WeRead Powered by ReaderPub
Essais poétiques cover

Essais poétiques

Chapter 2: A ma Mère.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The collection gathers short lyrical poems, elegies, and occasional narrative fragments that meditate on love, familial devotion, memory, fame, and mortality. Voices alternate between intimate addresses to a mother or lover, jealous and sorrowful speakers at weddings, and elevated Ossianic and historical invocations mourning a fallen leader. Poems consider poetic vocation, dreams and longing, and the tension between public glory and private feeling, often closing with explanatory notes or dedications that frame individual pieces within literary and sentimental contexts.

The Project Gutenberg eBook of Essais poétiques

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Essais poétiques

Author: Mme Emile de Girardin

Release date: July 22, 2014 [eBook #46364]
Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Credits: Produced by Laurent Vogel, Frank Zago, Google Books and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by The Internet Archive/Canadian
Libraries)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAIS POÉTIQUES ***

— Note de transcription —

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre.

La Table des matières se trouve ici.

Chez { L’Auteur, rue Louis-le-Grand, no 21 (ter).
P. Dupont, libraire, rue de Grenelle-Saint-Honoré, no 55.
Delaunay et Ponthieu, au Palais-Royal.
Bouland et Tardieu, rue du Battoir, no 12.
Cache moi ce vallon, cet arbre, ce clocher,
Et du hameau natal, ma sœur, viens m’arracher.

Sœurs de Ste Camille.

Essais
Poétiques

Par Mlle. Delphine Gay.

Paris,
IMPRIMERIE DE GAULTIER-LAGUIONIE,
SUCCESSEUR DE P. DUPONT.

1824.

A ma Mère.

A ma Mère.

Du goût des vers pourquoi me faire un crime?
Leur prestige est si doux pour un cœur attristé!
Il ôte un poids au malheur qui m’opprime;
Comme une erreur plus tendre il a sa volupté.

(Mme Desbordes Valmore.)

En vain dans mes transports ta prudence m’arrête,
Ma mère, il n’est plus temps; tes pleurs m’ont fait poëte!
Si j’ai prié le ciel de me les révéler
Ces chants harmonieux, c’est pour te consoler.
D’un tel désir pourquoi me verrais-je punie?
Les maux que tu prédis ne sont dûs qu’au génie;
A d’illustres malheurs, va, je n’ai pas de droits:
Quel cri peut s’élever contre une faible voix?
Vit-on jamais les chants d’une muse pieuse
Exciter les clameurs de la haine envieuse?
Non, l’insecte rongeur qui s’attache au laurier
Épargne en son dédain la fleur de l’églantier.
Ah! de la gloire un jour si l’éclat m’environne,
Comme une autre parure acceptant sa couronne
Je dirai: «Son éclat sur toi va rejaillir;
Aux yeux de ce qui m’aime elle va m’embellir.»
A ce cruel destin, hélas! me faut-il croire?
Pourquoi me fuirait-on? Le flambeau de la gloire,
Dont la splendeur effraye et séduit tour à tour,
N’est qu’un phare allumé pour attirer l’amour;
Qu’il vienne!... Sans regret et changeant de délire,
Aux pieds de ses autels j’irai briser ma lyre;
Mais dois-je désirer ce bonheur dangereux?
Hier, il m’en souvient, je fis un rêve heureux:
L’être mystérieux qui préside à ma vie,
Ce fantôme charmant dont je suis poursuivie,
Hier il m’apparut, triste, silencieux,
La langueur se peignait sur ses traits gracieux;
Moi, sans plaindre sa peine et d’espoir animée,
En le voyant souffrir je me sentais aimée.....
Il ne l’avait pas dit... Non... mais je le savais
Et bientôt j’oubliai..... (Ma mère je rêvais!...)
J’oubliai de cacher le trouble de mon âme,
Il le vit; et ses yeux, pleins d’une douce flamme,
Pour m’en récompenser l’excitaient tendrement,
Et mon cœur se perdait dans cet enchantement.
Toi-même en souriant contemplais mon supplice
D’un regard à la fois maternel et complice.
Dieu! que j’étais heureuse! et pourtant... je pleurais!
Ce bonheur me parut redoubler tes regrets:
Celui que nous pleurons manquait à notre joie,
Car je n’espère plus qu’un rêve nous l’envoie;
Un rêve peut créer le plus doux avenir,
Mais il n’enlève pas le poids d’un souvenir;
Quand la source des pleurs ne peut être tarie
La plus puissante joie est d’avance flétrie.
Mon songe est effacé... Je suis seule; dis-moi,
Celui qui doit me plaire est-il connu de toi?
Viendra-t-il, devinant le rêve qu’il m’inspire,
Sur un cœur qui l’attend réclamer son empire?
A ma jeunesse enfin servira-t-il d’appui?
Ah! si le ciel un jour daignait m’unir à lui!....
Mais non, éloignez-vous, séduisante chimère;
En troublant mon repos vous offensez ma mère;
Tant qu’elle m’aimera qu’aurai-je à désirer?
Un aussi grand bonheur me défend d’espérer!

Paris 24 novembre 1823.

CHANT OSSIANIQUE
SUR LA MORT
De Napoléon.

FRAGMENT
DE
LA NOTICE HISTORIQUE
MISE A LA SUITE DU POÈME DE MOYSE,
Par NEPOMUCÈNE LEMERCIER.

J’adressai, en l’année 1800, un exemplaire des poëmes sur Homère et Alexandre, au premier consul Bonaparte, dans le château des Tuileries: je reçus une invitation de me rendre à Malmaison pour dîner le lendemain chez lui. Un grand nombre de personnes distinguées par de hautes fonctions s’y trouvèrent. Je ne me souviens pas si ce fut avant ou après le repas, qu’on se dispersa dans les salles environnantes et dans les allées du parc: quelques-uns de nous discutèrent dans le salon sur les différences de l’épopée et des poëmes didactiques. Bonaparte sortait et rentrait par moments: on crut devoir l’informer du sujet de la conversation. Un des convives lui dit qu’un débat s’était élevé à l’égard de la prééminence des poëtes épiques sur les didactiques, auxquels celui-ci attribuait la supériorité. Bonaparte, se tournant vers moi, lui demanda: «Que pense Lemercier Le même convive s’empressa de lui répondre que j’étais pour les épiques. «—Il a raison: ce qu’on raconte a toujours plus d’ordre, est plus dramatique; d’ailleurs les fictions en action frappent mieux que les enseignements.... Voyez.... Alexandre a choisi Homère pour son poëte.... Auguste a choisi Virgile, auteur de l’Énéide.... Pour moi, je n’ai eu qu’Ossian.... les autres étaient pris.»

CHANT OSSIANIQUE
SUR LA MORT
De Napoléon.
DÉDIÉ
A MADAME LA COMTESSE BERTRAND.

Ce fleuve qui entraîne tout, n’entraîne pas sitôt une telle mémoire, elle est consacrée à l’immortalité.

(Mme de Sévigné. Lettre sur la mort de Turenne.)

O divin Ossian, chantre des demi Dieux,
Toi dont les vers mélodieux
Autrefois charmaient son oreille,
Pour chanter ce héros que la mort te réveille.
Ce guerrier, ce colosse éclatant de splendeur,
Il est tombé..... sans ébranler la terre!
Sans l’écraser du poids de sa grandeur;
Comme un cèdre oublié sur le roc solitaire.
Fils de Fingal, saisis ta harpe d’or,
Rassemble autour de toi les vainqueurs d’Inistor;
Que tous enfin, portés par les orages,
Ouvrent le palais des nuages
Au guerrier qui repose encor[1].
Devant ce roi déchu, héros, courbez vos têtes;
Qu’il retrouve son sceptre et commande aux tempêtes;
Que sa voix dans les cieux appelle ses amis
Et ses nobles soldats dans la poudre endormis.
Et vous, filles d’Odin, livrez-vous à la joie;
Déployez dans les airs vos voiles onduleux,
Et venez enlever sur un char nébuleux
Le nouveau Dieu que la mort vous envoie.
Et toi, son compagnon, réduit à le pleurer,
Sur la terre d’exil il te faut demeurer:
Si quelqu’envieux de sa gloire
Voulait insulter sa mémoire,
Et lui ravir son rang dans la postérité,
Qu’au moins son ami reste encore
Pour surveiller l’éblouissante aurore
De sa belle immortalité.
Mais nos vœux sont remplis!... Déjà le ciel se couvre;
La foudre a réveillé l’écho de la forêt;
La nue ardente, à mes regards s’entr’ouvre,
Et sa grande ombre m’apparaît!
Vers son trône d’azur, je le vois qui s’élance!
Dieux! Quels cris des tombeaux ont troublé le silence?
Pourquoi de toutes parts des cercueils entr’ouverts?
Quels feux étincelans ont chassé les ténèbres?
Pourquoi ces morts, quittant leurs vêtements funèbres,
D’armes et de lauriers se sont-ils recouverts?
Dans leur prison de marbre ils ne sont plus esclaves;
La mort du général a délivré les braves;
Sa main vient de briser les chaînes du trépas;
Dans les chemins du ciel, comme dans les combats,
Son aigle guide encor ses compagnons de gloire;
Tous se sont retrouvés; et le roi des concerts[2]
Par des chants belliqueux célèbre dans les airs
Du soldat rédempteur la dernière victoire.

Juillet 1821.

NOTE
DU CHANT OSSIANIQUE.

[1] Le palais des nuages.

Les Calédoniens croyaient que tous ceux qui s’étaient distingués par leur bravoure ou leur vertu habitaient après leur mort un palais de nuages. Ils y conservaient tous leurs goûts, et s’y livraient aux mêmes plaisirs qu’ils avaient connus durant leur vie. Les habitans du palais aérien apparaissaient quelquefois à leurs enfans et à leurs amis. Ils disposaient à leur gré des élémens, déchaînaient les tempêtes, troublaient les mers, mais n’avaient d’ailleurs aucun pouvoir sur les hommes, etc. etc. Aucun guerrier n’était reçu dans le palais des nuages, que les bardes n’eussent chanté son hymne funèbre....

Le Légo dont il est si souvent question était un lac marécageux. Comme les vapeurs qui s’en élevaient étaient malsaines et quelquefois mortelles, les bardes feignirent que c’était le séjour des ames pendant l’intervalle qui s’écoulait entre la mort et l’hymne funèbre....

Quand un guerrier s’était rendu fameux, on plaçait toujours son épée dans sa tombe; une seule couche de sable la recouvrait.

[2] Roi des concerts.

Ossian se désigne lui-même par différentes qualifications, telles que le père d’Oscar, le vieillard de Selma, le roi des concerts, etc.

Ossian, traduction de Baour Lormian.

La Noce d’Elvire.

La Noce d’Elvire.

ÉLÉGIE.

Il m’a trompée, il m’abandonne, moi!
Moi qui voulais lui consacrer ma vie,
Moi qui, crédule et fiere de sa foi
L’aimais en sœur, en amante, en amie!

(Mme DUFRESNOY. Les souvenirs.)

«Jeune fille où vas-tu si tard?
D’où vient qu’à travers la vallée
Tu portes tes pas au hasard?
Pourquoi les égarer dans cette sombre allée?
Les bergers dès long-temps ont rentré les troupeaux;
L’horloge va sonner l’heure de la prière,
Et déjà, pour goûter les douceurs du repos,
Le laboureur a rejoint sa chaumière;
Et pourquoi fuis-tu le hameau?
—Quoi! vous n’entendez pas le son du chalumeau?
Ils sont heureux là bas, et voici la chapelle
Où ce matin Elvire a reçu ses serments.
J’étais là..... je l’ai vue..... O douloureux moments!
Comme il la regardait!..... Hélas! elle est si belle!....
Je l’étais autrefois, du moins il le disait;
Mon regard, mon langage, en moi tout lui plaisait.
Pour une autre aujourd’hui l’infidèle soupire;
Ce n’est plus moi qui fais battre son cœur,
Il ne voit, n’entend plus qu’Elvire,
Pourrai-je sans mourir contempler leur bonheur!
Laisse une infortunée à sa douleur en proie;
Va trouver les vieillards rassemblés sous l’ormeau;
Mais d’un aussi beau jour ne trouble pas la joie;
Ne dis pas que je pleure aux filles du hameau.
Tu les verras courir sur la montagne,
Et, se livrant à mille jeux,
Célébrer par leurs chants joyeux
L’hymen de leur jeune compagne.
Parmi les doux objets qui frapperont tes yeux
Tu la reconnaîtras à sa blanche parure,
A son bouquet, sa blonde chevelure,
Aux ornements que ma main a tissus,
A la croix d’or, à la riche ceinture
Que de l’ingrat elle a reçus.
Comme un beau lis tu la verras paraître;
Et les boutons tremblans des fleurs de l’oranger,
Qui retiennent les plis de son voile léger,
Te la feront encor mieux reconnaître.
Pour la parer en ce jour solennel,
Moi-même sur son front j’attachai sa guirlande;
Des époux j’ai suivi les pas jusqu’à l’autel;
J’ai mêlé mon tribut à leur pieuse offrande:
C’est alors qu’il m’a vue..... O trop flatteuse erreur!
Un seul instant j’ai cru revivre dans son cœur:
Il a pâli..... Mais un regard d’Elvire
Sur sa bouche a bientôt rappelé le sourire.
Ce moment pour jamais a fixé mon destin.
Adieu, sur mes malheurs, bon vieillard, prends courage;
Dans peu les cloches du village,
De mes maux t’apprendront la fin.
Elle dit; et l’écho fidèle
Répéta ses tristes accents.
Un mois après, vers la chapelle
Dirigeant ses pas languissants,
Le vieillard aperçut une tombe nouvelle.
«Grand Dieu! s’écria-t-il, ta bonté paternelle
A pris pitié d’un sort si rigoureux!»
Elle n’est plus..... Pourtant, à la même heure,
L’écho de la sainte demeure,
Répète encor des accents douloureux;
Mais la voix a changé..... C’est Elvire qui pleure.

Villiers-sur-Orge, septembre 1820.

Le Dévouement
Des Médecins Français
et
Des Sœurs de Ste.-Camille,
Dans la Peste de Barcelonne.

INSTITUT ROYAL DE FRANCE,
ACADÉMIE FRANÇAISE.

Extrait du Rapport sur le Concours de Poésie et d’Éloquence de l’année 1822, lu dans la séance publique du 24 août 1822, par M. le Secrétaire perpétuel de l’Académie française.

Si l’Auteur du no 103, en ne traitant qu’une partie du sujet, n’avait donné pour excuse et son sexe et son jeune âge, l’Académie, à la perfection et au charme de plusieurs passages, aurait pu croire que la pièce était l’ouvrage d’un talent exercé dans les secrets du style et de la poésie; mais la simplicité touchante de divers tableaux, la délicatesse, je dirai même, la retenue des pensées et des expressions, auraient permis d’attribuer l’ouvrage à une personne de ce sexe qui sait si bien exprimer tout ce qui tient à la grâce et au sentiment. En se restreignant à l’éloge des Sœurs de Sainte-Camille, l’Auteur se plaçait, en quelque sorte, hors du concours, et dès-lors l’Académie, qui a jugé l’ouvrage digne d’une mention honorable, a cru juste de lui assigner un rang distinct et séparé de celui des autres mentions.

Le Dévouement
Des Médecins Français
et
Des Sœurs de Ste.-Camille,
Dans la Peste de Barcelonne.

O femmes, c’est pour vous que j’accorde ma lyre!

Mme la Psse de Salm. (Épitre aux femmes.)

Bienheureux Séraphins, vous, habitans des cieux,
Suspendez un moment vos chants délicieux;
Baissez vos yeux divins sur la terre d’alarmes,
Que l’attendrissement les remplisse de larmes.
Contemplez ces mortels, ils sont dignes de vous;
De leur beau dévoûment, Martyrs, soyez jaloux!
Et toi, Reine du Ciel, vierge mystérieuse,
Prépare pour tes sœurs la palme glorieuse,
Et les robes d’azur, et le bandeau de feu
Qui ceint le chaste front des épouses de Dieu!
Mais, pour les célébrer, dis-moi, m’as-tu choisie?
Vierge, m’enverras-tu l’Ange de poésie?
Viendra-t-il de son souffle inspirer mon sommeil,
Et me dictera-t-il des vers à mon réveil?
Non, pour un tel sujet je suis trop jeune encore;
Il faut, pour vous chanter, une voix plus sonore,
Hippocrates français[3]! ô mortels généreux!
Plus grands que les martyrs, vous êtes moins heureux:
Aux yeux de l’univers, ils marchaient au supplice,
De leur sublime effort la gloire était complice;
Mais vous, sous l’humble toit prodiguant vos secours,
Sans faste à l’indigent vous immolez vos jours.
Quel exemple frappant dans le siècle où nous sommes!
Ils mouraient pour un Dieu, vous mourez pour des hommes;
Et vous n’avez pour prix d’un si beau dévoûment
Que nos éloges vains, nos regrets d’un moment.
A l’implacable mort arrachant sa victime,
Pacifiques héros, vous triomphez sans crime!
Ces modestes vertus qui vous ouvrent les Cieux,
Des femmes sont aussi les trésors précieux:
Nous avons avec vous des destins sympathiques:
On dit[4] que nous savons des paroles magiques
Qui, telles que vos soins, endorment les douleurs.
Pourquoi la douce voix qui sait tarir les pleurs
Ne peut-elle entonner les hymnes à la gloire?
De vos nobles vertus je redirais l’histoire;
Mais j’en laisse l’honneur à ces talens divers,
Qui, parant leurs récits du charme des beaux vers,
Des sept frères martyrs[5] nous ont peint la torture.
Et du grand Régulus[6] la sublime imposture.
C’est aux chantres promis à la postérité
A vanter ce héros mort pour l’humanité,
Ce vertueux Mazet, de qui l’ombre chérie
Verra long-temps pleurer sa mère et sa patrie:
Qu’ils disent son courage, au malheur enlevé;
Pour de plus humbles faits mon luth est réservé:
Les soins compatissans, le zèle inimitable,
La tendre piété d’une ame charitable;
Je vais les célébrer, ou plutôt les trahir,
Car louer la vertu, c’est lui désobéir.
Au récit du désastre, à leur devoir propice,
Deux femmes en priant ont quitté leur hospice:
D’un ordre révéré ce sont de pauvres sœurs,
Qui, de la charité pratiquant les douceurs,
Renoncent à vingt ans au bonheur d’être aimées,
Et du nom le plus doux ne sont jamais nommées.
Telles que ces guerriers, d’un cilice couverts,
Qui, pour voir un tombeau, traversaient les déserts,
Le monstre au souffle impur ne saurait les abattre,
Armés du crucifix, leurs bras vont le combattre;
Et, soit que le soleil embrase un ciel d’azur,
Soit que sur les chemins s’étende un voile obscur,
Rien n’arrête leurs pas: gravissant les montagnes,
Traversant les forêts, les fleuves, les campagnes,
Au-devant du fléau toutes deux ont marché;
Comme on fuit le péril, ces femmes l’ont cherché.
Mais Dieu, qui présidait à leur pieux voyage,
Veut une fois encore éprouver leur courage:
Réveillant dans leur cœur un souvenir trop cher,
Il dirige leurs pas vers les rives du Cher[7]:
La plus jeune des deux y reçut la naissance.
Des vallons paternels ô divine puissance!
Voilà que tout à coup, à l’aspect de ces lieux,
Des pleurs en abondance ont coulé de ses yeux:
C’est que, dans la prairie, à travers le feuillage,
La sœur a reconnu le clocher du village,
De ce village aimé, qui vit ses premiers jeux,
Qui contemple aujourd’hui ses efforts courageux.
Elle s’est arrêtée au bas de la montagne:
Alors, par un regard, sa sévère compagne
Interroge ses pleurs, et craint de deviner
Le sentiment secret qui la vient dominer.
Mais l’autre dit: «Vois-tu cet arbre solitaire,
«Dont les rameaux fleuris, s’inclinant vers la terre,
«Ombragent le sentier qui se perd dans les bois?
«C’est là, ma sœur, c’est là pour la dernière fois
«Que j’embrassai mon père; il partait pour l’armée;
«Il quittait à jamais sa fille bien-aimée,
«Et son cœur, déchiré par ce cruel adieu,
«Confia ma jeunesse à la bonté de Dieu.
«Je restai seule et triste. Hélas! depuis cette heure
«Il n’est point revenu dans sa pauvre demeure;
«Chez l’ennemi sans doute il a trouvé la mort;
«Ou, prêt à succomber à son malheureux sort,
«Peut-être, dans les fers et loin de sa famille,
«Sur un lit de douleur il appelle sa fille;
«Et je ne suis pas là pour lui servir d’appui,
«Pour soulager ses maux, ou mourir avec lui!
«A des indifférens j’ai consacré ma vie,
«Mon père, et de mes soins la douceur t’est ravie!.....
«Hélas! pour le pleurer, accorde-moi ce jour,
«Car, ma sœur, ce voyage, il sera sans retour.
«Avant de me soumettre au sort qui nous menace,
«Avant que de ces lieux le souvenir s’efface,
«Ah! du moins laisse-moi par un dernier regard.....
«Mais non... chez les mourans j’arriverais trop tard.
«Dans un autre pays, la douleur nous réclame;
«D’un coupable désir viens distraire mon ame,
«Cache-moi ce vallon, cet arbre, ce clocher,
«Et du hameau natal, ma sœur, viens m’arracher.»
Sa compagne, à ces mots, dans la forêt l’emmène.
Bientôt les habitans de la riche Aquitaine
Les ont vu cheminer avec recueillement;
Le Tarn a réfléchi leur simple vêtement;
Leurs pas ont réveillé l’écho des Pyrénées;
Vers Barcelonne en deuil elles sont entraînées.
«Ces murs tant désirés, dit la sœur, les voilà:
«Regarde sur la tour ce drapeau noir: c’est là!...
«Dans ce nouvel hospice entrons sans plus attendre.»
Mais au pied des remparts quels cris se font entendre?
«Femmes, fuyez! fuyez! femmes, où courez-vous?
«Nous toucher, c’est mourir; n’approchez pas de nous!»
Mais la sœur, qui d’abord sourit à leur méprise,
Leur dit sa mission. Alors, dans sa surprise.
Le peuple se prosterne, et croit tomber aux pieds
De deux Anges sauveurs par le Ciel envoyés.
Bientôt les vieux gardiens, d’un pas lent et débile,
Introduisent les sœurs dans la mourante ville.
Quel spectacle à leurs yeux s’offre de toutes parts!
Des spectres, des lambeaux sur les chemins épars;
Des mourans arrachés de leurs couches sanglantes,
Traînant leurs corps meurtris sur les dalles brûlantes;
Des cadavres infects, dans un sang noir baignés,
Et que l’impur corbeau lui-même a dédaignés.
Ici, le matelot qu’a respecté l’orage
Expire en regrettant les horreurs du naufrage;
Là, sont des malheureux courbés devant l’autel,
Qui souillent leur encens de leur venin mortel:
C’en est fait, et déjà leur vie est moissonnée;
Mais ils tiennent encor l’offrande empoisonnée;
Et l’encens, de leurs mains tout prêt à s’échapper,
Fume encor pour le Dieu qui vient de les frapper.
Voyez sur les parvis cette mère éplorée;
Tremblante, elle rassure une fille adorée,
Et d’une mort moins lente implore la faveur:
Et cet enfant si jeune, il prie avec ferveur;
L’effroi fait à l’enfant deviner la prière!
Et cet autre orphelin, qui franchit la barrière:
Des soldats, plus cruels encor que le fléau,
Le repoussent vivant dans l’immense tombeau:
Aux pleurs de l’orphelin leur cœur est insensible;
Rien ne peut désarmer leur prudence inflexible.
Dans ces temps de désastre il n’est plus de pitié;
Entre les vieux amis il n’est plus d’amitié;
Aux soins de l’étranger le fils livre son père,
Et la nouvelle épouse a frémi d’être mère?
Dieu! quel est-il l’emploi de ce prêtre inhumain,
Qui tient la croix d’ébène en sa tremblante main?
Dans son char tout sanglant qu’est-ce donc qu’il emporte?
Eh! ne voyez-vous pas qu’il va de porte en porte
Recueillir un cadavre étendu sur le seuil,
Et qu’il jette en passant dans le commun cercueil?
Lui-même, triomphant d’une terreur secrète,
Entassa tous ces morts dans l’affreuse charrette.
Tel un jour on a vu..... Mais pourquoi réunir
A l’horreur du présent l’horreur du souvenir?
De nos aïeux vengés n’éveillons point les ombres;
Qu’ils reposent en paix dans leurs retraites sombres;
Oublions des Français le supplice et l’erreur,
Et ces momens flétris du nom de la terreur.
Salut! des Catalans bienfaiteurs magnanimes,
Vos pieuses vertus ont racheté nos crimes!
Hélas! pour éclairer cet effrayant tombeau,
Jamais l’astre du jour ne s’est montré plus beau.
Barbare, il étalait sur la ville punie
De son éclat joyeux la cruelle ironie!
Quelle paix dans les champs! quel désert dans le port!
On croirait visiter l’empire de la mort.
Immobile comme elle, en cette affreuse enceinte
Le désespoir muet a remplacé la plainte:
On n’entend même plus la cloche du trépas;
Pour tinter tant de morts elle ne suffit pas.
Quel silence! Jamais la malheureuse ville
Au temps de sa grandeur n’a paru plus tranquille!
Et cependant les sœurs dans ce triste séjour,
A travers les mourans savaient se faire jour:
Rien ne ralentissait leur zèle infatigable.
Vainement le fléau tour à tour les accable;
Vainement du frisson leur bras faible agité
Fait trembler le breuvage au malade apporté.
D’adoucir quelques maux la secrète espérance
Suffit pour triompher de leur propre souffrance:
C’est aux plus menacés, c’est aux plus indigens,
Que s’adressent leurs vœux et leurs soins diligens.
De la plus jeune sœur le courage novice
Demande à s’éprouver par un grand sacrifice:
L’infortuné qui meurt au printemps de ses jours
Pour elle a moins de droits à ses pieux secours:
Qui sait, près d’un objet de tendresse et d’alarmes,
Si la seule pitié ferait couler ses larmes?
Ah! c’est à la vieillesse, à ce mal sans espoir
Que l’enchaîne surtout un austère devoir.
Aussi, fidèle aux lois que sa vertu s’impose,
Dans ces lits alignés, où la douleur repose,
Elle voit un vieillard, et, vers lui s’avançant,
Elle offre à sa souffrance un baume adoucissant;
Mais le vieillard, qui touche à son heure dernière,
Ne peut plus soulever sa mourante paupière:
Il n’entend pas la voix qui vient le consoler,
De sa bouche aucun son ne peut plus s’exhaler;
Du poison tout son corps atteste le ravage.
Faudra-t-il remporter l’inutile breuvage?
Les lèvres du vieillard ne peuvent plus s’ouvrir;
Déjà le drap de mort est prêt à le couvrir:
«Arrêtez, dit la sœur, peut-être il vit encore;
«Espérons tout du Ciel que ma douleur implore!»
Et, ne prenant conseil que de ses vœux ardens,
Du mourant avec force elle entr’ouvre les dents,
Fait couler dans son sein la liqueur salutaire,
Et bientôt sous ses doigts sent revivre l’artère.
Le vieillard se ranime. O moment fortuné!
Il jette sur la sœur un regard étonné;
Il contemple ses traits où l’espérance brille.
Croit renaître au Ciel même, et s’écrie: «O ma fille!»
Le Seigneur l’a bénie, et ce vieillard mourant
C’est un père adoré que sa faveur lui rend.
Qui dira les bienfaits nés de ce jour prospère?
Les transports de la fille en retrouvant son père,
Et ceux du vieux soldat, si long-temps détenu,
Après tant de revers au bonheur revenu?
Mais leurs vœux, exaucés par un Dieu tutélaire,
Ont du fléau vengeur apaisé la colère:
Le démon de la mort fuit dans son antre obscur;
Le calme reparaît, l’air redevient plus pur;
Au bonheur de revivre un peuple s’abandonne:
Pour les sœurs c’est l’instant de quitter Barcelonne;
La santé qui renaît rend leurs soins superflus.
Peuvent-elles rester où le danger n’est plus?
Non, dans nos hôpitaux règne encor la souffrance,
Et de plus chers devoirs les rappellent en France.
La même piété les rendit tour à tour
Sublimes au départ, modestes au retour;
Et tandis que d’un roi la puissance suprême
Pour les récompenser devançait le Ciel même,
Tandis que par ce roi leur éloge dicté
Allait vouer leurs noms à l’immortalité,
Le rosaire à la main, l’œil baissé vers la terre,
On les vit en priant rentrer au monastère.
C’est là que, chaque jour, ces charitables sœurs
D’un saint recueillement savourant les douceurs,
Et de tous leurs bienfaits écartant la mémoire,
Vont demander à Dieu le pardon de leur gloire.
[3] MM. Audouard, Bally, François, Jouarry, Mazet et Pariset.
[4] M. de Châteaubriand, Génie du Christianisme.
[5] Les Machabées, par M. Alexandre Guiraud.
[6] Régulus, par M. Lucien Arnaud.
[7] La sœur Saint-Vincent est née à Saint-Amand.

Le
Bonheur d’être belle.