WeRead Powered by ReaderPub
Eurimedon: L'illustre pirate cover

Eurimedon: L'illustre pirate

Chapter 12: ACTE V.
Open in WeRead

About This Book

A noble warrior rescues an abducted princess and restores her to her father's court, where gratitude, rivalry, and romantic entanglements provoke shifting loyalties. The action alternates sea-borne adventure and palace scenes as competing suitors, political pride, and tests of virtue produce both violent threats and comic misunderstandings. Characters negotiate honor, forgiveness, and social rank while disguise, messages, and courtly ceremony complicate pairings. The piece blends tragic tensions and comic relief across staged acts to probe loyalty, love, and reputation within a classical mythic setting.

Archelas.


Puis qu'on vous a ravy le Sceptre qui fut vostre,

Daignez belle Princesse en recevoir un autre,

Et si vous agreez les hommages d'un Roy,

Regnez dans mon empire & triomphez de moy.

Eurimedon.


Que je regne & triomphe! Ah Dieux quelle apparence

Que l'object du mepris & de l'indifference

Osast à ce degré de grandeur aspirer,

Qu'à peine une Deesse oseroit esperer!

Mais puis que vostre rang vous permet toute chose,

Je ne reffuse pas ce qu'un Roy me propose;

Sire (puis qu'il vous plaist) j'accepte cet honneur,

Que vostre Majesté presente à mon bon-heur,

Et la conjure icy d'avoir en sa memoire

L'offre qui me doit mettre au comble de ma gloire.

Archelas.


Je n'en perdray jamais l'aymable souvenir,

Ma promesse pour vous est facile à tenir,

Il me tarde desja que je ne l'effectue,

Je vous ayme (Madame) & ce delay me tue.

Eurimedon.


Cet amour pour durer est un peu violent,

J'aymerois mieux ce feu s'il paroissoit plus lent:

Sire moderez-vous, & donnez à vostre ame

Le loisir de pouvoir examiner sa flame,

L'esprit blasme souvent ce que l'oeil a voulu.

Archelas.


On delibere en vain sur un point resolu:

Cette rare vertu dont vostre ame est pourveue

Surprend en mesme temps & l'esprit & la veue,

Et donne dés l'abord des transports si puissans,

Qu'elle est en un moment maistresse de nos sens,

En fin si vos rigueurs trompent mon esperance,

Vous ne me verrez mettre aucune difference

Entre aymer, & mourir pour un objet si beau.

Eurimedon.


Grand Roy j'atteste icy le celeste flambeau,

Que j'ayme tant l'honneur de vostre bien-vueillance

Que je meurs du desir d'estre en vostre alliance,

C'est un bien que mon coeur souhaitte plus que vous,

Et je ne vivrois pas sans un espoir si doux;

Mais la fureur encor possede trop mon ame

Pour faire si-tost place à l'ardeur de ma flame,

Il faut donner à Mars le temps de respirer

Auparavant qu'Amour le fasse retirer.

Archelas.


Ma Reyne je le veux pourveu que mon attente

Conserve en vostre coeur une flame constante.

Eurimedon.


Mon Prince, Je consens qu'on me prive du jour,

Si je change jamais l'objet de mon amour.

Archelas.


Hé bien! Tygrane: en fin ma gloire est sans seconde;

Cognois-tu quelque Roy plus heureux dans le monde?

Possedant cette Reyne est-il sous le Soleil

Un Monarque honnoré d'un triomphe pareil?

Tygrane.


Non Sire: Ce bon-heur comme vostre merite

Ne reçoit point d'esgal, non plus que de limite,

Et je croy que les Dieux quand vous serez unis

Vous combleront encor de plaisirs infinis:

Mais puis que de ce bien vostre ame est si contente,

Finissez (grand Monarque) une importune attente,

Vous sçavez bien le prix que vous avez promis

À celuy qui pourroit chasser vos ennemis,

Il est vray qu'Hermionne a faict nostre victoire,

Et qu'on doit à son bras une immortelle gloire;

Mais puis qu'aupres de vous elle a desja son prix

Que le nostre (grand Roy) ne soit pas un mespris,

Comme elle nous avons montré nostre courage,

Et nous avons senty nostre part de l'orage;

Encore qu'Araxés soit par elle abbatu,

En cela son bon-heur seconda sa vertu;

Mais en tout le combat nous l'avons assistée,

Voyez doncque qui de nous merite Pasithée.

Grand Prince disposez de ce prix glorieux,

Et finissez l'espoir de mille ambitieux.

Archelas.


Puis qu'aujourd'huy je dois l'appuy de ma Couronne,

À la seule valeur de la belle Hermionne,

Il est juste qu'elle ayt toute seule l'honneur

Qu'on doit à sa vertu bien plus qu'à son bon-heur:

C'est pourquoy je la rends de ces lieux Souveraine,

Je veux que mes sujets la reverent en Reyne,

Et comme mon Estat ne se peut separer

Seule elle aura le prix qu'on devoit esperer.

Tygrane.


Qu'Hermionne (grand Roy) possede vostre Empire,

Ce n'est pas à ce prix que mon courage aspire,

Que cette Deïté regne dans vostre Cour,

Mais ne reffusez point Pasithee à l'amour.

Celiane ostant son casque.


Perfide, osez-vous bien paroistre en cette lice?

Crois-tu que la vertu recompense le vice?

Et que le Ciel honteux des crimes que tu faits,

Au lieu de te punir t'accorde des bien-faits?

N'est-ce pas pour avoir abusé Celiane

Qu'on te doit Pasithée, infidele Tygrane?

Ou bien pour avoir faict ce genereux duel,

Où tu fus si vaillant, ou plustost si cruel?

Si tu ne te souviens de ce juste reproche

Retournons sur les lieux: le champ est assez proche

Où sur Eurimedon tu creus estre vainqueur,

Mais ce fut moy qui fus l'objet de ta rigueur,

Avecque tes mespris je ressentis ta rage,

Tu surmontas ma force, & non pas mon courage;

Et quoy que mon dessein ne fut que de perir,

Ton fer me blessa bien, mais je ne pûs mourir.

Tu rougis infidele, & tu croyois peut-estre

Que l'on devoit icy recompenser un traistre:

Non, non, le Ciel est juste, & les Dieux irritez,

Punissent tost ou tard les infidelitez,

Ne demande doncque pas un salaire Prophane:

Mais recognois icy ton crime, & Celiane.

Tygrane.


Je recognois (Madame) & mon crime & vos yeux

Ils sont en mesme temps mes Juges, & mes Dieux;

Qu'ils me punissent doncque & que leur vive flame

Abrege de mes jours la malheureuse trame,

Il est vray j'ay failly, vostre rare beauté

Meritoit plus d'amour, & de fidelité,

Mais ce qui me console au milieu de ma peine

Vous fustes tousjours belle, & jamais inhumaine:

Toutesfois si je suis indigne de pitié

sçacrifiez Tygrane à vostre inimitié.

Il luy presente son espée.


Tenez voila de quoy contenter vostre enuie,

Vangez-vous Celiane, arrachez-moy la vie,

Et par mon sang coupable à vos pieds respandu

Payez-vous de celuy que vous avez perdu.

Celiane.


La mort pour un ingrat seroit trop favorable

Et le coup de ma main un peu trop honnorable

Tes regrets feront mieux cet office que moy.

Eurimedon.


Madame revocquez cette severe Loy,

Il n'est point de pechez qu'un repentir n'efface.

Archelas.


Je veux qu'en ma faveur il obtienne sa grace

Qu'il vive sous vos loix, mais à condition

Qu'il sera plus fidele en son affection.

Celiane.


Sire (puis qu'il vous plaist) Celiane est contente,

De regler son amour sur cette heureuse attente.

Archelas.


C'est assez Celiane, on verra quelque jour

Si ce Prince sera digne de vostre amour.



SCENE TROISIESME
ARCHELAS, EURIMEDON deguisé.

Archelas.


Oseray-je esperer qu'il vous plaise (Madame)

Sur un point curieux satisfaire à mon ame,

Et ne tiendrez-vous pas pour incivilité,

Si je vous faits sçavoir ma curiosité?

Eurimedon.


Sire à vous obeir me voyla toute preste.

Archelas.


D'où provenoit tantost cette rougeur honneste,

Qui m'a faict remarquer vostre alteration

Quand Tygrane a parlé de son affection,

Et sur tout quand ce Prince a nommé Pasithée;

Ma veuz estoit alors dessus vous arrestée:

Ne dissimulez point, dites moy franchement

Ce qui vous a causé ce soudain mouvement.

Eurimedon.


Quand Tygrane a parlé de sa belle entreprise

Vous croyant sans enfans ce propos m'a surprise,

Et si j'ay faict paroistre un peu d'emotion,

J'avois pour l'exciter assez de passion.

Archelas.


Des fruicts de mon amour je n'ay que cette fille,

Elle seule aujourd'huy faict toute ma famille,

Encore maintenant suis-je reduit au point

De m'estimer heureux si je ne l'avois point.

Eurimedon.


Quel mescontentement avez-vous receu d'elle

Dont la faute aujourd'huy la rend si criminelle?

Archelas.


Naguere un estranger en cette Isle arrivé

A si soudainement son esprit captivé,

Que pour mieux estouffer cette flame naissante

Qui dans leurs jeunes coeurs se rendoit trop puissante,

Je me suis veu contraint de la mettre en prison,

Afin d'en retirer son coeur et sa raison;

Son Amant par sa fuitte evita ma colere.

Eurimedon.


Vrayement cet Estranger eut tort de vous desplaire;

Mais Seigneur avoit-il son honneur assailly

Au point que vous croyez que l'Infante ayt failly?

Archelas.


Non: elle ne s'est pas tellement oubliée,

Et je croy seulement qu'elle s'estoit liée

Avecque moins d'amour que d'obligation

À ce nouvel object de son affection,

Je cogneus toutesfois leurs flames indiscrettes,

Je sçeus qu'ils se donnoient des visites secrettes,

Et comme Pasithée aydoit à son dessein

Je le surpris un jour qu'il luy baisoit le sein;

Mon ame à cet object de colere enflammée

Voulut perdre d'un coup & l'amant, & l'aymée,

Mais

Eurimedon.


Vous avez puny trop rigoureusement

L'amour d'une Princesse, & les voeux d'un Amant

Qui n'estoit pas peut-estre indigne de sa flame.

Archelas.


En cette occasion je confesse (Madame)

Que ce jeune estranger avoit des qualitez,

Capables de fleschir les plus rares beautez,

Et mesme il nous avoit rendu quelque service.

Eurimedon.


Vous luy rendiez pourtant un tres-mauvais office,

Et c'est mal s'acquitter d'une obligation,

De donner pour un prix une punition:

Mais encor estoit-il d'une illustre naissance?

Archelas.


Il ne sçavoit sur quoy fonder cette esperance,

Et pretendoit pourtant sans mon consentement

Un rang que je reserve à des Roys seulement.

Eurimedon.


Advouez que l'amour est un crime agreable,

Qu'on devroit appeller une erreur excusable,

Et si ceux qui le font meritent le trespas

Ils ne doivent mourir qu'au milieu des appas:

Excusez doncque Seigneur ces Innocentes flames,

Elles ne logent point que dans les belles ames,

Et le mespris d'amour est plustost un effect

D'une arrogante humeur que d'un esprit bien fait.

En fin en ma faveur delivrez Pasithée,

Sinon le trosne auguste où je suis invitée,

Me plaira beaucoup moins que ne faict le tombeau.

Archelas.


Pour ne me pas fleschir l'Orateur est trop beau,

Ma Reyne j'y consens, & promets à cette heure

De la tirer demain de sa triste demeure,

Pourveu que vostre Esclave, & de plus vostre Amant

Puisse esperer de vous un pareil traitement.

Eurimedon.


Je m'en vay luy porter cette heureuse nouvelle.


Il sort.

Archelas.


Allez. Que cette Reyne est pitoyable, & belle!

Que les traits de ses yeux mes superbes vainqueurs

Ont des charmes puissans pour captiver les coeurs!

Il n'est point de dépit qui ne cede à sa grace,

Point de ressentiment que sa bouche n'efface,

Alors qu'elle commande il luy faut obeïr,

Et ce quelle cherit, on ne le peut haïr.



SCENE QUATRIEME.
EURIMEDON, PASITHEE, ALERINE, dans la prison.

Eurimedon en Amazone.


Digne objet de pitié, mais beaucoup plus d'envie

Qui tiens mesme d'Amour la liberté ravie,

Se peut-il que je voye en ces funestes lieux

Celle dont la beauté peut captiver les Dieux?

Non, non: Je ne sçaurois souffrir cette injustice,

Tout le monde prend part en ce rude supplice,

Et sans vos doux regards son destin a pareil

Aux lieux qui sont privez des clartez du Soleil,

Il est temps que la Cour dissipe sa tristesse,

Qu'on luy rende sa joye avecque sa Princesse,

Et que de la prison vous veniez au Palais,

Gouster avecque nous les douceurs de la paix.

Pasithee.


Madame: Les prisons sont des champs Elisées,

Quand vos divins regards les ont favorisées,

Au lieu que les Palais où vos yeux ne sont pas,

Ne sont que des Enfers où regne le trespas.

Mais par quelle faveur, & de quel bon Genie

Ay-je aujourd'huy receu cette grace infinie

Qu'un Astre dont l'esclat est si doux à mes yeux

Vienne luire, où jamais ne luit celuy des Cieux?

Eurimedon.


C'est le flambeau d'Amour qui finira vos peines.

Pasithee.


Ah ce tyran (Madame) est l'autheur de mes chaisnes!

Eurimedon.


Ainsi le mesme traict qui fit vostre tourment

Fera d'oresnavant vostre contentement,

Si vous favorisez sa prudente conduitte.

Pasithee.


Ah Dieux! à cet object je suis toute interdite,

Et j'ay dans mon esprit tant de confusion,

Que tout ce que je voy me semble illusion.

Eurimedon.


Ne vous souvient-il pas quand nous sommes ensemble,

D'avoir jamais cogneu quelqu'un qui me ressemble?

Ne craignez point (Madame) advouez le secret,

J'ay pour en bien user l'esprit assez discret;

Outre que j'ay beaucoup d'interest en l'affaire,

Elle concerne encore le salut de mon frere,

Qui vivement touché des traicts de vostre amour

Ne void plus qu'à regret la lumiere du jour;

Ouy (Madame) j'entray dedans cette Province,

Afin de secourir ce miserable Prince,

Et que le desespoir va reduire à la mort:

Ma valeur a rendu la paix à Mitylene,

Et je puis esperer la qualité de Reyne,

Puis que j'ay pû donner assez d'amour au Roy

Pour me faire l'honneur de me donner sa foy:

Mais qu'il n'espere pas la faveur qu'il souhaitte

Qu'Hermionne ne soit de tout poinct satisfaite,

Qu'il ne m'ayt de mon frere accordé le pardon,

Et que vous ne soyez femme d'Eurimedon.

Pasithee.


Madame, Je croyrois que vous voudriez surprendre

Cet esprit innocent qui vient de vous entendre,

Si le Ciel en naissant ne vous avoit faict don

Des plus aymables traits de mon Eurimedon:

Mais puisque vous portez de si visibles marques

De celuy que j'honnore au dessus des Monarques,

Je recognois assez que vous estes sa soeur;

Il a les mesmes yeux & la mesme douceur,

Cette bouche, ce front, cette grave apparence,

En fin le sexe seul en faict la difference.

Eurimedon.


Tout le monde a de nous la mesme opinion.

Pasithee.


Puisque vous estes joints d'une telle union,

Et que pour son repos vous veillez de la sorte,

J'advouray librement l'amour que je luy porte:

Ouy je l'ayme, Madame, & ma captivité

Trouve parmy mes fers de la felicité,

Il calme ma douleur, Il faict tarir mes larmes,

Lors que mon souvenir m'entretient de ses charmes,

Et si par fois je fais des projets inhumains,

Son beau nom faict tomber les armes de mes mains.

Eurimedon.


Que mon frere (Madame) auroit l'ame ravie

Et que j'estimerois son sort digne d'envie,

S'il oyoit ces propos pleins d'amour, & de foy,

Ou plustost s'il pouvoit vous baiser comme moy.

Pasithee.


Au poinct où je vous vois aupres du Roy mon pere,

Vous pouvez tout Madame.

Eurimedon.


Hé bien! laissez-moy faire.

Quand vous m'aurez donné vostre consentement

Il ne manquera rien à son contentement:

Mais c'est assez parlé de l'interest d'un autre,

Il est temps desormais que nous pensions au nostre:

Voudriez vous maintenant me faire une faveur?

Pasithee.


Vous obeir (Madame) est mon plus grand honneur,

Commandez seulement & vous serez servie.

Eurimedon.


Dans ce cher entretien mon ame est si ravie,

Que je ne voudrois pas m'en separer jamais.

Madame trouvez bon que j'envoye au Palais,

Pour supplier le Roy qu'il m'accorde une chose.

Pasithee.


Quelle?

Eurimedon.


Qu'aupres de vous cette nuict je repose,

Si je ne vous suis pas importune;

Pasithee.


Vrayment

Vous pouviez employer un autre compliment.

Importune bons Dieux! Me croyez-vous si vaine,

Que vous considerant pour ma mere & ma Reyne

J'abuse de l'honneur, & de l'affection

Que vous me témoignez en cette occasion?

Non, non, je ne suis pas à ce poinct arrogante,

Vous devez autrement traitter vostre servante:

Vous avez sur mon ame un absolu pouvoir,

Et vous devez penser que je sçay mon devoir.

Eurimedon.


De ces sousmissions je suis toute confuse,

Mais avec ce respect pourtant on me refuse.

Pasithee.


Nullement: Alerine allez trouver le Roy,

Dites luy que Madame est encore chez moy,

Et que pour me parler d'un soucy qui la touche

Elle souhaitte fort de partager ma couche;

Mais avecque l'adveu de son consentement.

Alerine.


J'y vay Madame.

Pasithee.


Allez: & venez promptement

Pour me deshabiller; Il est tard ce me semble,

Nous aurons tout loisir de deviser ensemble,

Si la bonté du Roy s'accorde à nos desirs.

Eurimedon.


Desja ce doux espoir me comble de plaisir,

Mais je crains que l'effet de cette courtoisie

Ne donne à nostre Amant un peu de jalousie,

S'il apprend quelque jour le bon-heur où je suis:

Cependant que son coeur est parmy les ennuis,

Et dedans les langueurs d'une fascheuse absence

Faict d'un excez d'amour l'injuste penitence.

Pasithee.


Si jusque icy l'amour a mal traité nos voeux,

Le mesme quelque jour nous ravira tous deux,

Et par nostre union finissant nos supplices

Versera sur nos maux ses plus cheres delices.

Eurimedon.


Pour la mesme raison vous devez croire aussi

Que le mal de mon frere est beaucoup adoucy,

Et quelque desplaisir qui trouble sa pensée,

La cause de son mal rend sa peine effacée:

Mais bons Dieux! qu'Alerine est longue en son retour!

Pasithee.


Madame: la voicy.

Eurimedon.


J'en rends grace à l'amour.



SCENE CINQUIESME.
EURIMEDON, PASITHEE, ALERINE.

Eurimedon.


He bien qu'a dit le Roy?

Alerine.


Que la belle Hermionne

Pour suivre ses desirs n'a besoin de personne,

Et que ses volontez sont d'assez fortes loix

Pour ne pas relever de la faveur des Roys,

En un mot Archelas s'accorde à vostre envie.

Elle se retire.

Eurimedon.


Il me faict trop d'honneur.

Pasithee.


Et moy j'en suis ravie.

Eurimedon.


Certes voilà des traicts d'une extréme bonté.

Pasithee.


Mais plustost du credit de vostre Majesté,

Dont la grace est unique ainsi que sans pareille.

Eurimedon.


Exceptez-en la vostre (adorable merveille,)

Car c'est d'elle qu'on peut dire avec raison

Que ses charmes divins sont sans comparaison.

Pasithee.


Vous me forcez pourtant d'advouer à ma honte

Que vostre courtoisie aujourd'huy me surmonte.

Eurimedon.


Pour estre un digne objet à vostre affection

Je veux bien vous laisser en cette opinion,

Mais le peu de merite où mon espoir se fonde

Accusera d'erreur les plus beaux yeux du monde,

Et fera reprocher à vostre jugement

Qu'il a lors qu'il me flatte un peu d'aveuglement.

Pasithee.


Icy vostre vertu m'impose le silence,

Mais l'admiration sera mon esloquence.

Eurimedon.


Brisons là ce discours, Madame.

Pasithee.


Je le veux.

Eurimedon.


Que le Ciel (ma Princesse) est propice à mes voeux!

Ah que sur ce beau sein je voy de belles choses!

Son teint ressemble aux lys, & vostre bouche aux roses,

Les graces dedans l'une ont choisy leur sejour,

L'autre d'un beau rocher faict le trosne d'Amour,

Et comme ils sont tous d'eux de visibles miracles,

L'un reçoit tous nos voeux, l'autre rend des Oracles;

En fin je vois icy comme dans un tableau

Tout ce que la nature a de rare & de beau.

Mais que j'ay de regrets parmy ces belles choses!

Que je voy de soucis au milieu de ces roses!

Et que je suis confuse en ce dernier effort

Où peut-estre ma nef fera naufrage au port.

Pasithee.


Vous souspirez (Madame) & vostre teint se change,

D'où vous vient si soudain cette palleur estrange?

Dieux! vous trouvez-vous mal?

Eurimedon.


Madame il faut mourir

Ou que vostre pitié s'offre à me secourir.

Pasithee.


Ce n'est pas un devoir que ma main vous reffuse,

Mais ce nouveau discours me rend toute confuse,

Parlez moy clairement.

Eurimedon.


Ah Madame! pardon.

C'est trop vous abuser. Je suis Eurimedon.

Pasithee.


Eurimedon bons Dieux!

Eurimedon.


Luy-mesme ma Deesse.

Pasithee.


Ô miserable fille! ô chetive Princesse.

C'en est faict, ton malheur arrive au dernier poinct.

Eurimedon.


Madame parlez bas, & ne vous faschez point.

Pasithee.


Quoy meschant tu voudrois apres cette impudence

Que ma voix fust encore de ton intelligence?

Apres avoir tendu ce piege à mon honneur,

Tu veux que je me taise insolent suborneur?

Non, non, traistre, je veux que ma douleur esclatte.

Eurimedon.


Madame

Pasithee.


C'est en vain que ton amour me flatte,

Ne m'importunes plus de tes voeux indiscrets,

Mais permets à la mort d'estouffer mes regrets.

Ô sensible malheur!



SCENE SIXIESME.
EURIMEDON, PASITHEE, ALERINE.

Alerine.


He qu'avez-vous Madame?

Pasithee.


Un mal qui m'a surprise, & qui m'arrache l'ame.

Alerine.


Vostre voix a d'abord troublé tous mes esprits.

Pasithee.


L'excez de ma douleur m'a fait jetter ces cris.

Alerine.


Ce mal est bien soudain, & j'en suis fort en peine.

Pasithee.


Alerine de peur d'incommoder la Reyne,

Je vay passer la nuict dans vostre appartement.


Elles sortent.

Eurimedon seul.


Ah deplorable Prince! ô malheureux Amant!

Que ton impatience a destruit de delices!

Et prepare à ton coeur de sensibles supplices!

Mais ne murmure point contre cette beauté

Que tu viens d'offencer par ta temerité,

Tu sens un chastiment moindre que ton audace,

Et malgré son couroux la pitié t'a faict grace.

Vange plustost le tort que ton amour a fait,

Offre toy pour victime à cet object parfaict,

Et par ton propre sang effaçant ton offence

N'espargne par tes jours quand tu pers l'innocence:

Esperons toutesfois: Mes services passez

Ne sont pas tout à faict de son coeur effacez,

Puisque dans sa douleur sa bouche s'est contrainte,

Et n'a pas descouvert le sujet de sa plainte,

Ce silence discret montre qu'asseurément

Son amour est plus fort que son ressentiment.





ACTE V.


SCENE PREMIERE.

TYGRANE.

Amour oste à mes sens cette importune Idee

Dont mon ame est encore malgré moy possedée,

Rompts les fers orgueilleux où je suis engagé:

Et rends par mon repos mon esprit soulagé:

N'entretiens plus mon coeur des charmes de l'Infante,

Fay paroistre à mes yeux sa beauté moins puissante,

Et pour rendre aujourd'huy mon mal moins rigoureux

Forme la moins aymable, ou fay moy plus heureux:

Si tu veux m'obliger dy moy que Celiane,

Surpasse en ses attraits & Venus, & Diane;

Vante à tout l'Univers sa generosité,

Et les nobles effets de sa fidelité;

Mais plustost de ce pas allons luy rendre hommage,

Et demander pardon d'avoir esté volage,

Mes yeux preparez-vous d'adorer ses apas,

Puis qu'elle a dans ses mains ma vie, & mon trespas,

Allons.



SCENE DEUXIESME.
CELIANE, TYGRANE.

Celiane.


Où va Tygrane?

Tygrane.


Où son devoir l'appelle.

Celiane.


Perfide dy plustost où t'attend une belle.

Il est vray que j'ay tort de blasmer ton devoir,

Et de te regarder lors que tu vas la voir;

Pasithée a des traits qui font que Celiane

N'oseroit esperer l'entretien de Tygrane.

Tygrane.


Ah Madame! espargnez un malheureux Amant,

Je bornois mes desseins à vous voir seulement.

Celiane.


As-tu mise en oubly la Reyne de ton ame?

Tygrane.


Je ne puis l'oublier puisque c'est vous (Madame)

Dont l'absolu pouvoir regne sur mes esprits.

Celiane.


Et tu n'es plus pour moy qu'un objet de mespris.

Tygrane.


Oubliez mon erreur, oubliez mon offence,

Et voyez mon amour après mon inconstance;

Comme l'Astre du jour alors qu'il sort de l'eau,

Mon feu sera plus net & paroistra plus beau,

Pourveu qu'en ma faveur quelque pitié vous touche.

Celiane.


Depuis quand cette amour loge-t'elle en ta bouche?

Sans doute desloyal tu ne te souviens pas

Combien ta Pasithée a de grace & d'apas.

Tygrane.


Ah belle Celiane!

Celiane.


Hé bien Prince volage?

Tygrane.


Serez-vous sans pitié?

Celiane.


Seras-tu sans courage?

Tygrane.


Il en faut bien avoir pour souffrir vos discours.

Celiane.


Il faut trop de pitié pour te donner secours.

Tygrane.


Il est vray la faveur d'une grace est trop grande

Et ce n'est pas aussi ce que je vous demande,

Non, je n'invoque plus icy vostre pitié,

Mais j'ay plustost recours à vostre inimitié;

Ouy qu'elle fasse au moins cet honneur à ma vie

De la croire aujourd'huy digne d'estre ravie,

Pour reparation du crime que j'ay faict

D'avoir ozé trahir un objet si parfaict.

Celiane.


Tygrane c'est assez, mon ame moins cruelle

Veut attendre de vous une amour plus fidelle:

J'approuve vos devoirs, & la suitte du temps

Si vous perseverez nous peut rendre contens,

Allez: retirez-vous avec cette esperance.

Tygrane.


Et vous vivez (Madame) avec cette asseurance,

Que je conserveray mesme après le trespas

L'amour que j'ay vouée à vos divins apas.


Il sort.

Celiane seule.


En fin ma passion triomphe de Tygrane,

Ce superbe vainqueur se rend à Celiane,

Et les traits de mes yeux plus forts que ses desdains

Reparent la foiblesse & l'affront de mes mains:

À ces nobles efforts ma raison rend les armes,

Je trouve que son crime est moindre que ses charmes,

Et de quelque dépit dont mon coeur soit touché

Je croy le repentir plus grand que le peché;

Après cette faveur (Amour) je te rends grace

De m'avoir inspiré la genereuse audace

Qui m'a faict rencontrer dans l'orage le port,

Et m'a donné la vie, où je cherchois la mort.



SCENE TROISIEME.
ARCHELAS, MELINTE, & leur suite.

Archelas.


Grand Monarque, il est vray: l'insolence d'un Prince

A troublé depuis peu cette heureuse Province,

Mais cet Eurimedon que vous cherchez icy

Ne nous a pas osté ce penible soucy.

Quand le traistre Araxés descendit dans cette Isle,

Desja ce Chevalier avoit quitté la ville,

Et parmy le danger de ce soudain malheur

Son absence m'eust faict regretter sa valeur,

Si les Dieux par le bras d'une auguste Amazone

N'eussent puny le traistre, & rasseuré mon trosne;

Je ne laisse pourtant de vous estre obligé

D'avoir voulu deffendre un Estat affligé.

Melinte.


Le devoir mutuel qui nos sceptres allie

M'a faict pour ce sujet partir de Thessalie,

Où j'appris que Bellonne exerçoit son couroux

Sur cette nation qui releve de vous;

Et comme Eurimedon n'ayme rien que la guerre,

J'ay creu le rencontrer en cette heureuse terre:

Mais à ce que je voy le sort malicieux

L'a contre mon espoir esloigné de ces lieux.

Archelas.


Ce fut plustost l'effect de ma juste colere.

Melinte.


Quoy, vous l'avez chassé?

Archelas.


Sans doute.

Melinte.


Ah c'est mon frere!

Archelas.


Vostre frere bons Dieux!

Melinte.


Ouy, mon frere.

Archelas.


Grand Roy,

J'ay regret de l'avoir si mal traicté chez moy

S'il m'avoit declaré son illustre naissance,

Je n'aurois pas commis envers luy cette offence,

Au contraire j'aurois contenté ses desirs,

Et par un bon accueil finy ses desplaisirs.

Melinte.


Luy-mesme ne sçait pas qu'il soit de nostre race,

Il veid avec ses jours commencer sa disgrace,

Et l'Astre qui premier esclaira son berceau

Pensa d'un mesme temps esclairer son tombeau:

Toutesfois si le sort fut ingrat, & barbare,

Le Ciel de ses tresors ne luy fut pas avare;

Car il fit esclatter en des lieux escartez

Parmy de viles gens de nobles qualitez;

Moy-mesme je le vis, & sa seule vaillance

Sans que je le cogneusse, acquit ma bien-veillance:

Mais depuis que je suis en cet illustre rang

Un Pyrate m'a dit qu'il estoit de mon sang,

Et que ses compagnons l'avoient pris à Messine

Entre les foibles bras de ma mere Euphrosine,

Lors que par Dicearque en ces lieux attirez

Ils luy firent les maux qu'ils avoient conspirez

Ah que je fus content d'ouir cette nouvelle!

Mais que je trouve icy son absence cruelle!

Et que mon coeur saisy de son esloignement

Garde pour son malheur un vif ressentiment:

Où pourray-je trouver ce miserable Prince,

Il erre maintenant de Province en Province,

Il court cet Univers de l'un à l'autre bout,

Et ne possedant rien il croit posseder tout:

Mais encore quel sujet excita vostre hayne?

Archelas.


L'excez de son amour qui me mit fort en peine.

Car comme je croyois que son ambition

N'avoit point de rapport à sa condition,

Je trouvois fort mauvais qu'il eust pris l'asseurance

De regarder l'Infante avec de l'esperance,

Si bien que redoutant la fin de ce projet,

Je separay d'ensemble & l'un, & l'autre objet.

Melinte.


Ainsi doncques l'amour a produit son contraire,

Et ce qui faict aymer a faict haïr mon frere,

Ah miserable Prince où t'a reduit le sort?

Archelas.


Si jamais son destin le rendoit à ce bord.

Je traitterois si bien ce genereux courage

Que je le forcerois d'oublier mon outrage,

La main qui l'a blessé gueriroit sa douleur,

Ce qui fit mon couroux, finiroit son malheur;

Et l'espoir de mon sceptre avecque Pasithée

Rendroit dans ce pays sa course limitée:

Mais puisque les destins ne le permettent pas,

En vain ma passion luy promet ces apas;

Attendons que les Dieux à nos voeux plus propices,

Fassent par son retour renaistre nos delices;

Cependant s'il vous plaist d'entrer dans le Palais,

Vous y verrez l'objet à qui je dois la paix,

Et qui d'oresnavant doit partager mon trosne.

Melinte.


Je le veux bien, voyons cette belle Amazone.



SCENE QUATRIEME.
EURIMEDON, PASITHEE, CELIANE.

Celiane.


Madame: Je vous ay tant d'obligation

De vous estre fiée à ma discretion

Qu'il n'est point de moyens, ny de traicts de courage,

Qu'à vostre occasion je ne mette en usage;

Je sçavois desja bien tout ce deguisement

Et que sous cet habit vous aviez un Amant,

Je fus le Conseiller de la belle Hermionne,

Quand elle fit dessein de se faire Amazone:

Et que cette action soit un crime, ou bien-faict,

Mon coeur est partizan de tout ce qu'elle a faict.

Souffrez donc qu'aujourd'huy j'acheve mon ouvrage,

Souffrez que je vous mette à couvert de l'orage,

Et comme cet Estat m'a tiré de soucy,

Permettez que le mien vous en retire aussi.

Pasithee.


Ce conseil seroit bon genereuse Princesse

Si mon esprit timide avoit moins de foiblesse:

Mais mon coeur interdit de crainte, & de respect

Me faict irresolue, & me rend tout suspect:

Car quelque invention que vostre esprit medite,

Mon honneur ne sçauroit se sauver en ma fuitte,

Et quand bien je serois hors des terres du Roy

J'aurois tousjours en suitte & l'horreur & l'effroy.