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Esther

Chapter 63: LA SECONDE.
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About This Book

A dramatic retelling of a biblical episode set at a royal court, it follows a young woman who conceals her origin after becoming queen and, urged by a loyal kinsman and counselor, reveals herself to intercede with the ruler against a plot to annihilate her people. The action centers on court intrigue, moral duty versus self‑preservation, and the use and fragility of royal favor, leading to the conspirator's exposure and a sudden reversal of fortune for the threatened community. Written in three acts for private performance, the verse highlights rhetorical force and psychological restraint.

SCÈNE VI.

ASSUÉRUS, seul.

              Le prix est sans doute inouï:
  Jamais d'un tel honneur un sujet n'a joui.
  Mais plus la récompense est grande et glorieuse, 625
  Plus même de ce Juif la race est odieuse,
  Plus j'assure ma vie, et montre avec éclat
  Combien Assuérus redoute d'être ingrat.
  On verra l'innocent discerné du coupable.
  Je n'en perdrai pas moins ce peuple abominable. 630
  Leurs crimes. . . .

SCÈNE VII.

ASSUÉRUS, ESTHER, ELISE, THAMAR, PARTIE DU CHOEUR.

(Esther entre, s'appuyant sur Élise; quatre Israélites soutiennent sa robe?)

ASSUÉRUS.

              Sans mon ordre on porte ici ses pas?
  Quel mortel insolent vient chercher le trépas?
  Gardes. . . . C'est vous, Esther? Quoi? sans être attendue?

ESTHER.

  Mes filles, soutenez votre reine éperdue.
  Je me meurs.
              (Elle tombe évanouie.)

ASSUÉRUS.

              Dieux puissants! quelle étrange pâleur 635
  De son teint tout à coup efface la couleur?
  Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère?
  Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère?
  Vivez, le sceptre d'or, que vous tend cette main,
  Pour vous de ma clémence est un gage certain. 640

ESTHER.

  Quelle voix salutaire ordonne que je vive,
  Et rappelle en mon sein mon âme fugitive?

ASSUÉRUS.

  Ne connaissez-vous pas la voix de votre époux?
  Encore un coup, vivez, et revenez à vous.

ESTHER.

  Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte 645
  L'auguste majesté sur votre front empreinte:
  Jugez combien ce front irrité contre moi
  Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi.
  Sur ce trône sacré, qu'environne la foudre,
  J'ai cru vous voir tout prêt à me reduire en poudre. 650
  Hélas! sans frissonner, quel coeur audacieux
  Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux?
  Ainsi du Dieu vivant la colère étincelle. . . .

ASSUÉRUS.

  O soleil! ô flambeaux de lumière immortelle!
  Je me trouble moi-même, et sans fremissement 655
  Je ne puis voir sa peine et son saisissement.
  Calmez, Reine, calmez la frayeur qui vous presse
  Du coeur d'Assuérus souveraine maîtresse,
  Éprouvez seulement son ardente amitié:
  Faut-il de mes États vous donner la moitié? 660

ESTHER.

  Hé! se peut-il qu'un roi craint de la terre entière;
  Devant qui tout fléchit et baise la poussière,
  Jette sur son esclave un regard si serein,
  Et m'offre sur son coeur un pouvoir souverain?

ASSUÉRUS.

  Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, 665
  Et ces profonds respects que la terreur inspire,
  A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
  Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
  Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
  Qui me charme toujours et jamais ne me lasse. 670
  De l'aimable vertu doux et puissants attraits!
  Tout respire en Esther l'innocence et la paix.
  Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
  Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres
  Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous, 675
  Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,
  Et crois que votre front prête à mon diadème
  Un éclat qui le rend respectable aux dieux même.
  Osez donc me répondre, et ne me cachez pas
  Quel sujet important conduit ici vos pas. 680
  Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent?
  Je vois qu'en m'écoutant vos yeux au Ciel s'adressent.
  Parlez: de vos désirs le succès est certain,
  Si ce succès dépend d'une mortelle main.

ESTHER.

  O bonté qui m'assure autant qu'elle m'honore!
  Un intérêt pressant veut que je vous implore.
  J'attends ou mon malheur ou ma félicité;
  Et tout dépend, Seigneur, de votre volonté.
  Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,
  Peut rendre Esther heureuse entre toutes les reines. 690

ASSUÉRUS.

Ah! que vous enflammez mon désir curieux!

ESTHER.

  Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux,
  Si jamais à mes voeux vous fûtes favorable,
  Permettez, avant tout, qu'Esther puisse à sa table
  Recevoir aujourd'hui son souverain Seigneur, 695
  Et qu'Aman soit admis à cet excès d'honneur.
  J'oserai devant lui rompre ce grand silence,
  Et j'ai, pour m'expliquer, besoin de sa présence.

ASSUÉRUS.

  Dans quelle inquiétude, Esther, vous me jetez!
  Toutefois, qu'il soit fait comme vous souhaitez. 700
                (A ceux de sa suite.)
  Vous, que l'on cherche Aman; et qu'on lui fasse entendre
  Qu'invité chez la Reine, il ait soin de s'y rendre.

HYDASPE.

  Les savants Chaldéens, par votre ordre appelés,
  Dans cet appartement, Seigneur, sont assemblés.

ASSUÉRUS.

  Princesse, un songe étrange occupe ma pensée. 705
  Vous-même en leur réponse etes intéressée.
  Venez, derrière un voile écoutant leurs discours,
  De vos propres clartés me prêter le secours.
  Je crains pour vous, pour moi, quelque ennemi perfide.

ESTHER.

  Suis-moi, Thamar. Et vous, troupe jeune et timide, 710
  Sans craindre ici les yeux d'une profane cour,
  A l'abri de ce trône attendez mon retour.

SCÈNE VIII.

(_Cette scène est partie déclamée sans chant, et partie chantée.)

ÉLISE, PARTIE DU CHOEUR.

ÉLISE.

  Que vous semble, mes soeurs, de l'état oû nous sommes?
    D'Esther, d'Aman, qui le doit emporter?
        Est-ce Dieu, sont-ce les hommes 715
      Dont les oeuvres vont éclater?
    Vous avez vu quelle ardente colère,
  Allumait de ce roi le visage sévère.

UNE DES ISRAÉLITES.

Des éclairs de ses yeux l'oeil était ébloui.

UNE AUTRE.

Et sa voix m'a paru comme un tonnerre horrible. 720

ÉLISE.

      Comment ce courroux si terrible
    En un moment s'est-il évanoui?

UNE DES ISRAÉLITES chante.

  Un moment a changé ce courage inflexible.
  Le lion rugissant est un agneau paisible.
  Dieu, notre Dieu sans doute a versé dans son coeur 725
        Cet esprit de douceur.

LE CHOEUR chante.

  Dieu, notre Dieu sans doute a versé dans son coeur
        Cet esprit de douceur.

LA MEME ISRAÉLITE chante.

        Tel qu'un ruisseau docile
  Obéit à la main qui détourne son cours, 730
  Et, laissant de ses eaux partager le secours,
      Va rendre tout un champ fertile,
  Dieu, de nos volontés arbitre souverain,
    Le coeur des rois est ainsi dans ta main.

ÉLISE.

  Ah! que je crains, mes soeurs, les funestes nuages 735
    Qui de ce prince obscurcissent les yeux!
  Comme il est aveuglé du culte de ses dieux!

UNE DES ISRAÉLITES.

Il n'atteste jamais que leurs noms odieux.

UNE AUTRE.

  Aux feux inanimés dont se parent les cieux
      Il rend de profanes hommages. 740

UNE AUTRE.

Tout son palais est plein de leurs images.

LE CHOEUR chante.

  Malheureux! vous quittez le maître des humains
    Pour adorer l'ouvrage de vos mains.

UNE ISRAÉLITE chante.

    Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre:
  Des larmes de tes saints quand seras-tu touché? 745
      Quand sera le voile arraché
  Qui sur tout l'univers jette une nuit si sombre?
    Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre:
      Jusqu'a quand seras-tu caché?

UNE DES PLUS JEUNES ISRAÉLITES.

  Parlons plus bas, mes soeurs. Ciel! si quelque infidèle, 750
  Écoutant nos discours, nous allait déceler!

ÉLISE.

  Quoi? fille d'Abraham, une crainte mortelle
    Semble déjà vous faire chanceler?
  Hé! si l'impie Aman, dans sa main homicide
  Faisant luire à vos yeux un glaive menaçant, 755
    A blasphémer le nom du Tout-Puissant
    Voulait forcer votre bouche timide?

UNE AUTRE ISRAÉLITE.

  Peut-être Assuérus, frémissant de courroux,
      Si nous ne courbons les genoux
      Devant une muette idole, 760
      Commandera qu'on nous immole.
      Chère soeur, que choisirez-vous?

LA JEUNE ISRAÉLITE.

  Moi! je pourrais trahir le Dieu que j'aime?
  J'adorerais un dieu sans force et sans vertu,
  Reste d'un tronc par les vents abattu, 765
  Qui ne peut se sauver lui-même?

LE CHOEUR chante.

  Dieux impuissants, dieux sourds, tous ceux qui vous implorent
       Ne seront jamais entendus.
    Que les démons, et ceux qui les adorent,
    Soient à jamais détruits et confondus. 770

UNE ISRAÉLITE chante.

  Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis,
  Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie!
    Dans les craintes, dans les ennuis,
    En ses bontés mon âme se confie.
  Veut-il par mon trépas que je le glorifie? 775
  Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je'suis,
  Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.

ÉLISE.

Je n'admirai jamais la gloire de l'impie.

UNE AUTRE ISRAÉLITE.

Au bonheur du méchant qu'une autre porte envie.

ÉLISE.

      Tous ses jours paraissent charmants; 780
      L'or éclate en ses vêtements;
  Son orgueil est sans borne ainsi que sa richesse;
  Jamais l'air n'est troublé de ses gémissements;
  Il s'endort, il s'éveille au son des instruments;
      Son coeur nage dans la mollesse. 785

UNE AUTRE ISRAÉLITE.

      Pour comble de prospérité,
  Il espère revivre en sa postérité;
  Et d'enfants à sa table une riante troupe
  Semble boire avec lui la joie à pleine coupe.
                           (Tout le reste est chanté.)

LE CHOEUR.

    Heureux, dit-on, le peuple florissant 790
    Sur qui ces biens coulent en abondance!
      Plus heureux le peuple innocent
  Qui dans le Dieu du Ciel a mis sa confiance!

UNE ISRAÉLITE seule.

  Pour contenter ses frivoles désirs,
  L'homme insensé vainement se consume; 795
      Il trouve l'amertume
      Au milieu des plaisirs.

UNE AUTRE, seule.

  Le bonheur de l'impie est toujours agité;
  Il erre à la merci de sa propre inconstance.
      Ne cherchons la félicité 800
      Que dans la paix de l'innocence.

LA MÊME avec une autre.

        O douce paix!
      O lumière éternelle!
      Beauté toujours nouvelle!
  Heureux le coeur épris de tes attraits! 805
        O douce paix!
      O lumière éternelle!
  Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

LE CHOEUR.

        O douce paix!
      O lumière éternelle!
      Beauté toujours nouvelle! 810
        O douce paix!
  Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

LA MÊME seule.

  Nulle paix pour l'impie. Il la cherche, elle fuit,
  Et le calme en son coeur ne trouve point de place. 815
  Le glaive au dehors le poursuit;
  Le remords au dedans le glace.

UNE AUTRE.

  La gloire des méchants en un moment s'éteint.
    L'affreux tombeau pour jamais les dévore.
  Il n'en est pas ainsi de celui qui te craint: 820
  Il renaîtra, mon Dieu, plus brillant que l'aurore.

LE CHOEUR.

          O douce paix!
    Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

ÉLISE, sans chanter.

  Mes soeurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine.
  On nous appelle: allons rejoindre notre reine. 825

ACTE TROISIEME.

Le théâtre représente les jardins d'Esther, et un des côtés du salon où se fait le festin.

SCÈNE I.

AMAN, ZARÈS.

ZARÈS.

  C'est donc ici d'Esther le superbe jardin;
  Et ce salon pompeux est le lieu du festin.
  Mais tandis que la porte en est encor fermée,
  Écoutez les conseils d'une épouse alarmée.
  Au nom du sacré noeud qui me lie avec vous, 830
  Dissimulez, Seigneur, cet aveugle courroux;
  Éclaircissez ce front où la tristesse est peinte;
  Les rois craignent surtout le reproche et la plainte.
  Seul entre tous les grands par la Reine invité,
  Ressentez donc aussi cette félicité. 835
  Si le mal vous aigrit, que le bienfait vous touche.
  Je l'ai cent fois appris de votre propre bouche:
  Quiconque ne sait pas dévorer un affront,
  Ni de fausses couleurs se déguiser le front,
  Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie. 840
  Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie.
  Souvent avec prudence un outrage enduré
  Aux honneurs les plus hauts a servi de dégre.

AMAN.

  O douleur! ô supplice affreux à la pensée!
  O honte, qui jamais ne peut être effacée! 845
  Un exécrable Juif, l'opprobre des humains,
  S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains!
  C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire;
  Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire.
  Le traître! Il insultait à ma confusion; 850
  Et tout le peuple même avec dérision,
  Observant la rougeur qui couvrait mon visage,
  De ma chute certaine en tirait le présage.
  Roi cruel! ce sont là les jeux où tu te plais.
  Tu ne m'as prodigué tes perfides bienfaits 855
  Que pour me faire mieux sentir ta tyrannie,
  Et m'accabler enfin de plus d'ignominie.

ZARÈS.

  Pourquoi juger si mal de son intention?
  Il croit récompenser une bonne action.
  Ne faut-il pas, Seigneur, s'étonner au contraire 860
  Qu'il en ait si longtemps différé le salaire?
  Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil.
  Vous-même avez dicté tout ce triste appareil.
  Vous êtes après lui le premier de l'Empire.
  Sait-il toute l'horreur que ce Juif vous inspire? 865

AMAN.

  Il sait qu'il me doit tout, et que pour sa grandeur
  J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur;
  Qu'avec un coeur d'airain exerçant sa puissance,
  J'ai fait taire les lois et gémir l'innocence,
  Que pour lui, des Persans bravant l'aversion, 870
  J'ai chéri, j'ai cherché la malédiction;
  Et pour prix de ma vie à leur haine exposée,
  Le barbare aujourd'hui m'expose à leur risée!

ZARÈS.

  Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter?
  Ce zèle que pour lui vous fïtes éclater, 875
  Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême,
  Entre nous, avaient-ils d'autre objet que vous-même?
  Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés,
  N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez?
  Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste. . . . 880
  Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste.
  Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi,
  Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque effroi.
  Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre,
  Et sa race toujours fut fatale à la vôtre, 885
  De ce léger affront songez à profiter.
  Peut-être la fortune est prête à vous quitter;
  Aux plus affreux excès son inconstance passe.
  Prevénez son caprice avant qu'elle se lasse.
  Où tendez-vous plus haut? Je frémis quand je voi 890
  Les abîmes profonds qui s'offrent devant moi:
  La chute désormais ne peut être qu'horrible.
  Osez chercher ailleurs un destin plus paisible.
  Regagnez l'Hellespont, et ces bords écartés
  Où vos aïeux errants jadis furent jetés, 895
  Lorsque des Juifs contre eux la vengeance allumée
  Chassa tout Amalec de la triste Idumée.
  Aux malices du sort enfin dérobez-vous.
  Nos plus riches trésors marcheront devant nous.
  Vous pouvez du départ me laisser la conduite; 900
  Surtout de vos enfants j'assurerai la fuite.
  N'ayez soin cependant que de dissimuler.
  Contente, sur vos pas vous me verrez voler:
  La mer la plus terrible et la plus orageuse
  Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse. 905
  Mais à grands pas vers vous je vois quelqu'un marcher.
  C'est Hydaspe.

SCÈNE II.

AMAN, ZARÈS, HYDASPE.

HYDASPE.

           Seigneur, je courais vous chercher.
  Votre absence en ces lieux suspend toute la joie;
  Et pour vous y conduire Assuérus m'envoie.

AMAN.

Et Mardochée est-il aussi de ce festin? 910

HYDASPE.

  A la table d'Esther portez-vous ce chagrin?
  Quoi? toujours de ce Juif l'image vous désole?
  Laissez-le s'applaudir d'un triomphe frivole,
  Croit-il d'Assuérus éviter la rigueur?
  Ne possédez-vous pas son oreille et son coeur? 915
  On a payé le zèle, on punira le crime;
  Et l'on vous a, Seigneur, orné votre victime.
  Je me trompe, ou vos voeux, par Esther secondés
  Obtiendront plus encor que vous ne demandez.

AMAN.

Croirai-je le bonheur que ta bouche m'annonce? 920

HYDASPE.

  J'ai des savants devins entendu la réponse:
  Ils disent que la main d'un perfide étranger
  Dans le sang de la Reine est prête à se plonger;
  Et le Roi, qui ne sait où trouver le coupable,
  N'impute qu'aux seuls Juifs ce projet détestable. 925

AMAN.

  Oui, ce sont, cher ami, des monstres furieux;
  Il faut craindre surtout leur chef audacieux.
  La terre avec horreur dès longtemps les endure;
  Et l'on n'en peut trop tôt délivrer la nature.
  Ah! je respire enfin. Chère Zarès, adieu. 930

HYDASPE.

  Les compagnes d'Esther s'avancent vers ce lieu.
  Sans doute leur concert va commencer la fête.
  Entrez, et recevez l'honneur qu'on vous apprête.

SCÈNE III.

ÉLISE, LE CHOEUR.

(Ceci se récite sans chant.)

UNE LES ISRAÉLITES.

C'est Aman.

UNE AUTRE.

C'est lui-même, et j'en frémis, ma soeur.

LA PRÈMIERE.

Mon coeur de crainte et d'horreur se resserre. 935

L'AUTRE.

C'est d'Israël le superbe oppresseur.

LA PRÈMIERE.

C'est celui qui trouble la terre.

ÉLISE.

  Peut-on, en le voyant, ne le connaître pas?
  L'orgueil et le dédain sont peints sur son visage.

UNE ISRAÉLITE.

On lit dans ses regards sa fureur et sa rage. 940

UNE AUTRE.

Je croyais voir marcher la Mort devant ses pas.

UNE DES PLUS JEUNES.

  Je ne sais si ce tigre a reconnu sa proie;
  Mais en nous regardant, mes soeurs, il m'a semblé
  Qu'il avait dans les yeux une barbare joie,
    Dont tout mon sang est encore troublé. 945

ÉLISE.

  Que ce nouvel honneur va croître son audace!
      Je le vois, mes soeurs, je le voi:
  A la table d'Esther l'insolent près du Roi
        A déjà pris sa place.

UNE DES ISRAÉLITES.

  Ministres du festin, de grâce dites-nous, 950
  Quels mets à ce cruel, quel vin préparez-vous?

UNE AUTRE.

Le sang de l'orphelin,

UNE TROISIEME.

Les pleurs des misérables,

LA SECONDE.

Sont ses mets les plus agréables.

LA TROISIEME.

C'est son breuvage le plus doux.

ÉLISE.

  Chères soeurs, suspendez la douleur qui vous presse. 955
  Chantons, on nous t'ordonne; et que puissent nos chants
  Du coeur d'Assuérus adoucir la rudesse,
  Comme autrefois David par ses accords touchants
  Calmait d'un roi jaloux la sauvage tristesse!

(Tout le reste de cette scene est chante.)

UNE ISRAÉLITE.

        Que le peuple est heureux, 960
        Lorsqu'un roi genéreux,
  Craint dans tout l'univers, veut encore qu'on l'aime!
    Heureux le peuple! heureux le roi lui-même!

TOUT LE CHOEUR.

      O repos! ô tranquillité!
  O d'un parfait bonheur assurance éternelle, 965
      Quand la suprême autorité
  Dans ses conseils a toujours auprès d'elle
      La justice et la vérité!

(Ces quatre stances sont chantées alternativement par une voix seule et par tout le choeur.)

UNE ISRAÉLITE.

           Rois, chassez la calomnie.
           Ses criminels attentats 970
           Des plus paisibles États
           Troublent l'heureuse harmonie,

           Sa fureur, de sang avide,
           Poursuit partout l'innocent.
           Rois, prenez soin de l'absent 975
           Contre sa langue homicide.

           De ce monstre si farouche
           Craignez la feinte douceur.
           La vengeance est dans son coeur,
           Et la pitié dans sa bouche. 980

           La fraude adroite et subtile
           Sème de fleurs son chemin;
           Mais sur ses pas vient enfin
           Le repentir inutile.

UNE ISRAÉLITE seule.

  D'un souffle l'aquilon écarte les nuages, 985
    Et chasse au loin la foudre et les orages.
  Un roi sage, ennemi du langage menteur,
  Écarte d'un regard le perfide imposteur.

UNE AUTRE.

      J'admire un roi victorieux,
  Que sa valeur conduit triomphant en tous lieux, 990
    Mais un roi sage et qui hait l'injustice,
    Qui sous la loi du riche impérieux
  Ne souffre point que le pauvre gémisse,
    Est le plus beau présent des cieux.

UNE AUTRE.

La veuve en sa défense espère. 995

UNE AUTRE.

De l'orphelin il est le père;

TOUTES ENSEMBLE.

  Et les larmes du juste implorant son appui
      Sont précieuses devant lui.

UNE ISRAÉLITE seule.

  Détourne, Roi puissant, détourne tes oreilles
    De tout conseil barbare et mensonger. 1000
        Il est temps que tu t'éveilles:
  Dans le sang innocent ta main va se plonger,
        Pendant que tu sommeilles.
  Détourne, Roi puissant, détourne tes oreilles
    De tout conseil barbare et mensonger. 1005

UNE AUTRE.

  Ainsi puisse sous toi trembler la terre entière:
  Ainsi puisse à jamais contre tes ennemis
  Le bruit de ta valeur te servir de barrière!
  S'ils t'attaquent, qu'ils soient en un moment soumis.

    Que de ton bras la force les renverse; 1010
    Que de ton nom la terreur les disperse;
  Que tout leur camp nombreux soit devant tes soldats
    Comme d'enfants une troupe inutile;
  Et si par un chemin il entre en tes États,
          Qu'il en sorte par plus de mille. 1015

SCÈNE IV.

ASSUÉRUS, ESTHER, AMAN, ÉLISE, LE CHOEUR.

ASSUÉRUS, à Esther.

  Oui, vos moindres discours ont des grâces secrètes;
  Une noble pudeur à tout ce que vous faites
  Donne un prix que n'ont point ni la pourpre ni l'or.
  Quel climat renfermait un si rare trésor?
  Dans quel sein vertueux avez-vous pris naissance? 1020
  Et quelle main si sage éleva votre enfance?
  Mais dites promptement ce que vous demandez:
  Tous vos desirs, Esther, vous seront accordés,
  Dussiez-vous, je l'ai dit, et veux bien le redire,
  Demander la moitié de ce puissant empire. 1025

ESTHER.

  Je ne m'égare point dans ces vastes désirs.
  Mais puisqu'il faut enfin expliquer mes soupirs,
  Puisque mon roi lui-même à parler me convie,
            (Elle se jette aux pieds du Roi.)
  J'ose vous implorer, et pour ma propre vie,
  Et pour les tristes jours d'un peuple infortuné, 1030
  Qu'à périr avec moi vous avez condamné.

ASSUÉRUS, la relevant.

A périr? Vous? Quel peuple? Et quel est ce mystère?

AMAN tout bas.

Je tremble.

ESTHER.

            Esther, Seigneur, eut un Juif pour son père.
  De vos ordres sanglants vous savez la rigueur.

AMAN.

Ah! dieux!

ASSUÉRUS.

            Ah! de quel coup me percez-vous le coeur? 1035
  Vous la fille d'un Juif? Hé quoi? tout ce que j'aime,
  Cette Esther, l'innocence et la sagesse même,
  Que je croyais du ciel les plus chères amours,
  Dans cette source impure aurait puisé ses jours?
  Malheureux!

ESTHER.

                Vous pourrez rejeter ma prière. 1040
  Mais je demande au moins que, pour grâce dernière,
  Jusqu'a la fin, Seigneur, vous m'entendiez parler,
  Et que surtout Aman n'ose point me troubler.

ASSUÉRUS.

Parlez.

ESTHER.

          O Dieu, confonds l'audace et l'imposture,
  Ces Juifs, dont vous voulez délivrer la nature, 1045
  Que vous croyez, Seigneur, le rebut des humains,
  D'une riche contrée autrefois souverains,
  Pendant qu'ils n'adoraient que le Dieu de leurs pères,
  Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères.

    Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, 1050
  N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux.
  L'Éternel est son nom. Le monde est son ouvrage;
  Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,
  Juge tous les mortels avec d'égales lois,
  Et du haut de son trône interroge les rois. 1055
  Des plus fermes États la chute épouvantable,
  Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable.
  Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser:
  Roi, peuples, en un jour tout se vit disperser.
  Sous les Assyriens leur triste servitude 1060
  Devint le juste prix de leur ingratitude.

    Mais pour punir enfin nos maîtres à leur tour,
  Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour,
  L'appela par son nom, le promit à la terre,
  Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre, 1065
  Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,
  Mit des superbes rois la dépouille en sa main,
  De son temple détruit vengea sur eux l'injure.
  Babylone paya nos pleurs avec usure.
  Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits, 1070
  Regarda notre peuple avec des yeux de paix,
  Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines;
  Et le temple déjà sortait de ses ruines.
  Mais de ce roi si sage héritier insensé,
  Son fils interrompit l'ouvrage commencé, 1075
  Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race,
  Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place.

    Que n'espérions-nous point d'un roi si généreux?
  «Dieu regarde en pitié son peuple malheureux,
  Disions-nous: un roi règne, ami de l'innocence.» 1080
  Partout du nouveau prince on vantait la clémence:
  Les Juifs partout de joie en poussèrent des cris.
  Ciel! verra-t-on toujours par de cruels esprits
  Des princes les plus doux l'oreille environnée,
  Et du bonheur public la source empoisonnée? 1085
  Dans le fond de la Thrace un barbare enfanté
  Est venu dans ces lieux souffler la cruauté.
  Un ministre ennemi de votre propre gloire. . . .

AMAN.

  De votre gloire? Moi? Ciel! Le pourriez-vous crone?
  Moi, qui n'ai d'autre objet ni d'autre dieu. . . .

ASSUÉRUS.

                          Tais-toi. 1090
  Oses-tu donc parler sans l'ordre de ton roi?

ESTHER.

  Notre ennemi cruel devant vous se déclare:
  C'est lui. C'est ce ministre infidèle et barbare,
  Qui, d'un zèle trompeur à vos yeux revêtu,
  Contre notre innocence arma votre vertu. 1095
  Et quel autre, grand Dieu! qu'un Scythe impitoyable
  Aurait de tant d'horreurs dicté l'ordre effroyable?
  Partout l'affreux signal en même temps donné
  De meurtres remplira l'univers étonné.
  On verra, sous le nom du plus juste des princes, 1100
  Un perfide étranger désoler vos provinces,
  Et dans ce palais même, en proie à son courroux,
  Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.

  Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée?
  Quelle guerre intestine avons-nous allumée? 1105
  Les a-t-on vus marcher parmi vos ennemis?
  Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis?
  Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie,
  Pendant que votre main sur eux appesantie
  A leurs persécuteurs les livrait sans secours, 1110
  Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours,
  De rompre des méchants les trames criminelles,
  De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.
  N'en doutez point, Seigneur, il fut votre soutien.
  Lui seui mit à vos pieds le Parthe et l'Indien, 1115
  Dissipa devant vous les innombrables Scythes,
  Et renferma les mers dans vos vastes limites.
  Lui seul aux yeux d'un Juif découvrit le dessein
  De deux traîtres tout prêts à vous percer le sein.
  Hélas! ce Juif jadis m'adopta pour sa fille. 1120

ASSUÉRUS.

Mardochée?

ESTHER.

            Il restait seui de notre famille.
  Mon père était son frère. Il descend comme moi
  Du sang infortuné de notre premier roi.
  Plein d'une juste horreur pour un Amalécite,
  Race que notre Dieu de sa bouche a maudite, 1125
  Il n'a devant Aman pu fléchir les genoux,
  Ni lui rendre un honneur qu'll ne croit dû qu'à vous.
  De là contre les Juifs et contre Mardochée
  Cette haine, Seigneur, sous d'autres noms cachée.
  En vain de vos bienfaits Mardochée est paré: 1130
  A la porte d'Aman est déjà préparé
  D'un infâme trépas l'instrument exécrable.
  Dans une heure au plus tard ce vieillard vénérable,
  Des portes du palais par son ordre arraché,
  Couvert de votre pourpre y doit être attaché. 1135

ASSUÉRUS.

  Quel jour mêlé d'horreur vient effrayer mon âme?
  Tout mon sang de colère et de honte s'enflamme.
  J'étais donc le jouet. . . . Ciel, daigne m'éclairer.
  Un moment sans témoins cherchons à respirer.
  Appelez Mardochée, il faut aussi l'entendre. 1140
              (Le Roi s'éloigne.)

UNE ISRAÉLITE.

Vérité, que j'implore, achève de descendre!

SCÈNE V.

ESTHER, AMAN, LE CHOEUR.

AMAN, à Esther.

  D'un juste étonnement je demeure frappé;
  Les ennemis des Juifs m'ont trahi, m'ont trompé.
  J'en atteste du Ciel la puissance suprême.
  En les perdant j'ai cru vous assurer vous-même. 1145
  Princesse, en leur faveur, employez mon crédit:
  Le Roi, vous le voyez, flotte encore interdit.
  Je sais par quels ressorts on le'pousse, on l'arrête,
  Et fais, comme il me plaît, le calme et la tempête.
  Les intérêts des Juifs déjà me sont sacrés. 1150
  Parlez: vos ennemis aussitôt massacrés,
  Victimes de la foi que ma bouche vous jure,
  De ma fatale erreur répareront l'injure.
  Quel sang demandez-vous?

ESTHER.

                        Va, traître, laisse-moi.
  Les Juifs n'attendent rien d'un méchant tel que toi. 1155
  Misérable, le Dieu vengeur de l'innocence,
  Tout prêt à te juger, tient déjà sa balance.
  Bientôt son juste arrêt te sera prononcée.
  Tremble. Son jour approche, et ton règne est passé.

AMAN.

  Oui, ce Dieu, je l'avoue, est un Dieu redoutable. 1160
  Mais veut-il que l'on garde une haine implacable?
  C'en est fait: mon orgueil est forcé de plier;
  L'inexorable Aman est réduit à prier.
          (Il se jette à ses pieds.)
  Par le salut des Juifs, par ces pieds que j'embrasse,
  Par ce sage vieillard, l'honneur de votre race, 1165
  Daignez d'un roi terrible apaiser le courroux.
  Sauvez Aman, qui tremble à vos sacrés genoux.

SCÈNE VI.

ASSUÉRUS, ESTHER, AMAN, ÉLISE, GARDES, LE CHOEUR.

ASSUÉRUS.

  Quoi? le traître sur vous porte ses mains hardies?
  Ah! dans ses yeux confus je lis ses perfidies;
  Et son trouble, appuyant la foi de vos discours, 1170
  De tous ses attentats me rappelle le cours.
  Qu'à ce monstre à l'instant l'âme soit arrachée;
  Et que devant sa porte, au lieu de Mardochée,
  Apaisant par sa mort et la terre et les cieux,
  De mes peuples vengés il repaisse les yeux. 1175
            (Aman est emmené par les Gardes.)

SCÈNE VII.

ASSUÉRUS, ESTHER, MARDOCHÉE, ÉLISE, LE CHOEUR.

ASSUÉRUS continue en s'adressant à Mardochée.

  Mortel chéri du ciel, mon salut et ma joie,
  Aux conseils des méchants ton roi n'est plus en proie.
  Mes yeux sont dessillés, le crime est confondu.
  Viens briller près de moi dans le rang qui t'est dû.
  Je te donne d'Aman les biens et la puissance; 1180
  Possède justement son injuste opulence.
  Je romps le joug funeste où les Juifs sont soumis;
  Je leur livre le sang de tous leurs ennemis;
  A légal des Persans je veux qu'on les honore,
  Et que tout tremble au nom du Dieu qu'Esther adore. 1185
  Rebâtissez son temple, et peuplez vos cités;
  Que vos heureux enfants dans leurs solennités
  Consacrent de ce jour le triomphe et la gloire,
  Et qu'à jamais mon nom vive dans leur mémoire.

SCÈNE VIII.

ASSUÉRUS, ESTHER, MARDOCHÉE, ASAPH, ÉLISE, LE CHOEUR.

ASSUÉRUS.

Que veut Asaph? 1190

ASAPH.

                Seigneur, le traître est expiré
  Par le peuple en fureur à moitié déchiré.
  On traîne, on va donner en spectacle funeste
  De son corps tout sanglant le misérable reste.

MARDOCHÉE.

  Roi, qu'à jamais le Ciel prenne soin de vos jours.
  Le péril des Juifs presse, et veut un prompt secours. 1195

ASSUÉRUS.

  Oui, je t'entends. Allons, par des ordres contraires,
  Révoquer des méchants les ordres sanguinaires.

ESTHER.

  O Dieu, par quelle route inconnue aux mortels
  Ta sagesse conduit ses desseins éternels!

SCÈNE IX.

LE CHOEUR.

TOUT LE CHOEUR.

          Dieu fait triompher l'innocence: 1200
          Chantons, célébrons sa puissance.

UNE ISRAÉLITE.

  Il a vu contre nous les méchants s'assembler,
        Et notre sang prêt à couler.
  Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre:
      Du haut du ciel sa voix s'est fait entendre; 1205
        L'homme superbe est renversé.
        Ses propres flèches l'ont percé.

UNE AUTRE.

      J'ai vu l'impie adoré sur la terre.
      Pareil au cèdre, il cachait dans les cieux
          Son front audacieux, 1210
  Il semblait à son gré gouverner le tonnerre,
      Foulait aux pieds ses ennemis vaincus.
  Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.

UNE AUTRE.

  On peut des plus grands rois surprendre la justice.
          Incapables de tromper, 1215
          Ils ont peine à s'échapper
          Des pièges de l'artifice.
  Un coeur noble ne peut soupçonner en autrui
          La bassesse et la malice.
            Qu'il ne sent point en lui. 1220

UNE AUTRE.

Comment s'est calmé l'orage?

UNE AUTRE.

Quelle main salutaire a chassé le nuage?

TOUT LE CHOEUR.

    L'aimable Esther a fait ce grand ouvrage.
  De l'amour de son Dieu son coeur s'est embrasé;
          Au péril d'une mort funeste 1225
          Son zèle ardent s'est exposé.
        Elle a parlé. Le Ciel a fait le reste.

DEUX ISRAÉLITES.

  Esther a triomphé des filles des Persans.
  La nature et le Ciel à l'envi l'ont ornée.

L'UNE DES DEUX.

  Tout ressent de ses yeux les charmes innocents. 1230
  Jamais tant de beauté fut-elle couronnée?

L'AUTRE.

  Les charmes de son coeur sont encor plus puissants,
  Jamais tant de vertu fut-elle couronnée?

TOUTES DEUX ensemble.

  Esther a triomphé des filles des Persans.
  La nature et le Ciel à l'envi l'ont ornée. 1235

UNE ISRAÉLITE seule.

          Ton Dieu n'est plus irrité.
  Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière.
  Quitte les vêtements de ta captivité,
      Et reprends ta splendeur première.

  Les chemins de Sion à la fin sont ouverts. 1240
              Rompez vos fers,
              Tribus captives.
            Troupes fugitives,
        Repassez les monts et les mers.
      Rassemblez-vous des bouts de l'univers.

TOUT LE CHOEUR.

            Rompez vos fers,
            Tribus captives.
          Troupes fugitives,
      Repassez les monts et les mers.
    Rassemblez-vous des bouts de l'univers. 1250

UNE ISRAÉLITE seule.

Je reverrai ces campagnes si chères.

UNE AUTRE.

J'irai pleurer au tombeau de mes pères.

TOUT LE CHOEUR.

        Repassez les monts et les mers.
    Rassemblez-vous des bouts de l'univers.

UNE ISRAÉLITE seule.

  Relevez, relevez les superbes portiques 1255
  Du temple où notre Dieu se plaît d'etre adoré.
  Que de l'or le plus pur son autel soit paré,
  Et que du sein des monts le marbre soit tiré.
  Liban, dépouille-toi de tes cedres antiques.
  Prêtres sacrés, préparez vos cantiques. 1260

UNE AUTRE.

  Dieu descend et revient habiter parmi nous.
      Terre, frémis d'allégresse et de crainte;
        Et vous, sous sa majesté sainte,
          Cieux, abaissez-vous!

UNE AUTRE.

  Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable! 1265
  Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!
  Jeune peuple, courez à ce maître adorable!
  Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable
  Aux torrents de plaisirs qu'il répand dans un coeur.
  Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable! 1270
  Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!

UNE AUTRE.

          Il s'apaise, il pardonne.
        Du coeur ingrat qui l'abandonne
          Il attend le retour.
        Il excuse notre faiblesse. 1275
        A nous chercher même il s'empresse.
        Pour l'enfant qu'elle a mis au jour
        Une mère a moins de tendresse.
  Ah! qui peut avec lui partager notre amour?

TROIS ISRAÉLITES.

Il nous fait remporter une illustre victoire. 1280

L'UNE DES TROIS.

Il nous a révélé sa gloire.

TOUTES TROIS ensemble.

Ah! qui peut avec lui partager notre amour?

TOUT LE CHOEUR.

  Que son nom soit béni, que son nom soit chanté!
      Que l'on célèbre ses ouvrages
      Au delà des temps et des âges, 1285
      Au delà de l'éternité!

NOTES TO PROLOGUE.

[This prologue is an afterthought, having been written to provide a part for Mme. de Caylus, a niece of Mme. de Maintenon. It is never spoken on the stage, and rarely, if ever, read in French schools. It is here given for the sake of completeness only.]

3 ce lieu, of course is St. Cyr.

9 un roi, Louis XIV.

13 à sa porte, St. Cyr being in the vicinity of Versailles, the king's residence.

15 cet ouvrage, the founding of this institution.

24 Louis XIV. supported foreign missions in the East and in the Nouveau Monde.

31-32 Allusion is here made to the Augsburg League (1687), in which Austria joined Sweden, Saxony, etc., for the purpose of opposing Louis XIV. Its leading spirit was the protestant William of Orange.

36 The pope Innocent III. was accused by Louis XIV. of aiding the anti-Roman designs of William of Orange,

48 Allusion to the taking of Philippsburg, Mannheim and Frankenthal, in the preceding year.

49 un fils. The Grand Dauphin had conducted the above campaign, with the great engineer Vauban.

NOTES TO PLAY.

2 Beni soit is the usual form. The retained que is therefore emphatic.—Voeux very frequent in poetry for prieres, for metrical reasons. The whole expression is elliptical: qui te rend [a moi en reponse] a etc.

3 Cf. Book of Esther, ii. 5, for the descent of Mordecai, and consequently of Esther herself, his brother's daughter.

4 For tense of fus, see App. II., ii. B. b.

5 d'un meme is stronger than du meme. Cf. l. 263.

8 Note the mode of emphasizing pronouns, Cf. ll. 23, 443, and contrast ll. 47, 429.

9 je te fais chercher, see App. III. Note the present tense.

10 donc, emphatic, untranslatable here. Observe the order quel climat, quel desert, and the reason for it.

11 eploree, quite different from deploree, is an adjective, meaning "weeping," "tearful." Cf. Alfred de Musset:

  Plantez un saule an cimetiere;
  J'aime son feuillage eplore . . .

13 When ne . . . que = "only," que precedes the word specially qualified by the adverb in English. Here the sense makes "only" qualify attendais rather than la fin. For similar construction see l. 373.

15 Note: abuser quelqu'un, "to deceive a person." abuser de, "to use improperly." injurier, "to abuse" or "insult."

16 Suse, "Shushan the palace" of the Bible, on the river Eulaeus, was the winter residence of the first Persian kings, the Achemenidae. Susa, Persepolis, and Ecbatana were the principal towns of, Persia, the biblical "Elam."

18 Note the formal masc. assis.

20 Sion, properly one of the four hills, on which Jerusalem was built, and often used as the name of the town itself, here stands for the Jewish nation, to which Jerusalem stood in the same relation as Mecca to the Mohammedans.

23 horreur, a very strong word, because expressing the physical effect of fear (here "religious awe"). Cf. Latin horridus, horresco, etc.

24 J'ai su. For tense, see App. II, iii. B. Savoir is often elegantly used = "to succeed," especially in this tense.

37 For this Assuerus, see Introduction, section IV.

29 ressort (lit. that which "comes out again" when pressed in) is any mechanical "spring;" often used figuratively.

31-34 See Book of Esther, i. 10-22. On the assumption that Assuerus is Darius, Vashti is Atossa, daughter of Cyrus, and wife, successively, of Cambyses II., Smerdis, and Darius, to the last of whom she bore Xerxes and Artabazanus.

33-34 Epexegesis, or explanation, of disgrace. Cf. ll. 250-252.

36 offensee, in the correct etymological sense of "wounded." Vashti left an "aching void" in the king's heart.

39 L'Inde, now usually l'Indus, is generally the river, and rarely India, in Racine's writings.

40 comparaitre, always used of appearance in answer to official summons.

41 indompte, a classical epithet. Cf. indomitique Dahae, Verg. Aen. VIII. 728. The warlike and nomadic character of the Scythians increased in the mind their geographical remoteness. The Parthians are supposed to have sprung from Scythian exiles. The two races occupied the vast regions of north-western Asia.

45 heureux, like "happy," often = "successful."

49 agite refers of course to il in l. 50.

51 The exquisite taste and modesty of the queen's narrative has been commented upon in Introd. section IV.

54 ma race et mon pays. We are told (Book of Esther, ii. 5-7) that Mordecai, who had taken Esther for his daughter, had been carried away from Jerusalem by Nebuchadnezzar; whence it follows that Esther, too, was not only a Jewess by race, but a native of Palestine. The Book of Esther (ii. 20) says she had not showed "her kindred nor her people."

56 peuple means: 1. "nation;" 2. "mass of common people," in contradistinction to la noblesse; 3. "crowd."

57 intérêt, whose meaning is always "a matter of interest," will have to be variously translated; e.g., "prize," "cause," "need," etc.

58 arrêt is the decision at which, when reached, a "stop" is made. Hence, "decree," "edict," and here "doom."

59 brigue is correctly defined by Mr. Saintsbury as "the whole process of endeavoring to secure a favor by interest and influence."—Suffrages is here used of the claims to preference put forward by each.

69 Note that tandis que has two uses: 1 "during the time that," and 2. "whereas." Pendant que has only the former.

75 dès has always the force of "as early as," but the translation must vary.

79-80 Cf. Book of Esther, ii. 18: "And he made a release to the provinces and gave gifts . . ." Line 80 is figurative: the king's releases and gifts did not actually "invite" the masses of his subjects (see N. to l. 56) to the royal nuptials, but "made them partake of the joy" of these nuptials.—Leurs princes = Ahasuerus and his new queen. Leurs, a constructio ad sensum with the collective singular peuple.

84 Literally true of the then known world, since the one hundred and twenty-seven provinces of the Persian Empire extended from the Indus in the East to the Hellespont in the West.

88 sont cessées. Cesser was both transitive and intransitive, as early as the sixteenth century: hence the passive is legitimate, and lays additional stress on the state resulting from the action.

89 ennuis = "troubles." Trouble (cf. l. 1170) = "agitation."

92 encor. See App. I, Metre.

96 jusque has always the force of "as far as," but must be variously translated.

98 avis. Cf.: _C'est moit avis.—Avis au lecteur.—Quand je serai prêt, je vous en donnerai avis.—Le Président prit l'avis de la chambre.—Il donne trof d'avis.

99 découvrir here, as several times in this play, "to reveal." Cf. Merchant of Venice, (Act II. Sc. vii.) "Draw aside the curtains and discover the several caskets."

Pratiques, like our "practices," always unfavorable when = "doings."

100 domestiques = "officers of the household." The "Rest of the Book of Esther" gives their names, Gabatha and Tharra, and states that they were keepers of the palace (xii. 1).

101-110 These lines are a graceful allusion to St. Cyr, and to Mme. de Maintenon herself. See Introd. section III.

105 profanes, here, as in l. 155, is an especially apt word, since it suggests not only the seclusion in which these maidens live within the palace, but also the difference between their religion and that of the court.

108 me cherchant moi-même, "seeking [communion with] myself."

114 A fine antithesis. Cf. Oedipus Rex, l. l: Kudmou tou palai nia trophe. 120 (Heading) Endroit or lieu is the general word for a "place" or "spot." Place is the place to which a thing belongs.

123 De tous côtes and de toutes parts (l. 148) = both "on all sides" and "from all sides."

126 jusques. See App. I, Metre. The "s" is due to the tendency of adverbial words to assume a final "s." Cf. sans from sine, alors from ad illam horam.

132 déplorable, a fine etymological use of the word; now only used in the derived meaning "sad" or "wretched."

139 ta douleur retracée = le recit de ta douleur. This is a Latin construction of frequent occurrence in this play. Cf. post urbem conditam = "after the founding of the city." The past participle qualifying the noun takes the place of our abstract substantive.

140 n'occupe. Pas is omitted after si whenever the affirmative idea is predominant. Tr.: "unless."

146 relever. See App. III.

149 tes peuples. Cf. l. 19, and N. to l. 56.

155 This interview is a departure from the Book of Esther, where Mordecai, in accordance with Eastern custom, can do no more than "walk before the court of the women's house" (ii. II).

s'ose avancer is an elegant order for ose s'avancer. The peculiarity is that oser is here used as though it were one of the two auxiliaries _avoir and être, which alone must separate the oblique conjunctives from their governing verb. Cf. ll. 231, 471. We shall find several other such pseudo-auxiliaries.

156 père, figuratively, of course.

160 enfin must be variously translated. It can have the force of: 1. "at length;" 2. "too," at the end of an enumeration; 3. "in short;" 4. "still," or, "after all;" 5. "in the end."

164 c'est fait de . . . = actum est de. . . . See also App. V, ii. D.

166 Devoir means 1. "to owe;" 2. "to have to," "must" expressing either physical necessity (e.g., "You must be tired") or moral obligation; 3. "to be [about] to;" e.g., "I am to be queen of the May."

170 race d'Amalécite, in apposition to Aman, is infinitely more contemptuous than the equally metrical de race amalécite. Tr. "of the brood of Amalek." Cf. Book of Esther, iii. 1, where Haman is stated to be descended from Agag, king of the Amalekites.

171 crèdit:—"personal influence," which Haman has used as a weapon to strike down his foes.

173 prévenir means: 1. "to forestall," 2. "to give notice" (l. 203), "to warn," i.e., to forestall the mishap; 3. "to prejudice," i.e., to forestall impartial judgment, as here.

174 en horreur à. Cf. odio esse alicui, and _en proie à (l. 1177). See App. V, i.

176 pris. Cf. prendre jour avec quelqu'un = "to make an appointment."

182 les restes, very strong when applied to persons.

183 See l. 140, N.

189 Note the agreement of the adverb.—Le feu de = "the fire that inspired . . ."

194 affecte = "claims." The word is very skillfully chosen. It conveys, without the slightest disrespect, Esther's sense of the arbitrary character of this law.

203 sans [que je puisse] le prévenir. The queen may not even inform the king of her desire to speak with him.

208 Que dis-je? = "Nay!"

209 sang, a frequent metonymy for race, as in English.