The Project Gutenberg eBook of Eurimedon: L'illustre pirate
Title: Eurimedon: L'illustre pirate
Author: Nicolas-Marc Desfontaines
Release date: March 7, 2006 [eBook #17940]
Language: French
Credits: Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the
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EURIMEDON
OU
L'ILLUSTRE PIRATE
TRAGI-COMEDIE.
Par le Sieur DESFONTAINES.
PARIS, Chez Anthoine de Sommaville,
au Palais, dans la petite Sale, à l'Escu de France.
M. DC. XXXVII.
Avec Privilege du Roy.
EPITRE
À
MADAMOISELLE
DE VERTU
MADAMOISELLE,
Voicy des Estrangers qui viennent des extremitez de la Grece, & qui attirez par la reputation de vos merites, souhaittent de s'acquitter des hommages qu'on doit à vostre vertu. Si vous daignez prester l'oreille au recit de leurs advantures, vous ne les estimerez pas indignes de vostre entretien; & je m'asseure que vous leur ferez un favorable accueil quand vous sçaurez qu'ils sont Princes, & que par des actions qui ne degenerent point de leur naissance, ils vous auront faict voir dans le Tableau de leur vie, les Images de tant de Heros que vostre Illustre Maison a donnez à la France. Je parlerois de vos augustes devanciers, François, Odet, & Charles de Bretaigne qui sortis des anciens Ducs de cette belle Province, se sont monstrez dignes surgeons d'une tyge si glorieuse, & en ont conservé la gloire dans vostre famille, qui en porte encore des marques aussi durables, que celebres; Je parlerois des notables services qu'ils ont rendus à l'Estat par les effets de leur fidelité, & de leur courage, si ce n'estoit publier des choses qui ne sont incognues qu'aux barbares, & vouloir comprendre dans une lettre ce qui merite des volumes entiers; Je diray seulement que ces deux grands Roys Charles huict & Louys douze ont honnoré vos ancestres du glorieux tiltre de frere, & qu'en mille occasions ils ont confirmé cette qualité advantageuse qu'Anne de Bretaigne, digne Espouse de ces deux Monarques leur avoit legitimement acquise. Cette consideration (Madamoiselle) & celle de vostre merite particulier ont faict resoudre deux Roys de venir aussi vous rendre les honneurs que vos Ayeulx ont autrefois receus, & admirer en vous une Majesté qui leur faisant oublier la leur, les force d'advouer que vous seriez incomparable, si le Ciel ne vous avoit donné une soeur qui partage avecque vous les inclinations de tout le monde. La Renommée qui a remply l'Univers de cette verité, a donné de la jalousie aux plus belles de vostre sexe, & de l'admiration aux plus parfaites, mais vous donnerez de l'estonnement à nostre Eurimedon & à sa Pasithée, quand vous leur ferez cognoistre que la beauté, & la gentillesse des Dames de France emportent le prix sur celles de Grece, & de toutes les nations de la Terre; Aussi n'est-ce pas leur dessein de vous disputer cet advantage, mais seulement d'avoir l'honneur de vous entretenir, afin qu'après cette faveur ils puissent estre les Paranymphes de vos merveilles, par la voix de celuy qui a pris la hardiesse de vous les presenter; & qui desire estre toute sa vie,
MADAMOISELLE,
De vostre Grandeur.
Le très-humble & très-obeissant serviteur
DESFONTAINES.
À
MADAMOISELLE
DE VERTU.
SONNET.
Beauté par qui Venus void la sienne effacée
Mes vers pour te louer ont trop peu d'ornemens,
Et je crains, te faisant ces foibles complimens
Que ta rare vertu n'en soit interessée.
Ta gloire ne sçauroit estre plus rabaissée
Qu'alors que le commun en a des sentimens,
Ont doit à tes attraits les plus beaux mouvemens
D'une ame que le Ciel ayt tousjours caressée:
Pardonne toutesfois à ma temerité
Si j'ose descouvrir à la posterité
Ce qui te faict paroistre avec tant d'advantage;
Qu'on sçache que par toy le vice est abbattu
Et que tes actions mieux qu'un noble heritage
Te donnent aujourd'huy le beau nom de VERTU.
DESFONTAINE
AU LECTEUR.
Lecteur je croirois offencer ton jugement si je ne le croyois capable de discerner les fautes qui se sont glissées en l'Impression de cet ouvrage, & je ferois tort à ta courtoisie si je ne croyois que tu les excuseras; c'est pourquoy sans m'arrester à t'en faire le denombrement, je te supplieray seulement de remarquer qu'en deux ou trois endroits où tu verras que les vers manqueront en leurs mesures, la faute vient de ce que l'Imprimeur a escrit doncque pour doncq, encore au lieu d'encor, & une fois avec, au lieu d'avecque pour le reste je le laisse à ta discretion.
LES ACTEURS.
ARCHELAS, Roy de la Troade pere de Pasithée.
MELINTE, Roy de Thessalie & frere d'Eurimedon.
EURIMEDON, Amant de Pasithée.
TYGRANE, Prince d'Armenie & Rival d'Eurimedon.
FALANTE, Escuyer d'Archelas.
LYSANOR, Escuyer d'Eurimedon.
PASITHEE, Infante de la Troade.
CELIANE, Princesse d'Armenie, & Amante de Tygrane.
ALERINE, Suivante de Pasithée.
ARGAMOR, Page de Tygrane.
La Scene est en l'Isle de Lesbos.
EURIMEDON
TRAGI-COMEDIE.
ACTE I.
SCENE PREMIERE.
EURIMEDON, PASITHEE.
Eurimedon sortant d'un navire & mettant Pasithée au port.
En fin (belle Princesse) après beaucoup d'orages
Vous revoyez encor ces aymables rivages,
Neptune partizan des ambusches d'amour
S'est montré favorable à vostre heureux retour,
Son perfide element a respecté vos charmes,
Et vostre ravisseur a fleschi sous mes armes,
Qui n'ont pû consentir qu'une Divinité
Servist de recompense à l'infidelité.
Mais que cette bonté qui vous rend adorable
Espargne à mon sujet un Prince miserable.
Puis qu'Amour est l'autheur du mal qu'il a comis,
Et que vos yeux (Madame) ont fait vos ennemis:
Pardonnez à l'offence en faveur des complices,
La vie est quelquesfois le plus grand des supplices;
Car la mort finissant les jours d'un Criminel
Finit un chastiment qu'ils rendoient eternel.
Pasithee.
Grand Prince à qui je dois & l'honneur & la vie
Je tiens puis qu'il vous plaist ma vengeance assouvie,
Et s'il me reste encor quelque ressentiment
C'est pour vous obeir que j'en ay seulement:
Que sans crainte Araxés retourne à Mitylene
Un secret repentir fera toute sa peine,
Et ma direction ne rendra pas suspect
Celui qui pour moy-mesme a manqué de respect.
Eurimedon.
Madame: La grandeur des illustres courages
Se remarque bien mieux dans l'oubly des outrages,
Qu'alors que la rigueur de leurs justes arrests
Sur quelque Criminel vange leurs interests:
Ce n'est pas que je vueille authorizer sa faute,
Ou prendre le party d'une audace si haute;
Mais desja son supplice à son crime est uny,
Et s'il est sans espoir il est assez puny.
Pasithee.
Eh bien qu'il soit ainsi: mais je ne puis comprendre
D'où vous vient pour ce traistre un sentiment si tendre,
Et je ne sçay comment un coeur si genereux
A pour son amitié fait ce choix malheureux?
Eurimedon.
Madame, Ce discours est de trop longue haleine
Une autre occasion vous tirera de peine,
Cependant s'il vous plaist, allons rendre à la Cour
Au lieu de la tristesse & la joye, & l'amour.
Mais j'aperçois le Roy, si mon oeil ne se trompe,
Et bien que je le voye avecque peu de pompe
Toutesfois de son front l'auguste majesté
Mieux qu'un sceptre Royal faict voir sa qualité.
SCENE DEUXIESME.
ARCHELAS, EURIMEDON, PASITHEE, FALANTE.
Archelas.
Falante: Je ne sçay quelle secrette joye
Avecque ce vaisseau la fortune m'envoye;
Mais je me sens forcé malgré mon desespoir
De l'aller dans le port moy-mesme recevoir.
Falante.
Sire, ces estrangers qui viennent du rivage
Vous pourront esclaircir de cét heureux presage.
Archelas.
Où sont-ils?
Falante.
Les voila qui viennent droit à vous,
Pour avoir le bon-heur d'embrasser vos genoux.
Archelas.
Ah ma fille! Est-ce toy que je revois encore?
Est-ce toy Pasithée? Ô grands Dieux que j'adore
Je crains que dans l'excez de mon contentement
Mon trespas ne succede à ce ravissement!
Mais n'est-ce pas aussi l'effect de quelques charmes
Qui veut tromper mes yeux affoiblis de mes larmes?
Pasithee.
Non Sire, vous voyez celle que le malheur
Avoit fait le butin d'un infame voleur:
Voicy cette Princesse indignement ravie,
Et qui perdoit l'honneur aussi bien que la vie
Si l'invincible bras de ce liberateur
N'eut empesché ma perte, en perdant son autheur.
Archelas.
Chevalier, Je sçay bien que ma recognoissance
Est plus en mes desirs que dedans ma puissance,
Et que pour bien payer cette belle action
Mon sceptre est au dessous de l'obligation:
Il est vray qu'un exploit si digne de memoire
Trouve ordinairement son salaire en sa gloire;
Mais de peur d'estre ingrat à ce rare bien-faict,
Je vous offre le bien que vous nous avez faict,
Partagez nos plaisirs, regnez dans mes provinces,
Faites vous (s'il vous plaist) des sujets de mes Princes,
Je feray tout pour vous, ayant tout faict pour moy,
Vous m'avez rendu pere & je vous feray Roy.
Eurimedon.
Ah Sire! mon secours ne vaut pas qu'on y pense
Et ce qui fit ma peine a faict ma récompence
J'ay suivy seulement les loix de mon devoir
Pour servir Pasithée, il ne faut que la voir;
Et puisque je cherchois cette belle contrée
Je benis le sujet qui m'en donne l'entrée,
Heureux si les faveurs d'un auspice si doux
Me permettent l'honneur de vivre aupres de vous.
Pasithee.
C'est pour moy seulement que je dois dire heureuse
La mesme occasion qui vous fut dangereuse:
Car quand vous n'auriez pas à mes yeux combattu,
Cette Cour est tousjours ouverte à la vertu:
Mais si vostre valeur m'eust lors abandonnée,
Je serois maintenant la plus infortunée
Qui jamais icy bas ayt respiré le jour,
Et je ne verrois pas cet aymable sejour:
Je serois maintenant pour comble de misere
Peut estre le jouet d'un horrible Corsaire;
Ou bien pour eviter ce servage inhumain
Contre mon propre coeur j'aurois armé ma main:
Mais au triste moment de cette violence
La vostre a prévenu leur crime, & mon offence,
Et le coup qui finit leur trame, & mes malheurs
Mesla leur sang brutal à mes prodigues pleurs.
Archelas.
Il falloit reserver à de honteux supplices
L'autheur de ce projet, ou du moins ses complices,
Pour donner un exemple à la posterité
Du juste traictement qu'ils avoient merité;
La mort que le bourreau pouvoit rendre execrable
La gloire de vos coups l'a rendue honnorable,
Et vous avez donné par des trespas si beaux
À des infames corps des illustres tombeaux.
Eurimedon.
Sire, Le Dieu des eaux les a dans ses entrailles,
Un perfide comme eux a faict leurs funerailles,
Et comme partizan de ce traistre dessein
Il en cache l'autheur dans son humide sein:
En fin de ces brigands la deffaite est entiere,
La mer fut leur refuge, elle est leur cimetiere,
Et l'onde a tellement prévenu mes efforts
Qu'ils ont esté plustost ensevelis que morts.
Archelas.
Finissons avec eux cette tragique Histoire
Perdons-en s'il se peut jusques à la memoire,
Craignant que par le bruit des discours superflus
Nous ne ressuscitions ceux qui ne vivent plus;
Que la joye en nos coeurs succede à la tristesse,
Bannissons desormais cette importune hostesse,
Et sans nous arrester aux soucis des mortels
À ce Dieu tutelaire erigeons des Autels.
Eurimedon.
Ah grand Roy! Cet honneur plus grand que ma naissance
Au lieu de m'obliger, me chocque & vous offence:
Car cette vanité me rendant odieux
Reproche en mesme temps une erreur à vos yeux:
Bien loing de m'eslever à ce degré supréme
La rigueur du destin m'a mis à l'autre extreme,
Pour toute qualité je suis Eurimedon
La fortune en naissant me mit à l'abandon,
Et pourtant de mon sort l'admirable advanture
Peut passer pour miracle à la race future:
En un point seulement je le trouve assez beau
Puisque j'eus pour le moins un illustre berceau.
Un Aigle me voyant estendu sur la poudre,
Soit qu'il me voulut mettre à couvert de la foudre,
Ou bien faire de moy quelque fameux guerrier
Porta mon petit corps à l'ombre d'un laurier:
Du depuis le destin lassé de me bien faire
Me mit entre les mains d'un barbare Corsaire
Qui m'ayant dans un bois sous cet arbre trouvé
Parmy ses compagnons m'a tousjours eslevé.
Cent fois il m'a juré que j'estois né d'un Prince
Et m'a tout dit, hormis mon nom, & ma province,
Car de peur de me perdre il m'a tousjours caché
Cet important secret qu'en vain j'ay tant cherché.
Je n'avois que douze ans que desja mon courage
Ne pouvoit plus souffrir la paresse de l'aage,
Et bien que j'eusse horreur de leurs traits inhumains
Il falloit que je fisse un essay de mes mains.
Un jour l'occasion s'en montra toute preste
Trois Pyrates venus fraischement de la queste
Ne purent sans debat partager leurs butins,
Le lucre les rendant esgalement mutins
Ils passerent en fin des discours, à l'espée;
Et la valeur d'un seul contre deux occupee
Dans l'inegalité l'alloit faire perir
Si je l'eusse pû voir sans l'ozer secourir.
Contre ces lasches coeurs j'entrepris sa deffence,
Et comme l'un des deux mesprisoit mon enfance
Il donnoit à mes coups tant de facilité,
Que sa mort fut le prix de sa temerité.
Dès lors tous estonnez de ce trait de courage,
Comme à leur souverain ils me firent hommage;
Glorieux (disoient-ils) d'obeyr desormais
Au Prince le plus grand que le ciel vit jamais:
Du depuis leur respect pouvoit servir de marque
Que j'estois en effet n'ay de quelque Monarque:
Mais je suis incertain de ma condition.
Pasithee.
Vous estes trop modeste en vostre ambition,
Et si mon ame encor doute en vostre origine,
C'est qu'au lieu d'estre humaine, elle la croit divine.
Eurimedon.
Ah ne me flattez pas, un si mal-heureux sort
Avec le rang des Dieux a trop peu de rapport.
Archelas.
Alcide avant sa mort estoit ce que nous sommes,
Ce Heros comme vous nasquit entre les hommes,
Il fut leur protecteur, & cette qualité
Luy fraya le chemin de l'immortalité:
Ainsi cette vertu qui vous faict adorable,
Et qui rend vostre gloire à son nom comparable,
Malgré les vains efforts d'un sort injurieux
Vous reserve une place à la table des Dieux.
Eurimedon.
Mon coeur n'affecte pas ces dignitez hautaines
Dont la presomption bouffit les ames vaines,
Je prefere grand Roy, l'honneur de vous servir
Aux grandeurs qui pourroient dans le Ciel me ravir.
Archelas.
De grace (Eurimedon) quittez cette eloquence,
Laissez-vous une fois vaincre à ma bien-vueillance
Commandez en ma Cour, mais en ce juste point
Pour me favoriser ne vous deffendez point:
Où bien ce grand esprit qui tout autre surmonte
À l'obligation adjoustera la honte,
Et sa grace conjointe aux offices du bras
Nous fera confesser que nous sommes ingrats.
SCENE TROISIESME.
TYGRANE.
Destin, Neptune, Amour, Dieux cruels, tristes Astres
Ne deliberez plus, achevez mes desastres,
Et vos foudres grondans en d'inutiles mains,
Que ne punissez-vous les crimes des humains?
Souffrez-vous qu'un mortel brave vostre vengeance?
Sans doute on vous croira de son intelligence,
Et si contre mon chef vos couroux sont si lens
De mon impunité naistront mille insolens;
Trop pitoyables Dieux vangez-vous de Tygrane,
J'ay trahy Pasithée & trompé Celiane,
L'une en mon changement, l'autre par lascheté:
Celiane ressent mon infidelité,
Et faute de secours, la belle Pasithée
Est par ses ravisseurs indignement traictée,
Cependant sur le point qu'elle s'en va perir
Je suis les bras croisez & la laisse mourir.
Ah! c'est trop endurer un ingrat sur la terre,
Cieux achevez mon sort par un coup de Tonnerre:
Ce tragique accident ne sera pas nouveau,
Le deluge du feu suivra celuy de l'eau,
Et mes membres espars sur cet humide empire
Auront en mesme temps l'un & l'autre martyre.
Mais qu'en vain pour avoir un remede à mes maux
J'importune les Dieux puis qu'ils sont mes rivaux:
Vaste mer qui retiens mon ame & mes delices
Ouvre au moins à mon corps tes affreux precipices,
Puisque desja ma vie est sur ton Element,
Prens ce qui reste encor d'un malheureux Amant.
Ah plustost par mes cris ta colere irritée
Emporte ma parole avecque Pasithée!
Je la suivray pourtant, & mes tristes vaisseaux
Feront si promptement le grand tour de tes eaux,
Que je te forceray de me rendre ma Reyne,
Ou d'achever ma vie en achevant ma peine.
SCENE QUATRIEME.
FALANTE, TYGRANE.
Falante.
Où courez-vous Tygrane? Et quel aveuglement
Vous oblige à revoir ce perfide Element,
Cependant que la Cour retentit d'allegresse,
Et benit le retour de sa chere Princesse.
Tygrane.
De qui?
Falante.
De Pasithée.
Tygrane.
Ô rare invention!
Croy-tu par ce moyen calmer ma passion?
Non (Falante) sa perte est par trop veritable
Pour cesser mes transports au recit d'une fable.
Falante.
Tygrane, mon discours a tant de verité
Qu'il peut vaincre aisément vostre incredulité,
Si pour rendre à vos yeux la nouvelle certaine
Il vous plaist seulement d'entrer à Mitylene,
Là vous verrez l'objet qui vous fit amoureux
Et le liberateur qui vous a faict heureux.
Tygrane.
Quel est ce Chevalier, est-il de cognoissance?
Falante.
Non, c'est un estranger, mais d'illustre naissance,
On le traite de Prince, & son port gracieux
Ne degenere point de ce nom glorieux,
Cet auguste guerrier singlant devers cette Isle
Se venoit rafraischir à la premiere ville,
Quand il a rencontré le funeste vaisseau
Qui mettoit vostre espoir & l'Infante au tombeau.
Comme il s'en approchoit d'une extreme vitesse,
Il ouit cette voix (sauvez une Princesse)
Aussi-tost abordant ce traistre Galion
Il s'eslança dedans plus hardy qu'un Lyon,
Malgré ses ravisseurs delivra Pasithée,
Et mit à fonds la nef qui l'avoit emportée.
Ce genereux heros apres ce grand effort
S'offrit incontinent de la remettre au port,
Mais avec tant de grace, & tant de bien-vueillance
Qu'il rendit son respect esgal à sa vaillance,
Et l'Infante advoua qu'une telle action
Fit voir moins de valeur que de discretion.
Tygrane.
Dieux que je suis confus! & que cette nouvelle
Me semble en mesme temps agreable, & cruelle!
Deux mouvemens divers tyrannizent mon coeur,
J'ayme bien ce retour, mais je crains son autheur.
Son merite, son port, sa valeur esprouvée,
Cette discretion de ma Reyne approuvée
Sont autant de Devins qui predisent mon mal,
Et d'un liberateur me feront un rival:
Ainsi mes sentimens divisez en moy-mesme
Emportent mon esprit de l'un à l'autre extreme.
Quand je songe au bon-heur qu'il nous a procuré
Aussi-tost je conclus qu'il doit estre adoré:
Mais apres combatu d'un mouvement contraire
L'objet que j'ay flatté commence à me desplaire,
Et si quelque devoir m'oblige à le cherir
Je croy baiser la main qui me fera perir.
Falante.
Delivrez vostre esprit de cette fantaisie
Permettez à l'Infante un peu de courtoisie,
Vous aurez son amour, luy sa civilité;
Cet honneur est un prix qu'il a bien merité,
Et mesme vous devez (au moins par complaisance)
De quelque complimens honnorer sa presence.
Tygrane.
Hé bien (Falante) allons luy rendre ce devoir,
Et vous mes tristes yeux preparez-vous de voir
L'Astre de mon amour, & l'object de ma crainte;
Toustesfois insolents dedans cette contrainte
Que vos jaloux regards ne me trahissent pas,
Mais lisez en riant l'arrest de mon trespas.
ACTE II.
SCENE PREMIERE.
EURIMEDON, PASITHEE, ALERINE.
Eurimedon.
Madame, excusez-moy si voyant tant de grace
J'ayme vos ennemis & cheris leur audace,
Puisque les mesmes traits qui vous ont fait trahir
Ne me permettent pas de les pouvoir haïr:
Cette rare douceur, ces apas, & ces charmes,
Contre un foible mortel sont de trop fortes armes,
On ne peut eviter l'atteinte de leurs coups,
Le coeur qui les reçoit mesme les trouve doux:
Et quoy que la raison à nos desirs oppose
Vous voir & vous aymer n'est qu'une mesme chose.
De la sorte Araxés se sentant consommer,
Pour esteindre ses feux eut recours à la mer,
Mais vos yeux plus puissans que le flambeau du monde
Brulent esgalement sur la terre, & sur l'onde;
Et son coeur amoureux par ce tour impudent
Eust sans moy sur les eaux fait un naufrage ardent:
En fin mon sentiment contre vous se rebelle,
Je pardonne aux transports d'une faute si belle,
Et ne me puis resoudre à blasmer un effect
Qui me permet de voir un object si parfaict.
Pasithee.
Je suis (Eurimedon) trop peu considerable
Pour vous rendre envers luy de beaucoup redevable:
Et quand j'aurois assez de grace & de beauté
Pour toucher un guerrier de vostre qualité,
Vostre vertu vous donne assez de privilege
Pour n'avoir pas besoin d'un Prince sacrilege.
Mais qu'est-il devenu depuis vostre retour,
Je croy qu'il n'oseroit se monstrer à la Cour,
Mon abord luy faict peur ou bien sa conscience
Luy conseille de vivre en cette deffiance
Mais il craint vainement.
Eurimedon.
Je ne sçay si le sort
Ou sa timidité l'ont esloigné du port
Mes gens pour le trouver ont tourné toute l'Isle
Mais sa fuitte a rendu leur recherche inutile.
Pasithee.
Que les Dieux pour jamais l'exilent de Lesbos
Pour mon contentement, & pour vostre repos
Mes yeux n'ont que trop veu ce Prince abominable
Dont la rage a pensé me rendre miserable,
Et vous n'avez vangé mon honneur qu'à demy
Si vous n'abandonnez un si perfide amy.
Eurimedon.
Vos voeux seront suivis de mon obeissance,
Mais (Madame) apprenez que nostre cognoissance
Venant plus du hazard que de mes volontez
Je ne prens point de part en ses meschancetez.
Un jour aux environs des costes de l'Epyre
Il fut pris, & mené prisonnier en Corcyre,
Mais lors qu'il attendoit le prix de sa rançon
Ma pitié le sauva.
Pasithee.
Dieux! de quelle façon?
Eurimedon.
Je cognus par l'excez de la melancolie
Où l'ame de ce traistre estoit ensevelie,
Qu'une forte douleur agitoit son esprit,
Comme par ce discours sa bouche me l'apprit:
Grand Prince (me dit-il) ne trouvez pas estrange
Si dans cette prison où le destin me range
J'ose faire paroistre un extreme soucy
Malgré tant de faveurs que je reçois icy:
Je ne souffre pas seul, tout un peuple souspire,
Et le fort d'Araxés est celuy de l'Empire,
Encore que ce point soit assez important
Ce n'est pas toutesfois ce qui m'afflige tant
Un mal-heur plus pressant attaque ma fortune,
Amour voulant trahir est trahy par Neptune;
Et la mesme prison qui me tient arresté
Me ravit ma maistresse avec ma liberté.
Cet objet (reprit-il) s'appelle Pasitée,
Je l'aymay des l'instant que je l'eus visitée,
Et nous sommes unis par de si doux accords
Que vous n'avez de moy seulement que le corps:
Cette princesse en a la meilleure partie;
Sa parolle à ces mots en souspirs convertie
Parut plus esloquente en son affection,
Et porta mon esprit à la compassion.
Pasithee.
Ah! que favorisant cette ame criminelle,
Vostre pitié me fut rigoureuse, & cruelle!
Eurimedon.
Il est vray: mais aussi mon bras a reparé
Le mal que mon esprit vous avoit preparé,
Et si lors je faillis, ce fut par innocence;
Comme je le croyois d'une illustre naissance
Je creus que son amour, & ses intentions
Avoient quelque rapport à vos perfections,
Outre que je voulois renoncer à la vie
Qu'à regret ma jeunesse a trop long-temps suivie.
À cette occasion je luy dis le dessein
Que la gloire & l'honneur m'avoient mis dans le sein,
Et que mon coeur pressé d'un plus noble genie
Vouloit me delivrer de cette tyrannie,
Où ma valeur rebelle à ses propres effets
Plaignoit le plus souvent ceux qu'elle avoit deffaits;
Luy pour me tesmoigner une amitié parfaite
M'offrit dans ses estats une seure retraitte,
Et moy pour obliger ce malheureux Amant
J'accompagnay de dons son eslargissement:
Nous prismes rendez-vous; Après son ambassade
Il devoit dans deux mois m'attendre en la Troade
Où mon navire alloit heureusement ancrer,
Quand mon sort & le sien me l'ont fait rencontrer.
Mais que je fus d'abord confus en cet orage,
Quand son casque levé me montra son visage,
Il le faut advouer, mon esprit incertain
Ne pouvoit approuver les efforts de ma main,
Je plaignois son malheur, je blasmois mon courage,
Mon bras se repentoit d'avoir fait cet outrage,
Et si vostre pitié n'eust signé son pardon,
J'eusse lavé son crime au sang d'Eurimedon.
Pasithee.
Le sien ne fut jamais digne de ce meslange
Ne le regrettez point vous gaignerez au change,
Vous m'avez secourue, & le Ciel l'a permis
Pour vous donner icy de plus nobles amis.
Eurimedon.
Madame,
Pasithee.
Poursuivez.
Eurimedon.
Je ne puis.
Pasithee.
Quelle crainte
Vous faict aupres de moy vivre en cette contrainte?
Eurimedon.
Permettez moy Madame.
Pasithee.
Achevez.
Eurimedon.
D'esperer.
Pasithee.
Esperez.
Eurimedon.
Ah Madame! Il vous faut adorer.
Car pourveu que le coeur à la bouche responde
Je me tiens desormais le plus heureux du monde;
Mais à ce grand bon-heur Tygrane espere aussi.
Pasithee.
N'importe (Eurimedon) laissez moy ce soucy,
Si vostre amour est grand comme vostre courage
Je sçauray bien aussi vous donner l'advantage.
Alerine.
Madame parlez bas, j'entends venir quelqu'un.
Pasithee.
Sans doute (Eurimedon) c'est ce Prince importun.
SCENE SECONDE.
EURIMEDON, PASITHEE, TYGRANE.
Tygrane.
Depuis vostre retour (divine Pasithée)
Si je ne vous ay pas aussi-tost visitée,
Ne vous figurez point que l'oubly du devoir
M'ayt rendu moins ardent au desir de vous voir:
Si j'avois sçeu plustost cette heureuse nouvelle
Vous auriez de mes soins une preuve fidelle,
Que je vous suis tousjours par inclination,
Ce que je vous seray par obligation.
Se tournant vers Eurimedon:
Grand Heros si jamais le destin plus propice
M'offre l'occasion de vous rendre service.
Eurimedon.
Seigneur, je ne suis pas digne de cet honneur
Puisque ce que j'ay faict se doit à mon bon-heur,
Je beny toutesfois mon heureuse fortune
Qui m'a mis à propos sur le sein de Neptune,
Pour punir les autheurs de son enlevement
Et faire de leur sang vostre contentement.
Pasithee.
Grands Princes: je vous suis à tous deux obligée,
Et les soins de tous deux m'ont si fort engagée,
Que je devrois rougir de donner seulement
Pour de si bons effets un mauvais compliment;
Toutesfois en ce point cette raison me flatte,
Qu'il vaut bien mieux paroistre ignorante, qu'ingratte.
Tygrane.
Pour souffrir ce reproche, & l'esprit & le corps
Font en leurs qualitez de trop charmans accords.
Pasithee.
Si j'avois plus d'orgueil, & moins de modestie,
Je pourrois advouer l'une & l'autre partie,
Mais Tygrane apprenez que je sçay mes deffaux.
Tygrane.
Si c'est par le miroir apprenez qu'il est faux,
Et qu'inutilement vous consultez sa glace
S'il ne vous y fait pas remarquer vostre grace.
Eurimedon.
Il a pour ses attraits trop de fidelité.
Pasithee.
Et vous pour me flatter trop de civilité:
Quoy donc après la paix, vous me donnez la guerre?
Vous me sauvez en mer, & m'attaquez en terre?
Desirez-vous encore un triomphe nouveau?
Eurimedon.
Non je veux ma deffaite en un combat si beau.
Pasithee.
Vous ne prendrez donc pas le soin de vous defendre.
Tygrane.
On se defend en vain quand le coeur se va rendre.
Pasithee.
Il est vray, mais je tiens un triomphe à mespris
Si la difficulté n'en augmente le prix.
Tygrane.
Vous aymeriez pourtant cette riche conqueste,
Quelque facilité qui vous la rendist preste.
Pasithee.
Tygrane, vous jugez de mon intention
Selon la belle humeur de vostre passion.
Tygrane.
Mon sentiment plustost parle selon la gloire
Que vous pourra donner cette belle victoire.
Pasithee.
Quelle?
Tygrane.
D'Eurimedon, qui vous donne son coeur.
Pasithee.
Veid-on jamais vaincu triompher du vainqueur?
Eurimedon.
Ou vainqueur ou vaincu souffrez que je sois vostre,
À qui vit sans espoir qu'importe l'un ou l'autre.
Tygrane.
En amour toutesfois l'esperance est l'aymant.
Eurimedon.
Ouy pour vous qui portez la qualité d'Amant,
Mais mon affection à bien moins se limite,
Et je suis sans desir, ainsi que sans merite.
Pasithee.
Puis qu'en tous ces debats j'ay beaucoup d'interest
Nous en pourrons donner une autre fois l'arrest,
Cependant je veux bien que l'un & l'autre espere
Pour moy je m'en vay voir que fait le Roy mon pere.
SCENE TROISIESME
TYGRANE.
Dieux que viens-je d'ouyr: mais helas qu'ay-je veu?
Il se peut faire aussi que je me sois deçeu
Ou qu'un enchantement qui me trouble l'ouye
Par de mesmes effets ayt ma veue esblouye:
Sans doute tout cecy n'est qu'une illusion
Qui remplit mon esprit de sa confusion:
Mais Prince infortuné que ton mal est estréme!
As-tu quelque advantage à te tromper toy-mesme?
Après avoir esté present à leur discours
Cherches-tu dans la feinte un frivole secours?
Non, non, ne flatte plus les mespris de ta Reyne,
Tu cognois maintenant la cause de sa hayne,
Elle destine ailleurs son inclination,
Et tu seras l'objet de son aversion.
Ne venois-je en ce lieu qu'à dessein que j'y visse
Qu'un rival me ravit les fruits de mon service?
Et que celle qui tient mon esprit en langueur,
Garde pour luy l'amour, & pour moy la rigueur?
Ah que le sentiment d'un si visible outrage
Excite dans mon coeur un violent orage!
Et qu'à regret mes yeux verront un incognu
Tenir icy le rang que Tygrane a tenu!
Mais que ma bouche employe une foible allegeance
À des maux qui ne l'ont que dedans la vengeance,
Mon rival doit mourir, & mon contentement
Ne doit estre tiré que de son monument.
SCENE QUATRIEME.
CELIANE en habit de Cavallier.
He bien cruel Amour que fera Celiane?
Porteray-e l'enfer dans le ciel de Tygrane?
Dois-je craindre, esperer, ou voir que ton flambeau
Esclaire en mesme temps son lit, & mon tombeau?
Seray-je plus heureuse en ce bel equipage?
Crois-tu qu'en cet habit je plaise d'avantage?
Ne me faits point languir, acheve mon dessein,
Puisque c'est ton pouvoir qui me l'a mis au sein:
Mon coeur pour t'obeir n'a point trouvé d'obstacle
N'en trouve pas aussi pour produire un miracle,
C'est toy qui m'as reduitte en cette extremité,
Fais donc voir un effect de ta Divinité.
Ce perfide autrefois vivoit sous mon empire,
Moy seule je faisois sa joye & son martyre,
Et je reglois si bien ses inclinations,
Que mes desirs estoient toutes ses passions;
Cent fois il m'a juré de donner à sa flame
Un aussi long destin que celuy de son ame:
Mais depuis quelque temps en cet objet vainqueur
L'esloignement des yeux a faict celuy du Coeur;
Maintenant Pasithée est la beauté divine,
Qui bastit son espoir dessus cette ruyne,
Et destruit une amour dont la sincerité
N'avoit à desirer que l'immortalité.
Mais contre tant d'attraits il n'a pû se deffendre,
Sa Princesse a le feu dont je n'ay que la cendre,
Et toutefois jamais l'excez de sa froideur
N'esteindra qu'en mon sang mon amoureuse ardeur,
Ah pour un lasche coeur trop magnifique offrande!