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Excelsior: Roman parisien

Chapter 13: VII LE COMITÉ
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About This Book

The narrative follows Jacques de Mérigue, a brilliant but headstrong youth from a poor, devoted family whose literary and scientific talents alternate with rebellious impulses. After academic success and a short-lived government post, his uncompromising royalist views bring dismissal and precarious poverty. Family conversations and domestic scenes reveal conflicting responses—practical concern, devout resignation, and proud political fervor—while the protagonist seeks consolation in poetry and expansive dreams of power. The work examines ambition, honor, social decline, and the clash between idealism and material necessity in Parisian life.




VII

LE COMITÉ

Monsieur le Président, Vidame du Merlerault.—Messieurs, vous devinez tous l'objet de notre réunion. Il vient de se produire un fait bizarre, absolument inouï, dans les annales du parti. Nous avions décidé sagement et prudemment que nous ne décrions pas notre drapeau à l'élection partielle qui va avoir lieu, le temps et les fonds nous manquant absolument. Et voici qu'à la stupéfaction générale, un jeune inconnu s'empare de cet étendard fleurdelysé qui a été confié à notre garde, et va-t-en guerre sans demander notre avis, sans prendre notre signal.

Le vicomte d'Escal.—Il eût attendu longtemps.

Le Président.—Sans doute. Nous n'avons pas habitude de confier à des gens sortis on ne sait d'où la représentation de nos intérêts et de nos opinions.

Le vicomte d'Escal—Parbleu, vous ne les confiez à personne.

Le Président.—Mieux vaut une abstention digne qu'une action irréfléchie.

Le vicomte d'Escal.—Il y a cinquante ans que vous vous abstenez dignement.

Le Président.—Mon cher vicomte, vous m'interrompez avec une opiniâtreté inconcevable. Je vous cède la parole.

Le vicomte d'Escal.—Merci, je l'accepte. Messieurs, voici en deux mots mon sentiment. Certainement, M. de Mérigue est blâmable d'avoir agi sans nous consulter, mais, outre qu'il ignorait probablement notre existence...

Le Président.—Un royaliste ne peut pas ignorer...

Le vicomte d'Escal.—Pardon! voilà que c'est vous qui m'interrompez, maintenant... je continue: nous nous trouvons en présence d'un fait accompli.

Monsieur de Prunières.—Hélas! oui, malheureusement.

Le vicomte d'Escal.—Comment, hélas? et d'un fait crânement accompli.

Le chevalier de Sainte-Gauburge.—Qu'importe la crânerie?

Le vicomte d'Escal.—Je la préfère à l'abstention digne. Je poursuis... d'un fait crânement accompli par un homme jeune et vaillant.

Monsieur de Saint-Benest.—C'est précisément là qu'est le mal!

Monsieur de Prunières.—Il vaudrait mieux qu'il fût vieux et prudent.

Monsieur de Saint-Benest.—Le candidat nous a manqué de respect.

Le vicomte d'Escal.—Il ne vous connaît pas.

Le chevalier de Sainte-Gauburge.—C'est une circonstance aggravante.

Monsieur de Saint-Benest.—Et puis, enfin, qui est-il? Qu'est cela, Mérigue? Sommes-nous certains qu'il soit né, seulement?

Le vicomte d'Escal.—Aussi vrai que vous êtes morts, vous autres.

Le Président.—Ne faisons pas d'esprit, cher vicomte, ce n'est pas dans les habitudes de nos réunions.

Le vicomte d'Escal.—Veuillez m'excuser, Monsieur le Président, une fois n'est pas coutume.

Le Président.—Je constate, Messieurs, qu'à l'exception de l'honorable vicomte préopinant, nous sommes tous unanimes à déplorer cette malencontreuse candidature, mais enfin, coûte que coûte, il faut prendre une décision.

Monsieur de Saint-Benest.—Une décision, y pensez-vous? déjà!

Le Président.—Hélas! oui, malheureusement.

Monsieur de Prunières.—Quelle fâcheuse aventure!

Le chevalier de Sainte-Gauburge.—Oh! que c'est grave, oh! que c'est grave!

Le Président.—Je vous propose, en premier lieu, de voter un blâme à M. Jacques de Mérigue, pour avoir posé sa candidature en dehors de notre assentiment. Le vicomte d'Escal est lui-même de cet avis. Que ceux qui sont d'un sentiment contraire veuillent bien lever la main. Personne ne lève la main. Le comité royaliste inflige un blâme à M. Jacques de Mérigue.

Le vicomte d'Escal.—Soutiendrez-vous, oui ou non, sa candidature?

Le Président.—La question est double. D'abord nous ne pouvons pas lui donner un centime.

Le chevalier de Sainte-Gauburge.—Pour ça, jamais! Il ne manquerait plus que ça.

Monsieur de Prunières.—D'abord, il n'y a que 35 francs dans la caisse.

Monsieur de Saint-Benest.—Pardon! c'est moi qui suis trésorier, il y a tout juste un louis.

Le vicomte d'Escal.—Versé entre nos mains par le tapissier royaliste de la rue Vanneau.

Le Président.—Là n'est pas la question. Je ne crois même pas utile de mettre en discussion une subvention pécuniaire que nous ne pouvons ni ne voulons accorder.

Monsieur de Saint-Benest.—Ça lui apprendra à ne pas nous consulter.

Le Président.—Maintenant, Messieurs, il faut boire le vin qui est tiré. Je vous demande de bien vouloir vous résigner à donner votre appui au candidat. Je crois que vous y consentirez tous et j'ai l'honneur de prier notre cher secrétaire, le chevalier de Sainte-Gauburge, de vouloir bien insérer au procès-verbal que: 1º Le comité vote un blâme à M. Jacques de Mérigue (à l'unanimité!); 2° Le comité ne fournit à M. Jacques de Mérigue aucune subvention pécuniaire (à l'unanimité!); 3° Le comité appuie la candidature de M. de Mérigue (à l'unanimité!) Mes chers collègues, la séance est levée.




VIII

A LA MODE

Mérigue était le lion du jour. Toute la presse s'occupait de cet audacieux Éliacin qui, rompant avec les habitudes gâteuses de la phraséologie politique, parlait un langage clair, net, incisif, catégorique. Le Rappel le qualifia de petite vipère réactionnaire couvée trop longtemps dans le sein d'une administration républicaine. Il reçut dans son grenier une visite d'un reporter du Figaro qui se plut à louer la simplicité spartiate du vaillant champion de la légitimité. D'innombrables cartes de congratulation affluaient à son casier. On ne parlait que de lui dans les salons bien pensants et beaucoup de jeunes femmes témoignaient le désir de voir en chair et en os le jeune athlète dont le nom retentissait si fort à leurs oreilles. Deux princes, trois ou quatre ducs, une demi-douzaine de marquis, des régiments de comtes et des troupeaux de barons voulurent faire l'ascension des cent vingt marches. Ils restaient tous bouche béante devant le dénûment du candidat et se demandaient comment il était possible que tant de valeur et de hardiesse fussent le partage d'un personnage aussi déshérité du sort. Jacques, qui croyait «marcher vivant dans son rêve étoilé», recevait toutes les félicitations et tous les compliments d'une façon à la fois gauche et hautaine qui était pleine d'une étrange saveur. Il s'était empressé, naturellement, d'aller occuper son poste de répétiteur au collège ecclésiastique de la rue de Monceau, où le révérend Père Coupessay l'avait accueilli comme une grande dame. Ce religieux opportuniste eut même l'admirable toupet de lui dire qu'il lui semblait bien l'avoir déjà vu quelque part. Tous les jeunes gens de famille avaient réclamé, comme une précieuse faveur, les leçons de ce conquérant si remarquable à la fois par sa mine fière, sa désinvolture et son caractère bon enfant. Son premier élève avait été Théodore de Vannes, le propre frère de la Vénus de Sainte-Radegonde, sorte de gros garçon, jovial et brutal, élevé à la diable, notablement intelligent et doué par-dessus tout d'une excentricité voisine de l'aliénation. Théodore avait, dès le premier jour, voué à son maître d'occasion une admiration désordonnée et une sorte d'amitié violente et sans mesure. Jacques trouvait bien toutes les démonstrations de l'adolescent un peu encombrantes, mais le vague espoir d'arriver à la soeur par le frère le déterminait à supporter toutes les effusions obsédantes du collégien. Il le fit causer avec un certain art et apprit une foule de choses intéressantes, au sujet de sa chimère. Il eut la confirmation des fiançailles de Blanche avec le duc de Largeay. Théodore ajouta que cette union était le résultat d'une pure convenance de famille et que sa soeur trouvait le duc fade et ennuyeux. Il était absolument du même avis et regrettait vivement que Blanche n'épousât pas un homme intelligent et digne d'elle. On la surnommait partout la quatrième Grâce et elle allait unir ses destinées à celles d'un boudin sans savoir et sans esprit, dont tout le mérite consistait à perpétuellement rire, aux fins d'exhiber un râtelier perfectionné payé six mille francs chez Préterre. Du reste, ajoutait Théodore, ce mariage n'était certes pas fait encore et pourrait bien ne jamais se réaliser. On juge si ces déclarations étaient approuvées et appuyées par Mérigue, qui arrivait à se dire intérieurement: décidément, ce gaillard-là est très fort! il n'a pas les préjugés de ses pareils: il est utilisable. L'affection qu'il me témoigne, jointe à cette largeur d'idées, peut mettre bien des atouts dans mon jeu.

Un jour, le candidat royaliste reçut la lettre suivante:

«Monsieur,

«Je fais une collecte à domicile pour les pauvres du quartier spécialement secourus par M. l'abbé de la Gloire-Dieu. Tout le bien qu'on dit de vous me fait un devoir de compter sur votre générosité. J'aurai le plaisir de me présenter moi-même chez vous et je ne doute pas de l'accueil que vous voudrez bien faire à mes sollicitations en faveur des malheureux.

«Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments très distingués.

«Comtesse de Vannes,

«Hôtel Soubise, 85, rue Saint-Dominique.»

Pardieu! s'écria Jacques, je crois bien, que je t'en donnerais, si j'en avais, mais où diable trouver assez de monacos pour te faire une aumône digne... de la fille!

Il réfléchit quelques instants et s'élança tout à coup chez le vicaire de Saint-Barthélémy. Il lui exposa la situation et le pria de lui avancer cinq louis.

—Mais, voyons, mon cher enfant, lui dit l'abbé dont la sagacité devinait toutes les pensées du jeune homme, voyons, pourquoi voulez-vous jeter une somme pareille par la fenêtre? Croyez-vous qu'on vous en saura gré. On vous remerciera sans doute, mais on se dira que vous avez voulu poser, lancer de la poudre aux yeux, vous faire passer pour ce que vous n'êtes pas, enfin... je vois que vous persistez... qu'il soit fait selon vos désirs, pauvre enfant!... pauvre enfant!

Le prêtre prononça ces dernières paroles avec une tristesse qui fit trembler sa voix. Jacques n'y prit point garde, reçut les cinq louis, remercia chaleureusement l'ecclésiastique et courut sans désemparer à l'hôtel de Soubise pour apporter son offrande.

—Mme la comtesse ne reçoit pas aujourd'hui, lui dit assez insolemment un concierge habillé en suisse de cathédrale.

—Voulez-vous lui dire que c'est M. de Mérigue.

—Ni Mérigue, ni personne, répliqua avec sécheresse le pipelet resplendissant.

Jacques se demanda s'il n'allait pas bâtonner ce drôle. Il comprit bien vite l'inanité d'une pareille exécution, tendit au cerbère l'enveloppe qui contenait sa carte et son billet de cent francs, en le foudroyant de ses yeux irrités. «Bien», répondit le valet et il referma brusquement la porte au nez frémissant du donateur.




IX

LA FAMILLE JOYEUSE

—Papa! maman, Marianne, Mathilde, s'écriait Jacqueline toute haletante d'émotion et de bonheur, écoutez! écoutez! une lettre de mon cher petit frère. Ah! si vous saviez!... venez tout de suite. Marianne! dis à Jeannette de faire boire un coup au facteur, merci, mon Dieu! merci.

Toute la famille de Mérigue s'était précipitée aux appels triomphants de son plus jeune membre. Jeannette, la vieille et fidèle cuisinière, rappelait le facteur à grands cris et, sans savoir de quoi il pouvait bien s'agir, lui versait généreusement un grand verre du meilleur vin de la cave; le domestique lui-même, le brave et digne Pierrille, quoique non interpellé, avait abandonné ses boeufs à moitié liés au seuil de la grange et était accouru, son bonnet à la main, en entendant les exclamations de Mlle Jacqueline. Bientôt un groupe s'était formé dans la cour: la famille entière, Jeannette, Pierrille, le facteur, ces trois derniers à une distance respectueuse, faisaient un cercle autour de la jeune fille qui brandissait sa lettre en l'air comme un porte-drapeau arbore son étendard. A tout ce tumulte inusité dans l'habitation si paisible, la chienne du logis, la douce et gentille Éva, s'était avancée à son tour et regardait ses maîtres d'un air étonné, en remuant la queue. Jacqueline lut d'une voix tremblante la missive extraordinaire qu'elle avait fiévreusement parcourue:

«Ma chère petite Jacqueline,

«Papa, maman, mes grandes soeurs ne m'en voudront pas de t'avoir adressé l'importante correspondance d'aujourdhui. Je te devais bien cela, compagne aimée de mon enfance et de ma jeunesse; comme papa, tu n'as jamais désespéré de mon avenir. Vous aviez raison: Je suis candidat du comité royaliste aux élections parisiennes, j'ai toutes les chances possibles de succès. Je suis répétiteur au collège de la rue de Monceau, et tous les jeunes gens des plus grandes familles se disputent l'honneur de mes leçons. Le premier que j'ai eu est précisément le frère de ma belle demoiselle de Sainte-Radegonde qui s'appelle Blanche de Vannes et appartient à la première aristocratie du faubourg. Cet élève m'a voué une affection extraordinaire. Je vais pouvoir approcher l'idole de mes rêves! Mes chères âmes, que de bonheurs à la fois: l'honneur, l'argent! et peut-être l'amour. Je ne t'en écris pas plus long aujourd'hui, ma bonne Jacqueline, tu comprends aisément quelles doivent être mes occupations. Je joins à ma lettre un exemplaire de ma proclamation aux électeurs du quartier Saint-Barthélemy et divers extraits des journaux qui me portent aux nues. Dans tout cela, ma première pensée a été celle-ci: je vais donc pouvoir envoyer un peu de joie à ceux qui sont si tristes et que j'aime tant. Je vous embrasse de toutes mes forces.

«Jacques

—Louez Dieu et tirez le canon! exclama le vieux Mérigue en voulant saisir les extraits des journaux qu'il jeta à terre dans sa précipitation.

—Mon ami, interrompit la pieuse Caroline, d'une voix plus calme, mais toute vibrante de bonheur, mon ami, tu as bien dit. Il faut commencer par remercier la Providence divine qui vient à notre secours au moment où nous croyons tout désespéré.

La sage Marianne prit alors la parole.

—Je crois, dit-elle, que voilà un bon début. Il ne faut pas attendre monts et merveilles; nous pourrions nous ménager de pénibles déceptions, mais enfin on peut dire, d'ores et déjà, que Jacques a le pied à l'étrier, et la possibilité de parvenir à une situation honorable et avantageuse...

—Il marche à ses grandes destinées, affirma Jacqueline, il glorifiera notre nom.

—Il sert son Dieu et son roi, dit à son tour l'enthousiaste Mathilde. Que pouvons-nous désirer encore?...

—Que quelques émoluments solides viennent s'ajouter à toute cette fumée de gloire, reprit Marianne sérieuse et grave.

—Mais s'il y avait vraiment quelque chose derrière cette jolie amourette, dit Joseph de Mérigue, anxieux. Pourquoi pas, ma chère Marianne?

—Tout est possible, mon père, mais cela n'est pas probable, répondit la soeur aînée.

—Comment? pas probable, ma fille?... Mais au contraire, rien n'est plus vraisemblable. Quelle jeune fille ne serait jalouse d'unir son sort à celui d'un garçon aussi vaillant, aussi bien né, et je puis ajouter maintenant aussi célèbre que Jacques de Mérigue?...

—Papa a raison comme toujours, dit Jacqueline en sautant au cou du vieux comte...

Jeannette et Pierrille, les deux bons serviteurs, quoique placés à une certaine distance du groupe familial, avaient vaguement saisi le sens général de cette conversation. Ils comprenaient que Jacques allait devenir un grand personnage, lui qu'ils avaient vu au berceau, et auquel il ne cessaient de pronostiquer un avenir sidéral. Un bon sourire, moitié étonné, moitié joyeux, épanouissait leurs traits minés par le travail et la fatigue; Éva s'était approchée de Jacqueline et lui léchait doucement les mains. Un gai soleil de printemps éclairait cette petite scène, et mêlait au bonheur de ces pauvres êtres l'immense allégresse de la résurrection du ciel.

—Pierrille! dit tout à coup Joseph de Mérigue, en attendant l'artillerie qui nous manque, tu vas tirer deux coups de fusil. Pierrille obéit avec empressement et déchargea en l'air à deux reprises une vieille canardière informe qui, à la seconde détonation éclata, et fit au tireur une légère blessure.

Comme on s'empressait autour de lui et que Marianne blâmait l'ordre imprudent du comte, le domestique affirma, dans son patois pittoresque, qu'il était heureux d'arroser de son sang la première couronne de son jeune maître.

Tous les membres de la famille voulurent répondre incontinent à leur cher représentant qui leur envoyait de cent cinquante lieues un si brillant rayon d'honneur.

Le chef de la maison et Jacqueline furent dithyrambiques, les adjectifs hyperboliques et les adverbes sonores éclatèrent sous leur plume comme des gerbes d'étincelles sous le galop d'un cheval. Joseph déchira deux feuilles de papier dans son impatience nerveuse, et entra dans une grande colère accompagnée de gros mots, en prétendant que sa femme n'avait que de sale encre, de sacrées plumes, et de fichu papier! Caroline, tout en félicitant son cher fils, lui exprima que la première chose qu'il avait à faire, était de témoigner sa reconnaissance au bon Dieu en allant trouver au plus vite son confesseur qu'il négligeait depuis si longtemps.

Mathilde, en quelques pattes de mouche fiévreusement tracées, recommanda à son frère de toujours viser à l'honneur et de dédaigner les vils métaux si recherchés en ce siècle matérialiste.

Marianne au contraire avertit Jacques de ne pas trop songer à la vaine gloriole et à l'immortalité décernée par les journaux. Elle lui conseilla de profiter d'une popularité, peut-être éphémère, dans un milieu bien capricieux, pour s'efforcer d'acquérir honnêtement les moyens de vivre et d'aider les siens.

Au repas du soir, où fut invité le vieux curé Desmolard, on but une bouteille de vieux Mérigue soigneusement bouchée, cachetée et étiquetée cinq ans auparavant par la prévoyante Marianne. Les six convives absorbèrent à peine la moitié du précieux flacon qui fut renvoyé à la cuisine où le digne Pierrille se chargea de l'achever.

M. de Mérigue, selon sa coutume, se coucha en même temps que les poules, oubliant, à la grande indignation de sa sainte épouse, de réciter sa prière du soir.

Mme de Mérigue resta agenouillée jusqu'à une heure avancée de la nuit.




X

LA DOUAIRIÈRE SCANDALISÉE

La comtesse douairière de Vannes, assise auprès de sa fille, dans le grand salon blanc et or de l'hôtel Soubise, était en train de la moréginer tout doucement.

Cet adverbe était essentiel à côté du verbe précédent, car Mlle Blanche était absolument dans la catégorie de ces jeunes filles qui, en un instant d'humeur ou de caprice, envoient promener par-dessus les moulins, père, mère, directeur... et bonnets...

—Ma bien chère Blanche, j'ai une toute petite observation à te faire...

—Encore des reproches.

—Je m'en garderais bien... une simple remarque... un léger conseil...

—Dites toujours, cela n'engage à rien...

—Je trouve que tu lis beaucoup, et des livres bien risqués.

—Affaire de goût, chère maman... J'ai toujours préféré les romans aux méditations de l'Évangile...

—Sont-ce là, mon enfant, les leçons que tu as reçues au couvent du Sacré-Coeur?

—Ah! les leçons des révérendes mères, vous savez, j'en prends et j'en laisse...

—Véritablement, tu m'abasourdis. Dis-moi où tu peux avoir trouvé toutes ces idées d'indépendance malsaine, prématurée?

—Dans ma tête.

—Mes compliments. Tu es à peine gentille pour moi... et... pas du tout pour ce pauvre duc, ton fiancé...

—Ah! le duc!...

—Eh bien! le duc?...

—Eh bien, là! il m'ennuie! en bon français...

—Comment? déjà!

—Depuis le premier jour.

—Mais, malheureuse enfant, tu l'as accepté, voyons?

—Sans doute... et après?...

—Mais il sera ton mari dans quelques semaines...

—Oh! d'abord, rien ne presse... et puis...

—Et puis...

—Soit! il sera mon mari. Beau nom!... Un des lions du club habillé à la dernière mode!... parfaitement niais... Rien de mieux...

—Tu me fais tomber des nues, ma fille, tu n'as donc pas l'intention de l'aimer?

—Oh! mon Dieu!... si fait!... comme on aime... un mari!...

—Tais-toi, Blanche, s'il t'entendait!...

—Il m'a déjà comprise, allez!...

—Et c'est pour cela qu'il est si triste, ma fille... En vérité, tu me navres...

—Triste?... Le duc de Largeay?... Toujours assez gai pour faire de petits soupers aux Ambassadeurs avec Mlle Zoé!...

—Blanche!... y penses-tu?...

—Pour payer un coupé de deux cents louis à Mlle Microche des Nouveautés...

—Tais-toi, de grâce! si quelque domestique était derrière les portes...

—Pour avoir un compte de cent louis chez la bouquetière du Jockey!

—Mais il t'envoie chaque jour des fleurs!...

—Des rossignols!... achetés au rabais sur les brouettes qui passent dans les rues... Eh! chère maman, vous ne saviez pas tout cela!... Cela prouve qu'à votre âge, vous avez encore des choses à apprendre de votre fille.

—Tu me confonds...

—Ah! vous n'avez pas fini... oui, le duc sera mon mari! C'est entendu. C'est conclu. Je l'aimerai... par convenance... mais quand à lui donner un atôme de mon coeur, vous entendez, un atôme...

La comtesse douairière était anéantie. Elle ne put répliquer à ce trait final et leva les mains au ciel en murmurant à la cantonade: Eh bien! Mesdames, mettez donc vos filles au couvent!...




XI

UNE LECTURE

Le duc de Largeay, prétentieusement accoudé à la grande cheminée du salon blanc et or, pince du bout des lèvres une cigarette du Levant dont il envoie la fumée au plafond en petits cercles bleuâtres géométriquement mesurés. La comtesse douairière de Vannes se concentre sur une broderie d'un dessin compliqué; sa fille, Blanche, à demi vautrée sur un divan, regarde les bibelots et les candélabres d'un air distrait et maussade.

—Eh bien! dit-elle tout à coup, voyant que personne ne se décidait à rompre l'auguste silence, eh bien, duc, nous apportez-vous des nouvelles du boulevard ou du club?

—Oui, ma chère. Enfin, quand je dis des nouvelles, elles se ressemblent toutes ces jours-ci. Ouvrez la première feuille venue, royaliste ou intransigeante, matinale ou vespérale, c'est Mérigue, toujours Mérigue, encore Mérigue. J'ai précisément dans ma poche son discours à la réunion publique.

—Voudriez-vous être assez aimable pour nous en donner lecture?

—Si cela peut vous être de quelque agrément?

—Certes.

—Cela n'ennuiera-t-il pas la comtesse?...

—Oh! moi, je brode, répondit la douairière interpellée.

—Eh bien, ma chère Blanche, reprit le duc, je vais vous faire faire connaissance avec la prose de votre admirateur.

—J'écoute, monsieur le duc.

—«Messieurs, dès l'ouverture de la période électorale un groupe de royalistes, sans s'arrêter aux considérations d'âge, de fortune ou de notoriété qui devaient me dérober à l'attention publique, est venu m'engager à poser ma candidature aux élections de notre quartier. J'ai cédé à leurs instances, et je suis descendu résolument dans l'arène.

—Très gentil à la fois de modestie et de crânerie, observa Blanche.

Le duc poursuivit en se mordant les lèvres:

«La démagogie triomphante déclare une guerre sans merci à toutes nos forces constituées: Nous voulons conserver tout ce qu'elle veut détruire, protéger tout ce qu'elle attaque, sauver tout ce qu'elle bat en brèche; nous sommes les assiégés de la grande citadelle de l'ordre!...

—Belle image! dit Blanche.

—Mauvaise rhétorique, répliqua Largeay.

—Oh! ne parlez pas de rhétorique, répliqua Mlle de Vannes, vous n'avez pas encore fait la vôtre...

Le duc, muselé, continua: «Examinons d'abord comment nos édiles entendent appliquer la devise surannée dont ils noircissent les murailles de tous nos édifices publics. La liberté qu'ils exigent pour eux, ils la refusent péremptoirement aux autres, et les honnêtes gens, bon gré, mal gré, verront leurs enfants courber la tête sous les fourches caudines de l'athéisme gratuit et de la polissonnerie obligatoire...»

—Bravo! fit Blanche en applaudissant.

—Vous applaudissez des violences, ma chère.

—Essayez donc d'en faire des violences, vous!

—Oh! Blanche! Je reprends:

«La fraternité signifie aujourd'hui la proscription des frères et des soeurs...

—Charmant! murmura Blanche.

—Calembour vulgaire! entonna le duc. Je poursuis: «Quelles sont les oeuvres de ces hommes? A quoi emploient-ils nos millions? Ils dressent sur nos places publiques des Mariannes aux grossiers appas que l'on ne voudrait pas rencontrer au coin des carrefours. Ils votent à leurs aimables Calédoniens des fonds de déplacement et des indemnités pour «travaux extraordinaires».

On voit qu'il sort d'une administration, ce monsieur...

—Où vous seriez incapable d'entrer si jamais vous étiez ruiné.

—Ne m'interrompez donc pas à toute minute.

«Maintenant, j'aborde le côté politique de ma profession de foi, je suis catholique et royaliste...»

—Franc, loyal, splendide! s'écria Blanche.

—Et fortement maladroit.

—Je voudrais vous y voir.

—Vous serez privée de ce spectacle.

—Je m'en doute, cher duc... Vous à la tribune! Ah! ah! ah! J'en pâme, rien que d'y penser, un guignol de grandeur naturelle... Continuez...

—«La République engendre la licence, le désordre, la perversion; elle abaisse les caractères, amollit les courages, émousse les forces vives de la nation dans des luttes intestines sans profit et sans grandeur, et livre, en fin de compte, le pays désarmé à l'âpre convoitise des hordes conquérantes...»

—Très bien! très bien! appuya Blanche.

—Du pathos pur et simple.

—Pathos? dites-vous. Prenez garde, ce mot a une terminaison grecque, ne vous aventurez pas sur les terrains que vous ignorez... Allez!

—«Je veux lutter galamment contre les républicains convaincus, mais une juste colère s'empare de moi à la vue des acrobates et des jongleurs politiques. Que je voie venir à ma rencontre un ennemi franc et probe, je le combattrai sans cesser de l'estimer, et quand nous interromprons le duel, à la chute du jour, nous échangerons peut-être des présents comme les héros d'Homère...» Aïe, aïe, des réminiscences classiques, à présent.

—Ce n'est pas vous qui en auriez de semblables, bien cher duc... La raillerie vous est malséante... Allez!...

—«Mais pour les gens sans foi qui ne craignent pas d'employer des engins perfides, pour les espions et les délateurs, pour les fabricants et souteneurs de l'article vu et autres ordures...»

—Ah! quelles expressions. Quel langage!

—Allez donc... Opoponax!...

—«Je ne les épargnerai pas, car je le déclare hautement, je ne redouterai jamais ni leur plume, ni leur épée...»

—Fier, crâne, charmant!...

—Une simple provocation, ma chère!...

—Que vous dédaigneriez, n'est-ce pas?

—Certes, ma bonne amie.

—Comme je vous connais bien... Ensuite!

—«Quelques jours à peine nous séparent de l'ouverture du scrutin; que ma personnalité s'efface, que l'amour de notre cause enflamme seul l'ardeur de nos âmes. Ne nous inquiétons pas du résultat de nos peines et de nos fatigues. Quand on s'est tracé une route, on doit la suivre invariablement... Le royaliste qui a gardé une plume ou une épée à la main, et sa vieille foi dans le coeur, quand il a interrogé sa conscience, doit affronter le sort. Va où tu peux. Meurs où tu dois!»

—Superbe! superbe! dit Blanche en battant des mains.

—Tout bonnement de l'épigramme.

—Vous dites, cher duc?

—Pardon, pardon, je voulais dire mélodrame.

—Diable! je vous souhaiterais sincèrement des réminiscences de langue française puisque vous paraissez si fort mépriser les autres... Voulez-vous continuer?

—C'est fini, chère amie, le journal ne donne que des extraits.

—Déjà terminé? Quel dommage! Je veux lire ce discours in-extenso, c'est-à-dire en entier, je traduis pour ceux qui ne comprennent pas le latin. C'est tout bonnement splendide. N'est-ce pas, maman, que vous êtes de mon avis?

—Ah! moi, j'ai brodé, répondit la comtesse douairière sans lever les yeux.

—Vous n'avez pas le goût bien sûr, ma chère, dit Largeay en froissant le journal qu'il venait de parcourir avec un dépit mal dissimulé, vous lisez trop les auteurs modernes.

—C'est une petite différence qui existe entre nous. Bref, ce Mérigue est un homme, quelles que soient les critiques des clubmen et autres gens bien peignés.

—Un homme... Je n'en suis donc pas un à votre compte?

—Oh!... cher duc!... Mais laissons un sujet que vous estimez frivole et parlons un peu des choses qui vous intéressent. Quoi de nouveau au club?

—Saint-Benest a perdu deux mille louis au Quinze.

—Et puis?

—Prunières plaide en séparation avec sa femme qui, paraît-il, l'a battu.

—Dame! elle a dû le secouer comme un Prunières.

—Oh! que vos plaisanteries sont de mauvais goût, ma chère amie.

—Après, après, pas de paroles oiseuses!

—M. du Merlerault a gagné mille louis sur M. de Senlis, à Chantilly.

—Est-ce tout?

—Non! Le petit Mora s'est battu au pistolet avec le grand du Tranchey.

—Pourquoi cela?

—Ces deux messieurs s'étaient rencontrés dans l'antichambre d'une femme légère.

—Dites donc d'une cocotte, allons!

—Pardon! il y a une nuance.

—Et cette femme légère s'appelait...?

—Je n'ai pas retenu le nom.

—Mlle Zoé, peut-être!

—Connais pas, chère amie, connais pas.

—Celle qui aime tant les soupers fins.

—Ah! je ne savais pas!

—Bien... assez... Vous n'avez plus d'histoires!

—Ah! si fait! le petit vicomte d'Escal se vante partout d'avoir inventé la candidature Mérigue, d'avoir été le Christophe Colomb de cette Amérique.

—Ah! encore, cher duc, vous êtes exécrable. Non, je vous en conjure, ne faites pas d'esprit, je vous préfère à votre état naturel.

—Toujours ce Mérigue! On ne peut se retourner sans voir ses affiches vertes ou sans entendre parler de lui.

—Soyez tranquille, il ne vous en arrivera jamais autant.

—Je ne vous cacherai pas que je commence à être agacé d'ouïr ce nom ressassé par tous les échos.

—Allez le lui dire, cher duc. Vous vous battrez, et il vous tuera.

—Comme vous allez vite en besogne, chère amie. Croyez-vous que je me commettrais avec un aventurier?

—Non, non, duc, je ne le crois pas.

Comme Blanche de Vannes achevait ces mots la porte du salon s'ouvrit brutalement et livra passage au gros Théodore, chancelant, titubant, les yeux pochés et les habits en lambeaux.

La comtesse douairière se précipita pleine d'inquiétude.

—Faites-le conduire au lit, dit Blanche sans se déranger, il est encore dans les brindezingues. Ce n'est que la troisième fois depuis deux jours. Il y a du progrès.

—Comment?... de quoi?... grognait Théodore en s'appuyant aux murailles... d'abord il ne s'agit pas de cela. Il s'agit... d'aller... éveiller l'Académie... Vous savez, l'Académie, à l'Institut... pour donner le prix Montyon... à mon ami Mérigue... le prix Montyon, ce n'est pas trop... il m'a sauvé la vie. Voilà! il ne s'agit pas d'aller au lit, il s'agit du prix Montyon... de Mérigue... et de l'Académie... vous savez, à l'Institut, là-bas, la maison est au coin du quai.

Pendant que Largeay et la comtesse faisaient asseoir le jeune homme, un commissionnaire apporta une lettre ainsi conçue:

«Madame la Comtesse,

«Mon cher élève Théodore, presque au sortir du collège, a été attaqué par une bande d'escarpes qui exploite le quartier de l'Europe. Fort heureusement je me suis trouvé passer sur le terrain de la rixe; j'ai eu la chance de mettre en fuite les agresseurs et de vous ramener M. votre fils sain et sauf. Je ne l'ai quitté qu'à la porte même de votre hôtel, et je l'eusse même certainement accompagné jusqu'auprès de vous, si je n'avais eu la crainte de commettre une indiscrétion.

«Agréez, madame la comtesse, l'hommage de mon profond respect.

«Jacques de Mérigue

—Mais c'est un ange, cet homme! s'écria Blanche avec un enthousiasme sincère.

—Ou du moins un brave garçon, opina la comtesse douairière.

—Il n'a fait que son devoir, reprit sèchement le duc de Largeay.

Pour le coup, Blanche n'y tint plus.

—Duc, dit-elle d'un ton sarcastique, vous tenez le langage d'un nigaud.

—Blanche! Blanche! fit la douairière scandalisée.

Cependant Théodore s'était pesamment endormi sur un fauteuil et ronflait avec un bruit de crécelle, les bras pendants et les jambes écartées. Entre le frère ivre mort, et la soeur, plus que grincheuse, le duc sentit que sa position devenait difficile. Il baisa assez adroitement la main de sa fiancée, salua cavalièrement sa future belle mère et s'éclipsa sans autre formalité. Dès qu'il eut tourné les talons, Blanche dit à la comtesse:

—Ma chère maman, il faut absolument faire une politesse à M. de Mérigue, c'est un devoir indiscutable.

—Eh bien, ma fille, reprit la douairière, quand tu voudras.




XII

DEUX RENCONTRES.

Mérigue avait effectivement tiré Théodore de Vannes d'un très mauvais pas. Le jeune externe de l'institution de Monceau, au lieu de rentrer chez lui en quittant sa classe, avait été selon une habitude déjà enracinée, prendre quelques vermouths et plusieurs absinthes dans un cabaret borgne des Batignolles. Son humeur querelleuse étant exaltée par les spiritueux horribles qu'il avait engloutis, une rixe était survenue entre trois rôdeurs de barrière et le noble habitant de l'hôtel Soubise. Théodore, après avoir distribué quelques énormes coups de poing et reçu lui-même une sérieuse raclée, s'était retiré devant la supériorité du nombre et avait opéré vers les quartiers du centre une retraite en mauvais ordre. Comme il repassait à la hauteur de son collège, poursuivi par les trois escarpes, il avait rencontré Jacques qui jeta immédiatement dans la balance le poids de sa vigoureuse énergie et de sa grosse canne plombée. Les agresseurs prirent la fuite, non sans incriminer la lâcheté des bourgeois qui se mettaient deux pour combattre trois prolétaires. Le professeur-candidat, ayant alors remarqué que son élève n'était point, quant à la lucidité d'esprit, dans une situation absolument normale, héla un fiacre, y fit monter le jeune homme et le reconduisit à la rue Saint-Dominique. Il avait une singulière envie d'entrer et de remettre lui-même Théodore ès mains de la comtesse douairière, mais il pensa avec raison, qu'il était plus délicat et plus politique de s'effacer immédiatement après le service rendu et avant d'attendre sa constatation par les intéressés.

Le lendemain matin, au moment de quitter son logis pour commencer ses courses électorales qu'il exécutait quotidiennement avec une infatigable activité, il rencontra sous le porche du 93 un laquais de grande maison qui lui remit un billet ainsi conçu:

«La comtesse douairière de Vannes prie Monsieur Jacques de Mérigue de vouloir bien lui faire le plaisir de venir dîner chez elle demain soir à sept heures et demie. Elle saisit cette occasion pour remercier Monsieur de Mérigue d'avoir rendu à son grand étourdi de fils un service signalé comme celui d'hier soir.

«Hôtel Soubise, 85, rue Saint-Dominique.

«Ce Mercredi

Jacques eut pendant quelques secondes la sensation d'un aéronaute qui, par un temps calme et superbe, monte doucement dans l'air bleu. Une félicité profonde s'empara de tout son être et transparut sur son visage avec un léger sourire qui adoucit infiniment son énergie habituelle et la fondit en une expression caressante et joyeuse. En un clin d'oeil, et comme par enchantement, toutes les préoccupations politiques s'évanouirent dans son esprit et il marcha droit devant lui, à l'aventure, sans se préoccuper des passants et des rues et comme s'il eût suivi dans le vague des airs l'appel d'une vision mystérieuse. Il fut bientôt tiré de sa rêverie par un petit coup de canne sur l'épaule. Il se retourna, furieux contre le mal appris qui le précipitait des hauteurs de son extase, mais se rasséréna presque aussitôt. C'était le baron de Sermèze. Pour toute entrée en matière, Mérigue montra à son ami le billet qu'il venait de recevoir. Sermèze lui répondit simplement:

—Eh bien, mon vieux, je m'empresse de te dire que ceci ne signifie rien au point de vue de tes désirs chimériques, mais il y a une question très réelle qui est soulevée par la remise de ce poulet.

—De ce poulet?

—Je retire le mot s'il te blesse... Vrai on dirait que tu es gendre... enfin, c'est pas tout ça, tu vas donc dîner à l'hôtel Soubise?...

—Pardieu! un peu!

—As-tu seulement un habit?

—Diable! je n'y songeais pas...

—Étourneau! Un claque?

—J'en ai un qui date d'avant la guerre.

—Insuffisant, très cher... un plastron irréprochable?

—L'adjectif serait présomptueux.

—Des souliers vernis?

—Diantre, mon cher, tu m'effraies, je n'ai point réfléchi à tout cela.

—Est-ce que tu réfléchis jamais à quelque chose! As-tu au moins l'argent nécessaire pour te procurer ces divers objets?...

—J'ai soixante francs de fortune. Je ne toucherai ma première mensualité au collège que dans trois semaines.

—Voilà dix louis, tu me les rendras quand tu pourras.

—Tu es un dieu, Sermèze.

—Et toi, un animal... Allons, occupe-toi vite de cette question d'équipement et ne fais pas de gaffe.

—De ce pas, cher baron...

—Une autre chose... va-t'en chez un habile Figaro et fais-moi opérer des coupes importantes dans la forêt vierge qui ombrage ton acropole.

—Ah! tu crois, ami?

—Oui, crétin! Ces crinières-là ne sont bonnes que pour griffonner et déclamer la Rédemption des Damnés, ou autre fantaisie dantesque. Dans le monde, on porte très court.

—Je suivrai tes conseils, je reconnais ta compétence en ces questions.

—Et aussi pour dénicher des candidatures parisiennes aux Limousins obscurs.

—D'accord, le fait est brutal.

—Et tu es une brute... Rudement chouette à propos ton discours et je te renouvelle mes compliments.

—C'est heureux.

—Ah! pour une fois... enfin à revoir. Sois sage!... habile et bien peigné.

Le lendemain soir le candidat royaliste, à peu près déguisé en homme du monde, se présentait à l'hôtel Soubise et passait fièrement devant le concierge polychrome qui l'avait naguère éconduit d'une façon si sommaire. Le salon était vide lorsqu'il y fut introduit. Le dîner devait avoir lieu à sept heures et demie et la pendule ne marquait que sept heures et quart, Jacques était arrivé un peu trop tôt. «Sermèze appellerait cela une première gaffe!» se dit-il. Comme il formulait en lui-même cette pensée assez juste une porte s'ouvrit vivement et donna passage à Blanche de Vannes qui traversa l'immense pièce comme un petit ouragan et vint saisir la main de Jacques avant même que remis de son émotion il eût eu le temps de répondre à son geste.

—Il y a plusieurs jours que nous désirions vous voir, Monsieur; vous représentez nos idées d'une façon si entière et si franche... et en outre vous êtes si bon pour ce grand maladroit de Théodore.

—Mademoiselle... put à peine articuler Mérigue totalement foudroyé par cette incisive entrée en matière.

—Asseyez-vous donc, monsieur. Vous devez être harassé avec le double métier que vous remplissez si courageusement, ma mère va venir dans quelques minutes... Théodore ne tardera pas non plus à moins qu'il ne soit dans quelque taverne. Ah! monsieur!... il n'a que dix-sept ans, et déjà il veut faire le jeune homme... hein?...

—Mademoiselle...

—Ça boit une absinthe, ça fume une pipe, ça parle de femmes. Quelle pitié, n'est-ce pas?...

—Oh! mademoiselle...

—Enfin, ce sujet-là ne vous intéresse pas beaucoup... Il paraît, monsieur, qu'à toutes vos autres qualités vous joignez celle d'être poète...

—Mademoiselle...

—Eh bien! moi, voyez-vous... j'adore les vers... et j'admire beaucoup ceux qui savent les faire. Théodore m'a parlé d'un grand poème que vous étiez en train d'écrire sur la Rédemption des Damnés.

—Mademoiselle...

—Vous nous le montrerez, n'est-ce pas?...

—Assurément, mademoiselle.

—Avant qu'il soit édité, je vous prie, je raffole des primeurs... Et puis, à propos, monsieur, il me semble vous avoir déjà vu je ne sais où?

Jacques, qui était pâle comme un linge, sentit monter à ses joues un violent afflux de sang...

—Mademoiselle, je... je ne sais pas...

—Parfaitement, à Sainte-Radegonde, je crois même que vous laissâtes tomber votre canne à terre au moment le plus solennel du salut auquel je donnerai le même qualificatif... C'était bien vous, n'est-ce pas?... Il y a trois semaines?...

—Je crois... mademoiselle...

—J'ai même ri comme une folle de cet accident; vous me pardonnez, monsieur?

—Mademoiselle! Comment donc?...

A ce moment la comtesse douairière entrait majestueusement.

—Bonjour, monsieur de Mérigue, dit Mme de Vannes d'une voix somnolente. Comme vous êtes donc aimable d'avoir bien voulu répondre à mon invitation un peu improvisée... et j'ai hâte de vous exprimer tout de suite mes compliments et mes remerciements.

—Madame!...

Théodore, dans un état à peu près normal, fait son entrée comme un bouledogue. Il ne daigna pas honorer sa famille d'un regard et se jeta presque au cou de Mérigue qui fut obligé de se reculer pour ne pas être embrassé.

—Bon coeur, quoique mauvaise tête, observa la comtesse.

—J'aime beaucoup monsieur votre fils, madame, répondit Jacques.

—En ferez-vous quelque chose? interrogea Blanche.

—Je l'espère, mademoiselle.

—Moi, j'en suis sûre, monsieur. Vous me paraissez un homme à faire des miracles.

—Oh! mademoiselle!...

La porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battants et une voix de contrebasse annonça:

—Madame la comtesse est servie.

—Monsieur, dit la douairière au poète, excusez le sans façon avec lequel je vous reçois. J'ai tenu pour la première fois à vous avoir seul et en dehors de tout apparat. Nous verrons seulement, vers la fin de la soirée, le duc de Largeay, mon futur gendre, auquel je serai enchantée de vous présenter.

Mérigue s'inclina en marmottant avec efforts:

—Très honoré, madame...

Blanche haussait les épaules, n'osant pas formuler trop haut son opinion devant un étranger.

Théodore était exclusivement occupé à faire remplir l'assiette et les verres placés devant Jacques dont il connaissait l'appétit héroïque, mais, par un phénomène bizarre, le candidat, que n'effrayaient point d'ordinaire six tranches de gigot, touchait à peine aux plats exquis et aux vins délicieux qui s'accumulaient devant lui. Blanche prit bientôt la direction suprême de la conversation et questionna Mérigue sur tout ce qui le concernait comme aurait eu faire un juge d'instruction. Elle braquait sur lui tout en riant et en babillant le feu plongeant de ses yeux noirs qui magnétisaient le jeune homme et lui enlevaient toute conscience des monosyllabes étranges qu'il plaçait ça et là au hasard, pour ne pas demeurer bouche close. Blanche procédait par interrogations précises qui ne laissaient guère place qu'aux «Oui» et aux «Non». L'étincelant et puissant orateur qui avait électrisé une réunion de douze cents personnes parvenait avec beaucoup de peine à glisser de temps à autre un: «Mon Dieu, mademoiselle! Il se peut, mademoiselle. Comment donc, mademoiselle». La comtesse douairière se taisait et Théodore mangeait avec une gloutonnerie muette. Au dessert, Blanche de Vannes interromps tout à coup l'examen qu'elle faisait subir à Jacques et lui dit à brûle pourpoint:

—Monsieur de Mérigue vous n'avez rien mangé depuis que nous sommes ici. Rattrapez-vous au moins sur les bonbons et les petits fours. Théodore nous a confié que vous étiez très gourmand. C'est un péché mignon que je comprends à merveille et dont je n'ai jamais pu me corriger malgré tout ce qu'à pu me dire M. l'abbé de la Gloire-Dieu. On va emporter ces friandises de l'autre côté et vous pourrez leur faire honneur pendant le cours de la soirée.

Mérigue s'inclina sans trouver une parole. On passa bientôt au salon, et Jacques savoura une tasse de café incomparable versée par la jolie main de Mlle de Vannes.

—Vous fumerez certainement un cigare, observa la jeune fille. Théodore va chercher tes Rotschilds bien entendu vous resterez ici. Ma mère et moi sommes parfaitement habituées à la fumée... et... je vous avouerai même que j'aimerais assez...

—Blanche... ma fille, soupira la comtesse avec effort. N'en croyez rien, monsieur de Mérigue.

—Tout au contraire, croyez-le bien, répliqua Blanche, j'adore les cigarettes d'Orient.

Mérigue hésitait à allumer un magnifique cigare que venait de lui donner Théodore.

—Je vous en prie, monsieur, dit la comtesse. Ne vous gênez point, je vous donne toute licence.

—Et moi, je... désire que vous fumiez, appuya Blanche, qui interrompit un instant sa phrase, pour ne pas dire: «Je vous l'ordonne». La conversation, pimentée par la jeune fille, continua identiquement comme elle avait commencé pendant le repas. Mérigue laissa plus de dix fois s'éteindre son cigare... assurément sans aucun propos délibéré et, à chaque éclipse du bout embrasé, Blanche lui offrait une bougie avant qu'il eût eu le temps de faire un mouvement. Vers neuf heures et demie, un valet d'antichambre annonça: M. le duc de Largeay. Le jeune sporstmen fit une entrée rapide, adressa un sourire à la comtesse douairière et vint serrer la main de Blanche, qui le salua d'un petit signe de tête cavalier. Le duc feignit de ne faire aucune attention à Jacques, qui s'était pourtant levé à son arrivée et Mme de Vannes fut obligée de lui dire: Mon cher duc, permettez-moi de vous présenter votre vaillant candidat, M. Jacques de Mérigue.

Largeay se retourna d'un mouvement automatique, fronça les sourcils et grogna sans s'incliner d'un ton raide: «Charmé, Monsieur.»

—Très heureux, fit Jacques.

—Figurez-vous, Monsieur, dit alors Blanche, que pas plus tard qu'hier au soir, le duc nous a lu votre magnifique discours.

—Magnifique! reprit Largeay, d'un air qui semblait dire: cet animal va-t-il me ficher le camp!

Jacques comprit la situation et se prépara à prendre congé.

—Déjà, Monsieur? fit la comtesse.

—Avant dix heures? appuya Blanche.

—J'ai tellement d'occupations, répondit Jacques, mais je vous supplie de croire que je suis désolé de vous quitter aussi vite, madame.

Il insista sur le mot désolé, en jetant du côté du duc un regard peu sympathique.

Comme il était dans l'antichambre, Blanche lui courut après:

—Monsieur de Mérigue, lui dit-elle, prenez donc ce sac de marrons glacés, auxquels vous n'avez pas touché. Ne faites pas de cérémonies. Je sais que vous aimez ces bagatelles.—Et Jacques emporta dans ses plombs du sixième la poche de douceurs dont venait de le gratifier son idole.

—Vous recevez ce Monsieur? dit le duc à la comtesse, quand le candidat se fut éloigné.

—Mais il est très bien.

—Que lui reprochez-vous? ajouta Blanche.

—Ma chère, reprit Largeay très vexé, quand on va dans le monde, on ne prend pas un complet de cent francs à la Belle Jardinière.

—Je l'ai trouvé bien mis.

—De la confection à quatre sous!

—Dame, s'il n'est point riche, ce garçon, pauvreté n'est pas honte.

—On ne va pas dans le monde, alors.

—Allons, duc, ne l'excommuniez pas... pour n'avoir pas comme vous un coup de hache au milieu de la tête et ne pas devoir, comme vous, deux mille louis à son tailleur!