BUFFON
I
SON CARACTÈRE
De l'homme qui vit de la vie de son siècle au risque de se disperser, mais de manière à laisser son nom et son souvenir dans tout les chemins que ses contemporains auront parcourus ou tentés; ou de celui qui se détache de son siècle jusqu'à s'en isoler complètement, et à tel point qu'il n'y tient pas même en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque de n'avoir ni partisan, ni allié, ni même d'ennemi; mais cela pour une si grande oeuvre, unique et solitaire, que toute sa vie s'y consacre, y coule et s'y dépense, et que le monument élevé, encore qu'inachevé, soit le plus imposant que ce siècle ait produit; lequel est le plus grand, je ne sais; mais le second au moins paraît plus fort, plus vigoureusement doué, d'une personnalité plus énergique, et, tout an moins, plus original.
Ce Buffon est très singulier. Contemporain de Voltaire, de Diderot et de Rousseau, homme du XVIIIe siècle, et du XVIIIe siècle central, il ne s'est occupé ni de politique, ni d'économie politique, ni de théâtre, ni de roman, ni de théologie. Il n'a pas été de l'Encyclopédie, il n'a pas été de tel ou tel cercle ou club politique ou philosophique, il n'a pas même été d'un salon, il n'a pas même été homme du monde, il n'a pas même été homme d'esprit, ni voulu l'être. Les plus grands de ses contemporains ont leurs divertissements et leurs gaietés, Montesquieu lui-même, moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; mais assez libres et relâchées encore. Buffon n'a jamais eu l'idée d'écrire une Lettre haïtienne ou un Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire une page de ceux qu'on écrivait autour de lui. En plein XVIIIe siècle il a vécu dans deux jardins, le jardin de Montbard et le Jardin du Roi. Il est difficile d'être moins de son temps qu'il n'a été du sien. Il n'a pas de date. Il a pris quelque chose du caractère de la nature qu'il étudiait; il vit dans le temps indéfini; sa vie intellectuelle va du moment où la terre s'est détachée du soleil à celui où l'homme a paru sur la terre, peut-être jusqu'à celui où l'homme s'est organisé en société; mais point au delà, et de ce qui s'est passé depuis il semble ne rien savoir, ou plutôt il sait très bien qu'il ne s'est rien passé du tout.—Il compte par milliers de siècles et seulement de l'apparition d'une espèce à la formation d'une autre. Pour un tel homme un événement comme la chute de l'Empire romain est une ride insensible sur l'océan des âges, et le XVIIIe siècle se confond si exactement avec le XIIIe ou XIVe siècle qu'il ne l'a jamais distingué, et ne s'est pas aperçu de son existence.
Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce goût même pour l'histoire naturelle que l'on sait bien qui est un des penchants dominants du XVIIIe siècle, le plus fort peut-être. Ce n'est pas même cela précisément. Buffon n'a nullement été entraîné vers l'histoire naturelle par une impatience de curiosité «philosophique» et une démangeaison d'indépendance, comme Diderot. Il ne songeait pas d'abord à l'histoire naturelle. Il songeait à savoir, en général. Jeune, il était plutôt mathématicien et géomètre. Nommé directeur du Jardin du Roi et se préoccupant de Linné, il prit son parti, se cantonna dans l'histoire naturelle, c'est-à-dire dans le monde entier, moins les vétilles, s'y sentit à l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il ne connut jamais rien, tant au dedans de lui qu'au dehors, qui l'en détournât.
Car s'il était hors de son siècle, il était également hors de l'histoire et n'était pas plus lié par la tradition que séduit par les nouveautés; et, à vrai dire, choses consacrées ou choses nouvelles étaient mots qui n'avaient pour lui aucune espèce de signification. Quelques paroles de complaisance courtoise, comme précautions à l'endroit de la Sorbonne et de l'Église, c'était tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances du passé; et quant aux puissances nouvelles, aussi impérieuses, et plus bruyamment impérieuses, il s'est contenté de les ignorer. Il voulait être, et il était presque, une pure intelligence en face des choses éternelles, les regardant et tâchant de les comprendre. Il a travaillé ainsi cinquante ans, en se levant de très grand matin, sans faire attention aux rumeurs, ni aux critiques, ni même aux louanges; car, une fois pour toutes, il s'était accordé très franchement celles dont il se jugeait digne, et l'on eût été mal venu tout autant de les surfaire que d'en retrancher.
Le fond de ce tempérament c'est l'énergie tranquille, la patience, la lucidité, et la fierté sans inquiétude, c'est-à-dire sans vanité. «Assez de génie, beaucoup d'étude, un peu de liberté de pensée», il a dit cela un jour en parlant des qualités nécessaires au naturaliste: c'est la définition de Buffon par Buffon. Forçons seulement un peu les termes, et disons: un grand génie, et une liberté de pensée comme je ne vois pas qu'il y en ait eu jamais une plus complète, plus inaltérable et plus constante.
La qualité essentielle de Buffon, c'est la bonne santé. Personne n'a eu, appuyée sur une robuste constitution physique, une plus magnifique santé morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on peut, à la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, délassements, ou plutôt distractions d'un tempérament vigoureux. Il n'a jamais ni brigué, ni tracassé, ni demandé, ni exigé. A peine peut-être a-t-il souhaité. Jamais il n'a été irrité, jamais il n'a été jaloux. Son dédain vrai des critiques, le silence pur et simple, qui à peine même est dédaigneux, dont il les accueille, est quelque chose d'admirable. Une chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquiétude. Par là, il semble presque échapper à l'humanité; et pour ce qui est de son siècle, par là il s'en détache d'une manière qui tient du prodige.
Il est bien curieux à observer quand il considère les hommes à ce point de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'étonnent jusqu'à la profonde stupéfaction. Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. «Le bonheur est au dedans de nous-mêmes; il nous a été donné; le malheur est au dehors, et nous l'allons chercher.» Le bonheur c'est la possession de nous-mêmes, et nous ne songeons qu'à sortir de nous. «Nous voudrions changer la nature même de notre âme; elle ne nous a été donnée que pour connaître, et nous ne voudrions l'employer qu'à sentir. Et il en résulte que les hommes sont dans un état à peu près continuel de démence. Ils ne sont «raisonnables que par intervalles, et ces intervalles, ils voudraient les supprimer». Ainsi se passe leur vie, qui, étant comme déréglée et dénaturée par eux-mêmes, ne peut être, que malheureuse et abrégée. «La plupart des hommes meurent de chagrin.»
Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas été inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouvé la vie admirablement bonne, du moment qu'il avait «une âme pour connaître», et puisqu'il y a plus de choses à connaître qu'on n'en peut apprendre en une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le besoin de savoir ne l'a pas quitté une minute pendant toute son existence. Le secret de la vie naturelle de l'homme lui avait été révélé, et le bonheur de sa destinée lui a permis de la mener dans les conditions les plus belles et les plus nobles.
On définit incomplètement, mais avec netteté par les contraires. Songez à Pascal pour comprendre Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade, le passionné, l'éternel inquiet et l'éternel effrayé. Là le parfait équilibre, la puissance calme, le regard tranquille, le travail facile et régulier, la parfaite sérénité d'esprit et d'âme. Buffon a écouté «le silence éternel de ces espaces infinis»; et il n'en a pas été effrayé. Il a vécu «toute sa vie dans une chambre», et il n'en a pas été incommodé, et il n'a été surpris que d'une chose, c'est que les hommes pussent souffrir d'une telle existence, et la considérer comme un «supplice insupportable».
C'est de 1730 à 1788 qu'il a montré au monde, sans le démentir, ce singulier personnage. Il est venu parmi les agités et il les a fort étonnés, et il en a été très étonné lui-même, sans s'en inquiéter autrement. Cet homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot plaisant ni une boutade, a été lui-même, à travers tout son siècle, un long, sévère et imperturbable paradoxe.
II
LE SAVANT
C'est un très grand savant. Aucune des qualités du savant ne lui a manqué: ni le goût de l'observation et la patience à observer; ni le labeur énorme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarté; ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique, c'est-à-dire la faculté de généralisation et d'hypothèse; ni le sang-froid à ne prendre les généralisations que comme des hypothèses, et les hypothèses que comme des commodités de travail, ayant toujours un caractère provisoire et toujours destinées à être un jour abandonnée; ni la puissance de former des systèmes; ni le mépris des systèmes dès qu'ils veulent être tenus pour des dogmes inébranlables et lier l'esprit humain qui les a produits.
Il était patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit. Comme l'attention s'est surtout portée sur son Histoire des animaux, et sur ses deux grandes généralisations, Théorie de la terre et Epoques de la nature, on a beaucoup dit qu'il a souvent décrit sans avoir observé par lui-même, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des animaux, et qu'il est surtout un homme à magnifiques idées générales, ce qui est vrai de ses deux Discours. Mais il faut lire son admirable minéralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le temps merveilleuse embryologie, pour voir à quel point il est l'homme du laboratoire, de l'observation cent fois reprise et de l'expérience cent fois répétée. Il y a telles pages qu'on pourrait intituler «sur la manière de se servir du microscope», et telles autres sur les fourneaux à grand feu, les fourneaux à feu restreint mais activé, et les miroirs ardents, qui font aimer le grand homme appliqué et pratique, qui le montrent sachant son métier et le faisant de près avec toute la patience minutieuse qu'il exige. Buffon penché, et la loupe à son oeil de myope, voila le portrait qu'on n'a pas assez fait, voilà l'attitude où l'on n'a pas suffisamment pris coutume de le voir; et ce portrait est plus intéressant et au moins aussi vrai que celui de Buffon en manchettes écrivant dans un cabinet vide. Il avait ses heures pour le microscope, le fourneau et le creuset; il en avait d'autres pour la rédaction paisible dans sa tour nue, à la voûte élevée et pleine d'air pur. La vérité est qu'il a observé et expérimenté infiniment, et que la moitié de son oeuvre, géologie, minéralogie, génération, est strictement originale et deux fois de sa main, de sa main de manipulateur et de sa main d'écrivain.
Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans sa correspondance, comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un ministère bien tenu. Il est l'homme d'État de la science. Il donnait à Hume l'idée d'un maréchal de France. Ceci est l'aspect extérieur. A Montbard, lisant, interrogeant, provoquant les rapports et les instructions, classant, ordonnant, vérifiant, centralisant et vivifiant le tout par l'idée maîtresse et dirigeante, il donne l'idée plutôt d'un Richelieu, d'un Colbert ou d'un Carnot de l'Histoire naturelle.
A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualité du savant, la liberté d'esprit absolue. Il n'est l'esclave que de la vérité. Il a varié, il s'est contredit. C'est qu'il avait des idées, sans cesse nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fierté, sans mélange d'orgueil, ne lui a jamais persuadé qu'il fût tenu d'honneur à répéter les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait commencé par la Théorie de la terre, où il rapportait à peu près exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la planète. Trente ans plus tard, il écrivait les Epoques de la nature, où la planète est presque tout entière expliquée par l'action du feu primitif. C'est qu'entre la Théorie de la terre et les Epoques de la nature, à la science des calcaires et des «coquilles», s'étaient ajoutées ses profondes études minéralogiques et la science des roches vitrescibles. Et que les Epoques de la nature semblent contredire la Théorie de la terre, il n'importe, si, en réalité, elles la complètent, et ce n'est pas l'étroite cohésion des idées, signe d'étroitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai au regard de la postérité, mais l'abondance des idées, chacune ouvrant une avenue à l'esprit, et entre lesquelles, profitant de toutes, la science à venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants de son temps, et l'imperfection relative des instruments en est cause, croit à l'organisation spontanée de la matière. Il croit que de la pourriture, de la fermentation naissent, sans germes, certaines espèces d'animaux. Mais prenez garde, et qu'une science si arriérée ne vous inspire point un sentiment de pitié. Il est rare que Buffon n'ait pas deux idées pour une, et que, se plaçant dans une hypothèse, et y restant provisoirement, il n'aperçoive pas longtemps avant les autres l'hypothèse contraire. «Ces espèces de zoophytes se décomposent, changent de figure et deviennent plus petits, et, à mesure qu'ils diminuent de grosseur, la rapidité de leurs mouvements augmente. Lorsque le mouvement de ces petits corps est très rapide et qu'ils sont eux-mêmes en très grand nombre dans la liqueur, elle s'échauffe à un point même très sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et l'action de ces parties organiques des végétaux et des animaux pourrait bien être la cause de ce qu'on appelle fermentation.
J'ai cru qu'on pourrait présumer aussi que le venin de la vipère et les autres poisons actifs, même celui de la morsure d'un animal enragé, pourrait bien être cette matière active trop exaltée.»—Et voici que Buffon, sans avoir le loisir de s'y arrêter, a très nettement l'idée que la pourriture et la fermentation pourraient bien venir des animaux, au lieu qu'ils vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien être un fourmillement de vies microscopiques, que les virus pourraient bien être des invasions d'animaux, et la théorie microbienne, juste inverse de la doctrine de la génération spontanée, est entrevue dans un éclair.
Pareille affaire est fréquente chez Buffon. Les idées foisonnent chez lui, et il a l'intelligence la moins exclusive et la plus hospitalière qui se puisse. C'est essentiellement un génie inventeur, de ces génies qui donnent une impulsion puissante, éveilleurs d'idées et créateurs de disciples. Il a été inventeur et promoteur au moins sur trois points. En géologie—et qu'on n'oublie point que cet illustre peintre d'animaux est surtout un géologue, et que là est son vrai titre de gloire—en géologie, et je m'appuie ici sur Cuvier, il a été le premier à comprendre et à faire entendre que l'état actuel du globe est le résultat d'une longue succession de changements dont il est possible de saisir les traces96; en d'autres termes, il a le premier écrit l'histoire de la planète.—En zoologie, il est le créateur d'une véritable science nouvelle qu'on peut appeler la géographie des espèces, et ses idées sur les limites que les climats, les montagnes et les mers assignent à chaque espèce, sont absolument une nouveauté, et une nouveauté vraie autant que féconde, qu'il a introduite.—Enfin en physiologie, son explication de l'intellect des animaux, peut-être trop cartésienne encore, mais très rajeunie, très renouvelée, beaucoup plus ingénieuse au moins que celle de Descartes, qu'on peut définir à peu près un système mécanique de mouvements réflexes, me paraît une vue un peu indécise et incertaine encore, mais vraiment toute nouvelle, beaucoup plus rapprochée de nous que des Cartésiens, et dont les théories les plus modernes ne sont guère qu'une application, ou, si l'on veut, qu'un agrandissement.
Note 96: (retour) Voir Histoire des sciences naturelles, tirée des leçons de Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.
Tout au moins faut-il dire qu'il n'est région de la science des choses visibles où sa curiosité éveillée, patiente et infatigablement ingénieuse, ne se soit portée, et que partout sa curiosité a été suggestive, évocatrice, puissante à susciter des idées et à créer des questions, partout ouvrant un chemin ou plantant un jalon. C'est la curiosité la plus inventive qu'on ait connue.
Tout plein d'idées, il est meilleur guide encore qu'inspirateur, et plus utile par la méthode de son esprit que par son esprit même. Il a mis le doigt avec une sûreté admirable sur les sources d'erreur, non moins que sur les sources de vérité, et démêlé et indiqué merveilleusement ce dont il convenait de se défier. Ses défiances sont pleines de génie, ses antipathies sont d'excellents conseils et de précieuses indications. Il a eu de l'aversion pour trois choses, à savoir les abstractions, les classification, et les causes finales. A l'état où elles étaient alors dans les esprits, c'étaient trois grands ennemis de la science et trois obstacles à vaincre, ou du moins à réduire.
L'abstraction, c'est-à-dire l'idée générale tenue, non pour une simple vue de l'esprit et tendance ordinaire de notre faculté raisonnante, mais pour une vérité, et non seulement pour une vérité, mais pour quelque chose qui existe en soi, et qui a des forces et des puissances, et qui gouverne et plie le monde, l'abstraction ainsi vénérée et divinisée était à la fois dans la science une idole et un fléau. Dire: «nulla fecundatio extra corpus,—tout vivant vient d'un oeuf,—toute génération suppose des sexes»; c'est simplement constater la majorité des cas observés; c'est une simple généralisation qui a juste la valeur des observations qu'on a faites, et contre elle tout le risque des observations à venir. Le penchant de l'ancienne science était à faire de ces «axiomes», de ces «proverbes de physique», comme dit spirituellement Buffon, des principes supérieurs à l'observation et à la recherche, et devant lesquels l'esprit humain doit s'incliner. Ils devenaient comme des êtres divins, par suite de ce penchant de notre esprit à donner toujours à ce que nous imaginons une réalité personnelle, et ils tyrannisaient ceux qui les avaient inventés. De même la Raison suffisante de Leibniz ou la Perfection de Platon, étaient comme des divinités métaphysiques gouvernant les choses créées, et au service et à la glorification desquelles le savant n'a qu'à se consacrer. C'est la liaison suffisante ou la Perfection qui soutient et établit perpétuellement le monde; le monde est et continue d'être pour qu'elles soient, et le savant n'a qu'à expliquer le monde relativement à elles, et pour les prouver.
Voilà ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison suffisante ou Perfection ne sont que des «êtres moraux créés par des vues purement humaines» et des «rapports arbitraires que nous avons généralisés»? Qui ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui était un soutien devient une entrave dans la recherche, quand une idée, qui n'est qu'une idée, si grande qu'elle soit, prend le caractère de je ne sais quelle personne sacrée dont les intérêts imposent au chercheur des devoirs, des obligations et des limites? La science, à ce compte, devient vite une apologétique, c'est-à-dire une rhétorique, un exercice intellectuel où la chose à prouver est posée d'abord en principe et tire à elle, et nécessite, et conditionne l'argumentation, au lieu d'en sortir, source du raisonnement au lieu de n'en être que l'aboutissement, altérant par conséquent presque à coup sur la sincérité de la recherche et la rectitude de la pensée.
Il en va de même des classifications trop superstitieusement respectées. Il faut classer par seul amour de la clarté, et non jamais par croyance en la réalité de la classification. Il faut classer sans rien croire de la classification la plus séduisante, sinon qu'elle est une bonne table des matières. Elle n'est jamais autre chose. Il ne faut jamais croire avoir saisi le plan de la nature; car il n'est pas sûr qu'elle l'ait écrit quelque part. Encore ici comme tout à l'heure, les classifications ce sont nos idées. Ce sont nos idées groupant les faits naturels d'après des analogies qui sont des plis et des pentes, tout simplement, de notre esprit. Ces groupements sont donc forcément artificiels. Ils le seront toujours; ils ne le sont pas même plus ou moins; par définition ils le sont autant les uns que les autres, ils peuvent être seulement plus clairs, plus rigoureux, plus simples, plus logiques, ce qui n'est que dire plus rationnels, c'est à savoir encore plus humains, non plus naturels. Il faut donc bien se garder de s'y attacher avec je ne sais quelle vénération scrupuleuse. Cette vénération n'est en son fond qu'un égoïsme et un orgueil; car la nature est la nature, et la classification c'est l'homme; et tenir telle classification que nous venons de faire pour le secret de la nature, c'est nous aimer plus qu'elle, et en elle nous poursuivre encore; c'est oublier le principe même de toute observation et de toute recherche, à savoir la soumission à l'objet.
Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour interpréter l'univers; ou plutôt pour l'interpréter, sans prétendre le donner en sa réalité; car lui ne classe pas. «La nature n'a ni classe ni genre; elle ne comprend que des individus.» La nature n'est pas spécifiante, elle est synthétique. Elle nous paraît spécifiante, il est vrai, et ce serait renoncer à nos manières de connaître, c'est-à-dire à notre esprit, que de ne pas la prendre comme elle nous paraît. Faisons-le donc; mais à la condition que nous sachions bien que nous ne faisons qu'ordonner des apparences, et que derrière, en son unité, en sa continuité, c'est la nature vraie qui existe. A travers le travail, nécessaire et méritoire, du classificateur, retenir, maintenir et sauver l'idée de l'unité et de la continuité de la nature, voilà le devoir du savant.
Enfin la source d'erreurs la plus funeste en choses de sciences naturelles est la préoccupation des causes finales. Les causes finales tuent la science, parce qu'elles supposent la science faite, la science achevée et consommée. Or, elle est toujours en formation. Tant qu'il y aura un fait inconnu, l'ignorance où nous en sommes empêche de conclure, et les causes finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse dire que tel phénomène existe afin que tel autre soit, c'est l'intention générale et universelle, c'est l'intention de l'univers qu'il faut avoir saisie, ce que seul celui là pourra se flatter d'avoir fait qui connaîtra exactement tout. Les causes finales sont comme un retour sur les causes efficientes pour les vérifier et les justifier. Elles disent: telle chose produit bien telle autre, car celle-ci était le but de celle-là. Mais ce retour ne peut se faire qu'après qu'on a été au bout de tout, manque de quoi il est purement hypothétique, arbitraire et récréatif. Or, dans la nature, le bout de tout est dans tous les sens; elle est un cercle dont le centre et la circonférence sont partout; ce serait donc non pas de l'extrémité d'une première série de causes et d'effets que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des causes finales, pour vérifier et justifier cette première série d'effets et de causes; mais ce ne serait qu'à l'extrémité de toutes les séries dans tous les sens, à l'extrémité de tous les rayons de cette circonférence qui est partout, c'est-à-dire, plus simplement, quand on connaîtrait exactement toutes choses, qu'on serait assez fort pour entreprendre légitimement la vérification par les causes finales. Il est de leur essence, parce qu'elles supposent tout connu, de n'être pas un moyen de connaître. Elles n'ont aucun caractère scientifique d'ici à la consommation de la science, c'est-à-dire d'ici à la consommation des âges.
Ne nous en servons donc jamais. «La reproduction se fait pour que le vivant remplace le mort, pour que la terre soit toujours également couverte de végétaux et peuplée d'animaux, pour que l'homme trouve abondamment sa subsistance...» sont des formules absolument vides, et dangereuses comme tout ce qui a l'air de prouver quelque chose. Tout à l'heure, nous avions affaire à des abstractions métaphysiques; ce sont maintenant des «abstractions morales», c'est-à-dire des abstractions fondées sur des «convenances morales». Nous ne disons ces choses uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous «convient» que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces proverbes qui se donnent pour des vérités. Cela est non avenu aux yeux du savant.
Voilà dans quel esprit Buffon étudiait, et voilà les fantômes qu'il a chassés devant lui. Au fond, aversion pour les abstractions, défiance des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes c'est la guerre à l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer de la science l'anthropomorphisme. L'homme conçoit tout sur l'idée qu'il a de lui-même, et se met partout dans la nature, et, soit l'habille de ses vêtements, soit se substitue à elle, et en elle ne contemple que soi. L'abstraction c'est une idée humaine qu'il arrive vite à tenir pour une loi qui oblige l'univers, et, à peu près, comme un être qui lui commande. La classification c'est un pli de l'esprit humain auquel il croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou c'est lui-même considéré comme centre et but de l'univers, ou c'est l'univers considéré comme ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans un dessein, vers un but, par un désir, et tenu, s'il n'agit pas ainsi, de confesser qu'il est absurde.—Il y a dans ces trois procédés de notre esprit une nécessité de notre nature à laquelle il n'est pas probable que nous puissions entièrement nous soustraire. Mais il est certain qu'ils sont dangereux, qu'ils rétrécissent et stérilisent l'esprit du chercheur, et que l'on peut, à les surveiller, en éviter au moins l'excès. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre ombre, et en est gêné pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en débarrasser; mais à bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue. C'est à cela que Buffon le convie d'un avertissement sévère, sagace, ingénieux et opiniâtre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il profite.
Dans cet esprit de liberté et dans cette liberté d'esprit, Buffon a promené sur la nature un regard calme, assuré et soumis. Il n'a prétendu lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prétendu qu'à la peindre. Il y tient beaucoup, et à ne faire que cela. Mieux vaut décrire que classer; seulement regarder et peindre: ce sont ses proverbes à lui, où il revient sans cesse. S'il a tant décrit, et, à mon avis, avec certaines longueurs, et excès de quasi-répétitions, on dirait que c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres dans cette idée que le seul office du naturaliste est bien de faire voir, et qu'à l'historien de la nature aussi bien qu'à l'historien des hommes s'applique le scribitur ad narrandum. Et comme en même temps il est homme à idées, et infiniment ingénieux et fécond en inventions de théories, il sera, grâce à ces principes, très à l'aise dans son office de théoricien; car chacune de ses théories ne sera qu'une vue, qu'un aperçu, qu'une manière de présenter des files ou des ensembles de faits sous un certain jour, qu'une façon plutôt de les éclairer que de les expliquer. Il n'a jamais ni prétendu ni visé à davantage.
Et si, pour mesurer la force systématique de cet esprit, on veut se représenter sommairement la plus vaste et la plus générale de ses vues de l'univers, en voici à peu près le résumé.
La matière existe, d'éternité nous n'en savons rien, et comme de ceci il ne pourrait y avoir que des preuves métaphysiques, nous n'avons pas à nous le demander; mais elle existe, ici les preuves matérielles s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'années.—Deux forces universelles la gouvernent: une force d'attraction, une force d'expansion, cette dernière très probablement effet elle-même, effet indirect, effet par réaction, de la première.—Il y a deux sortes de matière, l'une qu'on peut appeler matière morte, et qui n'est soumise qu'à la force attractive; l'autre qu'on peut appeler la matière vivante, ou organique, qui est soumise et à la force attractive et à la force d'expansion. Ce qui est matière morte est nommé minéral, ce qui est matière vivante est nommé végétal ou animal.—La planète que nous habitons est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments calcaires provenant en partie d'êtres vivants, recouverts eux-mêmes presque partout de détritus végétaux, dont se nourrissent les végétaux actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les animaux, certains animaux mangeant les végétaux eux-mêmes, certains autres mangeant les animaux végétariens.
Cette planète, comme toutes les autres du système solaire, s'est probablement détachée du soleil, dans l'état d'incandescence et de fusion, comme une goutte de verre fondu lancé dans l'espace. Elle tourne, depuis sa séparation, autour du soleil d'une part, et d'autre part autour de son propre axe. Elle a été tout entière en fusion et brûlante; car elle l'est encore; et dans les idées de Buffon, la plus grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient d'elle-même et non des rayons du soleil.—Depuis son origine elle s'est refroidie progressivement, gardant sa forme sphérique, mais, comme toute matière molle en rotation, s'aplatissant aux extrémités de son axe et se rendant à la circonférence du plan perpendiculaire à son axe.—Elle s'est durcie peu à peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant çà et là comme toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines parties plus légères des éléments qui la constituaient sont restées flottantes à sa surface comme une écume; c'est ce qu'on appelle les liquides et les gaz, les airs et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait bouillonner ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que tourbillons de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace, se refroidissant, retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs, indéfiniment.
Puis le refroidissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les cavernes, comblé les grands vides avec les fragments de matières usées par elles, qu'elles charriaient, aplani et égalisé la surface terrestre, au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abîmes, en proportion du volume de la planète, sont des accidents imperceptibles; enfin elles se sont localisées et resserrées en quelques flaques qui sont ce que nous appelons les océans.
Mais auparavant elles avaient comme préparé la surface de la terre. En elles, dans la période tiède, la vie avait paru. Une infiniment petite partie de la matière, quelques grains de matière répandus à la surface de la planète ont une constitution particulière. Ils ont une force d'expansion; ils peuvent former de petits mondes particuliers, autonomes, et se gonfler, s'accroître, attirer à eux de la matière qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable à lui. C'est ce que nous appelons les végétaux et les animaux. Ils ne sont qu'un accident dans l'énormité de la planète, et comme une légère moisissure à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes, répandues sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes primitives, et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laissé leurs squelettes recouvrant presque toute la sphère. Ainsi se sont constitués les dépôts de sédiments que nous appelons la matière calcaire.
Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont déposés peu à peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les détritus des grands végétaux qui ont formé une mince pellicule molle et meuble, laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire, mais l'est encore, toute pleine de grains de matière organique, toute prête aux différents modes d'expansion, toute prête à recréer la vie dont elle vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule, et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux, nous vivons, l'épuisant, puis la reformant de nos cadavres.
Les végétaux ont ce qu'on appelle la vie: ils ont une force d'expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la matière qui leur convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas. Ils ne sentent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils ramassent et centralisent en un point intime de leur être les impressions faites sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne paraît point que tout leur individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie de leur être; en d'autres termes ils ne vivent pas d'ensemble; ils ne vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie; autrement dit, ils n'ont pas d unité; ils ne sont pas à proprement parler des individus; ils sont des collectivités; un arbuste est une collection de petits arbustes; un arbre est une forêt.—Ils ne veulent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils aient un mouvement propre dont ils s'élancent vers le but d'un désir; ils se laissent vivre sans vraiment chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre précis, ils n'ont qu'une sorte de persévérance obscure et nonchalante dans l'être. De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend conscience d'elle-même, on peut se faire une image par ce que nous appelons le sommeil. «Le végétal est un animal qui dort.»
Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont d'un point à un autre. Presque tous les organismes que nous appelons animaux ont ce caractère. Le végétal est, dans son ensemble, un tube vertical, l'animal est un tube horizontal qui se déplace vers sa proie, et qui marche vers la vie.—Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils sentent: l'animal le plus élémentaire, blessé en un point, se contracte tout entier, signe d'unité sensationnelle, c'est-à-dire preuve qu'il y a sensation proprement dite. Ils pensent: c'est-à-dire qu'ils accumulent, puis élaborent des sensations qui sont capables de se réveiller: qu'ils combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenir à un but ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin c'est-à-dire que leur vouloir-vivre est précis, énergique et circonstancié, qu'il n'est pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais ingénieux, sachant se ménager, se retourner, se ployer selon le cas, et même se combattre, pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, déjà, il sait peser et choisir.
L'animal sent, pense et veut; il vit d'ensemble, il est un ensemble; il a une unité; il est un individu. Mais chez lui sensation, pensée, volonté, ont, comparées aux nôtres, un caractère particulier; ce sont sensation, pensée, volonté, pour ainsi parler, demi matérielles. L'animal sent, pense et veut, sans réflexion, du moins sans suite de réflexions, sans généralisation, et par conséquent sans pouvoir ni faire de toutes ces sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensées une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite.—On est amené ainsi à croire qu'il a un cerveau plus matériel, si s'on peut parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens intérieur est simplement un sens, un sens plus raffiné et plus délicat qur les autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et d'en conserver très longtemps les ébranlements. On sait que la rétine conserve, longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression très nette d'une lumière vive. Le sens intérieur de l'animal semble être quelque chose d'analogue. Il conserve des ébranlements dont la cause a disparu, et sous l'influence de ces ébranlements, réveillés par telle circonstance, il agit sans «volonté» proprement dite, d'un mouvement presque automatique, sorte de contraction inconsciente97. Le chien dressé à ne prendre le mets convoité que sur un signe, et qui résiste à l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans doute un être qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusément. C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements produits en lui par la sensation d'agréable goût durent encore; les ébranlements produits par la sensation du fouet durent encore; les uns contrebalancent les autres, jusqu'à ce que le signe éveillant une troisième série d'ébranlements, conforme à la première, la balance penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il désire, veut donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre douloureusement affecté, et le cache, sans se réveiller. Le dormeur veut d'une façon générale ne pas être blessé, mais il ne le veut pas d'une façon précise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient être coordonnées, former système, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deçà de cette coordination des sensations, des pensées et des vouloirs qu'est la limite des animaux.
Note 97: (retour) Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.
Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence, l'homme est un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations, pensées et vouloirs, et qui les fixe et les résume dans des abrégés qui s'appellent idées, et qui fixe et résume ses idées dans des signes qui s'appellent des mots, et qui par les mots transmet aux autres hommes ses idées, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger, s'agrandir et se combiner indéfiniment. L'animal capable de généralisation, et d'expérience, même isolé: capable de science, de tradition et de progrès, à la condition de vivre en société, existe sur la planète; et par l'immense différence qui est entre lui et les autres, est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard à la comprendre.
Et ce sont là des différences vraies et qui sont considérables entre les végétaux, les animaux et les hommes; mais prenons garde, et, en repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup trop tranché dans ces classifications et ces délimitations. Il n'y a de différence profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matière morte et la matière vivante, qu'entre la matière uniquement soumise à la force d'attraction, et la matière soumise, en même temps qu'à la force attractive, à la force d'expansion, qu'entre le minéral d'une part et les végétaux et animaux de l'autre, qu'entre la matière que la nature travaille, pour ainsi parler, du dehors, extérieurement à elle, et la matière que la nature semble travailler du dedans, intérieurement, et en quelque sorte, par un «moule intérieur».—La nature façonne le minéral comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, elle le tasse, elle le forge; elle l'augmente aussi, mais en ajoutant, en déposant quelque chose à sa surface; tout son travail ici est extérieur, exactement semblable à celui de l'homme, et voilà même pourquoi, à l'égard des minéraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la nature. Elle ne travaille le minéral que par la surface. Elle travaille le végétal sur trois dimensions, en longueur, en largeur, en profondeur; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de lui, mais au centre de chacun des éléments qui le constituent, de chacun des grains de matière organique qui frémissent dans ce tourbillon qui est lui. Elle le façonne, et l'on comprend à présent ce mot singulier, mais nécessaire, d'après «un moule intérieur», un moule qui s'élargit, s'allonge et se creuse sans perdre sa forme générale, et qui s'étend, dans l'acception littérale du mot, dans tous les sens, un moule, en un mot, à trois dimensions.—La nature, c'est, d'une part, de la matière brute et morte qui se façonne mécaniquement, comme le fer sous le marteau de l'homme; c'est, d'autre part, de la matière qui se façonne organiquement, par une force d'expansion qui agit dans tous les sens et qui accroît et développe l'être, du plus profond de lui-même, dans toutes les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans toutes les dimensions.
Or je dis qu'il n'y a de vraie différence qu'entre le monde inorganique et le monde organique. Entre les différentes, si nombreuses, provinces du monde organique il n'y a que des degrés, et il y a des transitions insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme à dessein confuses. Le végétal est une collection, non un individu. Il est vrai en général: mais tel végétal commence à être un individu, commence à avoir comme une conscience et une volonté. J'ai dit que les végétaux ne sentent point: il y en a qui semblent sentir. «Si par sentir nous entendons faire une action de mouvement à l'occasion d'un choc ou d'une résistance, nous trouvons que la Sensitive est capable de cette espèce de sentiment, comme les animaux. «Voilà une plante qui à je ne sais quel degré est déjà un individu.—Il est entendu que les végétaux n'ont pas un véritable vouloir-vivre, précis et actif, et ne s'élancent pas vers le but d'un désir. Il est vrai, en général; mais la Vallisnérie mâle, attachée au fond de l'eau, rompt ses liens et s'élance vers la surface du flot pour rejoindre la fleur femelle.—On convient que le végétal est une collection de végétaux, se multiplie par parties détachées, par bouture, qu'une branche de saule que vous détachez est un saule que vous détachez de plusieurs saules. Il est vrai; mais il y a des animaux pour lesquels il en va exactement de la même façon. Tels l'hydre d'eau douce, et la plupart des autres polypes; en sorte que le naturaliste hésite et ne sait, en présence du polype, s'il a affaire à un animal ou à un végétal; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une transition obscure et mystérieuse entre l'un et l'autre règne.
Et à l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, doués de sensibilité, se contractant tout entiers à une blessure, individus uns par conséquent, qui cependant par certains caractères sont au-dessous d'un grand nombre de végétaux, comme par certains autres ils sont au-dessus. L'huître est plus immobile, plus passive que la vallisnérie, plus inapte à saisir la proie que tel végétal carnivore qui attrape les mouches, sensible au choc et à la piqûre autant, mais ni plus ni moins, peut-être moins, que la sensitive.—Et d'une façon générale il est vrai que l'animal veut, poursuit un hut, évite un obstacle; mais le végétal aussi, quoique moins ingénieusement: de ses racines il cherche la nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie; de ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de l'air (l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les sources de vie.
Voilà nos limites qui gauchissent el ploient sous les faits. C'est que ce sont, en effet, nos limites, et non celles de la nature, qui n'en connaît pas. Ce sont des idées générales que nous nous faisons pour nous aider. «Elles ont le défaut de ne pouvoir jamais tout comprendre. Elles sont opposées, même, à la marche de la nature qui se fait uniformément, insensiblement et toujours particulièrement.» Comptez que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir à déconcerter à l'idée que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a cette première singularité de permettre aux pucerons de se reproduire sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle double le paradoxe en leur permettant de se reproduire aussi par accouplement. C'est un artiste qui varie extrêmement et comme à l'infini ses imaginations, ses combinaisons, ses rêveries réalisées, et l'on serait tenté de dire ses divertissements et ses caprices.
Pareillement, il sera toujours impossible de marquer la limite absolument précise qui sépare l'homme des animaux. Il s'en distingue, il n'en est pas séparé. Nous refusons la faculté «de comparer les perceptions» à la plupart des animaux, et il faut bien avouer que «le chien et l'éléphant ont quelque chose de semblable et que leurs actions paraissent avoir les mêmes causes que les nôtres.» Tout en reconnaissant, et en connaissant bien les caractères généraux qui distinguent les végétaux, les animaux et les hommes, n'oublions pas qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutôt de notre impuissance que de notre perspicacité, dans les classifications établies par nous, et que du dernier végétal à l'homme il y a une ligne ininterrompue, et encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des accidents ingénieux de marche, et une série imperceptible, souvent, et déconcertante, de transitions. Il n'y a de «passage brusque» qu'entre ce qui est vivant et ce qui ne l'est pas. La vie est continue.
—D'où l'on pourrait être amené à supposer qu'elle est une, que tant de variétés végétales et animales ne sont que des transformations d'une première chose vivante unique qui s'est modifiée de mille façons au cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparaître de nouveaux individus et par eux de nouvelles espèces.
—Il y a deux problèmes dans cette question. Le premier est celui de l'origine des espèces, le second est celui de la variabilité des espèces98.
Note 98: (retour) Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idées de Buffon considéré comme précurseur du transformisme, consulter Lanessan: Edition complète de Buffon, avec des notes et une introduction; Edmond Perrier: La Philosophie zoologique avant Darwin; Brunetière: article de la Revue des Deux-Mondes, du 15 septembre 1888.
Sur le premier nous serons très réservé, parce que c'est une affaire de philosophie et presque de métaphysique beaucoup plus que de science de la nature. Tout au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison d'imaginer que «d'un seul être la nature a su tirer, avec le temps, tous les autres êtres organisés»; et qu'en créant les animaux «l'Être suprême n'a voulu employer qu'une seule idée et la varier en même temps de toutes les manières possibles.» Non, encore que ce ne puisse être là qu'une hypothèse, elle n'est ni contre la raison ni contre les faits; car, «quoique tous les êtres variant par des différences graduées à l'infini, il existe en même temps un dessein primitif et général qu'on peut suivre de très loin.... Que l'on considère, par exemple, que le pied d'un cheval, en apparence si différent de la main de l'homme, a été pourtant à l'origine composé des mêmes os, et l'on jugera si cette ressemblance cachée n'est pas plus merveilleuse que les différences apparentes; et s'il ne faut pas se préoccuper surtout de cette conformité constante et de ce dessein suivi de l'homme aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, des reptiles aux poissons, etc.»—Une seule idée organique se modifiant progressivement dans le temps avec une infinie variété, revêtant des milliers de formes extrêmement diverses mais rappelant toutes un ordre général, un «dessein primitif», oui, cela est possible, cela est conforme à l'idée qu'on doit se faire de la majesté de la nature; cela est conforme surtout à l'instinct et au goût d'unité que l'homme a en lui et qu'il a d'autant plus fort que lui-même est plus intelligent; et peut-être pourrait-on dire que cette conception est une forme du monothéisme; mais encore une fois, et pour toutes ces raisons mêmes, ce n'est qu'une grande hypothèse, et une hypothèse au moins à demi métaphysique, et sans la repousser, nous n'en parlons que brièvement et avec réserve, et toujours comme d'une vue très générale et probablement peu susceptible de vérification, sur laquelle nous ne nous prononçons pas.
Pour ce qui est de la variabilité des espèces, nous serons beaucoup plus affirmatif. Les espèces sont variables, nous en sommes persuadé, et une des raisons de notre peu de respect pour les classifications rigoureuses est précisément notre pressentiment d'abord, notre conviction ensuite, à l'endroit de la variabilité des espèces. Un grand fait nous incline, avant toute autre considération, à croire que l'espère animale change avec le temps. Ce grand fait c'est la différence des «faunes» selon les différents pays. La géographie des espèces, constituée par nous, conduit à l'idée de la variabilité des espèces. Rien de plus différent que la faune de l'Amérique méridionale et celle de l'ancien continent; mais, cependant, la plupart des animaux européens n'en ont pas moins leurs analogues au nouveau monde, avec cette particularité que les animaux de l'Amérique sont toujours plus petits que ceux qui leur correspondent dans l'ancien. Ne peut-on pas voir, ne voit-on pas là une dégénérescence du type primitif, une altération, une dégradation,—écartons ces idées de plus ou de moins, de mieux ou de pire, qui ne sont guère scientifiques,—une adaptation nouvelle au moins, un changement que l'espèce a apporté à sa constitution pour se plier à de nouvelles conditions et s'ajuster à d'autres entours? Les animaux, à beaucoup d'égards, sont comme «des productions de la terre; ceux d'un continent ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y trouvent sont altérés, rapetissés, changés au point d'être méconnaissables. En faut-il plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme n'est pas inaltérable? que leur nature peut varier et même changer absolument avec le temps?»
Oui, l'espèce est variable, l'espèce est plastique. Elle se modifie au moins sous deux influences: l'influence des entours, les accidents de la guerre éternelle que se font les êtres vivants pour exister. Les variations de la terre, elle-même, de ce grand habitat de tous les êtres que nous connaissons, se sont répercutées naturellement sur les espèces. Des espèces ont disparu, en grand nombre. Vous en trouverez les débris gigantesques, avec étonnement et comme avec terreur, dans vos fouilles géologiques,