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Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre

Chapter 8: CHAPITRE V.
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About This Book

L'ouvrage retrace la vie et l'œuvre d'Estienne Dolet, humaniste et imprimeur du seizième siècle, depuis ses études et ses séjours italiens jusqu'à sa carrière d'éditeur et de typographe. L'auteur examine ses publications, ses méthodes de travail, son rôle dans la renaissance des lettres classiques et les controverses doctrinales qu'il suscita. Le texte reconstitue le procès qui conduisit à sa condamnation et à son exécution, analyse les motifs intellectuels et religieux du conflit, et évalue son héritage pour l'art typographique et la liberté de pensée, tout en situant sa trajectoire dans le panorama culturel et politique de l'époque.

CHAPITRE IV.

Épisode littéraire. — Dolet aux Jeux floraux.

Avant de quitter Toulouse pour ne plus y revenir, avant de secouer à jamais sur cette ville inhospitalière la poussière de nos sandales, mentionnons dans un chapitre à part certain épisode littéraire dont elle fut le théâtre, et qui se rattache encore à notre héros. Ce sera, du reste, si l’on veut, un temps d’arrêt, un moment de repos, une halte qui nous permettra de respirer, au milieu du voyage assez souvent pénible que nous entreprenons à la suite de cette existence aventureuse.

Tout le monde connaît Clémence Isaure et les Jeux floraux dont elle passe pour avoir été la fondatrice. Au concours de 1496, une dame de Villeneuve la célébra en ces termes:

Reina d’amors, poderosa Clamença,
Que si de vos mos dictats an un laus,
Aurai la flor que de vos pren naissença.
Reine d’amour, souveraine Clémence,
Si grâce à vous mes vers sont couronnés,
J’aurai la fleur qui de vous prend naissance.

Deux ans après, nous rencontrons un autre lauréat du gai savoir, dont le triomphe est annoncé de la manière suivante:

Causo per laquel mosseu Bertrand de Roaix gasanhet l’églantina novella, que foë dada per dona Clamença, l’an 1498. «Cause pour laquelle monsieur Bertrand de Roaix gagna l’églantine nouvelle donnée par dame Clémence, l’an 1498.»

En 1530, Jean de Boysson, professeur de droit à Toulouse, avec qui nous ferons connaissance dans le chapitre suivant, célébra également, en vers latins et français, l’institution de la belle Isaure.

Notre Estienne, à son tour, stimulé sans doute par cet exemple d’un ami, se laissa tenter par la même ambition. En 1532, c’est-à-dire, selon toute apparence, antérieurement à ses démêlés avec Pinache, Drusac et consorts, il concourut aux Jeux floraux, armé de dix poésies latines, que, plus tard, il inséra l’une après l’autre, dans son recueil déjà cité de 1538.

La première est adressée aux Muses (Ad Musas: quo carmine usus est Tholosæ in publico litterario certamine, quum illic versu contenderet). En servant féal, il se recommande à ses dames, avant de se lancer dans le tournoi littéraire:

Musæ, sacra cohors, cohors beata,
Cœlorum altitonantium alma proles,
Quæ doctos niveo sinu fovetis,
Per quas arte coli licet, quibusque
Invitis nihil assequatur ullus;
Huc conferte pedem, sacræ sorores,
Musæ, sacra cohors, cohors beata,
Optanti mihi ferte opem rogatæ.
Non vos jam pigeat virentis Hæmi
Saltus, aut Aganippidi amnis undas,
Rupisve Aoniæ specus latentes
Nostra linquere flagitatione.
Vestri me comitem juvate cœtus,
Vestræ me socium artis adjuvate,
Et cinctum bene laureis corollis
Fontis Castalii irrigate lymphis:
Ut, qua pulcher Apollo voce cantat,
Et qua concinitis deo canenti,
Dum per tempora flava crine sparso,
Spectato ordine ducitis choreas,
Hic nunc carmina non inepta fundam,
Andino eloquio elegantiora,
Catullique jocis venustiora.
O si subsidio redibo vestro
Auctus plus reliquis honore victor,
O quam, Jupiter! efferam dearum
Nomen Pieridum, decusque Phœbi!
Papæ! quam celebrabo diligenter
Parnassi memoranda festa montis!
Huc conferte pedem, sacræ sorores,
Musæ! vestra labella mollicella,
Roris plena, tenella, delicata,
Nostris horridulis modo admovete;
Vestra ut quo linit ora melle Pitho,
Fauces aridulas meas eodem
Humectet dea nobilis liquore.
Quod si hæc vota minus pudica quisquam
Morosus putat, atque forte ocellos
Vestros hispida barba nostra terret,
Nec vos oris odor juvat virilis,
Adspirate tamen, sacræ sorores,
Adspirate animo novi poetæ,
Et vestrum mihi pellat exta numen:
Quod me tam faciet cito disertum,
Quam sum ipse ingenio rudi atque agresti[52].

«Muses, troupe sacrée, cohorte bienheureuse, race féconde des cieux haut-tonnants, c’est vous qui réchauffez les doctes dans votre sein plus blanc que la neige; c’est par vous que l’on arrive à la perfection de l’art, et sans votre aveu nul ne peut l’atteindre. Divines sœurs, portez ici vos pas; Muses, troupe sacrée, cohorte bienheureuse, contentez mon désir, exaucez ma prière en me prêtant votre appui.

«Ne craignez pas d’abandonner, à ma requête, les verdoyants sommets de l’Hémus, les ondes de la source Aganippide ou les grottes mystérieuses de la roche Aonienne.

«Aidez en moi le compagnon de votre assemblée, l’associé de votre art; ceignez mon front d’un noble laurier, abreuvez-moi des eaux Castaliennes; donnez-moi la voix d’Apollon quand il chante, lui, ce dieu si beau! donnez-moi celle dont vous répondez à la sienne, alors que, dispersant autour de vos tempes votre blonde chevelure, vous conduisez vos chœurs dansants de manière à charmer tous les regards. C’est ainsi que j’épancherai des chants limpides, d’une élégance plus que virgilienne, d’une grâce à rivaliser avec la sémillance de Catulle.

«Oh! si, protégé par vous, je sors vainqueur de la lutte, par Jupiter! comme j’exalterai, célestes Piérides, votre nom et la gloire de Phébus! Avec quel zèle je célébrerai les fêtes mémorables du Parnasse!

«Divines sœurs, portez ici vos pas; Muses, daignez approcher de ma bouche un peu rude vos lèvres pleines de rosée, vos lèvres si douces, si tendres, si délicates! La reine de la persuasion, Pitho, les a trempées de son miel; que cette noble déesse humecte de la même liqueur mon gosier trop aride.

«Un censeur morose blâmera peut-être ces vœux peu réservés; peut-être encore ma barbe inculte effraiera vos yeux charmants, et vous aurez peur de respirer mon haleine virile. Souriez cependant, divines sœurs, aux efforts d’un poëte novice, et faites vibrer mon âme sous votre inspiration. En un clin d’œil, elle rendra mon esprit aussi disert qu’il est rude et grossier.»

Dans la seconde pièce, Dolet implore sur le même ton l’assistance de Phébus; dans la troisième, il célèbre les juges du concours; la quatrième est un panégyrique de Clémence Isaure; la cinquième, que je vais citer et traduire, parce qu’elle ne manque pas d’une certaine grâce, d’une certaine couleur antique, n’est autre chose, comme on pourra le voir, qu’une espèce de bouquet à Cloris, galamment adressé aux beautés toulousaines (ad puellas Tholosæ: quod in eodem certamine recitatum est). Écoutons le jeune humaniste:

Sat vos, jam sat hiems, satque superque acris hiems domi
Tristes detinuit: segnitiem expellite, virgines.
Nunc expellite curas, maciem quæ ingenerant genis,
Et tetro ora colore inficiunt, membraque turpiter
Fœdant. Vos sat hiems, satque superque acris hiems domi
Tristes detinuit: segnitiem expellite, virgines.
Nunc, quum parturiunt vere novo agri, omnis et arboris
Frondes dum foliis luxuriant, ac viridi coma,
Ornatæ bene vultumque sinumque, abjicite otium,
Et gressu celeri ad rura volate obsita floribus.
Nam, quæ vos dea Diana tuetur sinus integri,
Non abstrusa latet sub salebrosis specubus modo;
Jamdudum caput eduxit in auras placido Jove;
Per silvas vaga sternit jaculis fulmineos apros;
Festas ordine pulchro choreas cum strepitantibus
Ducit virginibus: quas ubi sudor nimius rigat,
Immensaque siti guttur hiat, non gelidi procul
Sunt fontes, quibus exstincta sitis labra minus coquat,
Et lymphis liceat proluere artus tepidos adhuc.
Tum stratæ viridis tegmine sub fagi, avium omnium
Cantus dulcisonos auribus acri studio hauriunt,
Et, quo luget Ityn mater amœno strepitu, notant,
Certantque canentes, ut Olympus modulis tonet;
Thyrsis tempora cingunt, hederæ serta levi manu
Intexunt hyacintho vario, et purpureis rosis.
Nec vos tanta movent, ut libeat ruri agere, et chorum
Dianæ comitari, hæ modo quem deliciæ juvant?
Indulgete jocis, vitam hilarem ducite, dum licet,
Fertque ætas, et ad id vos vocat anni facies nova[53].

«Assez et trop longtemps l’hiver, l’âpre hiver vous a retenues tristement captives; secouez sa langueur, ô jeunes vierges! Bannissez les soucis qui creusent les joues, assombrissent le front, enlaidissent tous les membres. Oui, assez et trop longtemps l’hiver, l’âpre hiver vous a retenues tristement captives; secouez sa langueur, ô jeunes vierges!

«A l’heure où la terre enfante, fécondée par le souffle du renouveau; où partout les arbres se parent d’un luxuriant feuillage, d’une verte chevelure; ornez, vous aussi, votre visage et votre sein. Alerte! volez, d’un pas rapide, à travers la campagne fleurie. Diane, la chaste déesse qui vous protège, ne se cache plus au fond des grottes rocailleuses; elle a montré sa tête charmante, elle respire enfin sous un beau ciel calme! Errante au milieu des bois, elle arrête sous ses traits la course foudroyante des sangliers; entourée de ses nymphes, elle conduit avec grâce leurs danses bruyantes et joyeuses. Vienne la sueur qui les inonde, la soif qui les dévore: tout près d’elles sont de fraîches fontaines, pour étancher leur soif brûlante, pour baigner leurs membres accablés de chaleur.

«Puis, étendues sous le vert abri d’un hêtre, elles savourent, d’une oreille attentive, les doux concerts d’un millier d’oiseaux; elles étudient la plaintive romance dont Philomèle les ravit, et, chanteuses rivales, font retentir aussi de leurs modulations les échos de la voûte céleste. Le feuillage du thyrse environne leurs tempes; d’une main légère elles tressent en guirlandes variées l’hyacinthe et la rose purpurine.

«Et tant de séductions ne vous décideraient pas à vivre de la vie des champs, à devenir les suivantes de Diane, à partager avec elle les délices qui l’enchantent? Allons, livrez-vous aux jeux folâtres, faites-vous une existence joyeuse. Vous en avez le loisir; votre âge le permet, et le sourire de la jeune saison vous y invite.»

Les cinq autres pièces comprennent: un Eloge de Paris, que j’aurai occasion de citer à la fin du chapitre suivant; une nouvelle invocation; deux odes en l’honneur de la Vierge; enfin, un dernier appel à la Muse (Ad Musam: quod carmen ultimum fuit recitatum in certamine).

Dolet en fut pour ses frais poétiques, j’ai tout lieu de le croire[54]. Vainqueur, il n’eût pas manqué de nous apprendre son triomphe, car je dois convenir que la modestie était son moindre défaut. Maintenant, je ne m’étonnerais pas que les poésies couronnées ne fussent réellement inférieures aux vers latins qu’on vient de lire. Nous savons tous qu’une semblable anomalie n’est pas absolument sans exemple dans les annales des concours académiques. Églantine d’or ou souci d’argent,—le nom pas plus que la chose n’y fait rien,—il faut parfois se baisser pour cueillir ces fleurs-là. Certaines originalités, particulières au vrai talent, effarouchent des juges pudiques, amoureux quand même de la vulgarité coulante; et l’on est souvent tenté de répéter avec Horace: Aurea mediocritas!

Quoi qu’il en soit, le souvenir de son échec aux Jeux floraux dut entrer pour une forte dose dans la rancune de Dolet contre une ville barbare. Quand les harangues antitoulousaines firent explosion, c’étaient des armes chargées depuis longtemps.

[52] Carm., III, 27.

[53] Carm., III, 31.

[54] Voulté semble faire allusion, dans les vers suivants, à cette déconvenue de son ami:

O Clementia, te quænam dementia cepit,
Hæredem ingratam constituisse domum?
Recta fuit forsan, sed non tua facta voluntas;
Munera, ni demens, hæc tua nullus habet....

«O Clémence! quel accès de folie t’a fait choisir pour héritière une maison ingrate? Je veux bien que tes intentions aient été bonnes, mais on ne s’y est jamais conformé; tes couronnes ne tombent que sur les têtes sans cervelle....»

CHAPITRE V.

A Lyon. — Sébastien Gryphius. — Publication des deux harangues contre Toulouse. — Voyage à Paris. — Science, poésie et musique.

Le principal but de notre humaniste, en s’arrêtant à Lyon, était d’y faire imprimer ses deux discours contre Toulouse, avec les épigrammes latines dont il accablait ses ennemis. Faible et malade comme il l’était encore, il lui fallut cependant différer l’exécution de ce cher projet de vengeance[55]. Sa première visite, en arrivant, fut pour le célèbre imprimeur Sébastien Gryphius[56], à qui son ami Jean de Boysson[57] l’avait chaudement recommandé. Gryphius le reçut avec une cordialité touchante[58], et voulut même, à toute force, le faire loger dans sa maison. Profondément ému d’un accueil aussi patriarcal, surtout après les orages qu’il venait de traverser, Dolet remercia ce digne homme avec effusion; mais, par un louable sentiment de délicatesse, il refusa de lui être à charge. Une docte et solide amitié s’établit alors entre ces deux hommes, si bien faits pour se comprendre malgré la profonde différence de leurs caractères; amitié dont notre Estienne ne se départit jamais, et dont il a laissé dans ses œuvres de nombreux monuments[59].

Bientôt après, tandis qu’il rétablissait à l’air pur de la campagne sa santé défaillante, les harangues vengeresses, échappées d’une presse clandestine[60], coururent un beau jour dans les mains d’un public avide. Comme il pouvait y avoir du danger pour Dolet dans une publication de cette nature, ce ne fut pas en son propre nom qu’elle eut lieu; Simon Finetius, un de ses fidèles, avec qui déjà nous avons fait connaissance, prétendit, dans une lettre-préface adressée à Claude Cottereau, leur ami commun, s’être permis de dérober les manuscrits de l’auteur et les avoir édités à son insu. Mais j’ai de fortes raisons pour soupçonner, dans cet innocent manège, un de ces officieux mensonges que l’amitié hasarde en pareil cas, sans encourir pour ce fait la damnation catholiquement réservée à tout péché mortel. Au surplus, le lecteur en jugera; je vais traduire ici les paroles mêmes de ce bon Finetius.

«Verrez-vous un crime dans ma façon d’agir, écrit-il à Cottereau, ou plutôt ne sera-ce pas à vos yeux un titre de gloire? Voici le fait en peu de mots: prononcez en toute justice. Estienne Dolet, vous n’êtes pas sans le savoir, m’est uni par l’amitié la plus intime. Contraint par les menaces, et plus encore par le crédit pernicieux de je ne sais quel misérable, à quitter la ville de Toulouse, il se réfugia, sous ma conduite, dans celle de Lyon. Il se proposait d’y publier tout ce qu’il avait écrit contre Toulouse, et ce qu’il avait adressé dans cette conjoncture, soit en prose, soit en vers pleins d’élégance, à différentes personnes; il voulait, en un mot, armé d’un style de fer, se venger des outrages et des avanies qu’il avait eues à subir de la part des Toulousains. Mais à peine étions-nous arrivés, qu’une grave indisposition dont il n’était pas encore bien remis le reprend de plus belle, et finit même par dégénérer en fièvre quarte. Vous savez, mieux que personne, de quelle hauteur, de quelle fermeté d’âme il est doué; par quel stoïque dédain la trempe énergique de son caractère se révèle en face des malheurs qui viennent l’assaillir, et quel héroïsme il oppose à la souffrance. Cependant, il se lasse de cette lutte sans trêve contre l’injustice du sort; il renonce à publier ses écrits, et n’a plus qu’une chose en tête, c’est de soigner, le plus tranquillement possible, sa convalescence. Mais moi, je n’ai pu souffrir que cette maladie importune reculât plus longtemps la réparation due à l’honneur de mon ami; je n’ai pu voir ses infâmes persécuteurs se targuer plus longtemps de leur impunité. Apprenez donc à quelle résolution je me suis arrêté, pour défendre la réputation d’un homme que j’aime, et décidez ensuite quelle part d’éloge ou de blâme il doit m’en revenir. Vous connaissez comme moi les deux discours qu’il a prononcés à Toulouse, au milieu d’une affluence d’auditeurs telle, que nul orateur de nos jours ne peut se flatter d’en avoir jamais réuni de semblable. Vous savez, en outre, qu’il n’y traitait point un sujet en l’air, mais un thème réel et que les circonstances avaient eu soin de lui fournir. Eh bien! ces deux discours, je les ai secrètement dérobés à leur auteur; je les ai enrichis, toujours furtivement, de deux livres supplémentaires, composés d’épîtres latines qui cadrent à merveille avec les discours en question; puis, comme une proie si riche redoublait mon avidité, j’ai recueilli, par la même occasion, deux livres de ses poésies latines, et j’ai publié le tout à l’insu et sans l’avis de l’auteur

La même tactique se reproduit dans la lettre suivante d’un certain Chrysogon Hammonius, insérée après celle de Finet, toujours en guise de précaution oratoire:

«Le hasard, dit ce nouveau compère, m’appelait hier chez l’imprimeur. Là, je rencontre Simon Finetius, un ami intime de Dolet. Intrigué par le trouble et l’émotion que je remarquais sur son visage, je lui demande aussitôt ce qui l’amenait chez notre typographe. Il s’agit d’un trésor que je veux porter à la connaissance du public, me répond ce jeune homme, qui n’est pas médiocrement versé dans la science des bonnes lettres. En même temps, il me montre les deux discours de Dolet. Que j’encoure toute la haine des dieux, si, jamais de ma vie, j’ai rien lu de plus docte, de plus élégant! Il les avait, disait-il, dérobés à Dolet, et son dessein était de les faire servir à la gloire de son ami... Utile et généreux larcin, que j’ai couvert de ma plus vive approbation, en conseillant avec instance à Finetius de se donner tout le monde pour complice... Je renonce à vous exprimer la colère avec laquelle notre auteur accueillera cette édition subreptice de ses œuvres, et la grave responsabilité qu’il fera peser sur nous. Mais, quelle que puisse être sa fureur, on n’en jouira pas moins de cette aubaine inespérée.»

L’aventure de Toulouse avait complètement dégoûté Dolet de l’étude du droit. Résolu de revenir à ses premières amours, à son cher Marcus Tullius, il quitta Lyon et se rendit à Paris, où il arriva le 15 octobre 1534[61]. Il venait d’atteindre ses vingt-cinq ans. Avec quelle ivresse de bonheur il dut saluer la grande ville, après plus de trois années d’une absence angoisseuse! C’était le théâtre de ses jeunes études; c’était, en quelque sorte, sa mère scientifique, l’alme nourrice qui avait abreuvé son enfance du lait des bonnes lettres. Aussi l’aimait-il d’un cœur filial, comme l’atteste un brillant éloge qui fait partie de ses poésies latines, et dont mes lecteurs, sans doute, ne trouveront pas mauvais que j’insère ici le texte et la traduction:

Diva, quæ turmam gubernas virginum Libethridum,
Tuque dux collis virentis semper, ô vatum pater,
Sume age argutam chelyn, atque a sede Parnassi huc pedem
Confer, et chordis novos cantus move, et carmen novum.
Oppido huic assurge, quod turres superbæ muniunt,
Amne quod pulchro Sequana undosa præterlabitur,
Et quod ingens ambitus muro tuetur triplici;
Ver quod æternum, serenique aura cœli temperat,
Ac diei auctor fovet Titan amico sidere.
Non sua huic urbi Lyæus, non Cybele munera,
Non Napææ floridos campos negarunt, nec comas
Arborum, quæ vim caloris sublevent, dum fervidus
Sol magis candet, sitique agri dehiscunt aridi.
Huic simul, quæ fontibus præsunt, puellæ Naiades
Fontium huic urbi dederunt non lutosos alveos.
Hanc sibi Musæ domum olim vindicarunt, artium
Nobilem cultu, bonique æquique servantissimam,
Atque eo illustrem senatu, qui Catonum moribus
Tetricis non cedat, aut cuivis severo judici.
Plura quid dicam? quibus floret viris non barbara,
Aut agresti mente, sed quos ipsa Pallas sub specu
Aonis fovit velut charos alumnos molliter?
Heu! quam Athenæ cesserint fama libenter, si decus
Hujus urbis sentiant astris poli addi! Quam libens
Roma cedet nomine excelso et vetusta gloria,
Si fretum terramque laude hujus crepare exaudiat[62]!

«Déesse, qui gouvernes l’essaim des vierges Libéthrides, et toi, souverain de la colline toujours verte, ô père des poëtes! allons, prends en main ta lyre sonore, et, de ton trône du Parnasse abaissant ici tes pas, éveille sur tes cordes une mélodie nouvelle, entonne un chant nouveau. Rends hommage à cette ville que fortifient de superbes tours, que la Seine aux riches ondes traverse de son beau fleuve, qu’une vaste enceinte protège d’un triple mur; enfin, qu’embellit un printemps éternel, qu’un ciel serein caresse de ses brises, et que Titan, le père du jour, échauffe de son astre ami.

«Bacchus et Cybèle ont, à l’envi, comblé ce séjour de leurs bienfaits; les Napées l’entourent de champs fleuris et d’arbres chevelus qui tempèrent la force de la chaleur, quand le soleil blanchit d’intensité, et que les guérets altérés se crevassent de sécheresse. A cette ville encore, celles qui président aux sources, les jeunes Naïades, ont donné des fontaines dont le lit n’est jamais fangeux.

«C’est elle que les Muses ont, depuis longtemps, élue pour demeure; elle qu’embellit la culture des arts, l’exacte observance de la justice; elle, enfin, qu’illustre un parlement dont la conduite rigide lutterait avec celle de Caton, ou de tout autre juge encore plus sévère.

«Que dire de plus? La peindrai-je florissante en hommes, non d’un esprit barbare et grossier, mais que Pallas elle-même, sous sa grotte Aonienne, a doucement réchauffés dans son sein, comme de chers nourrissons?

«Ah! qu’Athènes lui céderait volontiers la palme, en la voyant surgir, constellation nouvelle, au ciel de l’histoire! Que volontiers Rome inclinerait devant elle son grand nom, sa vieille gloire, si elle entendait la terre et l’océan retentir de tant d’illustration!»

L’auteur anonyme du Calendrier des bergères, vieux poëme du quinzième siècle, avait déjà fait, en ces termes, le panégyrique de la célèbre capitale:

O Paris, souveraine et digne
Source de science divine,
Comme saincte Théologie,
De réale Philosophie,
Et sept Arts libéraux ensemble
Tu as l’honneur; et si me semble
Qui veult ses sciences avoir,
En toy les doibt venir sçavoir.
De tout pays, de toute terre
Viennent à toy, Paris, acquerre
Honneur et science, loingtains
Estrangiers, comme tes prouchains.
Tu as en toy, c’est vérité,
La grand’mère Université
Pour science et honneur comprendre,
Tant que chascun en veult apprendre...
Excellente cité heureuse,
Paris, de tout bien plantureuse,
N’as-tu tous tes plaisants souhaicts?
Belles églises, beaulx palais;
Sainct-Innocent et le Grand-Pont,
Qui de beaulté honneur te font;
Tu as surtout le noble lieu,
Nostre-Dame, avec l’Hostel-Dieu.

N’en doutons pas: notre Estienne, de retour enfin dans son cher Paris, a dû ressentir quelque chose de cet enthousiasme naïf et sincère. Pouvait-il prévoir la dernière caresse que lui réservait cette mère si tendre... le baiser des flammes catholiques, en place Maubert, à deux pas de Nostre-Dame, le noble lieu!

Il me semble voir le jeune humaniste, à cette époque décisive de sa vie. Fatigué par une veille laborieuse, il vient de s’assoupir malgré lui devant sa lampe qui s’épuise à son tour, devant sa table de travail encombrée de livres et de manuscrits; sa main sèche et nerveuse a laissé retomber la plume qui, tout à l’heure encore, écrivait une page de plus des Commentaires sur la langue latine; une foule d’images confuses passent et repassent à l’horizon vague de ses rêves.

En ce moment, deux femmes surgissent: l’une, blonde et souriante; l’autre, brune et sévère.

«Jeune homme, lui dit celle-ci, te voilà maintenant au seuil de ta destinée virile. Je suis ta mère, enfant! je suis la Science... Viens avec moi.

«Guidé par mon flambeau, tu pénétreras sans crainte les lointaines ténèbres du passé; tu comprendras le présent, tu devineras l’avenir; tu sonderas les profondeurs de l’océan, et le cœur humain, plus profond encore; tu passeras la grande revue des générations éteintes, qui toutes défileront sous tes yeux, avec leurs lois, leurs mœurs, leurs langues, leurs sentiments et leurs actes, leurs passions et leurs pensées, leurs préjugés et leurs misères; comme Archimède, enfin, tu saisiras le monde entre les deux branches de ton compas, et tu entreras de vive force dans l’immense secret de Dieu!»

«Jeune homme, reprend d’un ton suave l’autre apparition, écoute-moi plutôt, car je suis à moi seule la vérité et la vie. Je suis ta sœur, ô mon frère! je suis la Poésie... Viens avec moi.

«Ne va point pâlir sur de vieux in-folio, sur une lettre morte. Mon livre est bien plus beau que celui de la Science; car il s’intitule la nature, le printemps, la jeunesse, la femme, l’amour, l’éternelle splendeur! Au lieu de t’ensevelir, vivant cadavre, dans le sépulcre nauséabond de l’étude; laisse-toi conduire, de ma main blanche et douce, à l’ombre des vertes feuillées qui frissonnent, aux marges des frais ruisseaux qui chantent; viens, te dis-je, viens écouter et reproduire les grandes voix du ciel et de la terre, les ineffables harmonies d’en haut, les délicieux soupirs d’en bas. Savoir n’est rien, sentir est tout!»

Il hésite, le savant; il hésite, le poëte. Il regarde, l’une après l’autre, les deux fées qui le sollicitent. L’une est si jolie! l’autre est si belle! Mais, au bout d’une seconde, l’éclair de la décision vient illuminer son mâle visage.

«Oh! s’écrie-t-il dans un fervent transport. Dieu me préserve de choisir entre vous! Toutes deux vous êtes saintes, et toutes deux je vous aime. Je me sens le cœur assez vaste pour vous y loger ensemble, pour y enfermer à jamais votre double amour. Comme le démon de l’Evangile, je m’appelle Légion! Votre culte fraternel m’accompagnera jusqu’à la tombe; jusqu’au dernier moment je chanterai, jusqu’au dernier moment j’étudierai. Et c’est ainsi que j’atteindrai l’heure, l’heure salutaire et divine, où, dégagé de mon enveloppe périssable, affranchi de la terre et des hommes, je serai poëte avec les anges, et savant avec Dieu!»

O quando sancta se dabit,
Quæ nescit hostem patria!

Dolet tint parole: il fut fidèle toute sa vie à ce double culte, à cet amour sacré de la poésie et de la science. Une troisième sœur, la Musique, vint également prendre place dans cette grande âme. C’était la seule distraction qu’il se permît, en même temps que les vers latins ou français, pour faire trêve à ses absorbantes préoccupations de philologue; et c’est lui-même qui nous a transmis cette curieuse confidence, avec son habituelle chaleur de style. Écoutons-le parler:

«Chacun vante son plaisir. Et moi, n’en ferai-je pas autant pour le mien, surtout quand il est si honnête, si pur, si cher à tout esprit d’élite? Oh! si, j’en parlerai... Quel est donc ce bonheur qui m’enivre? La table? l’ivresse? le luxe effréné des vêtements? la danse? le jeu? l’amour? Pas le moins du monde. La musique, l’harmonie, voilà ma seule volupté. Quoi de plus propre, en effet, à remuer comme à calmer les âmes? Quoi de plus efficace pour éteindre le feu de la colère, ou pour en accroître l’intensité? Quoi de plus convenable pour distraire l’esprit d’un homme de lettres? Le jeu, le vin, la table, l’amour, ce sont là des passe-temps dont je m’abstiendrai sans peine, ou dont je n’userai, du moins, qu’avec modération. Mais il n’en est pas de même de la musique; elle seule, entre toutes les jouissances d’ici-bas, me séduit, me captive, me plonge dans un océan d’extases! Je lui dois ma vie, je lui dois tous mes studieux efforts. Ah! soyez-en bien convaincus: je n’aurais pu supporter, comme je l’ai fait, le travail assidu, colossal, immense de mes Commentaires, si la musique, avec sa voix tantôt imprégnée d’une douceur qui me charmait, tantôt vibrante d’une énergie dont j’étais enflammé, ne m’eût rappelé sans cesse à ma rude tâche de glossateur, au moment même où un accès de dégoût me la faisait rejeter bien loin[63]

[55] Voir la première harangue, p. 125, 126 et 127.

[56] Son nom allemand était Greyff; il eut raison de lui donner une forme latine, afin de le rendre un peu plus euphonique. Natif de Reutlingen, en Souabe, Gryphius mourut à Lyon en 1556, et survécut par conséquent dix années à notre Dolet. Un poëte contemporain, Charles Fontaine, lui consacra le ridicule quatrain que voici:

La grand’griffe qui tout griffe,
A griffé le corps de Gryphe;
Le corps de ce Gryphe, mais
Non le los, non, non, jamais.

[57] Trompé sans doute par le nom latin Joannes Boyssonæus, Née de la Rochelle appelle ce personnage Jean Boyssonnée; mais, dans la correspondance qui suit les deux Discours contre Toulouse, il est appelé partout Joannes a Boyssone, que j’ai cru devoir traduire Jean de Boysson. C’est à Jean de Boysson que Dolet adresse le troisième livre de ses Poésies latines, et la première des pièces qui le composent. Rabelais le mentionne également dans son Pantagruel, III, 29.

Il paraît que ce Jean de Boysson eut aussi maille à partir avec les bonnes gens de Toulouse. «Je ne passerai pas sous silence, dit Estienne (Orat. II, p. 59), la conduite infâme des Toulousains envers Jean de Boysson, le plus estimable des hommes, mais atteint et convaincu de deux grands crimes, la science et la fortune. Les lâches délateurs qui dévoraient des yeux cette fortune, l’ont circonvenu de mille calomnies, au sujet de son prétendu manque de respect envers la religion. Innocent, ils l’ont fait condamner; ils lui ont extorqué une amende énorme.»

[58] «Je suis allé voir Sébastien Gryphius, écrivait quelque temps après notre Estienne à Jean de Boysson, et je l’ai salué de votre part; c’est un homme tout à fait serviable et bien digne de l’amitié des savants. Il a montré beaucoup de sensibilité quand je lui ai parlé du bonheur que vous aviez eu de recouvrer votre emploi.»

[59] Il lui dédie, en ces termes, le quatrième livre de ses poésies:

«Estienne Dolet à Sébastien Gryphius, salut.

«Dans le quatrième livre de mes Poésies, ma tâche principale consiste à donner aux vertueux des témoignages de leurs vertus après leur mort. C’est aussi le but que, dans ta louable ardeur, tu poursuis avec moi par ton art, quand les chefs-d’œuvre de l’antiquité, en même temps que les ouvrages qui feront vivre la gloire de nos contemporains, sortent si beaux de tes presses, pour passer à la postérité la plus lointaine. Voilà pourquoi j’ai voulu te dédier ce quatrième livre, qui atteste en nous un double effort si honorable, et où l’amitié, qui depuis longtemps nous unit, trouve un gage éternel. Adieu. Lyon, calendes de mai M D XXXVIII

Suit une toute petite pièce de trois vers, dont voici la traduction:

«D’autres ont le vice à cœur; qu’ils fassent assaut de vice. Nous, que la vertu seule a séduits, luttons de vertu. Voilà mon duel avec toi.»

[60] Elles parurent sous ce titre: Stephani Doleti Orationes duæ in Tholosam, etc., sans nom d’imprimeur, sans désignation de lieu ni d’année. Mais une lettre de Chrysogon Hammonius, un des amis de Dolet, nous apprend qu’elles furent imprimées chez Gryphius.

[61] Voir à ce propos Maittaire, Ann. typogr., t. III, part. 1, p. 32 et 33; et la lettre de Dolet à Guillaume de Scève, au-devant du dialogue Sur l’imitation cicéronienne.

[62] Carm., III, 32. La pièce est adressée ad Ægidium Jordanum.

[63] Comment., t. II, col. 1294.

Dolet se vante aussi, à la page 170 du même volume, de son habileté comme nageur:

«Aliquando, in loco ubi cum Arare Rhodanus immiscetur, proxime urbem Lugdunum, ad ædem divi Laurentii, quum hos Commentarios Lugduni excudi curaremus, animi gratia natavimus; litteras enim, et natare scimus, si quisquam alius.»

«Dans le temps que je m’occupais de faire imprimer à Lyon les présents Commentaires, je me suis livré plus d’une fois au plaisir de la nage, tout près de cette ville et de l’église de Saint-Laurent. Car il en est pour moi de la natation comme de la science des lettres: je les possède l’une et l’autre autant qu’homme du monde.»

CHAPITRE VI.

Querelle des cicéroniens. — Erasme, Longueil, Scaliger, Floridus Sabinus.

C’est au giron maternel de sa Lutèce tant aimée, que Dolet composa son fameux dialogue latin: De l’Imitation cicéronienne, contre Didier Erasme, pour Christophe de Longueil; ouvrage qui lui valut l’inimitié d’Erasme, et plus encore,—chose étonnante, mais qui s’expliquera tout à l’heure,—celle de l’orgueilleux Jules-César Scaliger, bien que ce farouche érudit se fût montré l’adversaire d’Erasme dans la même question.

La querelle des cicéroniens et des anticicéroniens était alors à son apogée d’effervescence; or, voici l’origine de cette guerre civile dans ce qu’on appelait, à cette époque, la république des lettres. Bembo, Sadolet et Longueil, qui honoraient leur dieu Cicéron d’un véritable culte de latrie, avaient fait circuler dans l’Italie entière leur électrique enthousiasme. En tout temps, le disciple a dépassé le maître dans la carrière d’un faux système; en tout temps, la médiocrité qui singe a outré les petits travers du génie. O imitatores, servum pecus!... Bientôt les adeptes de ces savants hommes poussèrent l’absurdité du rigorisme jusqu’à n’employer dans leurs ouvrages latins que des expressions consacrées, et, pour ainsi dire, sanctifiées par l’orateur catilinaire. De la Rome capitoline et papale, où cette épidémie classique avait pris naissance, elle s’était bien vite répandue, comme une conquête nouvelle du peuple-roi, en Allemagne et dans notre vieille Gaule, une seconde fois envahie. Tout excès amène une réaction. Erasme de Rotterdam, ce Voltaire de la renaissance par l’esprit sarcastique et le bon sens implacable, se mit naturellement à la tête de la contre-révolution cicéronienne, et commença les hostilités par son Ciceronianus[64], où il maltraita surtout Christophe de Longueil, qu’il semblait regarder comme le Luther de cette réformation littéraire.

N’allez pas croire cependant que le spirituel aristarque, en vertu d’une absurde responsabilité, fît peser sur le dieu le ridicule des adorateurs. Pour lui, Marcus Tullius n’était pas en cause: il savait rendre, dans l’occasion, la plus éclatante justice au génie de ce grand homme, et le cicéronien le plus fanatique n’a jamais été plus loin qu’Erasme, lorsque, dans sa préface sur les Tusculanes, franchissant les bornes étroites de l’orthodoxie catholique, il va jusqu’à ranger Cicéron parmi les bienheureux et les saints. Lisez plutôt:

«Quid aliis accidat, nescio: me legentem sic afficere solet Marcus Tullius, præsertim ubi de bene vivendo disserit, ut dubitare non possim, quin illud pectus, unde ista prodierunt, aliqua divinitas occuparit. Atque hoc meum judicium mihi magis blanditur, quoties animo reputo, quam immensa sit, quamque inæstimabilis æterni numinis benignitas, quam quidam ex ingenio, opinor, suo nimis in angustum contrahere conantur. Ubi nunc agat anima Ciceronis, fortasse non est humani judicii pronuntiare. Me certe non admodum aversum habituri sint in ferendis calculis, qui sperant illum apud superos quietam vitam agere.»

«Que se passe-t-il dans l’esprit des autres? Je l’ignore; mais, pour mon compte, la lecture de Marcus Tullius, principalement lorsqu’il discute un point de morale, m’affecte d’une étrange manière. Je ne doute plus, dans ces moments-là, qu’une divine émanation n’ait inondé ce cœur, d’où jaillirent de si belles pensées. Et cette croyance me sourit encore davantage quand je songe à l’immense, à l’inappréciable bonté de l’Eternel, à cette bonté que certains esprits s’efforcent de restreindre, en la mesurant sans doute à l’étroitesse de leur cervelle. Où se trouve, à présent, l’âme de Cicéron? C’est sur quoi, peut-être, un jugement humain ne saurait prononcer. Néanmoins, je l’avoue, je n’aurais pas de répugnance a voter d’espoir avec ceux qui se le figurent là-haut, dans la paix et le bonheur du ciel.»

Revenons à la question cicéronienne. Longueil était mort en 1522, et, même, à cette occasion, notre Estienne lui avait consacré l’apothéose suivante, en beaux vers latins:

Longolii o utinam potuisset lingua docta tantum
Apud rapacem Mortem, acresque Parcas,
Quantum olim valuit dicendo, voce dum diserta
Romæ catervas flecteret stupentes!
Viveret incolumis, nec funere concidisset atro,
Dignus perenni temporum recursu.
Sed vivit, neque morte ulla exstinguetur, arce tectus
Famæ micantis, nominisque magni.
Ære perennius exegit monumentum, ad astra late
Laus cujus ingens et loquax volavit;
Quod non annorum series, nec flatus impotentis
Austri, nec imbres diruent edaces.
Sidera dum cœlo hærebunt, ac Ursa obibit axem,
Cursuque tardo per polum meabit,
Longolio Hesperii, quique ortum solis intuentur,
Omnes vicissim gloriam vovebunt.
Hinc igitur procul, hinc procul absint neniæ sepulcri,
Luctusque turpes quos anus refundunt[65]!

«Oh! que Longueil, avec sa docte parole, n’a-t-il eu, sur la Mort rapace et les Parques cruelles, l’ascendant qu’il exerça jadis, quand sa voix éloquente courba de stupeur la foule romaine! Il vivrait en pleine santé, il n’aurait point succombé sous un noir trépas; pour lui le Temps,—il en était digne!—devait sans cesse renouveler sa course. Mais que dis-je? il vit, et jamais la mort ne l’anéantira, protégé qu’il est, comme dans une citadelle, par sa gloire éclatante, par son grand nom! Il a parfait un monument plus éternel que le bronze, et dont la renommée, vaste écho qui se prolonge, a volé jusqu’aux astres; un monument qui ne croulera ni sous la série des ans, ni sous l’effort de l’autan fougueux, ni sous l’action corrosive des pluies. Tant que les constellations adhéreront à la voûte céleste, tant que l’Ourse au pas tardif, fournissant sa carrière, circulera dans l’empyrée, les peuples du couchant, ceux qui contemplent le lever du soleil, tous enfin, l’un après l’autre, décerneront à Longueil un culte d’admiration. Donc, loin d’ici les chants plaintifs du sépulcre, et les pleurs honteux que versent les vieilles femmes!»

Voici, maintenant, un échantillon du cicéronianisme de Longueil. C’est une lettre, également en latin, adressée à l’un de ses amis. Je vais la traduire tout au long; car, pour ceux qui aiment à entrer in visceribus rei, dans la partie intime d’une époque, surtout d’une époque comme le seizième siècle, un document de cette nature ne saurait être sans intérêt. J’aurais donc tort de le passer sous silence:

«Christophe de Longueil à Stéphane Théolus, salut au nom du Seigneur.

«J’ai lu, de votre jeune fils Camille, une lettre qu’il m’adresse, et qui me donne la plus haute idée de son intelligence et de son cœur. Je ne saurais vous dire tout le bonheur qu’elle m’a fait éprouver. Après en avoir achevé la lecture, je n’ai pu faire autrement que d’y répondre, courrier par courrier, et de vous féliciter, par la même occasion, vous le principal instigateur des progrès de cet enfant dans les saines études. Car sachez-le bien: de son âge, et même d’un âge plus avancé, on ne pouvait rien attendre de plus élégant, de plus correct, que cette lettre qu’il vient de m’envoyer. Je vous en conjure: qu’il marche toujours vers la science, en suivant la voie dans laquelle il est entré; et qu’il ne s’écarte jamais de cette voie salutaire, fût-ce de l’épaisseur d’un ongle (ne transversum quidem unguem digrediatur). Qu’il ait toujours Cicéron à la main, qu’il le lise, l’aime et l’admire, à l’exclusion de tous les auteurs, et qu’il n’hésite pas à contracter auprès de lui toute sorte d’emprunts, soit pour le discours parlé, soit pour le style écrit. Il abordera plus tard les autres écrivains, quand il en aura le loisir, et qu’il pourra se fier à son propre jugement. D’ici là, je le répète, qu’il ne quitte jamais Cicéron, et qu’il y puise, comme à la source la plus pure et la plus abondante du beau langage latin, toute la richesse, toute la correction possibles. Si j’avais affaire à tout autre qu’à vous, j’appuierais d’un plus grand nombre d’arguments ce système qui n’est point encore assez en crédit; mais vous connaissez, mieux que personne, toute l’absurdité, toute la grossièreté du style de ceux qui, en pareille matière, s’obstinent à écouter un autre maître que Cicéron. Je reviens donc au sujet de ma lettre: celle de votre Camille m’a tellement plu, que j’ai cru devoir vous en témoigner ma joie sur-le-champ, à vous le digne père d’un tel fils, à vous qui l’avez ainsi façonné par votre inspiration libérale. Vous n’avez plus qu’à redoubler de zèle, et qu’à maintenir ce cher élève, surtout à l’âge critique où il se trouve, dans l’excellente méthode que vous avez adoptée pour ses études. Adieu.»

Du reste, il faut le dire avant d’aller plus loin: Longueil était un des hommes les plus remarquables du seizième siècle, où le hommes remarquables ne manquaient pas. Il n’avait que dix-neuf ans, qu’on le désignait déjà pour occuper une chaire de droit à Poitiers, au mois d’octobre 1510. A cette occasion, il lui arriva dans cette ville une aventure tragi-comique, dont il nous a transmis lui-même les détails, dans une lettre à Jean de Balêne, de Beauvais. Le jeune professeur venait de commencer son discours d’ouverture: tout à coup ses élèves, presque tous plus âgés que lui, mirent l’épée au poing et fondirent sur leur nouveau maître, pour le contraindre à céder sa place à un régent gascon. Mais notre homme, conservant le plus héroïque sang-froid dans sa forteresse magistrale, terrassa sous le poids de trois énormes volumes de l’Infortiat (des in-folio du seizième siècle!) ceux des mutins qui s’étaient avancés le plus près de sa chaire. Les autres se le tinrent pour dit,

Et le combat cessa, faute de combattants.

On croirait lire le récit de la célèbre bataille du Lutrin.

Cet intrépide Longueil étant mort, comme je l’ai dit plus haut, en 1522, six ans avant la publication du Ciceronianus, la défense contre l’attaque d’Erasme lui devenait tout aussi difficile qu’elle aurait pu l’être à Cicéron lui-même, en supposant que le célèbre orateur eût été réellement impliqué dans ce bizarre procès littéraire. Qu’on se rassure, dans tous les cas: l’un et l’autre ne tardèrent pas à trouver de valeureux champions. Scaliger, en effet, lança d’abord contre Erasme une harangue[66] pleine d’injures, selon sa docte habitude; et, trois ans plus tard, notre héros à son tour vengea la mémoire de son cher Marcus Tullius, cette mémoire inviolable sur laquelle il ne pouvait supporter l’ombre même d’un outrage, en même temps qu’il entreprit de plaider la cause de son ancien ami Longueil.

Inde iræ!... Le hautain Jules-César ne put voir, sans être piqué au vif, un rival aussi jeune que Dolet courir sur les brisées de sa polémique. Jusqu’alors il régnait, entre notre Estienne et lui, je ne sais quelle liaison banale de savant à savant, qui avait eu pour médiateur un certain Arnoul Ferron[67]. Mais à partir de ce moment, cette demi-amitié fit place à la haine la plus étrange qu’il soit possible de concevoir, et Scaliger ne cessa de poursuivre son émule cicéronien par les plus absurdes diatribes, par les plus atroces calomnies[68]. Le monstrueux échantillon que l’on va lire, et pour la traduction littérale duquel j’ai dû me faire violence, donnera, j’en suis convaincu, la plus haute idée de cette noblesse de style et de cœur qui caractérisa toujours le noble[69] écrivain véronais. Par un raffinement de générosité, c’est après la mort de son adversaire qu’il publia ce morceau dithyrambique, en guise, probablement, d’oraison funèbre ou d’apothéose cicéronienne. Le voici dans toute son étendue; je l’emprunte à l’Hypercritique, page 305, colonne 2:

«Dolet!... s’écrie Scaliger en écumant, on peut bien l’appeler le chancre ou l’abcès des muses (Musarum carcinoma aut vomica). Car, outre qu’un si grand corps, suivant l’expression de Catulle, ne renferme pas même un grain de sel, l’insensé qu’il est se pose en autocrate de la poésie. Et le voilà, au gré de son caprice, incrustant dans la poix de son style les perles virgiliennes, comme pour faire croire à tout le monde que c’est son bien. Impuissant rabâcheur (ignavus locutuleius), qui, après avoir, à force de souder sa marqueterie cicéronienne, fabriqué ce je ne sais quoi de fiévreux qu’il appelle des discours[70], et que les doctes qualifient d’aboiements, a cru pouvoir se permettre la même licence aux dépens du divin trésor de Virgile! Aussi, tandis qu’il chante les Destins du très-bon et très-grand roi François Ier, il a lui-même à régler avec son mauvais destin[71]; et, ce qui était bien dû au poëte comme aux vers, seul de son temps, il subit comme athée le supplice de la flamme. Mais la flamme a beau faire, elle ne peut venir à bout de le purifier: c’est plutôt lui qui souille la flamme. Quant aux égouts, aux latrines qu’il intitule Epigrammes[72], à quoi bon vous en détailler toutes les ordures! C’est flasque, froid, insipide, et, pour tout dire, plein de cette folie furieuse qui, s’armant d’un excès d’impudence, n’a pas même reconnu l’existence d’un Dieu[73].

«En conséquence, à l’exemple d’Aristote, cette sommité de la philosophie, qui, dans son Histoire naturelle, ayant analysé, d’après toutes ses parties constitutives, l’organisme animal, fait encore mention des excréments... je veux qu’ici le nom de cet homme se lise, en sa qualité, non de poëte, mais d’excrément de la poésie!»

Que répondre à cela? Rien. Un haussement d’épaules, et passons.

Dolet, je m’empresse de le dire à sa louange,—car malheureusement il n’a pas toujours été sans reproche de ce côté-là,—Dolet se conduisit d’une tout autre manière à l’égard d’Erasme, son ancien antagoniste, lorsque ce dernier mourut, en 1536. Voici la traduction des vers qu’il adressa, dans cette circonstance, à Scaliger lui même, avec lequel sans doute il n’avait pas encore l’honneur d’être brouillé. On y remarquera, je l’espère, une certaine différence avec la prose de l’Hypercritique:

«Jadis les généraux de Rome et de Carthage se livrèrent une guerre acharnée. Tant que l’ennemi lutta plein de force et de vie, tant qu’il grinça des dents avec menace, l’assaillir de près avec le glaive, le cribler de traits, n’est-ce pas que c’était beau, n’est-ce pas que c’était grand? Eh bien! tant qu’il conserva sa force et son ardeur pour le combat, j’ai fait sentir mes traits à l’ennemi de Cicéron, au jaloux détracteur du nom français. Il est mort... je l’épargne, et mon style empoisonné ne blessera pas un cadavre. Muses, payons à ce vieillard un juste tribut d’éloges. La tombe avide l’a dévorée, cette gloire de la patrie germaine, cette gloire des savants qu’a produits l’Italie ou la France (avec toi cependant, Budé, et toi aussi, Longueil); oui, cette gloire de la patrie germaine, cette gloire des savants, la tombe avide l’a dévorée[74]

Écoutons à présent l’illustre Bayle:

«L’emportement de ce critique contre Dolet, observe-t-il en parlant de Scaliger, a quelque chose de si outré, et, si j’ose le dire, de si brutal, qu’on ne sçauroit s’empêcher de croire qu’un ressentiment personnel dirigeoit la plume de ce grand homme

Bayle n’était pas le seul de cette opinion. Baillet, dans ses Jugements sur quelques poëtes, tome III, no 1279, tance le Jules-César avec la plus juste sévérité; enfin, Naudé, le célèbre bibliothécaire du cardinal Mazarin, soupçonnait pareillement dans ce misérable Scaliger une rancune particulière[75]. Mais il n’en connaissait pas l’origine.

«Je crois, dit encore Bayle, l’avoir déterrée. Dolet s’ingéra de courir sur les brisées de Scaliger; il écrivit contre Erasme en faveur de la secte cicéronienne, après que Scaliger eut soutenu cette cause. Il n’y a guère d’auteur à qui un tel procédé soit agréable. On le regarde comme un dessein affecté, ou de surpasser le premier tenant, ou de lui ôter la gloire d’être le seul qui rompe une lance. On croit même que celui qui se vient mêler du combat, prétend que la cause a été mal soutenue, et qu’elle a besoin de secours. Si tel est pour l’ordinaire le naturel des auteurs, jugez quelle fut l’indignation de Scaliger, quand il vit Dolet sur les rangs, et qu’il prétendit le surprendre dans plusieurs mauvais artifices. Il prétendit, entre autres choses, que les plus beaux ornements de sa harangue avoient été pillez par Dolet et placez dans un faux jour; et pour ce qui est des louanges que Dolet lui avoit données, il ne lui en sçavoit point de gré: elles vinrent après coup, et de trop mauvaise grâce, pour réparer la première offense.»

C’est dans une lettre de Scaliger à Ferron, que Bayle a puisé tous ces détails. Je vais la citer et la traduire, afin que rien ne manque à l’exposé du débat:

«Arbitror te Doleti vidisse Dialogum adversus Erasmum; quem non puduit, exstantibus scriptis meis, flexu alio orationis omnia mea suffurari, atque ineptissimis inurere calamistris. Itaque eædem, quæ in Orationibus, intemperiæ, stylus paulo minus asper, sed emendicatus, ut verbis potius alienis conquisitis atque corrogatis, quam oblato argumento ejus loquacitas excrescere videatur. At Cæsarem laudat, inquies: accipio. Nam te aiunt ad eum retulisse, consuleret dignitati suæ, qui temere atque stolide nimis super italico nomine ineptisset; a me integrum dialogum apparatum, quo illius ostenderem et malevolum animum cum inani gloria conjunctum, et præceps ingenium cum stupore, et impurum dicendi genus cum loquacitate, et amentem dictionem cum impudentia. Ita igitur adblanditum, ut animum meum deflecteret a proposito; ita laudasse, ut sequi potius aliorum judicium invitus, quam suum ipse libens apponere videretur.»

«Vous avez vu, je pense, le Dialogue de Dolet contre Erasme. Il n’a pas eu honte, connaissant mes écrits sur cette matière, de me les dérober tous, moyennant quelques altérations dans le tour des phrases, et de les travestir sous les plus ineptes enjolivements. Ce sont les mêmes entorses au bon sens que dans ses Discours. Le style est un peu moins rocailleux, c’est possible; mais l’auteur l’a mendié à droite et à gauche, et c’est ainsi, plutôt qu’en s’appuyant sur le fond même du sujet, qu’il est parvenu à soutenir son interminable bavardage. Mais, me direz-vous, il fait votre éloge, à vous, Scaliger. Soit! J’en découvre la raison. Vous lui avez, m’a-t-on dit, conseillé de prendre une tenue plus digne; vous avez blâmé ses sottes et téméraires divagations sur le nom italien; vous lui avez annoncé que je préparais contre lui un dialogue tout entier, dans lequel je faisais toucher au doigt sa malveillance et sa gloriole, son étourderie et sa stupidité, sa diction incorrecte et prolixe, folle et impudente. Si donc il me cajole, c’est afin de détourner le coup dont je le menace; s’il me loue, c’est à contre-cœur et en suivant la trace du jugement d’autrui, bien plus que sa propre et libre inspiration.»

Ne fais pas à ton prochain ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît à toi-même, a dit la morale avec son éternel axiome. Plusieurs écrivains ont traité Scaliger à peu près de la même façon qu’il a traité Dolet. Ce n’était que justice, après tout. Œil pour œil, dent pour dent.

«Il n’est guère de plus méchant livre, observe Ménage à propos des poésies latines du Jules-César en question; il s’y trouve à peine quatre ou cinq épigrammes qui puissent passer à la montre.»

Huet, le savant évêque d’Avranches, n’est pas moins explicite et vigoureux dans sa censure de Scaliger.

«Avec tout le mérite qu’il avoit, écrit-il carrément, et tout celui qu’il croyoit avoir, il a bien montré dans son Hypercritique qu’il n’avoit nulle délicatesse de goût, par les jugements faux qu’il a faits... Il l’a encore mieux montré par les poésies brutes et informes dont il a déshonoré le Parnasse... C’étoit un homme, à la vérité, d’un esprit vaste et élevé, mais d’un très-mauvais goût dans la poésie. Quand on n’auroit pas lu son Hypercritique, si plein de fausses vues, bien plus occupé à juger du détail des vers, et à corriger des minuties souvent de mal en pis, qu’à porter un jugement sain sur le gros des ouvrages; pourroit-on se soumettre aux décisions d’un homme qui a répandu dans le public tant de mauvais vers!»

A quoi Maittaire ajoute:

«Huetii quidem judicium tantum abest ut improbem, ut potius justissimum esse arbitrer; neque unquam animum inducam credere eum fore styli æquum judicem, qui stylo uti nescierit. At vero nil est frequentius quam in criticos incidere nullis moribus præditos, vultu elato, inverecunda fronte magistellos, qui scriptores optimos ferulæ suæ audaci subjiciunt, ipsi interim scriptionis imperitia et styli scabritie famosissimi.»

«Loin d’improuver la critique de Huet, je la trouve parfaitement juste; et jamais je n’ai pu me mettre dans la tête qu’il fût, en matière de style, un juge compétent, celui-là même qui ne sait pas écrire. Cependant, on rencontre tous les jours des Zoïles sans mœurs, des cuistres pleins de morgue et d’effronterie, qui soumettent les meilleurs écrivains à leur audacieuse férule, oubliant qu’une forme gauche et raboteuse les place eux-mêmes sur la sellette du ridicule.»

La querelle cicéronienne parut un instant s’assoupir, après que Scaliger se fut abandonné aux derniers transports de sa colère contre Erasme, dans sa seconde harangue, publiée en 1537. Tout à coup, au moment où chacun la croyait bien morte et bien enterrée, elle ressuscita, plus haineuse, plus violente, plus grossière que jamais, entre un certain Franciscus Floridus Sabinus et notre Dolet, de 1539 à 1541. Cette polémique se compose: des Subcisivorum libri tres, de Floridus; du Liber adversus Floridum Sabinum, de Dolet; et d’une dernière réplique de Floridus: Adversus Doleti calumnias, que j’ai eu déjà l’occasion de mentionner, dans une de mes notes précédentes.

Sabinus, dans sa première attaque de 1539, avait accumulé les injures personnelles contre son partner cicéronien. Celui-ci répliqua, l’année suivante, et divisa son plaidoyer en deux livres. Le premier n’est guère que la répétition du Dialogue contre Erasme; en agissant ainsi, Dolet a voulu mettre ses lecteurs à même de décider si Sabinus avait eu raison de le reprendre. Dans le second livre, qu’il a subdivisé en deux parties, il discute tour à tour le style de son adversaire, le sien propre, celui d’Erasme, de Longueil et des latinistes allemands; il cite Budé, Bembo et Sadolet, et repousse avec un emportement assez excusable toutes les calomnies, toutes les horreurs sans nom dont Sabinus s’était plu à le charger. Cela fait, il consacre la dernière partie de ce même livre à se justifier d’une odieuse imputation, celle de plagiat; puis il termine le volume par des épigrammes contre son antagoniste.

En résumé, suivant l’observation de Née de la Rochelle, Dolet se défendit assez bien d’avoir été un flatteur, un gourmand, un impie, et d’avoir jamais songé à interdire la lecture de Virgile et de Térence. Usant même de représailles, à propos du surnom de plagiaire qu’on avait prétendu lui décerner, il accusa son rival de s’être approprié tout un ouvrage d’Albert Pius, prince de Carpi, De C. Julii Cæsaris præstantia, imprimé avec d’autres écrits de Sabinus, à Bâle, chez Robert Winter, en 1540, in-4o.

Voici maintenant, comme dernier détail, un ensemble complet des différentes phases que cette longue querelle des cicéroniens eut à traverser, pendant une période de près de trente ans. C’est le cas, ou jamais, de s’écrier avec Dolet lui-même:

Heu! heu! nimis ridendum hominum genus!

En 1528, Erasme publia son Ciceronianus. Scaliger y répondit d’abord par un discours imprimé à Paris, chez Pierre Vidoué, en septembre 1531, in-8o; puis Dolet publia chez Gryphius, en 1535, in-4o, son Dialogue sur l’imitation cicéronienne. Vient ensuite la seconde harangue de Scaliger contre Erasme, Paris, Vidoué, 1537. Après cela, Floridus Sabinus attaqua Dolet en 1539; celui-ci riposta en 1540, et Sabinus le combattit une dernière fois en 1541. Enfin, Pierre Ramus traita le même sujet dans son Ciceronianus, Paris, André Wechel, 1557, in-8o.

Arrêtons-nous: il faut en finir avec cette interminable bataille de mots, où trop souvent Cicéron n’était qu’un prétexte à des ressentiments d’érudits qui se gourmaient entre eux dans un latin pittoresque, digne cousin du langage des halles ou de l’idiome accentué du mardi gras. Entraîner mes lecteurs dans de nouveaux détails, ce serait abuser de leur patience. De part et d’autre, hélas! il faut bien que je le confesse, à la honte de mon seizième siècle, on combattit avec les mêmes raisons... c’est-à-dire avec les mêmes injures.

Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des savants!

[64] Ciceronianus, sive de optimo dicendi genere. Bâle, J. Froben, 1528.

[65] Carm., IV, 1.

[66] Imprimée à Paris, chez Pierre Vidoué, en 1531, in-8o. Elle est très-difficile à trouver. Erasme ne daigna pas répondre à la grossière attaque de Scaliger: «Il attend ma réponse, disait-il, et prépare déjà une autre invective; mais je n’ai pas encore lu son livre, et je n’ai fait que le parcourir. (Lettre 372, édit. de Leyde, 1703)» Scaliger écrivit, en effet, une seconde harangue en 1537; mais Erasme la lut encore moins que la première, car il était mort l’année d’auparavant.

[67] A la suite d’une édition de l’historien Paul-Emile (De Rebus gestis Francorum, Vascosan, 1550, in-fol.), on trouve:

Arnoldi Ferroni de Rebus gestis Gallorum libri IX, usque ad Henricum II.

Cette continuation d’Arnoul Ferron se trouve encore à la suite des éditions de Paul-Emile de 1548 et 1555, in-8o, imprimée à part; et à la suite d’une autre de 1576, in-fol. Paul-Emile et Ferron ont encore été réimprimés, et probablement pour la dernière fois, à Bâle, en 1601, in-fol., avec une continuation par Jac. Henric. Petrus.

On a une traduction française de Paul-Emile, par Jean Regnart, avec la suite tirée de Ferron, Paris, Morel, 1581 et 1597, 1602, 1609, in-fol.

[68] Voy. Maittaire, vol. déjà cité, p. 29.

[69] Tout le monde sait que Scaliger avait la prétention de descendre des princes della Scala, tandis qu’en réalité il n’était que le fils du peintre Bordoni.

[70] Les harangues contre Toulouse.

[71] A la bonne heure! voilà ce qui s’appelle un jeu de mots plein d’atticisme. Il veut parler d’un poème latin de notre Estienne, intitulé: Francisci Valesii Gallorum regis Fata (Lyon, Dolet, 1539, in-4o), que Dolet lui-même, un an après, translata en langue françoyse, comme nous le verrons plus loin.

[72] Allusion aux Poésies latines de Dolet.

[73] L’examen de ses opinions religieuses trouvera plus tard sa place dans un chapitre spécial.

[74] Carm., II, 20.

[75] «Tu en oublies deux qui valoient mieux que ton Badius, sçavoir: Geoffroy Tory et Estienne Dolet, quoi que Scaliger, par je ne sçais quelle haine, ait dit du dernier.» (Dial. de Mascurat, p. 8.)