulaient se consacrer au métier des armes, de conserver pendant longues années leur virginité, l'énergie s'amoindrissant et s'altérant par le contact de la femme: «Maintenant il est le mari d'une jeune femme et il est père: ce double bonheur a amolli son courage (Le Tasse).»—Muley Hassein, roi de Tunis, celui que l'empereur Charles-Quint replaça sur le trône, reprochait à la mémoire de Mahomet, son père, ses fréquentations continues des femmes, le traitant de lourdaud, d'efféminé, bon uniquement à faire des enfants.—L'histoire grecque relate que Jecus de Tarente, Crisson, Astyllus, Diopompe et autres, afin de se maintenir en bonnes conditions pour prendre part aux courses des jeux olympiques, aux exercices de la palestre et autres semblables, se privaient pendant la durée de leur entraînement de tout rapprochement avec la femme.—Dans certaines contrées des Indes espagnoles, on ne permettait aux hommes de se marier qu'après quarante ans, bien qu'on le permît aux filles à dix.—Un gentilhomme, à trente-cinq ans, n'est pas encore en âge de céder la place à un fils qui en a vingt: il n'a cessé d'être à même de supporter gaillardement les fatigues de la guerre et de faire bonne figure à la cour de son prince; et, quoique pour cela il ait besoin de toutes ses ressources, il lui est cependant d'obligation d'en faire une part pour son fils, sans toutefois s'oublier lui-même; dans ces conditions, il est naturel que lui vienne à l'idée cette réponse que les pères ont ordinairement à la bouche: «Je ne veux pas me dépouiller avant d'aller me coucher.»
Celui qu'accablent les ans et les infirmités ne devrait conserver pour lui que le nécessaire.—Mais un père accablé d'ans et d'infirmités, obligé de vivre à l'écart par son manque de force et de santé, est dans son tort et porte préjudice aux siens s'il conserve, sans en faire usage, une fortune excédant ses besoins. En ayant le moyen, il sera porté, s'il est sage, à se dépouiller, en attendant le moment de se coucher, non jusqu'à sa chemise, mais en ne conservant qu'une bonne robe de chambre bien chaude; le reste, qui ne sert qu'à une représentation dont il n'a plus que faire, il l'abandonnera de bonne grâce à ceux auxquels, par droit naturel, cela doit revenir après lui. Il est raisonnable qu'il leur en laisse l'usage, puisque la nature l'empêche d'en jouir; agir autrement c'est, sans aucun doute, faire mal et obéir à un sentiment d'envie. Le plus beau des actes de l'empereur Charles-Quint fut d'avoir su, à l'instar de certains de son caractère dans l'antiquité, reconnaître que la raison elle-même nous commande de nous dépouiller quand, devenues d'un poids trop lourd pour nos épaules, nos robes nous gênent, et de nous coucher lorsque nos jambes fléchissent. Il résigna ses moyens d'action, son haut rang, sa puissance entre les mains de son fils, lorsqu'il sentit faiblir en lui la fermeté et la force qui lui étaient nécessaires pour conduire les affaires publiques avec la gloire qu'il y avait acquise: «Il n'est que temps de lâcher la bride à ton cheval devenu vieux, si tu ne veux pas qu'il devienne poussif, butte au bout de la carrière et soit un objet de risée (Horace).»
Mais peu de gens savent se retirer de la vie active quand l'âge les gagne.—Cette faute de ne pas savoir reconnaître en temps opportun l'affaiblissement et l'altération profonde que l'âge apporte naturellement à nos facultés physiques et morales, où, à mon sens, le corps et l'âme sont aussi éprouvés l'un que l'autre, si même l'âme ne l'est davantage, et de n'en pas convenir, a nui à la réputation de la plupart des grands hommes de tous les siècles et de tous les pays. J'ai vu, en ces temps-ci, et connu particulièrement des personnages de haut rang, chez lesquels on constatait aisément un amoindrissement considérable de leurs capacités d'autrefois que je connaissais par la réputation qu'ils s'étaient faite, quand ils étaient à un âge plus fortuné; j'eusse bien vivement souhaité, pour leur honneur, les voir retirés chez eux, jouissant en paix du passé, dégagés de toute fonction publique ou militaire qu'ils n'étaient plus de taille à remplir.—J'ai vécu jadis sur un pied de familiarité assez grande avec un gentilhomme veuf et fort âgé, supportant cependant assez allègrement sa vieillesse. Il avait plusieurs filles en état d'être mariées, et un fils à même de tenir sa place dans le monde; cela était pour lui une source de dépenses assez lourdes et faisait qu'il recevait beaucoup. Il y prenait peu de plaisir non seulement parce que ses goûts pour l'épargne s'en trouvaient contrariés, mais surtout parce qu'en raison de son âge, il menait un genre de vie fort différent du nôtre. Je lui dis un jour (c'était un peu hardi de ma part, mais cette liberté de langage était dans mes habitudes) que, puisque à cause de ses enfants il ne pouvait éviter la gêne que nous lui causions, il ferait bien mieux de nous céder la place, de laisser à son fils sa maison principale, la seule qui fût bien aménagée et où l'on pût loger commodément, et de se retirer dans une de ses terres, où personne ne troublerait son repos. Depuis, il m'a cru et s'en est bien trouvé.
En faisant abandon de l'usufruit de son superflu à ses enfants, un père doit se réserver la possibilité, si besoin était, de revenir sur sa décision.—Cela ne veut pas dire qu'on doive s'engager irrévocablement vis-à-vis de ses enfants, sans pouvoir se dédire par la suite. Moi, qui puis me trouver dans ce cas, je leur laisserais la jouissance de ma maison et de mes biens, mais sous réserve de revenir sur cette disposition, s'ils m'en donnaient sujet. Je leur en abandonnerais l'usufruit, parce que cela me serait plus commode; et, en ce qui touche la direction générale de mes intérêts, je n'en conserverais que ce qui me plairait. J'ai toujours estimé que ce doit être une grande satisfaction pour un père, dans sa vieillesse, d'avoir initié ses enfants à la gestion de ses affaires et de pouvoir, de la sorte, pendant sa vie, juger de leur manière de faire tout en les aidant des conseils et des avis que son expérience lui suggère; remettant lui-même entre les mains de ses successeurs, avec les traditions du passé, l'honneur et la conduite de sa maison, il est à même de se confirmer par là dans les espérances qu'il a pu concevoir pour l'avenir. Aussi, je ne fuirais pas leur compagnie, afin de pouvoir les suivre de près et jouir, dans la mesure de mon âge, de leurs joies et de leurs fêtes. Si je ne vivais avec eux, ce que je ne pourrais sans les troubler par mon caractère morose conséquence de mon âge, par la gêne résultant de mes infirmités, et aussi afin de ne rien changer au genre de vie et au régime qu'à ce moment je devrais mener, je voudrais au moins vivre près d'eux, dans une partie de ma maison, non la plus en vue, mais la plus commode.—Je ne ferais pas comme ce doyen de Saint-Hilaire de Poitiers que j'ai vu, il y a quelques années, confiné dans une telle solitude par la mélancolie dont il était atteint que, lorsque j'entrai dans sa chambre, il y avait vingt-deux ans qu'il n'en était sorti et n'avait mis un pied dehors; et cependant, il avait tous ses mouvements libres et faciles, et n'était affligé que d'un rhume qui lui était tombé sur l'estomac. Il se tenait toujours seul, enfermé dans sa chambre; à peine une fois la semaine, permettait-il qu'on y entrât pour le voir; un domestique lui apportait à manger une fois par jour et ne devait faire qu'entrer et sortir. Il passait son temps à se promener et à lire, car il était quelque peu versé dans l'étude des lettres; du reste, absolument résolu à vivre de la sorte jusqu'à sa mort, qui arriva peu après.—Par mes bons procédés, j'essaierais d'entretenir chez mes enfants, à mon égard, une affection sincère, empreinte de bienveillance, ce à quoi on arrive aisément avec des natures ayant de bons sentiments; si, au contraire, on avait affaire à des bêtes furieuses, comme notre siècle en produit par milliers, il faudrait les haïr et les fuir.
Appeler les parents des noms de père et de mère ne devrait pas être interdit aux enfants.—Je suis ennemi de cette coutume d'interdire aux enfants d'appeler leurs parents père et mère, et de leur imposer, comme plus respectueuse, une dénomination ne rappelant en rien cette parenté, comme si la nature n'avait pas assez bien pourvu à notre autorité. Nous donnons ce nom de Père à Dieu tout-puissant, et dédaignons que nos enfants l'emploient vis-à-vis de nous; c'est là une erreur que j'ai réformée dans ma famille.—C'est aussi folie et injustice que de ne pas traiter nos enfants, quand ils sont en âge, avec une certaine familiarité et vouloir conserver à leur égard une morgue austère et dédaigneuse dans l'idée de les tenir de la sorte dans la crainte et l'obéissance; c'est là une mascarade bien inutile, qui rend les pères ennuyeux pour leurs enfants, et en même temps ridicules, ce qui est pire. Les enfants ont pour eux la jeunesse et toutes les forces, par suite le vent et la faveur du monde; les mines fières et tyranniques d'un homme qui n'a plus de sang ni au cœur ni dans les veines les font sourire; ce ne sont là que des épouvantails pour éloigner les oiseaux des jardins. Alors même que je pourrais me faire craindre, je préférerais encore me faire aimer; il y a tant de défauts dans la vieillesse, tant d'impuissance, elle prête si fort au mépris, que ce qu'elle peut avoir de mieux à son actif, c'est l'affection et l'amour des siens; le commandement et la crainte ont cessé d'être des armes en ses mains.
Exemple d'un vieillard qui, voulant se faire craindre, était le jouet de tout son entourage.—J'ai connu quelqu'un qui avait été très autoritaire dans sa jeunesse; l'âge l'a atteint, mais il se maintient dans un aussi bon état que possible: il frappe, il mord, il jure, se montre le maître le plus difficile à servir qui soit en France; il s'épuise en soins et vigilance. Tout cela est comédie: autour de lui, c'est un complot dans lequel entre sa famille elle-même; la meilleure part de tout ce qui est dans le grenier, dans la cave, voire même dans sa bourse, est pour les autres, bien qu'il en ait les clefs dans son aumônière et y veille plus que sur ses yeux. Pendant qu'il se contente de vivre sur ses économies et d'une table chichement servie, dans tous les réduits de sa maison c'est une débauche continue; on s'amuse, on dépense, on raille les chimères que se forgent sa vaine colère et sa prévoyance. Chacun est en sentinelle contre lui; si par hasard quelque serviteur de petite importance s'attache à lui, on excite aussitôt contre ce fâcheux les soupçons du maître: chose facile, la vieillesse méfiante y étant naturellement portée. Bien souvent il s'est vanté à moi de la fermeté avec laquelle il tient les siens en bride, de l'obéissance absolue et du respect qu'il en obtient; il voit vraiment bien peu clair dans ses affaires! «Lui seul ignore ce qui se passe chez lui (Térence)!» Je ne connais pas d'homme qui, pour conserver la direction de sa maison, ait recours à plus de moyens naturels ou indiqués par l'expérience, et cela pour être joué comme un enfant; c'est ce qui me l'a fait choisir comme un exemple des plus typiques, parmi plusieurs situations de ce genre au courant desquelles je suis. «En est-il mieux ainsi ou vaudrait-il mieux qu'il en fût autrement?» c'est une question sur laquelle on peut ergoter. En apparence on lui cède toujours, mais c'est là une concession sans portée faite à son autorité; on ne lui résiste jamais, on l'écoute, on le craint, on le respecte autant qu'il peut le souhaiter. Donne-t-il congé à un domestique? celui-ci fait son paquet et le voilà parti, mais seulement hors de sa présence; la vieillesse a de si lentes allures, ses sens sont si troublés, que le dit valet vivra et continuera son service dans la maison pendant un an, sans qu'il l'aperçoive; puis, au bout d'un laps de temps convenable, on fait arriver des lettres qui viennent de loin, excitant la compassion, pleines de supplications et de promesses de bien faire, et il obtient de rentrer en grâce. Monsieur passe-t-il quelque marché, écrit-il quelque lettre qui déplaisent, on les supprime, et, quelque temps après, on invente des raisons pour justifier le défaut d'exécution ou une réponse non arrivée. Nulle lettre du dehors ne lui est remise de prime abord, il ne voit que celles dont il n'est pas à craindre qu'il ait connaissance; si par hasard il met la main sur une qu'on avait intérêt à lui cacher, comme il a l'habitude de s'en remettre à certaine personne pour les lui lire, on leur fait toujours dire ce qu'on veut; c'est ainsi que fréquemment tel est présenté comme lui demandant pardon, alors qu'il l'injurie. Finalement, il ne voit ses affaires que sous un jour autre que ce qui est arrangé à dessein et lui donnant satisfaction au mieux de ce qui se peut, pour n'éveiller ni sa mauvaise humeur, ni son courroux. Sous des formes différentes, j'ai vu dans bien des maisons les affaires domestiques se régler longtemps et d'une façon continue de même sorte, c'est-à-dire tout autrement en réalité qu'en apparence.