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Essais et portraits

Chapter 4: I
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About This Book

A series of concise essays and portrait sketches by a painter recounts encounters with fellow artists, blending studio vignettes, personal anecdotes, and candid critical impressions first published in periodicals. The pieces alternate vivid scene-setting—details of ateliers, gestures, and habits—with reflective commentary on aesthetic ideals, artistic temperament, and the duties of criticism, arguing for frankness and the painter’s perspective. Length and tone vary from affectionate reminiscence to severe judgment, prioritizing immediate memory and character over full biographies. The collection emphasizes how publication constraints shaped each study and how intimate observation can illuminate an artist’s work and personality.


J.-E. BLANCHE

Essais ET Portraits

PARIS
LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES
DORBON-AINÉ
19, Boulevard Haussmann, 19
1912


Ce volume a été tiré à
cinq cents exemplaires
numérotés à la presse,
dont quinze sur japon
numérotés de 1 à 15.

SERVICE DE PRESSE


AVANT-PROPOS

Ces portraits n’auraient jamais été réunis en volume sans l’aimable insistance de quelques bibliophiles; écrits pour des revues, au moment que l’on jugea propice pour les faire paraître—le plus souvent à la mort de l’artiste dont j’essayai de retracer la figure—on me les demanda comme à quelqu’un qui avait connu le modèle. Si je me suis décidé à ne pas rejeter l’offre redoutable de les rassembler aujourd’hui, c’est que j’ai livré au public tant de portraits «peints»—dont beaucoup, sans doute, de médiocres,—que le danger ne me paraît pas sensiblement plus grand, de lui donner ces pages. Elles auraient pu trouver place dans des mémoires que j’aimerais à rédiger, si j’en avais jamais le loisir, tant me paraissent dignes d’être conservés, des souvenirs, des impressions d’années passées auprès de gens intéressants avec qui il me fut réservé de vivre. Parmi ceux-ci, les uns m’ont diverti, passionné, les autres m’ont inspiré de la méfiance ou de l’antipathie; le jugement porté sur eux par le critique ou par des amis, me sembla juste en peu d’occasions, plus souvent exagéré en bien ou en mal. L’amitié, les intérêts communs ou la haine et la jalousie faussent le sens critique. Je crois que le cœur a peu de raisons que ma raison ne connaisse pas, et juger est un besoin impérieux de mon esprit. Les liens les plus tendres de l’affection ne m’ont jamais fait changer en cela et envers moi-même je tâche d’être juge, le plus sévère des juges. Après des années de luttes douloureuses parfois et de quotidiennes difficultés, je jouis encore si vivement des choses et des êtres, que je ne regrette pas les coups échangés naguère. Si j’ai blessé ou étonné certains compagnons de route, j’en suis chagrin pour eux, mais je me repose sur les plus judicieux—car il en est, ma foi! qui m’ont deviné et ne m’en veulent pas.

Il faut dire ce que l’on pense:

Telle est ma conception de l’Honnêteté, à une époque de disputes et de troubles universels, où les convictions sont chancelantes, où l’on se bat sans avoir de grands principes à défendre (il n’est question ici que des artistes), par attitude, par désir de s’affirmer libre, par plaisir.

De chers camarades m’ont avoué que, selon eux, un peintre ne doit pas faire «de la critique». Tout ce que je puis leur concéder, c’est que «faire un Salon», c’est courir à un danger, si l’on est soi-même exposant. On n’admet plus qu’un sentiment: l’admiration passionnée. Or, vous n’avez pas toujours l’occasion d’admirer vos contemporains, si votre idéal de Beauté est élevé.

Sans doute, nous passerons parfois à côté d’œuvres belles et neuves sans les apercevoir tout de suite. André Gide s’est décidé, dès l’âge de vingt ans, à courir toutes les aventures plutôt que de risquer la honte d’avoir nié un Génie dont les ailes pointent à l’horizon. Je me résignerais encore à une telle calamité, mais me crois, en toute conscience, autant menacé d’un autre côté. N’acceptons-nous pas plus volontiers, aujourd’hui, que nous ne rejetons? Notre enthousiasme est toujours prêt à applaudir les débutants, mais nous avons peu de patience avec les vieux ténors, et Sainte-Périne est un asile qui nous paraît mieux approprié que le Théâtre, pour tout artiste dont la voix est devenue trop familière à notre oreille. Nerveux, inquiets, nous nous lassons tout de suite. Notre mémoire est courte comme notre patience. Nous oublions hier et attendons des miracles pour demain.

Les critiques de profession—s’il en est encore qui méritent ce nom—n’aiment pas assez la peinture pour pouvoir résister au travail surhumain que leur imposent les incessantes manifestations, les provocations indiscrètes de la production. Plaignons-les comme des condamnés au «Hard Labour», mais qu’ils nous excusent, s’ils ne sont pas toujours pris au sérieux. Croient-ils, aussi bien, en leur infaillibilité? Échappés de toutes les professions, quand ils ne sont pas de simples reporters, ils n’ont plus l’autorité de leurs prédécesseurs. Rarement lus, leurs plus sûrs clients sont les artistes qui leur fournissent de la copie.

En somme, je n’aperçois aucune raison valable—si ce n’est l’habitude et la convention—pour qu’un peintre n’écrive pas sur la peinture, comme les musiciens et les auteurs dramatiques, sur leur art. Les peintres ont des arguments à donner, en dehors de leur sympathie ou de leur aversion, sentiments d’un médiocre intérêt et critérium assez discutable.

D’ailleurs, dans ce volume, il n’y a pas, au propre, de la critique, et je me suis interdit de passer en revue des œuvres récemment produites et exposées. Sauf J.-L. Forain, mes modèles sont morts; mais je les ai tous connus vivants et je me suis permis de dire comment ils se sont présentés à moi.

La dimension de chacune de ces études n’est pas toujours en proportion avec l’importance du sujet. Par exemple, le grand Watts, à qui quelques lignes sont consacrées, il faudrait tout un livre pour le raconter. Mais voici des articles de revues, dont la longueur fut imposée par la place qu’on leur accorda dans chaque numéro—et le temps me manque pour refondre tout cela et l’écrire à nouveau.

La rapidité de la vie est si effrayante et tant de merveilles en remplissent les jours, qu’on voudrait en doubler la durée pour y mettre tout ce qui sollicite notre regard émerveillé.

J.-E. B.


FANTIN-LATOUR

I

Lorsqu’on allait frapper à la porte de Fantin-Latour, c’était à droite, au fond de la cour, no 8, rue des Beaux-Arts;—non pas à la porte de son atelier principal, qui était en face, mais d’un autre, construit en retour, petite pièce encombrée de peintures, où madame Fantin travaillait parfois—, on était préalablement examiné au travers d’un judas, afin que le maître de céans jugeât s’il devait, oui ou non, ouvrir. Entre l’instant où il avait aperçu le visiteur et celui où il l’accueillait, plusieurs minutes s’écoulaient: Fantin se demandait sur quoi il pourrait «attaquer» l’importun, quelle opinion il aurait à réfuter. Si c’était avant la fin de la séance, à l’heure du thé, ou s’il ne comptait pas vous engager à la conversation, vous le voyiez entre-bâiller la porte; le bras, rapproché de son torse massif, tenait haut dressés l’appui-main et la palette; une sorte de visière, comme celle de Chardin, abritait ses beaux yeux, brillant dans une large face, un peu russe d’aspect; des cheveux léonins se renversaient sur son vaste front de Capellmeister. Si l’on était reçu, c’était chez lui, dans une étroite galerie, au plafond vitré, sorte d’atelier de photographe, que M. Degas appelait «la tente orléaniste», sans doute à cause des bandes verticales en deux tons, dont elle était extérieurement revêtue, à la mode de 1830. C’est là que Fantin, pendant plus de trente ans, chaque jour, prépara ses couleurs, lava ses pinceaux, balaya le plancher et fit son œuvre.

La lumière était dure, tombant directement du toit peu élevé au-dessus du sol; point de recul, point d’espace vide, où l’on pût se tenir pour contempler les murailles qui disparaissaient sous les plus belles et les plus charmantes études. Un chevalet portait, en général, une vaste planche à lavis sur laquelle étaient retenus, au moyen de «punaises», cinq ou six carrés de toile, vieilles esquisses qu’il reprenait, ou dont il voulait s’inspirer pour de nouvelles compositions. Le poêle, surmonté d’un antique buste de femme en plâtre, répandait une chaleur congestionnante. Fantin était rouge, le col entouré d’un foulard, engoncé dans une grosse vareuse, les pieds traînant lourdement des chaussons de lisière. Et il était superbe avec son air terrible de vouloir vous souffleter de tout son mépris pour des opinions qu’il vous attribuait a priori. J’éprouvai toujours en l’abordant un petit sentiment de frayeur, à cause de ces façons rudes que les artistes de sa génération affectaient volontiers comme inséparables d’une noble indépendance. Il est probable que Fantin avait de la bonté et de la sensibilité, mais il ne tenait pas à en témoigner dans la conversation. D’aucuns avaient fini par ne plus le voir, non qu’il ne fût capable d’amabilité, mais parce qu’on le savait toujours prêt à partir en guerre contre des hommes ou des œuvres dont il vous croyait l’admirateur, s’efforçant à vous arracher du cœur des affections que souvent l’on n’avait pas, façons assez fatigantes, déroutantes, surtout pour ceux qu’il connaissait, comme moi, de longue date.

Il s’était assis autrefois à la table de mes parents et fut le premier peintre que j’entendis parler de son art; c’est lui dont j’ambitionnai des leçons, au sortir du collège. Il m’avait fait présent d’une toute petite toile, que je possède encore et qui renferme ses meilleures qualités et les plus exquises: portrait exact et touchant de deux pommes vertes, sur un coin de cet éternel meuble en chêne, où tant de fleurs et de fruits achevèrent leur brève destinée. Il peignit devant moi; je lui soumis mes premiers essais. Il les jugea nuls ou quelconques. Je lui suis reconnaissant de sa franchise comme je remercie tous ceux qui m’ont malmené:—légion!

Fantin est pour moi au nombre de ces figures bourrues et amies que nous avons vues, enfants, au milieu de notre famille et qui ont avec elle une sorte de parenté: ce caractère jadis commun à tous dans un même milieu, à une époque où le cinématographe international n’était pas encore inventé. Sa place est indiquée dans ces vieux albums à fermoir de cuivre où s’alignent les «cartes de visite» d’Alophe et de Bertall, offrant des gibus et des favoris de médecins, de magistrats et de notaires, à côté de dames à crinoline. Je voudrais me rappeler ses traits adoucis par le sourire que les enfants recueillent sur toutes les bouches dont ils attendent un baiser.

II

Fantin, a-t-on dit, est le peintre de la bourgeoisie sérieuse et intellectuelle. En effet, c’est à cette saine et forte classe, honneur du XIXe siècle, qu’il se rattache par bien des liens. Certains traits significatifs de son caractère, de sa pensée, sont d’un petit bourgeois élevé dans les idées voltairiennes, «libéral», admirateur de Michelet, encore un peu romantique et berliozien, aux goûts simples, point voyageur, infatigable liseur, passionné et timide, ennemi des gouvernements quoique partisan de l’ordre. Certains de ses amis, de même origine, se transformèrent au cours de leur existence, ou du moins les contacts extérieurs modifièrent leurs habitudes et les succès, leur situation. Un Manet, fils de magistrats sévères et gourmés, quoiqu’il n’ait pas quitté le cercle étroit de sa famille, devient tout à coup un brillant boulevardier et fréquente Tortoni. M. Degas lui-même a des phases d’élégance sportive. Mais Fantin, d’ailleurs fils d’un peintre très modeste, fut immuable dans ses goûts: le musée du Louvre, où il fit ses classes en même temps que l’école buissonnière, est l’unique église dont le culte l’ait fixé, le seul Eldorado qu’il ait rêvé.

On peut le suivre depuis son extrême jeunesse jusqu’à sa mort, faisant les mêmes gestes, aux mêmes heures, dans les deux arrondissements de Paris qui furent tout son univers. Non qu’il eût des œillères, car il fut mieux que personne au courant de la littérature et de l’art en France et ailleurs; mais si sa pensée vagabondait, son corps semblait enchaîné aux rives de la Seine, entre le pont des Saint-Pères et l’Institut, pour lequel il avait un secret penchant, mais dont il ne se décida pourtant jamais à franchir le seuil par fierté, indécision et peur du ridicule. Après tout, Chardin et les autres peintres du Roi n’eurent guère plus que lui l’humeur d’un touriste. Entre les quatre murs de l’atelier, une journée de travail que suspendent des repas frugaux; de bonnes lectures, le soir venu, sous la lampe; des cartons remplis de reproductions de tableaux célèbres (Fantin en décalquait «pour se mettre de bonnes formes dans la mémoire»),—que peut souhaiter de plus un sage, s’il conçoit l’importance de sa tâche, ne tient pas à conserver une taille mince et des mouvements alertes au delà de la quarantaine?

Fantin, lourd de corps, avait l’esprit vif. A l’horreur de l’exercice et du mouvement il joignait une sorte de terreur de tout ce qui est l’action. La guerre de 70 lui avait laissé un tel souvenir, qu’il se fût jeté parmi l’encombrement de la chaussée plutôt que de coudoyer un militaire sur le trottoir. Violent à l’excès en tête à tête, chez lui, il eût, en public, fait un long détour afin d’éviter une personne hostile. Aux vernissages de l’ancien Salon, emporté par sa passion pour ou contre ses confrères, il se faufilait par les galeries, sous la protection d’une petite phalange de dévots, qui recueillaient ses sentences. De ce pardessus très boutonné, de ce foulard, sortaient des jugements durs, amers, inexorables et parfois disproportionnés avec leur objet. Pas un nouveau venu qu’il n’ait découvert, surtout parmi les étrangers. Il était pour ceux-ci d’une indulgence incompréhensible: s’il s’agissait d’un «jeune» Scandinave ou d’un Berlinois, il en suivait les progrès ou les défaillances avec partialité.

Le «Salon» était pour Fantin le point culminant de l’année. S’y préparant plusieurs mois d’avance, il y envoyait autant d’œuvres que possible: il refusait de faire partie du jury, mais approuvait en principe les récompenses et les décorations.

Par égard pour la hiérarchie, il défendait les académiciens, et redoutait les impressionnistes comme ennemis de l’ordre; toujours irritée, et, somme toute, difficile à suivre, pleine de contradictions—sa critique avait une belle violence de sectaire.

Deux tableaux à l’huile, deux pastels, des lithographies, telle était sa contribution annuelle,—«son Salon», comme on disait alors.—Et, le jour du vernissage venu, c’était une partie familiale et un acte rituel que de dépasser le pont de Solférino, de s’engager dans les Champs-Elysées et de déjeuner à midi sous l’horloge du Palais de l’Industrie, à «la sculpture»,—évitant «Ledoyen» à cause des courants d’air et des lazzi des Béraud, des Duez, amusants, mais qu’il préférait qu’on lui rapportât dans l’après-midi.

Une journée de lumière et de fête dans toute une année de claustration voulue! Après le repas, on montait dans les salles, puis redescendait aux allées bordées de bustes de marbre, où les élégantes promenaient leurs robes et leurs chapeaux de printemps parmi les groupes de plâtre et les rhododendrons.

Six heures ayant sonné, la foule chassée par les gardiens s’écoulait au cri de «on ferme! on ferme!», et Fantin rentrait avec une migraine, dans son cher appartement, pour reprendre aussitôt ses habitudes de chat domestique.

III

Il faut connaître ces coutumes invariables du peintre, heureux dans sa retraite, marié à une femme supérieure, elle-même peintre de mérite; il faut savoir sa fidélité à quelques principes et à quelques idées de jadis, pour s’expliquer son œuvre, sans pareille à notre époque: les causes qui la restreignirent lui donnent une part de sa signification et de l’originalité.

Fantin, qui s’instruisit lui-même auprès des Maîtres, sans passer par l’Ecole, est un exemple parfait pour les jeunes hommes d’aujourd’hui. Tel artiste, plus hardi que lui et de plus d’invention, aurait peut-être fait un autre usage du catéchisme appris au Louvre. Tout ce qu’il faut savoir, il le savait. Et quelle compréhension des maîtres! Ses copies sont des chefs-d’œuvre. Sont-ce même des copies? Il s’y montre personnel autant que partout ailleurs. Si fidèlement elles traduisent les originaux, tel est leur accent que, dès le début, elles étaient reconnaissables entre toutes, recherchées des amateurs. Fantin sut réduire aux proportions d’un tableau de chevalet, tout en lui conservant leur noblesse, l’héroïque envergure des Noces de Cana. Plusieurs fois il renouvela la gageure. On lui commandait des répliques qu’il exécutait, rapidement, dans la lumière rousse, mais insuffisante, du Salon Carré. Si j’excepte les grands morceaux que fit Delacroix d’après Véronèse, je ne sais rien qui prouve une pénétration plus aiguë du génie du maître. Véronèse, Titien, Rembrandt donnèrent au jeune artiste l’occasion d’autres traductions aussi éloquentes. Comprendre à ce degré un chef-d’œuvre, et ajouter à sa copie une part si importante de soi-même, pourquoi ne serait-ce pas un peu de génie? Génie de peintre, purement de peintre et de technicien. Mais, somme toute, n’est-ce pas là, pour un tableau de quelques centimètres et ne prétendant pas à décorer un monument, ni à instruire les foules, ni à aider à la révolution sociale, n’est-ce pas un but très élevé?

M. Charles Morice, dans un questionnaire proposé à mes confrères, demandait ce que Fantin a apporté, ce qu’il emporte dans la tombe. Cette question parut un peu déconcertante. Elle ne pouvait venir que d’un homme de lettres, pour qui les opérations intellectuelles du peintre restent toujours assez impénétrables. La nouveauté, l’invention, en peinture, se décèlent souvent en un simple rapport de tons, en deux «valeurs» juxtaposées ou même en une certaine manière de délayer la couleur, de l’étendre sur la toile. Qui n’est pas sensible à la technique n’est pas né pour les arts plastiques, et telle intelligence très déliée passera à côté d’un peintre pur, sans s’en douter. Naturellement, un peintre qui, par l’intérêt des sujets qu’il traite, et par la joie physique qui se dégage de son œuvre, conquiert un plus large public,—qu’il se nomme Rubens, Delacroix ou Chavannes,—est plus haut placé dans l’opinion des hommes qu’un petit maître comme Fantin; mais Fantin excelle dans ses menus travaux. Ce qu’il a apporté? Une jolie et charmante technique, un dosage curieux des «valeurs», un parfum de lavande d’armoire à linge bien rangée. Ce qu’il a emporté? Rien du tout. Un artiste n’emporte rien dans la tombe: il livre tous ses secrets en ses toiles; libre à chacun de les approfondir, et, s’il ne craint pour sa propre personnalité, de se les assimiler!

Fantin-Latour, picorant comme un jeune coq dans les ouvrages des maîtres anciens, si variés et si stimulants, s’était nourri solidement pour la route. On voit, dans la première partie de sa carrière, quel robuste et raisonnable métier il avait à sa disposition. Alors, oseur, ardent, l’influence du passé n’agissait sur lui que comme un tonique. Parmi des hommes jeunes, tous plus ou moins révolutionnaires,—confrères ou littérateurs,—sa timidité naturelle se dissimulait encore. Les camarades l’aiguillonnaient: il était emporté, sans doute un peu malgré lui, dans un magnifique mouvement d’indépendance et de protestation contre l’académisme. M. Lecoq de Boisbaudran, qui dut être un exalté, communiquait une flamme aux plus froids de ses élèves. Il est probable que ce fut grâce à ce professeur clairvoyant qu’ils eurent tous de belles qualités et que de très bonne heure, ils découvrirent en eux-mêmes et montrèrent dans leurs ouvrages tels de ces dons individuels qui parfois tardent à se produire.

Si nous voyons les artistes de premier rang se développer et élargir leur manière à mesure qu’ils vieillissent, certains autres épuisent très vite leurs réserves. Fantin portait en soi une faiblesse; pour lutter contre elle et la vaincre, une vie plus extérieure eût été nécessaire, avec moins de ces petites manies bourgeoises qui l’enrênaient. Cette faiblesse fut la timidité et la peur des êtres vivants, la phobie du prochain.

Dès ses débuts, il se claquemure; ses deux sœurs sont presque les seules femmes qu’il ne craigne pas de faire poser. Elles sont d’aspect austère et gardent une certaine tournure chaste et noble très particulière à leur classe et à leur temps. La réserve tranquille qui se dégage suavement de leurs personnes, ajoute à la saveur du tableau. Nous sommes loin de la société élégante et frivole que portraiturent les favoris du jour.

Paris ne présente plus ces caractères tranchés qui permettaient encore sous le second Empire de reconnaître la classe sociale des individus à leur mise même; une même tenue, qui recouvre la personnalité d’une manière uniforme, semble peu propre à stimuler l’inspiration du portraitiste actuel. Les grands magasins de nouveautés répandent dans tous les quartiers de la ville et en province ces «confections» adroites à singer les odieuses modes qu’impose la rue de la Paix à un public sans imagination. Les femmes sont, comme malgré elles, tirées à quatre épingles, coiffées d’absurdes chapeaux. Elles n’ont point de mal à se donner pour avantager de fanfreluches et de colifichets leur taille volontairement déformée, celles que nos attachés d’ambassade, séjournant à l’étranger, déclarent sans rivales pour la sensualité de leurs courbes. La toilette féminine a pour idéal l’image du journal de modes.

Un manque total de fantaisie et la peur de rien «oser»—si particulière à notre race—ne sont inoffensifs qu’en des temps autres que celui-ci. La beauté des styles en France, jusqu’après Napoléon Ier, reflète la rigidité, la dureté d’une volonté supérieure et l’honnête respect de ceux qui, même de loin, dans les campagnes, imitent avec de bons matériaux et naïvement, ce que la Cour a commandé. Il était fatal que, sous un régime démocratique et égalitaire, le goût fût tel que nous le voyons. Nous savons ce qu’est la fausse élégance d’une rue parisienne, le dimanche; nous savons aussi ce qu’au théâtre, la scène offre à notre délicatesse vite blessée: les actrices habillées à grands frais par les couturiers, pour affoler les spectateurs du paradis et les riches cosmopolites des loges ou de l’orchestre.

Il n’y a que trop de raisons pour expliquer la lamentable école de portraitistes dont la France semble avoir le privilège. Nulle distinction, nulle noblesse de maintien, dans la «société»; ni simplicité, ni jolie retenue chez les personnes de condition moyenne, mais une banale, universelle élégance, tapageuse ou guindée. Même en province, on ne trouve plus de ces types fortement caractérisés, de ces attitudes gauches, si charmantes, si privées, qui donnent à l’artiste l’envie de les peindre. Partout la platitude, un manque général de saveur. Et, dernier vestige de la tradition, suprême rayonnement de notre goût si fameux, la supériorité de nos couturiers est celle que partout encore on subit sans protester. Où sont les berthes, les canezous, les guimpes et les rotondes et ces cols rabattus des femmes de naguère?... D’instinct, Fantin-Latour s’écarte de la Parisienne, de l’élégante. Il sent, quoiqu’il ne l’ait peut-être pas analysée, la transformation du type français et des mœurs. Il assiste à la dégradation progressive d’une beauté pure et modeste, qui lui est chère, sans qu’il se permette de chercher loin de lui, là où elles étaient peut-être, les créatures dont son pinceau aurait pu rendre l’allure... Les modèles lui faisaient défaut, ou du moins il se l’imaginait: de là une retraite anticipée du portraitiste. Il prétextait de la gêne qu’il eût éprouvée devant des personnes inconnues. Très nerveux, facilement agacé par les conversations, maniaque comme une vieille fille, la présence d’autrui le paralysait d’ailleurs. Toute personne étrangère à son petit cercle troublait l’atmosphère, lourde, mais si recueillie, dans laquelle il avait conçu et réalisé ses meilleurs morceaux. Marié, il ne fit plus guère poser que sa femme et les membres de sa famille, les Dubourg, à la tenue protestante, ou bien des artistes, ses amis. A part ceux-ci, je ne vois guère que madame Léon Maître, madame Gravier et madame Lerolle dont il entreprit de fixer l’image, et ce furent là des effigies assez froides et compassées.

Fantin était d’une maladresse attendrissante dans l’arrangement d’un fond d’appartement ou le choix d’un siège. Ce réaliste scrupuleux épinglait derrière le modèle un bout d’étoffe grise ou dressait un paravent de papier bis, chargé de représenter les boiseries d’un salon. Dans Autour du piano, dont Emmanuel Chabrier forme le centre, je me rappelle la peine qu’il prit pour donner quelque consistance au décor. D’ailleurs ce tableau célèbre, excellent en quelques-unes de ses parties, demeure comparable à une scène du Musée Grévin. M. Lascoux, M. Vincent d’Indy, M. Camille Benoît sont des mannequins d’une mollesse et d’une gaucherie d’attitude tout à fait surprenantes.

L’atelier de Fantin n’était pas plus subtilement éclairé que celui d’un photographe de jadis. Il n’y modifia jamais les jeux de lumière. Sa paresse et l’effroi qu’il avait de se transporter hors de chez lui le restreignaient encore. Il ne savait pas varier ses effets, donner de l’imprévu à ces réunions d’hommes, sur lesquelles Rembrandt eût fait glisser de magiques rayons dans un clair-obscur ambré. Il souffrit de ce plafond de verre, qui, d’un bout à l’autre de la pièce, baignait également les visages d’une lumière diffuse. La famille Dubourg, autre toile célèbre,—à mon avis l’une de ses moins bonnes, d’un modelé mol et affadi,—m’apparaît telle que si M. Nadar avait prié ces braves gens de venir chez lui à la sortie de l’office divin, tout ankylosés dans leurs vêtements dominicaux.

On éprouve du regret en songeant aux merveilleuses qualités, aux dons rares que Fantin s’interdisait de mettre en œuvre par peur de la rue, de la vie et,—en somme,—des autres.

Il est deux exemples, cependant, de ce que Fantin pouvait faire, quand un hasard le forçait à dresser son chevalet en face de personnages exotiques. Les Anglais qui s’adressèrent à ce portraitiste difficultueux, avaient sans doute deviné que l’auteur des «Brodeuses» apprécierait leur sévère dignité et leurs habits sans prétention.

Je ne sais dans quelle occasion,—sans doute par l’entremise d’Otto Scholderer, établi en Angleterre,—l’avocat peintre-graveur Edwin Edwards et sa femme, lui avaient été présentés. Il alla même à Londres, chez eux, et je devine ce que dut être ce déplacement, y ayant fait moi-même un séjour avec Fantin en 1884. Ce premier voyage «au delà des mers» dut s’accomplir après 1870, alors que Whistler et plusieurs artistes français, entre autres Alphonse Legros, Cazin, Tissot, Dalou, s’étaient fixés hors de France. Mr. Edwin Edwards, occupait les loisirs de sa retraite à graver de dures, sèches, mais curieuses planches, et il avait une villa à la campagne où Fantin fut invité. Je ne sais si c’est là que fut exécuté le double portrait ou si ce fut dans la délicieuse lumière opaline de Golden Square, ce coin vieillot que l’on croirait hanté par l’ombre de Dickens; peut-être même fut-ce rue des Beaux-Arts tout simplement. C’était un fort beau couple. Mrs. Ruth Edwards, les bras croisés, avec son visage anguleux, dur même, le teint rose, les bandeaux de cheveux grisonnants, est debout, vêtue d’une robe en gros tissu d’un indéfinissable gris bleu, que nos élégantes critiqueraient sans doute, mais dont la forme est harmonieuse et picturale. A côté d’elle, assis, médite en regardant une estampe, Mr. Edwards, dont les traits réguliers, la barbe et les cheveux blancs, avec son expression de sereine placidité britannique, complètent un ensemble exceptionnel dans l’œuvre de Fantin. Cette toile appartient déjà à la National Gallery. Mrs. Edwards avait promis de l’offrir à la Nation dès qu’elle le pourrait. L’épreuve était redoutable pour notre compatriote et notre contemporain. Vous pourrez voir l’excellente tenue que garde ce morceau vibrant au milieu des chefs-d’œuvre qui l’entourent et avec qui, sans plus attendre, on l’a décrété prêt à voisiner.

Une autre fois, Mrs. Edwards força son ami à entreprendre le portrait d’une jeune fille, miss B... Après beaucoup de résistance il consentit à recevoir chez lui cette étrangère, dont la vivacité et les libres allures bouleversèrent le no 8 de la rue des Beaux-Arts. Revêtue d’une longue blouse de travail jaune, d’une cotonnade à menus dessins, ton sur ton, Fantin l’assit de profil, devant l’inévitable fond gris, regardant des fleurs de crocus jaunes dans un verre, qu’elle s’apprête à copier à l’aquarelle. Et ce fut encore là une grande réussite, quoique le maître se fut mis à la tâche furieux et contraint. De quelle précieuse galerie il nous a privés, dont il eût rassemblé les éléments en se répandant un peu au dehors, puisqu’il ne voyait plus à Paris les types chers à sa jeunesse.

Rappelons encore ce beau tableau, un peu froid, mais si intense: mademoiselle Kallimaki Catargi et mademoiselle Riesner, étudiant la tête en plâtre d’un des esclaves de Michel-Ange, et un rhododendron aux sombres feuilles.

Nous sommes reconnaissants à ces dames et à tous ceux qui ont apprêté pour Fantin un motif un peu piquant mais approprié; à ces «intrus» dont l’apparition rafraîchit la vision du solitaire. Il est presque regrettable que Fantin n’ait pris part aux événements de cette Commune où se laissèrent enrôler d’enthousiasme, maints généreux et naïfs artistes, ses amis. L’exil et la lutte l’auraient galvanisé et peut-être sa puérile timidité eut été vaincue. En tout cas, il aurait rencontré, soit en Angleterre ou en Allemagne, des visages accentués, des êtres lents, simples et ennemis de la mode, il aurait pénétré dans des «homes» silencieux et inquiets, pour lesquels il avait un goût si marqué; mais il se maria et fut plus que jamais ancré aux rives de la Seine.

Ce bourgeois, casanier avec entêtement, se plaignait de toutes les choses de chez nous: elles choquaient son esprit. Ses sympathies de vieux romantique pour l’Allemagne, allaient s’accroître dans une famille française, mais germanique de tendances et d’éducation, où deux femmes supérieures et cultivées, favorisaient par des lectures continuelles, de la musique, et des discussions, certains penchants de Fantin. Ce n’était plus l’intérieur du père et des sœurs—les «brodeuses» à qui nous donnons le premier rang dans son œuvre d’avant 1870 et dans toute son œuvre,—mais une sorte de petite Genève à l’entrée du Quartier Latin, un oratoire protestant, sectaire, jalousement clos où l’activité cérébrale et les passions à la fois artistiques et politiques allaient s’exaspérer.—Nous allons voir comment, verrouillé chez lui, Fantin transporta dans sa peinture, de vives impressions littéraires et musicales et, de plus en plus méthodique et dur, quant à la forme, nous confia les secrets de son cœur, d’abord en de savoureuses esquisses, puis en des tableaux plus conventionnels, qui occupèrent la fin de sa vie, pour la joie future des marchands de la rue Laffite, si non pour la nôtre.

IV

D’assez bonne heure, Fantin avait fréquenté des littérateurs, comme l’indiquent l’Hommage à Delacroix et cette tablée de poètes du Parnasse où le jeune Arthur Rimbaud appuie ses coudes de mauvais petit drôle près d’une brillante nature morte;—deux ouvrages qui, avec l’Atelier de Manet, aujourd’hui au Luxembourg, faisaient espérer un peintre de la grande lignée hollandaise et flamande.—L’exécution en est très variée. Dans l’Hommage, la pâte est transparente, légère, chaude et rousse. Dans les deux autres, les têtes, très inégales de qualité, sont plus grises, parfois admirables, parfois creuses et de construction molle. On sent que Fantin excellait surtout à «enlever» des morceaux, ne parvenant que rarement à relier dans l’air, les uns aux autres, plusieurs personnages.

Telles quelles, ces pages appartiennent à l’histoire artistique et littéraire; nous devons les tenir pour très précieuses, quels que soient le convenu des gestes et l’immobilité des expressions. C’est le temps du Parnasse, c’est l’enfance de l’Impressionnisme, heure significative dans le XIXe siècle. Fantin fut lié avec ces hommes dont il nous importe tant d’avoir l’image; il la traça d’un pinceau souvent très fin, sans doute dénué de cette puissance dans le modelé et le dessin, de cet accent je dirais caricatural, qui, à l’étonnement de nos présents esthètes, feront plus tard de M. Bonnat une figure considérable;—bien plus tard, quand on aura oublié qu’il fut décoré de tous les ordres, portraitiste trop abondant, officiel, et presque Ministre.

Fantin rendit l’aspect, le teint de ses amis, sinon toute l’individualité de leur structure, et il les baigna dans une atmosphère délicate. Il devait être nerveux en leur présence et, ne pouvant ou ne voulant jamais «reprendre» un morceau, tenant surtout à la fraîcheur de la pâte, il n’analysait pas toujours assez les têtes, dans sa hâte de peindre ou sa terreur de fatiguer l’ami qui pose. On dirait qu’il ne conversait pas avec celui-ci: or, des séances de portrait ne sont fructueuses que si un rapport intime s’établit entre le portraitiste et la personne portraiturée.—Vous verrez, quelque jour, dans une exposition générale qui sera une révélation, des toiles anciennes de M. Bonnat: sortes d’instantanés, pour la déformation cocasse du dessin, victoires de cet observateur parfois cruel, outrancier, dont la matière, souvent pareille à celle de Ricard, s’émaille, à la longue. Or c’est un dessin original qui manque aux groupes de Fantin.

Les séances de portraits sont épuisantes, si l’on n’a pas le goût de la conversation et si les gens vous importunent par leur présence. Il eût fallu que Fantin gardât toujours auprès de ses semblables un peu de cette liberté qui lui permit de faire, comme nul autre, des fleurs et des fruits, de la nature morte. Avec la même sûreté, semblent avoir été conduits jusqu’au «rendu» intense et définitif de la vie, quelques-uns de ses portraits: les Brodeuses, le buste de mademoiselle Fantin, les nombreuses têtes du maître et les deux portraits de sa femme, dont l’un est au Luxembourg, l’autre au musée de Berlin. Ces quelques pages de la plus heureuse venue font penser au style soutenu et ample des Vénitiens; font songer à Rembrandt aussi, et atteignent les hauts sommets de l’art du portraitiste. Il suffirait d’ailleurs à Fantin de les avoir signées, pour que sa gloire fût méritée. Le peintre s’y montre tel qu’il voulut être: d’un autre temps, retardataire résolu, irrévocablement traditionnel et d’intimité.

Deux personnes aimées, silencieuses dans l’atmosphère chaude de vie familiale d’une chambre toujours habitée, il excelle à les nimber de pureté et de candeur, il se complaît à dépeindre leur intimité. Mais il lui faut des conditions de sécurité toutes spéciales. Ses groupes de littérateurs et d’artistes, quoique distingués, ne sauraient nous convaincre. Il y eut toujours un moment où Fantin, gêné auprès d’eux, ennuyé, timide, souhaita d’être seul et ne put rendre, faute de recueillement, ce qu’il voyait si bien auprès des siens, dans son propre foyer. Prises séparément, les têtes d’Edouard Manet, de Claude Monet, de Renoir, d’Edmond Maître, de Scholderer, dans l’Atelier aux Batignolles, sont des morceaux exquis. Peut-on dire que la toile, dans son ensemble, ait une allure magistrale? Ne lui manque-t-il pas ce qu’il y a de direct dans les Brodeuses, sans pour cela s’affirmer comme un Franz Hals?

Les grandes toiles de Haarlem donnent l’exemple de ce que peut fournir d’éléments picturaux, une réunion nombreuse d’hommes et de femmes, vue par un maître-peintre; chaque fois que Fantin multiplia des figures dans un ensemble, il pécha par le dessin; non qu’il ne pût copier exactement «un morceau», mais le dessin, le grand dessin est tout autre chose que cela. L’arabesque qui remplit d’un bout à l’autre la surface à couvrir, la ligne, non pas exacte, mais décorative, qui chez les maîtres, court dans l’huile et la couleur, cernant la ressemblance, comme au hasard, par besoin, mais sans application ni effort, Fantin n’eut pas ce don souverain. La belle facilité si décriée de nos jours—celle de Rubens, de Van Dyck, de Vélasquez, de Fragonard et de Reynolds—est le contraire de ce qui distingue la personnalité de Fantin. Cette brillante qualité, galvaudée par de bas prestidigitateurs, transformée en virtuosité à bon marché, à mesure que le faux-semblant, l’escamotage se substituaient au savoir, personne ne l’a plus depuis longtemps. M. John S. Sargent possède la science du dessin, mais sa couleur ne s’harmonise pas toujours avec la forme; pourtant, seul parmi nous, il continue la tradition du grand portraitiste, que rien n’arrête dans son métier.—Ce don fut refusé à Fantin-Latour qui sut dire plus bas, les paroles qu’il avait à murmurer dans une chambre close.

V

Fantin occupa, pendant les vingt dernières années de sa vie, une position très spéciale, respecté par les deux camps extrêmes dont il se tenait à distance, comme à mi-côte, en plein succès. Pourquoi les critiques les plus avancés le classèrent-ils parmi les impressionnistes et les révolutionnaires? Respecté de tous, isolé, entre l’Institut et les Indépendants, il fut défendu par les petites revues et les journaux, par tous ceux qui jugent et écrivent, comme s’il était attaqué—ce qu’il n’eût pas été séant de faire. N’exerçant aucune influence,—car son difficile métier est de ceux qu’on ne s’essaye pas à imiter,—refusant de faire partie d’aucun jury, seul, toujours seul, si j’omets quelques amis, il inspirait le respect à ceux-là même qui n’avaient pour lui qu’un goût médiocre. Il fut à la mode et toujours cité à côté des novateurs. Pourquoi? nous nous le sommes souvent demandé.

Il inspirait de la sympathie à toute une classe de Français par la modestie, sinon par la pauvreté de sa mise en scène. En le défendant, on protestait très justement contre les portraitistes mondains. Pour beaucoup d’amateurs un peu naïfs, le seul fait de représenter une élégante en ses atours et de peindre une mondaine, constitue une sorte d’infériorité morale, qui ne va pas sans entraîner les défauts du peintre à gros succès, aimable et superficiel. Les critiques d’avant-garde devaient se servir de Fantin comme d’un drapeau. La manie de la politique et de la sociologie, l’amour des humbles—réaction dont il faut sourire, comme de tous les snobismes de la mode—exaltait la simplicité, même la laideur, au détriment du «joli». Cela était inévitable, après les excès d’adresse et de coquetterie, dont l’école française se rendit coupable au lendemain de 1870, à l’heure de ses succès scandaleux. M. Valloton jouit aujourd’hui du même privilège.

Pour un publiciste candide, l’autorité de Fantin, le «dépouillé» de ses toiles froidement nues, sa sécheresse même, devaient signifier grandeur, profondeur, solidité. Plus ses fonds étaient tristes, ses personnages guindés et modelés menu (portraits de M. Adolphe Jullien, de M. Léon Maître, de la nièce de l’artiste), plus on admirait sa manière «discrète» et son goût. C’est à des raisons morales, à l’attitude, pour tout dire, d’un certain public, que Fantin dut des faveurs exceptionnelles. Ses incomparables natures mortes, ses fleurs, n’étaient pas encore connues à Paris; ses fantaisies mythologiques plaisaient peu, avant que la spéculation ne les lançât sur le marché, comme une «bonne affaire».

Nous savons les milieux où sa réputation se forma et quelles personnes souhaitèrent d’être peintes par lui. C’est à un public limité que ses qualités modestes, puritaines et bourgeoises agréèrent, d’abord. S’il eût accepté des commandes, nous imaginons sans peine la file de modèles qui se fussent pressés à sa porte, les redingotes noires, les binocles tenus dans la main droite, les ennuyeux chapeaux, les dames point belles et vêtues d’un costume tailleur ou d’une robe à demi décolletée en carré, que son pinceau aurait eus à fixer, sur un fond de terne boiserie grise;—vêtements sans attraits pour le coloriste, mais tant de solide intelligence, de sérieux et de vertu dans ces visages graves!—Fantin eût fait avec certains Parisiens de la fin du XIXe siècle une galerie aussi typique que celle des Allemands de Lembach. Mais la fantaisie, le pittoresque, l’abandon en eussent été exclus. Rappelez-vous le portrait de M. Adolphe Jullien, qui est caractéristique: soigneusement dessiné, modelé jusqu’à la fatigue, dans une lumière argentée, un monsieur est assis comme il le serait chez Pierre Petit, une main appuyée sur une table, dont le tapis d’Orient est d’ailleurs exquis, et l’autre, sur sa cuisse. Professeur? commerçant retiré? médecin de quartier? on ne peut dire ce qu’il est; mais c’est un homme sérieux, qui déteste endosser le frac, le soir venu, pour qui «se soigner» est un supplice, une entrave aux habitudes de son cabinet, une lâche concession aux caprices du «monde». C’est un laïque, qui réprouve, comme ferait un bon prêtre, les grâces, les jolies inutilités, le faste de la vie.

Et les épouses de ces hommes sans fantaisie? Excellentes mères de famille, instruites et hautement respectables, nous les vénérons, même dans leurs erreurs généreuses et leurs petits ridicules, mais leur mépris des futilités de la parure offre un mince régal au coloriste. Parvenus aux honneurs officiels, ils seraient tenus, hommes et femmes, de passer par l’atelier de M. Bonnat; mais, simples particuliers, ils voudront que Fantin soit leur peintre.

Fantin redouta peut-être des conversations dont son esprit paradoxal se fût irrité, que son ironie et sa causticité eussent interrompues. Il eût tôt pris le contre-pied d’opinions émises par sa clientèle d’admirateurs. Ce solitaire dédaigneux les eût bien vite déconcertés par de subites boutades et un tour d’esprit le plus original. Fantin était un bourgeois, mais point de ceux-là!

Il vivait deux vies mentales, à la fois; la peinture maintenait en équilibre les deux sphères, d’apparence si étrangères l’une à l’autre, dans lesquelles sa pensée se plaisait. Les philosophes, les poètes, les musiciens enrichissaient de leur incessant commerce son cerveau, aussi actif que son corps était lent. Dans son fauteuil d’acajou, assis comme un notaire de province, près de l’abat-jour vert d’une lampe Carcel, il poursuivait un rêve somptueux que ses compositions, d’inspiration poétique ou musicale, font deviner, mais ne traduisent qu’imparfaitement. Jamais il ne donna une forme digne de lui—par le pinceau ou le crayon lithographique—aux visions qui l’assaillaient pendant les lectures à haute voix, des soirées de tête-à-tête, où son imagination s’exaltait, s’enflammait comme à l’audition d’un opéra ou d’une symphonie. Mais la pensée vagabonde revenait toujours aux formes et aux objets familiers: poète, il était avant tout un peintre réaliste. Tous les éléments combinés dans ses tableaux de fantaisie, il serait aisé de les trouver à portée de sa main, autour de lui. Ses paysages modérés, les colonnades de ses temples, ses draperies, tout cela n’est-il pas tiré de ces innombrables cartons d’estampes, chaque jour feuilletées, étudiées amoureusement, copiées même? Son type féminin, beauté un peu corrégienne, blonde, grasse, au visage d’un ovale plein, il l’a vu, vivant auprès de lui; ce sourire, cette bouche, nous les retrouvons dans tels de ses groupes de famille, chez certaine dame à pèlerine, qui boutonne son gant de chevreau glacé (portrait de la Famille D...). Ce type est celui de ces chastes beautés que Fantin, sensuel et réservé, fit courir au clair de lune dans les fourrés mythologiques. Il n’osait regarder que ses proches, parmi les vivants, et, s’il rêvait de parcs et de bois, c’était de ceux qu’il préférait: les fonds des tableaux de maîtres...

Admirable et un peu dangereuse claustration volontaire d’un artiste qui se détourne de l’activité moderne et, par entêtement, par crainte aussi, se circonscrit, décide qu’il vivra jusqu’à sa mort, là où il naquit.

Ce n’est pas du renoncement, mais une retraite de sage qui veut, de sa cabine, regarder, juger sans courir les risques de la mêlée.

VI

Un grand peintre n’a pas nécessairement une culture universelle, il lui manque le temps de se la donner et le génie devine ce que d’autres apprennent. Fantin voulut tout connaître.

Il est peu de questions à quoi il soit resté étranger. S’il sortait à peine de chez lui, son information et sa culture étaient sans cesse entretenues par des conversations, par les revues et les livres qu’on lui prêtait. Il supporta même, non sans impatience, certains habitués fatigants et trop empressés, en faveur des notions qu’il tirait d’eux. Chaque visiteur, chaque ami correspondait pour lui à une spécialité et à certains thèmes de causerie. Parmi les fidèles de la rue des Beaux-Arts, qu’il me soit permis de citer le nom du très cher Edmond Maître, qui écoute, de profil, au premier plan du tableau Autour du piano et dans l’Atelier aux Batignolles: à Edmond Maître je devrai une éternelle gratitude, car il me fit respecter, avant que je fusse d’âge à les apprécier, certaines belles choses, certains artistes dont les jeunes gens s’écartent instinctivement. Qu’on m’autorise à citer ici, à côté de Fantin, le nom de cet homme d’élite, qui fut trop orgueilleux ou trop modeste pour rien signer, et se borna à fréquenter les plus distingués entre ses contemporains, peintres, musiciens, poètes et philosophes, dont il fut aimé et consulté. Pour un conseil, un éloge de lui, nous eussions tout sacrifié. Quel esprit compréhensif, grave et aimable! Vous n’auriez pu souhaiter un guide plus autorisé dans tous les domaines de la connaissance. Il se contenta d’être un amateur et un dilettante. Il avait tellement joui par l’exercice de sa pensée et sa mémoire était si riche que, brisé par la maladie, presque aveugle, il nous disait peu avant de mourir: «Je m’amuse, je voudrais que cela n’eût pas de fin, tant je me divertis de mes souvenirs». Ce cher ami est mort il y a déjà quelque temps; pendant vingt-cinq ans, je l’ai entendu formuler des jugements sur tous les heureux et les dédaignés de l’art et de la littérature: nul ne s’est prouvé faux par la suite. Edmond Maître était le goût et l’intelligence mêmes. Si comprendre, c’est égaler, il fut à la fois un grand philosophe, un grand écrivain (et quelles lettres j’ai conservées de lui!), un grand peintre et un grand musicien.

De la rue de Seine, où il demeurait, il se rendait souvent chez Fantin, dont il prisait autant les idées originales que le talent; et celui-ci avait beaucoup profité des conversations si variées, si solides, comme des vastes lectures d’Edmond Maître, son voisin discret et son bibliothécaire. Grâce à sa femme et à son ami, Fantin vivait dans une atmosphère d’active intellectualité, nécessaire pour combattre l’assoupissement d’une maison de province en plein Paris, de plus en plus cadenassée par une croissante terreur du dehors. Pendant les dix dernières années, Fantin ne pouvait se décider à aller entendre, au théâtre ou au concert, les chefs-d’œuvre auxquels il était le plus sensible, et je me rappelle que, lors d’une reprise des Troyens, place du Châtelet, malgré son désir de voir un opéra qu’il chérissait entre tous, il ne se décida pas à traverser la Seine pour s’y rendre. Le froid, la chaleur, la foule, tout le troublait, dans la perspective de cette sortie inusitée.

Il ne connut donc ses ouvrages favoris que par la lecture, ou par des reproductions, si c’étaient des œuvres plastiques. L’Italie était trop loin, le chemin de fer trop inquiétant pour qu’il fît le voyage. A part Londres et Bayreuth,—où il était allé jeune encore, en 1875, pour l’Inauguration,—Fantin s’était résigné à ne rien voir de ce à quoi il songeait sans cesse, de ce qui stimulait sa production quotidienne. Les petites toiles qu’il empâtait, grattait, glaçait au médium Roberson, étagées par deux et trois, l’une au-dessus de l’autre sur son chevalet, sont comme les dialogues tenus par Fantin avec ses auteurs préférés. Il finit par prendre un tel goût pour cette douce occupation de dilettante solitaire, qu’à la longue il se persuada qu’il y mettait le plus de lui-même, et renonça à tout autre travail. Obstiné comme il était, ayant la sensation d’une sorte de réserve du public et des artistes quant à ses œuvres d’imagination pure, il se rebiffa et ne consentit plus à rien exposer qui fût peint d’après nature. Il donna un double tour de clef à sa porte, et se claquemura dans une sorte d’in pace qu’animait seule la venue du marchand de tableaux Templaere et des habitués du lundi soir.

Ce soir-là, de tradition, était consacré à un cercle de fidèles, pour qui Fantin sortait lui-même commander un bon plat ou un de ces gâteaux dont il était friand, quoiqu’il les redoutât d’ailleurs. Ces réunions hebdomadaires devaient avoir une belle tenue et un ton charmant de noble confiance réciproque. Edmond Maître me racontait les rites invariablement pratiqués dans la petite chapelle, et je me souviens du rôle muet de deux dames qu’il y rencontra pendant vingt ans, une fois par semaine, qu’il reconduisit régulièrement à leur omnibus vers neuf heures et demie et dont, par discrétion, il ne demanda jamais ni le nom ni la condition. Fantin remettait à l’une d’elles le journal le Temps, au moyen duquel il prenait un joli soin de distraire la respectable femme, tandis que s’établissaient autour de la table de graves conversations. Le critique de ce «quotidien» officiel ne se permettait pas alors de mettre à la portée des professeurs et des notaires de province les découvertes de Cézanne et des jeunes génies qui essaiment au Salon d’automne; car Fantin eût déchiré le journal, lui dont les préférences esthétiques étaient de plus en plus retardataires, à mesure que sa politique devenait plus avancée. Pauvre homme! S’il eût pu voir, lire et entendre ce que chacun admet maintenant, dans une marée montante d’anarchie, d’ignorance et de grossièreté à la Homais, peut-être eût-il regretté d’avoir tendu sa main (en pensée, car en fait il la gardait jalousement par devers lui), de l’avoir offerte même à de futurs ennemis de ses goûts.

Il disparut à temps. Je crois que l’avenir le plus immédiat lui eût réservé des sujets d’amère réflexion. Son succès auprès des plus «avancés» reposait sur une sorte de malentendu: c’était une de ces positions fausses que l’on s’efforce de ne pas s’avouer à soi-même, mais dont une nature sensible finit par être incommodée. Très dangereuse est la situation de ceux qui ne sont pas «tout d’une pièce». Fantin était, par essence, comme nous l’avons montré, bourgeois, fonctionnaire, ami des médailles et de la hiérarchie; il entrevoyait le ruban rouge et les croix comme un but naturel à poursuivre, comme une preuve agréable à recevoir de ses propres mérites reconnus en haut lieu. S’il était possible d’entrer à l’Institut tout en raillant certains de ses membres, Fantin eût tenu à honneur d’en faire partie: l’épée qui bat les pans d’un uniforme pacifique lui parut toujours une arme appropriée pour un peintre, dût-il, en marchant, s’y embarrasser les jambes. Le courage lui aurait manqué pour braver tels amis politiques, en avouant que le Palais Mazarin n’est pas un lieu à dédaigner. Par une disposition essentiellement française de son esprit, la raillerie du maître s’exerçait sur les objets auxquels il tenait le plus. C’est ainsi que ce Parisien de Paris, attaché à tout ce qui était français, nous rabaissait plutôt, au profit de nos voisins, lui qui eût tant souffert de voir son quartier envahi par les étrangers et nos coutumes abolies. La souplesse et les contradictions de son tempérament si singulier, réjouissaient ceux qui le connaissaient à fond, mais le rendait impraticable à tous les autres. Alors qu’on croyait l’avoir avec soi, il se dérobait soudain, par une subite contradiction. Il réunissait en lui-même les traits de deux personnes destinées à ne jamais s’accorder entre elles.

VII

Vers le mois de juin, les émotions du Salon dissipées, une voiture à galerie venait prendre dans la rue des Beaux-Arts les malles et les menus bagages de la famille Fantin. C’était le départ pour la campagne, pour ce village bas-normand où l’artiste possédait une maisonnette dans un jardinet aux fleurs classiques, sujets de ses plus parfaits chefs-d’œuvre. Imaginons les bonnes journées de travail fertile et aisé, dans quelque chambre dont la fenêtre ouverte laisse entrer les bruits distincts et isolés, mais non importuns, de la route ou du bourg:—gamin chantant au sortir de l’école, heurts d’une charrette lourdement ferrée, gloussements du poulailler, mugissement de quelque vache—échos que répercute le haut mur de silex hérissé de ravenelles et de scolopendres.—Le Maître, sous un vieux chapeau de paille, le cou enveloppé d’un foulard d’été, chaussé de pantoufles, dès après son petit déjeuner, va cueillir dans les plates-bandes ce que la nuit a fait éclore de plus coloré, de plus odorant. Il pose sur le coin d’un meuble de chêne, devant un carton gris qui servira de fond, un de ces récipients de verre simples et commodes que Mrs. Edwin Edwards lui envoie de Londres et qui sont établis sur les plans ingénieux de certaine monomane de jardinage et différents selon la tige et le feuillage; avec mille soins, après de graves conciliabules en ménage, on fait un choix dans la récolte florale. Les délices d’une bonne séance vont être savourées, en dépit des mouches importunes, de la chaleur et de cette sonnerie, là-haut, dans le clocher de l’église, qui divise l’heure en quatre et fait couler la journée plus vite. La palette a été préparée et elle est déjà, à elle seule, un bouquet aux tons composés,—aux bleus tendres, aux lilas exquis, aux jaunes roses ou beurre frais, s’entourant de bruns fauves, de tous les rouges et de noirs:—une mosaïque d’Orient en pâte huileuse dont il suffira de déranger la symétrie et de l’ordonner autrement sur la toile, pour faire un miracle de justesse et d’éclat.

Fantin est très méticuleux et la préparation de sa palette est longue. C’est un moucheté de petits tas de couleurs: la palette de Delacroix, mais enrichie de beaucoup d’éléments nouveaux.

Parfois, jadis, et toujours dans les dernières années de sa vie, il enduisait sa toile, à l’avance, d’un ton gris, mince, transparent, qui servait de fond, invariablement. C’est ainsi que certains bouquets, si ce n’était l’air qui circule autour d’eux, on les dirait exécutés comme ces ornements en pyrogravure sur une table, ou une boîte, dont le bois reste apparent. J’en connais même parmi les moins bons, qui ont, un peu trop, l’aspect plaqué des modèles d’aquarelle pour jeunes pensionnaires, en dépit de leur savante anatomie. D’autres fois, il gratte le fond avec son canif, comme pour suggérer le treillis, le tremblé, la buée mouvante de l’atmosphère; et cela allège la matière sans rien enlever à la précision du contour qu’amollirait le contact de deux pâtes humides se pénétrant l’une dans l’autre. Donc, sans estompage ni «bavochures», c’est une épaisseur de pâte plus ou moins grande, selon que la chair de la fleur est veloutée, soyeuse, pelucheuse ou lisse, métallique ou fine comme de la baudruche.

Chaque fleur a sa carnation, sa peau, son grain, son métal ou son tissu. Les lis, secs, cassants et glacés comme l’hostie, avec des pistils en safran, comportent un autre rendu que les cheveux de Vénus, les pavots et les roses trémières, minces et plissées comme certain papier à abat-jour; le dahlia, qui est un pompon, le phlox neigeux ou pourpre, la capucine taillée dans le plus somptueux velours, comme le géranium, la gueule-de-loup ou la pensée, ne sauraient être modelés de même que le coupant glaïeul, le bégonia ou l’aster. Les fleurs sont tour à tour des papillons, des étoiles de mer, des lèvres ou des joues de femmes, de la neige, de la poussière ou des bonbons, des bijoux émaillés, du verre translucide ou de la soie floche.

Fantin aima surtout celles des vieux jardins de curé, les touchantes petites créatures qui poussent sans trop de soins dans les parterres entourés de buis. Je ne crois pas qu’il ait portraituré les pivoines ou les nouveaux chrysanthèmes de verre filé, qui ne savent où arrêter les prétentions de leurs encombrants falbalas. Il s’intéressa autant aux petites clochettes qu’à l’élégant œillet. Dans sa jeunesse, il avait parfois amoncelé et serré dans un vaste pot blanc, sur un fond de sombre muraille, des bottes de fleurs, comme on grouperait des écheveaux de laine pour la joie des yeux; mais la plupart de ses études sont d’un seul genre de fleurs à la fois, afin, sans doute, d’en fouiller mieux le corps et l’âme, pour en donner une image plus individuelle. Et l’on se prend à supposer, en voyant ses tableaux de fleurs ou de fruits, ce qu’il aurait fait avec nos visages, si le modèle humain n’était pas si pressé, si incommodant aussi dans l’atelier qu’il envahit en conquérant.

Fantin a dû créer ses petits chefs-d’œuvre dans la joie tranquille des journées saines et unies, telles que l’été en offre de si savoureuses dans la campagne. Se mettre au travail de bon matin, sans crainte d’être dérangé par un visiteur indiscret ou d’avoir à lui donner quelque raison de le congédier, c’est la moitié du succès assuré, dans un genre d’ouvrage impossible à interrompre à cause des modèles changeants et éphémères que sont les fleurs. Laissons Fantin penché sur sa toile et analysant avec ardeur leurs moindres traits, dont l’expression change avec les heures du jour et qu’il convient de saisir au bon moment. Chaque sonnerie du clocher lui fait battre le cœur, de crainte qu’un pétale ne tombe, que des trous ne se creusent dans l’édifice chancelant qu’est un bouquet. Mais la pensée de Fantin se dédouble et, malgré son application à peindre, vagabonde: il se promène dans des musées lointains, chantonne du Schumann et se redit à lui-même certaines phrases de ses auteurs chéris.

L’expérience vous apprend à quel moment il sied de couper les fleurs, afin qu’elles restent plus longtemps sans se faner et il est plusieurs manières d’en prolonger la courte existence. Vous pouvez disposer un bouquet, en prenant garde de ménager des vides, où, une fois peintes les premières fleurs, vous en glisserez d’autres qui les encadreront. C’est tout un art, qui exige beaucoup d’habitude, d’adresse et de soins. Fantin, qui fit tant de tableaux de fleurs, devait avoir pour elles les mille attentions et la tendresse d’une demoiselle maniaque et sentimentale. Quel enivrement, à la dernière séance, quand la fin du jour approche, de retoucher l’œuvre entière et d’y mettre les vigueurs, les éclats décisifs, juste avant la minute où toutes ces belles chairs, hier encore palpitantes, ne vont plus former, flétries, qu’un charnier! C’est dans les roses que Fantin fut sans égal. La rose, si difficile de dessin, de modelé, de couleur, dans ses rouleaux, ses volutes, tour à tour tuyautée comme l’ornement d’un chapeau de modiste, ronde et lisse, encore bouton, ou telle qu’un sein de femme, personne ne la connut mieux que Fantin. Il lui confère une sorte de noblesse, à elle que tant de mauvaises aquarellistes ont banalisée et rendue insignifiante par des coloriages sur le vélin des écrins et des éventails. Il la baigne de lumière et d’air, retrouvant, à la pointe de son grattoir, la toile «absorbante», sous les épaisseurs de la couleur et ces vides qui sont les interstices par où la peinture respire.—Métier tout opposé à celui d’un Courbet, dont le couteau à palette pétrit la pâte, l’enfonce de force et lui donne la surface magnifique, polie et glacée de l’onyx et du marbre.

Dans ses tableaux de fleurs, le dessin de Fantin est beau, large et incisif. La fleur qu’il copie, il en donne la physionomie, c’est elle-même et non pas une autre, de la même tige: il dissèque, analyse, reconstruit la fleur, et ne se contente pas d’en communiquer l’impression par des taches vives, habilement juxtaposées. La forme peut être si éloquente à elle seule que, dans une lithographie très rare, dont je possède une épreuve, Fantin est parvenu avec du blanc ou du noir à faire deviner, dans le cornet de verre d’où elles s’élancent, toutes les couleurs d’une gerbe de roses. Comme cet art analytique et raisonné, encore que si frais, est de chez nous! Comme ces toiles sont bien d’un petit-fils de Chardin! C’est par elles que le bon bourgeois français Fantin-Latour s’est le plus complètement exprimé. Ici, nulle trace d’austérité ou de lourdeur allemande, mais la logique, la belle clarté de la langue du XVIIIe siècle.

La Tate Gallery renferme une toile des plus importantes par sa grandeur et la perfection du bouquet riche et varié qui s’y déploie. C’est peut-être là que le maître atteignit le plus haut degré de son talent et une pareille œuvre assure à son auteur une place enviable dans l’histoire de l’art contemporain: don de Mrs. Edwin Edwards, l’infatigable amie de Fantin, qui l’imposa à l’admiration de ses compatriotes, alors que personne, en France, ne savait qu’il peignît des fleurs.

Chaque automne, de retour à Paris, Fantin rassemblait ses travaux de l’été, et, après avoir comparé une à une ses études avec celles qu’il gardait accrochées à sa muraille,—choix de pièces parfaitement réussies,—il les posait à plat dans une caisse, les châssis retirés, et il les expédiait à Londres. Là, Mrs. Edwards les faisait encadrer, et conviait un public d’amateurs fidèles à les venir admirer. Pendant vingt ans, elles furent inconnues en France, Fantin ne se révélant à nous que par de rares portraits et les fantaisies qu’on avait pris l’habitude respectueuse de louer. On se demande, d’ailleurs, si les critiques n’étaient pas sincères, maintenant que nous assistons à une si incohérente explosion d’opinions contradictoires, chez les plus réputés d’entre eux. On peut tout faire admettre par un homme dont le métier est de juger un art qu’il n’a pas pratiqué. Les littérateurs se plaisaient à suivre Fantin rêvant en compagnie de Berlioz, Wagner, Schumann, ou se promenant en pleine mythologie, sans quitter la rue des Beaux-Arts, et pensaient reconnaître la fumée de sa familiale bouilloire à thé dans les ciels argentés de ses théophanies. Oui, certes, ces tableautins étaient bien de Fantin-Latour, par l’exécution, parfois aussi par la couleur; c’étaient les visions d’un romantique attardé, troublant les nuits de ce Parisien ardent et réservé. Ses nymphes et ses déesses, au galbe corrégien, ce sont de grosses ménagères, désirables, mais chastes, qui se montrent et ne s’offrent pas: apparitions de figures académiques groupées en «tableaux vivants» d’amateurs. Je ne dis pas que cette partie de l’œuvre de Fantin soit à dédaigner. Il est même de charmants morceaux dans cette série, la plus nombreuse en tout cas, et sa favorite: hélas! ce n’était pas ses esquisses qu’il envoyait aux expositions, mais des sortes de pièces d’apparat, fabriquées méthodiquement en vue des Champs-Elysées, et que l’Etat ou la Municipalité lui achetaient pour les musées.

L’Ecole des Beaux-Arts nous offrira bientôt une ample collection des ouvrages de Fantin-Latour. Il sera intéressant de connaître le jugement porté, deux ans après sa mort, sur l’honnête et délicat artiste qui opposa une si exacte discipline et un si beau culte de la tradition aux progrès de la folie et de l’orgueil déréglé.

Avril 1906.