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Essais poétiques

Chapter 9: Les Adieux.
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About This Book

The collection gathers short lyrical poems, elegies, and occasional narrative fragments that meditate on love, familial devotion, memory, fame, and mortality. Voices alternate between intimate addresses to a mother or lover, jealous and sorrowful speakers at weddings, and elevated Ossianic and historical invocations mourning a fallen leader. Poems consider poetic vocation, dreams and longing, and the tension between public glory and private feeling, often closing with explanatory notes or dedications that frame individual pieces within literary and sentimental contexts.

Le
Bonheur d’être belle.

Dédié à Madame R***

Pourquoi me dire que j’étais charmante, si je ne devais pas être aimée?

(Mme de Stael, Corinne, tom. 2.)

Quel bonheur d’être belle, alors qu’on est aimée!
Autrefois de mes yeux je n’étais pas charmée;
Je les croyais sans feu, sans douceur, sans regard,
Je me trouvais jolie un moment par hasard.
Maintenant ma beauté me paraît admirable.
Je m’aime de lui plaire, et je me crois aimable.....
Il le dit si souvent! Je l’aime, et quand je voi
Ses yeux, avec plaisir, se reposer sur moi,
Au sentiment d’orgueil je ne suis point rebelle,
Je bénis mes parens de m’avoir fait si belle!
Et je rends grace à Dieu dont l’insigne bonté
Me fit le cœur aimant pour sentir ma beauté.
Mais... Pourquoi dans mon cœur ces subites alarmes?...
Si notre amour tous deux nous trompait sur mes charmes;
Si j’étais laide enfin? Non..., il s’y connaît mieux!
D’ailleurs pour m’admirer je ne veux que ses yeux!
Ainsi de mon bonheur jouissons sans mélange;
Oui, je veux lui paraître aussi belle qu’un ange.
Apprêtons mes bijoux, ma guirlande de fleurs,
Mes gazes, mes rubans, et, parmi ces couleurs,
Choisissons avec art celle dont la nuance
Doit avec plus de goût, avec plus d’élégance,
Rehausser de mon front l’éclatante blancheur,
Sans pourtant de mon teint balancer la fraîcheur.
Mais je ne trouve plus la fleur qu’il m’a donnée;
La voici: hâtons-nous, l’heure est déjà sonnée,
Bientôt il va venir! bientôt il va me voir!
Comme, en me regardant, il sera beau ce soir!
Le voilà! je l’entends, c’est sa voix amoureuse!
Quel bonheur d’être belle! Oh! que je suis heureuse!

Le Loup
et
Le Louveteau.

TRADUCTION LITTÉRALE
DE
LA FABLE RUSSE.

Le Loup et le Louveteau.

Un loup s’occupait de l’éducation de son fils; il lui enseignait soigneusement sa profession. Un jour il l’envoya dans la campagne à la découverte, lui enjoignant de bien observer les troupeaux, et de revenir lui rendre compte s’il en rencontrait un qui pût lui offrir une proie facile. L’élève bientôt revint trouver son maître. «Viens, lui dit-il, sans perdre de temps; là sous la montagne paissent des brebis l’une plus grasse que l’autre. Nous n’avons qu’à choisir; le troupeau est innombrable.—Attends un peu, répondit le loup; il est prudent, avant de nous mettre en campagne, de connaître quel est le pasteur.—On le dit vigilant et soigneux, reprit le jeune loup; cependant j’ai fait le tour du troupeau, j’ai observé les chiens: ils m’ont paru maigres, doux et peu actifs.—Ce rapport ne me rassure pas trop, interrompit le vieux loup; si effectivement le berger est vigilant, il n’emploira pas des chiens médiocres. Ainsi renonçons à ce troupeau. Je vais te mener à un autre, auprès duquel nous serons plus sûrs de notre proie: il est entouré d’un grand nombre de chiens; mais le berger est un imbécile, et un sot berger n’emploira jamais que de sots chiens.»

Tel maître, tels valets.

Le Loup
et
Le Louveteau.

Fable.[8]

Un soir, il m’en souvient, j’errais sous la feuillée;
J’écoutais d’un troupeau le bêlement lointain,
Et de l’orage du matin
L’herbe fleurie était encor mouillée.
Dans la forêt j’entendis tout-à-coup
Une lugubre voix; c’était celle d’un loup.
A son élève il parlait de la sorte;
Car ce vieux loup était sage, prudent,
Et même un peu pédant.
—Mon fils, lui disait-il, avant tout il importe
D’examiner ici les rapports différens
Qui peuvent exister entre la nourriture,
Les costumes, les mœurs et la magistrature
Des moutons dévorés et des loups dévorans.
Déjà nous connaissons, grace à l’arithmétique,
Le nombre des agneaux,
Des brebis, des chevreaux
Que nous avons croqués par ordre alphabétique;
Maintenant il nous faut songer
A démêler avec adresse
La politique du berger.
Ainsi donc, partez, le temps presse;
Vous savez mes desseins secrets.
Allez, et secondez nos communs intérêts.
Alors le jeune loup obéit à son maître,
Il part. L’instant d’après je le vis reparaître;
—Venez, s’écriait-il, venez, ils dorment tous.
Jamais vous ne verrez une plus belle proie:
C’est un festin royal que le ciel nous envoie.
—Bon, dit l’autre, et les chiens? ami, qu’en pensez-vous?
—Les chiens? ils sont chétifs et de peu d’apparence,
Ils ne m’ont point senti, je leur crois mauvais nez.
Le parc n’est pas très-haut, nous sauterons, venez.
—Et le pasteur?—Oh! quelle différence!
Chacun prétend qu’au milieu des dangers,
Il conduit ses moutons en maréchal de France:
C’est le Turenne, des bergers.
—S’il est ainsi changeons de batterie,
Et pour un coup plus sûr réservons nos moyens;
Croyez qu’un bon berger a toujours de bons chiens.
Je sais sur la montagne une autre bergerie,
Dont les chiens gros et gras
Font beaucoup d’embarras;
Mais je crains peu leur humeur difficile.
Sans doute ils n’ont point de talent,
Car ici leur maître indolent
Passe pour être un imbécile.
De connaître les grands si vous êtes jaloux,
Mettez, mon jeune ami, cela sur vos registres:
Dans le gouvernement des hommes et des loups
Un sot roi n’a jamais que de mauvais ministres.
[8] Cette fable fait partie du recueil de fables russes que doit publier incessamment M. le comte Orloff.

Les Adieux.

Les Adieux.

Charmante et paisible retraite,
Que de votre douceur je connais bien le prix!

(Mme Deshoulieres, la Solitude.)

UNE VESTALE, UNE NOVICE.

LA VESTALE.

Eh bien, ma Valérie, il faut nous séparer;
De la robe d’hymen l’amour va te parer,
Tu vas quitter le temple et tes jeunes compagnes;
Sylvius a du Parthe asservi les campagnes:
Dans Rome délivrée il revient en vainqueur,
Il vient à Valérie offrir son jeune cœur.
Mais, dans un si beau jour qui peut causer tes larmes?
Lorsqu’au sein de la gloire esclave de tes charmes,
Sylvius à ton sort est fier de s’allier?

VALERIE.

A l’autel de Vesta je n’irai plus prier!
Mes mains n’oseront plus lui porter une offrande;
Des novices déjà j’ai quitté la guirlande;
Déjà loin de mon front le saint voile est jeté.
Mes accens n’auront plus assez de pureté
Pour chanter avec vous l’hymne de la déesse.
Je n’obéirai plus à la grande prêtresse.
Quand tes soins veilleront auprès du feu sacré,
Une autre t’offrira le cèdre préparé,
L’huile sainte, les fleurs, l’encens des sacrifices,
Ou des riches moissons les fécondes prémices;
Et, lorsque de mes jours s’éteindra le flambeau,
Si, loin de cet azile, on m’élève un tombeau,
Le lis, emblème pur des jours d’une Vestale,
Ne protégera point ma cendre virginale!
C’en est fait! je vous quitte; ô mes heureuses sœurs,
Que votre sort obscur m’offrirait de douceurs!
Rien de vos sentimens n’allarme l’innocence;
Le seul qu’on vous permette est la reconnaissance;
Votre cœur en jouit sans remords, sans combats;
Au nom que vous aimez vous ne rougissez pas!
Toi, de pressentimens tu n’es point poursuivie:
Tu connais en un jour tous les jours de ta vie;
Ton ame est sans regret, comme sans avenir,
Pour toi le présent même est un doux souvenir.
Mais moi, sans implorer la Déesse chérie,
Exilée à jamais du Temple, ma patrie,
Des piéges qu’on ignore en ce chaste séjour
Qui défendra mon cœur?

LA VESTALE.

Les dieux et ton amour;
Ne crains pas de Vesta la vengeance suprême:
Il n’est point de danger près de celui qu’on aime!
Sans offenser le ciel, sans infidélité,
Ton cœur va seulement changer de déité;
Et tes dons vont passer dans la même journée
Du Temple de Cybèle au Temple d’Hyménée.
Demain, séchant tes pleurs, près de ton jeune époux,
Va, tu ne diras pas que mon sort est plus doux.
Je crois déjà te voir, à ses vœux moins rebelle,
Pour la première fois heureuse d’être belle,
Et nommant Sylvius le plus grand des guerriers,
De son front triomphant caresser les lauriers.
Déjà l’heure s’avance où, paré de sa gloire,
Il viendra.....

VALERIE.

Je l’entends! sous son char de victoire,
Du portique sacré le marbre a tressailli.
Ah! de ton amitié l’oracle est accompli:
Il vient, sa voix dissipe une crainte impuissante,
Je sens à mon bonheur que je suis innocente!

Magdeleine.
CHANT PREMIER.

Magdeleine,
Poëme.

CHANT PREMIER.

Béni soit le Dieu d’Israël! si sa colère est terrible au méchant endurci, sa miséricorde est infinie pour le pécheur repentant.

Mme Cottin. La prise de Jéricho ou la pécheresse convertie, liv. I.

Harpe du Roi poëte, ô Reine des cantiques,
Toi, que David baigna de larmes prophétiques,
Toi, que dans le saint temple il a fait retentir,
Toi, qui chantas son crime avec son repentir,
Apprends-moi les accords empreints de son génie,
Fais couler sous mes doigts des torrens d’harmonie,
Révèle ce malheur de mon âge inconnu,
Fais crier les remords dans un cœur ingénu;
Livre-moi les secrets d’une douleur amère;
Je ne connais encor que les maux de ma mère,
Dans une sainte erreur mon cœur est demeuré;
Pour chanter Magdeleine il faut avoir pleuré.
En ce temps-là vivait dans la cité chérie
Une femme, c’était Magdeleine Marie,
De l’antique Sion, témoin de son bonheur,
Elle fut à la fois et la honte et l’honneur.
Belle comme la gloire, elle en était l’image;
De même on lui rendait un imprudent hommage.
Le soin de sa parure occupait tous ses jours;
Ses vœux étaient de plaire et de plaire toujours.
Dans son cœur inconstant quels yeux auraient pu lire?
Tantôt de la folie elle avait le délire;
Puis, d’une jeune fille imitant la candeur,
Comme un attrait de plus adoptait la pudeur,
De l’innocence même osait feindre les charmes;
Mais ce cœur ignorait le mensonge des larmes,
Car il n’est plus d’espoir et point de repentir
Pour celle dont les pleurs ont appris à mentir.
O vous dont l’ame triste est pleine de tendresse,
Evitez les regards de cette enchanteresse!
Et vous, femmes, fuyez son dangereux séjour;
Et toi, qui de l’hymen voit briller le beau jour,
Dans la chaîne de fleurs que tes mains ont tressée
Retiens ton jeune époux, ô jeune fiancée!
Si tu veux par l’amour le soumettre à tes lois,
Fais qu’il n’entende pas sa séduisante voix!
Le sage en la voyant perd son indifférence:
De la rendre au devoir il conçoit l’espérance;
Car, malgré tous ses torts, sa céleste beauté
Donne à son front coupable un air de chasteté.
Déjà dans son regard l’avenir se révèle,
Ah! bientôt, réclamant sa parure nouvelle,
Ce front se cachera sous la cendre du deuil[9]!
Ils seront passagers les jours de son orgueil!
Mais voyez quel éclat, quelle magnificence
De cette femme impie annoncent la puissance.
Admirez ce palais orné de pampres d’or[10],
Et ces vases d’airain plus précieux encor,
Ces colonnes de jaspe, et ces flambeaux superbes
D’où la flamme s’échappe en lumineuses gerbes.
L’aloës et la myrrhe, aux saints autels ravis,
De ce temple profane embaument le parvis;
Les tapis de l’Égypte en décorent l’enceinte.
Sous un dais recouvert de pourpre et d’hyacinthe[11]
Dans la salle de fête un banquet est dressé.
Là, des jeunes flatteurs le cortége empressé
Sur les siéges d’ivoire avec ordre se range;
Chacun s’anime, on rit; l’encens de la louange
Autour de Magdeleine exhale ses vapeurs.
Elle-même préside à ces plaisirs trompeurs.
Elle sait d’un sourire encourager la joie;
Par des soins prévenans sa grace se déploie.
Le vieil Herbas près d’elle a voulu se placer:
Aux rêves du jeune âge il ne peut renoncer.
Cette femme, à l’œil noir, est la belle Aurélie;
Cette autre est Salomé, par l’esprit embellie.
Plus loin on voit Pharès de la tribu d’Azer,
Et Nachor, surnommé le Lion du désert.
On reconnaît Paulus à sa toge romaine;
Le dépit l’éloigna, mais l’espoir le ramène:
De l’adorer toujours on avait fait serment.
Mais quel est ce jeune homme au front pâle et charmant,
Ce convive distrait que la joie importune?
Sa tristesse n’est pas celle de l’infortune:
Il est préoccupé d’un souvenir plus doux
Que tous ces vains plaisirs dont il n’est point jaloux.
C’est le noble Joseph, natif d’Arimathie;
Hélas! dans le péché son ame est endurcie;
On ne le voit jamais prier dans le saint lieu;
Le plaisir est son culte, et l’amour est son dieu.
Jamais il n’accorda le pardon d’une offense;
Mais un tendre soupir le trouvait sans défense.
Ses yeux presque fermés étaient doux et moqueurs;
Il savait des discours qui charmaient tous les cœurs,
Il les avait appris dans un monde perfide,
Et pourtant son langage était simple et timide,
Des sages, des enfans il était écouté:
Comment se défier de la timidité?
Ce jour-là, soit raison, ou soit par indolence,
Auprès de Magdeleine il gardait le silence.
Cachant à ses amis ses craintes, ses désirs,
Avec indifférence il voyait leurs plaisirs;
Et lorsque des rivaux la foule adulatrice
D’un regard bienveillant implore le caprice,
Lui, paraît dédaigner ce trop facile honneur,
Son sourire trahit un insolent bonheur.
Cependant Magdeleine a lu dans sa pensée,
De son morne silence elle semble offensée;
Il le voit, il se lève, et, domptant sa fierté,
Tout-à-coup fait briller sa tardive gaîté:
«Donnez, dit-il, la coupe à mes lèvres avides.
«Eh! quoi? les flacons d’or en mes mains restent vides?
«Les plaisirs du festin ont-ils fui les premiers?
«Nos coteaux ne sont-ils généreux qu’en palmiers?
«Ah! que n’est-il ici ce charpentier prophète
«Qui de l’humble Cana vint partager la fête,
«Et, d’oublier ses maux se fesant un devoir,
«Par un joyeux miracle attesta son pouvoir!
«Du Ciel ou de l’Enfer quel aimable transfuge!
«C’est un nouveau Noé sans arche et sans déluge;
«C’est un roi travesti pour sauver l’univers;
«C’est un ange perdu dans un monde pervers;
«C’est un dieu qui, forçant sa divine nature,
«Vient des pauvres mortels goûter la nourriture!»
O Jacob! ô David! jours de calamités!
La foule applaudissait à tant d’impiétés!
Et le jeune insensé, plein d’une double ivresse,
S’enflammant aux regards de sa belle maîtresse,
Et vantant par ses vers un trop heureux amour,
Riait, parlait, buvait et chantait tour à tour.
Puis Joseph dans ses bras serrait la harpe antique;
Sainte, elle accompagnait un profane cantique;
Tandis qu’autour de lui le vin oriental,
Quittant avec fracas la prison de cristal
Où depuis quinze hivers son doux parfum sommeille,
Retombait dans la coupe en cascade vermeille.
Déjà du haut des cieux l’étoile du matin
A fait pâlir l’éclat des flambeaux du festin.
Magdeleine aperçoit leur tremblante lumière.
Du somptueux banquet se levant la première,
«Séparons-nous, dit-elle, il est tard, et j’entends
«Le concert matinal des oiseaux du printemps.
«Allez, qu’un doux repos à ses lois vous enchaîne;
«Adieu, nous nous verrons à la fête prochaine.»
—A demain, dit Joseph en lui baisant la main.
Et la troupe joyeuse a répété: «Demain!»
Les plaisirs ont cessé, l’ivresse dure encore.
Par les chants de la nuit insultant à l’aurore,
Les convives enfin s’éloignent de ces lieux;
Le pauvre est réveillé par leurs bruyans adieux;
D’un regard indigné le prêtre les contemple,
Et va pour leur salut prier dans le saint Temple.

Villiers, novembre 1822.

[9] Mœurs des Israélites, par l’abbé Fleury.
[10] Description du temple de Jérusalem.
[11] Livre d’Esther, festin d’Assuérus.

Magdeleine,
CHANT VI.

MAGDELEINE.

FRAGMENT DU CHANT CINQUIÈME.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Satan va prononcer l’infernale sentence;
Car il craint la vertu moins que la pénitence.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ainsi parle Satan. Mais dans l’affreux cortège
Quel est-il ce démon que sa faveur protège?
Dans sa fatale main il agite un flambeau;
Que ses regards brûlants font frémir! Qu’il est beau!
Si la Haine était belle, on dirait: C’est la Haine!
Des anneaux d’un serpent il a formé sa chaîne,
Il porte sur son dos les ailes du vautour,
Et l’enfer l’a nommé le démon de l’amour!
Ce n’est pas cet amour dont la pudique flamme,
Comme un pardon du ciel, vient épurer notre ame,
Ce gage précieux d’un bonheur avenir,
Ce rayon du beau jour qui ne doit pas finir!

Magdeleine,

CHANT VI.

Pour prouver qu’en son cœur le besoin du pardon
N’était point le dépit, n’était point l’abandon,
Que du seul repentir elle était animée,
Dieu permit qu’elle fût profondément aimée.

Magdeleine, chant 5.

Les derniers feux du jour coloraient la cité.
Par mille sentimens à la fois agité,
Joseph de Magdeleine atteignit la demeure,
Quand l’ombre des palmiers marquait la neuvième heure.
Sous le riche portique aussitôt qu’il entra,
Il vit venir à lui la jeune Séphora[12].
«Te voilà! dit l’enfant, indiscrète et naïve,
«Je suis seule en ces lieux; mais, dis, sur quelle rive
«Si loin et si long-temps as-tu donc voyagé?....
«Magdeleine est au Temple... Oh! tout est bien changé!
«Elle adore Jésus, au désert l’accompagne;
«Elle va l’écouter sur la sainte montagne.
«Elle a donné son or, ses perles, ses rubis;
«Elle ne porte plus que de simple habits.
«Elle dit: «J’ai péché, mais Dieu m’a délivrée.»
«De pauvres, de vieillards on la voit entourée:
«Tous ceux qui la blâmaient réclament ses secours.
«Elle est douce, elle prie, elle pleure toujours,
«Et moi je la console, et, sans rien y comprendre,
«Je pleure sur ses torts qu’on ne veut pas m’apprendre.
«Toi, qui l’aimais déjà, tu l’aimeras bien mieux!»
Et Joseph soupira. Puis, détournant les yeux,
Abandonna l’enfant qu’il tenait embrassée;
Mais elle, par instinct, devinant sa pensée:
«Fuis ma sœur, reprit-elle, et ne l’afflige pas;
«Ton nom la fait pleurer quand je le dis tout bas,
«Et Nohamel[13] aussi, défend qu’on le prononce.»
—«Il suffit, dit Joseph, à la voir je renonce.
«Oui, de Jérusalem je partirai demain.»
Et, malgré lui, du temple il suivit le chemin.
D’un orgueil emprunté se faisant une étude,
«Courage, disait-il, pâle d’inquiétude,
«Mon nom la fait pleurer; elle n’ose me voir,
«D’un souvenir trop cher elle craint le pouvoir.
«Je conçois ses desseins; sa prudence m’évite;
«Elle m’a trop aimé pour m’oublier si vite.
«Aux accens de ma voix elle va se troubler;
«Je la verrai rougir, je la verrai trembler;
«Car, je n’en doute plus, sa feinte pénitence
«Est l’œuvre du dépit, et non de l’inconstance.»
A ces mots près du Temple une femme passa,
Et ce reste d’orgueil en son cœur s’effaça.
C’est elle!.... il reconnaît sa taille et sa démarche.
Vers l’enceinte sacrée, en rêvant, elle marche;
Il la suit, elle arrive, et pour s’humilier
A la porte s’arrête et se met à prier.
Est-ce bien Magdeleine? Ah! quelle différence!
Il l’admire et s’afflige, il n’a plus d’assurance.
Son amour, dont l’espoir commence à s’affaiblir,
Envie à la vertu ce pouvoir d’embellir;
Car jamais à ses yeux son amie infidèle
Au temps de ses erreurs n’avait paru si belle!
Jamais son jeune front n’eut un si noble aspect!
Joseph la contemplait, pénétré de respect.
Qu’il préférait alors à sa grace perfide,
Ce maintien à la fois imposant et timide!
On ne l’entendait pas prier, mais seulement
De sa bouche entr’ouverte un léger mouvement
Trahissait de son cœur la fervente prière;
Elle était à genoux, humblement sur la pierre;
Ses cheveux, par des nœuds n’étant point retenus,
Descendaient en flots d’or jusques à ses pieds nus;
Une sainte langueur ajoutait à ses charmes;
Et ses yeux dont l’azur était brillant de larmes,
Modestes ressemblaient à ces modestes fleurs
Que l’ange des adieux fit naître de ses pleurs,
Qui protégent l’absence et sa mélancolie,
Et dont le nom charmant défend que l’on oublie.
Ce Joseph autrefois si fier, si confiant,
Voyez comme aujourd’hui timide, suppliant,
Il craint de s’attirer un regard trop sévère,
Et s’étonne d’aimer autant ce qu’il révère!
Aux yeux de Magdeleine il voudrait se cacher;
Il brûle de l’entendre, et n’ose l’approcher;
Hélas! plus il la voit, plus son amour redouble;
Epiant sur son front la rougeur et le trouble,
Enfin, malgré l’effroi qu’il s’efforce à bannir.
Et pour être écouté s’aidant d’un souvenir,
Il s’approche en tremblant de la femme qui prie,
Et lui dit tendrement: «Magdeleine, Marie.»
Sa voix est reconnue..... O surprise, ô douleur!
Le front de Magdeleine a gardé sa pâleur;
Ses traits ont conservé leur tristesse mortelle.
«Je bénis le Seigneur, c’est vous, Joseph, dit-elle,
«Je vois que tous mes vœux ne sont pas superflus,
«J’allais prier pour vous...—«Ah! tu ne m’aimes plus!»
«Moi! reprit Magdeleine, oh! je vous aime encore;
«Ne me refusez pas la grace que j’implore,
«Epargnez-moi pour vous des regrets éternels:
«Si jadis vous suiviez mes conseils criminels,
«D’un pieux repentir suivez aussi l’exemple.»
Elle dit; et paisible, elle entra dans le temple.
De la religion dédaignant les secours,
Joseph n’entendit pas ce consolant discours.
Mais cette voix sans trouble, il l’a trop entendue!
Voyant que sa tendresse était pour lui perdue,
Il pleurait son amie et ne l’écoutait pas.
Il voulut lui parler et retenir ses pas,
Mais triste, sans espoir et respirant à peine,
Il ne put prononcer que son nom, «Magdeleine!...»
Il la vit quelque temps errer dans le saint lieu,
Puis elle disparut... sans un regard d’adieu!...
Alors tout son malheur revint à sa mémoire,
Et son cœur en souffrit long-temps avant d’y croire.
Long-temps il répéta, de regrets consumé:
«Malheur! malheur à moi! Je ne suis plus aimé!..»
Le démon de l’amour, caché dans un orage,
N’avait pu jusqu’alors accomplir son ouvrage:
Magdeleine était là, loin d’elle il avait fui:
L’amour que Dieu lui donne est plus puissant que lui!
Et tant qu’elle resta hors des murs de l’enceinte,
Joseph fut protégé par sa présence sainte.
Mais sitôt qu’il la voit sous les lambris sacrés
Le démon, dans les airs, s’abaissant par degrés,
Et souriant déjà du tourment qu’il apprête,
S’envole vers Joseph, vient planer sur sa tête;
Par un prestige affreux égarant sa raison,
L’enchaîne de serpens, l’enivre de poison.
Pour rendre sa souffrance et plus longue et plus sûre
Il déchire son cœur d’une sourde blessure;
Le perce lentement d’un invisible fer;
Du récit de ses maux va réjouir l’enfer,
Et, faisant éclater son exécrable joie,
Aux tourmens qu’il lui laisse abandonne sa proie.
«Reviens, criait Joseph, Magdeleine, jamais
«Je ne puis être heureux sans toi... si tu m’aimais,
«Pourquoi m’avoir quitté? Je ne t’ai point trompée,
«De toi seule et toujours mon ame est occupée.
«Oh! je t’aime, reviens, je ferai tout pour toi,
«J’adorerai ton Dieu s’il te ramène à moi.
«Je serai pénitent si ta voix me l’ordonne,
«Et j’irai demander qu’ensemble on nous pardonne.
«Qu’il rende Magdeleine à mes vœux impuissans,
«Et sur tous ses autels je porte mon encens!
«Mais je ne puis aimer un Dieu qui nous sépare;
«Un Dieu dont le pardon t’a rendu si barbare;
«Un Dieu qui t’inspirant une profane ardeur,
«Du nom de repentir abuse ta candeur.
«Non, de ce Dieu rival j’affronte la puissance;
«Je maudis ses bienfaits et ta reconnaissance;
«Et mon cœur, par l’amour et la haine irrité,
«Ne s’enflamma jamais d’autant d’impiété!
«C’est en vain contre moi que ton orgueil conspire;
«En vain de tes sermens tu veux braver l’empire;
«Tu ne peux m’oublier jamais, tu m’appartiens;
«Ta honte nous unit; mes crimes sont les tiens;
«Ton cœur qui fut à moi ne peut me méconnaître,
«Et, roi de tes remords, je te commande en maître!
«Je saurai, du passé dévoilant les secrets,
«Troubler ta pénitence à force de regrets.
«Tes remords avec moi seront d’intelligence;
«Mon bonheur qui n’est plus, deviendra ma vengeance.
«Dans le temple, au désert et la nuit et le jour,
«Tu trouveras partout mon implacable amour.
«La mort saura mon nom; et la tombe elle-même,
«Quand tu viendras pleurer, te criera que je t’aime.
«Les échos du Carmel, des torrens et des bois
«Jusqu’aux pieds de Jésus te porteront ma voix;
«Et les flots du Jourdain complices de ma rage,
«S’armeront contre toi de ma brûlante image!»
A peine il exhalait ces cris de désespoir
Que le peuple, sortant de l’offrande du soir,
Et remplissant déjà la galerie antique,
Fit du nom de Jésus résonner le portique.
Les docteurs de la loi, par la foule écartés,
Pour épier Jésus au temple étaient restés.
C’est là qu’il expliquait sa morale profonde
En de simples discours qui changèrent le monde!
Tandis que les Hébreux, étonnés et ravis
L’écoutent; franchissant les degrés du parvis,
Joseph entend nommer le rival qu’il déteste:
C’en est fait! Plus d’obstacle à son projet funeste!
L’enfer a secondé sa jalouse fureur;
Il traverse la foule, y répand la terreur;
Profanant de son Dieu la demeure sacrée,
Du Temple qu’on fermait il assiége l’entrée,
S’élance, et suspendant de loin le coup fatal,
D’une main sacrilége attaque son rival....
Mais, sans parer le coup, sans s’émouvoir du crime,
Jésus l’anéantit par un regard sublime.
O miracle! O bonheur!.. Joseph n’est plus jaloux!..
Il entend le Messie et tombe à ses genoux;
Reconnaît le Sauveur à sa voix qui console;
A son front couronné des feux de l’auréole.
Il regarde... Soudain, remplis d’un saint effroi,
Ses yeux ont vu briller le soleil de la foi!
L’avenir se révèle à son ame attendrie;
Enivré de lumière, il s’enflamme, il s’écrie:
«Vous êtes le Sauveur que Moïse a prédit!»
Et comme il s’inclinait Jésus lui répondit:
«Il n’est point de pécheur que le ciel abandonne;
«Relevez-vous, allez, mon père vous pardonne.»
Et Joseph, du pardon éprouvant la douceur,
Courut vers Magdeleine et l’appela: «Ma sœur!»

Villiers, septembre 1823.

[12] Sœur de Magdeleine, âgée de huit ans.
[13] Nohamel, vielle nourice de Magdeleine.

La Tour
Du Prodige.

Conte.

A mon Neveu

Gustave O’Donnell.