XVIII
LE PRESBYTÈRE DE SAINTE-RADEGONDE
—Mon cher duc, dit Blanche à son fiancé d'un ton légèrement impertinent, vous serez puni d'avoir forcé la consigne. Je m'étais réservé cette soirée pour effectuer quelques travaux littéraires à l'occasion desquels M. de Mérigue veut bien me prêter les lumières de son talent. Vous allez être condamné à entendre un tas de choses auxquelles vous ne comprendrez rien.
—Le plaisir d'être avec vous me suffira, dit Largeay, qui avait sans doute pris son parti d'être insensible aux coups d'épingles de sa fiancée.
—Et je m'en voudrais, ajouta Jacques, de m'imposer plus longtemps. Si vous voulez bien, mademoiselle, nous continuerons une autre fois cette intéressante étude sur la Légende?
—Comment, vous partez? demanda Blanche, eh bien, promettez-moi quelques instants de votre temps précieux pour après-demain soir, le jour même des élections. Votre triomphe sera déjà un fait acquis et nous pourrons tous vous en féliciter.
—Tiens, mais à propos, dit Largeay, il vient de surgir une candidature in extremis.
—Républicaine? demanda Blanche.
—- Non, conservatrice, nuance impérialiste.
—C'est un peu fort! laissa échapper Mérigue.
—Mon cher duc, vous êtes décidément un oiseau de mauvais augure, répliqua Mlle de Vannes. Qui est donc ce malfaiteur public qui vient diviser à la dernière heure les voix des honnêtes gens.
—Le vieux baron Grémoli, l'administrateur général de la Banque Universelle. Sa fortune immense en fera pour M. de Mérigue un redoutable concurrent. Une nuée d'afficheurs sont en train de coller partout sa proclamation depuis la tombée de la nuit.
A ces dernières paroles du duc, Mérigue prit son chapeau et salua ses hôtes.
—N'oubliez pas que nous vous attendons après demain soir, dit Blanche.
Mérigue s'inclina et sortit. Il put entendre la phrase suivante, adressée au duc par la jeune fille: «Vous arrivez toujours comme mars en carême!»
Les fâcheux pronostics de Sermèze venaient de se réaliser. Le talent et la jeunesse de Jacques lui avaient fait beaucoup de jaloux, et sa raideur, avec ceux qu'il accusait d'une tiédeur trop grande, avait indisposé contre lui la foule immense des timides et des hésitants. Les impérialistes, assez nombreux dans le quartier, ayant eu vent de l'état des esprits avaient déterminé un de leurs chefs, le baron Grémoli, à poser sa candidature. Le choix de ce personnage était des plus habiles. Grémoli, homme de cercle et de plaisir, était fort riche et possédait une foule de relations dans le monde royaliste. Il avait les nombreuses sympathies que savent toujours attirer les bénisseurs affligés de grosses rentes, d'un peu de scepticisme, et dont les lumières intellectuelles ne sauraient porter ombrage à personne.
Dès le lendemain, Mérigue, délaissant cette fois ses préoccupations amoureuses, se mit à parcourir le quartier pour réchauffer le zèle de ses partisans. Comme le lui avait prédit Sermèze, il ne tarda pas à s'apercevoir que les gens du peuple et les petits boutiquiers lui resteraient fidèles, mais qu'il ne fallait faire aucun fonds sur les trois quarts des personnes de la société. Il trouva au comité une froideur voisine de l'indifférence. Le vicomte d'Escal lui-même, mobile comme tous les enthousiastes, ne lui cacha point que la partie était légèrement compromise. Mérigue se livra à des pointages laborieux et parvint en peu de temps à cette conviction que l'arbitre de l'événement électoral serait le clergé des deux paroisses Saint-Barthélémy et Sainte-Radegonde. Cette dernière considération lui rendait un espoir notable. Le baron Grémoli était protestant et Jacques ne pouvait guère s'imaginer que les prêtres et ceux qui étaient sous leur influence immédiate, donnassent leurs voix à un hérétique. Il alla trouver immédiatement l'abbé de la Gloire-Dieu, qui lui répondit: «Mon cher enfant, vous pouvez compter sur moi et sur tous ceux qui accordent quelque créance à mes conseils; mais il ne faudrait pas vous attendre à avoir dans votre camp l'unanimité de mes confrères. A côté des raisons de doctrine et d'opinion qui, à mon humble sens, devraient dominer en une question pareille, il y a une foule d'autres considérations, plus ou moins avouables, qui entraînent malheureusement certains caractères opportunistes, honorables sans doute, mais insuffisamment pénétrés de l'esprit chrétien. Tout ce que je puis vous promettre, mon bon Jacques, c'est de ne jamais vous abandonner.»
Précisément, la veille au soir, pendant que Mérigue commentait Hugo (Victor), devant Mlle Blanche émerveillée, une réunion politique se tenait au presbytère de Sainte-Radegonde, à l'effet de déterminer l'attitude électorale du clergé. Le curé de Sainte-Radegonde, l'abbé Roubley, avait convoqué chez lui son confrère de Saint-Barthélémy, l'abbé Vaublanc, qui arriva en compagnie de ses deux premiers vicaires, MM. de la Gloire-Dieu et Marquiset. A sept heures, les quatre ecclésiastiques s'étaient trouvés réunis à la table de M. le curé Roubley. Chacun de ces messieurs se comporta pendant le dîner de façon à indiquer d'une manière très nette son caractère, son opinion, et même l'avis qu'il allait émettre sur l'affaire à l'ordre du jour. Inutile de dire que l'abbé Roubley avait servi à ses hôtes un repas solide, substantiel, plantureusement ecclésiastique, accompagné de ces vins sérieux, bien soignés, de provenance sûre, que le phylloxéra épargne et que les négociants respectent en faveur des ministres de la religion. Le curé Vaublanc mangea de tout lentement, consciencieusement, dogmatiquement, revenant de préférence aux viandes nourrissantes et aux légumes opulemment beurrés. Il but avec la même pose méthodique, avec la même componction dévote. Le doyen de Sainte-Radegonde se contenta d'un perdreau et de quatre verres de vieux bourgogne des bons crus moyens. Le vicaire Marquiset fit la très petite bouche et grignota surtout les friandises du dessert, qu'il arrosa de quelques gorgées de Pontet-Canet. L'abbé de la Gloire-Dieu n'accepta, suivant son habitude, que de la soupe, du pain et de l'eau.
Les questions politiques ne furent abordées qu'au moment du café, sur la demande expresse de l'abbé Vaublanc qui prétendait, en bon et raisonnable apôtre, faire chaque chose en son temps. Ce digne homme exhiba, à l'issue du festin, une grosse pipe en merisier, tandis que l'abbé Roubley sectionnait l'extrémité d'un petit havane et que Marquiset allumait à une bougie une cigarette du Levant. L'abbé de la Gloire-Dieu toussa à trois reprises en jetant sur ses confrères un regard qui, traduit en langage ordinaire, eût fait une phrase peu charitable. On crut utile de constituer un président pour diriger la discussion. Cet honneur échut naturellement à l'abbé Vaublanc qui s'exprima en ces termes:
—Messieurs et honorés confrères, nous nous sommes assemblés aujourd'hui à la table si hospitalière du presbytère de Sainte-Radegonde, d'abord pour faire un excellent dîner... ceci entre parenthèses, mais pour nous occuper de la question électorale avant tout.
—Pardon, après tout, interrompit doucement l'abbé de la Gloire-Dieu.
—...Et pour déterminer quelle sera notre attitude au scrutin qui va s'ouvrir, poursuivit l'abbé Vaublanc, sans paraître avoir entendu la réflexion de son subordonné. Nous avons en première ligne un jeune homme, ardent, convaincu...
—Un peu trop convaincu peut-être, observa l'abbé Roubley, avec un sourire malicieux.
Le président continua:
—Je dis ardent, convaincu, honnête, bon catholique, ce qui doit être pour nous de quelque importance...
—Ce qui doit être tout pour nous, dit l'abbé de la Gloire-Dieu.
—Je ne vais pas jusque-là, rétorqua le curé Roubley.
Le doyen de Saint-Barthélémy poursuivit:
—Je ne puis reprocher à ce candidat que son manque de surface.
—C'est énorme, dit l'abbé Marquiset, notoirement bonapartiste et mondain.
—D'un autre côté, dit l'abbé Vaublanc, nous voyons un homme considérable, universellement connu, honoré et apprécié, très riche...
—Surtout très riche, glissa l'abbé de la Gloire-Dieu.
—Ce qui n'est pas à dédaigner, remarqua l'abbé Roubley.
—Ce qui est une condition sine qua non, pour représenter un quartier comme le nôtre, renchérit l'abbé Marquiset.
—Le baron Grémoli est protestant, dit l'abbé de la Gloire-Dieu. La fortune n'a rien à voir dans la question qui nous occupe. Il nous faut un homme actif, dévoué, intelligent. A égalité de talent et de considération, je vote pour le candidat catholique.
—C'est aller bien vite en besogne, mon cher confrère, reprit l'abbé Roubley avec des caresses dans la voix. En quoi, s'il vous plaît, la nomination de M. de Mérigue augmenterait-elle notre influence dans le monde? Je le juge à sa valeur. C'est un brave garçon, tout à fait dans les bonnes idées, qui lutterait avec intrépidité pour tous les principes qui nous sont chers, qui même, je n'en doute pas, serait prêt, s'il le fallait, à donner son sang pour notre cause... Vous voyez, la Gloire-Dieu, que je vous fais la partie belle, mais, en bonne politique, voyez-vous, j'irais au baron Grémoli, qui nous sera d'autant plus reconnaissant qu'il n'appartient pas à notre sainte religion, et qui est en mesure, par sa situation, de nous rendre les plus grands services. De notre temps, hélas! l'Église a plus besoin de banquiers que de martyrs.
—La sagesse vient de parler par votre bouche, dit l'abbé Vaublanc en déposant sa pipe et en aspirant une prise de tabac. La religion n'est pas en cause. Je voterai pour le baron Grémoli.
—Je suis entièrement de cet avis, ajouta l'abbé Marquiset. La chose ne me paraît pas discutable. Mme Grémoli est très généreuse et nous donnera à pleines mains pour le soutien de nos oeuvres et l'entretien de nos églises.
—Je suis sincèrement désolé de me trouver seul de mon opinion, dit alors l'abbé de la Gloire-Dieu, après avoir bu un grand verre d'eau claire. Le baron de Grémoli est un très digne homme, je le veux bien, mais il est âgé, fatigué, à peu près indifférent, en pratique au moins, à toutes les questions si graves qui nous préoccupent. Il possède un hôtel à Genève et une villa à San-Remo. Vous ne le verrez jamais au Conseil municipal. Il me paraît singulier, en vérité, d'envoyer à une assemblée une personne qui n'y siégera point. Il me semble frivole, pour employer une expression parlementaire, lorsqu'on a un homme à sa disposition, de se faire représenter par une étiquette. Plus que jamais les dévoûments se font rares, plus que jamais il faut leur ouvrir nos bras. D'abord, soyez bien assurés que quelques billets de cent, pas même de mille... seront tout la bénéfice que vous retirerez de l'élection Grémoli. Mais je vais plus loin, mes chers confrères: le baron Grémoli devrait-il nous faire édifier des écoles, des hôpitaux et des temples, devrait-il alimenter puissamment toutes nos oeuvres de bienfaisance, que je vous dirais encore: Votons pour M. Jacques de Mérigue. Trop convaincu, a-t-on dit tout à l'heure. Cette parole m'a profondément affligé. Est-ce qu'on peut être trop convaincu de la vérité, de la nécessité d'agir? Les trouviez-vous aussi trop convaincus ceux qui, dans les temps anciens, mouraient pour leur foi?... Rappelez vos souvenirs historiques, messieurs; comment l'Église chrétienne est-elle arrivée à dominer le monde? et, pour renverser le raisonnement qu'on vous faisait tout à l'heure, répondez-moi la main sur le coeur, sur votre coeur de prêtres, les apôtres de Jésus-Christ étaient-ils des banquiers ou des martyrs? Il y eut un banquier. Il s'appelait Judas.
Un silence suivit cette loyale déclaration. Les trois ecclésiastiques auxquels elle s'adressait en comprenaient au fond la justesse incontestable; mais leur parti était pris, il jugeaient la question en gens d'affaires et en hommes du monde.
L'abbé Roubley serra la main de son éloquent contradicteur en le qualifiant de «Cher exalté», et l'abbé Vaublanc prononça les paroles suivantes avec toute sa lenteur digne et toute sa gravité vénérable:
—Messieurs et chers confrères, il est et demeure acquis, à la majorité de trois voix contre une sur quatre votants, que le candidat appuyé par le clergé aux élections municipales du quartier Saint-Barthélémy, est l'honorable baron Anastase Grémoli.
XIX
RÊVE ET RÉVEIL
Théodore de Vannes ne pouvait pardonner à Jacques la menace que son professeur lui avait faite de lui tirer les oreilles. Sournois autant que rancunier, il se garda bien de laisser paraître les sentiments hostiles qu'il nourrissait à l'égard du candidat royaliste, mais la veille de l'élection il prétexta une indisposition pour se dispenser d'aller au collège, et il passa toute sa journée à courir les maisons et les boutiques où il était connu, pour combattre la candidature Mérigue. Il estima avoir enlevé à Jacques une soixantaine de voix; il réussit en réalité à détacher de lui une vingtaine de partisans auxquels il fit accroire que Jacques était un républicain déguisé. Ces transfuges étaient de tout petits commerçants voisins de l'hôtel Soubise et qui ne voulaient pas mécontenter le «jeune monsieur de la maison».
Le quartier Saint-Barthélémy se passionnait beaucoup pour cette joûte politique. On en parlait dans les cercles, dans les salons, dans les rues. On s'abordait en se demandant des pronostics. Mériguistes et Grémolistes avaient des disputes et des altercations. On parlait des deux candidats comme on fait des chevaux de course. On discutait leurs chances comme s'ils se fussent appelés Frontin ou Little Duck.
Au premier instant de sa mise en avant si brusquement improvisée, on donnait Grémoli à dix contre un et on payait pour avoir Mérigue. Le lendemain matin le riche baron descendait à deux; au coup de midi, il était à égalité. On le payait trois à six heures du soir, tandis que Mérigue s'élevait rapidement dans la série des cotes fantastiques.
Enfin, le grand jour arriva. C'était à double titre que Mérigue donnait cet adjectif au dimanche désigné pour la bataille des urnes. Il avait pris en effet une grande résolution. Invité à dîner le soir même à l'hôtel Soubise, il avait décidé qu'il n'attendrait pas l'heure du repas pour s'y présenter et se ferait annoncer à quatre heures à la porte du grand salon blanc et or. Il savait que la comtesse douairière sortait de trois à six et comptait se trouver en tête à tête comme par hasard avec Mlle de Vannes, qui profitait de l'absence de sa mère pour lire des romans. Il voulait en finir une fois pour toutes avec sa position d'amoureux inavoué, faire connaître ses sentiments à la jeune Muse et, dans le cas d'un accueil favorable qu'il espérait, mettre Blanche en demeure de se prononcer entre lui et le duc de Largeay. Toute la matinée Jacques parcourut les sections de vote, pâle, agité, fiévreux, donnant au hasard des encouragements vagues et des poignées de main inconscientes.
Son esprit était si peu avec son corps qu'il vota pour son concurrent impérialiste et donna une fraternelle accolade au candidat républicain.
La véritable urne était pour lui à l'hôtel de Soubise; il n'avait qu'un électeur, et les femmes, en ce qui le préoccupait, n'étaient point exclues du droit de vote.
A quatre heures sonnantes, Jacques de Mérigue, en tenue de ville, montait le grand escalier de l'aristocratique maison, tremblant, chancelant, sentant l'impérieuse nécessité de s'appuyer sur la rampe.
Le valet de service lui dit: «Monsieur, Mme la comtesse est sortie, mais Mlle de Vannes m'a chargée de la prévenir toutes les fois que monsieur se présenterait.» Jacques eut un coup de sang qui lui congestionna toute la tête et, en entrant dans le salon, il crut voir tous les meubles exécuter une sarabande fantastique. La pièce était vide.
Il ne voulut point s'asseoir et s'accouda à la cheminée pour ne pas tomber. Il n'y avait pas deux minutes qu'il se livrait au flux et au reflux violents de ses pensées folles et de ses impressions vertigineuses, que la quatrième Grâce entrait leste, vive, pimpante, et le saluait d'un petit mouvement de tête en lui tendant la main et en lui disant: «Vous êtes pas trop en retard aujourd'hui, monsieur Jacques.»
L'emploi de ce prénom parut de bon augure au poète.
—Vous avez probablement voulu me continuer notre conférence sur Hugo (Victor) sans crainte d'être dérangé par le duc. C'est bien aimable à vous, monsieur, et recevez tous mes remerciements pour votre gracieuse attention. J'ai deux heures à vous donner et je suis à vos ordres.
—Mademoiselle, répondit Jacques avec des essoufflements dans la voix, vous avez bien voulu l'autre jour à la cérémonie de Saint-Roch me demander à quoi je pensais pendant cette mélodie sublime qui nous a charmés tous les deux.
—Et vous n'avez pas voulu me répondre.
—Je ne le pouvais guère en ce moment-là, mademoiselle, mais aujourd'hui... je suis prêt à vous satisfaire.
—Je vous écoute le plus volontiers du monde, monsieur de Mérigue. Votre paraphrase du Satyre était ravissante.
—Il ne s'agit point de littérature, mademoiselle, interrompit Mérigue fiévreusement.
—Dites tout ce que vous voudrez, monsieur. Je suis certaine que vous m'intéresserez.
—Mademoiselle... vous me trouverez peut-être bien audacieux, mais mon ambition est plus grande. Elle va... jusqu'au... désir de vous plaire.
Blanche partit d'un grand éclat de rire bon enfant.
—Mais c'est déjà fait, monsieur. J'aime beaucoup votre conversation—quand vous daignez parler.—Vos opinions littéraires, vos sentiments politiques, votre caractère chevaleresque... enfin, vous me convenez tout à fait, et je veux demander aujourd'hui même à ma mère de prendre trois leçons de littérature par semaine avec vous. Vous me donnerez des devoirs... que vous corrigerez. Vous serez très sévère, vous m'apprendrez à écrire.
Jacques était navré de voir l'entretien dévier sans cesse des sujets intimes vers les questions d'art. Il dit soudain, presque brusquement:
—Mademoiselle, j'ai une confidence à vous faire. M'en accordez-vous la permission?
—Certainement, reprit Blanche sans quitter sa mine enjouée. Vous pouvez compter sur ma discrétion.
—Hélas! mademoiselle, reprit Jacques en baissant la tête et presque à voix basse, ce n'est point de votre discrétion que j'ai besoin, c'est de votre indulgence.
—Mon indulgence...
—De votre miséricorde.
—Je ne comprends plus du tout... Allez.
—Mademoiselle, la première fois que je vous ai vue à Sainte-Radegonde, j'ai reçu une de ces commotions que l'on n'éprouve qu'une fois dans sa vie. Mes regards vous ont traduit peut-être les sentiments impérieux qui subjugaient mon âme, et je ne pouvais avoir aucune espérance de vous voir, de vous approcher.
—Je me souviens, monsieur, dit Blanche devenue sérieuse.
—Et voici qu'un hasard divin ou plutôt une loi d'attraction mystérieuse a permis que mon rêve devînt une réalité. J'ai été reçu chez vous avec la plus grande distinction. On m'y a traité comme un... ami.
—Vous le méritez, monsieur, interrompit Blanche toujours grave.
—Alors, mademoiselle, une idée folle, insensée, absurde, a germé dans mon esprit, je me trompe, hélas! dans les replis les plus intimes et les plus profonds de mon coeur... Oh! ne m'en veuillez pas, je vous en conjure, de vous faire cet aveu, mademoiselle. Rappelez-vous ce poème que vous trouvez si beau... Vous êtes la Reine, je suis Ruy-Blas. J'ai osé... vous aimer.
Blanche sourit imperceptiblement et tendit la main à Jacques en lui disant:
—Cher monsieur... J'accepte de tout coeur votre amitié... elle me sera précieuse. Seulement, je vous recommande bien de ne pas risquer votre vie pour m'apporter des fleurs.
—Je donnerais tout mon sang pour vous, répondit Jacques impétueusement... mais... de grâce... comprenez-moi. Ce n'est point de l'amitié que je vous apporte. Quand mon âme se donne, elle se livre tout entière. Encore une fois, pardonnez-moi... Mais je ne pense plus retenir un mot qui me brûle. Mademoiselle Blanche, je vous aime... d'amour?
—Je vous aime beaucoup, monsieur, répondit Blanche avec un tremblement.
—Oh! je voudrais vous baiser les mains, mademoiselle, mais, de grâce, encore un mot.
—Je vous écoute, monsieur Jacques.
—Vous me faites l'insigne faveur de me dire: Je vous aime beaucoup... Je vous assure que je préférerais: Je vous aime un tout petit peu... Dites-le-moi, mademoiselle Blanche.
—Je mentirais, monsieur Jacques. Mon amitié pour vous...
—Ah! l'amitié, maintenant.
—N'est point du tout ordinaire ni banale.
—L'amitié, toujours l'amitié.
—Que voulez-vous de moi, monsieur Jacques?
—Vous me permettez de vous le dire?
—Je vous le permets.
—Votre amour.
—Vous l'avez, affirma Blanche nerveusement.
—Oh! que dites-vous, mademoiselle?
—Depuis trois jours.
—Oh! donnez-moi votre main et prenez ma vie.
Blanche tendit sa main que Jacques baisa respectueusement. Puis il souffla ces deux mots à voix basse: Merci, mademoiselle Blanche... Merci... Blanche.
Mlle de Vannes eut un léger sourire en disant:
—Pauvre monsieur Jacques... Pauvre Jacques.
Les deux acteurs de cette scène étrange demeurèrent quelques minutes sans parler, puis Jacques dit à Blanche:
—C'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie, mais toutes les roses ont leurs épines.
—Je n'ai pas l'honneur d'être une rose, reprit Blanche, mais j'ai l'avantage de n'avoir point d'épines.
—Êtes-vous charmante—d'esprit et de coeur.
—Bon, voilà le madrigal qui revient.
—Oh! je me soucie bien de ces sottises. Je pense à tous les obstacles qui peuvent nous séparer.
—Quels obstacles? J'avoue ne point en voir.
—Et le duc de Largeay?
Blanche éclata de rire.
—Le duc de Largeay, répéta-t-elle. Ce n'est que mon futur mari.
Jacques devint livide.
—Pardon, mademoiselle, je suis un peu troublé... C'est peut-être ce qui m'empêche de comprendre très bien... Vous me dites que vous épouserez le duc de Largeay?
—Certainement, d'ici deux ou trois mois... Je ne suis pas très pressée, vous savez.
—Mais alors, mademoiselle, j'ai rêvé... Ne m'avez-vous pas dit... que vous m'aimiez.
—Eh bien!... sans doute.
—Et le duc, alors?... Vous ne l'aimez pas?
—Oh! si peu.
—Et vous allez devenir sa femme?
—Mais... mon cher monsieur Jacques, vous, poète, littérateur... Vous qui savez tout... qui comptez vingt-cinq ans d'âge, vous n'avez dont jamais lu un roman?
—J'en ai beaucoup lu, mademoiselle, mais j'y ai toujours cherché des délassements pour mon esprit et jamais des règles pour ma vie.
—Est-ce un reproche?
—A Dieu ne plaise, mademoiselle. C'est une simple réflexion... mais je vois que je devrai taire la seconde partie de ma confidence.
—Comment? elle n'est pas finie?
—Non, mademoiselle.
—Eh bien! je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis libre jusqu'à six heures du soir, et toujours charmée de vous entendre.
—Je ne sais comment vous accueillerez ce qui me reste à vous dire, mais si cela était de nature à vous déplaire, je vous supplie par avance de bien vouloir me pardonner.
—C'est entendu.
—J'étais venu pour deux choses, mademoiselle. D'abord pour vous dire que je vous aimais.
—C'est fait.
—Ensuite...
—Ensuite, monsieur?
—Pour vous demander votre main.
Blanche de Vannes se dressa comme soulevée par un ressort.
Son visage prit subitement une expression d'indignation et de colère.
Elle leva orgueilleusement sa jolie tête patricienne et jeta à Mérigue cette réponse foudroyante:
—Monsieur de Mérigue, je ne sais à quoi il tient que je ne sonne et que je ne vous fasse reconduire!
—Mademoiselle...
—Vous m'insultez, monsieur.
—Mon amour est une insulte?
—Ce n'est pas cela... Vous ne comprenez rien... c'est la demande que vous avez osé formuler tout à l'heure que je considère comme une injure sanglante, et je n'ai personne pour me venger.
—Vous avez le duc de Largeay, mademoiselle. Chargez-le de me tuer... Et je crois maintenant qu'il ne me reste plus qu'à vous présenter mes plus humbles hommages.
—Vous m'évitez la peine de vous le dire, monsieur.
Mérigue se leva.
—Pardon, monsieur, dit Blanche au moment où il ouvrait la porte, ma mère vous attend ce soir à dîner. Votre absence pourrait donner lieu à des commentaires. Je vous serai reconnaissante de vous trouver ici à sept heures et demie.
—Soyez tranquille, mademoiselle, j'ai encore assez d'éducation pour ne point commettre de grossièretés.
—Ah! monsieur, répondit Blanche, on peut s'attendre à tout avec des gens de vos espèces.
Mérigue sortit en s'inclinant profondément. Blanche saisit un chiffon de papier et y griffonna au crayon cette simple ligne:
«Je vous prie de donner un coup d'épée à M. de Mérigue.
«Blanche».
Elle cacheta le pli, sonna et dit au laquais qui se présenta:
—Portez sur le champ cette lettre à M. le duc de Largeay!
XX
CORRECT
Le duc de Largeay fut vivement contrarié à la réception de la missive de sa fiancée. Toute velléité belliqueuse à l'égard de Mérigue s'était évanouie chez lui du moment où il avait appris que le candidat royaliste fréquentait depuis dix ans les salles d'armes. Pourtant il n'y avait pas moyen de reculer ni de tergiverser. L'ordre était impératif et catégorique. Impossible de laisser apparaître la moindre hésitation avec une personne du caractère de Blanche. Ce n'est pas que le jeune duc brûlât d'amour pour sa fiancée, mais le million de dot exerçait sur ce clubman légèrement décavé une fascination qui pouvait lui donner à la rigueur l'apparence d'un amoureux très suffisamment transi. Il se dirigea donc vers la rue des Saints-Pères non sans une certaine émotion d'un genre fort désagréable. Il n'eut point la peine de monter de nouveau les cent vingt marches du candidat. Jacques, depuis qu'il avait quitté l'hôtel Soubise, errait dans les rues avoisinantes, les bras ballants, les yeux vagues, trop écrasé, trop anéanti pour ressentir déjà la douleur de sa blessure.
A l'angle du boulevard et de la rue Saint-Dominique, le duc aperçut son rival. Il prit son courage à deux mains, s'approcha de Jacques et lui donna un léger coup de canne sur l'épaule comme pour le faire retourner.
—Plait-il, monsieur? dit Mérigue d'une voix altérée.
—Ôtez-vous de mon chemin? dit le duc d'un ton nerveux et saccadé qui dissimulait assez mal l'exiguïté de sa vaillance.
—Encore vous, duc. En quoi puis-je?...
—Je viens de vous le dire.
—Je n'ai pas bien entendu.
—Vous avez pourtant des oreilles.
—Désirez-vous que j'allonge les vôtres?...
—Vous m'insultez, monsieur. Vous m'en rendrez raison!
—Comme il vous plaira.
—Voici ma carte.
—Bien honoré, voici la mienne.
—Impertinent!...
—Pardon, monsieur, vous êtes trop homme du monde pour ne pas vous rappeler qu'une fois leurs cartes échangées deux gentlemen ne doivent plus ajouter un mot sur le différend qui les divise; la parole, dès lors, est aux témoins et aux épées.
—C'est juste, monsieur le professeur. Alors vous y tenez absolument... à l'épée?...
—Mes témoins, monsieur le duc, auront l'honneur de vous donner ce renseignement.
—Bien obligé, monsieur le professeur.
—Je vous salue, monsieur le duc.
Et Largeay rebroussa chemin pour rentrer à son hôtel tandis que Jacques disait à haute voix d'un air de contentement un peu féroce: «Eh bien! oui; tu arrives encore comme Mars en Carême, et ta paillasse court certains risques.»
Blanche de Vannes, après avoir décrété la mort de son trop audacieux admirateur, s'était retirée dans sa chambre et jetée vivement sur son lit. Du premier jour où elle avait vu Mérigue, elle avait éprouvé pour ce passant étrange un de ces sentiments de curiosité féminine qui arrivent promptement aux frontières de la sympathie. La candidature du jeune Limousin et tout le bruit que la presse avait fait autour de lui n'étaient point pour affaiblir cette inclination chez une jeune fille d'un caractère impétueux et romanesque, surveillée uniquement par une mère... qui brodait, et habituée à n'avoir d'autres lois que ses caprices. C'était elle qui avait en réalité ouvert à Jacques la porte de l'hôtel Soubise, et l'attraction qu'il exerçait sur elle s'était dès le premier jour transformée en vrai «béguin». Le salut de Saint-Roch et la paraphrase du Satyre avaient accentué ce penchant d'une façon brusque et violente; la jeune lionne de la rue Saint-Dominique avait trouvé son dompteur. Aussi la déclaration de Jacques, qui eût pu sembler prématurée, s'était-elle trouvée accueillie par un coeur battant à l'unisson du sien. Mais Mlle de Vannes s'imaginait, avec une certaine candeur d'enfant gâtée et possédant un sens moral un peu vague, qu'elle pourrait très bien avoir Mérigue pour ami et M. de Largeay pour mari. D'autant mieux qu'en dépit de ses lectures, elle ne se rendait pas un compte bien exact de toutes les conséquences de ce jeu de coeur en partie double. La découverte subite des prétentions étranges de Jacques avait fait bondir en elle cet orgueil de la race, souvent plus incrusté chez certaines femmes que l'amour de la vertu.
«Il n'a pas de front, ce monsieur, ce Limousin, ce professeur qui a de l'encre au bout des doigts... ça lui apprendra... il ne sera pas tué certainement... Un coup d'épée à la mode du jour... au bras, à la main... ça lui servira de leçon... de correction. Moi, fiancée à un duc!... et puis quelle ingratitude!... M'adresser cet outrage au moment où je lui avoue, où je lui accorde... Oh! il mériterait d'être tué... il serait plus respectueux une autre fois. Il en réchappera; deux ou trois semaines au lit... comme c'est la coutume des gladiateurs du Jockey... puis... il reviendra... me demander pardon... et ma foi!... pourquoi ne pas le recevoir en grâce... Il est très gentil au fond... beau garçon!... Quelle différence avec le duc. Grand, bien découplé, des yeux rayonnants... parlant comme un membre de l'Académie... intelligent jusqu'au bout des ongles... spirituel... drôle... énergique... mais très insolent par exemple!... Il a besoin d'être rappelé à l'ordre...
Comme il doit bien embrasser... que ses lèvres doivent être chaudes et vibrantes... quand je pense au petit morceau de glace que le duc m'applique de temps à autre au bout des doigts... Oh! il ne faut pas du tout qu'il me le tue... Non. Non! ce serait dépasser le but... ni même qu'il lui fasse une blessure trop profonde... oh!... il me semble... que je souffrirais de sa douleur! et que j'aurais envie de me faire... soeur de charité pour le soigner. Mon cher duc, je vous défends bien de lui faire du mal... Est-il fou de Largeay de vouloir blesser mon ami... Ah! par exemple; s'il me fait ce coup-là je ne le revois de ma vie. Espèce de jaloux, va! Est-ce que je n'ai pas le droit d'avoir des amis?... Comment supporterai-je la compagnie de ce dadais si j'y étais réduite exclusivement? ah! je le déteste! Qu'il ne s'avise pas seulement de lui faire tomber un cheveu de la tête!»
Blanche en était arrivée à cette période de ses réflexions quand une femme de chambre frappa à la porte, entra sans attendre de réponse et lui remit une lettre qu'un exprès venait d'apporter. Elle lut:
«Bien chère amie,
«Vos ordres sont exécutés, j'ai bâtonné le drôle! Demain à la première heure échange de témoins. A midi, tout sera terminé suivant vos désirs.
«Votre petit duc vous baise les mains.
«L.»
—Stupide assassin! s'écria Blanche. Le commissionnaire est-il parti?... Faites courir après... Ramenez-le. Dépêchez-vous donc, petite sotte. Et tandis que la servante effarée obéissait, Mlle de Vannes écrivait d'une main fébrile au dos d'une carte de la comtesse douairière:
«Jamais de la vie. D'abord vous ne l'avez pas bâtonné. Vous n'existeriez plus à cette heure. En tout cas, il dîne ce soir ici. Vous viendrez à neuf heures lui faire des excuses devant moi... dans un coin du salon. Sinon tout est fini entre nous. C'est bien compris.
«Blanche.»
Le duc était occupé à sa toilette intime quand il reçut cette nouvelle épître:
—Des excuses publiques à présent! A ça! mais elle est en train de me faire payer son petit million... aussi quelle bêtise de m'être vanté! je ne l'ai pas bâtonné du tout... oh! quelle histoire. Ce Mérigue va me prendre pour un fantoche... et il n'aura pas tout à fait tort!... oh! la petite vipère. Si tu n'avais point ton million. C'est horrible!... Il faut bien obéir.
A sept heures et demie très précises, Jacques, qui avait pour quelques heures dominé, comprimé et mâté les angoisses de son âme, pénétrait avec aisance et grâce dans le grand salon de l'hôtel Soubise. Il commençait à dépouiller très bien son écorce limousine et à saluer les grandes dames à peu près comme il convient. Blanche lui tendit la main comme à l'ordinaire et éprouva un certain frémissement en rencontrant celle du jeune homme, froide comme un gantelet de fer. Mérigue parla beaucoup, avec une tenue impassible, et maintint constamment la conversation sur les élections dont le résultat allait être connu au plus tard dans une heure. Théodore sortit au dessert pour aller prendre des nouvelles, espérant bien au fond du coeur apporter à son maître l'annonce d'un échec. Il rentra au bout d'un quart d'heure et trouva les autres convives déjà assis au salon et en train de prendre le café. Il tenait à la main un fragment d'affiche où il avait gribouillé les résultats du vote au moment même de sa proclamation. Il pouvait à peine prononcer une parole tant il avait couru. Il lut enfin de sa grosse voix:
—Électeurs inscrits 3.200.
Et il s'arrêta pour souffler.
—Électeurs ayant pris part au vote 2.500;
Majorité absolue des suffrages exprimés 1.251;
Le général Paulus Géraudel, républicain, 958;
Le baron Grémoli, bonapartiste, 772.
M. Jacques de Mérigue, monarchiste, 730.
Résultat: ballottage en faveur de M. le baron Grémoli.
Quand il eut achevé Théodore jeta à son maître un regard venimeux mal dissimulé sous une apparence de désappointement: «quarante-deux voix de moins, pensait-il, à cause de moi! Ça lui apprendra.» Mérigue se leva et dit à la comtesse:
—Je vais être obligé, madame, de me retirer plus tôt que je ne l'aurais désiré, car mon devoir de conservateur discipliné est de me désister immédiatement en faveur de M. Grémoli. Mes affiches doivent être apposées demain matin...
—C'est un très petit malheur, dit Blanche, un homme intelligent comme vous n'a point à regretter cet échec. Ce sont les réactionnaires du quartier qui sont le plus à plaindre. Je vous prie de bien vouloir demeurer encore quelques minutes.
Et elle poursuivit en baissant la voix:
—Quelqu'un va venir ici vous demander pardon.
La comtesse douairière soupira:
—Comme je suis vraiment désolée de ce contretemps, cher monsieur.
Et ses yeux un instant soulevés de son noble ouvrage y retombèrent automatiquement. Le duc de Largeay entra. Il se mordit violemment les lèvres, salua sommairement sa future belle-mère, et fit à Blanche une sorte de grimace à laquelle il s'efforça de donner l'aspect d'un sourire.
Puis résolument, brusquement, il dit à Mérigue en lui tendant la main:
—Tantôt, monsieur, j'ai eu tous les torts, dans le fond et dans la forme, veuillez recevoir mes excuses.
Le candidat vaincu hésita une seconde, fronça le sourcil, puis se laissa prendre la main avec un léger mouvement d'épaules en répondant au duc:
—Soit, monsieur.
—C'eût été vraiment trop bête, ajouta Largeay en minaudant.
—J'aurais mauvaise grâce à vous contredire, reprit Jacques.
XXI
DÉSOLÉS ET CONSOLÉS
Le lendemain matin l'affiche suivante était placardée à profusion dans tout le quartier Saint-Barthélémy.
«Électeurs royalistes,
«Nous devons tous nous coaliser contre l'ennemi commun, le candidat républicain qui réunit à lui seul un millier de voix. Je vous demande et au besoin je vous prie de vouloir bien au scrutin de dimanche prochain reporter l'unanimité de vos suffrages sur M. le baron Grémoli. Je serai le premier à vous donner l'exemple.
«Jacques de Mérigue.»
Jacques fit une visite à son heureux concurrent qui le reçut avec beaucoup d'urbanité et de distinction et lui offrit même un impérial cigare. Puis il trouva dans son casier un monceau de cartes émaillées de réflexions diverses. Les unes exhalaient des condoléances pures et simples. D'autres félicitaient le jeune homme de sa patriotique abnégation et lui pronostiquaient une revanche éclatante. Quelques-unes le blâmaient d'avoir abandonné la partie et d'avoir tendu la main «aux meurtriers du duc d'Enghien». La plus curieuse émanait du vicomte d'Escal; elle était ainsi conçue:
«Mon cher ami,
«Je ne saurais approuver votre détermination. Moi qui ai lutté toute ma vie (??!!) je ne puis concevoir un soldat capitulant. Pour vous témoigner mon mécontentement; je refuse de solder les frais de votre affiche de désistement. Ne voyez dans cette résolution qu'une protestation de ma part, non contre votre sympathique personnalité, mais contre une politique néfaste qui nous perd depuis cinquante ans et nous perdra jusqu'à la fin des siècles.»
Le baron Grémoli rendit sa visite à Jacques. La montée des cent vingt marches, sans ascenseur, et l'aspect délabré du logement situé à la cime plongèrent l'opulent financier dans une profonde stupeur.
—Comment, se disait-il, je ne l'ai battu que de quarante voix!
Mérigue eut aussi la visite de Sermèze qui lui fut plus agréable. Il lui raconta tous les événements de la veille et le jeune baron lui dit encore: «Pauvre Jacques!» Lorsque la nuit fut close il écrivit à son vieux père:
«Mon cher papa,
«Je tombe des astres comme feu Phaéton. Ni femme, ni siège au Pavillon de Flore. Ne te désole pas trop. Je vous embrasse tous comme je vous aime.
«Votre pauvre Jacques, comme devant.»
A la réception de ce pli tout à fait inattendu, bien des larmes coulèrent au noble repaire de Mérigue. La pieuse Caroline se consola en s'en rapportant à la volonté de Dieu, et le chef de famille en traçant au galop ces quelques lignes:
«Cher fils,
«Quem si non tenuit, magnis tamen excidit ausis.
«Les Titans aussi échouèrent dans l'assaut qu'ils voulurent livrer à l'Olympe, ce qui ne les empêcha pas de demeurer des Titans. Ton père toujours fier de toi.
«Joseph, comte de Mérigue.»
Le Comité royaliste du quartier Saint-Barthélémy ne mêla point ses lamentations aux tristesses de la pauvre famille. Ces messieurs si calmes et si paisibles allaient retrouver, après trois semaines d'agitation, leur bonne tranquillité d'autrefois. Et puis en définitive (considération qui avait bien son prix), c'était un jeune presque au moment d'arriver, et qui restait en chemin d'une façon inespérée.
XXII
LA RÉCOMPENSE DU PETIT DUC
—Ma chère Blanche, vous m'avez fait jouer hier au soir un rôle passablement... drôle, et en tout cas peu glorieux.
—Que voulez-vous, mon cher, il faut me prendre telle que je suis. J'ai eu un moment d'irritation contre cet homme.
—Pourrais-je en connaître le motif?
—Cela ne vous intéresserait pas du tout.
—Cependant, ma chère...
—N'insistez pas, je continue ma phrase... et au fond j'ai un faible pour ce Limousin-là!
—C'est votre fort d'avoir des faibles.
—Tiens! son contact vous a rendu spirituel!
—Toujours aimable à ravir, mais... à propos, trouvez-vous que je vous ai bien obéi?
—Assez convenablement.
—Me suis-je bien démenti, rétracté, aplati, devant ce monsieur?
—Pas mal.
—Savez-vous qu'il me prendra pour un fou, pour le dernier des nigauds?
—Pas pour un fou.
—Comment allez-vous me récompenser de ma docilité?
—Que pouvez-vous bien désirer?
—Un prompt acquiescement à mes voeux.
—Vous parlez comme Florian. On dirait que vous l'avez lu, c'est invraisemblable.
—Florian?... connais pas!
—Je m'en doutais... Parlez donc notre langue.
—Je voudrais que la fixation de notre mariage...
—Ah!... la fixation. Quel charabias.
—Enfin, vous saisissez très bien ma pensée.
—Je veux vous forcer à l'exprimer clairement, en bon français du XIXe siècle.
—Eh bien! je voudrais que nous nous mariassions...
—Ah! mariassions!... Vous n'avez donc jamais lu Sainte-Beuve?
—Quelle sainte dites-vous?
—Oh! vous ne la trouverez pas dans le martyrologe celle-là. Êtes-vous bachelier, cher duc?
—Mais, chère amie, je laisse ce titre aux professeurs, comme M. de Mérigue.
—Vous raillez. Êtes-vous prévôt d'armes?
—Vous jouez de moi, ma chère Blanche, comme un enfant de ses toupies.
—Vous avez, du moins, assez bon caractère, aussi ne veux-je point aujourd'hui vous tenir trop longtemps rigueur. Il faut bien aussi, pour être équitable, que je vous donne le prix de toutes vos soumissions récentes.
—Oh! comme ces paroles viennent agréablement sonner à mes oreilles.
—Tiens! voilà que vous devenez poète pour avoir failli vous battre avec un enfant du Parnasse.
—Alors, je puis espérer...
—Parfaitement... Vous pouvez faire publier nos bans.
—Et fixer la cérémonie nuptiale?
—Oh! toujours votre fatras... A quinzaine, si vous voulez.
—Vous me comblez de joie. Telle est aussi la manière de voir de la comtesse?
—Oh! soyez tranquille!... Laissez-la broder.
Quinze jours plus tard, l'église Sainte-Radegonde contenait vers l'heure de midi, tout ce que les quatre quartiers aristocratiques renfermaient de messieurs beaux ou laids, de femmes jolies ou peu agréables. Toutes les lumières du maître-autel resplendissaient et éclairaient le fin visage de l'abbé Roubley, qui allait bénir l'union de M. le duc de Largeay et de Mlle Blanche de Vannes. Les deux jeunes gens s'étaient agenouillés l'un auprès de l'autre dans la partie la plus avancée du choeur, sur des prie-Dieu en velours rouge.
Largeay, sec, raide, compassé, peigné comme une gravure de mode, avec un léger tic nerveux dans l'oeil gauche, annonçait par toute son attitude le contentement qu'il éprouvait d'avoir atteint son but et la hâte qu'il ressentait d'en avoir fini avec les pompes officielles. Blanche, profondément sérieuse et grave, contrairement à ses allures ordinaires, semblait presque une victime enguirlandée pour le sacrifice. Elle avait aperçu à dix pas d'elle, dans un bas-côté, la figure sévère et la haute stature de Mérigue. Une comparaison inconsciente s'était établie dans son esprit, et son fiancé paraissait se rapetisser au niveau des bancs, tandis que son ancien admirateur grandissait jusqu'aux clefs des voûtes. Les grandes orgues exhalaient leurs plus douces mélodies, auquelles la jeune fille trouvait des consonnances funèbres, songeant peut-être aux chants sacrés de la Sainte-Chapelle, dont elle avait savouré l'harmonie à côté de l'homme qui envahissait de plus en plus ses pensées et ses souvenirs. Depuis quinze jours, elle n'avait point aperçu Mérigue, et elle cherchait dans son imagination surexcitée mille moyens de le revoir. Elle avait eu soin de lui faire envoyer un billet d'invitation à la messe de mariage, en désespoir de cause, et ne pensait point qu'il répondît à cette avance. Puis, tout à coup, elle le découvrait auprès d'elle, pensif et hautain parmi la foule.
Le curé célébrant s'avança vers les futurs époux, et en sa qualité d'habile homme sachant le prix des courtes harangues, dit simplement à voix très basse:
«Mademoiselle, Monsieur le duc,
«Votre dévoué pasteur éprouve en ce moment une émotion trop grande pour vous adresser un long discours, et pour célébrer comme il faudrait les louanges de vos illustres familles qui ont donné tant de héros à la France et tant d'élus au ciel. Vous marcherez tous les deux sur les nobles traces de vos ancêtres, vous, mademoiselle, par votre piété, votre charité, votre fidélité à tous vos devoirs d'épouse et de mère, vous, monsieur le duc, par votre courage, votre grandeur d'âme, votre dévouement sans bornes aux principes de probité et d'honneur qu'ont aimés et servis vos aïeux. Vous continuerez une lignée glorieuse, et en tous temps comme en tous lieux, vous servirez d'exemples et d'impeccables modèles à l'immense foule des déshérités, qui tiennent leurs yeux fixés sur vous, comme toutes les misères d'en bas regardent toutes les splendeurs d'en haut.»
Après cette homélie un peu flatteuse, l'abbé Roubley procéda à la bénédiction nuptiale et se dirigea vers l'autel.
—Avez-vous entendu ce qu'il a dit? demanda la jeune duchesse à son seigneur et maître.
—Ma foi, j'allais vous faire la même question, répondit Largeay.
Dès lors, Blanche tomba sous le joug d'une obsédante pensée. Mérigue allait venir à la sacristie s'incliner devant elle et la foudroyer de son regard accusateur. Après bien des réflexions et bien des transes, elle résolut de se dérober à tous les hommages et de s'éloigner aussitôt après la cérémonie, sous un prétexte quelconque de fatigue ou d'émotion.
Cependant, au sein de l'église, la conversation était générale, quoique chuchotée à voix très basse et d'une façon tout à fait convenable.
Côté des dames: L'abbé a été fort bien, aujourd'hui.
—Toujours un peu bénisseur, ma chère.
—On ne vient pas ici pour se faire dire des sottises.
—Oui, mais cette évocation des grandes vertus est ironique, à force d'être peu en situation.
—Le duc n'est pas bien fort... c'est vrai!... mais il mène un cotillon, ma chère... il patine!... il a un tailleur!... Toutes ses culottes viennent d'Angleterre.
—La petite est pas mal délurée.
—Oh! simplement un peu originale... mais... si riche, un million de dot... et puis, voyez donc cette forêt de cheveux noirs... l'inflexion gracieuse de la taille... Elle fait faire ses corsets chez Mmes de Vertus.
—Oh! qu'elle doit mal supporter leurs étreintes... vous me donnez absolument raison, ma chère. Le bon curé, au lieu de faire intervenir la sainteté et l'héroïsme dans son petit prône, aurait dû nous parler des bals, des clubs, des five o'clock, des premiers coiffeurs, des couturières à la mode.
—Il y pensait, ma chère.
—J'incline à le croire.
—Je constate donc avec plaisir que nous sommes du même avis.
Côté des hommes: Très joliment tourné, le discours.
—Qu'a-t-il donc raconté déjà?
—Je ne me rappelle plus bien, mais c'était tout à fait délicat et puis si bien approprié.
—Qu'est-ce que Largeay va faire de la petite Zoé?
—Peuh! ce qu'il en a fait jusqu'ici.
—Pas possible? il va lui continuer sa pension de cent louis par mois?
—Nullement. Il va l'augmenter, puisque le voilà devenu plus riche. Il lui a même fait un cadeau de noces ultra pschutteux.
—Vous êtes sûr de cela?
—Très sûr. Un poney de trois cents louis... qu'il n'a même pas payé.
—Qu'il paiera un de ces jours avec l'argent de sa femme.
Tel était le genre dominant des prières adressées au Seigneur par l'opulente assistance.
Blanche était toujours absorbée dans ses impressions. Quant au jeune duc, il dormait.
On se leva à l'Évangile, on s'assit à l'Offertoire, on s'inclina à l'Élévation, on se prépara au départ après la bénédiction du prêtre.
—Mon ami, dit vivement Blanche à l'oreille de son époux, je me sens un peu fatiguée. Voulez-vous me ramener à l'hôtel de Largeay?
Le duc s'empressa d'arrondir son bras et le couple entra à la sacristie. Alors Blanche et Largeay prièrent leurs parents respectifs de vouloir bien recevoir en leur lieu et place les hommages du faubourg assemblé. Puis ils sortirent par une porte dérobée et s'élancèrent dans leur coupé.
Quelques minutes après, ils se trouvaient dans le boudoir rose aménagé pour Blanche à l'hôtel de Largeay.
La jeune duchesse dit à son époux: «Voici le programme de la soirée: Dîner au Café de Paris, coucher à l'Hôtel de Bade.» Le duc s'inclina. «Maintenant, veuillez me laisser seule pendant quelques moments.» Le duc sortit.
En quittant Sainte-Radegonde, Jacques de Mérigue avait pris le boulevard, le pont de la Concorde et les Champs-Élysées. Il était poussé vers le grand air par toutes les aspirations de son coeur broyé et de son âme étouffée. Depuis son double échec, il était retombé dans l'oubli, à peine traversé de temps à autre par quelque lettre de condoléance banale et quelques visites d'ouvriers sans travail. Sa blessure double saignait jour et nuit, la plaie de l'orgueil et la meurtrissure de l'amour.
Et c'était Blanche qui les lui avait infligées toutes les deux, en lui jetant à la face un outrage que rien ne saurait effacer. Il comprenait vaguement que tout sentiment pour lui n'était pas éteint au coeur de la jeune femme, mais il jugeait inexorablement qu'après l'affront reçu par lui, tout devait être fini entre eux et pour jamais. Et son coeur, embrasé d'amour, livrait un furieux combat à sa fierté robuste qui demeurait victorieuse, à la condition de lutter sans repos. Il s'était rendu à la cérémonie machinalement, sans but précis, peut-être pour bien voir de ses yeux l'irrévocable immolation de son rêve, et maintenant il marchait droit devant lui, à lourdes enjambées, comme parmi les grands sables un voyageur perdu.
Arrivé à l'Arc-de-Triomphe, il prit l'avenue Wagram et les boulevards extérieurs. Il descendit jusqu'à la Bastille et traversa le pont Henri IV. Il s'arrêta à une petite échoppe du quai de la Tournelle et dîna pour vingt-cinq sous, puis, appesanti par son repas, bien léger cependant, il se traîna péniblement vers la rue des Saint-Pères, avec la nuit qui tombait. Comme ses cent vingt marches lui parurent pénibles, harassantes, interminables. Comme il se sentait tiré en bas par la torpeur, la lassitude et le désespoir. Arrivé dans sa chambre, il ouvrit sa fenêtre et regarda le ciel; par cette brumeuse soirée de mars, les quelques étoiles visibles là-haut semblaient entraînées vers un gouffre noir parmi l'avalanche confuse des nuages.
Le duc et la duchesse de Largeay dînaient au Café de Paris. Leur conversation fut moins nourrie que leurs appétits et il fallut que le café succédât à deux bouteilles de vin capiteux, pour parvenir à délier leur langue.
—Pourquoi cette nuit à l'Hôtel de Bade? interrogea le duc en allumant son cigare.
—C'est drôle... c'est drôle! répondit Blanche d'un air rêveur... On n'y connaît personne... personne ne vous y connaît. On n'est qu'un numéro dans la cohue bruyante et banale. On est plus à même de passer ses fantaisies, car vous n'ignorez pas, mon cher duc, que vous avez épousé une fantaisiste... une capricieuse... qui aime bien sa petite indépendance...
—Je ne m'en plains aucunement, duchesse.
—Puissiez-vous être toujours aussi accommodant.
Il était dix heures quand le noble couple entra à l'hôtel et prit possession d'un petit appartement de trois pièces, retenu par dépêche pendant la journée. La première pièce était une antichambre où l'on déposa les manteaux. Puis venait un salon où brillait un feu clair. En arrière, la chambre à coucher. Largeay, qui grelottait, s'approcha du foyer embrasé et se laissa même aller à la jouissance de s'accroupir auprès des chenets. Blanche, pendant ce temps-là, pénétrait dans la dernière pièce et s'y barricadait.
Quand le duc jugea ses mollets rôtis à point, il voulut aller retrouver la duchesse et se heurta à une porte fermée: «C'est moi! fit-il, chère amie.
—Cher ami, répondit la jeune mariée; n'avez-vous pas un divan dans votre salon?
—Effectivement, répondit Largeay avec un hoquet d'angoisse.
—Eh bien, mon bon duc, répliqua Blanche, faites-moi donc l'amitié de vous y installer le mieux que vous pourrez. J'ai un peu mal de tête et je voudrais dormir seule. Souvenez-vous que vous m'avez promis de ne jamais vous plaindre de mes petites fantaisies.
—C'est vrai, gémit le duc... mais celle-là... est inattendue.
Blanche coupa court à l'entretien en disant:
—Bonne nuit, cher duc. Enveloppez-vous bien pour ne pas vous enrhumer.
Le lendemain matin, à huit heures, le concierge de Jacques lui apporta une lettre cachetée qui venait d'arriver par exprès. C'était une bande de papier timbré pour billet à ordre.
Mérigue y lut:
«Mon coeur vous reste.
«Duchesse Blanche de Largeay.»
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE