Tant de choses dans un roman!—Elles y étaient parce que Rousseau s'est mis tout entier dans la Nouvelle Héloïse, avec un peu de ses vices, beaucoup de ses vanités, beaucoup de ses bontés et tendresses, beaucoup de cette croyance, éternelle chez lui, que tout est affaire de bon coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit être reconnu comme bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maître romancier s'est le plus ouvertement peint et le plus complètement déclaré.
VI
LES «CONFESSIONS»
Ses Confessions n'en sont que le complément. Elles sont plus piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage parce qu'il y dit je; plus agréables aussi à lire pour nous, parce que le style n'en est presque plus déclamatoire, ni tendu; elles ne nous apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa philosophie générale. C'est là qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une confirmation de ce qu'on savait déjà, combien a été forte sur Rousseau l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalité même de Rousseau est faite de ses années de vagabondage, d'insouciance, de paresse gaie, d'insociabilité, et, disons-le, d'immoralité.
Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a adoré en lui-même, et ce qu'il a toujours été, de la vie puissante que crée en nous le souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau de vingt à trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa misanthropie dans le ressentiment amer de ses années d'humiliation et d'épreuves. Mais ces années n'ont jamais été pour lui des épreuves et ne l'ont jamais humilié. Il en a joui avec délices, et il en est encore fier. Il n'en a pas l'amer déboire, il en a encore aux lèvres la caresse et le parfum. Il n'en écarte pas le souvenir, il s'y réfugie et y habite avec une véritable ivresse. Le Léman, la Savoie, les Charmettes, le gué, le cerisier, les bords de la Saône, le coche de Montpellier, ce sont les asiles de Rousseau, c'est où il s'apaise, sourit, se détend, se repose, et délicieusement s'attarde, parce que c'est là qu'il se retrouve.—Ne vous figurez point un plébéien qui a peiné et souffert et qui dit avec orgueil au monde: voilà ce qu'un homme comme moi a subi avant de se faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, à bien peu près, un sauvage, civilisé presque malgré lui, ne détestant pas absolument le monde nouveau où il est entré, et flatté d'y être trouvé intelligent, mais le méprisant un peu, s'y trouvant gêné beaucoup, et d'un long regard lointain caressant le beau désert vaste et libre, la hutte fraîche, le sentier qui mène aux sources, les fleurs dans le buisson, le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au rêve.
Et, dès lors, non point: sont-ils coupables, les civilisés! mais plutôt, plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la vie, ces immenses labeurs à s'éloigner du but? Pourquoi ne suis-je pas resté toujours jeune? Je l'ai été si longtemps sans peine et avec bonheur! Pourquoi l'humanité n'est-elle pas restée toujours enfant? Elle l'a été si longtemps sans doute, avec tranquillité, paresse, songerie, candeur, douceur! Et le rêve recommence de l'Arcadie perdue, dédaignée, oubliée, si facile peut-être à reconquérir.
Voilà pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste aimable, du moins, réussit moins qu'elle ne voudrait même, à être incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus près qu'au fond, très proche, sous un voile léger de mélancolie, ou sous les plis apprêtés mais peu épais des phrases déclamatoires, le rêve ingénu d'un enfant, un peu gâté, un peu vicieux, très vain, mais généreux, tendre et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus séduisants des artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exercée, sans que nous consentions à la subir.
Et voilà aussi pourquoi les Confessions restent l'ouvrage de Rousseau qu'on aime encore le plus à lire, sauf les quelques pages où la grossièreté de l'auteur —aidée de celle du temps—a laissé des souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le sentiment est devenu idée, et l'idée est toujours si contestable qu'elle déconcerte et irrite, même quand elle est profonde. Dans les Confessions, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a épanché naïvement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se détacher de la société, de la civilisation, du monde organisé, en est venu, ici, à se détacher même des théories qu'il instituait laborieusement pour combattre tout cela, même des violences et des colères que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il ne nous dit plus guère: que le monde est mal fait! il nous dit surtout: «Voilà ce que je fus. Comme j'étais bon!» Et, comme il y a un peu de vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule.
Et voilà encore pourquoi ces mémoires ont leur originalité si frappante parmi tous les mémoires. Les mémoires ont toujours quelque chose de désobligeant et ceux-ci même n'échappent point à la destinée commune. Il y a toujours une impertinence extrême à occuper le monde de soi, et à se donner ainsi pour une créature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on est un être d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de génie, mais parce qu'on a eu une loi de développement différente de celle des autres, alors, si l'on pèche encore contre l'humilité, du moins l'on ne pèche plus contre le bon sens, en se racontant. Les mémoires sont alors une explication des opinions et des théories, explication dont on pourrait se passer à la rigueur, mais qui a son sens, son utilité et son prix. Les mémoires de Voltaire n'étaient pas à écrire, nul homme n'ayant été plus que lui façonné par le monde où s'est passée sa jeunesse, et ce monde étant connu. Mais les mémoires d'un vagabond devenu parisien à quarante ans, et qui a eu du génie, devaient être écrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me soient pas nécessaires; mais ils me seraient agréables,—d'autant qu'ils seraient naïvement modestes, au lieu d'être naïvement orgueilleux.
Enfin remarquez cette dernière différence entre les mémoires de Rousseau et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce défaut, assez grave peut-être, qu'ils sont faux. Nous écrivons, à soixante ans, l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons plus. Nous ne pouvons plus le connaître. Notre vie s'est placée entre lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec les suggestions de notre vanité; et c'est ce que, avec nos idées de sexagénaire, nous aimerions avoir été à vingt ans, que nous affirmons que nous avons été en effet. De là tous ces jeunes sages dont les mémoires sont pleins. La vanité, aussi, mais d'une autre sorte, produit chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est guère le Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gâté, vicié, corrompu par la société où il s'est laissé séduire, à peine réhabilité par la demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cessé d'aimer, c'est le Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitté pour ainsi parler, tant il a continué de le chérir. Par l'amour dont il l'a caressé toujours, il l'a gardé vivant et tout près de lui. Il est là, point changé, ou presque point, parce qu'il est conservé par le culte dont on l'honore. Rousseau le retrouve dès qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fané par le temps, ni fardé par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse! L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un merveilleux effet: il a fait une résurrection.
Aussi c'est un roman, ces Confessions; c'est un roman par l'arrangement délicat, l'art de faire attendre, de préparer et d'amener les incidents, de mettre en pleine et vive lumière les points saillants, les événements décisifs de la vie d'une âme; mais c'est un roman plein de vérité, de franchise, de franchise insolente, mais de franchise; plein de candeur, de candeur cynique, mais de candeur; l'une des informations les plus certaines, les plus complètes que nous ayons sur l'âme humaine, ses tristes joies, ses désirs violents et indécis, ses trêves, ses misères, ses impuissances, son acheminement, de si bonne heure commencé sans qu'elle s'en doute, vers les régions noires de la désespérance et de la folie.
VII
SES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES
L'originalité du tempérament, l'originalité du sentiment, une certaine originalité même dans la conception de la vie suffisent à faire un grand romancier et une manière de brillant poète; elles ne suffisent point à faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point été un grand philosophe. Ses idées philosophiques et ses idées politiques sont dignes d'attention plutôt que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire de leur auteur, et même de la leur propre. Sa philosophie est très élémentaire, et les «cahiers scolastiques», comme disait Diderot en parlant de la Profession de foi du Vicaire Savoyard, sont plus brillants de forme, plus entraînants par leur mouvement oratoire et plus engageants par leur chaleur de conviction, que satisfaisants pour l'esprit et pour la raison.—Rousseau est parti, comme il était naturel, d'une morale toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte de bonne volonté instinctive, et après avoir songé, comme nous l'avons vu, à transformer ses confuses sensations du bien en un système, il en est revenu à une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme, auquel il s'attache fortement sans renouveler les raisons d'y croire. Autrement dit, ce qui restait en son temps, à peu près intact, des antiques croyances théologiques, il le relient, il s'y complaît, il aime, de plus en plus à mesure qu'il avance, à y adhérer, et il le fait aimer par l'élévation naturelle de l'éloquence avec laquelle il l'exprime.
Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle de Rousseau n'a vraiment d'originalité, et n'a eu de charmes pour ses contemporains, qu'en ce qu'elle n'était point prêchée par un prêtre, qu'en ce qu'elle était professée par un homme un peu indigne d'en être l'apôtre.—Elle n'est point mauvaise; je cherche par ou elle se rattache à un nouveau principe et à quoi elle emprunte une autorité nouvelle. Elle n'est ni plus ni moins que celle de Voltaire, sauf peut-être que celle de Voltaire est décidément trop quelque chose dont il n'a besoin que pour ses valets, tandis que celle de Rousseau est bien quelque chose dont il a besoin pour lui-même. Cela fait, certes, une différence, surtout dans le ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et pénétré; mais la profondeur est la même ici et là, et la puissance, sinon de persuasion, du moins de conquête est égale. Le sceptique vigoureux n'a rien à craindre de l'un ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et partisan du «respect», sera convaincu par Voltaire, avant même de l'avoir lu; et la femme sensible sera aisément de l'avis de Rousseau, en le lisant; et je ne vois guère de différence plus essentielle. Tous deux aboutissent au même point par des chemins très divers. L'un a besoin d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre pour garder quelque consolation et quelque espérance; et ce minimum est le même où Voltaire trouve un frein pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une douceur sans effroi, un apaisement sans inquiétude et une assurance sans devoir.—Cette philosophie religieuse est à très bon marché, vraiment, et à très bon compte. A en être, on ne perd rien, on ne risque rien et l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner quelque chose. De ses deux aspects elle séduisit le monde d'alors, par Voltaire les gens pratiques, par Rousseau les gens de sentiment et de tempérament oratoire. Et peut-être les hommes du temps y ont vu ou y ont mis plus que je n'y peux voir ou mettre; mais, quelque effort que je fasse pour ne pas traiter légèrement deux grands hommes de pensée du reste, il me serait difficile d'en parler mieux, ou même d'en dire plus, que je ne fais.
Une remarque cependant. Comme, encore que revenant au même, la «religion» de Voltaire et «la religion» de Rousseau partent de sentiments très différents, il s'ensuit que les idées de Rousseau sur la question religieuse s'écartent de celles de Voltaire. Il y a une certaine générosité de coeur dans Rousseau, et, nous l'avons noté, certaines tendances, certain goût et certain air de directeur de conscience, qui font qu'il n'a pas cette haine furieuse pour le prêtre qui est le côté tantôt odieux, tantôt ridicule, de l'auteur du Dictionnaire philosophique. Aussi Rousseau n'a jamais voulu «écraser l'infâme»; il ne prétendait qu'à l'améliorer. Il le voulait plus philosophe, plus «éclairé» et moins croyant, devenant un simple «officier de morale»; mais gardant son influence, salutaire, douce, non plus rude, impérieuse et terrible, mais son influence encore, sur la société. C'est là un des rêves de Rousseau les plus caressés, et si j'y insiste un peu, c'est qu'il n'a pas été caressé seulement par lui.
Même religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; mais pourtant deux écoles très différentes, au point de vue de la question religieuse, sortent de l'un ou de l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant du reste plus loin que lui, n'ont songé qu'à renverser et à «écraser»; à Rousseau ceux, plus timides ou plus doux, qui ont essayé d'associer la religion ancienne aux idées nouvelles, de créer un clergé patriote et un clergé citoyen, et qu'a perpétuellement comme poursuivis la vision aimable et vague du Vicaire Savoyard. Ces deux écoles ont traversé toute la période révolutionnaire et toute la période contemporaine, et on les retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire des idées au XIXe siècle, représentant du reste deux penchants divers, très persistants l'un et l'autre, de l'esprit français.
Rousseau s'est peu occupé de philosophie générale. Il n'a pas un système lié et solide, et bien des fois, dans sa correspondance, il le reconnaît de bonne grâce. Il n'a guère qu'une idée à laquelle il tienne fort, et que nous connaissons déjà, car ses opinions de moraliste s'y rattachent et s'y appuient toutes. Il est optimiste profondément.—L'optimisme misanthropique c'est la définition même de Rousseau.—Le monde est bon parce que Dieu est bon, c'est le fort où Rousseau se retranche et d'où il ne serait pas aisé de le faire sortir. Le monde est bon; seulement, vous vous y attendez, l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le mal moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il s'en explique, dans sa fameuse lettre à Voltaire sur le désastre de Lisbonne, à laquelle Candide est une réponse, avec une assurance et une intrépidité de conviction très significatives. Le mal moral, l'homme serait mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le péché est de lui. Il est une monstruosité que l'homme a introduite sur la terre. Que l'homme l'en retire, et purge le monde.—Resterait à expliquer comment et pourquoi Dieu a créé un homme sinon méchant, Rousseau nierait, du moins si aisément capable de le devenir; et c'est, bien entendu, ce que Rousseau, non plus que personne, n'a jamais éclairci. Il s'en tire, comme nous tous, par la considération du parfait et de l'imparfait, par cette idée que l'homme, s'il était parfait, serait Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; qu'existant il doit être borné, fini, incomplet...—Mais l'imperfection n'est pas la malice, et si l'homme imparfaitement bon, cela va de soi, l'homme créateur du mal, cela étonnera toujours. Rousseau ne s'est pas fait, ou n'a pas entendu, cette objection.
Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a inventé, à bien peu près, si presque entièrement, que, retranché le mal physique créé par l'homme, l'homme ne se douterait sans doute point de l'existence du mal physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a créé les maladies par ses imprudences et ses intempérances. Il a créé les accidents par son humeur aventureuse et sa fureur de braver les éléments dans un dessein de lucre ou d'ambition. Il a créé les misères sociales par la sottise qu'il a faite de se mettre en société. Sans aller plus loin, le désastre de Lisbonne ne vient pas du tremblement de terre; il vient de ce qu'on a bâti Lisbonne. De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolée, ont bien peu de chose à craindre d'un tremblement de terre.—Reste la mort; mais la mort sans maladie, sans accident et sans crime, après une longue vie saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de vieillesse, un dernier sommeil, l'engourdissement suprême, la simple impossibilité d'exister toujours, et quelque chose qu'on ne sent point.—Voilà le système tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-être au contraire.
Je fais effort pour ne pas le traiter de puéril. Cette vue du monde est-elle assez étroite! Il n'y a donc que des hommes dans le monde! Mais le mal souffert par les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la loi universelle qui veut que les êtres animés vivent uniquement de la mort, prématurée et douloureuse, des autres, si bien que, la souffrance cessant aujourd'hui, la vie disparaîtrait demain; si bien que le mal n'est pas une exception dans le monde, mais ce par quoi le monde existe et sans quoi il ne serait pas; si bien que la vie universelle n'est que le mal organisé, si bien que vie et mal sont tout simplement la même chose: voilà à quoi vous ne songez pas! C'est bien étrange.—Il semble que la pensée, quelquefois, chez les hommes surtout qui en font la complice de leurs sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise une sorte d'hémiplégie intellectuelle, et que, plus elle perce vivement dans une certaine direction, d'autant elle laisse toute une région de ce qu'elle explore étrangère à sa prise, à sa recherche, à son soupçon même.
L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrigé par la misanthropie, confirmé au contraire et comme renforcé par la misanthropie, chéri d'autant plus que la malice des hommes le gêne; le monde cru bon, non seulement malgré le mal, mais d'autant plus que le mal, pure invention des hommes, l'a pour un temps offusqué et apparemment enlaidi, voila où Rousseau se tient obstinément, et d'où il ne veut pas sortir.—Ses misères même l'y ramènent; et ici il a une idée qui ne laisse pas d'être juste, c'est que le pessimisme est une maladie d'homme heureux. Il est singulier, dit-il, que ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres de rente, qui se plaigne de l'organisation des choses, et un Rousseau, misérable et persécuté, qui la bénisse.— Il n'a point tort, et le pessimisme vulgaire, celui qui n'aboutit point ou ne se rattache pas à une énergique volonté de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il accuse, n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel à l'homme, besoin qui, quand il ne peut se satisfaire dans la considération de malheurs personnels, se prend à tout.—Mais si le pessimisme ordinaire est le besoin de se désoler, l'optimisme commun est le besoin de se consoler aussi et de s'endormir, et s'il n'est pas fondé sur la notion du devoir, sur cette idée qu'il n'y a que le bien moral qui compte et que celui-ci il dépend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme système que le système adverse;—et s'il se complique d'un mépris infini pour les hommes, il n'est plus qu'une forme assez malsaine de l'orgueil, et cette opinion, peut-être suspecte, qu'il n'y a que deux êtres estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau qui doit le redresser.
Mais, à vrai dire, ce n'est pas dans ses traités philosophiques, rares et courts du reste (Lettre à Voltaire sur le désastre de Lisbonne.—Lettres à M. l'abbé de ***, 1764), qu'il faut chercher ce qu'on pourrait appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres demi-familières à ses amis, à Mylord Maréchal, à M. de Mirabeau, et surtout à ses amies, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mme de Verdelin. Souvent ce sont, dans le sens littéral du mot, des lettres de direction, c'est-à-dire des lettres de moraliste délié, clairvoyant, bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont très souvent exquises. Les «sermons» de «Julie» et les «lettres de direction» de Rousseau, avec quelques pages, au hasard échappées de Diderot, sont ce qu'il y a de plus sage, de plus élevé, de plus «spirituel» dans tout le XVIIIe siècle. La religion du XVIIIe siècle est là. Elle est courte. Elle est mêlée, et d'une essence toujours un peu basse. Il est très rare qu'il ne s'y égare point ou quelque sensibilité si prompte, si facile et si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque demi-sensualité qui ne laisse pas d'être un peu grossière. Les sages du XVIIIe siècle n'ont pas eu des mains à manier les âmes, ou les âmes qu'ils maniaient, je dis les plus fines et pures, ne détestaient point une certaine lourdeur de tact. Tant y a, et pour ne pas poursuivre la comparaison, même à leur gloire, avec les François de Sales, les Bossuet, les Fénelon, que le «Sénèque à Lucilius» du XVIIIe siècle est dans Rousseau, partie dans l'Emile, partie dans Héloïse, partie, et c'est encore ici qu'il est le meilleur, dans la correspondance. Rousseau moins malade, moins misanthrope et moins persécuté, eût été, d'abord ce qu'il a été, un grand romancier, et un grand poète, et un peintre amoureux et touchant des beautés naturelles,—ensuite un médiocre philosophe,—enfin un moraliste délié, presque profond, grand, bon et salutaire ami des coeurs, savant à les connaître, habile à les séduire, non sans quelque douce et insinuante puissance à les guérir.
VIII
LE «CONTRAT SOCIAL»
Les idées politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement, ne pas tenir à l'ensemble de ses idées.
Est-il douteux que l'insociabilité soit le fond des sentiments et des idées de Rousseau; que s'affranchir lui-même, et affranchir l'homme, s'il est possible, du joug dur, dégradant et corrupteur que l'invention sociale a forgé soit sa pensée maîtresse, cent fois exprimée?—Eh bien, ses théories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait à peine, ce ne serait vraiment point, de ma part, une exagération de polémiste que de dire qu'elles tendent plutôt à renforcer le joug social et à le rendre plus solide, plus étroit et plus lourd.
Cette discordance est si visible qu'elle sert à quelques-uns à prouver justement le contraire de ce que j'avance86... Ils disent: il ne faut pas croire que Rousseau ait à ce point l'horreur de l'état social et des prétendues servitudes qu'il impose et des prétendues dégradations qu'il entraîne. Le discours sur l'Inégalité est dans ce sens; mais c'est le Contrat social qu'il faut lire, qui est dans un autre, et ne considérer l'Inégalité que comme une boutade de Rousseau jeune, soufflé très fort par Diderot.
Note 86: (retour) En particulier M. Champion dans son très beau livre sur l'Esprit de la Révolution et dans un article de la Revue Bleue, février 1889.
S'il n'y avait que l'Inégalité d'un côté et le Contrat de l'autre, je dirais que Rousseau a eu deux idées générales, si différentes qu'elles sont contraires, et je m'arrêterais là. Mais l'idée de l'Inégalité, l'idée antisociale, l'idée que les hommes ont serré trop fortement le lien qui les unit, et ont créé ainsi une force artificielle dont ils souffrent, une âme commune artificielle dont ils se gâtent, et une vie artificielle dont ils meurent, cette idée elle n'est pas seulement dans l'Inégalité. Elle est, seulement, et sans la mettre où elle n'est pas, dans le Discours sur les Lettres, dans l'Inégalité, dans la Lettre sur les Spectacles, dans l'Emile, dans la Nouvelle Héloïse et dans la Lettre à Mgr. de Beaumont; et j'ai montré que dans cette dernière (après l'Emile), Rousseau renvoie à l'Inégalité, en résume les principes, en répète et en confirme les conclusions, en accepte, en revendique, en proclame plus que jamais l'esprit.—Donc cette idée est partout dans Rousseau, et est presque le tout de Rousseau, et fort, maintenant, précisément du raisonnement de mes adversaires, pris à l'inverse, je dis que le Contrat social de Rousseau est en contradiction avec ses idées générales;—à moins qu'on ne préfère dire que tous les écrits de Rousseau sont en contradiction avec le Contrat social, ce à quoi je ne m'oppose point.
Oui, le Contrat social a l'air comme isolé dans l'oeuvre de Rousseau. Il s'y rattache par une phrase, par la première, qui pourrait tromper ceux qui jugent tout un livre par la première ligne.—«L'homme est né libre, et partout il est dans les fers»: oui, voilà bien qui est du Rousseau que nous connaissons; l'homme est né bon, et partout il est mauvais; le monde a été créé bon, et il est inhabitable; l'homme est né libre, et partout esclave: voilà, bien sa manière de raisonner. Et nous pourrions nous attendre à ce qu'il continuât d'après sa méthode ordinaire, ou plutôt sa pente d'esprit naturelle, et à ce qu'il dit: «Donc rebroussons; donc revenons à un état social aussi proche que possible de la liberté primitive, à un état où l'individu ait le plus possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, où la société soit contenue et réduite autant que possible. «L'anti socialisme, c'est l'individualisme; en politique, la forme que prend l'Individualisme absolu c'est le Libéralisme radical. Ce à quoi un lecteur assidu, de Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le Contrat et en lisant la première ligne, c'est à voir Rousseau devenir, je veux dire rester, libéral intransigeant, anarchiste.—Il a été le contraire; je n'y peux rien.
Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens que, comme il y a un peu de flottement dans le Contrat et que tout n'y est pas très lié, on y trouvera du libéralisme; comme on y trouvera un peu de bien des choses que Rousseau prétend combattre; mais le fond du Contrat est nettement et formellement anti libéral. Rousseau avait soutenu toute sa vie que la société était illégitime, et illégitime sa prétention de demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-mêmes; il va soutenir que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par conséquent qu'il n'y a de droit que le sien,
Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voilà l'idée maîtresse du Contrat social. Ce tout le monde qui a corrompu chacun—n'est-il point vrai, Rousseau?—c'est lui qui a tout droit sur chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave—n'est-il pas vrai, Rousseau?—peut légitimement disposer de moi à son plein gré et resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais—n'est-il pas vrai, Rousseau?—ne doit rien sentir qui l'empêche de peser de plus en plus sur moi de toute sa détestable influence. Il fera la loi civile, la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa chose comme homme, comme citoyen et comme être pensant, comme corps, comme âme, comme esprit. Il m'élèvera selon ses idées, me fera agir selon sa loi, «expression de la volonté générale», me fera penser selon sa religion, qui sera chose d'état comme tout le reste, que je devrai accepter, sous peine d'être exilé si je la repousse, d'être «puni de mort» si, l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin général du Contrat.
Le détail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux. Le jeu facile des rouages, ce qui est une manière de liberté encore, Rousseau s'en défie. Une démocratie représentative, par cela seul qu'elle est représentative, est plus libre et plus libérale qu'une autre. Le peuple, ou plutôt la majorité, a une volonté, impérieuse et brutale, dont il va faire une loi s'imposant à chaque individu. Mais s'il fait faire cette loi par des législateurs qu'il nomme, ces législateurs discuteront, réfléchiront, tiendront compte, sinon des droits, du moins des convenances, des intérêts respectables de la minorité; ou même des individus. Rousseau voit très bien que cet état n'est déjà plus la pure démocratie; elle est une manière d'aristocratie, et il la nomme de son vrai nom «l'aristocratie élective». Voilà qui n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, «le meilleur des gouvernements»; mais il s'arrange de manière que ce meilleur des gouvernements ne fonctionne pas. Ces législateurs, dont les discussions mettraient un peu de raison, d'atténuation au moins et de tempérament, dans la rude organisation sociale, dans ce système de pression de tous sur chacun, ces législateurs n'auront pas à discuter; leur mandat sera impératif, et leur décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas ratifiée par le peuple lui-même. Cette «souveraineté» ne peut être représentée, parce qu'elle ne peut pas être aliénée. «Les députés du peuple ne sont pas ses représentants; ils ne sont que ses commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifiée est nulle... Le peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il n'est rien.»—Et nous voilà revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est à savoir despote capricieux et irresponsable.
Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu, remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu. Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme se permet tout, parce que son irresponsabilité est absolue. Elle ne risque pas même d'être méprisée.—C'est pourtant à ce despote sans frein que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance, s'abandonne. Il n'y a pas un atome ni de liberté ni de sécurité dans son système.
Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple souverain qui m'élève, me fait penser, me fait agir, et me pétrit de toute part, me jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en sûrs. Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats à la députation87. «La fonction de juge doit être un état passager d'épreuves sur lequel la nation puisse apprécier le mérite et la probité d'un citoyen pour l'élever ensuite aux postes plus éminents dont il est trouvé capable. Cette manière de s'envisager eux-mêmes ne peut que rendre les juges très attentifs....»—à quoi, si ce n'est à plaire à ceux qui les nomment, et à être les instruments dociles d'un parti? Tout au gré du suffrage universel, rien qui soit soustrait, par une constitution, ou par des privilèges et droits acquis, ou par une reconnaissance du droit de l'individu, à sa prise inquiète, avide et capricieuse; et avec cela le mandat impératif, le plébiscite nécessaire à chaque loi pour qu'elle soit valable, et la magistrature élective, c'est-à-dire servante d'un parti: tel est le système complet de Rousseau. C'est la démocratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son danger.
Note 87: (retour) Gouvernement de Pologne.
J'ai montré que Montesquieu, déjà, sans être démocrate, avait eu quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement à contrôler la manière dont on le gouverne, mais à choisir ses gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne reconnaît à la foule aucune valeur législative; mais il la croit très judicieuse dans le choix des personnes. «Le peuple est admirable pour choisir ses magistrats», dit Montesquieu; et s'il n'avait été un parlementaire, sans doute eût-il pris le mot magistrat aussi bien dans le sens de juge que dans celui de représentant politique. Cette manière de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau, vient d'abord d'un certain optimisme généreux, de quelques souvenirs de l'antiquité ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire à d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'expérience, et de l'impossibilité d'observer. Les hommes du XVIIIe siècle ont eu l'idée de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'idée d'une nation. Ils ont tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans les vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable au regard superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son intérêt. Un penseur est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que les autres, du moins qui en est moins continuellement obsédé que les autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par là toujours assez porté à voir dans le monde plus de raison et moins de passion qu'il n'y en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un peu, voient une nation comme une famille qui a un procès et qui ne songe qu'à choisir le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menés par l'instinct de combattivité. L'essentiel pour chacun est de vaincre les autres, ou à deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une élection qui ne fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou à bien peu près. Dès lors, non seulement le résultat de l'élection n'est pas l'expression de la volonté nationale, mais il n'est pas même l'expression de la volonté du parti le plus fort; il n'indique que ses répugnances. Toute décision de la majorité a le caractère d'un veto. Indication précieuse, qu'il faut bien se garder de négliger, et que même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement ni d'une législation ni d'une politique. Or toute législation et toute politique, selon Rousseau, est fondée sur cette base unique. Là est l'erreur, qui part, à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou incomplète.
Peut-être aussi—je n'en sais rien du reste—peut-être aussi les quelques écrivains politiques qui ont penché, au XVIIIe siècle, vers «l'Etat populaire» n'ont-ils jamais songé au suffrage universel. Il était trop loin d'eux, trop inouï, trop absent de la terre, trop inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont le peuple, et où le «citoyen» est déjà un aristocrate), pour que l'idée, nette du moins, de la foule gouvernant se soit vraiment présentée à eux.—Sans doute quand ils parlaient démocratie, ils songeaient aux «bourgeoisies» des villes libres, c'est-à-dire à des aristocraties assez larges, mais très éloignées encore des démocraties modernes.
Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa simplicité extrême dont il est si fier (car il méprise les gouvernements «mixtes» et «composés» et fait de haut, sur ce point, la leçon à Montesquieu), est certainement l'organisation la plus précise et la plus exacte de la tyrannie qui puisse être.
Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales de Rousseau n'y mènent point?—Il vient, ce me semble, de l'éducation protestante de Jean-Jacques Rousseau, ni tant est qu'il ait reçu une éducation; mais on sait assez que l'éducation de l'esprit se fait des lieux ou l'on a passé sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chose. Rousseau a vécu dans une cité protestante durant tout le premier développement de son esprit, et c'est chose constante qu'il a perpétuellement eu les yeux tournés vers Genève pendant toute sa vie. Or, l'ancienne théorie politique des écoles protestantes n'est pas autre chose que le dogme de la souveraineté du peuple. Quand on lit les écrits politiques de Fénelon, on peut être étonné de le voir réfuter point par point, et comme texte en main, le Contrat social88. Cela tient à ce que ce n'est pas Rousseau qui a écrit le Contrat social. C'est Jurieu qui en est l'auteur, et non pas même le premier auteur; c'est Jurieu que Fénelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache à réfuter et à confondre.
Note 88: (retour) Voir notre Dix-Septième siècle, article Fénelon. (Lecène, Oudin et Cie.)
Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes.» Avant lui Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en avait pas moins posé en principe et comme base de tous ses raisonnements le «contrat social» de Rousseau, une convention par laquelle les hommes ont fait délégation de leurs droits pour les assurer, ce qui mène (quoique Grotius tergiverse là-dessus) à penser qu'ils peuvent toujours légitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole.—Même doctrine dans Pufendorf, élève de Grotius, et dans Barbeyrac, élève de Pufendorf. C'est l'école protestante qui s'organise, se maintien et se répète. Même doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il faut faire attention; car il est protestant, il est de Genève, et les Principes du droit politique sont de 1751, et le Contrat social est de 1762. Or, les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement: La société humaine est par elle-même et dans son origine une société d'égalité et d'indépendance.—L'établissement de la souveraineté anéantit cette indépendance.—Cet établissement ne détruit pas et ne doit pas détruire la société naturelle.—-Il doit servir à lui donner plus de force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est Burlamaqui.)—De Burlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne faisant que le souligner, cette idée que «la souveraine autorité sur l'économie de la religion doit appartenir au souverain», que «la nature de la souveraineté ne saurait permettre que l'on soustraie à son autorité quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction humaine»; que, quand on prend une autre voie, il y a soit «anarchie», soit «deux puissances», auquel cas tout est perdu; car «on ne peut servir deux maîtres, et tout royaume divisé périra».—De Burlamaqui encore cette idée89 que la démocratie exige un Etat d'un territoire peu étendu, etc.
Note 89: (retour) Non pas très formelle, mais en germe (Ne confondez pas le texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Félice.)
Rousseau était donc comme le dernier venu de l'école protestante, il ne faisait, ce me semble bien, qu'en résumer très brillamment toutes les leçons; il en subissait très directement l'influence, et ses idées générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en détacher, comme il me parait qu'elles auraient dû faire. Cette école était trop autorisée, trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part Grotius parmi les livres de chevet de son père.)—Cette école, tout entière, avait pris la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée libérale a été très lente à naître en Europe. Elle est essentiellement moderne; elle est d'hier. Elle consiste à croire qu'il n'y a pas de souveraineté; qu'il y a un aménagement social qui établit une autorité, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit être limitée, contrôlée, et divisée, toutes choses aussi difficiles, du reste, à réaliser, qu'elles sont nécessaires, et qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec beaucoup de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté. Cette idée était presque inconnue au XVIIIe Siècle, et l'on sait à quel point pour les hommes de la Révolution elle est restée confuse.
—Mais Montesquieu?—Nous y arrivons. Montesquieu a eu une très grande influence sur le Contrat social. Trop orgueilleux pour en convenir, Rousseau a commencé par railler durement Montesquieu. Il fait remarquer90 ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre l'auteur de l'Esprit des Lois, que Montesquieu est plutôt un critique sociologue qu'un théoricien systématique: «... il n'eut garde de traiter des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis». Il plaisante un peu lourdement sur la théorie de la division des pouvoirs: «Nos politiques, ne pouvant diviser la souveraineté dans son principe, la divisent dans son objet: ils la divisent en force et en volonté, en puissance législative et en puissance exécutive.... Tantôt ils confondent toutes ces parties, et tantôt ils les séparent. Ils font du souverain un être fantastique et formé de pièces rapportées.... Les charlatans du Japon dépècent, dit-on, un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l'air tous ses membres l'un après l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout rassemblé91.» —Voilà qui est dédaigneux. Il n'en est pas moins qu'après avoir ainsi détourné le soupçon d'imitation ou d'emprunt, Rousseau profite de Montesquieu et ramène à son profit quelques-unes de ses idées;— et nous voilà ainsi conduits nous-mêmes à relever ce qu'il y a de libéralisme dans le Contrat social; car il y en a.
Note 90: (retour) Dans l'Emile, livre V.
Note 91: (retour) Contrat social, II, 2.
Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dédaigneusement, il la rétablit par un détour. La souveraineté doit rester indivisible, mais les délégations de la souveraineté doivent être séparées, les pouvoirs délégués doivent être distincts, et cette précaution prise, revenant tout simplement à l'idée et même au langage de Montesquieu qu'il jugeait tout à l'heure si plaisants, Rousseau nous dira: «Dans le corps politique on distingue la force et la volonté, celle-ci sous le nom de puissance exécutive92.... Il n'est pas bon que celui qui fait les lois les exécute 93.»
Note 92: (retour) Contrat social, III, 1.
Note 93: (retour) Contrat social, III, 4.
Et cela pour une raison à la fois un peu subtile et très juste, que Rousseau tire ingénieusement de l'idée même qu'il se fait de la souveraineté. La loi est la parole de la souveraineté; elle est l'expression de la volonté générale. C'est pour cela que la souveraineté ne peut parler que par la loi, non par une décision particulière. La volonté générale n'a son expression que dans la loi; elle ne peut l'avoir dans une résolution de détail, d'interprétation ou d'application. Elle cesserait alors d'être volonté générale. «La volonté générale change de nature ayant un objet particulier, et ce n'est pas à elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un fait94.» Donc le peuple ne doit être ni gouvernement, ni juge. Il y perdrait comme sa nature propre. Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il faudrait ajouter son aptitude) à penser généralement, à décider sur les ensembles, et à concevoir l'ordre et la règle. Donc ni le peuple, du moment même qu'il est législateur, ne peut être ni gouvernement, ni juge; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractère particulier, viser une personne, ou être faite pour une circonstance. Une loi contre une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les chances du monde d'être injuste, mais elle est une monstruosité: elle n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi pour tromper l'opinion. C'est le renversement de toute morale politique.
Note 94: (retour) Contrat social, II, 4.
Quel dommage que ces idées, d'une part restent un peu obscures dans le texte de Rousseau, d'autre part soient disséminées et diffuses dans ce texte, soient quittées, reprises et quittées encore, ne forment point corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris très nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener à leur dernier point de netteté, sentant qu'à ce moment il eût été la main dans la main de Montesquieu, ce que peut-être sa vanité redoutait.
Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes, qui ne vont à rien moins qu'à réduire infiniment la souveraineté du peuple, et qu'à ruiner le Contrat social, sont dans le Contrat social. C'est la plus heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas assez médité sur les questions politiques, n'est point arrivé, quoi qu'il en croie, à un système arrêté, définitif et rigoureux; et que Rousseau, se retrouvant lui-même, avec sa passion intime de liberté individuelle, au milieu même de son rêve de souveraineté populaire, y a glissé ou laissé s'introduire toute une théorie, qui, suivie jusqu'où elle tend, mènerait à la doctrine libérale des publicistes modernes. —Et voilà que le dernier représentant de l'école politique protestante apparaît, non plus comme celui qui en a le plus étroitement ramassé les principes tyranniquement démocratiques, mais comme celui qui s'en relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement la rigueur.
Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales, encore que si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la souveraineté populaire, considérée comme ayant existé toujours, et s'étant seulement organisée fortement, sans abdiquer jamais, dans les sociétés civilisées, qu'il posait avec netteté, soutenait avec vigueur, proclamait avec éloquence et avec passion.—Et c'était aussi, partie grâce à lui, partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait dans son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite et facilement intelligible.—Et il faut bien que je reconnaisse, en finissant, que c'est ce qui en est resté; et que de cette doctrine, encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme à ses idées générales, encore que même dans le Contrat il s'en écarte, Rousseau est demeuré le propagateur le plus éclatant, le seul éclatant, glorieux et influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi les hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré (ce qui est plutôt mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser, pour une grande part au moins, responsable.
IX
ROUSSEAU ÉCRIVAIN
Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible par le coeur, puissant par la pensée et l'imagination, et assez puissant par elles pour faire de ses faiblesses mêmes des forces redoutables à charmer et plier les coeurs.
Rousseau est un de ces hommes séduisants et dangereux, chez qui l'imagination et la sensibilité dominent et étouffent la raison, le sens commun, les facultés de réflexion, d'analyse et d'observation. Autant dire que c'est un poète, et il est très vrai que c'est un des plus grands poètes de notre race. Seulement, c'est un poète né dans un siècle de théories, de systèmes et de raisonnement, et sa poésie, il l'a mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systèmes et des théories; et c'est là son originalité en même temps que le danger perpétuel, et pour lui-même et pour les autres, de tout ce qu'il écrit et de tout ce qu'il pense.
Entraîné, comme tous les poètes, à un rêve de perfection de vie idéale, froissé, comme tous les poètes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie telle qu'elle est, et dans la société telle qu'elle existe autour de nous, il s'est réfugié, non pas, comme les poètes à l'ordinaire, dans des rêveries, des contemplations, des visions, mais dans des théories politiques et des doctrines sociales, où il a apporté non l'observation et l'étude des faits, mais des constructions à priori et des abstractions de «promeneur solitaire».
Et ces systèmes étaient spécieux, d'abord parce que tout ce qui porte la marque du génie est spécieux, et ensuite parce que Rousseau était doué d'une singulière puissance de raisonnement et de logique. Un logicien n'est pas nécessairement un homme de raison froide et tranquille. Il arrive fort souvent que la déduction à outrance est une des formes de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de raison, c'est-à-dire d'étude, d'attention, d'examen et de réflexion; mais on s'enivre de raisonnement, c'est-à-dire de la poursuite indéfinie, en ses transformations successives, d'une idée générale devenant système politique, système pédagogique, système religieux, système social.
Un poète que le dégoût des choses qui l'entourent jette dans un rêve de perfection irréalisable, prolongé par un logicien qui de ce rêve fait une théorie sociale très logique, très suivie, très liée, très systématique et très séduisante, voilà Rousseau.
Et, comme il arrive toujours quand on a affaire à ces rêveurs qui ont du génie, telle intuition, peu ramenée à la vérité pratique par l'auteur lui-même, mais contenant, comme en un germe, une partie de vérité, met d'autres hommes moins grands, et plus réfléchis et attentifs, sur la voie d'une excellente doctrine de détail, très réalisable, très utile et féconde en résultats. Et voilà pourquoi de pareils hommes, non seulement doivent être étudiés au point de vue de l'art, comme des poètes glorieux et des rénovateurs de l'imagination humaine, ce qui déjà vaut qu'on s'en pénètre; mais encore, au point de vue des applications, comme des initiateurs, des promoteurs, des prophètes un peu obscurs, mais inspirateurs et «suggestifs», des guetteurs de la lumière qui commence à poindre, un peu étourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent; en un mot, presque comme les alchimistes, précurseurs de la chimie, qu'ils rêvent, qu'ils aident à naître et qu'ils doivent ne pas connaître.
Rousseau est un des plus grands prosateurs français. Il est un rénovateur du style et de la langue. Il a ramené en France le style oratoire qu'elle avait complètement désappris depuis Fénelon, et presque depuis Bossuet.
A la prose large, étoffée, nombreuse et harmonieuse, au beau développement et aux souples évolutions des grands maîtres eu style du XVIIe siècle, avait, peu à peu, et même assez brusquement, sans qu'on en puisse voir très nettement les causes, succédé une prose fort distinguée aussi, mais d'un genre essentiellement différent, un style coupé, court, nerveux plutôt que fort, procédant par phrases braves, vives et comme tranchantes, par traits, par maximes et par épigrammes.
Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de très grandes différences entre eux, du reste, présentent tous ce caractère commun; et leurs contemporains portent à l'excès cette manière, comme toujours font les élèves. Rousseau, qui, sinon pour les idées, du moins pour ce qui est l'homme même, à savoir le style, n'est l'élève de personne, apporte avec lui un style nouveau; et comme il est passionné, c'est le style oratoire.
Il est éloquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mêle à tout ce qu'il écrit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme, jusque dans les souvenirs, et sa manière émue, attendrie et brûlante de les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la conduite du discours, et, plutôt que l'ordre véritable, ce mouvement qui vient de l'échauffement d'un coeur toujours en émoi, ce mouvement que Buffon a donné avec raison pour la seconde des deux qualités fondamentales du style, mais que, après l'avoir une fois nommé, il oublie complètement et laisse à l'écart, parce que lui-même n'en a pas le don.
C'est le don propre de Rousseau. Pour la première fois depuis plus de cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours qui saisit l'auditeur, le captive, l'entraîne, le porte avec soi, et, sans le laisser reposer, le mène au but toujours poursuivi.
Ajoutez l'éclat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement un signe de la pensée, mais qui est une trace de la sensation, qui vit, qui respire et qui brille.
C'est grâce à ces dons que Rousseau est non seulement un écrivain, orateur entraînant et séduisant, mais un peintre des choses réelles, ce que personne n'était plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu faire vivre la nature pittoresque dans ses écrits et réveiller chez les Français le goût des beautés naturelles, susciter dans la génération littéraire qui l'a suivi une foule de grands peintres de la nature, les Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Sénancour, et surtout son élève passionné, George Sand.
A ces titres, j'entends comme peintre ému de la nature et comme écrivain éloquent, Rousseau est un grand précurseur. Ce qu'il y a de plus sincère, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la révolution littéraire du commencement de ce siècle, en grande partie dérive de lui. Il a aimé les grandes harmonies de la nature, et il a retrouvé les grandes harmonies de la phrase. C'étaient deux découvertes, et deux chemins ouverts au génie, et aussi à la médiocrité. Mais qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a passé?
X
Rousseau a été en son temps le maître et le guide le plus fascinateur, le «subtil conducteur» dont parle Bossuet. Il l'a été, et parce qu'il était bien de son siècle, et parce qu'il s'en séparait juste assez pour l'inquiéter, le piquer et achever de le séduire.
Il était de son siècle en ce que, plus que personne, il repoussait l'autorité, toutes les autorités, et la tradition, toutes les traditions. Ce n'était plus seulement avec la tradition religieuse et avec la tradition nationale qu'il rompait violemment. Derrière ces autorités séculaires, au delà des siècles, et presque au delà du temps, il allait attaquer l'autorité de l'humanité tout entière, la tradition du genre humain. Ce n'était pas seulement une nation ou une religion, c'était l'humanité qui s'était trompée. C'était l'humanité dont il fallait récuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur, et c'était toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de plus inattendu—et rien de plus préparé. L'habitude une fois prise de considérer l'antiquité et la longue possession d'une doctrine comme une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre à ce qu'un esprit audacieux révoquât en doute la croyance la plus ancienne du genre humain, et voulût convaincre d'illusion l'instinct même par lequel le genre humain croit qu'il subsiste.—C'était, sous la forme d'un rêve doux et charmant, la plus pure, la plus nette et la plus radicale pensée révolutionnaire. Burcke disait aux révolutionnaires français: «Vous avez préféré agir comme si vous n'aviez jamais été civilisés.» Rousseau disait aux Français de 1760: «Il faut agir comme si nous n'avions jamais été civilisés.» Rousseau est le révolutionnaire par excellence, et c'est bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le déteste si fort. Il tend directement à cette sorte de nihilisme politique, dont Tolstoï, qui a tant d'idées communes, en politique, en morale, en éducation, avec Rousseau, est en ce moment le représentant prestigieux. Et les causes, là-bas et ici, sont les mêmes. C'est la civilisation, qui fléchit, en quelque sorte, sous son propre poids,—nec se Roma ferens,—qui s'épuise à se poursuivre, et finit par douter d'elle-même.
En cela Rousseau, d'abord répondait à un secret désir de ses contemporains, celui d'aller jusqu'au bout de la négation; ensuite se montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent à rien, encore même qu'il reculât devant elles. Il comprenait l'intime, l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine à se consommer, qu'elle manque son but, en le dépassant, à force de le poursuivre; qu'inventée pour soulager l'homme, elle finit par le surcharger; qu'inventée pour diminuer l'effort individuel, elle en demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a là encore une grande et douloureuse vanité, un grand et décevant préjugé. Restait à savoir si ce préjugé n'est point nécessaire, et une condition même de notre nature; mais l'avoir vu, et avoir porté sur lui la lumière est d'une vigoureuse et pénétrante intelligence; et c'est un effort et un tour de pensée qui se trouvaient bien à leur place en ce siècle de démolisseurs des idées toutes faites, qui a secoué l'esprit humain comme un crible.
S'il était de son temps par tout ce côté négateur, il en était moins, et il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse, de mollesse, de non-sécheresse, et de rêverie sentimentale.—C'était un romancier et un poète, en un temps où l'on devait être affamé de vraie poésie et de roman vraiment romanesque. Le XVIIIe siècle est un âge tout épris de sciences, de géométrie, de physique et d'histoire naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les attaquer, en communauté de dessein avec son siècle, s'en distinguant par les moyens. Il n'aimait pas les encyclopédistes, ni n'en était aimé. De quoi une des raisons est qu'ils sont surtout hommes de sciences, et lui le contraire. Il portait le combat sur un nouveau champ de bataille, et rien ne pouvait plus intéresser que cette continuation de la lutte avec une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus à la raison et aux raisonnements, dont peut-être on était las, mais au sentiment, à l'instinct du coeur, à l'émotion simple et «naturelle», faisant de toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus est, à les faire considérer comme, des élégances.—C'était un poète, mais comme je l'ai dit, ce qui était pour achever de ravir ceux qui l'écoutaient, un poète logicien. La conception poétique, rêve d'humanité heureuse, ou d'éducation idéale, ou de société ramenée à la nature, au lieu de se poursuivre dans son esprit et de se dérouler en songeries ou en tableaux, se développait en systèmes, en constructions logiques, en chaînes d'arguments. Il part d'un rêve tendre, et il s'engage dans la dialectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gré, du point de départ ou du chemin.
Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et comme réaction, et comme chose déjà suffisamment préparée. La Chaussée, Prevost, Marivaux lui-même, avaient déjà fait verser de douces larmes. La «sensibilité» du XVIIIe siècle remonte à eux: et il est juste de leur en tenir compte. Seulement, s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient pas eu l'autorité nécessaire sur les esprits pour qu'on se sût gré et qu'on se fît honneur des larmes versées. Il fallait un homme de génie qui fît des faiblesses du coeur un mérite de la conscience, qui les autorisât et les consacrât par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement mît la sensibilité en liberté, mais la plaçât comme sur le trône. Rousseau a fait là ce qu'il dit quelque part que fait le poète dramatique95. Le poète, selon lui, «suit le goût public en le développant», et ne fait que penser ce que le public va penser lui-même, «sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple». Rousseau a donné l'exemple de la sensibilité qui se croit sanctifiante et d'une sorte d'attendrissement qui se donne l'air sacerdotal; et il fit du don des larmes une manière de vocation religieuse. Le prêtre manquait, le directeur d'âmes, le guide des coeurs, dont jamais les hommes ne se sont passés. L'homme de science avait essayé de l'être, n'avait réussi qu'à demi. Ce fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, dont les effets durent encore, a été de remplacer, pour une partie considérable de la nation, les prêtres par les romanciers.
Note 95: (retour) Lettre à Dalembert sur les spectacles.
C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il a été si grand révolutionnaire. S'il l'a été par ses idées et son tour d'esprit, comme nous l'avons vu, il l'a été plus encore par le changement dans les moeurs qu'il a fait, ou aidé, ou consacré. Montesquieu avait dit: «Il ne faut jamais changer les moeurs et les manières dans l'Etat despotique. Rien ne serait plus promptement suivi d'une révolution.» C'est Rousseau que Montesquieu prévoyait, ou, pour parler plus exactement, la société à la Rousseau, la société déjà désorganisée, confondant ses rangs, brouillant comme par jeu ses idées, doutant d'elle-même et s'en moquant, et se faisant des moeurs factices, société chancelante et égarée, à laquelle Rousseau a donné une dernière impulsion et comme une dernière façon de fausseté d'esprit.
En fausseté d'esprit, il y était maître, en effet, ne fût-ce que parce qu'il a toujours été par le monde dans une situation fausse. Plébéien déclassé, dépaysé par son génie même, placé au centre de la société polie, et, à certains égards, à sa tête, il restera comme le symbole même de la démocratie brusquement précipitée au sommet de la nation, et chargée, ou se chargeant, de la conduire. Là, en contact avec ce qui reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle n'est point habituée; et elle s'y grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmentée de désirs, puis défiante et irascible.—Et aussi, non accoutumée par l'hérédité à porter sans faiblesse, ou tout au moins sans étonnement, le poids séculaire d'une civilisation compliquée, elle n'en sent que l'embarras et la gêne, et songe vite à en rejeter le fardeau.—Et encore ses vertus mêmes, la simplicité de ses goûts et la simplicité de ses besoins, l'inclinent aux idées simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand État comme de l'établissement et de l'ordonnance d'un petit ménage.—Rousseau a donné en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. Il a représenté et figuré à l'avance l'évolution vers le pouvoir de toute une classe sociale, et sa manière de s'y accommoder.
Cela veut dire qu'il est très grand, que c'est une nature originale et riche, une de ces individualités qui résument en elles, ou au moins figurent par la trace qu'elles laissent, toute une période historique. Ses intentions sont d'un esprit supérieur, ses rêveries d'une grande âme douce et blessée. Auprès de lui Voltaire ne laisse pas de paraître parfois un étudiant spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur de rhétorique. Montesquieu seul, inférieur comme homme d'imagination, l'égale par la puissance du regard, et le dépasse par la clarté de la vue.—Il y a de plus grands génies; il y en a surtout de meilleurs; il n'y en a guère qui ait donné, en un siècle où pourtant la hardiesse est une banalité, une plus imprévue et plus rude secousse à l'esprit et au coeur humains.