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Études Littéraires; dix-huitième siècle

Chapter 41: DIDEROT
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About This Book

L'ouvrage propose une série d'études consacrées aux principaux écrivains du XVIIIe siècle, analysés surtout par leurs idées plutôt que par leurs procédés d'art. L'auteur soutient que le siècle manifeste un affaiblissement relatif du sens moral et de la portée philosophique comparé aux siècles qui le précédèrent et lui succédèrent. Il identifie comme causes majeures l'extinction rapide de l'idée chrétienne, l'émoussement du sentiment de patrie lié à l'absence de vie politique, et l'essor d'un esprit scientifique et des sciences naturelles qui déplacent la métaphysique et la religion. La révocation de l'Édit de Nantes et les troubles sociaux accentuent cette laïcisation. Le portrait dressé décrit une époque juvénile, curieuse et présomptueuse, mais aussi parfois généreuse et bienveillante.

Mahomet, c'est Athalie, et cette fois avec Joad comme personnage principal. Mais Mahomet est un Joad sans profondeur, et comme sans ressort intime. Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque de Zopire. C'est un scélérat; ce n'est pas un fanatique. C'est un ambitieux qui sait faire tuer son rival, ce n'est pas un «séducteur» d'âmes qui crée autour de lui des dévouements aveugles et forcenés.—Il n'y a qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son influence sur Séide. Figurez-vous un Joad dont on ne pourrait pas comprendre l'ascendant sur Abner. C'est le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf une maladresse ou deux, est bien menée, et l'intérêt de curiosité bien ménagé.

Mérope c'est Andromaque; mais le procédé est le même que ci-dessus. Dans Racine, dès le premier acte, Andromaque est placée entre Pyrrhus et Astyanax à sauver. Qu'elle se décide! Et la décision doit ne se produire qu'au dénouement. Racine ne craint pas de laisser Andromaque pendant cinq actes en cet état d'incertitude, parce qu'il sait que cette incertitude est toute la pièce, parce qu'il sait aussi que, des mouvements divers d'une âme pressée entre deux devoirs, il saura faire toute une pièce, et que c'est son art même.—Que Voltaire est plus prudent! Ce n'est qu'après trois actes qu'il mettra Mérope dans cette situation. Le reste sera incidents, méprises invraisemblables, complication étrange, bizarre (et intéressante du reste) de menus faits, de péripéties et de coups de théâtre qui supposent une combinaison bien extraordinaire de circonstances et une bonne volonté un peu forte du parterre.—La convention propre au mélodrame, c'est la naïveté du spectateur.

Zaïre, c'est Othello avec beaucoup de Mithridate; mais tirer de la jalousie seule cinq actes de tragédie, pour Voltaire ce n'est pas du théâtre. Que Zaïre ait perdu son frère, ait perdu son père, et retrouve son père et retrouve son frère et qu'il y ait «reconnaissance» et qu'il y ait «méprise»; voilà du théâtre! Pendant le temps que prennent ces choses, on n'est pas forcé d'avoir du génie.

Alzire c'est Polyeucte, un Polyeucte d'Ambigu. Que Polyeucte ait épousé une fille recherchée autrefois par Sévère, et que Sévère revienne tout-puissant, voilà une «situation piquante», comme dit Voltaire. Mais elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. Supposez que Polyeucte ait un père qui a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que Sévère ait été persécuté par Polyeucte. Supposez que Polyeucte ignore que son père a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que Sévère ignore que Polyeucte est le fils de l'homme qu'il a sauvé. Vous avez le point de départ d'Alzire et vous voyez combien de méprises et de brusques révélations et de beaux coups de théâtre vous pouvez attendre.—Quant à Pauline entre Polyeucte et Sévère, c'est chose moins importante et qui pourra être considérablement abrégée, et qui le sera; n'en faites aucun doute. Par exemple, Alzire demandera à Guzman la grâce de Zamore, c'est-à-dire à l'homme qui l'aime la grâce de l'homme qu'elle aime. Main elle n'osera pas le faire longuement. Trois phrases, une réticence, et c'est fini. Et quand elle se retrouve avec sa confidente, elle dira: «J'assassinais Zamore en demandant sa vie!» Mais voilà précisément la scène qu'il fallait faire! Elle est contenue dans ce vers. Il fallait tout un long combat où Alzire, s'avançant, reculant, revenant par détours, tirant parti de l'amour qu'elle inspire en tremblant de révéler celui qu'elle ressent, compromettant Zamore en le défendant trop, et vite, quand elle s'en aperçoit, se faisant douce à Guzman pour regagner le terrain perdu; laissant voir au spectateur ses sentiments vrais sous les évolutions tantôt habiles, tantôt moins adroites de sa stratégie pieuse, nous donnât tout un tableau riche et varié des agitations de son coeur.— Seulement, cela, c'eût été du Racine. Voltaire ne peut qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. Ce vers de tout à l'heure, c'est une note de critique intelligent au bas d'une page de Racine.

Irène c'est le Cid; mais, comme dans Mérope, Voltaire n'aborde la véritable tragédie qu'au troisième acte. Figurez-vous un Cid qui, au lieu d'un acte de prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants séparés par un crime ne sont séparés par ce crime qu'à la fin du troisième acte. Et ces deux amants, Corneille, naïvement, les fait se parier sans cesse, sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empêche le plus possible de se parler. Le spectateur ne demande qu'à les voir l'un en face de l'autre, et il ne les voit jamais que séparément.

L'impuissance psychologique éclate, en ce théâtre, dans la composition et la contexture de tous les ouvrages. Les plus brillants, comme Tancrède, sont fondés, non sur l'analyse des sentiments de l'âme humaine, mais sur une méprise initiale que tous les personnages font des efforts inouïs pour prolonger. Les héros de Voltaire sont des hommes chargés par lui de ne se point connaître contre toute apparence, et de retarder de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq actes le moment de la reconnaissance. Ils y mettent un zèle admirable.—Ces tragédies sont tellement des mélodrames qu'elles commencent déjà à être des vaudevilles. On sait qu'entre le mélodrame moderne et le vaudeville, il n'y a aucune différence de fond. L'un ont fondé sur une ou plusieurs méprises, l'autre sur un ou plusieurs quiproquos. Et la méprise n'est qu'un quiproquo triste et le quiproquo qu'une méprise gaie, et les personnages du mélodrame doivent se prêter complaisamment à la méprise, et les personnages du vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo. Les tragédies de Voltaire ont déjà très nettement ce caractère. Combien le chemin est étroit en même temps que sinueux, que doit suivre docilement Mérope, sans faire un pas à droite ou à gauche, pour en arriver à lever le poignard sur la tête de son fils avec un reste de vraisemblance; on ne l'imagine pas si l'on n'a point le texte sous les yeux. C'est ce que les auteurs de petits théâtres appellent «filer le quiproquo.» Il y avait déjà quelque chose de cela dans don Sanche d'Aragon. Voltaire est un élève de ce Corneille inférieur à lui-même qui a mis beaucoup de comédie d'intrigue dans un grand nombre de ses tragédies.

L'esprit qui règne dans ces ouvrages d'imitation, et qui en a fait en partie le mérite aux yeux des contemporains et qui, pour nous, est au moins important à considérer en ce qu'il marque fortement la distance entre le XVIIIe siècle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion, de ménagement pour les nerfs et la «sensibilité» des spectateurs. C'est un esprit, et je ne dis que la même chose en d'autres termes, d'optimisme relatif, qui porte Voltaire à ne pas présenter les héros tragiques ni comme trop épouvantables, ni comme trop malheureux. Il adoucit très «philosophiquement», et comme il convient en un siècle de «lumières», l'âpre et rude tragédie antique, acceptée le plus souvent par Corneille, et que Racine, quoi qu'en pense Voltaire, n'a nullement (ce serait peut-être le contraire) amollie et énervée.—La tragédie était un spectacle de terreur et de pitié fait pour intéresser, avant tout; mais aussi, un peu, pour faire réfléchir l'homme sur l'affreuse misère de sa condition, sur tous les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard où il est jeté, soit les redoutables forces aveugles, désordonnées et folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui faire commettre, ou subir. A ce compte on sait si Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare, Corneille souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est qu'une, tragédie.—Voltaire l'entend aussi; mais il aime à adoucir les choses. L'épicurien reparaît ici. Voltaire n'a rien de féroce. Il n'est pas «Crébillon le barbare». Il veut que les grands crimes soient commis, puisqu'il en faut dans les tragédies; mais il aime qu'ils soient commis par mégarde. Il a pleuré bien des fois (on le voit par une dizaine de passages de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre Athalie si méchamment mise à mort par Joad. Il s'étonne que Joad ne laisse pas Eliacin s'en aller avec Athalie et devenir son fils adoptif; ce qui arrangerait tout. Voyez-vous l'homme qui ne se représente pas les grandes passions furieuses et absorbantes, ambition ou fanatisme, et qui, partant, ne se fait pas une idée vraie de la tragédie.

Aussi, quand il en fait une, il tempère et il biaise. Sémiramis sera tuée par son fils, mais par méprise, et à cause de l'obscurité qui règne dans ce maudit caveau. C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se consoler. —Clytemnestre sera tuée par Oreste, mais dans la confusion d'une mêlée; c'est Egisthe qu'Oreste cherchait de son poignard. Il pourra s'excuser auprès des Furies. Notez qu'il n'a tué Egisthe lui-même que parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il était dans son droit; il faut qu'il soit dans son droit. Voilà la tragédie philosophique.

Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue à expliquer la dernière manière de Voltaire tragique, ou plutôt une manière que, sans abandonner l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carrière. —Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, Voltaire n'imite plus. Il invente. Il imagine des romans philosophiques vertueux, auxquels il donne le nom de tragédie. Ce sont l'Orphelin de la Chine, les Scythes, et les Guèbres, et les Lois de Mînos. Ce sont des histoires attendrissantes, destinées à faire aimer la justice, l'humanité et la tolérance, racontées très lentement, sous forme de dialogue, en vers. Au fond, ce sont des Bélisaîres. Le mélodrame s'est dégagé peu à peu de la tragédie et maintenant se présente à l'état pur. Il s'insinuait précédemment, dans une carapace de tragédie classique; en gardait les formes extérieures; sous cette enveloppe multipliait les complications et les rouages, et faisait du tout une tragédie à quiproquos. Maintenant il se montre à nu, simple histoire édifiante et un peu fade, propre à inspirer à ceux qui la liront un peu de vertu bourgeoise, et n'est plus qu'un roman-feuilleton. L'alexandrin seul reste encore comme marque traditionnelle d'une vieille maison.

Cette transformation de la manière dramatique de Voltaire est due à deux causes. D'abord elle est, comme je viens de dire, une évolution naturelle: le mélodrame a pris conscience de lui-même, a grandi, et a brisé sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps. Autour du lui le mélodrame, tout franc, et sans mélange de vieille tragédie, s'est produit et développé, avec La Chaussée, plus tard avec Diderot et avec Sedaine. Voltaire a d'abord raillé ce genre de tout son coeur; puis, après deux ou trois variations successives, n'aimant pas à être en minorité, il s'est habitué à ce genre et a fait des comédies sur ce modèle; et enfin il en arrive à y plier sa tragédie elle-même. Remarquez que dans sa correspondance, à deux ou trois reprises, il finit par donner à ses Scythes leur véritable nom; guéri de ses vieilles répugnances, il les appelle «un drame»; et il a raison. Au fond sa tragédie n'avait jamais été autre chose; seulement il a mis cinquante ans à s'en apercevoir.

Ces pièces, comme tous les ouvrages d'imitation, sont écrites dans une langue qui n'est ni mauvaise ni bonne, qui est indifférente. C'est une langue de convention. Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy; elle est de ceux qui font des tragédies en 1750. —Il est étonnant, même, à quel point elle ne rappelle aucunement la langue de Voltaire. Elle n'est pas vive, elle n'est pas alerte, elle n'est pas serrée, elle n'est pas variée de ton. Elle est extrêmement uniforme. Une noblesse banale continue, et une élégance facile, implacable, voilà ce qu'elle nous présente. L'ennui qu'inspirent les tragédies de Voltaire vient surtout de là. On souhaite passionnément, en les lisant, de rencontrer une de ces négligences involontaires de Corneille, ou un de ces prosaïsmes voulus de Racine, que Voltaire lui reproche. On souhaite un écart au moins, ou une faute de goût. On ne trouve, pour se divertir un peu, que quelques rimes faibles, nombre de chevilles, et quelquefois la fausse noblesse ordinaire tournant décidément à l'emphase, ce qui amuse un instant.—Disons aussi qu'on peut rencontrer deux ou trois tirades véritablement éloquentes. Celle de Luzignan dans Zaïre est célèbre. Elle est justement célèbre. Voltaire est incapable de poésie; il n'est pas incapable d'éloquence. Il y en a quelquefois dans la Henriade; il y en a quelquefois dans les Discours sur l'homme, qui sont décidément ce que Voltaire a fait de mieux en vers. Voltaire est capable de s'éprendre d'une idée générale jusqu'à l'exprimer avec vigueur, avec ardeur, ce qui donne le mouvement à son style, et avec éclat. Les tragédies de Voltaire sont des mélodrames entrecoupés de «Discours sur l'homme»; on en peut détacher d'assez belles dissertations, comme celle d'Alzire sur la tolérance. C'est butin tout prêt pour les «morceaux choisis»; et c'est bien le péché de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres d'art, travaillé pour les morceaux choisis, et peut-être avec intention.

On a félicité Voltaire d'avoir «agrandi la géographie théâtrale», c'est-à-dire d'avoir pris ses sujets en dehors de l'antiquité, et, indistinctement, dans tous les temps et tous les lieux, moyen âge, temps modernes, Europe, Asie, Afrique, Amérique, Extrême Orient, etc.—Puis on le lui a reproché, en faisant remarquer combien ses Assyriens, Scythes, Guèbres, Chinois et chevaliers du moyen âge ressemblent à des Français du XVIIIe siècle, et que, par conséquent, ce grand progrès est bien illusoire. C'est la «couleur locale» qu'il fallait donner au théâtre si l'on faisait tant que d'y introduire tantôt des turcs et tantôt des mandarins.—Le reproche fait à Voltaire d'avoir manqué de couleur locale me touche infiniment peu. Il n'y aura jamais au théâtre de couleur locale. On appelle couleur locale ce qui distingue tellement une nation de celle dont je suis, que je ne le comprends pas, que je n'arrive à le comprendre qu'après mille patients efforts. Par définition cela est impossible à mettre au théâtre,—ou, si on l'y met, sera perdu, ne pouvant pas être compris vite, —ou, si on l'explique longuement, fera du drame la plus ennuyeuse des conférences. En d'autres termes, à quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point. S'il est vrai qu'un Japonais insulté s'ouvre le ventre pour venger son injure, à voir cela en scène je ne serai point touché, n'y comprenant rien; ou si on me renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je m'ennuierai.—Si Joad m'intéresse, au contraire, c'est que (sauf quelques détails très rapidement jetés, et qui, dans cette mesure, piquent ma curiosité, et me dépaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas un prêtre juif, formellement, exclusivement; c'est un prêtre chef de parti, comme moi, homme du XVIIe siècle, sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voilà la mesure.

Il n'y a donc pas à en vouloir à Voltaire de n'avoir point fait des Assyriens vraiment Assyriens et des Chinois vraiment Chinois.

Mais, à ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du domaine consacré de l'antiquité?—Je dis encore non. La vraie couleur locale n'est pas chose de théâtre; mais dépayser un peu le spectateur, sans prétendre à plus, je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le réveille, le dispose bien, fait qu'il ouvre les yeux, condition nécessaire pour bien écouter, localise son attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine sait bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe au début de Phèdre, du sérail au début de Bajazet, de l'Euripe au début d'Iphigénie, et du Temple au début d'Athalie. Passé le premier acte, sa tragédie pourrait, à bien peu près, se passer à Paris: c'est l'histoire d'une femme amoureuse ou d'un prêtre conspirateur; on n'a pas besoin de savoir l'histoire ou la géographie pour la suivre; mais l'impression première était utile.—Voltaire, avec moins de talent, a fait de même, et il a eu raison. De vraie couleur locale il n'en a point mis; le minimum, je dirai presque la petite illusion nécessaire, ou agréable, de couleur locale, il l'a donnée.

Il l'a rendue plutôt, et c'est là son mérite. Rappelez-vous que, de son temps, on était, sur ce point, en arrière de Bajazet, et de Corneille. On n'osait plus s'écarter de l'antiquité grecque et latine: «C'est au théâtre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du royaume.»—«L'auteur de Manlius prit son sujet de la Venise sauvée, d'Otway. Remarquez le préjugé qui a forcé l'auteur français à déguiser sous des noms romains une aventure connue, que l'Anglais a traitée naturellement sous des noms véritables... Cela seul en France eût fait tomber sa pièce.»—Voltaire n'a point élargi le domaine tragique, il a tout simplement varié les sujets; il n'a point, et pour bonne cause, inventé la couleur locale, mais il a affranchi le théâtre de la routine gréco-romaine. C'était un progrès, en ce sens que c'était une excitation. Ce n'était point ouvrir une source; mais c'était stimuler l'attention du public, l'imagination des auteurs. De là, bien plus que de Shakspeare, est venu plus tard le théâtre romantique. Les drames romantiques de 1830 sont des tragédies de Voltaire enluminées de métaphores. Et si ce n'est pas un très grand service rendu à la littérature française d'avoir, en revenant à Don Sanche, conduit à Hernani, c'en est un de n'en être pas resté a Manlius.

Les comédies de Voltaire ressemblent à ses tragédies de la dernière manière, et peuvent être un des chemins qui l'y ont amené. Ce sont de petits contes moraux, ou de petites nouvelles sentimentales. Un roman conté lentement et solennellement, en dialogue, en alexandrins, c'est, le plus souvent, une tragédie de Voltaire; un conte déduit lentement, en dialogue, en vers de dix syllabes, une comédie du Voltaire n'est jamais autre chose. Pour faire lire et un peu goûter les tragédies de Voltaire, je dis quelquefois: «Sachez les lire en prose. Abstraction faite du vers, elles intéressent.» Je dirai des comédies: «Lisez-les comme des contes. prises ainsi, elles sont intéressantes.» Il n'y a nulle psychologie, nulle peinture des caractères, et presque (et cela étonne) nulle observation même des petits travers et ridicules courants. Mais ce sont de jolies petites histoires. La Prude est un conte charmant. La suite et l'enchaînement des scènes, les entrées et les sorties, la forme dialoguée elle-même, ce semble, sont un peu des gènes pour Voltaire, et il court moins lestement que dans un conte proprement dit; mais le conte est fait cependant, et il est agréable. La verve, l'invention facile de petites aventures amusantes est là, comme par-dessous, un peu offusquée et refroidie; mais on la retrouve. On voudrait que cela fût raconté, tout simplement.

L'Enfant prodigue est de même, et aussi Nanine. Ce n'est jamais dramatique, et ce n'est jamais en scène. On ne voit jamais les forces diverses du petit drame former rouage, peser l'une sur l'autre, s'engrener, et se froisser de plein contact. Dans un Tartufe écrit par Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son côté, et Orgon crédule du sien. Ils ne se rencontreraient point. Dans un Avare écrit par Voltaire, Harpagon sérait avare en a parte, et Frosine intrigante en monologue. Ils ne se heurteraient guère.

Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une scène, même à la lire, s'arrange d'elle-même pour le théâtre et s'y ajuste, y est vue s'y posant et s'y mouvant, a la vie scénique, en un mot, chose plus facile à sentir qu'à définir; cela fait défaut à Voltaire bien plus dans ses comédies que dans ses tragédies. Des contes, rien de plus; un conte moitié sentimental, moitié satirique comme l'Ecossaise; un conte sentimental et moral comme Nanine, sorte d'Ami Fritz plus romanesque; un conte vertueux et «attendrissant», dans le goût de La Chaussée, comme l'Enfant prodigue, mais toujours des contes, où le fait, d'une part, l'intention morale, de l'autre, font l'intérêt. Mais en matière de comédie ce sont justement ces deux choses-là qui sont d'un intérêt médiocre.—C'est dans son théâtre comique que l'impuissance psychologique de Voltaire et son impuissance à créer des êtres vivants éclatent le plus, sans doute parce que c'est dans le théâtre comique que les qualités ou de créateur ou d'observateur pénétrant sont le fond de l'art.

Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est donc essayé, toujours avec un demi-succès, pour les mêmes causes pour lesquelles il a touché a toutes les grandes idées sans les approfondir. Il n'était pas capable de détachement; et c'est l'honneur des grands artistes que la même vertu leur soit essentielle et nécessaire qu'aux grands penseurs, et c'est l'honneur des grands penseurs que la même vertu leur soit essentielle et nécessaire qu'aux grands artistes. Aux uns comme aux autres, avec une personnalité puissante et exceptionnelle, il faut la faculté de sortir de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance de s'éprendre des idées et de les aimer pour elles-mêmes sans considération de ce qu'elles peuvent avoir d'utile ou de nuisible à notre parti ou notre fortune;—aux grands artistes il faut la connaissance de l'homme, qui ne s'acquiert qu'en observant les autres avec impartialité, détachement très difficile; ou en s'observant soi-même sans complaisance, détachement plus rare encore;—et il leur faut la sensibilité vraie qui est pitié de frère et non d'épicurien aristocrate;—et il leur faut l'imagination ardente qui est plein oubli de soi-même et ravissement à la poursuite du beau. C'est cette puissance de s'arracher à soi qui a toujours manqué à Voltaire, soit comme penseur, soit comme poète, et c'est pour cela qu'il n'a atteint les sommets d'aucun art, comme il n'a touché le fond de rien.—Et comme nous avons vu qu'il a été conservateur sans les vertus conservatrices, déiste sans comprendre l'idée de Dieu, monarchiste sans entendre le principe monarchique, et ainsi de suite; il a été poète, aussi, sans le fond et la source vive de la poésie. Du reste, privé de ces hautes facultés qui font l'homme supérieur, n'y ayant d'homme supérieur que celui qui d'abord est supérieur à lui-même, on peut encore être un homme curieux, intelligent et spirituel, ce qui suffit aux genres dits secondaires, et c'est ce que Voltaire a été, et c'est dans ces genres qu'il a excellé.

VI

SON ART DANS LES «GENRES SECONDAIRES»

Voltaire est agilité d'esprit, par soif et véritable besoin de connaître. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa noblesse et sa distinction. Sans avoir le plein dévouement au vrai, il en a le goût. Quand ses passions ordinaires ne traversent et ne contrarient pas celle-là, il est très beau d'ardeur et d'impétuosité, et de patience même, à la recherche. Ses livres d'histoire lui font grand honneur. Ce qu'ils ont qui les recommande le plus, c'est d'avoir été refaits chacun dix fois. Les nouveaux renseignements, sans relâche cherchés, sans humeur accueillis, sans impatience enregistrés, trouvent indéfiniment leur place dans ces volumes. Voltaire aime cette enquête sur le monde, qu'il s'est proposée de très bonne heure, comme sûr d'une longue existence et d'une inépuisable puissance du travail. Il la poursuit toujours, à travers ses erreurs, ses colères et ses désespoirs. C'est la partie vraiment glorieuse de sa vie. On aime à croire qu'il s'y reposait et s'y épurait. A coup sûr il s'y plaisait. Si l'Essai sur les moeurs sent trop le pamphlet, et souvent inquiète et parfois irrite, le Siècle de Louis XIV et Charles XII et Pierre le Grand sont des oeuvres de conscience, d'exactitude et de grand talent.

Et sans doute, reprenant mes considérations générales, je pourrais bien dire qu'ici encore la pénétration de Voltaire a ses limites ordinaires; que, si bien informé des choses de l'Europe moderne, le mouvement général de l'histoire de l'Europe moderne lui échappe; que sa politique est bornée comme elle est peu généreuse; que l'écrasement des petits par les colosses ayant pour résultat dans l'avenir la pesée, redoutable et ruineuse pour tous, des colosses les uns sur les autres, il ne l'a pas vu venir, ou s'y est résigné bien complaisamment, ou l'a souhaité; que, comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment du passé parfois lui fait défaut; que l'âme du XVIIe siècle français, si près de lui, à savoir la grandeur morale, le haut idéal et l'ardent patriotisme, est chose dont il ne s'aperçoit guère.—Mais j'aime mieux voir de quel soin minutieux il poursuit le menu détail instructif, le trait de moeurs caractéristique et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec une sympathie vraie ce siècle de ses prédécesseurs qu'il admire au moins pour sa gloire littéraire et artistique. Il n'y a de patriotisme, en tout Voltaire, que dans le Siècle de Louis XIV; mais vraiment, ici, il y en a.—Et, peut-être on me dira que Voltaire est bien adroit, et que le Siècle de Louis XIV écrit à Berlin était une jolie parade à l'adresse de ceux qui l'appelaient «le Prussien», une rentrée éventuelle bien ménagée, et un bon passeport de retour; mais j'aime mieux me figurer l'homme qui a été Français au moins en ceci que personne ne fut jamais plus Parisien, sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui venir au coeur au moment où le sol natal lui manque; et, par le soin qu'il prend de dresser un monument à l'honneur de sa patrie, se consolant, ou se châtiant, de l'avoir quittée.

On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, parce que la qualité maîtresse de l'historien, comme l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et que—sauf cette intelligence générale, étendue, pénétrante, qui saisit les lois d'existence et de développement de l'humanité, qui est celle d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit philosophique—Voltaire a toutes les lumières, toutes les agilités, toutes les adresses, et toutes les prudences et tous les scrupules de l'intelligence.— On les lira toujours, parce que le mérite essentiel de l'histoire est la clarté, et que Voltaire est souverainement clair et limpide.—On saura toujours que le tableau de l'Europe depuis le XVe siècle dans l'Essai sur les moeurs est un chef-d'oeuvre, et que les récits du Siècle de Louis XIV et de Charles XII sont incomparables de vivacité, de verve et de lumière.

On reprochera toujours à ces livres d'être insuffisamment composés. Sauf Charles XII, parce que Charles XII est un pur récit, ces ouvrages ne sont jamais construits, aménagés et ramassés autour d'une idée centrale qui les commande et les soutienne. Ils commencent, finissent, et recommencent. On l'a dit du Siècle; on ne l'a pas dit assez de l'Essai, si admirable par endroits. L'Essai est souvent indéfinissable. Est-ce de la philosophie de l'histoire? Est-ce de l'histoire anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire intermittente, et de l'histoire sautillante et saccadée. C'est une étude sur «l'esprit et les moeurs» qui s'oublie elle-même à chaque instant, et laisse la place à l'histoire proprement dite, incomplète du reste, ou au désordre tumultueux des petits faits amusants et des anecdotes satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos. Le livre fermé, cherchez à en retrouver ou rétablir la ligne générale et le dessin.

C'est le défaut suprême de Voltaire, comme aussi de tout son siècle. Jusqu'à Rousseau et Buffon, ce qu'on voit qui a été perdu dans les choses de lettres, c'est le sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont plus harmonieux. L'Esprit des Lois ne l'est pas. Les ouvrages de Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siècle sont invertébrés. Les livres de ces hommes sont sans rythme, leur art est sans loi secrète, leurs oeuvres ne sont pas des concerts, parce que leurs pensées sont toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste ordonnance dans leurs écrits, parce que, si intelligents qu'ils soient, ils sont toujours un peu déséquilibrés.

La curiosité est une muse, la coquetterie en est une autre. On devrait les grouper toutes deux autour du médaillon de Voltaire. Voltaire est un éternel désir de plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir; et au souci de plaire il a donné tout ce qu'il ne donnait pas à la curiosité, et la coquetterie a fait la moitié de son talent, a fait même son talent le plus original, le plus pur et le plus sincère. Ici les choses sont à l'inverse de ce que nous avons vu jusqu'ici: son égoïsme, la tyrannie que le moi exerce sur lui ne limite plus son talent; elle le sert. Car si le détachement est une condition du grand art, la forte attache à soi-même est une condition du petit; ou plutôt les hommes ont eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art celui qui suppose et qui exige le détachement, et art inférieur, ou genres secondaires, ceux qui permettent à l'auteur de ne pas cesser de songer à soi. C'est dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout son succès. Il a été excellent et charmant en tout ouvrage où il faisait les honneurs de sa propre personne, divinement accommodée. Le conte en prose, la nouvelle en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou en prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine au sens précis du mot, sa maison parée et brillante, où il vous reçoit avec mille grâces.—Qu'est-ce qu'un conte pour Voltaire? Une causerie où le principal personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le maître de maison accoudé à sa cheminée, et où ce qui intéresse ce n'est ni le héros ni l'aventure, mais les réflexions, les digressions, les intentions et les malices. On sait que Voltaire n'aime pas les romans anglais, ni en général les romans. Cela est bien naturel. Un vrai romancier est un être assez singulier qui rencontre un homme dans la rue, s'intéresse à sa façon de marcher et le suit toute sa vie, pour raconter aux autres ce qu'était cet homme et quelle était sa manière de penser et de sentir. Voltaire n'a point un tel goût d'observateur. Ce qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant d'un cadre agréable à une pensée satirique ou malicieuse de M. de Voltaire.

Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages de ses petites histoires n'existent pas plus, existent moins encore, que ceux de ses tragédies ou comédies. Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de vrais romans, ni créé de caractères, non pas même mitoyens, comme celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idée de Voltaire se promenant à travers des aventures divertissantes destinées à lui servir et d'illustrations et de preuves. C'est un article du Dictionnaire philosophique conté, au lieu d'être déduit, par Voltaire.—Et c'est pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-même, mais moins âpre et moins irascible, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses épigrammes, au lieu d'asséner ses violences, avec un joli geste, adroitement, nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on n'a vécu ni avec Zadig, ni avec Candide, mais avec Voltaire, dans une demi-intimité très piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de gracieux et d'inquiétant.

Ses billets et ses lettres sont de même. Voyez comme c'est bien la coquetterie qui est la région moyenne où Voltaire se trouve le plus à l'aise. Dans l'attaque il est grossier, et ses épigrammes sont bien loin de valoir ses madrigaux. Rien ne dégoûte plus que ses factums de poissarde contre les Desfontaines, les Fréron, les Nonotte, les Pompignan même et les Maupertuis. On a beaucoup trop dit que la haine l'a bien servi; et je plains un peu ceux qui prennent dans celle partie des papiers de Voltaire l'idée qu'ils se font de l'esprit. —Et d'autre part l'amour, l'amitié l'inspirent assez mal. Il y est froid, bref, ou hyperbolique. Il n'a pas le ton.—Et encore la louange décidée, déchaînée et à corps perdu lui sied très peu. Frédéric et Catherine ne peuvent s'empêcher de lui dire: «Laissez-nous donc tranquilles avec vos éternels Salomon et Sémiramis.» —Mais ses simples «amabilités» sont ravissantes. Quand il a à faire sa cour à une grande dame, à un grand seigneur, ou à Dalembert; quand il a à obtenir quelque chose, ou à rappeler quelqu'un au souvenir de lui, ou à se faire pardonner, ou à se faire aimer un peu et un peu craindre, ou à ménager et circonvenir une jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies de séduction, de finesse, de délicatesse même, de bonne humeur, de malice qui se montre juste assez pour qu'on voie qu'elle se cache. C'est là qu'il a mis tout son esprit, qui fut le plus prompt, le plus éclatant, le plus souple aussi et le plus sûr de lui qui fût jamais. C'est un délice que la première lettre à Rousseau (avant toute brouille) sur le discours des Lettres et des arts. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grâce, loué avec plus de malignité badine, et salué avec plus de correction à la fois digne, sympathique et impertinente. On sent là, qui se dissimule, rentre au moment qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un éclair, une épée souple, étincelante et effilée, à poignée de nacre.— Sa lettre à l'abbé Trublet entrant à l'Académie est une petite merveille de gentillesse narquoise, d'espièglerie élégante et fine, qui n'oublie rien, pardonne tout et force, quoi qu'on en ait, à pardonner et oublier. On croit voir des mains de fée légères, adroites et fortes, roulant un enfant dans un réseau de soies chatoyantes et solides, en le caressant.

Ce sont là ses prestiges et ses merveilles. Il a enchanté bien des hommes qui ne l'estimaient guère. Il a été miraculeux dans l'usage des dons secondaires de l'esprit. Une suprême adresse lui a manqué, qui eût été de se restreindre à ces genres qui ne demandent que le talent adroit et spirituel. Les Discours sur l'homme; un Dictionnaire philosophique moins prétentieux, et ne touchant point aux grandes questions; les Contes et nouvelles; de petits vers inimitables; cinq ou six bons livres d'histoire sans prétendue philosophie de l'histoire; un peu de science intelligemment vulgarisée; des conseils de bon sens à des contemporains sur l'équité, l'humanité et la tolérance: il aurait pu se borner à cela, et il eût été ce qu'il est, le plus grand des Fontenelle, sans prêter à la critique, parfois au ridicule, parfois à un peu de mépris.—Il s'est un peu trompé sur lui-même. Il faut bien, sans doute, que l'intelligence elle-même nous soit un instrument d'erreur parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant sur elle: parce qu'elle comprend tout, elle se croit créatrice en toutes choses. Il n'y a guère de critique qui n'ait un moment, si court qu'on voudra, où il se croit capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si net les qualités et les défauts. Il n'y a guère d'explicateur de la pensée des autres, qui ne s'estime lui-même, l'espace d'un instant, un très grand penseur. C'est l'erreur, précisément, de Voltaire, je dis la plus noble, la plus généreuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle ou ses passions n'ont point eu de part.

VII

Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant et après sa mort, qu'on ait jamais vue. De son temps il a été pris pour le plus grand poète de toute l'Europe, ce qui, chose étonnante, très heureuse pour lui, était vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi par la plupart. Il a été assez habile pour être même populaire, un peu grâce à ses méfaits, un peu grâce à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce qui laisse dans l'indécision, puisqu'il l'a assez méritée pour qu'on sache gré au dieux de la lui avoir donnée, et assez surprise pour qu'on les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a conçu pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour les hommes une félicité toute matérielle, longue vie, bonne santé, aisance, lectures amusantes, bon théâtre et gouvernements tyranniques et fastueux. Il a joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos pour lui, comme il était venu.—Il a eu plus qu'il ne souhaitait à ses semblables: il a été heureux après sa mort. Une révolution faite en opposition absolue avec celles de ses idées qui lui étaient les plus chères n'a pas nui à sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution, démocratique, antilittéraire, antiartistique et antifinancière, qu'ils ont plus subie que faite, ce que les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux, et il est sorti triomphant d'une révolution qu'il eût détestée.—Une révolution littéraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui, l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée et un peu ignorante, ont attaqué la littérature classique française, et Voltaire, qui en était l'héritier un peu indigne, s'en est trouvé le représentant le plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce qu'il en était le plus récent; et les excès du Romantisme se sont, pendant longtemps, tournés au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire a traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement de Juillet, et même du second Empire, comme au milieu d'une conspiration en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié raison quand il disait spirituellement, songeant à tout son «fatras»:

..... on ne va pas sur Pégase monté

Avec si gros bagage à la postérité.

Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un pays où l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont écriés, quelques volumes lus: «Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours encore cinquante! Que d'idées remuées! Que de savoir! Que de recherches! Que de questions soulevées, et résolues!» —Il en faut rabattre. Quand on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu d'idées et peu de questions dans cette encyclopédie. Il y en a plus dans Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est le plus répété. Il n'est guère de livre de philosophie, de critique religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique littéraire même, qu'il n'ait fait dix fois, sous différents titres,—et on les retrouve ensuite dans sa Correspondance. Il a même certaines plaisanteries qui lui sont chères, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans ses oeuvres en faisant un bon index. C'était simplement un homme très instruit, se tenant au courant, bien renseigné, qui réfléchissait très vite, qui a vécu longtemps, et qui écrivait deux pages par jour, ce qui est très considérable, non pas stupéfiant. Mais toute cette bibliothèque en impose.

Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gré d'avoir été un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres devienne riche, grand propriétaire, grand châtelain et un peu prince. Qu'un sans plus, où à bien peu près, soit devenu tout cela, cela ne laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de «royauté intellectuelle de Voltaire» il n'est pas impossible que le souvenir de ses trois ou quatre châteaux et de ses quatre ou cinq millions soit entré pour quelque chose.

Voilà de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et représentent brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ne me donnent l'idée, même agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je le vois et le connais. Ce qu'ils représentent, c'est chacun un côté de l'esprit français, une des qualités intellectuelles de cette race, comme choisie, et portée par eux à son point d'excellence, ce qui fait précisément que, tant à cause du choix exclusif qu'à cause de la supériorité, ils ne nous ressemblent guère. Voltaire, lui, nous ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est un Français. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un Français. Un homme impatient des jougs légers et s'accommodant des plus lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit poète, qui est conservateur de toute son âme, et qui en littérature et en art, est étroitement attaché à la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'être irrespectueux, c'est un Français.—Voltaire est léger, décisif et batailleur: c'est un Français. Il est sincère, d'esprit du moins, et parmi tous ses défauts n'a ni celui de la pédanterie ni celui du charlatanisme: c'est un Français. Il est à peu près incapable de métaphysique et de poésie: c'est un Français. Il est gracieux et charmant en vers et en prose, et éloquent quelquefois: c'est un Français. Il est radicalement incapable de comprendre l'idée de liberté, et ne sait qu'être opprimé avec malice, ou oppresseur avec délices: c'est un Français. Il est despotiste dans l'âme et attend tout progrès de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un Français. Il n'est pas très brave; et ceci n'est plus Français, mais les Français se sont tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonné ce défaut, en faveur des autres.

Ils lui ont tout pardonné, et s'en détachent, maintenant encore, avec peine. «Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore.» Ce qui avait fini par lui faire tort, c'étaient ses disciples. A force de ne pas lire Voltaire et de l'adorer, certains en étaient tellement devenus à ne retenir de lui que les plus aveugles de ses colères, et les plus étroites de ses rancunes, et les plus grossières de ses facéties, que le prince des hommes d'esprit était devenu le Dieu des imbéciles. Mais ces élèves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps, même après sa mort, ressemblé à une popularité. Il sort, à présent, de la popularité pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nommé que par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est très grand par sa curiosité ardente, insatiable et souvent heureuse, par la langue excellente de clarté, de vivacité et de joli tour qu'il a parlée, par sa grâce inimitable à conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il n'a pas créé un grand mouvement d'idées, qu'il n'a pas non plus une bien grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant guère inspiré que la tragédie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu étroite. Mais ils savent qu'on lira toujours un Voltaire en dix volumes qui est une merveille de bonne humeur française, de fine satire française et d'esprit français; et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux mêmes qui ne l'aiment pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualités, même supérieures, de leur caractère, pour les qualités même secondaires, de son esprit.


DIDEROT


I

L'HOMME

Il arrive quelquefois que la littérature est l'expression de la société. Celle de Diderot est l'expression qui me semble la plus exacte de la petite société du XVIIIe siècle. Ce qu'on a dit de cette «tête allemande» de Diderot m'étonne fort. Que Rousseau l'est bien davantage! Diderot est éminemment Français, et Français du centre, Français de Champagne ou de Bourgogne, Français de la Seine ou de la Marne. Et il est Français de classe moyenne, excellemment. Montesquieu est le parlementaire, Rousseau le plébéien, Voltaire le grand bourgeois, riche, somptueux et orgueilleux. Diderot est le petit bourgeois, le fils d'artisan aisé, qui a fait ses études en province, qui s'est marié pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, vit toute sa vie à un cinquième étage, toujours demi-ouvrier demi-monsieur, entre une grande dame, impératrice parfois, qui le rend fou de joie en le traitant bien, et sa femme, petite ouvrière, qui l'ennuie, et qu'il soigne très, affectueusement, cependant, quand elle est malade. Et il a tous les caractères communs de cette classe intermédiaire. Il est vigoureux, sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, «se crève de mangeaille», comme lui dit une contemporaine, vide goulûment des bouteilles de champagne, a des indigestions terribles, et, trait à noter, raconte ces choses avec complaisance.

Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans interruption pendant trente ans un travail à rendre idiot, a comme une fureur de labeur, ne trouve jamais que sa tâche soit assez lourde, écrit pour lui, pour ses amis, pour ses adversaires, pour les indifférents, pour n'importe qui, bûcheron fier de sa force qui, l'arbre pliant, donne par jactance trois coups de cognée de trop. Et il a une vulgarité ineffaçable, qu'il ne songe jamais même à dissimuler. Il est bavard jusqu'à l'extrême ridicule, indiscret jusqu'à la manie, parlant de lui sans cesse, se mettant en avant, se faisant centre constamment, intervenant dans les affaires des autres, arrangeant et examinant les querelles avec candeur, conseiller implacable et même sottement impérieux. Il ne faut pas que Rousseau vive à la campagne: «Il n'y a que le méchant qui vive seul». Il ne faut pas que Rousseau fasse vivre sa belle-mère dans une maison humide: «Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts ans!» Il ne faut pas que Rousseau prive les mendiants de Paris des vingt sous par jour qu'il leur donnait. Il faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay à Genève, sinon il est un ingrat, et peut-être pis. Qu'il l'accompagne à pied s'il ne peut supporter la chaise! Il faut que Falconnet soit de l'avis de Diderot sur Pline, l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Rivière; sinon les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitié bien encombrante et bien contraignante. C'est celle de nos hommes du peuple. Leurs bons sentiments manquent de délicatesse. Indélicat, Diderot l'est à souhait. Le tact lui fait absolument défaut. Certaine espièglerie de jeunesse avec un moine à qui il extorque de l'argent sous promesse d'entrer dans son ordre pourrait être qualifiée sévèrement. Il se plaît à la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, à des farces et drôleries de charretiers ivres; c'est dans cette mauvaise société qu'il s'épanouit de tout son coeur; il lâche devant des enfants des énormités de propos «qui font piétiner la mère de famille», et il les répète dans sa correspondance; il donne à sa fille des leçons de morale, à bonne fin, mais d'une crudité extraordinaire, et, un peu inquiet, demande ensuite à tous ses amis s'il n'a pas été un peu loin.

Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, généreux, probe et large en affaires, homme de famille malgré ses maîtresses, aimant son père, sa mère, sa soeur, sa fille, sa femme même, je ne puis pas dire de tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection, parlant, en particulier, de son père, en des termes qui font qu'on adore, un bon moment, son père et lui.—Moralité faible, délicatesse nulle, penchants grossiers, vulgarité, bon premier mouvement du coeur, bons instincts, plutôt que vraies qualités domestiques, acharnement dans le travail, honnêteté, rectitude et sincérité, mais lourdeur de main dans les relations sociales, voilà bien notre petit bourgeois français, quand, du reste, il est d'un tempérament robuste et énergique; le voilà avec ses qualités et ses défauts; et voilà Denis Diderot.

Nos indulgences pour lui viennent de là. Il est un de nous, très nettement. Nous le reconnaissons. Nous avons tous un cousin qui lui ressemble. Nous ne songeons guère à le respecter; mais cela nous aide à l'aimer, à le goûter familièrement. Il nous semble toujours que, comme il faisait à Catherine II, il nous frappe amicalement sur le genou. C'est un bon compère.

Et comme il a bien, je ne dis pas arrangé, et pour cause, mais fait sa vie, en partie double, avec ses défauts et ses qualités! D'une part il fait l'Encyclopédie. C'est son bureau. C'est là qu'il est «bon employé». Ponctuel, attentif, dévoué absolument au devoir professionnel, travailleur admirable, écrivain lucide, sachant, du reste, faire travailler les autres, et excellent «chef de division»; il est l'honneur et le modèle de la corporation. Décent, aussi, et très correct en ce lieu-là. Point d'imagination, et point de libertés, du moins point d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. L'histoire de la philosophie qu'il y a écrite, article par article, est fort convenable, nullement alarmante, très orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effaré et s'essouffle à nous prévenir que ce n'est point sa vraie pensée que Diderot écrit là. Il s'y montre même plein de respect pour la religion du gouvernement. Un bon employé sait entendre avec dignité la messe officielle.

D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y détend. Ce sont ses débauches d'esprit. Ce sont ses ivresses. Ils semblent tous écrits en sortant d'une très bonne table. Ce sont propos de bourgeois français qui ont bien dîné. C'est pour cela qu'il y a tant de métaphysique. Ils sont une dizaine, tous de classe moyenne et de «forte race». L'un est philosophe, l'autre naturaliste, l'autre amateur de tableaux, l'autre amateur de théâtre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille, l'autre aspire aux fraîcheurs des brises dans les bois, l'autre est ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, aucun, en ce moment, n'a de méthode ni de clarté; tous ont une verve magnifique et une abondance puissante; et on a rédigé leurs conversations, et ce sont les oeuvres de Diderot.

II

SA PHILOSOPHIE

Les idées générales de Diderot, infiniment incertaines et contradictoires, car Diderot n'est pas assez réfléchi pour être systématique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considérable et digne d'attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez souvent, les intuitions d'un homme supérieur. Vous savez, du reste, qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il est très savant, plus que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus peut-être, plus diversement au moins, que Buffon. Il sait toute l'histoire de la philosophie, d'après Brucker, sans doute, mais par lui-même aussi, il me semble; et il la sait bien. On peut le considérer comme l'initiateur de cette science chez les Français, qui avant lui, j'excepte Bayle, ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopédie sur Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza, le Manichéisme, sont tout à fait remarquables, et à lire encore de près. Il est tout plein de Bayle, cette bible du XVIIIe siècle, et connaît les sources de Bayle. Cela est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique, la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, l'histoire naturelle, très bien. Il a compris que les idées générales des hommes se font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthèse de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes, Voltaire suit la même voie, mais est en retard. Il en est aux mathématiques, presque exclusivement, ne s'inquiète pas assez, encore qu'il s'inquiète de tout, des sciences d'observation, et nie, légèrement, les aperçus nouveaux, trop inattendus, où elles commencent à mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus ouverte, ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur des reconnaissances hardies et impétueuses.

Ses premiers ouvrages, Essai sur le mérite et la vertu, Pensées philosophiques, sont d'un écolier qui a, de temps en temps seulement, d'heureuses trouvailles. Mais déjà la Lettre sur les aveugles et la Lettre sur les sourds-muets contiennent une philosophie, qui sera celle où Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. L'essai sur le mérite et la vertu était religieux et «déiste»; les Pensées philosophiques étaient irréligieuses et «théistes», et peuvent être considérées comme une esquisse de «morale indépendante»; les Lettres sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie athéistique et matérialiste. Pour la première fois Diderot y hasarde à nouveau, avec beaucoup de verve et même d'ampleur, cette ancienne hypothèse que la matière, douée d'une force éternelle, a pu se débrouiller d'elle-même, en une série de tentatives et d'essais successifs, les êtres informes périssant, quelques autres, parce qu'ils se trouvaient bien organisés, devenant plus féconds, les «espèces» s'établissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se faisant peu à peu à travers les âges. Epicure, Lucrèce, Gassendi et toute la petite école matérialiste du XVIIe siècle, obscure et timide en son temps, reparaissait, et allait user des ressources nouvelles que des recherches scientifiques plus étendues lui fournissaient.

En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet paraissaient coup sur coup, de 1748 à 176872, et toutes sous l'influence de la grande loi de continuité de Leibniz, voyant entre tous les êtres une chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la doctrine du transformisme; supposaient plus ou moins formellement que les espèces, puisque les limites qui les séparent sont flottantes et comme indistinctes, pourraient bien, elles-mêmes, n'avoir rien de fixe, s'être transformées les unes dans les autres et être douées d'une force de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas encore à présent donné ses derniers résultats. Ces hypothèses, qui du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothèses, mais considérables, fécondes, et de nature à aider autant qu'exciter le savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient réfléchir Diderot, ébranlaient fortement son imagination; et dans l'Interprétation de la Nature (1754), non seulement bien avant Charles Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit énergique et audacieux une forme si arrêtée et précise qu'il traçait déjà tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine évolutionniste: «De même que dans les règnes animal et végétal un individu commence pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, n'en serait-il pas de même des espèces entières?... Ne pourrait-on soupçonner que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus dans la matière; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela fût; que l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d'organisations et de développements; qu'il s'est écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements, qu'il a peut-être d'autres développements à prendre et d'autres accroissements à subir qui nous sont inconnus...?»

Note 72: (retour) De Maillet: Entretien d'un philosophe indien (1748).— Charles Bonnet: Contemplation de la nature (1764).—Robinet: De la nature (1766); Considérations philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l'être (1768).

Et plus tard, dans le Rêve de d'Alembert, il mettait en vive lumière, par une image ingénieuse et frappante, cette supposition de Charles Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'être vivant n'est qu'une collection, une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet arbre, avait dit Bonnet. C'est une forêt. «Il est composé d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles...» Voyez cet essaim d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue à cette branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe. Il est composé d'une multitude de petits animaux accrochés les uns aux autres et vivant pour un temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux entraînés pour un temps dans une existence commune qui se sépareront plus tard, se disperseront, iront s'agréger l'un à un autre tourbillon, l'autre à un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi indéfiniment d'une cité que nous appelons animal ou plante en une autre cité que nous appelons plante ou animal; et cette circulation éternelle, c'est l'univers.

Enfin, dans le Rêve de d'Alembert encore, il donnait, avant le transformisme constitué, la formule définitive du transformisme: «Les organes produisent les besoins, et, réciproquement, les besoins produisent les organes.» Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante ans avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant que le mot de Pascal sur l'hérédité73. Il arrive souvent que les hommes d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou même encore à naître. Leur synthèse rapide passe par-dessus les observations qui commencent et les preuves encore à venir, et leur génie d'expression trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de détail ramènera.

Note 73: (retour) «L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature est première habitude.»

Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un moment. La matière vivante, éternelle et éternellement douée de force, et, sans plan préconçu, sans but, sans «cause finale», sans intelligence ordonnatrice, évoluant indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel bouillonnement, créant des êtres, puis d'autres êtres, des espèces, puis d'autres espèces; versant l'élément nutritif dans l'animal, et en faisant de la sensation et des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation, de la passion et de la pensée; rejetant l'animal et l'homme dans l'éternel creuset, et, de ces fibres qui pensèrent, faisant des végétaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des choses sentantes et pensantes à leur tour: c'est le système qui séduit son esprit et la vision où son imagination se complaît. —Il est matérialiste comme un Lucrèce, en poète, et autant par exaltation que par raisonnement. La «nature» l'enivre et le transporte hors de lui-même. Il en reçoit «l'enthousiasme» comme d'autres croient le recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui est égarée, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un endroit où elle n'a que faire74:

Note 74: (retour) Début du Second entretien sur le fils naturel.

Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée:

«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré de l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie? Il quitte la ville et ses habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler ses pleurs au cristal d'une fontaine; à porter des fleurs sur un tombeau; à fouler d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie; à traverser à pas lents des campagnes fertiles; à contempler les travaux des hommes, à fuir au fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée... Qui est-ce qui s'écoute dans le silence de la solitude? C'est lui... C'est là qu'il est saisi de cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, qui soulève son âme et qui l'apaise à son gré.

«Oh! nature! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu es la source féconde de toutes les vérités!... L'enthousiasme naît d'un objet de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers, il en est occupé, agité, tourmenté. L'imagination s'échauffe, la passion s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par un frémissement qui part de sa poitrine et qui passe d'une manière délicieuse et rapide jusqu'aux extrémités de son corps. Bientôt c'est une chaleur forte et permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce qu'il touche. Si cette chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant lui. Sa passion s'élèverait presque au degré de la fureur.»

Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme, car l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot. L'adoration de la nature a été son genre de piété. Il trouve la nature auguste, douce, bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est l'homme qui se pervertit malgré elle; «ce sont les misérables conventions et non la nature qu'il faut accuser75. Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: «O vous qui, d'après l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur à chaque instant de votre durée, ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à votre félicité; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, ô superstitieux, cherches-tu ton bien-être au delà des bornes de l'univers où ma main t'a placé.... Ose t'affranchir du joug de cette religion, ma superbe rivale, qui méconnaît nos droits; renonce à ces dieux usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc, enfant transfuge, reviens à la nature! Elle te consolera, elle chassera de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te déchirent, ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois aimer. Rendu à la nature, à l'humanité, à toi-même, répands des fleurs sur la route de ta vie....»

Note 75: (retour) De la poésie dramatique.—Du drame moral.

—C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce singulier philosophe!—N'en doutez pas un instant; et son dernier mot sur ce point est le Supplément au voyage de Bougainville, qu'il m'est difficile d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en l'appelant une priapée sentimentale. Plus de religion, cela va sans dire; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur! La nature (ceci est parfaitement vrai) ne connaît ni l'une, ni l'autre, ni la troisième. Toutes ces choses sont des «inventions» humaines, imaginées par des tyrans pour nous gêner et nous rendre misérables. «Il existait un homme naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et il s'est élevé dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie. Tantôt l'homme naturel est le plus fort; tantôt il est terrassé par l'homme moral et artificiel.... Cependant il est des circonstances extrêmes qui ramènent l'homme à sa première simplicité: dans la misère l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans pudeur76..»—Et à la bonne heure!

Note 76: (retour) Supplément au voyage de Bougainville.

Que faire donc: «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner à son instinct?» Pressé de «répondre net», Diderot ne se fera pas prier: «Si vous vous proposez d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de votre mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la guerre dans la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les tyrans parés du beau titre de civilisateurs: «J'en appelle à toutes les institutions politiques, civiles et religieuses: examinez-les profondément; et je me trompe fort, ou vous verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une poignée de fripons se promettait de lui imposer.»—Voulez-vous, au contraire, «l'homme heureux et libre? Ne vous mêlez pas de ses affaires.... Méfiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre»77..

Note 77: (retour) Supplément au voyage de Bougainville.

On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier inspirateur de Rousseau. Le retour à l'état de nature leur a été longtemps une chimère et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état social, état religieux, état moral étaient des inventions humaines, des supercheries ingénieuses et malignes imaginées un jour, et non par tous les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable! Tous deux ont eu cette idée; seulement, gênés tous les deux par l'état social, chacun en a repoussé plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y gênait davantage: Rousseau insociable, la sociabilité; Diderot intempérant, la morale.—Et, du reste, Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé devant le scandale d'une attaque directe à la morale commune; Diderot, débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron de cynisme, a poussé droit de ce côté-là, avec insolence et bravade.

Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme de «l'évolution» des idées ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siècle. Entendez bien que toute doctrine philosophique est le résultat, d'une part, de l'état d'esprit d'une génération, d'autre part, de son état de passions; résume plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle désire. Le XVIIIe siècle français a été une lassitude et une impatience de toutes les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd, trop étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet, Villars et la morale janséniste, tout cela se tient parfaitement dans l'esprit des hommes de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes diverses d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les ennemis de l'humanité. C'est «l'invention sociale» avec ses éléments divers, législation dure, répression implacable, religion austère, morale, luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il faut, les modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On commence par lui contester ses titres. On la représente proprement comme une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas être, qui a commencé, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on ruine, les unes après les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache à montrer, pour ce qui est de la législation, qu'elle n'est pas raisonnable, pour ce qui est de l'autorité, qu'elle est despotique, pour ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.—Et il reste la morale, à laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant Vauvenargues réclame déjà en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on réprime trop, et des «passions», dont il lui paraît que certaines sont belles et «nobles». Et Rousseau hésite, cherchant d'abord à mettre le «sentiment» à la place de la morale «artificielle», revenant plus tard à une sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse, qui n'exclut que le culte.

Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de l'invention sociale, va jusqu'à la ruine de la morale, mais surtout, et presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort. Ce qu'il y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est elle (et en ceci il a raison) qui éloigne le plus l'homme de l'état de nature où vivent les animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent que l'homme doit mettre toute son énergie à s'en distinguer. Il en conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature est immorale, ce qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite, ce qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale, respecté encore, ou indirectement et mollement attaqué, c'est où il se porte avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier, maintenant, est parcouru, et la dernière extrémité où la réaction violente contre l'état social, trop gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui y est allé.

N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il n'attache pas lui-même grande importance à ces ouvrages épouvantables où il y a de l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle comme d'impertinences, «d'extravagances» et de «bonnes folies». Ce sont gaietés et propos de table. C'est à cela qu'il se délasse de l'Encyclopédie. Considérez toujours Diderot comme un homme qui s'enivre facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait de sa parole, et il parlait sans cesse; il se grisait de ses lectures, de ses pensées et de son écriture; il se grisait d'attendrissement, de sensibilité, de contemplation et d'éloquence, devant une pensée de Sénèque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de son pays, ou un tableau de Greuze; et ensuite venait le verbiage intarissable, l'épanchement indiscret et indéfini, allant au hasard, plein de répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là de pensées profondes, de mots éloquents, de grossièretés et de niaiseries.—Et ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme très intelligent, très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire naturelle.

Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais, et tant s'en faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale étant, sans doute, une règle des moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et proclamations sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le mouvement «naturel» et facile d'un bon coeur, le penchant altruiste, la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très vive; et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose.

A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois dire quelque part: «C'est à la volonté générale que l'individu doit s'adresser pour savoir jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet, père, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est à elle à fixer les limites de tous les devoirs», et cela, s'il s'y tenait, ce serait une règle, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et dangereuse, cependant une loi.—Mais d'autre part, et plus fréquemment, il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est souvent comme tenté, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu, isolé, sans s'inquiéter de la pensée et de la volonté générale, et même s'y dérobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et vertueuse. L'homme de bien crée le devoir, fait la loi morale. Il ne la reçoit point: elle coule de lui. Deux fois, dans l'Entretien d'un père avec ses enfants» et dans Est-il bon? Est-il méchant? il a, sinon conclu, du moins fortement penché en ce sens. Un homme en possession d'un testament qui dépossède des malheureux et qui gonfle inutilement l'avoir de gens riches, désintéressé du reste absolument dans l'affaire, peut-il brûler le testament? Diderot ne cache point qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative. —Un homme, pour répandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en ont le plus grand besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer des fables, et des machines et des fourberies de Scapin? Diderot semble tout près de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et qui hésite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et au-dessous des morales particulières, qu'elle est une moyenne; que, partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui fait cette conscience, agir d'après sa loi personnelle.

C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale de Diderot. Je n'ai même pas besoin de dire que, quoique plus aimable, et nous réconciliant un peu avec lui, elle procède du même fond que son immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à «l'homme artificiel et moral»; c'est toujours la société, la communauté, le consensus qui est dépossédé du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontés. Plus de loi que je n'ai point faite! Plus de devoir que je ne sais quel ancêtre, peut-être, probablement, fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse générale, point de morale aucunement. La morale est une invention d'anciens tyrans subtils; c'est une des pièces de l'homme artificiel qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une règle, ou quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement interrogé; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien, même contre le gré de la loi civile.

Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le XVIIIe siècle nie le plus énergiquement, c'est le progrès. Le progrès, s'il y a progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun de l'humanité à travers les âges, c'est ce que les hommes, peu à peu, et les fils profitant des travaux et héritant de la pensée des pères, ont fini par établir et par accepter comme vérités au moins provisoires, lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet «homme artificiel», en admettant même qu'il soit artificiel, cet homme social, religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour, ce sont les hommes, les générations successives qui l'ont fait peu à peu; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus légitime que le modifier à notre tour, c'est-à-dire continuer de le faire; le repousser tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme sociologique; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable absurdité, ce qui est possible, mais, s'il était vrai, devrait, non vous donner tant d'audace à penser à votre tour et tant de confiance en vos décisions individuelles, mais vous décourager à tout jamais de toute pensée et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la reprenant à son point de départ, une expérience qui a si malheureusement réussi.—A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction et destruction faite de tout ce que la pensée de vos prédécesseurs amendés les uns par les autres vous a appris, êtes capable d'une pensée saine et d'un regard juste; et c'est bien là l'immense et puéril orgueil des radicaux du XVIIIe siècle.